Face aux entreprises privées qui se ruent vers les étoiles, une gouvernance internationale de l’espace devient indispensable

Source: The Conversation – France in French (2) – By Peter Brown, Professor in Physics and Astronomy, Western University

Un satellite se consume en traversant l’atmosphère terrestre. Plusieurs de ces retours de grands satellites se produisent désormais chaque jour. ( Agence spatiale européenne/David Ducross), CC BY-SA

Il y a dix ans, l’orbite basse comptait 2 000 satellites actifs. Aujourd’hui, ils sont près de 20 000 et jusqu’à un million pourraient suivre. Une explosion du trafic spatial qui pousse les chercheurs à réclamer des règles internationales plus strictes.


Les académies des sciences des pays membres du G7 ont fait de la gouvernance internationale de l’espace un enjeu majeur en vue du sommet des dirigeants du G7, qui se tiendra du 15 au 17 juin à Évian, en France.

L’essor fulgurant des grandes constellations de satellites au cours de la dernière décennie ouvre la perspective d’un accès quasi universel à l’internet haut débit. Mais cette croissance s’accompagne de risques encore mal compris.

Parmi ces risques figurent la pollution du ciel nocturne, les perturbations de la recherche astronomique, l’augmentation du risque de collisions entre satellites ainsi que les dangers liés au retour sur Terre d’un grand nombre de satellites.

Notre compréhension de l’impact humain sur l’environnement spatial proche de la Terre en est aujourd’hui à un stade comparable à celui des connaissances sur le changement climatique dans les années 1990. Nous savons que l’intensification des activités humaines provoque d’importantes perturbations dans l’environnement spatial, mais nous ignorons encore si un point de bascule est sur le point d’être atteint.

Dans ce contexte, l’une des recommandations les plus importantes adressées aux États membres du G7 consiste à créer un groupe intergouvernemental sur la durabilité spatiale (IPSS).

Des impacts sur la chimie de l’atmosphère

La recherche et les connaissances sur les impacts des activités humaines dans l’espace en sont encore à un stade très précoce. Ainsi, nous ne savons pas vraiment à partir de quel moment certaines altitudes orbitales deviendront tellement encombrées de débris spatiaux qu’elles atteindront leur capacité opérationnelle maximale.

Les scientifiques ont également récemment constaté que l’augmentation du nombre de lancements de fusées à l’échelle mondiale — avec plus d’une fusée lancée chaque jour désormais — pourrait entraîner une remise en cause de la reconstitution de la couche d’ozone.

De la même manière, nous savons que les satellites qui se consument lors de leur rentrée dans l’atmosphère terrestre auront des effets importants sur la chimie de la haute atmosphère. Nous savons également que plusieurs de ces retours de satellites se produisent désormais chaque jour, mais les conséquences exactes de ce phénomène restent encore mal comprises.

Une gouvernance spatiale fragmentée

Plusieurs organismes scientifiques conseillent aujourd’hui les pouvoirs publics sur les différents enjeux liés à la durabilité de l’espace. Parmi eux figure le Comité de coordination interagences sur les débris spatiaux, chargé des questions liées à la pollution de l’environnement spatial par les débris.

Autre acteur important : le Centre pour la protection d’un ciel sombre et silencieux de l’Union astronomique internationale, qui coordonne les initiatives destinées à limiter l’impact des satellites sur l’astronomie optique et radio.

Un ciel nocturne sombre constellé d’étoiles, traversé par la « nébuleuse du Papillon », aux teintes roses et bleues et à la forme évoquant un papillon.
Image de NGC 6302, connue sous le nom de « nébuleuse du Papillon », prise par le télescope spatial Hubble. Le télescope est de plus en plus perturbé par les constellations de satellites en orbite basse autour de la Terre.
(NASA)

Mais il n’existe aujourd’hui aucun organisme unique capable de fournir aux gouvernements une expertise globale pour éclairer les décisions politiques et réglementaires. La situation rappelle celle de la recherche sur le changement climatique, lorsque le Groupe consultatif sur les gaz à effet de serre (AGGG), créé dans les années 1980, a progressivement laissé place au Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC).

Nous avons aujourd’hui un besoin urgent d’un groupe intergouvernemental sur la durabilité spatiale (IPSS).

Il y a dix ans, l’orbite basse terrestre comptait près de 2 000 satellites actifs ; aujourd’hui, leur nombre approche les 20 000. Ces dernières années, des gouvernements et des entreprises ont annoncé des projets pouvant conduire au lancement de jusqu’à un million de satellites supplémentaires.

Définir des seuils mondiaux

Comment cet IPSS pourrait-il être structuré pour aborder la gouvernance spatiale d’une manière comparable à celle dont le GIEC a abordé le problème du changement climatique ?

L’un de ses premiers objectifs devrait être de définir des seuils mondiaux de durabilité. À l’image de la limite de 1,5 °C dans les sciences du climat, ce groupe devrait identifier les seuils au-delà desquels certaines altitudes orbitales atteignent leur capacité de charge.

Comme le GIEC, un IPSS devrait s’appuyer sur plusieurs groupes de travail chargés de fournir aux décideurs des synthèses scientifiques transparentes et accessibles. L’un d’eux devrait se consacrer aux sciences physiques de l’environnement orbital. Il s’agirait notamment d’étudier l’état de l’orbite basse terrestre en tant que ressource limitée : évolution des débris spatiaux et des risques de collision, effets de la météorologie spatiale, ou encore modélisation d’un trafic spatial soutenable à l’avenir.

Un satellite se désintègre en orbite.
Un satellite se désintègrant en orbite.
(ESA/ID&Sense/ONiRiXEL), CC BY-SA

Un autre groupe de travail devrait se concentrer sur les impacts environnementaux et sociétaux des grandes constellations de satellites. Il pourrait évaluer l’appauvrissement de la couche d’ozone stratosphérique causé par les émissions des lancements de fusées, les effets de l’augmentation des retours de satellites dans l’atmosphère, les modifications de la chimie atmosphérique ainsi que les risques accrus d’accidents pour les populations. Il aurait également pour mission de mesurer l’impact de ces constellations sur l’astronomie au sol.

Enfin, un groupe de travail consacré aux politiques publiques et aux mesures d’atténuation pourrait jeter les bases de normes internationales claires concernant la désorbitation des satellites en fin de mission, le retrait actif des débris spatiaux et de nouvelles exigences en matière de licences prenant en compte le risque « systémique » d’une constellation, plutôt que le risque posé par chaque satellite pris individuellement.

L’empreinte du trafic spatial

L’IPSS pourrait aussi être complété par un groupe de travail consacré à l’empreinte du trafic spatial. Inspiré de la Task Force du GIEC sur les inventaires nationaux de gaz à effet de serre, cet organisme aurait pour mission de développer des méthodologies standardisées permettant aux États de mesurer et déclarer leur « empreinte de trafic spatial » — c’est-à-dire la pression exercée par leurs objets spatiaux sur la sécurité et la durabilité de l’orbite basse terrestre.

À l’instar du rôle joué par le GIEC dans l’évaluation des modèles climatiques, l’IPSS devrait également fournir une expertise indépendante sur les affirmations concernant la désintégration contrôlée des satellites — autrement dit la manière dont les satellites sont retirés du service puis désorbités en toute sécurité. Cela impliquerait d’évaluer l’efficacité réelle des technologies de désorbitation, mais aussi notre capacité à suivre les satellites et à estimer précisément leur position.

En mettant en place dès aujourd’hui une approche internationale coordonnée, l’IPSS contribuerait à concilier les immenses promesses des activités commerciales spatiales avec les risques environnementaux qu’elles engendrent — de la même manière que le GIEC pour le climat terrestre face aux activités humaines.

The Conversation

Peter Brown a reçu des financements du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada, de la National Aeronautics and Space Administration (NASA) des États-Unis, de l’Agence spatiale européenne, de Ressources naturelles Canada et de Recherche et développement pour la défense Canada.

ref. Face aux entreprises privées qui se ruent vers les étoiles, une gouvernance internationale de l’espace devient indispensable – https://theconversation.com/face-aux-entreprises-privees-qui-se-ruent-vers-les-etoiles-une-gouvernance-internationale-de-lespace-devient-indispensable-283525

« L’immigration est une composante centrale de la société française »

Source: The Conversation – France in French (3) – By Cris Beauchemin, Chercheur, Directeur délégué à la valorisation, Ined (Institut national d’études démographiques)

Quelle sont les parcours des personnes immigrées et de leurs descendants en France ? Quelles discriminations ressenties ? Plus largement, quelle est la place de l’immigration dans la société française ? Pour répondre à quelques-unes de ces questions, l’Institut national d’études démographique (Ined) et l’Insee ont mené l’enquête « Trajectoires et Origines 2 »), inédite par son ampleur. Un ouvrage collectif issu de cette enquête menée en 2019-2021, à rebours de certaines idées reçues sur l’immigration, vient de sortir aux Éditions de l’Ined. Entretien avec Cris Beauchemin, qui a codirigé l’ouvrage.


The Conversation : Quels sont les objectifs de cette enquête « Trajectoires et Origines 2 » (TeO2) et quelle méthodologie avez-vous mise en place pour les atteindre ?

Cris Beauchemin : Le but était de dresser un tableau aussi complet que possible de la position des immigrés et de leurs descendants dans la société française. Notre principal instrument : la réalisation d’une nouvelle enquête avec l’Insee, qui renouvelle celle réalisée dix ans après TeO1, sur un nouvel échantillon. C’est une enquête unique par son ampleur, portant sur plus de 27 000 personnes, âgées de 18 à 59 ans, qui ont répondu aux enquêteurs de l’Insee lors d’entretiens durant souvent plus d’une heure.

La collecte, longue, a duré de juillet 2019 à janvier 2021. Cette enquête comporte deux particularités par rapport aux enquêtes classiques de statistique publique. La première est d’être multi-thématique – portant sur l’emploi, le logement, la famille, la santé, les discriminations, les pratiques culturelles, politiques, et religieuses, etc. ce qui fait sa grande richesse. La deuxième est que les immigrés et leurs descendants sont surreprésentés dans l’échantillon afin d’offrir des effectifs suffisants pour pouvoir faire des analyses en fonction des différentes origines.

Enfin, nouveauté de TeO2 par rapport à TeO1, cette enquête permet d’identifier et d’étudier la troisième génération, celle qui a au moins un grand-parent immigré. En raison de l’histoire de l’immigration, cette troisième génération est essentiellement composée de personnes d’origine européenne : nos enquêtés sont des adultes et leurs grands-parents immigrés sont nécessairement arrivés il y a plusieurs décennies, à une époque où la migration était essentiellement européenne.

Quelle contribution de l’immigration au peuplement de la France et quelle « photographie » TeO2 donne-t-elle des origines des Français ?

C. B. : Le principal résultat à retenir est que si l’on additionne les immigrés, les descendants de deuxième génération (ayant au moins un parent immigré) et la troisème génération (ayant au moins un grand-parent immigré), un tiers des Français a un lien direct avec l’immigration. Plus précisément, parmi les 18-59 ans, 13 % sont immigrés et, respectivement, 11 % et 10 % ont au moins un parent ou un grand-parent qui a immigré.


Fourni par l’auteur

Si on ajoute les personnes en couple avec une personne immigrée ou un enfant d’immigré(s), 41 % des individus ont un lien familial fort à l’immigration, soit par ascendance, soit par alliance. L’immigration est donc une composante centrale de la société française. Elle s’y fond au fil des générations par le biais des unions. Parmi les enfants d’immigrés, un sur deux a un parent de la population majoritaire (c’est-à-dire ni immigré ni enfant d’immigré). Quant aux petits-enfants d’immigrés, 95 % ont au moins un grand-parent qui n’est pas immigré.

Dans une perspective historique, quelle évolution est observée dans la composition de l’immigration en France ?

C. B. : La part des immigrés dans la population a augmenté – ce sont les recensements qui nous renseignent sur le sujet –, notamment depuis le début des années 2000.


Fourni par l’auteur

Mais ce qui a surtout évolué, c’est la composition de la population immigrée. L’immigration procède par « vagues », ce que montre très bien un graphique de notre premier chapitre (voir ci-contre).

Principalement non européenne avant 1960, l’immigration s’est peu à peu diversifiée. Les « vagues » se succèdent : le haut de la « vague » d’arrivée des Belges se situe avant 1900, ils ont été suivis par les Italiens et les Polonais au milieu du XXᵉ siècle, puis par les Espagnols et les Portugais dans les années 1970. L’immigration européenne s’est développée seulement à partir des années 1960, d’abord avec les Algériens. Sont ensuite venus les Marocains, les Tunisiens, les Turcs, les Subsahariens et les Asiatiques, surtout depuis les années 2000.

L’inquiétude de certains discours actuels qui relaient l’idée que l’immigration non européenne suivrait une progression inédite dans l’histoire de l’immigration n’est pas fondée. Certes, le graphique montre bien que l’immigration en provenance d’Afrique subsaharienne est en augmentation, mais – alors que la courbe cumule les originaires de tout le continent – elle n’atteint pas le niveau des seuls Italiens au milieu du XXᵉ siècle.

Reste que, aujourd’hui, l’immigration est très diversifiée. Parmi les 18-59 ans, d’après les résultats de TeO2, les immigrés européens sont minoritaires (28 %). Le Maghreb représente un tiers des immigrés, les Subsahariens, environ 20 %, l’Asie, 16 %.

Que dit TeO2 des positions sociales et des pratiques culturelles des personnes immigrées et de leurs descendants ? Observe-t-on une égalisation progressive, une homogénéisation des positions sociales et des pratiques culturelles entre les descendants d’immigrés et ce que vous appelez la « population majoritaire » c’est-à-dire les personnes ni immigrées ni enfants d’au moins un immigré ?

C. B. : Le grand résultat de l’enquête est précisément qu’il y a un hiatus entre l’intégration socioéconomique et l’intégration socioculturelle. Alors que des difficultés d’accès à l’emploi notamment persistent d’une génération à l’autre, on observe une nette convergence vers la population majoritaire sur une grande variété d’indicateurs socioculturels, comme les pratiques linguistiques (le fait de parler le français à la maison avec ses enfants), les pratiques de fécondité ou les normes sociales (par exemple sur le travail des femmes ou la tolérance vis-à-vis de l’homosexualité ou de l’avortement).


Fourni par l’auteur

Ainsi, en génération deux et trois, on arrive à des positions qui sont très similaires à celles de la population majoritaire. On l’observe bien avec les réponses données à la question « En pensant à votre histoire, votre culture familiale et votre identité, de quelle(s) origine(s) vous considérez-vous ? ». Les secondes générations qui ne s’identifient pas à la France ne sont pas plus nombreuses que les personnes de la population majoritaire.

Vous évoquez une « identité à traits d’union », qu’entendez-vous par là ?

C. B. : C’est l’idée que les immigrés et que leurs enfants n’abandonnent pas leur bagage socioculturel, mais qu’ils le combinent à de nouvelles pratiques et de nouveaux sentiments d’appartenance qu’ils adoptent dans l’environnement français qui, lui-même, est divers. On retrouve cette « identité à traits d’union » dans le fait que les immigrés et leurs descendants s’identifient souvent à la fois à leur pays et à la France. C’est le cas de 17 % des immigrés (en plus des 15 % qui ne s’identifient qu’à la France) et de 33 % de leurs enfants (en plus des 39 % pour la France seule).

Et cette homogénéisation observée en matière de valeurs ne se retrouve donc pas au plan socioéconomique ?

C. B. : Les résultats sont nuancés. Ils sont positifs quand on compare les positions sociales des immigrés et de leurs enfants. Les mobilités sociales ascendantes sont plus fréquentes dans les familles immigrées que dans la population majoritaire, parce que les parents sont souvent de position sociale assez modeste.

Du point de vue de l’éducation, le tableau est aussi assez positif. Les personnes de la deuxième génération, dans leur ensemble, parviennent à des niveaux d’éducation très proches de la population majoritaire (la proportion des femmes ayant au moins un bac + 3 est de 26 % pour les majoritaires et de 27 % pour les filles d’immigrés), même s’il existe des inégalités selon l’origine. Selon le stéréotype bien connu, les Asiatiques, par exemple, performent et sont hyperdiplômés par rapport à la moyenne (48 % des femmes ont un au moins un bac + 3). Mais ce qu’on dit beaucoup moins et qui est nouveau par rapport à Teo1, c’est que les personnes de deuxième génération d’origine subsaharienne sont aussi plus souvent titulaires d’une licence ou équivalent que la population majoritaire. C’est davantage qu’en population majoritaire, aussi bien chez les femmes (32 % contre 26 %) que chez les hommes (27 % contre 23 %).

D’ailleurs, sur l’éducation, un autre élément que l’on retrouve dans l’enquête, qui va sans doute à l’encontre des idées reçues, est que les primo-arrivants sont beaucoup plus diplômés que par le passé. Pouvez-vous nous détailler ce résultat ?

C. B. : En effet. Parmi les immigrés arrivés avant 1989, seuls 29 % avaient atteint l’enseignement supérieur avant d’entrer en France. Pour ceux arrivés après 2009, la proportion est à 53 % ! Cela ne veut pas dire que tous les immigrés sont extrêmement diplômés : par rapport à la population majoritaire, ils sont à la fois plus fréquemment sans diplôme et aussi plus souvent plus diplômés. Typiquement, les hommes subsahariens de première génération sont plus souvent titulaires d’une licence ou équivalent que les hommes de la population majoritaire (35 % contre 23 %).

Et donc, pour revenir aux inégalités observées au plan socioéconomique ?

C. B. : Elles sont flagrantes sur le marché de l’emploi. Toutes choses égales par ailleurs, on observe un surchômage très important chez les minorités visibles, notamment les originaires du Maghreb et d’Afrique subsaharienne, aussi bien chez les hommes que chez les femmes. Par exemple, les immigrés d’origine maghrébine ont un risque de chômage augmenté de + 6,2 points de pourcentage par rapport aux hommes de la population majoritaire qui ont des profils comparables. Et l’écart est de +11,7 points pour les femmes. Chez les descendants, qui ont pourtant grandi en France, les écarts persistent. Et des pénalités salariales sont aussi observées. Ces écarts étaient déjà observés dans TeO1. La situation ne s’est pas améliorée.

Cela s’explique essentiellement par la persistances des discriminations. Le chapitre 11 montre qu’il y a une corrélation très forte entre les situations de désavantage sur le marché de l’emploi et les déclarations de discrimination des enquêtés. Cela corrobore les études fondées sur d’autres méthodes de mesure des discrimination, comme des testings (méthode utilisée pour détecter et prouver des discriminations, NDLR) par exemple, mis en place sur le marché de l’emploi ou sur le marché du logement.

Vos résultats montrent globalement une augmentation des discriminations. Comment l’expliquer ?

C. B. : L’ouvrage comporte un chapitre sur les expériences de discrimination et de racisme. Tous motifs confondus (origine, sexe, handicap et autres motifs officiels de discrimination qui peuvent justifier un recours auprès de la défenseure des droits), les discriminations ont en effet nettement progressé entre TeO1 et TeO2. C’est un résultat qui s’explique essentiellement par le surcroît de déclarations de sexisme dans un contexte post #MeToo.

Dans l’enquête figurent aussi des questions sur l’expérience du racisme. Il n’a pas augmenté parmi les minorités les plus visibles, parce qu’il a déjà atteint depuis longtemps des niveaux très élevés : dans TeO2, 36 % parmi les immigrés d’Afrique subsaharienne et 50 % parmi leurs descendants. Chez les ultramarins, la proportion est de 39 % en première génération, 47 % en deuxième génération.

Il y a une augmentation des déclarations de racisme et de discrimination entre la première et la deuxième génération. C’est un phénomène bien connu qu’on appelle le paradoxe de l’intégration. Les personnes de deuxième génération sont nées en France, ont été socialisés en France, sont allées à l’école en France ; elles ont en conséquence plus d’exigences à l’égard du modèle républicain que les premières générations et une plus grande sensibilité qui les conduit à déclarer des faits racistes ou discriminatoires quand elles les subissent.

Quelles pistes de recherche sont à explorer à la suite de l’enquête TeO2 ?

C. B. : La question majeure va de nouveau tourner autour du hiatus entre l’intégration socioculturelle et l’intégration socioéconomique. Idéalement, si on croit au modèle républicain, on voudrait ne plus relever d’inégalités et de discriminations selon l’origine ou l’apparence. La question pour TeO3 sera de déterminer si la société a progressé de ce point de vue-là ou bien si les pénalités socioéconomiques continuent à se transmettre d’une génération à l’autre.


Propos recueillis par Françoise Marmouyet.


L’enquête TeO2 a été rendue possible par le soutien financier de nombreuses institutions, outre l’Insee et l’Ined : le commissariat général à l’égalité des territoires (CGET), la CNAF, la Défenseure des droits, la Dilcrah, le département des statistiques, des études et de la documentation (DSED) du ministère de l’intérieur, le DEPS du ministère de la culture, la Dares du ministère du travail, l’Injep, le secrétariat d’État à l’égalité entre les femmes et les hommes, France Stratégie et Progedo.

The Conversation

Cris Beauchemin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. « L’immigration est une composante centrale de la société française » – https://theconversation.com/limmigration-est-une-composante-centrale-de-la-societe-francaise-283466

Le contreterrorisme selon Trump : une vision plus idéologique que sécuritaire

Source: The Conversation – in French – By Elizabeth Sheppard Sellam, Responsable du programme « Politiques et relations internationales » à la faculté de langues étrangères, Université de Tours

La stratégie antiterroriste 2026 des États-Unis qui vient d’être officialisée par l’administration Trump instrumentalise la lutte contre le terrorisme pour servir une vision idéologique. S’attaquant aux « extrémistes d’ultragauche », elle n’évoque pratiquement pas les mouvements d’extrême droite, qui commettent pourtant plus de crimes violents.


Les États-Unis publient régulièrement des stratégies nationales de contreterrorisme afin de définir les principales menaces et les priorités de l’administration en matière de sécurité. Ces documents existaient avant le 11 septembre 2001, mais ce jour-là a profondément transformé leur importance, la lutte antiterroriste devenant alors l’axe central de la sécurité nationale américaine.

La première National Strategy for Combating Terrorism de l’ère post 9-Septembre est publiée par l’administration Bush en 2003 dans le cadre de la « Global War on Terror ». Depuis, chaque administration a adapté ses priorités selon le contexte stratégique et les menaces perçues.

Ces stratégies ne sont pas juridiquement contraignantes, mais elles jouent un rôle important d’orientation politique et bureaucratique. Elles influencent les priorités des agences fédérales, les budgets, les doctrines de sécurité et les relations avec les alliés. Surtout, elles révèlent la perception que Washington se fait des principales menaces pesant sur les États-Unis et des réponses à y apporter.

Le document officiel publié par la Maison-Blanche mi-mai, intitulé « 2026 Counterterrorism Strategy », place désormais dans une même catégorie – celles des sources de menaces majeures pour les États-Unis – les cartels, les réseaux djihadistes et les « extrémistes violents d’ultragauche ». Le blocage de l’immigration, le renforcement du contrôle des frontières, la lutte contre « l’ennemi intérieur » et la défense du « mode de vie américain » y sont présentés comme des thèmes centraux du contreterrorisme.

Ce qui est absent du document est toutefois tout aussi révélateur. Derrière les menaces mises en avant se dessinent plusieurs angles morts majeurs, dans un contexte de politisation croissante des questions de sécurité nationale.

Quand le contreterrorisme devient politique

La Stratégie insiste fortement sur la supposée « instrumentalisation » des outils sécuritaires sous l’administration Biden et l’accuse à plusieurs reprises d’avoir employé les services de renseignement et de lutte antiterroriste pour s’en prendre aux Américains conservateurs, notamment en adoptant des mesures visant à protéger contre l’intervention de ceux-ci la tenue dans les écoles de réunions sur les questions de genre ou les restrictions sanitaires. Le document inscrit ainsi une partie des fractures politiques et culturelles américaines dans la problématique du contreterrorisme, obéissant à une logique explicitement politique et idéologique.

La stratégie reprend plusieurs thèmes centraux de l’idéologie « America First » et du mouvement MAGA. La frontière sud devient un front sécuritaire majeur. Les cartels mexicains et certains réseaux criminels vénézuéliens récemment désignés comme organisations terroristes, à l’instar du Tren de Aragua, sont présentés comme des acteurs capables de déstabiliser directement les États-Unis, tandis que l’immigration clandestine est régulièrement associée au terrorisme et au crime organisé.

Cette approche s’inscrit dans un discours plus large porté par plusieurs figures de l’administration Trump. Des propos du vice-président J. D. Vance à la conférence de Munich pour la sécurité en 2025 à la récente National Security Strategy, les références au déclin de l’Occident et à la nécessité de fermer les frontières et de procéder à une forme de « restauration civilisationnelle » occupent désormais une place croissante dans les priorités stratégiques américaines.

Mais cette focalisation sur certains risques, réels ou supposés, pose une question essentielle : y a-t-il des formes de terrorisme que cette stratégie choisit d’ignorer aujourd’hui, au risque d’affaiblir demain la capacité des États-Unis à anticiper, prévenir et contrer ces menaces ?

Les formes de terrorisme reléguées dans l’angle mort

Alors que la stratégie insiste fortement sur les « extrémistes violents d’ultragauche », elle accorde une place beaucoup plus marginale aux violences provenant de l’extrême droite, qu’elles soient le fait de suprémacistes blancs prenant pour cible des communautés jugées étrangères ou d’extrémistes déterminés à s’attaquer à des représentants du gouvernement.

Pourtant, voilà plusieurs années que les experts alertent sur la montée des formes de radicalisation liées aux milices armées, aux mouvances accélérationnistes ou aux réseaux complotistes violents.

Ces dernières années, de nombreuses attaques liées à ces milieux se sont produites aux États-Unis, si bien que les spécialistes considèrent désormais les mouvances d’extrême droite comme l’une des principales menaces terroristes intérieures du pays.

L’attaque contre une synagogue de Pittsburgh en 2018, motivée par des théories complotistes antisémites, ou encore la fusillade raciste de Buffalo en 2022, dont l’auteur s’était inspiré de contenus suprémacistes et de la théorie du « grand remplacement », constituent deux exemples très connus parmi de nombreuses violences liées à l’extrémisme d’extrême droite recensées ces dernières années aux États-Unis. Selon les données de l’Anti-Defamation League (ADL), la totalité des meurtres commis pour des motivations extrémistes recensés dans le pays en 2024 étaient liés à des mouvances d’extrême droite. Ajoutons que depuis des années durant, des agences fédérales américaines comme le FBI et le Department of Homeland Security (DHS) considéraient ces mouvances comme l’une des principales menaces terroristes intérieures du pays – une analyse que la nouvelle stratégie de contreterrorisme de l’administration Trump ignore absolument.

Il ne s’agit évidemment pas de nier la réalité des dangers évoqués dans la Stratégie. Mais la question centrale reste celle de la hiérarchie des menaces retenue par un document censé préparer les États-Unis aux formes de terrorisme les plus dangereuses de demain.

Cette hiérarchisation soulève également des questions dans le contexte actuel de tensions avec l’Iran et ses réseaux affiliés. Si la stratégie mentionne explicitement les proxies soutenus par Téhéran, les opérations hybrides ou encore certains projets d’attaques visant des Américains, des dissidents iraniens ou des Israéliens sur le sol américain, ces enjeux apparaissent néanmoins beaucoup moins structurants dans le document que d’autres priorités – et cela, malgré le contexte de confrontation ouverte avec l’Iran, les multiples arrestations liées à des projets d’attaques attribués à des réseaux pro-iraniens ces dernières années, ainsi que l’intensification des tensions régionales.

L’autre grand angle mort du document concerne la dimension numérique du terrorisme contemporain. Les groupes djihadistes, mais aussi les mouvances violentes d’extrême droite et d’extrême gauche, utilisent désormais les réseaux sociaux, les messageries chiffrées et des plates-formes comme Telegram, Discord ou 4chan pour diffuser propagande, récits de victimisation et pousser au passage à l’acte. L’attentat de Christchurch (Nouvelle-Zélande) en 2019 avait marqué un tournant majeur : le terroriste avait diffusé son manifeste en ligne avant de retransmettre l’attaque en direct sur Facebook, dans une logique de propagande virale et d’imitation. On a retrouvé plusieurs de ces mécanismes lors de la tuerie de Buffalo citée plus haut et, tout récemment, durant l’attaque contre une mosquée de San Diego en mai 2026, dont les auteurs ont eux aussi diffusé des contenus en ligne et fait référence à l’attaque de Christchurch (Nouvelle-Zélande) et à son auteur. Cette logique rappelle certaines méthodes utilisées auparavant par Al-Qaida ou l’État islamique, qui avaient largement utilisé les réseaux sociaux et les contenus viraux pour recruter et encourager des passages à l’acte isolés.

La Stratégie évoque bien les nouvelles technologies et l’intelligence artificielle, mais principalement sous l’angle des armes de destruction massive. Elle s’attarde beaucoup moins sur les écosystèmes numériques dans lesquels se construisent aujourd’hui certaines formes de radicalisation. Cette absence est d’autant plus notable que l’administration Trump a parallèlement réduit ou supprimé plusieurs structures fédérales chargées de surveiller les campagnes de désinformation et les ingérences étrangères, comme le Global Engagement Center du Département d’État ou certaines capacités de l’Agence de cybersécurité et de sécurité des infrastructures (CISA) liées aux menaces informationnelles.

Le risque est alors qu’en lisant de plus en plus le terrorisme à travers une grille idéologique, cette Stratégie finisse par sous-estimer des menaces pourtant déjà identifiées depuis des années par les propres agences sécuritaires américaines.

Quand le terrorisme devient une catégorie politique

Ce débat ne concerne pas uniquement les États-Unis. La France et les autres pays européens sont eux aussi confrontés à des formes de radicalisation de plus en plus hybrides, où terrorisme, propagande numérique et polarisation politique tendent à se confondre.

L’assassinat de Samuel Paty en 2020 illustre particulièrement cette évolution. Avant l’attentat, une campagne virale sur les réseaux sociaux avait contribué à désigner publiquement l’enseignant comme une cible, mêlant désinformation, mobilisation communautaire et haine en ligne. Le sujet reste profondément présent dans le débat public français, comme le montre encore la sortie récente du film l’Abandon, consacré aux derniers jours du professeur assassiné.

Mais le djihadisme n’est pas la seule menace à laquelle les démocraties européennes sont confrontées. La plupart d’entre elles font également face à la montée de mouvances d’extrême droite radicalisées, de réseaux complotistes violents et à des campagnes d’ingérence étrangères exploitant les fractures politiques et culturelles occidentales. Ignorer certaines violences d’ultragauche par réflexe politique constituerait une erreur similaire.

La difficulté, pour les pays démocratiques, reste donc toujours la même : comment protéger la société sans transformer progressivement le terrorisme en catégorie politique variable selon les gouvernements et les idéologies du moment ?

Une stratégie antiterroriste révèle toujours la manière dont un État définit ses priorités, mais aussi ses peurs. Le danger n’est pas seulement de sous-estimer certaines menaces émergentes. Il réside aussi dans la tentation de politiser durablement la définition même du terrorisme et de la sécurité nationale. Lorsqu’un État commence à lire les menaces avant tout à travers une grille idéologique, il devient progressivement moins capable d’identifier lucidement les dangers de demain, précisément au moment où ceux-ci évoluent plus vite que jamais.

The Conversation

Elizabeth Sheppard Sellam ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le contreterrorisme selon Trump : une vision plus idéologique que sécuritaire – https://theconversation.com/le-contreterrorisme-selon-trump-une-vision-plus-ideologique-que-securitaire-283127

Comment les communautés d’arbres façonnent le fonctionnement souterrain des forêts européennes

Source: The Conversation – in French – By Ludovic Henneron, Maître de Conférences en écologie, Université de Rouen Normandie

Mieux comprendre comment l’énergie circule à travers le réseau trophique souterrain des écosystèmes forestiers en fonction des espèces d’arbres alentour. Stephan Hattenschwiler, Fourni par l’auteur

Les écosystèmes du monde entier évoluent rapidement sous la pression des changements globaux tels que le réchauffement du climat, les changements d’usage des terres ou les invasions biologiques, mais ce qui se passe sous terre reste encore mal compris. On sait, par exemple, que les plantes jouent un rôle central dans les « réseaux trophiques », ces ensembles d’interactions d’ordre alimentaire entre les êtres vivants d’un écosystème. Cependant, nous connaissons encore mal la manière dont les communautés végétales, les essences d’arbres d’une forêt par exemple, influencent la circulation de la matière et de l’énergie par les interactions trophiques entre organismes du sol, tels que les microbes (champignons et bactéries) et la faune détritivore, herbivore et carnivore.

Dans notre étude récente, publiée le 6 avril dans Nature, nous nous sommes penchés sur 64 forêts européennes, sur les espèces d’arbres qui s’y trouvent et sur le problème de savoir comment celles-ci influencent l’activité du réseau trophique du sol en matière de flux d’énergie au sein de celui-ci.

Nous avons découvert que les forêts dominées par des espèces d’arbres priorisant l’acquisition des ressources (eau, nutriments et lumière) et étant ainsi capables d’une croissance rapide, comme le charme commun (Carpinus betulus) ou le bouleau verruqueux (Betula pendula), présentent une activité du réseau trophique du sol plus élevée. Ces arbres fournissent, en effet, davantage de matière organique fraîche de bonne qualité nutritive et créent des microclimats plus chauds, stimulant le métabolisme des organismes du sol et accélérant des processus comme la décomposition des matières organiques et le recyclage des nutriments du sol.

À l’inverse, les forêts dominées par des espèces d’arbres priorisant la conservation des ressources, comme le pin sylvestre (Pinus sylvestris) ou l’épicéa commun (Picea abies), et dont la capacité de croissance est ainsi plus lente, présentaient une activité du réseau trophique du sol plus faible.

En d’autres termes, l’identité des espèces et leurs « traits fonctionnels » liés à leur stratégie d’allocation des ressources au sein d’une communauté d’arbres sont plus importants qu’on ne le pensait auparavant.

Étonnamment, le simple mélange de différentes espèces d’arbres n’a pas amélioré le fonctionnement du sol – et l’a même souvent légèrement réduit – malgré l’augmentation de la croissance aérienne des arbres induit par cette diversification. Ce décalage met en lumière un point essentiel : ce qui profite aux arbres en surface ne profite pas toujours au réseau trophique souterrain.

Pourquoi c’est important ?

Ces résultats ont des implications importantes pour la gestion forestière. Promouvoir la diversité des arbres à elle seule pourrait ne pas suffire à maintenir des sols sains, c’est-à-dire capables de fonctionner afin d’assurer la fourniture de multiples services bénéficiant à l’humanité. En revanche, sélectionner les espèces d’arbres en fonction de leurs traits fonctionnels, tels que leur activité métabolique ou leur capacité de croissance, pourrait s’avérer plus efficace pour préserver la vitalité des écosystèmes forestiers.

À l’avenir, le changement climatique devrait accroître la fréquence et l’intensité des sécheresses et ainsi favoriser des espèces d’arbres priorisant la conservation des ressources, car ils sont plus résistants à la mortalité par cavitation induite par le stress hydrique. Nos découvertes suggèrent que ce changement dans la composition en espèces des communautés d’arbres pourrait ralentir le fonctionnement du sol, avec des répercussions importantes pour le recyclage de la matière organique du sol, la disponibilité des nutriments et la régénération forestière. Globalement, l’étude souligne la nécessité de prendre en compte les dynamiques aériennes et souterraines dans la gestion des forêts face aux changements climatiques.

schéma des interactions d’ordre alimentaire entre les organismes du sol
Représentation du réseau trophique du sol. Les flèches représentent les flux d’énergie entre les groupes trophiques, leur épaisseur étant proportionnelle à l’intensité des interactions trophiques. La couleur des flèches montre comment les flux d’énergie peuvent être agrégés par type de ressource et de consommateur afin de quantifier les fonctions du réseau trophique du sol. Le niveau trophique correspond à la position qu’occupent les organismes d’un groupe trophique dans le réseau, mesurant sa distance par rapport à la production primaire autotrophe.
Ludovic Henneron, adapté d’après Henneron et al. (2026). Les silhouettes utilisées sont libres de droit (licence Creative Commons Attribution « CC BY ») et proviennent des sites Phylopic.org et Thenounproject.com, Fourni par l’auteur

Quelles sont les suites ?

Cette recherche ouvre la voie à de multiples perspectives de recherche.

Il serait ainsi intéressant d’étudier de nouveau ces communautés d’arbres et le fonctionnement du réseau trophique du sol de ces forêts de manière répétée dans le temps, afin de suivre la dynamique temporelle conjointe des comportements aérien et souterrain en lien avec les changements globaux en cours. Ceci permettrait de mieux comprendre les liens de causalité en jeu.

Ce travail de recherche pose également des questions concernant l’importance relative pour la nutrition des organismes du sol de différentes sources d’aliments fournis à la base du réseau trophique par les plantes. Parmi celles-ci, on compte les litières, qui constituent l’apport dominant de matière végétale sous forme de feuilles, racines et tiges mortes nécessitant une décomposition pour s’en nourrir. On compte aussi les racines vivantes, qui peuvent être consommées directement par les herbivores ou les pathogènes mais apportent aussi au sol des matières organiques fraîches sous forme soluble directement accessible pour les organismes du sol par un phénomène appelé « rhizodéposition ».


Le projet SoilForEUROPE (ANR-16-EBI3-0009) est soutenu par l’Agence nationale de la recherche (ANR), qui finance en France la recherche sur projets. L’ANR a pour mission de soutenir et de promouvoir le développement de recherches fondamentales et finalisées dans toutes les disciplines, et de renforcer le dialogue entre science et société. Pour en savoir plus, consultez le site de l’ANR.

The Conversation

Ludovic Henneron a reçu des financements de l’ANR (Appel à projets générique 2024, projet Jeunes Chercheuses et Jeunes Chercheurs) pour le projet PLASTRAIT (Plasticité de la qualité des litières foliaires d’arbres : conséquences pour le recyclage de l’azote du sol et les interactions plantes-plantes).

Paul Kardol a reçu des financements de BiodivERsA COFUND call for research proposals, with the national funders Agence Nationale de la Recherche (ANR, France), the Belgian Science Policy Office (BELSPO, Belgium), Deutsche Forschungsgemeinschaft (DFG, Germany), the Research Foundation Flanders (FWO, Belgium), the Swedish Research Council (FORMAS, Sweden).

Stephan Hattenschwiler a reçu des financements de BiodivERsA COFUND call for research proposals, with the national funders Agence Nationale de la Recherche (ANR, France), the Belgian Science Policy Office (BELSPO, Belgium), Deutsche Forschungsgemeinschaft (DFG, Germany), the Research Foundation Flanders (FWO, Belgium), the Swedish Research Council (FORMAS, Sweden) et du programme exploratoire français (France 2030) FairCarboN (ANR-22-PEXF-0001).

David Wardle ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comment les communautés d’arbres façonnent le fonctionnement souterrain des forêts européennes – https://theconversation.com/comment-les-communautes-darbres-faconnent-le-fonctionnement-souterrain-des-forets-europeennes-282772

La concurrence dans l’intelligence générative n’est pas une guerre de marché classique

Source: The Conversation – France (in French) – By Mokhtar Bouzouina, Docteur en sciences de gestion, Université Paris Nanterre

Depuis la médiatisation de ChatGPT, les annonces se sont multipliées concernant l’intelligence artificielle, chaque géant du numérique développant sa solution. En apparence, il s’agit d’une concurrence féroce entre des groupes rivaux. La réalité pourrait être bien plus nuancée. Les concurrents ne cherchent peut-être pas tant à dominer les autres qu’à devenir des briques indispensables aux succès de leurs concurrents.


De prime abord, la concurrence dans l’intelligence artificielle (IA) générative ressemble à une bataille économique classique : Google contre Meta, Meta contre Anthropic, OpenAI contre Google… Cette approche succincte a l’avantage de la simplicité, mais elle a également le défaut de masquer ce qui fait la singularité de ce secteur.

La concurrence sur ce marché ne prend pas seulement la forme d’une confrontation directe et la course à l’innovation. Elle passe aussi par la capacité à rendre les adversaires dépendants de soi.

Cœur de la concurrence

Pendant des années, du moins au cours de l’émergence de l’IA et des premières années de sa croissance, le cœur de la concurrence dans ce secteur a semblé évident. Sur ce marché – pour s’imposer – il fallait disposer du meilleur assistant IA, soit un programme informatique conçu pour comprendre les demandes humaines, les traiter et leur répondre, de manière plus ou moins naturelle. Mais cette lecture devient moins suffisante aujourd’hui.

Le Stanford AI Index 2025 indique que près de 90 % des modèles dits « courants » d’assistants IA de 2024 proviennent du secteur privé, contre 60 % en 2023, tandis que le milieu universitaire reste la principale source de recherche. Et surtout que les écarts de performance entre les meilleurs modèles se resserrent de manière progressive : l’écart entre le premier et le dixième est tombé de 11,9 % à 5,4 % en un an, tandis que les deux premiers ne sont plus séparés que par 0,7 point.

Autrement dit, lorsque les modèles deviennent techniquement plus proches, la seule supériorité du modèle devient moins discriminante. Dès lors, l’avantage concurrentiel tend à se déplacer : il va moins au seul producteur du modèle qu’à celui qui contrôle les actifs complémentaires (Adner, 2017, Teece, 1986).




À lire aussi :
Derrière l’IA, un écosystème insoupçonné… dont l’Europe est (pour l’heure) trop absente


La stratégie judicieuse de Microsoft

C’est ce qui rend dans cet esprit la stratégie de Microsoft particulièrement judicieuse. Avec Azure, Microsoft ne propose pas seulement ses propres offres ou celles d’OpenAI, la plateforme met également à disposition des usagers les modèles d’Anthropic, de Cohere, de DeepSeek, de HuggingFace, de Mistral, de Meta ou de Nvidia. L’enjeu stratégique paraît clair : Microsoft peut gagner même si le modèle qui s’impose n’est pas exclusivement le sien. Son pouvoir tiendrait alors moins à la supériorité d’un modèle particulier qu’à sa position d’intermédiaire.

Amazon suit une logique comparable avec Amazon Bedrock, qui permet d’accéder aux modèles proposés par Anthropic, DeepSeek, Meta, Mistral, OpenAI, Qwen, Stability AI et d’autres entreprises. Là encore, le succès de la stratégie ne provient pas seulement de la possession d’un modèle, mais également de l’organisation de l’accès à plusieurs modèles concurrents. Dans un tel système, un acteur peut monétiser la rivalité de ses propres adversaires, c’est-à-dire utiliser l’affrontement entre ses concurrents comme opportunité pour générer des revenus. Le marché devient dans cette veine moins un marché de produits qu’un marché de points d’entrée.

Cette logique n’est pas entièrement inédite. Elle prolonge un mécanisme déjà observé dans d’autres industries de plateforme : les app stores, les marketplaces ou les écosystèmes logiciels.

Ce qui semble toutefois plus spécifique à l’IA générative tient au fait que la concurrence ne porte pas seulement sur le contrôle de l’accès aux modèles concurrents, mais aussi sur la maîtrise des actifs complémentaires qui permettent de convertir leurs performances techniques en solutions utilisables par les clients : infrastructures cloud, puissances de calcul, semi-conducteurs spécialisés, canaux de distribution, données propriétaires, interfaces d’intégration et écosystèmes logiciels.

Devenir indispensable, même pour ses adversaires

Anthropic offre dans cette perspective un bon exemple de cette concurrence inédite. D’un côté, l’entreprise se mesure frontalement à OpenAI et à Google sur les modèles d’assistants d’IA. De l’autre, elle s’appuie sur plusieurs couches technologiques qui ne lui appartiennent pas entièrement. LeMaGit rapportait, le 22 novembre 2024, que l’entreprise utilise des AWS Trainium, des TPU conçus par Google et des GPU Nvidia (« puces » spécialisées pour l’intelligence artificielle, conçues pour entraîner et faire fonctionner des modèles plus rapidement que des processeurs classiques) afin de développer et mettre en œuvre Claude (un assistant d’IA, similaire à ChatGPT, créé par l’entreprise Anthropic).

Cette dépendance à des infrastructures externes s’est précisée en octobre 2025, lorsque Anthropic a annoncé l’extension de son usage des technologies Google Cloud, comprenant jusqu’à un million de TPU. Dans le même temps, Anthropic a annoncé officiellement avoir signé avec Google et Broadcom un nouvel accord portant sur la production de « plusieurs gigawatts » de capacité de calculs (TPU) de nouvelle génération à partir de 2027.

Être concurrent, ici, ne signifie donc pas s’émanciper des autres, s’éloigner d’eux ; cela laisse entendre, le plus souvent, l’apprentissage de la répartition de ses dépendances.

Oligopoles et interdépendance

La relation entre Microsoft et OpenAI illustre une autre variante de cette logique. Dans leur déclaration commune du 27 février 2026, les deux firmes soulignent que leur partenariat a été conçu pour leur laisser « de l’espace [afin de]… poursuivre de nouvelles opportunités de manière indépendante », tout en continuant de collaborer. Cette phrase résume bien la structure du secteur : l’indépendance proclamée n’abolit pas l’interdépendance ; elle s’y superpose. Nous sommes ainsi loin de la quête de l’indépendance sur les marchés oligopolistiques, comme le soulignait naguère l’économiste Alain Cotta.

Dans l’IA générative, nous ne sommes pas non plus dans une coopétition au sens de Brandenburger et Nalebuff (1996), mais dans une dynamique concurrentielle dans laquelle une firme cherche à accroître sa puissance non seulement en surpassant ses rivales, mais en devenant également indispensable à leur fonctionnement. Il ne s’agit donc pas uniquement de préserver son autonomie face aux rivaux, mais de construire des positions telles que cette autonomie devient elle-même relative, parce que médiatisée par des actifs contrôlés par d’autres.

Demain n’est pas un autre jour

La dynamique concurrentielle relative à l’IA se distingue par un autre trait : elle est de plus en plus un affrontement de « préemption » (Ian McMillan, 1983). Les acteurs ne se battent pas seulement pour vendre aujourd’hui ; ils préparent déjà les conditions de leur puissance de demain.

Le quotidien économique belge l’Écho a révélé, il y a quelques jours, que Broadcom a signé avec Google un accord de long terme pour co-développer et fournir ses puces IA jusqu’en 2031. Quelques jours plus tard, Reuters indiquait que Meta avait renforcé son partenariat avec CoreWeave par un nouvel accord de 21 milliards de dollars (plus de 18 milliards d’euros), venant s’ajouter à un précédent contrat de 14,2 milliards (soit 12,2 milliards d’euros), le tout courant jusqu’en décembre 2032. L’enjeu est loin d’être anecdotique ; ces accords donnent accès à de la capacité cloud future et, pour Meta, aux futures « puces » Vera-Rubin de Nvidia via CoreWeave.

Nous saisissons alors, à partir de ces exemples, pourquoi la concurrence dans l’IA générative ne ressemble pas vraiment à une guerre de marché classique. Dans beaucoup de secteurs, la victoire reposerait sur l’évincement, temporaire ou définitif, du rival. Ici, elle consiste souvent à devenir l’infrastructure, l’intermédiaire ou le fournisseur dont l’adversaire ne peut pas aisément se passer. Le pouvoir se déplace, dans cette perspective, vers le contrôle des « points de passage » : l’accès aux utilisateurs, la capacité de calcul, l’hébergement, les plateformes d’intégration, les « puces ».

Et les régulateurs ?

Cette structure de marché explique parallèlement pourquoi les autorités de concurrence regardent désormais au-delà des seuls modèles économiques de chaque entreprise. Le 24 mars 2026, Reuters rapportait que Teresa Ribera, commissaire européenne à la concurrence, élargissait sa vigilance à l’ensemble de la « pile » IA : les modèles économiques proprement dits, les données d’entraînement (informations utilisées pour apprendre à un modèle de machine learning à faire des prédictions, à reconnaître des schémas ou à générer du contenu) et l’infrastructure cloud.

Ce déplacement du regard est somme toute logique. Si le pouvoir de marché réside désormais dans les dépendances organisées, il ne suffit plus alors de se contenter d’observer qui produit le meilleur assistant IA. Il faut nécessairement regarder qui contrôle les points de passage incontournables du secteur. La bonne question ne consiste peut-être plus à identifier celui qui gagnera à terme la course à l’IA. La question la plus juste serait : qui réussira à se rendre indispensable aux autres ?

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. La concurrence dans l’intelligence générative n’est pas une guerre de marché classique – https://theconversation.com/la-concurrence-dans-lintelligence-generative-nest-pas-une-guerre-de-marche-classique-281441

Ebola déclaré urgence de santé publique mondiale : ce qu’il faut savoir

Source: The Conversation – in French – By Alimuddin Zumla, Professor of Infectious Diseases and International Health, UCL

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a récemment qualifié l’épidémie d’Ebola en République démocratique du Congo d’« urgence de santé publique de portée internationale », après la confirmation de cas dans l’Ouganda voisin. Voici ce qu’il faut savoir.


Qu’est-ce qu’Ebola ?

Ebola est une maladie infectieuse grave et potentiellement mortelle. Elle provoque de la fièvre, des lésions vasculaires et, dans les cas graves, des hémorragies, une défaillance des organes et la mort. Elle a été identifiée pour la première fois en 1976 en Afrique centrale et la plupart des épidémies se sont produites dans cette région depuis.

En quoi le virus Bundibugyo diffère-t-il d’Ebola « classique »

Ebola est en réalité un groupe de virus apparentés. Le plus connu et le plus mortel est la souche Zaïre, à l’origine des plus importantes épidémies recensées jusqu’à présent. Bundibugyo est une autre souche, identifiée pour la première fois en Ouganda en 2007.

Le virus Bundibugyo tue environ 30 à 50 % des personnes infectées — un taux élevé, mais légèrement inférieur à celui de certaines épidémies de la souche Zaïre.

À titre de comparaison, la grippe saisonnière tue moins d’une personne sur 1000. Au début de la pandémie, la Covid-19 a tué environ une à deux personnes sur 100. Ebola est donc nettement plus mortelle que la plupart des maladies infectieuses.

Les chances de survie dépendent notamment de la rapidité des soins, de la qualité du système de santé et de l’état général du patient

Les vaccins existants contre Ebola ont été conçus pour la souche Zaïre et pourraient ne pas protéger contre la souche Bundibugyo.

Comment Ebola se transmet-il d’une personne à l’autre ?

Ebola se transmet par contact direct avec les liquides biologiques d’une personne infectée, tels que le sang, les vomissures, les selles, la sueur ou le sperme. La transmission survient le plus souvent lors des soins prodigués à des patients malades, lors des rites funéraires ou après un contact avec des animaux infectés. Le virus Ebola ne se transmet pas par voie aérienne, comme la grippe ou la Covid-19, et les personnes infectées ne sont pas contagieuses avant l’apparition des symptômes.




À lire aussi :
Trois morts sur un bateau de croisière : ce qu’on sait du hantavirus andin


Pourquoi cette épidémie s’est-elle déclarée en Ouganda, et pourrait-elle se propager à l’échelle internationale ?

L’Ouganda partage une frontière avec la République démocratique du Congo, où des épidémies d’Ebola surviennent régulièrement. Les déplacements fréquents de personnes, d’animaux et de marchandises entre les deux pays peuvent permettre au virus de franchir la frontière avant d’être détecté.

Une propagation internationale par transport aérien demeure possible, mais il est peu probable qu’elle entraîne une épidémie mondiale majeure. Ebola nécessite un contact physique étroit pour se transmettre, et les systèmes de surveillance et de dépistage dans les aéroports permettent généralement de détecter rapidement les cas.

Une « urgence de santé publique de portée internationale », c’est quoi ?

Il s’agit du niveau d’alerte sanitaire mondial le plus élevé de l’Organisation mondiale de la Santé. Cette désignation indique qu’une épidémie présente un risque international potentiel et qu’une réponse coordonnée entre les pays est nécessaire.

Elle permet notamment de débloquer des fonds, d’obtenir un soutien technique et d’accélérer la coopération internationale. Cela ne signifie pas qu’une pandémie mondiale est inévitable, mais vise plutôt à mobiliser une réponse rapide et concertée.




À lire aussi :
Trois solutions radicales pour arrêter la propagation d’Ebola en Afrique


Quels sont les symptômes de la maladie à virus Bundibugyo ?

Les premiers symptômes ressemblent à ceux de la grippe ou du paludisme : fièvre, fatigue, maux de tête, douleurs musculaires et maux de gorge. Lorsque la maladie s’aggrave, les patients peuvent souffrir de vomissements, de diarrhée, de douleurs abdominales, d’éruptions cutanées, de confusion mentale et d’un état de choc.

Certains patients présentent également des saignements, bien que ce ne soit pas systématique. Comme les premiers symptômes ressemblent à ceux de nombreuses maladies courantes, des tests de laboratoire sont nécessaires pour confirmer le diagnostic.

Pourquoi des épidémies d’Ebola continuent-elles de se produire en RDC ?

Ebola est probablement présente à l’état naturel chez certaines chauves-souris frugivores. Les épidémies surviennent généralement lorsque des humains sont exposés à des animaux infectés, par exemple lors de la chasse ou de la manipulation de viande de brousse.

La République démocratique du Congo est particulièrement touchée en raison de la densité de ses forêts, des contacts fréquents entre humains et faune sauvage, de la fragilité du système de santé, des conflits, de la pauvreté et de l’accès limité aux soins. Le changement climatique et la déforestation pourraient encore accroître ce risque.

En l’absence de vaccin, quels sont les traitements disponibles ?

Il n’existe actuellement aucun vaccin approuvé ni traitement ciblé contre le virus Bundibugyo. Les patients reçoivent des soins de soutien, c’est-à-dire des traitements visant à maintenir les fonctions vitales de l’organisme pendant que le corps combat l’infection. Cela inclut l’administration de liquides, l’oxygène, un soutien nutritionnel et la prise en charge des complications.

Ces soins peuvent améliorer de façon importante les chances de survie. Les chercheurs étudient par ailleurs des médicaments antiviraux et des thérapies à base d’anticorps susceptibles d’agir contre plusieurs souches d’Ebola.

Que fait-on pour enrayer l’épidémie ?

Les autorités sanitaires, appuyées par l’OMS et des partenaires internationaux, cherchent à détecter rapidement les cas, isoler les patients, identifier les personnes ayant pu être exposées et sensibiliser les communautés. Des pratiques d’inhumation sécurisées sont également essentielles.

La capacité mondiale à répondre à Ebola s’est nettement améliorée au cours de la dernière décennie, grâce à de meilleurs tests de laboratoire, à un partage plus rapide de l’information et à une coordination régionale renforcée.

Existe-t-il un vaccin contre Ebola ? Des avancées sont-elles en cours ?

Il existe deux vaccins contre la souche Zaïre d’Ebola, qui se sont révélés très efficaces. Toutefois, aucun n’est approuvé contre le virus Bundibugyo.

Les scientifiques travaillent actuellement au développement de vaccins capables de protéger contre plusieurs souches d’Ebola. De nouveaux traitements par anticorps, susceptibles d’agir de manière plus large, sont également en cours de développement et montrent des résultats prometteurs aux premiers stades de recherche.

Cette épidémie rappelle l’importance d’investir dans des outils plus polyvalents avant la prochaine crise.

La Conversation Canada

Alimuddin Zumla ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Ebola déclaré urgence de santé publique mondiale : ce qu’il faut savoir – https://theconversation.com/ebola-declare-urgence-de-sante-publique-mondiale-ce-quil-faut-savoir-283357

Pourquoi la profusion de cartes ne nous aide pas forcément à être mieux informés

Source: The Conversation – France (in French) – By Carl Bethuel, Docteur en géographie, Université Rennes 2

C’est un des paradoxes de notre époque. Satellites, avions, drones et intelligences artificielles nous permettent de cartographier le monde avec une précision inédite. Pourtant, de nombreuses cartes d’un même endroit montrent des réalités différentes. Comment l’expliquer, et comment faire pour ne pas tomber dans du « map-washing » où chacun prendrait la carte qui l’arrange ?


Jamais nous n’avons autant cartographié la planète. Portés par l’essor des capteurs, des plateformes de calcul et de l’intelligence artificielle, nous disposons aujourd’hui d’une abondance de données qui modifie en profondeur notre manière d’observer la Terre.

Cette révolution s’appuie sur un outil central : la télédétection, qui consiste à observer la surface terrestre à distance grâce à des images acquises par des satellites, des avions ou des drones. Là où la cartographie était autrefois lente et localisée, il est désormais possible de suivre des territoires à l’échelle régionale voire mondiale à un rythme inédit.

Une révolution au service des grands enjeux environnementaux

Cette capacité à observer la Terre répond notamment à des enjeux environnementaux majeurs, largement inscrits dans les Objectifs de développement durable (ODD) des Nations unies, tels que la lutte contre le changement climatique, la préservation de la biodiversité ou la gestion durable des terres.

Disposer de cartes précises est essentiel pour suivre les changements, orienter les politiques publiques et renforcer la transparence des chaînes d’approvisionnement agricoles. Cette dynamique est aujourd’hui portée par une multiplication d’acteurs produisant et mobilisant des cartes : institutions publiques, organisations internationales, chercheurs, organisations non gouvernementales, mais aussi entreprises privées développant leurs propres services de suivi satellitaire.

Cette diversité s’inscrit notamment dans des dispositifs de régulation comme le règlement européen contre la déforestation et la dégradation des forêts, qui impose aux entreprises de démontrer que certaines matières premières ne contribuent pas à la déforestation. Sa mise en œuvre repose largement sur l’usage de cartes mobilisées à différentes étapes des chaînes d’approvisionnement.

Le cas des palmiers à huile : trop de cartes, pas assez de clarté

Dans ce contexte, le cas des plantations de palmier à huile en Indonésie est au centre des préoccupations liées à la conversion des forêts tropicales en monocultures agricoles. Premier producteur mondial depuis 2007, le pays fait face à des défis tels que la fragmentation des habitats, la diminution de la biodiversité et la dégradation des stocks de carbone forestier. L’expansion des plantations s’accompagne également de tensions socioéconomiques, notamment autour des droits fonciers des populations autochtones.

De nombreux produits cartographiques ont ainsi été développés afin de localiser les plantations et d’en suivre l’évolution, en mobilisant des données et des méthodes variées. Cette diversité offre une pluralité de regards sur un même objet d’étude, constituant une richesse scientifique.

Cependant, elle s’accompagne de résultats parfois difficilement comparables. Ainsi quatre cartes de plantations de palmier à huile sur l’île de Sumatra ont donné quatre mesures différentes de l’étendue de ces plantations, avec une différence de parfois presque 2 millions d’hectares, soit plus que la superficie de la Bretagne.

Différentes méthodes de cartographies conduisent à des calculs de superficie différents

Par exemple, la précision des images utilisées ou la période d’observation peuvent varier, influençant les surfaces estimées. Des divergences dans la définition de ce que l’on cartographie peuvent également générer des résultats différents. Dans le cas des plantations de palmier à huile, une question apparemment simple se révèle en réalité complexe : qu’inclut-on exactement ?

Selon les approches, il peut s’agir uniquement de plantations industrielles ou bien comprendre également de petites exploitations paysannes. À cela s’ajoute la question de la temporalité : une plantation mature, immature ou une parcelle en transition ne seront pas toujours représentées de la même manière.

Pour les utilisateurs finaux (décideurs publics, ONG ou acteurs privés) cette diversité de méthodes et de définitions peut alors devenir difficile à interpréter. Face à cette profusion, on peut s’interroger : quelle information utiliser ? Et comment comparer des résultats fondés sur des hypothèses différentes ? En multipliant les représentations d’un même phénomène, l’information se complexifie, en particulier lorsque les incertitudes sont peu visibles.

Trop de cartes : comment y voir plus clair ?

Face à cette multiplication de cartes, plusieurs pistes émergent pour améliorer leur usage et leur comparabilité. L’enjeu n’est plus seulement de produire davantage d’informations, mais d’en renforcer la robustesse et la lisibilité.

La fusion d’information apparaît comme une approche clé. Plutôt que de considérer chaque carte comme une vérité indépendante, il est possible de les combiner, à la manière de plusieurs points de vue sur un même phénomène, afin d’obtenir une vision plus stable. C’est l’approche que nous proposons dans le cadre du projet ANR PALMEXPAND (ANR-20-CE03-0004), mené par une équipe interdisciplinaire (CNRS, Cirad, Inrae). Cette approche s’appuie sur la théorie de Dempster-Shafer, qui permet de croiser plusieurs sources en tenant compte de leurs accords, de leurs désaccords et de leurs incertitudes.

LA THÉORIE DE DEMPSTER-SHAFER

  • La théorie de Dempster-Shafer est une approche mathématique probabiliste développée en sciences de l’information pour représenter et combiner des sources de données incertaines. Contrairement aux méthodes classiques qui cherchent à produire une seule estimation « optimale », elle permet de raisonner en termes de degrés de croyance plutôt que de vérité unique.
  • Concrètement, chaque source d’information (par exemple, une carte issue d’imagerie satellitaire ou un jeu de données existant) ne fournit pas seulement une réponse binaire, mais une indication de confiance associée à différents scénarios possibles. La méthode permet ensuite de combiner ces sources en distinguant trois éléments : ce qui est confirmé par plusieurs sources, ce qui est en désaccord et ce qui reste incertain faute d’information suffisante.
  • L’un des intérêts majeurs de cette approche est qu’elle ne force pas une décision immédiate lorsqu’il existe des contradictions entre données. Elle permet au contraire de conserver et de rendre visibles les zones d’ambiguïté, ce qui est particulièrement utile lorsque les sources sont nombreuses, hétérogènes ou partiellement incompatibles.

Appliquée à Sumatra, cette méthode améliore la précision des résultats tout en rendant visibles les zones de divergence entre les données. Elle met par exemple en évidence des zones agricoles où des cocotiers sont confondus avec des palmiers à huile, tandis que les grandes plantations industrielles sont mieux identifiées et font davantage consensus entre les différentes sources.

Par ailleurs, notre méthode fournit une information plus nuancée. Cette approche représente mieux l’incertitude, souvent invisible mais essentielle pour comprendre les limites des données et éviter une lecture trop déterministe. Plutôt que des cartes binaires (présence ou absence de plantations de palmiers à huile), il devient possible de proposer des représentations graduelles indiquant différents niveaux de confiance. Un seuil de confiance élevé se traduira par des surfaces détectées moins importantes mais avec une forte certitude, tandis qu’un seuil plus faible inclura davantage de zones, au prix d’une incertitude plus importante.

Les utilisateurs peuvent alors adapter ce seuil selon leurs besoins et produire des cartes cohérentes avec leurs objectifs, tout en restant conscients des marges d’incertitude. Par exemple, dans le cadre du suivi des plantations de palmiers à huile, une ONG pourra se concentrer sur les zones où le niveau de confiance est le plus élevé pour documenter des plantations de palmiers à huile effectivement présentes, tandis qu’une administration pourra intégrer des zones plus incertaines pour identifier des zones susceptibles d’être prochainement converties et orienter les contrôles sur le terrain.

De la révolution cartographique au « map-washing »

Réunir ainsi différents acteurs et la société civile pour produire des cartes plus lisibles est une façon de lutter contre ce que certains chercheurs ont appelé le « map-washing », soit un processus de diffusion d’informations spatiales ayant peu de valeur pour les utilisateurs, mais contribuant à construire ou orienter un récit particulier.

Si le chercheur en sciences sociales Rory Padfield et ses collègues ont conceptualisé cette dérive pour analyser des outils cartographiques servant à promouvoir une image de transparence environnementale dans l’industrie de l’huile de palme, cette notion peut être élargie à des situations où la multiplication de cartes et de données finit par complexifier leur interprétation et leur usage.

Le problème n’est pas seulement que les cartes puissent tromper : c’est aussi qu’elles deviennent difficiles à utiliser. Cette situation ouvre la voie à une forme d’instrumentalisation plus diffuse, non par manipulation directe des données, mais par sélection opportuniste de la carte la plus adaptée à un objectif donné.

Ainsi, le map-washing ne relève pas uniquement d’une stratégie délibérée de communication : il peut aussi émerger d’un excès d’information mal articulée.

Produire toujours plus de cartes ne garantit pas une meilleure connaissance. L’enjeu central devient alors de passer d’une logique de production à une logique d’usage : mieux définir les objets cartographiés, rendre visibles les incertitudes et développer des outils capables d’articuler différentes sources d’information.

The Conversation

Carl Bethuel a reçu des financements de la Région Bretagne et de l’Agence Nationale de la recherche à travers le projet ANR Palmexpand (ANR-20-CE03-0004)

ref. Pourquoi la profusion de cartes ne nous aide pas forcément à être mieux informés – https://theconversation.com/pourquoi-la-profusion-de-cartes-ne-nous-aide-pas-forcement-a-etre-mieux-informes-282287

Why talking like Yoda can help you to master British Sign Language

Source: The Conversation – UK – By Victoria-Elliot Bush, PhD Candidate, Linguistics, Queen Mary University of London

I’m not surprised that Talk Like Yoda Day exists. Over 40 years since his Star Wars debut (puppeteered and voiced by Frank Oz), Yoda remains a recognisable figure in pop culture. This is in part due to his distinctive and frequently imitated version of English.

What stands out about Yoda’s speech is his unusual word order. Think of some of his most famous lines: “Patience you must have, my young Padawan” and “Your path you must decide”. This is clearly not the typical English word order, but it’s not random either. Yoda’s word order mirrors the syntax of British Sign Language (BSL). By building your sentences like Yoda, you can master a key aspect of BSL grammar.

In Yoda’s sentences, the topic comes first. In linguistics, the topic of the sentence is the word or phrase that represents what the sentence is about. The other parts of the sentence provide extra details on this topic. Through a syntactic process called topicalisation, the topic is brought to the front of the sentence.

Topicalisation is uncommon in English, but can be used for emphasis. Generally, English sentences follow this word order: subject then verb then object. For example: Anna (subject) ate (verb) a biscuit (object). What is the topic of this sentence? In fact, it could be any of those sentence elements. It depends on which information the speaker thinks is most important.

If the speaker wishes to place emphasis on what they have chosen as the topic of the sentence, topicalisation is a useful tool. Consider the difference between these two sentences:

The biscuit was eaten by Anna.

It was Anna who ate the biscuit.

In the first sentence, what was eaten is important. In the second sentence, who ate the biscuit is important.

Topicalisation is closely linked with question words – who, what, where, why and sometimes how. Each of these questions picks out a different topic. If you were asked, “What did Anna eat?”, it would probably feel odd to answer, “It was Anna who ate the biscuit”. This is because the topic of that response focuses on who, not what. Subconsciously, on a linguistic level, we understand what the topic of the answer should be, even though we may not be used to thinking about sentences in terms of topics.

One of Yoda’s most famous scenes, delivered in his distinctive syntax.

There is an important difference between topicalisation in English and how Yoda structures his sentence. For Yoda, topicalisation only involves moving the topic; the rest of the word order remains intact. Yet, in English, we need some extra words to facilitate the topic moving. In English, it sounds much more natural to say, “Patience is what you must have, my young Padawan”, although this is very unlike Yoda.

Yoda and BSL

British Sign Language (BSL) is the primary or preferred language of the British Deaf community. There are around 151,000 BSL users, of whom 87,000 are deaf.

A common misconception is that BSL has the same grammar as English. BSL has its own syntax, separate from English and from other sign languages. BSL is what linguists call a topic-comment language. A sentence commonly starts with the topic and is then followed by further details that build on the topic, known as the comment.

No matter whether the topic is a subject, verb or object, it comes first. So, how can you sign the sentence “Anna ate a biscuit”? Using our question words as a guide, we can identify three possible topics: Who ate the biscuit? What did Anna do? What did Anna eat? For each of these scenarios, you sign the topic first, followed by the rest of the sentence:

BSL: Anna eat biscuit.

(Translation: “It was Anna who ate the biscuit.”)

BSL: Eat biscuit Anna.

(Translation: “What Anna did was eat the biscuit.”)

BSL: Biscuit Anna eat.

(Translation: “It was a biscuit that Anna ate.”)

As with Yoda’s English, in BSL, topicalisation elegantly rearranges the elements in the sentence, without the need for extra words. As well as a prominent position, topics can be marked with so-called “non-manual features”, such as a head nod or widened eyes during the topic sign, or a pause after signing the topic.

The topic-comment structure is a very important aspect of BSL grammar. Unfortunately, it is something that hearing learners can struggle to use consistently. In the worst case, you may feel tempted to give up and use English word order instead. But this isn’t BSL, and it could make your signing unclear and difficult to follow for a Deaf person.

Frank Oz talks about Yoda’s distinctive speech.

Learning a language with a different grammar might seem difficult, but it is associated with many benefits for the brain, such as increased creativity and improved working memory. It is an opportunity to think about how to express your thoughts differently, which might develop your creative problem solving.

Language is also a powerful social and cultural tool for connecting with other people. In 2021, a survey by the Royal National Institute for Deaf People found that people who are deaf or have hearing loss are twice as likely to experience mental health problems compared to people without hearing loss. The survey reported that nearly 47% of respondents felt excluded in everyday life and 33% felt lonely. By learning some BSL, you are working towards making our society more inclusive of people who are deaf.

Rather than getting lost with verb or subject order, remember: talk like Yoda. Start with what is the most important part of the sentence and then provide details. As I’m sure the wise Yoda would agree, sign language learn you should.

The Conversation

Victoria-Elliot Bush does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Why talking like Yoda can help you to master British Sign Language – https://theconversation.com/why-talking-like-yoda-can-help-you-to-master-british-sign-language-282789

Comment La Réunion est devenue invisible en Afrique du Sud

Source: The Conversation – in French – By Christophe Rocheland, chercheur, Université Paris 8 – Vincennes Saint-Denis

Il y a plus de quarante ans, des leaders réunionnais finançaient clandestinement le Congrès national africain (ANC) de Nelson Mandela. Parmi eux, Paul Vergès, fondateur du Parti communiste réunionnais, arrachait au Parlement européen les premières sanctions internationales contre Pretoria. Aujourd’hui, l’Afrique du Sud, puissance régionale africaine, est statistiquement absente du commerce extérieur de La Réunion.

Entre les deux territoires, les proclamations sur les liens forgés dans la lutte anti-apartheid n’ont pas été suffisants pour susciter la signature par Pretoria du programme Interreg Océan Indien. Il s’agit d’un dispositif européen finançant des projets de coopération régionale dans l’Océan Indien.

De la complicité active à l’indifférence mutuelle : comment deux territoires liés par deux siècles d’histoire commune ont-ils “réussi” à se rendre invisibles l’un à l’autre, et que coûte cette régression aux Réunionnais ?

En 1851, un planteur britannique plante les premières boutures de canne à sucre jamais cultivées au Natal, en Afrique du Sud, venues de La Réunion, par le jeu des relations entre les sucriers colons réunionnais et anglais. C’est sur cette même terre du KwaZulu-Natal que s’enracine la trajectoire du géant sucrier Tongaat Hulett, aujourd’hui l’un des premiers producteurs du continent africain.

Le lieu porte une charge symbolique inversée : l’île qui exporta son savoir-faire agricole vers le continent se retrouve, un siècle et demi plus tard, économiquement marginalisée face à l’industrie qu’elle contribua à faire naître. Cent soixante-quinze ans plus tard, les deux territoires n’ont toujours pas signé le moindre accord de coopération institutionnel durable.

Mes recherches théorisent sur la posture géopolitique structurellement ambivalente de La Réunion, territoire ancré dans l’espace africain et indiaocéanique et une diplomatie territoriale du “faire semblant”. Ce paradoxe a un nom : la géopolitique du sanblan.

Le sanblan, ou l’art de faire semblant de coopérer

Le concept de sanblan (contraction créole de semblant et de sang blanc) désigne une posture géopolitique caractéristique des élites politiques réunionnaises : on en parle sans trop en dire, on en fait sans trop en faire, laissant à l’État le soin de décider sans prendre en main les outils de coopération internationale dont elles disposent.

Dans le cas d’espèce des relations sudafricano-réunionnaises, il décrit trente ans de rendez-vous manqués entre les décideurs des deux territoires : poignées de mains, communiqués sur les « nouvelles perspectives », délégations qui rentrent sans suite opérationnelle, sans lien politique nourri.

Paris conservant le monopole des relations extérieures sans produire de résultat concret pour l’île avec Pretoria. Les collectivités réunionnaises, divisées, peinent à se présenter comme un interlocuteur cohérent. Le programme Interreg Océan Indien (62,2 millions d’euros pour 2021–2027) géré par la région Réunion, présidée par Huguette Bello, une des leaders du combat anti-apartheid, en est le symptôme : l’Afrique du Sud reste le seul pays de la zone à ne pas l’avoir signé depuis deux cycles consécutifs.

Le verrou est politique : Pretoria pose la question de Mayotte comme condition préalable, Paris est embarrassé et c’est l’intégration économique régionale de La Réunion qui trinque.

Les chiffres du commerce extérieur donnent la mesure concrète de cet échec. En 2023, La Réunion importe pour 7,1 milliards d’euros de biens et exporte pour 400 millions d’euros, soit un déficit commercial de 94 %. Les importations depuis la France hexagonale représente à elle seule 59 %, soit près de 4,2 milliards d’euros (acheminés principalement depuis des centrales d’achat situées à 9 400 kilomètres). L’Afrique du Sud, à 2 900 kilomètres, n’apparaît dans aucune rubrique notable des exportations réunionnaises : elle en est statistiquement absente.

Côté importations, sa seule contribution recensée est du charbon, en voie d’extinction : les livraisons de houille sud-africaine ont chuté de 52 % en 2023 avec la conversion des centrales à la biomasse (wood pellets). D’ici deux ou trois ans, ce dernier flux disparaîtra à son tour.

L’île Maurice, voisine, apporte la démonstration contraire : l’Afrique du Sud est son premier client (12,7 % de ses exportations) et son quatrième fournisseur (7,3 % des importations), pour un commerce bilatéral dépassant 800 millions de dollars en 2023. Port-Louis est pourtant à la même distance de Johannesburg que Saint-Denis. L’écart n’est pas géographique, il est politique.

La trajectoire régressive est lisible sur cinquante ans. Dans les années 1980, La Réunion figurait au 7è rang des marchés d’exportation du régime d’apartheid et absorbait près de la moitié de ses exportations fruitières vers l’océan Indien.

Depuis 1994, cette relation s’est effondrée. En 2019, l’ensemble des échanges avec l’Afrique et les îles voisines combinés représentaient moins de 50 millions d’euros. Le charbon a succédé aux fruits, avant de s’effondrer à son tour. Il ne reste que les fruits frais, soit 52 % des volumes importés à La Réunion (agrumes, pommes, poires et raisins).

Une île utilisée, puis ignorée

Entre 1975 et 1990, Pretoria installe son unique consulat général dans le sud-ouest de l’océan Indien à Saint-Denis. La France maintient discrètement des relations économiques incluant une coopération nucléaire, pendant que La Réunion sert à faire transiter des marchandises « sensibles » vers le régime d’apartheid. Selon les statistiques douanières sud-africaines de 1990, l’île figure alors au septième rang des marchés d’exportation du régime, distinctement séparée de la « France » dans leurs propres tableaux.

En face, le Parti communiste réunionnais et ses alliés mènent une résistance qui dépasse le registre symbolique. Son ancien trésorier, Raymond Lauret, a témoigné qu’à la fin des années 1980, Paul Vergès, son Président fondateur, lui demande de retirer discrètement plusieurs centaines de milliers de francs en liquide pour les remettre à l’ANC, alors classée « organisation terroriste » par les Etats-Unis.

En 1979, Vergès dirige une mission du Parlement européen dans les pays de la ligne de front (États africains qui soutenaient la lutte contre l’apartheid : Tanzanie, Zambie, Botswana, Mozambique, Angola, Zimbabwe…).

Le rapport qui en résulte débouche sur les premières sanctions de la Communauté économique européenne (CEE) contre le régime de Pretoria. En novembre 2025, le président français Emmanuel Macron s’est rendu au mémorial de Freedom Park : le nom de Paul Vergès est gravé sur le Mur des Héros de la lutte anti-apartheid le faisant entrer dans le Panthéon sud-africain.

Le sanblan a un coût réel, mesurable, quotidien : des prix à la consommation artificiellement élevée, une dépendance à l’hexagone française que rien ne justifie géographiquement, des retards d’investissements et de développement dans plusieurs secteurs économiques comme l’aérien, le tourisme, les services financiers ou encore la diversification d’une économie trop dépendante des transferts publics de l’Hexagone français.

Pendant que La Réunion invoque la mémoire de la lutte contre l’apartheid, Maurice signe des accords et exporte. Cesser le sanblan, ce n’est pas trahir Paris : c’est enfin assumer, collectivement, que La Réunion est une île africaine dotée d’un passeport français et que cette identité double est une force, non une contradiction. Il ne manque qu’une chose : la volonté d’agir au-delà des discours.

The Conversation

Christophe Rocheland does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Comment La Réunion est devenue invisible en Afrique du Sud – https://theconversation.com/comment-la-reunion-est-devenue-invisible-en-afrique-du-sud-282077

Patrice Talon au Bénin : le legs contrasté d’une décennie de “rupture”

Source: The Conversation – in French – By Narcisse Martial Yèdji, Sociologue politiste et enseignant-chercheur, University d’Abomey-Calavi de Bénin

Né dans la ville historique de Ouidah (Bénin) en 1958, Patrice Talon apparaît comme le produit d’une trajectoire sociale marquée par une forte ascension dans le monde des affaires. Président, il a dirigé le pays d’avril 2016 à mai 2026. Le 24 mai, il passera le témoin à son successeur et ancien ministre des Finances, Romuald Wadagni, vainqueur de l’élection présidentielle du 12 avril avec 94 % des suffrages.

Connu pour avoir fait fortune depuis les années 1990 dans le secteur du coton béninois, dont il demeure encore aujourd’hui l’une des figures emblématiques, Patrice Talon est présenté comme un businessman à succès.

Naguère discret, il est longtemps resté dans l’ombre, se contentant de mécénat politique et d’une posture de « faiseur de rois » qui lui valent des opportunités d’accumulation matérielle sur le temps long. Mais, dès 2016, il finit par se mettre sur le devant de la scène politique.

En 2006, le magnat du coton avait soutenu son prédécesseur et ancien ami, Thomas Boni Yayi, dans son ascension au pouvoir, avant que les relations entre les deux hommes ne se dégradent. Mis en cause en 2012 par celui-ci dans une affaire de tentative d’empoisonnement du président de la République et d’atteinte à la sûreté de l’État, il s’exile en France d’où il parvient à opérer un retournement de situation.

En combinant une bataille judiciaire intense, une campagne acharnée de communication politique et des alliances stratégiques au pays, il réussit à se faire pardonner par le chef de l’État qui annule les poursuites à son encontre. Rentré à Cotonou en octobre 2015, il accède à la magistrature suprême en remportant l’élection présidentielle de 2016.

Malgré son engagement à faire du mandat unique un idéal politique national, le président finit pourtant par se représenter en 2021.

Le statut d’entrepreneur-politique de Patrice Talon a favorisé la conversion de sa puissance économique en autorité publique. Cette trajectoire n’est pas sans rappeler les pratiques de financiarisation du pouvoir. Toutefois, sa mandature soulève une question centrale : que retient-on de ses dix années à la tête de l’État ?

En tant que sociologue politique étudiant les transformations du système démocratique béninois ainsi que sa sociologie électorale, j’analyse ici les faits saillants des 10 années du règne de Patrice Talon.




Read more:
Présidentielle au Bénin : comment les réformes politiques sous Patrice Talon ont remodelé la compétition électorale


2016 : la promesse d’une gouvernance de « rupture »

Le pouvoir de Patrice Talon est ancré depuis 2016 dans un discours politique fort : celui de la « rupture » (slogan de campagne du candidat). Rupture d’avec un ordre politique et social dit de « pagaille » généralisée, qu’il se destine à redresser par une volonté politique forte et contraignante.

Le projet est unique : transformer radicalement et en un temps record un État jugé inefficace en un pays discipliné, avec une administration transformée et performante, gage de prospérité.

Cette quête affichée de modernité alimente tout au long de ses deux mandats des paquets de réformes aussi ambitieuses les unes que les autres, que le président s’évertue à implémenter. Ces réformes, il avait pris le soin de les consigner méticuleusement dans son Programme d’actions du gouvernement (PAG 1), le « Bénin révélé », qu’il mettra à jour pour son second quinquennat (PAG 2).

Concrètement, cela s’est traduit par la mise en œuvre à tout prix d’innombrables projets multisectoriels, souvent conduits de front, destinés à « révéler » le Bénin au monde entier.

Le bilan du régime sortant comprend sans doute des réussites économiques notables. Le président affiche clairement son intention : relancer durablement le développement économique et social à travers une transformation structurelle de l’économie.

Dans l’espace de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa), le Bénin apparaît comme l’un des rares pays à montrer une croissance économique soutenue et plutôt stable, avec des prévisions estimées pour 2026 à 7 %. Ce résultat est associé au boom de l’investissement dans les infrastructures, l’agriculture et l’industrie.

L’un des principaux acquis du régime a consisté en la mise en place d’un ambitieux complexe industriel au nord de Cotonou. Le pays est devenu le premier producteur de coton en Afrique de l’Ouest.

Si une partie des Béninois adhère à la démarche du président, celui-ci est par ailleurs critiqué pour sa précipitation ainsi que pour l’intransigeance – propre aux milieux des affaires – qui gouverne la réalisation de ses choix de politique. Mais, la position du pouvoir demeure limpide et inébranlable : les réformes engagées sont indispensables pour le développement.




Read more:
Bénin : que révèle la présidentielle du 12 avril sur l’évolution du système politique ?


Refonte et capture progressive du champ politique

Le mandat de Patrice Talon, fondé sur la modernisation de l’État, a été marqué par une profonde recomposition de la vie politique nationale. Les révisions constitutionnelles de 2019 et 2025 – les premières depuis 1990 – ainsi que la réforme du Code électoral et du système partisan ont réduit la fragmentation de l’espace politique dans le pays.

Avant la loi de 2018 sur les partis politiques, le pays comptait plus de 200 partis ; à la veille de la présidentielle de 2021, ils n’étaient plus qu’une quinzaine.

Si l’exécutif présente ces réaménagements comme utiles à la rationalisation de l’action publique, celles-ci sont par contre perçues par nombre d’analystes comme le signe d’un recul du pluralisme démocratique.

L’opposition, absente des législatives violentes de 2019 et de la présidentielle querellée de 2021 ayant contribué à la réduire à un état de figuration politique, a aujourd’hui perdu toute incidence politique réelle au profit de la majorité présidentielle. Sont mises en cause les nouvelles règles électorales qui compliquent l’accès du camp adverse à la compétition politique.

La réforme de la décentralisation intervenue en 2021 a également pu contribuer à ce resserrement de l’espace politique. La nouvelle loi, en retirant à l’exécutif communal le pouvoir – généralement politisé – d’ordonnancement budgétaire, a eu pour effet d’éroder l’influence politique des maires, accentuant leur exposition à l’allégeance au régime.

Les restrictions drastiques de 2018 sur le droit de grève – interdite dans certains secteurs comme l’armée et plafonnée à 10 jours par an pour la plupart–, la Cour de répression des infractions économiques et du terrorisme, ainsi que la loi sur le numérique s’inscrivent dans la même logique de restructuration de l’activité et du champ politiques.

Par un amenuisement des libertés syndicales, un encadrement étroit des pratiques judiciaires et des contenus numériques, ces dispositifs ont contribué à modifier les conditions de la contestation et de l’expression publiques, réduisant notamment les capacités d’opposition au régime.

Instruments de contrôle politique

Les organisations de défense des droits humains voient d’ailleurs dans ces innovations juridiques des instruments de contrôle politique visant les opposants, journalistes et autres voix critiques. De quoi mettre en débat l’état réel des libertés, de l’indépendance judiciaire et des conditions de la compétition politique.

L’évolution du système politique sous Patrice Talon fait ainsi apparaître une vive dynamique de recomposition institutionnelle. Celle-ci est marquée par une recentralisation forte, l’affaiblissement structurel du pluralisme partisan et de l’opposition institutionnelle, ainsi que des controverses autour des libertés publiques.

Par sa maîtrise des réformes initiées, le pouvoir sortant exerce désormais, depuis les élections générales de 2026, un contrôle exclusif sur le pouvoir local et l’Assemblée nationale. Or, l’indépendance des principales institutions électorales fait régulièrement débat.

Les (ré)ajustements politiques survenus semblent ainsi avoir contribué à établir, non sans controverses, les jalons de ce qu’il conviendrait de qualifier d’un ordre politique nouveau, minimalement démocratisé. Celui-ci s’est presque, sans remous social ou politique, radicalement substitué au pluralisme démocratique de février 1990 – fondé sur le consensus –, fort d’ancrages institutionnels favorables à la reconduction du pouvoir en place.

Politiquement, tel est peut-être l’essentiel à retenir du pouvoir Talon : avoir réussi avec une certaine facilité ce que d’aucuns qualifient de coup d’État institutionnel.

Dans la logique de l’éligibilité à la prochaine présidentielle, une formation ne disposant pas présentement d’élus à des fonctions représentatives devra nouer des accords politiques avec le camp au pouvoir pour réunir les parrainages d’élus requis.

Le principal parti d’opposition, Les Démocrates, a déjà été mis en marge des législatives de 2019, de la présidentielle de 2021, ainsi que des élections générales de 2026.

Cette éventualité ne peut être écartée des prochains cycles électoraux. De quoi conjecturer, sous réserve de la stabilité des règles électorales actuelles, sur la possibilité que le système établi puisse se renouveler longtemps à la tête de l’État.

Au-delà des considérations sectorielles, si une interrogation devait résumer les 10 années du règne de Patrice Talon, elle serait sans doute celle-ci : par-delà le mandat populaire, que reste-t-il véritablement à la démocratie béninoise face aux dynamiques actuelles du pouvoir ?

L’analyse s’arrête pour ainsi dire au seuil de l’inachevée. « Le reste attendra », pour reprendre la formule du philosophe Paulin Hountondji.

The Conversation

Narcisse Martial Yèdji does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Patrice Talon au Bénin : le legs contrasté d’une décennie de “rupture” – https://theconversation.com/patrice-talon-au-benin-le-legs-contraste-dune-decennie-de-rupture-283150