Ménopause : une pause au milieu de la vie, non une date de péremption

Source: The Conversation – France in French (3) – By Gloria Origgi, Philosophe, directrice de recherche, École normale supérieure (ENS) – PSL


L’ESSENTIEL

  • La Journée mondiale de la ménopause, le 18 octobre, est l’occasion d’un retour sur une expérience longtemps passée sous silence.

  • La philosophe Gloria Origgi (ENS-PSL) invite à la penser comme une transformation plutôt que comme un déclin.

  • Dans Philosophie de la ménopause (éditions Flammarion, 2026), elle enrichit son analyse conceptuelle par son vécu intime.


Le 18 octobre est la Journée mondiale de la ménopause, promue par la Société internationale de la ménopause (IMS). De toutes les expériences fondamentales de la vie féminine, la ménopause a longtemps été la plus négligée. Elle relevait presque du tabou : les femmes elles-mêmes répugnaient à en parler, tant on l’associait à une date de péremption dont il fallait un peu rougir.

Depuis quelques années, pourtant, elle est sortie du silence. Elle s’est imposée dans la presse féminine (et pas seulement), dans les livres de développement personnel, dans les podcasts, mais aussi dans la littérature scientifique. L’actrice Naomi Watts a consacré un best-seller, Dare I Say It (Oserai-je en parler ? dans sa version française, 2025), à sa ménopause précoce, et une comédie musicale, Menopause, tourne dans le monde entier depuis des années. En ce moment, une pièce de théâtre du même nom se joue aussi, en France, à Paris.

Une génération au cœur de la vie publique

Ce succès soudain s’explique d’abord par la démographie. La génération qui entre aujourd’hui en ménopause est celle qui, dans l’histoire, a disposé du plus fort capital social et économique, du moins en Occident.

Plus présente dans la sphère publique, elle vit ce passage au milieu de sa vie, souvent avant que ses enfants ne soient adultes, puisque l’âge de la maternité a reculé en France, comme dans presque tous les pays de l’OCDE.

La ménopause n’annonce donc plus la vieillesse ni la sortie de scène des femmes : c’est un épisode situé au cœur de l’existence, qui mérite d’être mieux compris, sur les plans médical, psychologique et social.

Une injustice épistémique

Je suis philosophe et je travaille surtout en épistémologie et en philosophie sociale : la vérité et ses rapports avec la politique, la confiance dans les experts, la réputation. Je ne suis spécialiste ni du féminisme ni des études de genre.

Mais après avoir moi-même traversé cette expérience, j’ai voulu lui consacrer un petit livre, Philosophie de la ménopause (éditions Flammarion, 2026). Non pour joindre ma voix au chœur des plaintes sur les bouffées de chaleur ni pour prodiguer des conseils de forme ou d’alimentation, mais pour donner un sens à cette expérience et mieux la comprendre, y compris sur le plan scientifique.

Pendant mon climatère – cette dizaine d’années, de 45 à 55 ans environ –, où l’organisme traverse une transformation hormonale complexe qui aboutit à la ménopause, définie cliniquement par l’absence de règles pendant douze mois consécutifs, j’ai ressenti un malaise moins physique qu’intellectuel.

Faisons une parenthèse autour de terme climatere utilisé pour nommer la ménopause. Ce mot vient du grec klimax qui signifie « degré » ou « échelle ». Du temps de Pythagore, il indiquait « un des âges critiques de la vie » marqués par une vulnérabilité.

Je consultais des médecins qui ne comprenaient pas de quoi je parlais, ne prenaient pas mes symptômes au sérieux ou ne savaient pas les rattacher à la phase que je traversais. J’entendais des avis contradictoires sur les traitements, à commencer par le traitement hormonal de la ménopause. Ce n’est qu’en parlant avec des femmes de mon âge que j’ai pu reconstituer une expérience collective : celle d’une injustice épistémique.

Depuis les travaux de la philosophe Miranda Fricker, récemment traduits en français sous le titre Injustice épistémique. Le pouvoir et l’éthique du savoir (2026), on parle d’« injustice épistémique » lorsqu’un individu ou un groupe souffre d’un déficit de crédibilité : son témoignage est moins cru que celui des autres.

Les femmes au climatère me semblent en être victimes. Leurs symptômes sont souvent minimisés ou mis sur le compte d’un vieillissement normal auquel il serait vain de remédier. Et comme la littérature grand public se concentre sur les soins de beauté et les régimes épuisants pour « rester comme avant », personne ne prend en charge ce qui est, inévitablement, un passage physiologique et psychique majeur.

Plutôt que de chercher à rester celle qu’on était, il s’agit de comprendre comment être après la ménopause : comment s’accepter et se réinventer ?

Une expérience transformative

En médecine, le mot « ménopause » désigne seulement l’état d’une femme douze mois après ses dernières règles ; il met donc l’accent sur une perte, celle de la fonction reproductive. Mais l’ensemble de la périménopause et de la ménopause, qui peut s’étendre sur plus de dix ans, est un voyage profond au centre de la vie, qui modifie non seulement le corps, mais aussi la psychologie, la place dans la société et la manière de voir le monde.

Entendue dans ce sens large – une longue période de turbulences et de recâblages hormonaux et neuronaux –, la ménopause est une expérience transformative, selon l’expression de la philosophe américaine L. A. Paul énoncée en 2014 dans son ouvrage Transformative Experience (traduction française, Ces expériences qui nous transforment, 2023).

Une expérience est transformative lorsque, une fois vécue, nous peinons à reconnaître la personne que nous étions et à comprendre ses préférences et ses choix. Elle touche à l’identité, cette étrange propriété qui nous permet de nous reconnaître à travers le temps, de l’enfance à la vieillesse.

Nous ne serons plus les mêmes, et nous aurons du mal à nous retrouver dans les rôles et les désirs de notre moi passé. Ce n’est pas une perte, mais une formidable occasion de repenser notre existence et de nous projeter, avec courage et curiosité, dans l’aventure de l’avenir.

Un cerveau qui se recâble

Pendant le climatère, la production d’œstrogènes se dérègle, avec des effets variés sur le sommeil, la libido, les articulations, l’équilibre, la mémoire, la régulation thermique. Au terme du processus, l’organisme cesse d’en produire : or, ces hormones sont essentielles à la fertilité, mais aussi au cerveau, au cœur et à la masse osseuse.




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Le corps et le cerveau se transforment, sans pour autant se dégrader. La plupart des symptômes finissent par disparaître, au terme d’un profond recâblage : selon la neuroscientifique Lisa Mosconi, autrice de The Menopause Brain (La Ménopause commence dans le cerveau, 2026), certaines fonctions cognitives liées à la grossesse et à la maternité sont délaissées, et le cerveau se réorganise au profit d’autres aptitudes, comme le leadership et l’empathie. Il s’agit donc de vivre la ménopause non comme un deuil, mais comme un changement à construire.

Moins regardées, plus écoutées

Les stéréotypes ont la vie dure. Si la femme ménopausée n’est plus tout à fait la « sorcière » de l’histoire des idées, elle est moins vue, moins exposée au regard du désir. Mais on peut être moins regardée et plus écoutée, vivre ce passage comme l’accès à une autorité nouvelle et à une liberté inédite, où les projets, y compris amoureux, n’ont plus à composer avec les grossesses, les enfants et la maison à gérer.

Aujourd’hui, la ménopause est une pause au milieu de la vie plutôt qu’à sa fin : les femmes ont en moyenne plus de trente ans d’espérance de vie devant elles. En parler davantage, ce n’est pas se plaindre, c’est prendre la mesure d’un moment de fragilité qui peut devenir une victoire sur soi-même. Les femmes ne sont pas seules concernées : la médecine et la société doivent apprendre à comprendre et à accompagner cette transformation.

Naît-on femme ou le devient-on ?

La vieille question – Naît-on femme ou le devient-on ? –, en écho à la célèbre phrase « On ne naît pas femme, on le devient » de Simone de Beauvoir dans le Deuxième sexe (1949), se pose alors autrement.

Je ne sais pas très bien ce que signifie « naître femme », au-delà de la biologie. Mais on le devient assurément, à travers le regard des autres comme à travers les expériences qui jalonnent une vie de femme. En un sens, on est « plus femme » à cinquante ans qu’à vingt.

Le climatère n’est pas un point final, mais une ponctuation : un temps pour se repenser, s’inventer de nouveaux rôles et aborder la seconde moitié de la vie avec autorité, ironie et charme.

The Conversation

Gloria Origgi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Ménopause : une pause au milieu de la vie, non une date de péremption – https://theconversation.com/menopause-une-pause-au-milieu-de-la-vie-non-une-date-de-peremption-294380

Télétravail : la souplesse des uns, l’apprentissage perdu des autres ?

Source: The Conversation – in French – By David J Finch, Professor, Innovation and Marketing, Mount Royal University

Six ans après que la pandémie de Covid-19 a précipité le passage au télétravail, les modes de travail hybride et à distance sont désormais bien ancrés dans le marché du travail. Environ un Canadien sur cinq travaille maintenant à distance, en tout ou en partie.


Pour bien des employés, ce virage a apporté davantage d’autonomie et de souplesse. Le temps autrefois passé dans les transports peut maintenant être consacré à la famille ou aux amis. Des études montrent aussi que le travail hybride peut favoriser la fidélisation du personnel sans nuire au rendement.

Tout le monde n’en profite toutefois pas également. Le travail à distance et le travail hybride peuvent se révéler particulièrement ardus pour les employés en début de carrière, dont le perfectionnement professionnel repose encore en grande partie sur l’apprentissage auprès de collègues expérimentés.

C’est ce qu’examine notre nouveau rapport.

Une grande partie de ce qu’on apprend se fait de manière informelle

Pensez à votre premier emploi. Ce que vous y avez appris ne venait sans doute pas, pour l’essentiel, du guide de l’employé. Vous avez plutôt appris en observant votre entourage.

Vous avez entendu vos collègues réfléchir à voix haute devant un problème. Quelqu’un a relevé une erreur avant qu’elle ne fasse boule de neige. Un mentor vous a invité à une réunion. Vous avez posé des questions en prenant un café. Vous avez appris qui s’occupait de quoi, à qui faire confiance et comment les choses se passaient vraiment.

C’est ce qu’on appelle le savoir tacite : des connaissances difficiles à formaliser, souvent acquises par l’observation, l’expérience et les échanges.

Un groupe de personnes discutant autour d’une fontaine à eau
Les conversations informelles et la collaboration jouent un rôle important dans la façon dont les employés apprennent à s’orienter dans le milieu de travail.
(Unsplash)

Traditionnellement, c’est sur les lieux de travail que cet apprentissage se faisait, en parallèle de la formation structurée. Au fil du temps, ces interactions permettent aux employés d’aiguiser leur jugement, de gagner en assurance, de bâtir leur réseau et de comprendre comment fonctionne leur organisation.

Une étude menée auprès d’ingénieurs logiciels illustre l’importance de la proximité. Ceux qui étaient assis près de leurs collègues recevaient 18,3 % plus de commentaires sur leur code et produisaient un code de meilleure qualité. Ces gains profitaient surtout aux employés plus jeunes et moins expérimentés, qui consolidaient encore leur capital humain.

Certaines données indiquent aussi que le travail à distance influe sur le profil des personnes embauchées. Pour les postes qui se prêtent le mieux au télétravail, les employeurs embauchent moins de jeunes. Une étude internationale a révélé qu’en 2025, les travailleurs en début de carrière représentaient une part nettement plus faible des nouvelles embauches dans les professions les plus propices au travail à distance. Quand les chercheurs ont vérifié si l’IA pouvait expliquer ce recul, son effet s’est en grande partie dissipé. Celui du travail à distance, lui, persistait.

Les données sur l’embauche au Canada révèlent des tendances similaires : les postes professionnels d’entrée restent plus souvent exercés sur place, tandis que la souplesse augmente avec l’ancienneté.




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Ceux qui ont le plus besoin de mentorat

Les jeunes travailleurs semblent également tenir beaucoup aux occasions de perfectionnement et de mentorat. Aux États-Unis, seuls 23 % des employés de la génération Z dont le poste permet le télétravail disent préférer travailler entièrement à distance, contre 35 % chez les générations plus âgées.

Selon un sondage de Deloitte réalisé en 2025, la moitié des répondants de la génération Z souhaitent que leur gestionnaire joue un rôle de mentor, mais seuls 36 % disent bénéficier d’un tel accompagnement.

Il pourrait donc y avoir un décalage entre les postes où la souplesse est offerte et ceux où les occasions d’apprentissage sont sans doute les plus nécessaires.

Or, il faut bien acquérir de l’expérience quelque part. Si les employeurs embauchent surtout des travailleurs qui possèdent déjà les compétences recherchées plutôt que de les développer à l’interne, moins de jeunes auront la chance de faire leurs premières armes.


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Un problème qui passe facilement inaperçu

Les organisations peuvent avoir du mal à mesurer les effets d’un recul de l’apprentissage informel.

Les employeurs suivent aisément les projets menés à bien, les réunions et autres résultats tangibles, mais évaluent moins souvent si un employé débutant a affiné son jugement professionnel, tissé des liens au sein de l’organisation ou appris à résoudre les problèmes de façon autonome.

Des recherches indiquent que le travail à distance peut modifier ces relations. Une étude menée auprès de plus de 61 000 employés de Microsoft a montré qu’en télétravail, la collaboration devenait plus cloisonnée à l’échelle de l’entreprise : les employés communiquaient davantage au sein de leurs réseaux existants et moins avec les autres équipes.

C’est particulièrement préjudiciable pour les jeunes professionnels, qui n’ont pas encore bâti de vaste réseau. Leur progression dépend en partie de leur accès à des gens capables de les renseigner, de leur donner de la rétroaction et de leur ouvrir des portes.

Penser le travail hybride en fonction de l’apprentissage

Le retour au bureau cinq jours par semaine n’est pas nécessairement la solution. Selon certaines recherches, un modèle de travail hybride bien conçu peut préserver la souplesse sans sacrifier le rendement ni l’avancement professionnel.

La question n’est pas de savoir si les employés devraient travailler à distance, mais de savoir comment les organisations devraient agencer le travail à distance et en présentiel pour que les employés continuent de développer leurs compétences.

Les employeurs doivent concevoir le travail hybride en fonction du développement des compétences, et non de la présence. Certaines formes d’apprentissage qui se faisaient autrefois de manière informelle pourraient désormais exiger un encadrement plus ciblé. Il s’agit de repérer les activités qui gagnent à se faire en présence et de veiller à ce que les employés en début de carrière y aient accès.

Une part de responsabilité revient aussi aux travailleurs et aux gestionnaires plus expérimentés. Le mentorat, la rétroaction et la possibilité de voir concrètement comment le travail se fait sont essentiels au développement du jugement professionnel et à l’intégration des normes de l’organisation.

Les établissements d’enseignement postsecondaire se heurtent à un défi semblable en matière d’apprentissage intégré au travail. La valeur d’un stage ne tient pas seulement à l’expérience de travail qu’il procure, mais aussi à la qualité de l’encadrement et à l’accès qu’ont les stagiaires à des professionnels expérimentés.

Les gouvernements qui financent des programmes d’apprentissage intégré au travail devraient donc accorder plus d’importance aux retombées sur le perfectionnement des participants et à la façon dont ces programmes facilitent la transition des nouveaux diplômés vers le marché du travail.

Le travail hybride a donné à de nombreux travailleurs expérimentés une plus grande maîtrise de leur horaire. Mais cette souplesse ne doit pas se faire au détriment de la formation de la relève. Quels que soient notre poste ou notre niveau d’expérience, nous avons tous un rôle à jouer pour que ces occasions perdurent.

La Conversation Canada

David J. Finch a reçu du financement de l’Alberta Centre for Labour Market Research.

Christian Cook ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Télétravail : la souplesse des uns, l’apprentissage perdu des autres ? – https://theconversation.com/teletravail-la-souplesse-des-uns-lapprentissage-perdu-des-autres-290983

Comment fonctionne le Veoza, un médicament contre les symptômes de la ménopause ? Et en quoi est-il différent du traitement hormonal ?

Source: The Conversation – in French – By Robyn Brown, Associate Professor and Head, Behavioural Neuropharmacology Laboratory, The University of Melbourne


L’ESSENTIEL

  • Le Veoza est un nouveau médicament qui a montré une certaine efficacité contre les bouffées de chaleur liées à la ménopause.

  • Parce qu’il agit au niveau du cerveau, sans recourir aux hormones, il pourrait constituer une alternative, ou un complément, au traitement hormonal de la ménopause.

  • Mais en France, Veoza a été mis sous surveillance par l’Agence du médicament car des lésions hépatiques graves ont été observées.


Les bouffées de chaleur et les sueurs nocturnes, regroupées sous le terme de « symptômes vasomoteurs », figurent parmi les manifestations les plus fréquentes et les plus gênantes de la ménopause. Elles touchent près de 40 % des femmes pendant la période qui précède la ménopause, appelée périménopause.

Jusqu’en 2024, les possibilités de traitement se limitaient essentiellement au traitement hormonal de la ménopause (THM). Celui-ci est très efficace pour de nombreuses femmes. Mais certaines ne peuvent pas y recourir en raison d’effets secondaires importants ou de certains problèmes de santé.

Le Veoza (fézolinétant) est un médicament spécifiquement autorisé (notamment par l’Agence européenne du médicament, ndlr) pour traiter les symptômes vasomoteurs de la ménopause. Contrairement au traitement hormonal, il ne vise pas à compenser la baisse naturelle des hormones. Il agit en bloquant certains signaux dans le système de régulation de la température corporelle situé dans le cerveau, dont l’activité devient excessive pendant la ménopause.

Comment agit-il ?

Les œstrogènes participent à la régulation de la température corporelle, qu’ils contribuent généralement à abaisser. Pendant la périménopause, la baisse du taux d’œstrogènes entraîne l’activation d’un groupe de cellules nerveuses situées dans l’hypothalamus, appelées neurones KNDy (prononcé « candy » en anglais).

Lorsqu’ils sont activés, ces neurones libèrent une molécule de signalisation appelée neurokinine B. Celle-ci stimule excessivement le système de régulation de la température du cerveau, provoquant des bouffées de chaleur et des sueurs nocturnes.

Le Veoza bloque le récepteur de la neurokinine 3 (NK3), empêchant ainsi la neurokinine B de s’y fixer. Celle-ci ne peut donc plus transmettre son signal, ce qui permet de réduire l’activité excessive du système de régulation de la température corporelle.

Comment est-il utilisé en Australie ?

Le Veoza a été autorisé en Australie en mars 2024, à raison d’un comprimé de 45 mg par jour.

Il n’est pas pris en charge par le Pharmaceutical Benefits Scheme (PBS), le système public australien de remboursement des médicaments. Les femmes doivent donc débourser entre 75 et 80 dollars australiens par mois pour leur traitement.

À l’heure actuelle, aucune durée maximale de traitement n’est fixée.

Quels sont ses effets et ses limites ?

Les bouffées de chaleur et les sueurs nocturnes ne se limitent pas à des variations de température corporelle : elles peuvent aussi perturber le sommeil, affecter l’humeur et gêner les activités quotidiennes. Ainsi, même si le Veoza cible spécifiquement les symptômes vasomoteurs, il pourrait également avoir des effets bénéfiques sur d’autres symptômes.

Mais la ménopause ne se résume pas aux bouffées de chaleur et aux sueurs nocturnes. Comme le Veoza ne compense pas la baisse des hormones telles que les œstrogènes, il ne traite pas la plupart des troubles de l’humeur, la sécheresse vaginale, la diminution de la densité osseuse ni les autres conséquences de la carence en œstrogènes.

Le traitement hormonal de la ménopause (THM) reste le traitement privilégié lorsque les femmes présentent ces symptômes plus larges. Il compense la baisse des œstrogènes (et généralement de la progestérone) liée à la ménopause, ce qui permet de soulager de nombreux symptômes tout en contribuant à préserver la santé osseuse.

La possibilité d’associer le Veoza à un traitement hormonal dépend de la situation de chaque patiente et doit être discutée avec son médecin. À ce jour, la plupart des études cliniques ont évalué le Veoza comme une alternative au traitement hormonal plutôt que comme un traitement complémentaire.

Pourquoi choisir un traitement non hormonal ?

Le Veoza repose sur une approche non hormonale et constitue une alternative intéressante pour les femmes qui ne peuvent pas suivre de traitement hormonal en raison d’effets secondaires ou de certains cancers hormonodépendants.

Une vaste enquête menée en Europe, au Royaume-Uni, aux États-Unis et au Japon a révélé que, parmi les femmes présentant des symptômes vasomoteurs, une sur dix ne pouvait pas recourir à un traitement hormonal, ce qui souligne la nécessité de disposer d’autres options thérapeutiques. Le Veoza peut également constituer une option intéressante pour les femmes dont la principale préoccupation est de soulager les symptômes vasomoteurs.

Quelle est l’efficacité du Veoza ?

Le Veoza est efficace chez de nombreuses femmes, mais il ne fait pas complètement disparaître les symptômes. Son efficacité et sa sécurité ont été évaluées dans trois études portant sur plus de 3 000 femmes présentant des symptômes vasomoteurs modérés à sévères.

Dans deux grands essais cliniques, trois mois de traitement ont permis de réduire la fréquence des symptômes, qui est passée d’environ 10 à 12 épisodes quotidiens de bouffées de chaleur ou de sueurs nocturnes modérées à sévères à 4 ou 5 chez les femmes prenant du Veoza, contre 6 ou 7 chez celles recevant un placebo (un comprimé sans principe actif).

Un autre essai clinique a montré que le Veoza réduisait également les troubles du sommeil et améliorait la qualité de vie des femmes pour lesquelles un traitement hormonal n’était pas adapté.

Toutefois, un essai mené en Asie de l’Est a révélé que la dose plus faible de 30 mg était sûre et bien tolérée, mais pas plus efficace qu’un placebo.

Dans l’ensemble, le Veoza semble donc apporter un soulagement significatif, sans toutefois faire complètement disparaître les symptômes.

Quels sont les effets secondaires et les autres risques ?

Les effets secondaires les plus fréquemment signalés comprennent les maux de tête, les nausées, les douleurs abdominales et l’insomnie.

De rares cas de lésions du foie ont également été rapportés. Les autorités sanitaires australiennes et internationales recommandent désormais de réaliser un bilan hépatique avant de commencer le traitement, puis d’effectuer une surveillance régulière de la fonction hépatique pendant les neuf premiers mois.

(En France, Veozia est disponible sur prescription médicale. Mais depuis 2025, il a été mis sous surveillance par l’Agence nationale du médicament (ANSM) car des lésions hépatiques (au niveau du foie) graves ont été observées. Si certains symptômes apparaissent -fatigue, prurit, ictère, urine foncée, selles claires, nausées, vomissements, diminution de l’appétit et/ou douleurs abdominales-, il est recommandé de consulter immédiatement un médecin, ndlr)

Le Veoza peut également interagir avec d’autres médicaments, ce qui peut modifier leur efficacité ou celle du Veoza lui-même. C’est notamment le cas de la fluvoxamine, un antidépresseur.

Le Veoza n’a pas d’effet contraceptif. Les femmes encore fertiles peuvent donc avoir besoin de continuer à utiliser une contraception.

Quelles perspectives pour ces médicaments ?

Les essais cliniques ont désormais démontré que le Veoza réduit efficacement les bouffées de chaleur pendant une période allant jusqu’à un an.

Mais les chercheurs continuent d’évaluer son efficacité en conditions réelles d’utilisation, notamment au-delà d’un an de traitement. Ils cherchent également à mieux connaître sa sécurité à long terme, ses effets secondaires rares et son efficacité chez les femmes présentant des problèmes de santé complexes, souvent exclues des essais cliniques.

De nouveaux médicaments, potentiellement plus sûrs, font également leur apparition, notamment le Lynkuet (élinzanétant). Celui-ci cible à la fois les récepteurs NK1 et NK3 et a été autorisé en septembre 2025 pour traiter les symptômes vasomoteurs associés à la ménopause.

Des essais cliniques menés auprès de plus de 1 500 femmes ont montré que le Lynkuet réduisait les symptômes vasomoteurs et les troubles du sommeil, tout en améliorant la qualité de vie, y compris chez les femmes ne pouvant pas suivre de traitement hormonal. Le Lynkuet semble également présenter moins de risques pour le foie que le Veoza.

À l’avenir, ces médicaments pourraient également être utilisés chez d’autres catégories de patients, lorsqu’il est nécessaire d’agir sur le système des neurokinines.

Jusqu’à 80 % des hommes suivant un traitement par privation androgénique contre le cancer de la prostate souffrent de bouffées de chaleur. Des essais cliniques sont en cours pour évaluer l’efficacité du Veoza contre les bouffées de chaleur associées à ce traitement.

The Conversation

Robyn Brown a reçu des financements du National Health and Medical Research Council (NHMRC).

Leigh Walker bénéficie de financements du Conseil national australien de la santé et de la recherche médicale (NHMRC), du Conseil australien de la recherche (ARC), de la Fondation CASS et de la Fondation pour la recherche sur le cerveau et le comportement (BBRF).

– ref. Comment fonctionne le Veoza, un médicament contre les symptômes de la ménopause ? Et en quoi est-il différent du traitement hormonal ? – https://theconversation.com/comment-fonctionne-le-veoza-un-medicament-contre-les-symptomes-de-la-menopause-et-en-quoi-est-il-different-du-traitement-hormonal-294504

Haro sur le « gouvernement des juges » : ces menaces que les politiques font peser sur le Conseil constitutionnel

Source: The Conversation – in French – By Nicolas Pauthe, Maître de conférences en droit public, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)

Le Conseil constitutionnel est composé de neuf membres et présidé par Richard Ferrand (au premier rang, au centre). Conseil constitutionnel

L’ESSENTIEL

  • Le Conseil constitutionnel est attaqué par des responsables politiques. Marine Le Pen va jusqu’à demander la démission de son président Richard Ferrand.

  • Le contrôle des lois fondé sur le préambule de la Constitution (portant sur les droits et libertés fondamentaux) est l’objet des principales critiques.

  • Les réformes proposées par certains candidats à la présidentielle pourraient mettre en péril des évolutions majeures dont a bénéficié de l’État de droit.


Le 14 août 2026, le Conseil constitutionnel a censuré l’interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 15 ans. « De quel droit ? », s’est alors interrogée la présidente de la région Île-de-France Valérie Pécresse, soufflant sur les braises du mécontentement ambiant. L’idée est en effet répandue selon laquelle les juges constitutionnels, nommés par le pouvoir politique, n’auraient aucune légitimité pour censurer le travail effectué par les députés, élus, eux, directement par les citoyens.

Le droit constitutionnel organise pourtant cette compétence. L’article 61 de la Constitution prévoit par exemple que les lois puissent être déférées au Conseil qui se prononce sur leur conformité à la Constitution. L’article 62 ajoute qu’une « loi déclarée inconstitutionnelle sur le fondement de l’article 61 ne peut être promulguée ni mise en application ».

Candidat déclaré à la prochaine élection présidentielle, Bruno Retailleau (Les Républicains, LR) fustige quant à lui le fait que « les lois [soient] vidées de leur substance par les juges ». Il considère que « le juge ne peut pas se substituer au législateur ».

En général, les lois invalidées le sont toutefois en partie seulement, et concernent des textes législatifs souvent mal rédigés, dont la censure aurait pu être évitée si les parlementaires avaient davantage pris en considération le droit constitutionnel dans leur raisonnement.

À titre d’exemple, la décision de censure partielle prise contre la première loi Duplomb, en 2025, reprochait au législateur de ne pas avoir suffisamment précisé les cas dans lesquels une dérogation à l’interdiction de certains néonicotinoïdes pouvait être autorisée.

La seconde loi Duplomb a, par la suite, apporté les précisions nécessaires, ce qui a conduit le Conseil à la valider en août 2026. On est loin ici d’un « gouvernement des juges », censeur à tout crin du travail parlementaire.

Se battre contre le « gouvernement des juges » ?

Cette expression, que l’on retrouve en 1921 sous la plume de l’universitaire Édouard Lambert, sert à fustiger une situation dans laquelle les juges, par leurs décisions, sortiraient supposément de leur rôle pour décider à la place du pouvoir politique.

Pour Éric Zemmour, président du parti d’extrême droite Reconquête, le travail du Conseil constitutionnel repose même depuis près d’un demi-siècle sur un « coup d’État de droit ».

Pourquoi un demi-siècle ? Parce qu’en 1971, le Conseil devait contrôler la constitutionnalité d’une loi visant à réformer la procédure de création d’une association. Jusqu’alors, une simple déclaration à l’administration suffisait. La loi votée à l’époque par le Parlement subordonnait la création des associations à un contrôle de légalité préalable par l’autorité judiciaire et rendait donc la création d’une association plus complexe.

Le dilemme face auquel était placé le Conseil pour statuer sur ce cas mérite d’être rappelé.

Il lui était possible de considérer que son contrôle se restreignait à vérifier que les lois respectent uniquement les articles de la Constitution, et donc la seule séparation des pouvoirs, puisque lesdits articles se limitent à les organiser.

Le Conseil pouvait aussi considérer que non seulement les articles de la Constitution, mais également son préambule, faisaient partie du bloc de constitutionnalité. Prenant quelque distance avec l’intention des rédacteurs du texte de 1958, le Conseil reconnaissait alors une valeur constitutionnelle aux textes auxquels le préambule renvoie, notamment la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 et le préambule de la Constitution de 1946.

Cette seconde interprétation a été retenue. Après de véritables débats au sein du Conseil, la loi a été censurée en raison des atteintes qu’elle portait à la liberté d’association à laquelle le Conseil reconnaît une valeur constitutionnelle en tant que « principe fondamental reconnu par les lois de la République » (PFRLR), expression qu’il emprunte au préambule de 1946.

Le prétendu coup d’État résiderait dans l’audace interprétative déployée par le Conseil lors de cette décision du 16 juillet 1971, qui a précisé son propre rôle et donné naissance au bloc de constitutionnalité.

Depuis cette date, le Conseil ne vérifie donc plus seulement que les lois respectent les articles de la Constitution : il contrôle également leur conformité au préambule et, à travers lui, aux droits et libertés constitutionnellement reconnus. Pour ce faire, il dresse lui-même la liste des PFRLR en les déduisant des textes adoptés sous les Républiques précédentes.

C’est précisément cette extension de son rôle qui nourrit les critiques dont fait l’objet le Conseil constitutionnel. En donnant une portée constitutionnelle aux droits et libertés, la décision de 1971 a, en effet, élargi le champ de son contrôle.

Le rôle du Conseil constitutionnel a été validé et renforcé par le pouvoir constituant

Les détracteurs de l’intégration du préambule au bloc de constitutionnalité oublient un peu vite que le Conseil n’a pas fait cavalier seul en empruntant cette voie, comme le montrent les évolutions successives intervenues à la suite de cette décision de 1971.

L’article 89 de la Constitution organise en effet la procédure pour réviser le texte suprême. Le pouvoir constituant dérivé est celui que la Constitution reconnaît compétent pour en modifier la teneur. Ainsi, l’initiative de la révision appartient au président de la République, sur proposition du premier ministre, ou aux membres du Parlement. Le texte doit ensuite être adopté par l’Assemblée nationale et par le Sénat en termes identiques, puis validé soit par référendum, soit par le Parlement réuni en Congrès à la majorité des trois cinquièmes des suffrages exprimés.

En 1974, le président Giscard d’Estaing a utilisé cette procédure, dans sa forme congressionnelle, pour renforcer le rôle du Conseil constitutionnel tel qu’il l’avait lui-même précisé dans sa décision de 1971. Saisir le Conseil est depuis possible pour 60 députés ou 60 sénateurs.

En 2004, le président Chirac a, lui aussi, agi en ce sens pour faire adopter la charte de l’environnement et l’inclure dans le bloc de constitutionnalité, plaçant sous le régime protecteur du Conseil de nouveaux droits, comme celui de vivre dans un environnement équilibré et respectueux de la santé.

En 2008, il en a été de même du président Sarkozy, permettant aux justiciables de solliciter l’intervention du Conseil à l’occasion d’un procès, à travers le mécanisme de la question prioritaire de constitutionnalité (QPC).

À rebours de ces évolutions, le Rassemblement national (RN) a déposé en 2019 une proposition de loi constitutionnelle visant à exclure les droits et libertés des normes de référence du contrôle de constitutionnalité des lois, en limitant celles-ci aux seuls articles de la Constitution. Si ce texte venait à être adopté un jour, la protection des droits et libertés, découlant du préambule, échapperait au contrôle du Conseil. L’intention est de limiter ses interventions à des considérations formelles, tenant aux seules règles de compétence et de procédure.

L’adoption d’une telle proposition anéantirait la plupart des grandes évolutions dont a bénéficié l’État de droit ces cinquante-cinq dernières années.

Car elle reviendrait non seulement sur le choix interprétatif opéré par le Conseil en 1971, mais elle rayerait aussi d’un trait de plume les avancées constitutionnelles de 1974, de 2004 et de 2008. À quoi bon en effet saisir plus facilement le Conseil et reconnaître de nouveaux droits et libertés si le Conseil est contraint de limiter à des considérations formelles le contrôle qu’il réalise sur les lois ?

Quant à l’appel à la démission, formulé le 15 octobre 2026 par Marine Le Pen à l’encontre du président du Conseil constitutionnel, il semble difficile à justifier. À l’origine de son mécontentement, les déclarations de Richard Ferrand n’ont fait que rappeler que seule la procédure prévue à l’article 89 est possible pour réviser la Constitution. C’est en effet l’unique article que contient le titre XVI intitulé « De la révision ». La promesse du RN d’organiser un référendum constitutionnel, sur le fondement de l’article 11 prévu pour faire adopter des lois ordinaires, serait donc juridiquement impossible à réaliser, s’il ressortait vainqueur des prochaines échéances électorales.

Bruno Retailleau propose… ce que prévoit déjà l’article 89 de la Constitution

L’utilisation de la procédure prévue pour réviser la Constitution a donc déjà eu pour incidence de renforcer la décision de 1971.

Une telle procédure peut être également un moyen pour le pouvoir politique d’invalider et de surmonter une décision du Conseil. Si dernier mot il y a, c’est bien au pouvoir constituant qu’il appartient. En toute circonstance, le pouvoir politique conserve donc la main.

Ainsi, en 1993, la loi Pasqua sur l’immigration a été censurée par le Conseil. En conséquence, les débats parlementaires qui ont suivi à l’époque ont porté en partie sur la nécessité de modifier les attributions du Conseil. Cette possibilité a été écartée, et l’article 89 a été utilisé pour insérer un nouvel article 53-1 dans le texte constitutionnel. Écartant alors l’idée d’une réforme en profondeur du Conseil constitutionnel, le pouvoir constituant s’est attaché à régler la difficulté soulevée par la décision de celui-ci en matière de droit d’asile.

L’article 53-1 a permis notamment de faire coexister l’exigence constitutionnelle du droit d’asile, découlant du préambule de 1946 inclus dans l’actuel bloc de constitutionnalité, et la possibilité prévue par la loi de répartir entre États européens la responsabilité de l’examen des demandes d’asile. Cet article fonde ainsi constitutionnellement une telle répartition, et préserve la possibilité pour la France d’accorder l’asile.

De manière inédite, cette réforme constitutionnelle a conduit à contourner la censure des dispositions de la loi Pasqua qui avait été faite par le Conseil.

C’est à la lumière de cet exemple qu’il convient d’apprécier la proposition de Bruno Retailleau. Celui-ci veut en effet créer « une nouvelle procédure qui donne au peuple français, ou à ses représentants, le dernier mot ». S’il remportait la présidentielle de 2027, il s’engage

« lorsque le Conseil constitutionnel censurera une loi votée par le parlement, [à ce que] le président de la République [puisse] donner la parole au peuple français pour censurer la censure. Soit par référendum, soit en réunissant le Parlement en congrès ».

Proche d’une autre déjà verbalisée par Laurent Wauquiez (LR), cette proposition ressemble à s’y méprendre à la procédure de l’article 89, utilisée en 1993 pour surmonter une décision du Conseil. On peine alors à en apprécier l’apport, si ce n’est, a priori, qu’un référendum pour lequel la réunion du Congrès pourrait avoir lieu sans l’intervention préalable de chacune des assemblées parlementaires. La différence avec ce que prévoit l’article 89 paraît cependant trop fine pour opérer une véritable révolution juridique.

Cette « nouvelle procédure » se révèle même incomplète au regard de l’objectif affiché. Avec celle-ci, Bruno Retailleau entend en effet « rendre la parole » au peuple, et « en finir avec la confiscation démocratique ».

On peut alors s’étonner qu’elle se limite aux cas où le Conseil censurerait une loi. Même si pour cela il a fallu recourir à l’article 49 al. 3, la dernière réforme des retraites a bien été votée par le Parlement, avant d’être validée par le Conseil. Au vu du mécontentement qu’elle a suscité, n’aurait-elle pas mérité de faire elle aussi l’objet d’un référendum ?

Le pouvoir en place ne l’a pas souhaité, et ce cas de figure ne semble pas inclus dans le raisonnement de M. Retailleau.

De même, et de manière historique, une pétition pour s’opposer à la première loi Duplomb avait réuni plus de 2 millions de signatures, sans parvenir à influer sur le processus législatif. La proposition formulée ne fait, là non plus, aucune considération d’une telle situation d’opposition à une loi quelques jours seulement après son adoption au Parlement.

La campagne présidentielle commence à peine. Elle recentre malgré lui le Conseil constitutionnel au cœur de l’arène politique. De sa capacité à faire face dépendra la préservation de l’État de droit.

The Conversation

Nicolas Pauthe est membre de CURAPP-ESS et de la SFDE.

– ref. Haro sur le « gouvernement des juges » : ces menaces que les politiques font peser sur le Conseil constitutionnel – https://theconversation.com/haro-sur-le-gouvernement-des-juges-ces-menaces-que-les-politiques-font-peser-sur-le-conseil-constitutionnel-291829

Plus de 80 % des femmes ressentent les symptômes de la ménopause, mais le monde du travail les ignore

Source: The Conversation – France (in French) – By Lidia de la Iglesia Aza, Professor of Labour Law and Social Security, Universidade de Santiago de Compostela

Les symptômes de la ménopause peuvent affecter les conditions de travail et freiner la carrière des femmes, faute d’une prise en compte suffisante par les employeurs. Roman Samborskyi/Shutterstock

L’ESSENTIEL

  • Plus de 80 % des femmes connaissent des symptômes de la ménopause, qui peuvent perturber leur vie professionnelle.

  • La ménopause peut freiner les carrières, poussant certaines femmes à réduire leur activité ou à quitter leur emploi.

  • Des aménagements simples des conditions de travail permettraient de mieux accompagner les salariées.


La ménopause a longtemps été considérée comme une affaire privée, mais le silence qui l’entoure est de plus en plus en décalage avec la réalité démographique. Dans de nombreux pays, les femmes de plus de 50 ans constituent la catégorie de salariés dont les effectifs augmentent le plus rapidement, et la plupart connaîtront la ménopause au cours de leur vie professionnelle.

Pourtant, le monde du travail, les politiques publiques et la recherche continuent de considérer la ménopause comme une question individuelle plutôt que comme un enjeu structurel. Il en résulte un profond décalage entre ce que vivent les femmes et les conditions dans lesquelles elles travaillent.

Sur le plan médical, la ménopause est une étape naturelle de la vie qui marque l’arrêt des règles en raison de la cessation de l’activité ovarienne. La période de transition qui la précède, appelée périménopause, peut durer de deux à huit ans. Les symptômes varient considérablement d’une femme à l’autre. Certaines ne ressentent que peu de changements, tandis que d’autres souffrent de bouffées de chaleur, de sueurs nocturnes, d’insomnies, de douleurs articulaires, de sautes d’humeur, d’irritabilité, d’anxiété, de troubles cognitifs ou encore de fatigue.

Plus de 80 % des femmes présentent des symptômes, qui sont sévères pour environ un tiers d’entre elles. Ces manifestations peuvent persister pendant des années et perturber considérablement la vie quotidienne, notamment les capacités professionnelles, la concentration et le bien-être psychologique.

Le « second plafond de verre »

L’ampleur du phénomène est considérable. Dans le monde, 657 millions de femmes ont entre 45 et 59 ans, et près de la moitié d’entre elles sont actives. Dans les seuls pays du G7, les femmes en âge d’être ménopausées représentent 11 % de l’ensemble des travailleurs. La Commission européenne a ouvertement reconnu qu’« il n’existe aucune collecte de données à l’échelle de l’Union européenne sur cette question » et que les recherches restent fragmentaires.

Les données dont nous disposons sont préoccupantes. En Europe, l’écart entre les taux d’emploi des femmes et des hommes se creuse avec l’âge. Des études suggèrent que les symptômes de la ménopause conduisent certaines femmes à réduire leur temps de travail, à changer de poste ou à quitter définitivement le marché du travail.

Les répercussions de la ménopause sur la vie professionnelle sont bien documentées. Une étude de 2021 a ainsi révélé que près d’un million de femmes au Royaume-Uni avaient quitté leur emploi en raison des symptômes de la ménopause. Or, cette période coïncide souvent avec l’apogée de leur carrière, au moment où elles pourraient accéder à des postes de direction. Certains chercheurs ont ainsi qualifié ces départs massifs de « second plafond de verre ».

Les conditions de travail

Dans tous les secteurs d’activité, les femmes témoignent de conditions de travail qui aggravent souvent leurs symptômes. Une mauvaise ventilation, des températures élevées, des uniformes en matières synthétiques, un accès insuffisant à l’eau fraîche, des horaires rigides, le travail posté et une autonomie limitée accentuent leur inconfort.

Se met alors en place un cercle vicieux : les symptômes s’aggravent, le travail devient plus difficile, le stress augmente, ce qui accentue encore les symptômes. Ces facteurs poussent de nombreuses femmes à réduire leur temps de travail, à changer d’emploi ou à prendre une retraite anticipée. Il ne s’agit pas d’une défaillance individuelle, mais d’un problème structurel.

Certains gouvernements nationaux ont pris des initiatives similaires. Au Royaume-Uni, par exemple, le Parlement a lancé plusieurs enquêtes sur les discriminations liées à la ménopause, l’une en 2019 et l’autre en 2021.

En Islande, une association consacrée à la ménopause a été créée dès 2013 et figure sur le site officiel du gouvernement. La prise de conscience progresse également dans les pays nordiques.

En Irlande, la question fait l’objet de recommandations dans les politiques publiques, tandis qu’en France, elle a récemment bénéficié d’une attention médiatique à l’échelle nationale.

Des protections concrètes pour les salariées

Si les recommandations et l’attention médiatique constituent des avancées, elles ne remplacent pas des protections inscrites dans la loi et garanties à l’ensemble des salariés. À quoi pourraient donc ressembler des mesures réellement efficaces pour les femmes confrontées à la ménopause dans leur vie professionnelle ?

Avant tout, les entreprises devraient intégrer la ménopause dans l’évaluation des risques professionnels. Concrètement, cela suppose de veiller à une température adaptée et à une bonne ventilation des locaux, de fournir des tenues de travail respirantes et de permettre des aménagements d’horaires. Cela implique également de former les responsables hiérarchiques et de favoriser une culture d’entreprise où l’on puisse parler ouvertement de la ménopause, sans crainte d’être stigmatisée.

Ces changements sont simples et peu coûteux, mais ils nécessitent une prise de conscience et une réelle volonté d’agir.

En définitive, la prise en compte de la ménopause au travail ne relève pas seulement de la santé. C’est aussi une question d’égalité, de dignité et de justice. Les femmes ne devraient pas avoir à choisir entre leur santé et leur carrière. Les entreprises ont elles aussi tout à y gagner : en accompagnant les salariées pendant la ménopause, elles peuvent conserver des collaboratrices expérimentées, des compétences précieuses et des talents capables d’exercer des responsabilités.

Alors que la population vieillit et que les carrières s’allongent, il n’est plus possible d’ignorer la ménopause. Il est temps de briser le silence et de faire évoluer le monde du travail pour qu’il tienne compte des réalités vécues par la moitié de la population.

The Conversation

Lidia de la Iglesia Aza a reçu des financements de l’Instituto Sindical Europeo (ETUI).

– ref. Plus de 80 % des femmes ressentent les symptômes de la ménopause, mais le monde du travail les ignore – https://theconversation.com/plus-de-80-des-femmes-ressentent-les-symptomes-de-la-menopause-mais-le-monde-du-travail-les-ignore-294505

Aux États-Unis, la ménopause reste largement absente des dossiers médicaux (et c’est un problème)

Source: The Conversation – France in French (3) – By Audrey Hendricks, Associate Professor of Biomedical Informatics, University of Colorado Anschutz


L’ESSENTIEL

  • Sur près de 240 000 dossiers médicaux de femmes états-uniennes, seuls 12 % mentionnent la ménopause.

  • Ce manque de données freine la recherche sur ses conséquences pour la santé.

  • Un simple questionnaire en consultation pourrait améliorer le suivi des patientes.


Toute personne ayant des ovaires connaîtra la ménopause si elle vit suffisamment longtemps. Bien qu’il s’agisse d’une transition naturelle au milieu de la vie, la ménopause peut avoir des répercussions importantes sur la qualité de vie, ainsi que sur le risque présent et futur de maladies cardiovasculaires, d’ostéoporose et d’autres problèmes de santé. On pourrait donc penser que le dossier médical d’une personne précise si elle traverse cette transition ou si elle est déjà ménopausée.

Pourtant, lorsque nous avons examiné, avec nos collègues, les dossiers médicaux électroniques de près de 240 000 femmes états-uniennes, seuls 12 % mentionnaient la ménopause, alors que plus de la moitié de ces femmes avaient déclaré, dans un questionnaire distinct, qu’elles traversaient cette transition. Nos résultats, publiés dans la revue Menopause, révèlent une lacune majeure dans la manière dont les professionnels de santé consignent des informations fondamentales sur la santé des femmes.

Les femmes ménopausées que nous avons étudiées font partie d’un groupe plus large de 400 000 personnes participant au programme de recherche All of Us. Cette étude nationale, menée par les Instituts nationaux de la santé américains (NIH), vise à recueillir un large éventail de données de santé auprès d’au moins un million d’Américains. Nous avons examiné la manière dont les informations sur la ménopause étaient consignées dans les dossiers médicaux électroniques et les différences observées selon des caractéristiques comme l’âge, le niveau d’études, l’origine raciale et les revenus.

Les personnes participant à l’étude ayant rempli des questionnaires de santé lors de leur inscription, nous avons pu repérer les écarts entre ce qu’elles déclaraient au sujet de leur ménopause et les informations figurant dans leur dossier médical. L’âge à la ménopause et les symptômes, comme les bouffées de chaleur ou les troubles du sommeil, étaient eux aussi largement absents des dossiers médicaux et du questionnaire.

Des connaissances encore lacunaires

De nombreux aspects de la ménopause, ainsi que la diversité des expériences vécues par les femmes, restent mal compris.

Par exemple, l’âge auquel survient la ménopause et l’intensité des désagréments causés par ses symptômes peuvent varier considérablement. Certaines femmes souffrent de fortes bouffées de chaleur, de troubles du sommeil et de brouillard mental, tandis que d’autres n’en souffrent pas. Une femme peut être naturellement ménopausée à 45 ans, une autre à 54 ans. Ces deux âges se situent dans la normale, mais cette différence peut avoir des conséquences distinctes sur leur santé présente et future.

Les dossiers médicaux électroniques offrent une occasion sans équivalent de combler ces lacunes, en permettant aux chercheurs d’étudier l’expérience de centaines de milliers, voire de millions de personnes à partir de données recueillies dans le cadre des soins courants.

Ces études à grande échelle pourraient éclairer l’évolution des symptômes de la ménopause au fil du temps et identifier les personnes les plus susceptibles d’en souffrir. Elles pourraient aussi aider à comprendre comment les indicateurs de santé cardiovasculaire, osseuse ou mentale évoluent en lien avec la ménopause, ou encore comment les déterminants sociaux de la santé, comme l’origine ethnique et l’accès aux soins, influencent la manière dont cette transition est vécue. Et apporter des réponses à d’innombrables autres questions encore en suspens.

Combler le manque de données

Notre étude n’est pas la première à souligner à quel point la consignation du statut ménopausique et des symptômes varie dans les structures de soins et les dossiers médicaux électroniques. Mais elle met systématiquement en évidence l’ampleur de cette lacune, en montrant que, bien souvent, la ménopause ne fait l’objet d’aucune mention.

On ne sait pas précisément pourquoi la ménopause est si rarement documentée dans les dossiers médicaux électroniques. Cela tient peut-être au fait qu’elle n’est pas une maladie : les professionnels de santé ne pensent donc généralement pas à lui attribuer un code. Son identification ou son évaluation peuvent leur sembler aller de soi, ou présenter peu d’intérêt. Il est également possible que les patientes elles-mêmes n’abordent souvent le sujet que lorsque leurs symptômes sont sévères. Les professionnels de santé interrogent régulièrement les patientes d’âge moyen sur leur santé reproductive, par exemple sur la date de leurs dernières règles, mais ces informations sont rarement consignées dans le dossier médical électronique.

À nos yeux, ne pas recueillir ces informations revient à laisser passer une occasion majeure de faire avancer des recherches essentielles et de mieux personnaliser les soins. Notre équipe élabore un questionnaire court et simple sur le statut ménopausique et les symptômes, que les patientes pourraient remplir à leur arrivée en consultation. Leurs réponses pourraient ensuite être intégrées à leur dossier médical, pour être utilisées à la fois par l’équipe soignante et par les chercheurs. Nous développons également une méthode informatique permettant de déduire des informations sur la ménopause à partir d’autres données du dossier médical ou des données génétiques d’une femme.

Enfin, nous explorons les données du programme All of Us afin de repérer des différences systématiques qui pourraient être liées à la présence ou à l’absence d’informations sur la ménopause dans les dossiers médicaux. Ces différences pourraient concerner, par exemple, le milieu culturel ou le niveau de revenus des patientes, les pratiques propres aux différents systèmes de soins, ou encore le fait de vivre en ville ou à la campagne. Les liens ainsi mis en évidence pourraient permettre de cibler les actions à mener pour encourager le recueil de ces informations.

Impossible d’étudier et de prendre en charge ce que l’on ne mesure pas. Consigner les informations sur la transition ménopausique est une étape essentielle pour améliorer les soins apportés aux femmes au milieu de leur vie.

The Conversation

Audrey Hendricks a reçu des financements des NIH et de la Foundation for Women’s Health.

Nanette Santoro est membre des comités scientifiques consultatifs d’Amazon (Project Ember), d’Astellas, de Bayer, d’Eli Lilly, de Menogenix, de Novo Nordisk et de Perrigo. Elle est consultante pour Ansh Labs. Ses recherches bénéficient de financements des Instituts nationaux de la santé américains (NIH) et de la Fondation Cohen. Elle est actuellement présidente de l’Endocrine Society.

– ref. Aux États-Unis, la ménopause reste largement absente des dossiers médicaux (et c’est un problème) – https://theconversation.com/aux-etats-unis-la-menopause-reste-largement-absente-des-dossiers-medicaux-et-cest-un-probleme-294503

Mieux vivre la ménopause au travail : s’appuyer sur les compétences des femmes pour répondre à leurs besoins

Source: The Conversation – France in French (3) – By Camilla Quental, Professeure associée en études des organisations et éthique, EM Normandie


L’ESSENTIEL

  • Au travail, les femmes qui souffrent de symptômes de la ménopause doivent développer des stratégies pour y faire face en toute discrétion.

  • Stress, horaires rigides, installations insuffisantes, encadrants peu soutenants… l’organisation des entreprises compliquent l’expérience de la ménopause.

  • Une approche collaborative propose de mettre à profit les compétences et l’expérience des femmes pour répondre au mieux à leurs besoins.


Au travail, essayez de vous souvenir de la dernière fois que vous avez entendu parler de ménopause ouvertement lors d’une réunion d’équipe, d’un entretien d’évaluation ou dans un document de politique d’entreprise. Pour la plupart des gens, la réponse est : jamais. Ce silence cause de véritables dommages, non seulement aux femmes concernées, mais aussi aux organisations dans leur ensemble.

En 2024, la publication d’une série sur la ménopause dans la revue médicale de référence The Lancet marque un tournant important : la ménopause est désormais reconnue comme un enjeu de travail à part entière, qui façonne les environnements organisationnels et qui est façonnée par elle.

De manière convergente, nos publications sur ce sujet, dont l’une est parue en 2026, invitent à repenser entièrement la ménopause. Plutôt que de la traiter comme un problème médical individuel que les femmes doivent gérer discrètement, nous soutenons que les organisations doivent la prendre au sérieux. Non par pitié, bien sûr, mais parce que l’ignorer est à la fois injuste et contre-productif.

À noter que nous utilisons le terme « femmes », conformément à la littérature actuelle. Toutefois, nous considérons dans nos recherches des questions liées à la ménopause qui sont également associées au vécu des femmes transgenres.

Le récit médical qui nous est imposé

Pendant des décennies, la ménopause a été racontée comme une histoire médicale. En effet, depuis le milieu du XXᵉ siècle, la fin des menstruations a largement été réduite à une déficience hormonale, comme une défaillance qui nécessiterait une réparation, en général par le biais d’un traitement hormonal substitutif (THS). Cette perspective reflète une longue histoire d’autorité médicale sur le corps et la vie reproductive des femmes (Lock &amp ; Kaufert, 2001). (Désormais appelé traitement hormonal de la ménopause [THM], ce traitement peut être proposé par le médecin traitant ou par le gynécologue, en l’absence de contre-indication et si le bénéfice de ce traitement est estimé important, précise l’Assurance-maladie, ndlr.)

Cette vision médicalisée ne devrait pas être totalement écartée. L’accès à de bons soins médicaux, y compris le traitement hormonal, peut vraiment changer la qualité de vie d’une femme. Par ailleurs, à la ménopause, il faut savoir que certains facteurs de risque augmentent, notamment cardiovasculaires.




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Le problème commence lorsque la médecine devient la seule grille de lecture de la ménopause. Quand c’est le cas, la conversation s’arrête aux corps individuels et n’atteint jamais le monde plus large dans lequel ces corps évoluent au quotidien : le bureau, l’atelier, la salle de classe, l’hôpital, etc.

Traiter la ménopause comme une question purement privée a eu une conséquence prévisible dans les organisations : le silence. Certaines recherches appellent cela le « tabou de la ménopause » – une règle amplement répandue, souvent tacite, selon laquelle les femmes qui traversent la ménopause doivent gérer leurs symptômes discrètement et invisiblement.

Des symptômes, comme les bouffées de chaleur, les saignements irréguliers, les troubles du sommeil, le brouillard mental, les variations d’humeur – rien de tout cela n’est censé perturber l’exigence qu’une professionnelle soit toujours de bonne composition, en maîtrise d’elle-même et productive.

Ce travail organisationnel invisible dont personne ne parle

Le coût de ce silence sur la ménopause est énorme, et les femmes en assument seules la majeure partie.

Puisque les entreprises aménagent rarement les conditions de travail en fonction des symptômes de la ménopause, les femmes mettent en place elles-mêmes des stratégies élaborées pour y faire face : elles portent des vêtements superposés pour dissimuler la transpiration ; elles gardent un ventilateur portable à portée de main ; elles minutent soigneusement leurs passages aux toilettes ; elles se retirent des réunions ou évitent les situations où un symptôme pourrait devenir visible ; elles surveillent leur corps en permanence, tout en détournant leur énergie mentale du travail pour lequel elles sont rémunérées.

Des études qualitatives documentent précisément comment ces corps « dérangent », si l’on peut dire, les idéaux de non-vulnérabilité professionnelle). C’est ce que certaines recherches appellent le « travail organisationnel invisible » : un travail réel, effectué sans reconnaissance ni compensation, simplement pour maintenir l’apparence d’une employée dite « normale » et parfaitement en maîtrise de soi.




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Et les choses peuvent s’aggraver encore : l’environnement physique et organisationnel de nombreuses entreprises peut considérablement compliquer l’expérience de la ménopause au travail. Des recherches montrent que les environnements de travail peu soutenants ne relèvent pas du hasard. Ils prennent forme dans l’aménagement des espaces, l’organisation des temporalités et les pratiques managériales, qui peuvent contribuer à accentuer les difficultés rencontrées par les femmes qui expérimentent cette transition.

Le stress élevé, les horaires rigides, les installations insuffisantes et l’encadrement peu soutenant intensifient tous les symptômes de la ménopause. Quand les entreprises offrent de la flexibilité et un décloisonnement de la parole sur le sujet, les symptômes deviennent plus facilement gérables. Dans le cas contraire, les femmes souffrent davantage, et commencent souvent à envisager de partir.

Passer du « prendre soin de » au « prendre soin avec »

Que doivent donc faire concrètement les entreprises ? Nous établissons ici une distinction importante et subtile, qui mérite attention.

Lorsque les entreprises décident d’aborder la ménopause, elles tombent souvent dans des pièges connus. En général, elles proposent des politiques génériques, envoient les managers suivre une formation d’une heure sur la sensibilisation ou alors affichent une note bienveillante dans la salle de pause. Les intentions sont souvent bonnes, mais ce type de « prise en charge » top down peut facilement être contre-productif.

Pourquoi ? Parce que les soins qui circulent des personnes en position de pouvoir vers celles perçues comme « vulnérables » finissent par renforcer le problème qu’ils cherchent à résoudre. Ils positionnent fréquemment les femmes ménopausées comme des fardeaux, des problèmes à gérer, plutôt que comme des professionnelles expérimentées et talentueuses. Ils confient l’autorité aux services chargés des ressources humaines ainsi qu’aux experts médicaux, en marginalisant les femmes elles-mêmes. Les politiques uniformes effacent donc les énormes différences dans la façon dont les femmes vivent la ménopause, selon leur âge, leur type de poste, leurs antécédents de santé et bien d’autres facteurs.

Nous proposons un modèle différent) : le « prendre soin avec » (caring with). Il s’agit d’une approche collaborative dans laquelle les femmes sont traitées comme des participantes actives à la définition des réponses à leurs besoins, et non comme des bénéficiaires passives d’un soutien venu du haut de la hiérarchie. Cela signifie des conversations, pas des affichages. Cela signifie aussi interroger, et non présupposer. Cela signifie également reconnaître que les femmes qui traversent la ménopause en entreprise sont aussi celles qui comprennent le mieux ce dont elles ont besoin.

Ce que personne n’attend : l’énergie qui vient avec la ménopause

Au-delà des difficultés, nous attirons l’attention sur quelque chose qui apparaît rarement dans les conversations sur la ménopause dans le milieu professionnel : l’énergie, la confiance et la clarté que de nombreuses femmes disent ressentir lors de cette transition et après. L’anthropologue Margaret Mead a été l’une des premières à nommer ce phénomène.

En s’appuyant sur sa propre expérience et ses recherches interculturelles, elle a décrit ce qu’elle appelait le postmenopausal zest : un sentiment de vitalité renouvelée, de liberté intellectuelle et d’énergie créative une fois les années reproductives derrière soi. Sur cette base, nous avons développé le concept de « dialectique du zest » : plutôt que d’opposer déficit et épanouissement, l’idée serait de mettre en lumière les tensions et les contradictions au sein de l’expérience de la ménopause. En faisant référence au « zest », les femmes rapportent une confiance accrue, une plus grande disposition à remettre en question les normes, une moindre tolérance à l’inauthenticité et une liberté nouvelle vis-à-vis des pressions à se conformer.

Cela ne veut pas dire que la ménopause est facile ni qu’on doit minimiser ses difficultés. Les mêmes femmes qui décrivent cette « énergie du zest » font peut-être face à des symptômes perturbateurs, à la stigmatisation et à des milieux professionnels qui compliquent leur situation. L’essentiel est que ces deux réalités peuvent coexister. Et pour l’instant, on n’entend souvent que la moitié de l’histoire.

Considérer les femmes qui traversent la ménopause comme des « charges à gérer » n’est pas seulement injuste ; c’est inexact. Ce sont des professionnelles expérimentées qui, dans un environnement favorable, ont un potentiel de contribution considérable et précieux.

Toutes les expériences de la ménopause ne se valent pas

L’un des éléments principaux de notre recherche est de ne pas traiter la ménopause comme une expérience uniforme partagée également par toutes les femmes.

Qu’une femme puisse accéder à des soins médicaux en fonction des symptômes qui lui sont propres, que son lieu de travail soit flexible, qu’elle se sente en sécurité pour divulguer sa situation – tout cela dépend de facteurs tels que son revenu, son type de contrat, son origine, sa profession, sa situation géographique et bien d’autres encore.

Présenter la ménopause comme une question d’autonomisation individuelle – le récit du « prenez votre ménopause en main », qui est si populaire sur les réseaux sociaux – rate l’essentiel. Ce cadrage individualiste détourne l’attention des mécanismes structurels qui marginalisent les femmes ménopausées. Une approche intersectionnelle est donc indispensable.

Les effets négatifs du silence des organisations sur les carrières des femmes

Nous soutenons que la sensibilisation ne suffit pas. Des données récentes montrent que le silence organisationnel autour de la ménopause est directement lié à des effets négatifs sur les carrières, des sorties prématurées de l’entreprise et des arbitrages forcés, entre secret et transparence. Les impacts à long terme sur les trajectoires professionnelles et sur la sécurité économique en fin de carrière restent encore largement inexplorés.

Le silence autour de la ménopause au travail est le symptôme d’une culture organisationnelle plus large qui a longtemps traité la réalité complète de la vie des femmes comme encombrante, peu professionnelle ou tout simplement invisible. Briser ce silence – avec force, collectivement et avec un engagement structurel – est plus qu’urgent.

The Conversation

Céline Del Bucchia est membre du programme de recherche Kosmogonia sur les bascules socioécologiques

Camilla Quental et Pilar Rojas Gaviria ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

– ref. Mieux vivre la ménopause au travail : s’appuyer sur les compétences des femmes pour répondre à leurs besoins – https://theconversation.com/mieux-vivre-la-menopause-au-travail-sappuyer-sur-les-competences-des-femmes-pour-repondre-a-leurs-besoins-294219

Comment la Cour de justice de la Cedeao renforce la protection des droits des femmes en Afrique de l’Ouest

Source: The Conversation – in French – By Maame Efua Addadzi-Koom, Senior Lecturer, Kwame Nkrumah University of Science and Technology (KNUST)

La Cour de justice de la Cedeao est une institution régionale ouest-africaine basée à Abuja, au Nigeria, au service de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), qui compte aujourd’hui 12 pays membres. La Cour, initialement créée pour traiter les questions économiques liées au Traité de la Cedeao, s’est vu confier un mandat en matière de droits de l’homme en 2005. Depuis lors, sur les centaines d’affaires dont la Cour a été saisie, près de 90 % concernaient les droits de l’homme. Dans un ouvrage récent, Maame Efua Addadzi-Koom, spécialiste du droit international et des droits de l’homme, affirme que l’évolution du mandat de la Cour en a fait une instance accessible pour faire progresser les droits des femmes. Certaines de ses décisions phares ont remis en cause la discrimination et la violence à l’égard des femmes.

Pourquoi cette cour est-elle si importante pour les droits des femmes en Afrique de l’Ouest ?

La Cour est devenue l’instance privilégiée par les Africains de l’Ouest qui intentent des actions en justice contre leurs gouvernements pour des questions relatives aux droits de l’homme. Comme je l’explique dans mon livre, cette tendance s’est amorcée dès que la Cour s’est vu confier un mandat en matière de droits humains en 2005.

L’un des principaux attraits de la Cour de la Cedeao réside dans son accessibilité : les plaignants ne sont pas tenus d’épuiser toutes les voies de recours judiciaires disponibles dans leur pays avant de pouvoir saisir la Cour. Ce n’est pas le cas devant d’autres tribunaux régionaux du continent.

Cette accessibilité a été renforcée par la mise en place de systèmes de dépôt électronique des requêtes et de gestion des dossiers.

Quelles décisions importantes a-t-elle rendues concernant les droits des femmes ?

Elle a rendu des décisions importantes dans des domaines tels que le mariage, le veuvage, la violence domestique, l’emploi, l’éducation, la culture et les situations de conflit. Citons par exemple la décision rendue en 2019 dans l’affaire Women Against Violence and Exploitation in Society (Waves) et Child Welfare Society, Sierra Leone (CWS-SL) c. République de Sierra Leone dite “affaire « Waves”.

Il s’agissait d’un recours d’intérêt public intenté contre la Sierra Leone, dans le cadre duquel une organisation non gouvernementale avait engagé une action au nom d’environ 3 000 élèves enceintes. La Sierra Leone avait interdit aux élèves enceintes de fréquenter les écoles ordinaires et leur proposait un enseignement de qualité inférieure dans des écoles « alternatives ».

Waves a fait valoir que ce dispositif privait les jeunes filles d’un accès égal à l’éducation en raison de leur grossesse. La Cour a ordonné à la Sierra Leone de lever l’interdiction et de fermer les écoles alternatives.

Dans quelle mesure ses décisions sont-elles exécutoires ?

La Cour s’efforce d’améliorer l’exécution de ses décisions. Elle dispose d’un plan d’exécution : les États membres doivent mettre en place une autorité nationale chargée de recevoir et d’exécuter les décisions de la Cour. Tous les États membres ne l’ont pas encore fait. Huit des douze États membres de la Cedeao ne se sont pas encore conformés à cet accord.

Même parmi les pays qui ont mis en place une autorité nationale, les données montrent que certains affichent le plus grand nombre de jugements non exécutés. Le Nigéria, où siège la Cour de justice de la Cedeao, en est un exemple.

Cela dit, il existe des cas où les décisions sont partiellement exécutées. L’affaire Waves en est un exemple. J’attribue la mise en œuvre partielle de la décision par la Sierra Leone à la nature d’intérêt public de l’affaire, qui a conduit à des réparations systémiques — c’est-à-dire à la correction des défaillances du système dans le pays — plutôt qu’à des réparations pécuniaires, sous forme d’indemnisation des victimes individuelles, ainsi qu’à la publicité générée par ce type de litige.

Quelles faiblesses restent à corriger ?

Une lacune que je relève dans le livre est l’incertitude entourant les indemnités financières accordées par la Cour dans les affaires relatives aux droits des femmes. C’est une chose pour les femmes d’obtenir une décision judiciaire favorable constatant que leurs droits ont été violés, mais c’en est une autre de ne pas savoir quel « montant » le tribunal leur accordera à titre d’indemnisation.

Ce « montant » est tout aussi important, et l’absence d’uniformité réduit la prévisibilité, qui est essentielle à une indemnisation efficace.

Je constate également que la Cour de la Cedeao ne fait que très rarement référence au Protocole de Maputo dans la plupart de ses décisions relatives aux droits des femmes. L’affaire de 2025 Forum contre les pratiques néfastes et autres c. République de Sierra Leone constitue une exception. Le Protocole de Maputo est un instrument régional consacré aux droits des femmes, adopté en 2003. Il s’agit du premier traité régional relatif aux droits humains spécifiquement consacré aux droits des femmes.

Dans la plupart des décisions analysées dans l’ouvrage, la Cour ne mentionne le Protocole de Maputo que brièvement et ne l’examine pas de manière approfondie. Cela est préoccupant car, parmi les instruments internationaux relatifs aux droits humains des femmes, le Protocole de Maputo est celui qui est le plus adapté aux femmes et aux filles africaines, en raison de sa portée globale et de sa nature distinctive.

S’il n’est pas utilisé, son impact s’en trouve réduit.

Comment la Cour peut-elle faire évoluer les droits des femmes dans la région ?

La Cour de la Cedeao accomplit déjà un excellent travail pour faire progresser les droits des femmes dans la région, mais son action serait encore plus transformatrice si elle élaborait un cadre uniforme d’indemnisation financière et s’appuyait davantage sur le Protocole de Maputo.

Les recours d’intérêt public constituent une autre voie pour amener la Cour de la Cedeao à rendre des décisions systémiques et transformatrices. Mais l’initiative doit venir des avocats qui portent les affaires devant la Cour, et non de la Cour elle-même.

Quel avenir pour les droits des femmes dans la région ?

La Cedeao s’est imposée comme une juridiction régionale équitable et réceptive, où les femmes peuvent avoir la certitude qu’elles obtiendront justice, même si leurs propres États ne la leur accordent pas.

L’éventail des questions relatives aux droits des femmes traitées par la Cour ne cesse de s’élargir. J’attends avec impatience de voir comment la Cour traitera, à l’avenir, une affaire de violence fondée sur le genre facilitée par la technologie lorsqu’elle en sera saisie.

Il s’agit d’une forme émergente de violence fondée sur le genre qui est commise, facilitée, aggravée ou amplifiée, en tout ou en partie, à l’aide de plateformes technologiques et d’autres médias ou outils numériques.

Les femmes sont particulièrement touchées par ce type de violence. On estime qu’en 2026, 75 % des femmes dans le monde en auront été victimes. Par conséquent, une décision de la Cour de la Cedeao sur cette question contribuerait à préciser le droit des femmes à ne pas subir de violences en ligne.

The Conversation

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– ref. Comment la Cour de justice de la Cedeao renforce la protection des droits des femmes en Afrique de l’Ouest – https://theconversation.com/comment-la-cour-de-justice-de-la-cedeao-renforce-la-protection-des-droits-des-femmes-en-afrique-de-louest-294271

Pour mieux taxer les plus riches, il est nécessaire de mieux définir le revenu

Source: The Conversation – France in French (3) – By Guillaume Allègre, Économiste au département des études de l’OFCE, Sciences Po


L’ESSENTIEL

  • Tous les revenus devraient être imposés de la même façon. Derrière l’évidence se cache un problème épineux : la définition de ce qu’est un revenu.

  • Un revenu tend à être oublié, par le débat public et par le système fiscal qui les exonère ou les efface : les plus-values.

  • Des solutions existent qui, en tenant compte des vrais revenus, contribuerait à la fois à la neutralité fiscale et à accélérer la sortie de l’héritocratie qui s’est mise en place à bas bruit.


« À revenu égal, impôt égal » : personne ne conteste le principe, mais encore faut-il pour l’appliquer se mettre d’accord sur une définition du revenu. Un salarié paie l’impôt sur chaque euro qu’il gagne. Le donateur et l’héritier d’un portefeuille dont la valeur a triplé peuvent n’en payer aucun. Définir ce qu’est un revenu et à qui l’affecter est donc essentiel.

Selon la définition classique des économistes (Haig, Simons, Hicks), le revenu d’une année est ce que l’on peut dépenser sans être moins riche à la fin de l’année qu’au début. Autrement dit, si votre patrimoine a pris de la valeur, ce gain fait partie de votre revenu, même si vous n’avez rien vendu. Il comprend donc, en plus des revenus du travail, du patrimoine et des transferts, l’enrichissement dû à la hausse de la valeur du patrimoine (hors inflation), même si aucune vente n’a eu lieu.

Plus-values latentes

Cette définition est séduisante, mais difficile à retenir en matière fiscale : elle supposerait d’évaluer chaque année des actifs qui ne s’échangent pas, et d’imposer des gains qui n’ont pas été encaissés. C’est pour cela que les plus-values latentes ne sont pas considérées, avec raison, comme un revenu par le Code fiscal. En revanche, imposer les plus-values lors de la vente permet de payer l’impôt avec les liquidités qui en découlent et de connaître le gain de façon certaine.

Pour autant, le système fiscal actuel n’impose pas non plus correctement toutes les plus-values réalisées. C’est le cas pour l’immobilier, et tout particulièrement pour les résidences principales, totalement exonérées. Si vous vendez pour acheter, il n’y a pas de liquidité et pas vraiment de gain certain, puisque vous échangez des mètres carrés contre d’autres mètres carrés, et taxer les plus-values à ce moment pourrait réduire la mobilité… mais l’exonération vaut même lorsqu’il n’y a pas de rachat immobilier. Les résidences secondaires et les logements destinés à la location bénéficient quant à eux d’abattements pour durée de détention : exonération totale après vingt-deux ans, trente ans pour les prélèvements sociaux (au taux global de 17,2 %).

Un mécanisme d’effacement fiscal

Il y a aussi une exonération lors des transmissions à titre gratuit (donations et successions). Celles-ci sont soumises aux droits de mutation à titre gratuit, mais les plus-values sont alors effacées pour éviter une « double imposition ». Lorsque les héritiers revendent, la plus-value est calculée à partir du prix (déclaratif) utilisé lors de la transmission, et non du prix initial d’acquisition par le donateur. Si un actif est acheté 300 000 euros en l’an 2000, transmis à une valeur de 1 million d’euros en 2025 et revendu 1 million d’euros en 2026, du point de vue fiscal, il n’y a pas de revenus. Les 700 000 euros de plus-values ne seront jamais taxés au titre de l’impôt sur le revenu.

Ce mécanisme fiscal d’effacement peut s’expliquer du point de vue des héritiers : il est équivalent d’hériter d’un million avec la moitié en plus-value ou d’hériter d’un million sans plus-value. De ce point de vue, il faudrait imposer la valeur de l’actif transmis et non la plus-value. Cet argument aurait sa cohérence si le système fiscal français imposait bien les actifs transmis, mais, en pratique, les droits de succession ne pèsent en moyenne que 5 % de la valeur des actifs transmis, 3 % en ligne directe. Souvent, cela conduit à une double non-imposition (la plus-value n’est pas imposée, et la transmission non plus : en ligne directe, 85 % des successions sont exonérées).

De plus, ce système n’est pas neutre du point de vue des incitations des parents, qui ont intérêt à capitaliser des profits dans des sociétés, holdings familiales ou ETF (Exchange Traded Fund, en français fonds indiciel coté) en capitalisation, plutôt qu’à se verser des salaires, des loyers ou à percevoir des dividendes. Si l’objectif est la neutralité fiscale, alors le système doit tenir compte des possibilités de contournement fiscal des parents.

Pour illustrer la double non-imposition, prenons un couple avec deux enfants ayant des actifs financiers (en capitalisation) qui valent aujourd’hui 1 million d’euros, achetés il y a vingt-cinq ans pour 300 000 euros (constants). Si les parents sont bien organisés, ils ont divisé ce patrimoine en un portefeuille d’actions (400 000 euros) et une assurance-vie (600 000 euros). À leur décès, leurs deux enfants reçoivent en franchise de droits le portefeuille grâce aux abattements (100 000 euros par parent et par enfant) et l’assurance-vie hors succession (152 500 euros par bénéficiaire et par assuré).

S’ils revendent ensuite ces actifs pour 1 million d’euros, il n’y a pas de plus-value. Les 700 000 euros de plus-values réelles n’auront ainsi jamais été imposés, ni à l’impôt sur le revenu ni à celui sur les successions. À une exception près. Depuis 2010, les prélèvements sociaux (17,2 %) sont dus au décès sur les gains en capitaux des assurances-vie (en capitalisation), au nom de la neutralité fiscale entre les contrats en capitalisation et les contrats versant des revenus.

Le problème dépasse donc largement celui, médiatisé, des holdings et concerne toutes les stratégies limitant le versement d’intérêts et de dividendes.

Démembrer pour optimiser

À l’assurance-vie et aux abattements s’ajoutent la possibilité de démembrement, qui dissocie la nue-propriété et l’usufruit, et le pacte Dutreil, qui exonère à 75 % la transmission des biens professionnels familiaux. Transmettre la seule nue-propriété permet de garder le contrôle et l’usage des actifs avec une forte décote (si le donateur a entre 61 et 70 ans, la nue-propriété vaut 60 % de la valeur du bien).

Liliane Bettencourt a ainsi transféré la nue-propriété de ses actions L’Oréal à ses héritiers en 1992, à 69 ans, vingt-cinq ans avant son décès. Entre 1992 et 2017, l’action L’Oréal est passée de 11 à 185 euros. Le flux successoral mesuré en 1992 est ainsi bien plus faible que s’il avait eu lieu en 2017, alors même que Liliane Bettencourt a gardé entre-temps le contrôle de sa fortune.

L’effacement de plus-value crée ainsi un trou béant en matière d’assiette fiscale en l’absence de droits de succession conséquents. Pour des raisons de neutralité fiscale (« À revenu égal, impôt égal »), il est souhaitable que ces revenus soient imposés au même titre que les revenus du travail et les autres revenus du capital.

C’est pourquoi nous proposons d’imposer les plus-values réelles (tenant compte de l’inflation), y compris sur la résidence principale, lors des mutations (vente, donation, succession) et d’évènements rendant la plus-value « certaine » (sortie du territoire, mise en collatéral lors d’un prêt lombard). Ce mécanisme a deux objectifs :

  1. taxer in fine l’ensemble des plus-values ;

  2. ne pas reporter le paiement de l’imposition indéfiniment ou trop longtemps afin de garantir des recettes. Prendre pour assiette un revenu plutôt que la valeur de transmission permet de reporter plutôt que d’exonérer l’impôt pour certains biens : la maison à usage familial, l’entreprise « familiale » et le rachat d’une résidence principale (en proportion des sommes réinvesties).

Être riche de mètres carrés

Tant que la maison de famille reste dans la famille, comme résidence principale ou secondaire, on estime qu’il n’y a pas de plus-value certaine. Si son intention est de conserver l’usage de la maison, la famille n’est riche que de mètres carrés ; elle n’est pas rendue plus riche par la hausse des prix de l’immobilier. Mais si ce logement est loué, vendu ou sert de garantie à un emprunt, il est « marchandisé », et la plus-value (compte tenu de l’inflation et des améliorations apportées au bien) apparaît certaine. L’impôt serait dû à ce moment, ce qui évite le report infini.

Arte, 2026.

Pour les entreprises, il est plus difficile de définir l’usage familial, non marchand. L’idée est de reporter l’impôt lors de la transmission familiale d’une « petite » entreprise, un salon de coiffure, par exemple, mais pas sur celle de L’Oréal : par exemple, avec un seuil de 20 millions d’euros (en chiffre d’affaires ou valeur nette) ou en créant au-delà une dette fiscale sur laquelle les héritiers paieraient des intérêts (ce qui les obligerait à sortir des liquidités de l’entreprise).

Sans report, les héritiers devraient vendre pour payer l’impôt : c’est admis par le Conseil constitutionnel lors des mutations, comme l’illustre le taux marginal de 45 %. C’est également conforme à la neutralité fiscale : si le fondateur vend ses actions et lègue du cash, il paie un impôt sur les plus-values. En fait, c’est le système actuel qui incite à léguer les entreprises à ses enfants, plutôt qu’à vendre et à transmettre des liquidités ou un portefeuille diversifié.

Une sortie de l’héritocratie ?

Cette glorification du « capitalisme d’héritiers », pour reprendre le titre d’un ouvrage de Thomas Philippon, est à la fois inéquitable et inefficace. L’héritocratie promeut la reproduction sociale plutôt que la direction par les plus compétents. Le système actuel impose très peu les successions et les plus-values, mais incite fortement, par des taux marginaux élevés qui ne s’appliquent que rarement, à la transmission intrafamiliale et à la rétention des actifs jusqu’au décès. Le système fiscal actuel cumule une faible imposition effective du patrimoine accumulé et une forte incitation à la rétention et à la reproduction, tout en frappant fort ceux qui sont contraints de bouger ou de vendre des actifs pour un besoin ponctuel.

La modernisation de l’imposition s’est appuyée au XXᵉ siècle sur l’imposition des revenus plutôt que sur celle des signes extérieurs de richesse (les portes et fenêtres). L’assiette « revenu » est plus proche du concept de capacité contributive. Il correspond à un flux et donc, la plupart du temps, à de la liquidité. Il est important, aujourd’hui, à la fois du point de vue de l’équité et des recettes fiscales, de taxer l’ensemble des revenus, y compris ceux dont l’illiquidité est temporairement ou indéfiniment organisée.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Pour mieux taxer les plus riches, il est nécessaire de mieux définir le revenu – https://theconversation.com/pour-mieux-taxer-les-plus-riches-il-est-necessaire-de-mieux-definir-le-revenu-294390

Comment se décomposent nos cadavres ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Damien Charabidzé, Professeur en Biologie, Université de Lille

Que deviennent nos corps après notre décès ? Dans des sociétés où la mort est de plus en plus invisibilisée, comment ont évolué nos rites ? Demain, à quoi ressembleront les cimetières ? L’enterrement ou la crémation seront-ils remplacés par d’autres méthodes ? Comment le numérique transformera-t-il nos pratiques funéraires ?

Pour répondre à ces questions et à bien d’autres, nous vous proposons une série de six articles sur le thème « Le corps après la mort », rédigés par des experts et illustrés par le dessinateur Vito.

Dans ce quatrième épisode, il est question de thanatomorphose, autrement dit des processus de décomposition qui surviennent après le décès. Comment se mettent-ils en place ? Qu’est-ce qui les influence ? Et comment les interpréter pour faire « parler » les cadavres ? Sur ce dernier point, un médecin légiste nous partage sa pratique et ses réflexions, à travers trois exemples choisis.


L’ESSENTIEL

  • Température, présence ou absence d’oxygène, d’insectes, d’animaux… de nombreux facteurs influent sur la façon dont les cadavres se décomposent.

  • Lorsqu’un corps se décompose, de nombreux composés chimiques se forment, dont certains, comme l’adipocire, modifient le devenir du cadavre.

  • Enterrer des corps a aussi des conséquences pour l’environnement, comme en témoigne la dénaturation des sols des cimetières, qui pourrait en outre ralentir la décomposition des corps.


Chaque jour, en France, 2000 décès surviennent. En conditions naturelles, la décomposition des cadavres animaux est majoritairement due à l’action des charognards (renards, vautours, sangliers, etc.) et des insectes nécrophages (qui se nourrissent de cadavres). Il en va de même pour les corps humains exposés à l’air libre.

Dans la majorité des cas, cependant, nos dépouilles mortelles font l’objet de procédés funéraires qui les isolent des cycles de décomposition naturels. Il peut s’agir de la crémation, qui détruit les corps par le feu et la chaleur, ou de l’enterrement.

Ce second cas, qui concerne actuellement environ 50 % des défunts, recouvre une grande diversité de pratiques. Les enterrements peuvent, par exemple, se faire en pleine terre ou en caveaux, avec différents types de cercueils, et des soins visant à conserver le corps (thanatopraxie) peuvent être pratiqués.

Ces conditions vont influencer les processus de décomposition – on parle de thanatomorphose – et, in fine, la durée de réduction du corps en ossements.

La décomposition naturelle

Rappelons quelques ordres de grandeur : le corps d’un adulte de 70 kg contient environ 43 kg d’eau, 11 kg de protéines, 10 kg de graisses et 4 kg de sels minéraux, ces derniers étant notamment présents dans les os.

Après le décès, ces différents éléments subissent des processus de décomposition inéluctables et irréversibles. Certains sont immédiatement visibles, tandis que d’autres sont lents et difficilement perceptibles.

Un cadavre « jeune » est généralement décrit comme « frais » : le corps n’a pas encore refroidi, et présente encore l’aspect du vivant. Dans les heures suivant le décès apparaissent les rigidités cadavériques – autrement dit le raidissement des membres – et les lividités. Ces colorations violacées à rougeâtres apparaissent dans les zones basses – comme la nuque, le bas du dos ou la face postérieure du corps si le corps est allongé sur le dos -, hormis au niveau des points de pression. Elles sont dues à l’accumulation du sang par gravité et deviennent fixes environ 12 heures après le décès. Rigidité cadavérique et lividités disparaissent ensuite en un à deux jours, à mesure que les tissus commencent à se décomposer.

Les premiers signes visibles de putréfaction (la décomposition des protéines par les bactéries) sont l’évolution de la couleur cutanée, qui prend en quelques jours une teinte verdâtre, et le gonflement de l’abdomen.

Ils sont dus à la prolifération des bactéries issues du tube digestif, qui s’étendent et produisent des gaz de décomposition. Pour les cadavres exposés à l’air libre, l’activité des insectes devient rapidement visible, avec la présence de mouches et de masses d’asticots. Leur développement dépend de la température : en été, quelques jours peuvent suffire pour transformer le corps en une masse grouillante.




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L’étape suivante est la putréfaction avancée, qui correspond à la liquéfaction des organes (et, pour les corps exposés, à la succession de différentes espèces d’insectes nécrophages). Durant la phase de dessèchement, le corps perd ensuite progressivement son eau et ses chairs. Enfin, les tissus secs (peau et restes de muscles) et la matière organique des os finissent par se décomposer. C’est la squelettisation.

L’enchaînement de ces différentes séquences dépend de la température, du climat (humidité, ensoleillement, etc.) et de la faune nécrophage.

Six pieds sous terre, mangés par les vers ?

L’enterrement modifie radicalement les processus de décomposition. La mise en cercueil puis l’enterrement isolent, au moins dans un premier temps, le cadavre de son environnement.

En France, un minimum de 1 m de terre est exigé entre le couvercle du cercueil et la surface du sol (soit des tombes de 1,50m de profondeur environ). Dans le cas de l’usage de caveaux, utilisés pour environ 50 % des inhumations, un vide sanitaire de plusieurs mètres cubes entoure le corps, fermé par un couvercle hermétiquement scellé.

Ces dispositions créent des conditions de décomposition spécifiques, en raison de l’absence de charognards et d’insectes, des basses températures, ainsi que du manque d’oxygène. Contrairement à la croyance populaire, les corps enterrés ne sont donc pas « mangés par les vers ».

La règle dite de Casper (Casper, 1861), bien que très approximative, résume bien cette lente décomposition souterraine :

« À une température moyenne similaire, le niveau de putréfaction d’un corps après une semaine (ou mois) de repos à l’air libre correspond à celui d’un corps dans l’eau durant deux semaines (ou mois), ou en terre pendant huit semaines (ou mois). »

Pour en savoir plus, des chercheurs ont suivi durant un an la décomposition de 16 cadavres humains : 14 gisant au sol, et 4 enfouis à 45 cm de profondeur. Ils ont observé que des populations microbiennes, baptisées nécrobiome, évoluent tout au long de la décomposition. Par ailleurs, tandis que certains groupes de bactéries semblent toujours présents, d’autres sont caractéristiques des milieux anoxiques, c’est-à-dire dépourvus d’oxygène.

La disponibilité en oxygène est en effet un paramètre fondamental des processus de décomposition. Plus les cadavres sont enterrés profondément, moins l’oxygène est disponible. Les micro-organismes (bactéries, levures et champignons) présents sur et dans le corps l’épuisent rapidement, créant des conditions favorables pour leur remplacement par des micro-organismes anaérobies – autrement dit, qui préfèrent les milieux dépourvus d’oxygène – issus du cadavre et du sol.

Dans le cas des caveaux, qui sont aujourd’hui maçonnés en béton, les populations microbiennes proviennent presque exclusivement du corps du défunt ou de ceux des précédents occupants des lieux, et l’absence de ventilation est favorable aux micro-organismes anaérobies.

Les cadavres de cire

Dans certaines conditions d’enfouissement avec de faibles niveaux d’oxygène et une forte humidité, les tissus gras peuvent également subir une transformation très spécifique : la formation d’adipocire. Cette substance pâteuse et grise est issue de réactions chimiques naturellement associées à la putréfaction.

Les scientifiques ont longtemps expliqué la formation d’adipocire par une saponification provoquée par l’ammoniac issu de la décomposition des muscles. Si ce procédé existe bel et bien en milieu aquatique, la présence d’adipocire est en fait le plus souvent due au déplacement des graisses à l’intérieur du corps sous l’action de la putréfaction). Les enzymes bactériennes transforment ensuite ces acides gras insaturés en acides gras saturés, ce qui entraîne une élévation du point de fusion : les graisses ne sont plus liquides. Elles se figent et durcissent, comme lorsque l’on éteint une bougie. D’où le surnom de « cadavres de cire ».

Dans cet état, les corps conservent leur apparence anatomique durant des années, voire des décennies, ce qui peut compliquer les reprises de concessions dans les cimetières.

Enfin, les os et les dents se décomposent sur des échelles de temps beaucoup plus longues, pouvant facilement s’étendre sur des siècles, expliquant l’apport de ces éléments sur le plan archéologique.

Leur dégradation repose sur une fragmentation physique : les os « cassent » en raison de la perte progressive de leur fraction organique qui, chez le vivant, leur confère une certaine souplesse (le collagène, qui représente environ un tiers du poids de l’os). Ne reste plus qu’une partie minérale (phosphate de calcium), plus fragile aux changements climatiques, aux actions physiques (gel, racines) et à la dissolution chimique dans les sols ou les eaux acides.




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Le parfum de la décomposition

Les résidus provenant de la décomposition se présentent pour partie sous forme liquide : il s’agit des fluides cadavériques, c’est-à-dire les jus issus de la dégradation des chairs, et des lixiviats, les liquides résultant de la percolation de l’eau de pluie ou de ruissellement dans le sol où a été enterré le corps.

À ces liquides de décomposition s’ajoutent des dégagements gazeux. Durant la décomposition cadavérique, la dégradation des différents composants du corps produit plus d’une cinquantaine de composés volatils. Les odeurs qui en résultent évoluent au fil de la décomposition, certaines protéines étant dégradées plus tardivement que d’autres. Il n’existe donc pas une, mais des odeurs de cadavre. Pour cette raison, un praticien un peu habitué sait ainsi estimer « à vue de nez » l’état du corps, avant même de franchir les portes de la salle d’autopsie…

Par ailleurs, à la manière des cochons truffiers, des chiens spécialement entraînés à la recherche de corps (les cadaver dogs, en anglais) savent repérer les composants de ce riche bouquet olfactif : sulfure d’hydrogène, ammoniac, acides carboxyliques, putrescine et cadavérine, méthane, alcènes, etc.

Outre cette dimension olfactive, les gaz de décomposition sont aussi à l’origine des « feu-follets » parfois aperçus au-dessus des cimetières. Ces phénomènes sont donc une manifestation très concrète de la présence des défunts, même si la croyance populaire en fait une interprétation plus mystique.

Enterrements et pollution des sols

La plupart des micro-organismes décomposeurs utilisent l’azote présent dans les protéines des cadavres comme source d’énergie. Cet azote est ensuite libéré sous forme d’ammoniac.

En conditions favorables, la transformation de l’ammoniac donne des nitrites, puis des nitrates. Cette réaction de nitrification se produit normalement au-dessus de la surface du sol, dans la zone du sol où la matière organique et l’oxygène sont abondants. Mais dans une sépulture de plus d’un mètre de profondeur, là où l’oxygène est rare, ces réactions sont inhibées.

L’ammoniac et les autres résidus de décomposition s’accumulent alors dans le sol et peuvent contaminer les eaux souterraines. À ces composés organiques issus de la décomposition s’ajoutent des intrants comme ceux utilisés pour la conception des cercueils (colles et vernis, visseries, capitons, etc.) et la conservation des corps (formol). Même si les pratiques ont évolué en faveur d’une approche plus « verte », nombre de ces produits sont encore employés et d’autres, bien plus anciens, continuent leur lente dégradation souterraine.

On observe ainsi la présence de plomb autrefois utilisé pour étanchéifier les cercueils ou d’arsenic, censé conserver les corps et massivement utilisé au 19e siècle. Cette dénaturation des sols pourrait être responsable d’un ralentissement de la décomposition des corps : c’est en tout cas l’hypothèse avancée par des chercheurs portugais pour expliquer la persistance de cadavres non décomposés après plusieurs décennies passées sous terre.

Cette hypothèse reste à vérifier, cependant si elle s’avérait juste, cela n’aurait rien d’étonnant : chez la souris , des études ont montré que la décomposition était deux à trois fois plus rapide dans des sols vivants que dans des sols stériles. Des études sont en cours pour réaliser un diagnostic du sol des cimetières français, et mieux comprendre ce qui se cache sous le granit de nos stèles funéraires…

Réflexions d’un médecin légiste confronté aux corps en état de putréfaction

par Erwan Le Garff, médecin légiste au centre hospitalier de Boulogne-sur-Mer.
En tant que médecin légiste, la confrontation au décès constitue le quotidien de notre pratique, tout comme la mort violente. La rencontre avec des corps en état de putréfaction s’inscrit également dans cette réalité ordinaire.

Elle revêt cependant toujours une dimension particulière, dans la mesure où, selon le degré de dégradation atteint, le corps ne présente plus les caractéristiques d’un être vivant, mais s’apparente davantage à autre chose : un être humain, certes, mais qui ne relève plus de l’humanité vivante.

Au-delà de cette réalité objective, en tant qu’être humain, la confrontation à un corps en état de putréfaction mobilise des stimulations sensorielles multiples : visuelles, auditives et olfactives. L’ensemble de ces perceptions est hautement variable selon l’état de dégradation du corps, mais également selon les conditions dans lesquelles celui-ci a été conservé.

Ainsi, pour une même durée de conservation d’un cadavre en terre, les résultats peuvent différer considérablement selon que des soins funéraires au formol ont été pratiqués, selon les conditions de température et d’hygrométrie, ou encore selon le caractère imperméable ou non du cercueil. L’aspect visuel, l’odeur dégagée et, lors des opérations d’autopsie, la résistance du corps sous les doigts lors de la manipulation au scalpel ou à la pince, varieront sensiblement d’une situation à l’autre.

Ces éléments doivent toujours être intégrés à l’évaluation du praticien, qui doit maintenir une distance suffisante face à ce cortège de perceptions peu appétissantes, voire franchement repoussantes. Il convient néanmoins de savoir exploiter ces signaux, qui constituent autant d’indices permettant d’appréhender la dynamique de dégradation cadavérique, d’estimer l’ancienneté du décès, et parfois même d’en identifier la cause.

Les trois exemples ci-dessous illustrent la grande variabilité des situations auxquelles peut être confronté un médecin légiste dans le cadre de l’examen de corps en état de putréfaction. Ils permettent de mettre en perspective à la fois la nature de notre rôle et notre appréhension des phénomènes de dégradation cadavérique dans la pratique médico-légale.


Remerciements

– Les planches de la bande dessinée ont été réalisées par Victor Locuratolo (@Vito) ;

– Le scénario a été coécrit par Victor Locuratolo et Damien Charabidzé, l’initiateur de cette série d’articles ;

– Cette publication a été rendue possible grâce à un financement de l’Union du Pôle funéraire public (UPFP), structure réunissant les acteurs publics du funéraire afin de défendre et promouvoir leurs services, tout en garantissant un accompagnement digne, éthique et accessible à tous les citoyens. Elle a également bénéficié d’un financement de la Direction culture de l’Université de Lille, dans le cadre de son soutien aux projets de recherche et de diffusion associant arts et sciences.


Remerciements

– Les planches de la bande dessinée ont été réalisées par Victor Locuratolo (@Vito) ;

– Le scénario a été coécrit par Victor Locuratolo et Damien Charabidzé, l’initiateur de cette série d’articles ;

– Cette publication a été rendue possible grâce à un financement de l’Union du Pôle funéraire public (UPFP), structure réunissant les acteurs publics du funéraire afin de défendre et promouvoir leurs services, tout en garantissant un accompagnement digne, éthique et accessible à tous les citoyens. Elle a également bénéficié d’un financement de la Direction culture de l’Université de Lille, dans le cadre de son soutien aux projets de recherche et de diffusion associant arts et sciences.

The Conversation

Damien Charabidzé a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche, du CNRS, de l’Union du Pôle Funéraire Public et de l’Université de Lille. Aucun de ces acteurs n’a participé à la rédaction ou à la relecture de ces articles et ne tire profit de cet article.

– ref. Comment se décomposent nos cadavres ? – https://theconversation.com/comment-se-decomposent-nos-cadavres-278242