Source: The Conversation – in French – By Pierre Courtois, Directeur de recherche au Centre d’Economie de l’Environnement de Montpellier, Inrae

L’ESSENTIEL
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En Loire-Atlantique, la lutte contre la jussie, une espèce exotique envahissante venue d’Amérique du Sud, coûte chaque année environ 120 000 euros au parc naturel régional.
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Mais des études montrent que cette somme n’est pas allouée de façon à maximiser les préférences des usagers ou à minimiser la quantité de jussie dans le parc.
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Or, les financements publics en faveur de la biodiversité sont en chute libre : dans ce contexte, se questionner sur leur allocation est crucial.
Dans le marais de Brière, en Loire-Atlantique, une plante venue d’Amérique du Sud, la jussie, envahit depuis 1994 les canaux et les prairies humides. Identifiée comme espèce exotique envahissante (EEE), elle compromet non seulement des activités économiques et récréatives, mais également le bon fonctionnement des cours d’eau et la biodiversité locale. Chaque année, le parc naturel régional dépense environ 120 000 euros pour la contenir – un effort réparti, année après année, un peu partout dans le marais. C’est ce que ferait n’importe quel gestionnaire de bon sens : traiter équitablement chaque partie du territoire.
Or, lorsque des chercheurs ont recalculé, à partir de vingt ans de données de terrain, où allouer les efforts de contrôle, le résultat a surpris jusqu’aux intéressés : avec ce même budget, il est pertinent de concentrer les efforts sur un seule zone du marais, la plus infestée. Pas parce que les autres zones ne comptent pas, mais du fait qu’avec ce budget, c’est là qu’il faut agir en priorité afin de limiter au maximum la quantité de jussie dans le marais tout en préservant les principaux services écosystémiques qu’il fournit.
Alors que le financement de la Stratégie nationale pour la biodiversité doit être réduit de moitié en 2026, la question de savoir comment l’argent disponible est dépensé n’a jamais été aussi urgente.
« Protéger un peu partout » ?
À première vue, « protéger un peu partout » semble être la moins mauvaise des décisions : cela répartit l’effort équitablement entre les territoires, cela rend l’action visible pour chaque riverain, chaque élu local, chaque association.
C’est un choix compréhensible, souvent délibéré et assumé, pour des raisons d’équité territoriale, d’acceptabilité politique, ou de contraintes opérationnelles – maintenir l’accès et les usages, contenir la propagation sur plusieurs fronts à la fois.
Mais des arguments solides et bien documentés en économie de la conservation font douter que ce soit systématiquement le meilleur choix.
La parabole de l’arche de Noé
Le problème remonte à une parabole devenue classique en économie de l’environnement : l’arche de Noé. L’idée ici n’est plus de savoir où contrôler une espèce exotique envahissante mais plutôt de choisir quelles espèces protéger en priorité.
Imaginez un décideur disposant d’un budget limité pour sauver des espèces menacées, chacune ayant un coût de protection et une contribution différents à la diversité du vivant.
Un résultat théorique, établi depuis la fin des années 1990 et depuis généralisé, montre que, pour les mesures de diversité les plus couramment utilisées en économie de la conservation, la solution optimale n’est presque jamais de répartir l’effort.
Elle consiste, le plus souvent, à protéger complètement certaines cibles et à en délaisser d’autres entièrement. Ce résultat a un périmètre : avec d’autres objectifs de conservation ou d’autres façons de mesurer la biodiversité, la solution pourrait en principe être plus nuancée.
Mais pour la famille de mesures sur laquelle s’appuie cette littérature, l’argument en faveur de solutions tranchées, plutôt que diluées, est solide.
Des chaînes de conséquences complexes
Il y a une seconde complication, plus subtile encore. Les espèces ne vivent pas dans des cases séparées sur une liste administrative. Protéger l’une peut, selon les cas, bénéficier ou nuire à d’autres qui lui sont écologiquement liées : deux espèces mutuellement dépendantes, comme une plante et son pollinisateur, profitent l’une de la protection de l’autre ; à l’inverse, protéger un prédateur peut accroître la pression qu’il exerce sur ses proies.
Ignorer ces chaînes de conséquences peut conduire à classer les priorités dans le mauvais ordre – au point, dans certains cas, d’inverser complètement qui devrait être protégé en premier, sans que la valeur intrinsèque d’aucune espèce n’ait changé.
Ce n’est pas un cas d’école fragile, construit sur mesure pour produire cet effet : ce type de retournement survient sur toute une plage de situations plausibles, pas seulement dans des configurations exceptionnelles.
Une conséquence plus inconfortable mérite d’être dite aussi : ce qu’une mesure agrégée de biodiversité recommande de protéger ne coïncide pas nécessairement avec ce qui profite à chaque espèce prise isolément – protéger un prédateur parce qu’il contribue fortement à l’indice retenu peut se faire au détriment de ses proies, même si l’indice global progresse.
La preuve par le terrain
Le même raisonnement s’applique lorsque l’objectif n’est plus de maximiser un indice de diversité, mais de limiter les dégâts d’une espèce envahissante et de préserver ce que les usagers valorisent dans un site : classer les priorités selon les coûts, le bien-être et les chaînes d’interaction reste la bonne méthode, quel que soit l’objectif précis retenu.
Revenons à la Brière. L’équipe de recherche a estimé, zone par zone, les coûts de contrôle de la jussie, la façon dont elle se propage d’une zone à l’autre, et – par une enquête menée auprès des usagers du marais – la valeur que les riverains accordent à sa maîtrise dans chaque zone.
En combinant ces trois éléments, le calcul est sans appel : concentrer l’effort sur la zone la plus critique aurait permis de démultiplier le bien-être procuré pour chaque euro dépensé – plus de huit fois la mise pour les premiers euros investis, un rendement qui reste élevé bien au-delà du budget actuellement engagé. Pour un budget de 120000 euros, concentrer l’effort sur cette zone aurait aidé également à limiter au mieux la quantité totale de jussie dans le marais.
Un choix politique
Il est important d’être honnête sur les limites de cet argument.
Ce résultat ne dit rien sur le montant qui devrait être consacré à la conservation – c’est un choix politique, qui doit être mis en balance avec la santé, l’éducation, ou d’autres priorités publiques, et qui dépasse largement ce que l’analyse économique de l’allocation d’un budget peut trancher à elle seule.
Il ne dit pas non plus que les gestionnaires de la Brière avaient tort ou qu’ils dépensaient mal leur budget. Répartir l’effort équitablement entre les différentes zones du marais peut être un choix assumé, pour les raisons déjà évoquées, et rien n’oblige à y renoncer.
Mais ce choix a des conséquences, en matière d’usage et aussi d’efficacité écologique – ce coût mérite d’être connu, précisément pour être assumé en toute conscience plutôt que subi par défaut.
Faire mieux à budget identique
À budget identique, on peut vraisemblablement protéger davantage d’espèces, protéger les mêmes plus efficacement, ou contrôler mieux des espèces nuisant à l’équilibre des écosystèmes en tenant compte à la fois des coûts, des aspirations des usagers et des interactions écologiques – non en dépensant plus, mais en dépensant autrement.
C’est un message qu’aucune contrainte budgétaire ne peut réfuter, puisqu’il ne demande pas un euro de plus. Si un jour la société décidait néanmoins d’investir davantage dans la conservation, le rendement observé sur le terrain suggère que cet argent supplémentaire aurait de bonnes chances d’être également bien employé – mais cela reste une question distincte, qui appartient au débat démocratique, non à ce résultat.
Cette même logique reçoit une confirmation indépendante, cette fois dans le temps plutôt que dans l’espace. Une étude récente que nous avons menée sur cinq mammifères introduits au Japon, montre que les coûts d’une invasion s’envolent une fois qu’un certain seuil de densité de population est franchi : 90 % des dommages cumulés sur le long terme surviennent en seulement dix à vingt ans après ce basculement. Agir tôt, avant que ce seuil ne soit atteint, capte l’essentiel du bénéfice ; attendre, ou disperser l’attention ailleurs, laisse l’essentiel du coût se matérialiser.
Ce qu’il reste à faire
Les outils permettant ce type de calcul existent, et ont été testés avec succès sur un cas français réel.
Ce qui manque aujourd’hui, ce n’est pas la théorie : c’est sa généralisation à d’autres territoires, et surtout les données de terrain – coûts, dispersion, interactions entre espèces – nécessaires pour l’alimenter.
À l’heure où chaque euro de conservation est compté, ce serait un investissement minime pour un gain potentiellement considérable. Cette même tension entre concentrer et disperser l’effort se retrouve sans doute dans bien d’autres politiques de gestion qui impliquent l’allocation de ressources limitées – la lutte contre les incendies de forêt, par exemple, où des moyens toujours comptés doivent être répartis entre des territoires menacés.
Reste à vérifier si les mêmes outils s’y appliquent.
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Pierre Courtois tient à remercier le soutien financier de l’ANR (IA-20-PCPA-0005), le projet EcoInvasionS, financé dans le cadre de l’appel conjoint ERO, une initiative soutenue par le programme de recherche et d’innovation « Horizon 2020 » de l’Union européenne (convention de subvention n° 857251), le métaprogramme INRAE Biosefair, la DRI-DIMI INRAE et la division Sciences humaines et sociales du CNRS dans le cadre du programme « Soutien à la mobilité internationale 2026 » sans qui ces travaux n’auraient pas pu être possibles.
Charles Figuières a reçu des financements du gouvernement français dans le cadre du plan d’investissement « France 2030 », géré par l’Agence nationale de la recherche (référence : ANR-17-EURE-0020), ainsi que de l’Initiative d’excellence d’Aix-Marseille Université (A*MIDEX).
Alban Thomas ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Protéger la biodiversité : et si avant de dépenser plus, on ciblait mieux les efforts ? – https://theconversation.com/proteger-la-biodiversite-et-si-avant-de-depenser-plus-on-ciblait-mieux-les-efforts-292410
