Source: The Conversation – in French – By Benoît Hogedez, Professeur associé de philosophie des sciences biomédicales; Département des sciences de l’activité physique, Faculté des sciences, Université du Québec à Montréal (UQAM)
Au Québec, l’ostéopathie traverse un moment charnière. En juin 2026, le gouvernement a annoncé des travaux visant à intégrer les ostéopathes à l’Ordre des chiropraticiens. Au même moment, l’Université du Québec à Montréal (UQAM) développe une formation en ostéopathie afin de développer chez les futurs praticiens les compétences professionnelles attendues, tout en leur apprenant à mettre leurs concepts, leurs connaissances et leurs pratiques à l’épreuve des données scientifiques.
Le débat public reste pourtant souvent formulé en termes de croyance : « j’y crois » ou « je n’y crois pas ». Mais une pratique de santé n’a pas à faire l’objet d’un acte de foi. On ne demande pas à un physiothérapeute s’il « croit » à la physiothérapie : on lui demande sur quelles connaissances il fonde ses décisions.
La question, donc, est de savoir quel professionnel de santé allons-nous former ? Sur quelles bases scientifiques ?
Je suis physiothérapeute de formation et philosophe des sciences biomédicales tandis que mon co-auteur est kinésiologue, ostéopathe et chercheur en sciences de l’activité physique. Tous deux professeurs, nous participons au développement de formations universitaires en ostéopathie.
Une formation critique
Au-delà du travail avec ses mains, l’ostéopathe doit être capable d’interpréter l’information clinique, de reconnaître ce qui dépasse son champ de compétence, d’intégrer les données probantes et de proposer une prise en charge sécuritaire. Ce sont ces aptitudes qui lui permettent de passer des techniques au jugement clinique professionnel, et que la nouvelle formation cherche à développer.
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L’UQAM offre déjà deux microprogrammes de deuxième cycle de 15 crédits en sécurité clinique et en perfectionnement, destinés à des ostéopathes déjà en exercice. Le continuum baccalauréat-maîtrise actuellement en évaluation répond à un autre objectif : former de nouveaux ostéopathes, sans formation préalable dans la profession et issus du cursus pré-universitaire (CÉGEP).
Les mêmes compétences professionnelles se développent du baccalauréat à la maîtrise, mais avec un niveau croissant d’autonomie et de responsabilité clinique. La maîtrise doit mener au niveau de compétence attendu pour l’accès à la profession, selon le cadre réglementaire qui sera retenu par l’office des professions du Québec. Le baccalauréat seul ne donnera donc pas accès au titre d’ostéopathe ni au permis de pratique.
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Cela ne signifie pas que tout l’héritage de l’ostéopathie sera validé par son entrée à l’université. Par exemple, certaines explications énergétiques ou vitalistes ne seront probablement pas reconnues. Les données disponibles sont surtout encourageantes pour les douleurs musculosquelettiques et plus incertaines pour d’autres indications. L’entrée à l’université doit justement donner aux futurs ostéopathes les outils scientifiques pour évaluer leurs modèles et leurs pratiques, les réviser et, lorsqu’ils ne résistent pas aux données, les abandonner.
Cette exigence critique concerne aussi la sécurité. Un récent rapport de coroner, publié après le décès d’une patiente ayant reçu des soins cervicaux, a de nouveau soulevé les risques associés à certaines interventions au cou et appelé à accélérer l’encadrement de la profession. Former un ostéopathe implique donc de lui apprendre à reconnaître les signes d’alerte, à évaluer les risques, à savoir quand ne pas intervenir et quand orienter rapidement la personne vers une prise en charge médicale. Cette logique est déjà au cœur du microprogramme en sécurité clinique de l’UQAM, qui forme notamment à l’identification de problèmes de santé et à la référence médicale rapide.
« Mais mes patients vont mieux »
Développer ce regard critique signifie apprendre au praticien à ne pas confondre ce qu’il observe dans sa clinique avec la preuve que son intervention a causé l’amélioration.
Imaginons une personne qui consulte pour un mal de dos. Elle reçoit un traitement manuel et, quelques jours plus tard, va mieux. Son amélioration est réelle. Mais qu’est-ce qui l’a causée ?
Notre cerveau déteste ne pas trouver de cause. Quand deux événements se suivent, il établit rapidement une flèche entre les deux. « J’ai vu mon ostéo et je vais mieux » devient vite « je vais mieux grâce à la thérapie manuelle prodiguée par mon ostéo ». Or, une lombalgie, c’est-à-dire des douleurs dans le bas du dos, peut fluctuer ou s’améliorer naturellement. La personne peut changer sa manière de bouger. Aussi, le thérapeute explique, touche et encourage. Les attentes et la relation thérapeutique font également partie du soin.
Une amélioration peut venir de plusieurs causes : l’effet propre de l’intervention, l’évolution naturelle du problème, un autre traitement pris en parallèle ou encore un changement d’activité, mais aussi l’éducation, les attentes ou la relation thérapeutique. Ces éléments liés au contexte du soin peuvent influencer les résultats, même si les recherches invitent à rester prudents sur leur importance respective et sur notre capacité à les modifier volontairement.
Les études cliniques contrôlées cherchent justement à démêler ces différentes causes. Elles constituent une sorte de laboratoire pour tenter d’isoler « au microscope » ce que produit l’intervention de tout ce qui se passe autour d’elle.
Apprendre à interpréter ce type de données fait partie du jugement clinique que nous voulons développer.
Alors, que dit la science ?
Au Québec, les consultations en ostéopathie concernent majoritairement des douleurs musculosquelettiques : dans une enquête portant sur plus de 14 000 motifs de consultation, 61,9 % relevaient de ce type de problème, la lombalgie figurant parmi les motifs les plus fréquents. C’est aussi pour les douleurs lombaires et cervicales que les interventions ostéopathiques ont été le plus étudiées, même si le degré de certitude et les résultats demeurent variables.
Une synthèse publiée en 2026 conclut que les interventions manuelles ostéopathiques peuvent améliorer certaines douleurs musculosquelettiques, notamment lombaires et cervicales à court terme, mais avec une certitude faible à modérée. Une méta-analyse de 2024 ne trouvait pas de différences significatives par rapport à des interventions simulées ou à un placebo pour la douleur ou l’incapacité dans les cervicalgies et lombalgies. Enfin, une méta-analyse de 2026 rapporte, à l’inverse, des améliorations à court terme de la douleur et de la fonction dans la lombalgie chronique, avec une certitude des données jugée modérée ; l’amélioration fonctionnelle persistait dans les comparaisons avec une intervention simulée.
Ce n’est donc pas l’existence de résultats positifs ou l’entrée à l’université qui permettront de sortir du registre de la croyance. C’est la possibilité de soumettre les interventions à des tests scientifiques, d’en discuter les résultats en interdisciplinarité et de modifier la pratique lorsque les connaissances évoluent. Ces résultats contrastés ne sont pas un échec de la science. Les études ne portent pas exactement sur les mêmes populations, les mêmes interventions, ni les mêmes comparateurs, et leur qualité varie. La bonne question n’est donc ni « ça marche » ni « ça ne marche pas », mais pour quelle personne, pour quel problème, avec quelle intervention et avec quel degré de certitude.
Il faut aussi éviter d’enfermer l’ostéopathie dans sa propre littérature. Un essai randomisé récent auprès d’un millier de personnes avec lombalgie aiguë ou subaiguë a comparé manipulation vertébrale, autogestion biopsychosociale et soins médicaux usuels. Ces travaux ne sont pas « ostéopathiques » ; ils sont pourtant directement pertinents et doivent être considérés pour construire la profession.
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La confiance plutôt que la croyance
Au Québec, plus de 3 000 ostéopathes exercent déjà. La création d’une formation universitaire s’inscrit d’abord dans le processus d’encadrement professionnel de cette pratique dont l’objectif est de mieux protéger le public. Elle doit permettre de définir et de développer des compétences professionnelles communes, tout en faisant évoluer la pratique à partir des connaissances scientifiques disponibles.
La question est donc de savoir dans quelles conditions professionnelles les patients reçoivent des services. Quelles sont les compétences des ostéopathes, à quelles obligations de sécurité leur pratique est-elle soumise, et quelle est leur capacité à reconnaître les limites de leurs interventions ?
L’université ne fournira pas un sceau de validation à une tradition. Son rôle est de développer chez les futurs ostéopathes les compétences professionnelles attendues, tout en leur apprenant à mettre leurs concepts, leurs connaissances et leurs pratiques à l’épreuve des données scientifiques.
Cela signifie apprendre à raisonner avec discernement, reconnaître ses limites, savoir quand ne pas traiter et orienter rapidement vers la bonne ressource. Un tel professionnel peut mieux s’intégrer aux autres services de santé plutôt que fonctionner en marge de ceux-ci. C’est aussi ce que signifie entrer dans un système professionnel.
C’est à ces conditions que l’ostéopathie pourra produire non pas de la croyance, mais de la confiance.
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Benoît Hogedez participe aux activités d’enseignement et au développement des formations universitaires en ostéopathie dans le département des sciences de l’activité physique au sein de la Faculté des sciences de l’Université du Québec À Montréal.
François Lalonde est professeur invité responsable de l’enseignement et de la formation en ostéopathie au Département des sciences de l’activité physique de la Faculté des sciences de l’Université du Québec à Montréal (UQAM).
Il est membre d’Ostéopathie Québec, de la Fédération des kinésiologues du Québec, de l’Association québécoise de médecine du sport et de l’exercice, de la Société canadienne de physiologie de l’exercice et de La Clinique du Coureur. Il est également Fellow de Functional Movement Systems (FMS) et détient 33 % des actions de La Fabrique d’athlètes inc.
Il participe, à titre de chercheur principal ou de cochercheur, à des projets financés par l’Agence spatiale canadienne, Mitacs et Ostéopathie Québec. Le développement du continuum baccalauréat–maîtrise en ostéopathie à l’UQAM, dont il est responsable, bénéficie également d’une subvention du ministère de l’Enseignement supérieur du Québec (MES).
Il a aussi reçu antérieurement du financement de la Société québécoise de l’insuffisance cardiaque, de l’Association québécoise de médecine du sport et de l’exercice, de la Fondation Desjardins et de l’Université de Montréal, ainsi que des bourses de diffusion des connaissances et de perfectionnement.
– ref. L’ostéopathie fait son entrée à l’université : passer de la croyance à la science – https://theconversation.com/losteopathie-fait-son-entree-a-luniversite-passer-de-la-croyance-a-la-science-293408












