L’évolution des préférences sexuelles peut-elle créer de nouvelles espèces ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Thomas Broquet, Chargé de recherche en génétique des populations, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

Des préférences lors des parades amoureuses peuvent-elles créer de nouvelles espèces ? Badzil/Jatin Sindhu/Emmanuelle Pouivé et Glenn Yannic, Fourni par l’auteur

L’ESSENTIEL

  • Les parades amoureuses sont primordiales dans le règne animal.

  • Cependant, au sein d’une même espèce, il peut arriver que les attributs valorisés pour le choix d’un partenaire changent d’une population à une autre.

  • Ces différences peuvent-elles, à elles seules, faire naître de nouvelles espèces ? Les chercheurs en biologie évolutive Thomas Broquet et Basile Pajot nous expliquent comment l’on pourrait répondre à cette vaste question.


Quelque part en Europe de l’Ouest, une hirondelle venue de loin, à l’est, rencontre un mâle du coin. C’est le printemps. Elle l’observe et le jauge. Mais ce mâle arbore un plumage ventral bien trop pâle, peu attractif pour cette femelle venue d’Orient, où sont prisés les poitrails plus colorés.

À gauche, une hirondelle rustique venue d'Orient, à droite une hirondelle rustique d'Europe de l'Ouest. Les deux longues plumes effilées qui prolongent la queue fourchue de l'hirondelle s'appellent des filets. La taille de ces filets, très importante pour le choix de partenaire sexuel, diffèrent entre sous-espèces.
À gauche, une hirondelle rustique venue d’Orient, à droite une hirondelle rustique d’Europe de l’Ouest. Les deux longues plumes effilées qui prolongent la queue fourchue de l’hirondelle s’appellent des filets. La taille de ces filets, très importante pour le choix de partenaire sexuel, diffèrent entre sous-espèces.
Dion Art / JJ Cadiz / Wikimedia, CC BY

Pourtant capables de très longs vols, les hirondelles de ces deux populations se mélangent donc peu. D’est en ouest, plumages mâles et préférences femelles définissent des frontières entre groupes d’individus : populations, sous-espèces, ou espèces, selon la perméabilité de ces barrières.

On sait que la différenciation des préférences sexuelles a ainsi contribué à l’extraordinaire diversité d’espèces observées aujourd’hui dans le monde animal. Mais de nombreuses questions subsistent : pourquoi cela s’incarne-t-il par exemple avec un poitrail plus clair chez une population, plus coloré chez l’autre ? Comment cet isolement sexuel entre espèces apparait-il ? Comment évolue-t-il jusqu’à dissocier complètement deux populations, ainsi devenues deux espèces distinctes ?
Tâchons donc de faire le point sur ce que l’on sait et ce que l’on ignore encore.

Signal mâle, choix femelle

Chez de nombreuses espèces, les individus femelles exercent leur préférence pour les individus mâles, qui se manifestent de leur mieux afin d’être choisis.

Pour ces derniers, l’enjeu est considérable : l’abondance de leur progéniture dépend beaucoup du nombre de leurs partenaires sexuels. Il leur faut donc être les plus attractifs possible. À l’inverse, le nombre de descendants des femelles (pour l’hirondelle, le nombre d’oeufs) dépend essentiellement de leur propre fécondité. Pour elles, il s’agit donc de maximiser la qualité de leurs partenaires (qui peut s’exprimer par exemple par le soin parental apporté par le père d’une couvée, ou la qualité du patrimoine génétique transmis) plutôt que le nombre de partenaires. Ainsi dans le monde animal revient souvent aux mâles le rôle de la parade, aux femelles celui du choix.

Des exceptions riches en enseignements

Cette règle générale a bien sûr ses exceptions, d’ailleurs riches d’enseignements pour l’évolutionniste. Chez le chevalier grivelé, un petit oiseau échassier d’Amérique du Nord, les femelles pondent quatre œufs par couvée et laissent aux mâles le soin de s’en occuper jusqu’à l’éclosion. Cela leur permet de doubler, tripler, voire quintupler le nombre de nichées, avec autant de pères différents.

Un chevalier grivelé au Canada.
Un chevalier grivelé au Canada.
Factumquintus/Wikimedia, CC BY

Chez cette espèce comme chez quelques autres qui présentent ainsi des rôles « inversés » (pensez aux mâles incubateurs chez les hippocampes), ce sont logiquement les femelles qui rivalisent pour l’accès aux mâles. Dans le cas du chevalier, elles le font d’ailleurs en s’affrontant violemment plutôt qu’à travers un processus de choix mâle.

Mais chez la plupart des animaux donc, ce sont aux mâles de s’annoncer. Par la couleur, par le chant, par l’odeur, ils s’affichent. Par la vue, l’ouïe, l’odorat, et parfois même le toucher, les femelles trient et choisissent. Chez la rainette verte par exemple, les femelles écoutent les chants et observent les couleurs pour faire leur choix au printemps. Les attributs les plus attractifs permettent à certains mâles de se reproduire avec plusieurs femelles, quand leurs compétiteurs moins heureux verront eux leur patrimoine génétique transmis moins efficacement, voire pas transmis du tout.

Des rainettes vertes.
Emmanuelle Pouivé & Glenn Yannic, Fourni par l’auteur

D’une génération à l’autre

À la génération suivante, on recommence. Si les caractères mâles ont une base génétique héritable au moins partielle, alors les fils des chanteurs attractifs chanteront également un peu mieux que la moyenne. Ce chant peut être un peu plus grave, ou plus aigu, ou plus complexe, ou précéder celui des autres de quelques millisecondes, peu importe tant qu’il est plus désirable.

Pour peu que les filles de ces chanteurs expriment des exigences également héritables qui ciblent ce type de chant, alors la boucle est bouclée : caractères sexuels mâles et préférences femelles peuvent évoluer de concert, et même aller à l’encontre de la sélection naturelle. C’est par exemple le cas quand l’avantage sexuel du mâle tonitruant et contrasté est tel qu’il surclasse le désavantage d’attirer du même coup le prédateur en maraude.

Cette coévolution entraine parfois l’apparition d’exubérances qui semblent défier l’entendement, comme la roue du paon, l’encombrant bois de l’élan qui tombe et repousse chaque année un peu plus lourd, les offrandes nuptiales de certains insectes, ou bien les arches décorées des oiseaux jardiniers australiens qui servent d’écrin à leur parade.

Pour attirer les femelles, les oiseaux jardiniers construisent les nids les plus complexes au monde.

Le signal doit-il être honnête ?

Souvent, le signal sur lequel s’exerce le choix est honnête : la rainette la plus attractive est également celle qui transmet un patrimoine génétique de bonne qualité à ses descendants, ce qui se traduit par une croissance plus rapide des têtards. En favorisant un certain type de chant, la femelle optimise donc les chances de survie de sa progéniture.

Les modèles théoriques suggèrent cependant que ce signal ne doit pas nécessairement être indicatif de « bons gènes » (ou de « gènes compatibles » entre partenaires). Bien que cela n’ait jamais été complètement démontré dans la nature, il est fort possible que le bénéfice du choix des femelles réside parfois uniquement dans l’avantage qu’auront leurs descendants mâles quand ils devront à leur tour se montrer les plus attirants.

Des préférences qui diffèrent d’une population à l’autre

La sélection sexuelle oriente ainsi les attributs des mâles et la préférence des femelles vers le rouge, le jaune, le contraste marqué, le son plus grave, la parade élaborée, l’odeur intense ou composite. Tout ceci se passe au sein d’une population.

Mais ces critères de choix peuvent simultanément être entraînés dans une direction différente dans une autre population, peut-être un peu plus loin, peut-être isolée dans une zone restée habitable pendant une période glaciaire. Lorsque des individus de ces deux populations entreront en contact, ils ne se reproduiront pas. Mais est-ce seulement car leurs critères de séduction auront divergé ? Autrement dit est-ce que goûts et couleurs peuvent à eux seuls aboutir à la création de deux espèces différentes ?

Ou bien est-ce que ces deux populations ont déjà, avant de se retrouver, accumulé des mutations qui se révèlent incompatibles ? Dans ce cas de figure-là, le choix de partenaire se développerait alors secondairement, favorisé par l’évitement des congénères trop divergents, avec lesquels l’hybridation produit peu de descendants viables ou fertiles. On parle alors de « renforcement » du choix de partenaire.

Tester ces hypothèses avec des crustacés

Pour tester ces hypothèses génériques il nous faut des espèces observables, manipulables si possible. À la station biologique de Roscoff, nous avons opté pour de petits crustacés marins du groupe des Jaera albifrons, des espèces de cloportes minuscules qui vivent le long de nos côtes.

Des crustacés du groupe _Jaera albifrons_
Des crustacés du groupe Jaera albifrons
Wil Thomas – Station Biologique de Roscoff, et Guillaume Evanno, Fourni par l’auteur

Chez ces espèces, les mâles brossent le dos des femelles à l’aide de petites structures filamenteuses qui ressemblent à s’y méprendre à des poils. Il s’agit de soies sexuelles, portées par certaines des sept paires de pattes de ces petits crustacés, uniquement chez les mâles, et qui n’ont d’autre rôle que la parade sexuelle.

Chez une espèce par exemple, les mâles utilisent des soies courtes et denses regroupées en brosses sur leurs deux paires de pattes les plus postérieures. Chez une autre espèce, ce sont de longues soies courbes et plus souples, portées par les quatre paires de pattes les plus antérieures. Les mâles brossent. Les femelles choisissent. Sur nos côtes européennes il y a quatre espèces de cloportes dans le groupe Jaera albifrons, souvent présentes dans le même habitat, sous les mêmes cailloux découverts à marée basse. Seules la disposition de ces soies et la technique de brossage, chez les mâles, diffèrent. Comment en est-on arrivé là ?

Une expérience inédite

Pour répondre à cette question, nous avons créé de toutes pièces des populations expérimentales. Quelques dizaines de mâles et de femelles de deux espèces, en nombres égaux, dont nous analysons maintenant la descendance. Est-ce que le succès reproducteur d’un mâle avec les femelles de sa propre espèce dépend de la qualité de ses soies ? La réponse à cette question nous renseignera sur la sélection sexuelle en cours au sein de chaque espèce. Est-ce qu’ensuite ces mêmes attributs mâles déterminent leur succès auprès des femelles de l’espèce opposée ? Cette réponse nous aidera elle à déterminer si les processus de choix se déroulant au sein de chaque espèce sont à l’origine de l’isolement sexuel actuel entre espèces.

Photos des soies sexuelles mâles (entourées en bleu). A gauche, Jaera albifrons, à droite, Jaera praehirsuta
Sébastien Colin, Fourni par l’auteur

Une grande partie de notre travail repose par ailleurs sur l’analyse de la variation génétique de ces espèces, dans le but de comprendre comment sont déterminés et évoluent ces caractères sexuels.

D’autres barrières entrent en jeu

Au-delà de l’isolement sexuel, il est également important de noter que sur nos côtes, les petits crustacés que nous utilisons pour nos travaux sont souvent mélangés, mais pas toujours. Une espèce peut, au moins dans une région donnée, préférer les galets soumis à un écoulement d’eau douce qui ruisselle de la terre ferme à marée basse, quand d’autres seront trouvées en dehors de ces zones dessalées. Une autre espèce encore peut vivre préférentiellement sur certaines algues brunes plutôt que sous les galets. Ces différences de niches écologiques peuvent également participer à l’isolement reproducteur entre individus.

En vérité pour former deux espèces bien distinctes l’isolement sexuel seul ne suffit sans doute pas. Plusieurs barrières se combinent, il en existe toute une gamme. Une spécialisation dans des habitats un peu différents, des saisons de reproduction un peu décalées dans le temps, des incompatibilités génétiques… autant de frontières semi-perméables qui, ajoutées les unes aux autres, peuvent finalement empêcher tout échange entre deux populations. Ces populations peu à peu deviennent deux espèces filles issues d’une espèce ancestrale unique.

Mais se pose alors encore et toujours la question de l’origine des espèces : quelle barrière a lancé le processus ? Si ce mystère reste difficile à élucider, une chose est certaine : l’évolution liée à cette compétition acharnée pour la reproduction a contribué fortement à la fabuleuse diversification des animaux et des plantes à fleurs.

The Conversation

Thomas Broquet a reçu des financements de l’Agence nationale de la recherche (ANR).

Basile Pajot a reçu des financements de l’Agence nationale de la recherche (ANR).

– ref. L’évolution des préférences sexuelles peut-elle créer de nouvelles espèces ? – https://theconversation.com/levolution-des-preferences-sexuelles-peut-elle-creer-de-nouvelles-especes-291932

Des tonnes de plastique s’échouent sur les plages des Seychelles : nous avons retracé leur origine

Source: The Conversation – France (in French) – By Alex Albinski, DPhil Candidate in Physics, University of Oxford

Les déchets plastiques rejetés par les navires polluent de nombreuses plages. Hiromi Ito Ame/Shutterstock (no reuse)

L’ESSENTIEL

  • Les plages des Seychelles, dans l’océan Indien, sont envahies par les déchets plastiques et les engins de pêche.

  • La majorité des engins de pêche échoués proviendrait de navires opérant dans les eaux seychelloises.

  • Les chercheurs appellent à mieux faire respecter les règles et à intégrer le coût du nettoyage aux futurs accords avec l’Union européenne.


Les côtes des Seychelles sont envahies par d’immenses quantités de déchets plastiques et d’engins de pêche, qui ravagent des écosystèmes fragiles et pèsent lourdement sur l’économie. On estime que les rivages de l’atoll d’Aldabra, site classé au patrimoine mondial de l’Unesco dans cet archipel de 115 îles, ont à eux seuls accumulé plus de 500 tonnes de plastique. Aujourd’hui encore, la plupart de ces déchets continuent de s’entasser sur ses plages. Leur enlèvement coûterait environ 4,68 millions de dollars américains (environ 4 millions d’euros) et nécessiterait 18 000 heures de travail.

Les petits États insulaires en développement sont particulièrement vulnérables à l’accumulation de déchets plastiques sur leurs plages. Cette pollution peut nuire au tourisme et à la pêche dans ces communautés côtières, deux secteurs essentiels à leur économie. D’autant que le coût du nettoyage est souvent prohibitif pour eux. Les poissons et d’autres espèces marines peuvent également mourir après s’être retrouvés piégés dans des déchets plastiques ou les avoir ingérés.

Impossible de s’attaquer à ce problème croissant sans savoir d’où vient cette pollution ni qui en est responsable. Dans notre récente étude, nous avons enquêté sur l’origine des déchets issus de la pêche et du transport maritime dans l’ouest de l’océan Indien, à l’aide de simulations informatiques et d’observations de terrain.

Nous avons constaté que la majeure partie de cette pollution proviendrait de navires se trouvant dans les eaux seychelloises ou à proximité. Ce résultat remet en cause l’hypothèse avancée par de précédents travaux, selon laquelle les déchets plastiques retrouvés sur les îles dérivent principalement depuis des côtes lointaines.

Déchets issus de la pêche sur l’atoll Aldabra aux Seychelles.
April Burt and Seychelles Islands Foundation

Nous savons que les navires de pêche perdent des filets et d’autres équipements, tandis que les navires de commerce rejettent illégalement des déchets plastiques et d’autres objets en mer. Mais pour déterminer quels navires sont responsables de cette pollution et où leurs déchets finissent par s’échouer, il fallait savoir quels navires de pêche et de commerce opèrent à proximité des Seychelles.

Nous avons donc utilisé les données de suivi par satellite de ces navires pendant cinq ans, de 2018 à 2022, afin d’estimer leur activité dans l’ensemble de la région. À partir de cette cartographie, nous avons simulé la dérive de milliards de fragments de déchets virtuels et suivi leur trajectoire jusqu’à leur destination finale.

Carte localisant les déchets issus de la pêche
Carte localisant les déchets issus de la pêche.
Fourni par l’auteur

Nous avons ainsi établi une carte indiquant dans quelle mesure la position d’un navire est susceptible de représenter un risque de pollution pour les îles des Seychelles, en distinguant les navires de pêche des navires de commerce.

En nous appuyant sur les activités de pêche passées, nos recherches montrent que la plupart des engins de pêche qui s’échouent sur les plages des Seychelles proviennent de navires opérant dans la zone économique exclusive du pays. Cet espace maritime, qui s’étend jusqu’à 200 milles marins (370 kilomètres) des côtes, est une zone dans laquelle l’État dispose de droits exclusifs sur l’exploitation des ressources marines, notamment halieutiques.

Ces eaux sont riches en thon et l’économie seychelloise dépend fortement de la pêche industrielle, qui constitue à la fois un important vivier d’emplois et une source majeure de devises étrangères.

D’où viennent les déchets ?

Il est probable qu’une partie des engins de pêche et des déchets plastiques provienne de navires européens. Les eaux seychelloises sont largement exploitées par deux types de navires de pêche européens : les senneurs et les palangriers. Ils y sont autorisés par un accord de pêche conclu de longue date entre l’Union européenne et les Seychelles. Les premiers encerclent les bancs de thons à l’aide d’un vaste filet, tandis que les seconds déploient sur plusieurs kilomètres des lignes munies d’hameçons appâtés.

De fait, un rapport présenté à la Commission des thons de l’océan Indien a révélé que 76 % des 214 dispositifs de concentration de poissons dérivants utilisés par les thoniers pour attirer les bancs de poissons dans la zone économique exclusive des Seychelles appartenaient à des armateurs espagnols. Cette industrie réalise des bénéfices considérables, tout en laissant derrière elle d’importants dégâts environnementaux.

Une tortue sur l’atoll d’Aldabra, à côté d’engins de pêche perdus et de déchets plastiques
Une tortue sur l’atoll d’Aldabra, à côté d’engins de pêche perdus et de déchets plastiques.
April Burt and Seychelles Islands Foundation

L’accord de pêche entre les Seychelles et l’Union européenne a récemment été renouvelé pour la période 2026-2030, pour un montant annuel de 5,75 millions d’euros. Il autorise 38 navires européens à pêcher dans les eaux seychelloises. Le gouvernement des Seychelles aurait réclamé une hausse de 30 % de la contribution annuelle versée par l’Union européenne, mais se serait finalement contenté de 7 %, selon certaines sources de presse.

Alors que le nettoyage d’une seule île coûte déjà plusieurs millions, le montant de l’accord entre les Seychelles et l’Union européenne paraît bien faible au regard des dommages indirects infligés au pays.

D’autres solutions envisagées

Le transport maritime international pose d’autres difficultés. Selon notre étude, plus de 90 % des déchets plastiques issus du trafic maritime qui s’échouent sur les côtes seychelloises proviendraient de seulement cinq routes traversant l’ouest de l’océan Indien. Les ports de départ et d’arrivée situés sur ces routes correspondent aux pays mentionnés sur les étiquettes des bouteilles en plastique retrouvées sur les plages d’Aldabra.

Les déchets issus des routes maritimes internationales appellent une réponse différente. Contrairement aux flottes thonières qui pêchent dans le cadre de l’accord entre les Seychelles et l’Union européenne, il s’agit ici de navires en transit. Pour lutter contre leurs rejets de déchets plastiques, il faudrait appliquer plus rigoureusement les règles internationales qui interdisent le déversement de déchets en mer, mais aussi renforcer la coopération bilatérale entre les Seychelles et les nombreux pays dont les navires empruntent ces routes.

Même des mesures simples pourraient réduire la quantité de déchets. Par exemple, veiller à ce que les navires disposent de suffisamment d’eau potable pour limiter l’utilisation de bouteilles en plastique permettrait de diminuer le volume de déchets retrouvés sur Aldabra.

Le coût réel du nettoyage de cette pollution plastique massive est rarement supporté par ceux qui en sont responsables. Les Seychelles doivent évaluer précisément le coût des dégâts provoqués par ces montagnes de déchets afin de négocier un accord plus avantageux avec l’Union européenne à l’avenir.

Les sommes ainsi obtenues pourraient financer les opérations de nettoyage et la restauration des écosystèmes fragiles de l’archipel, afin de contribuer à leur préservation.

The Conversation

Noam Vogt-Vincent a reçu des financements du Natural Environment Research Council et de la National Oceanic and Atmospheric Administration.

Alex Albinski ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Des tonnes de plastique s’échouent sur les plages des Seychelles : nous avons retracé leur origine – https://theconversation.com/des-tonnes-de-plastique-sechouent-sur-les-plages-des-seychelles-nous-avons-retrace-leur-origine-292467

Repenser le libre-échange à l’ère des oligopoles

Source: The Conversation – France (in French) – By Michael Troege, Professeur de Finance, ESCP Business School


L’ESSENTIEL

  • La théorie stratégique du commerce international montre pourquoi des politiques contraires au libre-échange peuvent être rationnelles dans des marchés oligopolistiques.

  • Après la vague de mondialisation des trente dernières années, le changement de contexte géopolitique donne une nouvelle actualité à cette théorie.

  • Pourtant, loin de justifier les droits de douane et autres entraves, cette théorie rappelle plutôt les impasses des guerres commerciales.


Pendant près de quarante ans, la théorie stratégique du commerce international) est restée dans une position quelque peu inconfortable au sein de la pensée économique.

Élaborée dans les années 1980 par Barbara Spencer, James Brander et Paul Krugman, elle vient contredire l’argument classique de David Ricardo en faveur du libre-échange, en montrant que lorsque les entreprises détiennent un pouvoir de marché, il existe des situations où le libre-échange n’est pas la solution optimale. Un État peut alors, en calibrant soigneusement ses droits de douane ou ses subventions, améliorer le bien-être de son propre pays.

Quand le libre-échange est-il optimal ?

Ces travaux n’ont pourtant eu qu’un impact très limité sur les politiques commerciales réelles. On les a longtemps relégués au rang de curiosités théoriques, valables seulement dans des cas très particuliers. Or, des recherches récentes, menées avec mes coauteurs, montrent que ces situations sont loin d’être des exceptions.

Nous montrons que, au contraire, dans un marché oligopolistique, il est toujours possible d’introduire un droit de douane ou une subvention qui améliore le bien-être national – et parfois même le bien-être mondial. La portée de la théorie stratégique du commerce international est donc bien plus large qu’on ne l’a longtemps cru.

Les ripostes des pays affectés

Un second argument a longtemps poussé les économistes à écarter ces conclusions. La plupart des modèles supposaient qu’un pays agissait seul, sans que ses partenaires ne ripostent. Si ceux-ci répliquent à leur tour par des droits de douane ou des subventions, les bénéfices de l’intervention stratégique s’évaporent en général, et tous les pays finissent perdants. Dans le climat optimiste de la fin du XXᵉ siècle – marqué par le remplacement du GATT (General Agreement on Tariffs and Trade, ou Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce) par l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et le renforcement du règlement multilatéral des différends – cet argument semblait suffire à disqualifier toute tentation interventionniste.




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Le « resilient trade » : vers une nouvelle doctrine du commerce international ?


Mais le paysage a changé depuis les années 1980. Loin de devenir plus concurrentiels, de nombreux marchés mondiaux se sont, au contraire, fortement concentrés. Parallèlement, les droits de douane et les subventions déclenchent moins systématiquement les représailles qu’on redoutait autrefois. Les grandes puissances disposent aujourd’hui d’autres leviers de pression, notamment géopolitiques, pour dissuader les pays plus faibles de réagir.

Le monde actuel ressemble ainsi, à bien des égards, aux configurations qu’étudiait la théorie stratégique du commerce international. Elle est donc essentielle pour comprendre les dynamiques commerciales à l’œuvre de nos jours.

Capter des rentes à l’aide de subventions à l’exportation

Prenons l’exemple des subventions à l’exportation. À première vue, elles paraissent absurdes : pourquoi les contribuables financeraient-ils des produits consommés à l’étranger ? On suppose souvent qu’il s’agit d’évincer les concurrents étrangers pour permettre ensuite aux entreprises nationales, devenues monopolistiques, de récupérer le coût des subventions via des prix plus élevés.

Mais Brander et Spencer ont montré qu’il n’est pas nécessaire d’aboutir à un futur monopole. Dans un secteur oligopolistique, une subvention peut produire des gains immédiats en poussant les concurrents étrangers à réduire leur capacité de production. Les parts de marché se redistribuent, les profits se déplacent, et le pays qui subventionne capte une part plus large des rentes de l’oligopole mondial.

La stratégie chinoise illustre remarquablement ce mécanisme. Des subventions massives ont permis aux entreprises chinoises de s’imposer agressivement dans des secteurs allant des véhicules électriques aux panneaux solaires, poussant déjà leurs concurrents étrangers à réduire investissements et capacités. En temps normal, les pays concernés pourraient répliquer par des droits compensateurs. Mais la Chine dispose d’un autre levier ; elle peut restreindre l’accès à des ressources stratégiques comme les terres rares, ce qui renchérit considérablement le coût d’une riposte et empêche ce mécanisme de se retourner contre elle.

S’approprier des bénéfices étrangers avec des droits de douane

De la même façon, la théorie stratégique du commerce international permet de mieux comprendre le retour en force des droits de douane. La théorie classique du tarif optimal, héritée des travaux de Robert Torrens au XIXᵉ siècle, montre qu’avec des droits de douane un pays suffisamment grand peut améliorer ses termes de l’échange, les exportateurs étrangers absorbant alors une partie du droit de douane en baissant leurs prix. Brander et Spencer ont étendu ce raisonnement aux marchés oligopolistiques, montrant que les droits de douane permettent aussi de transférer une partie des profits oligopolistiques des producteurs étrangers vers le pays importateur.

Néanmoins, à l’échelle mondiale, même s’il existe des exceptions, ces droits de douane restent typiquement destructeurs de richesse. Ce que gagne le pays importateur en introduisant des droits de douane est généralement inférieur à ce que perdent les producteurs et les consommateurs des autres pays. C’est précisément pour cette raison que les accords internationaux limitant les droits de douane tendent à accroître la richesse globale.

Mais ces accords ne fonctionnent que si les pays lésés peuvent riposter en cas de non-respect des règles. Dès lors que les représailles deviennent improbables, l’intérêt d’agir unilatéralement grandit fortement. Or, les rapports de force ne se jouent plus uniquement sur le terrain commercial. Une grande puissance peut aujourd’hui mobiliser son poids géopolitique, voire militaire, pour décourager ses partenaires de répliquer.

Ripostes et parapluie de défense

Dans une tribune d’une franchise remarquable publiée dans le Wall Street Journal, Stephen Miran – l’un des principaux artisans de la stratégie douanière de l’administration Trump – expliquait ainsi que les alliés des États-Unis avaient été prévenus : riposter aux droits de douane imposés par Trump rendrait plus difficile « le maintien du parapluie de défense américain ». La stratégie semble avoir porté ses fruits. L’Europe, le Japon et la Corée du Sud n’ont réagi qu’avec prudence, tandis que la Chine, elle, a répliqué vigoureusement – illustrant à merveille les asymétries géopolitiques sur lesquelles repose cette stratégie.

Cela ne signifie évidemment pas que les subventions chinoises soient souhaitables ni que la stratégie douanière de Donald Trump soit justifiée – bien au contraire. La théorie stratégique du commerce international permet précisément de comprendre pourquoi des règles internationales sont indispensables : si chaque gouvernement cherche à améliorer sa situation par des interventions stratégiques, ces interventions risquent, au final, de détériorer la situation de tous.

France 24 – 2026.

Un changement de paradigme ?

Les économistes ont longtemps hésité à admettre que certains droits de douane ou certaines subventions pouvaient profiter aux pays qui les mettent en œuvre, de peur qu’une telle reconnaissance n’ouvre la voie au protectionnisme. En 1923 déjà, John Maynard Keynes estimait ainsi qu’en tant qu’économiste :

« Nous devons nous en tenir au libre-échange, dans son acception la plus large, comme à un dogme intangible auquel aucune exception ne saurait être admise dès lors que la décision nous appartient. »
.

Plus de soixante ans plus tard, Paul Krugman avertissait que :

« Toute justification intellectuellement défendable de politiques commerciales interventionnistes, aussi sincèrement soit-elle avancée (…), trouvera rapidement des soutiens pour de mauvaises raisons. ».

Cette prudence avait sans doute sa raison d’être. Mais l’existence d’oligopoles est désormais une caractéristique structurelle de l’économie mondiale. Les conflits commerciaux portent de plus en plus sur le partage des rentes d’oligopole, et de moins en moins sur l’allocation efficace des ressources.

Dans ce nouveau paysage, la théorie stratégique du commerce international est un outil indispensable pour comprendre les conflits commerciaux contemporains et concevoir des réponses efficaces.

The Conversation

Michael Troege ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Repenser le libre-échange à l’ère des oligopoles – https://theconversation.com/repenser-le-libre-echange-a-lere-des-oligopoles-291883

Une journée à Lille au Moyen Âge, ou comment passer de l’archive à l’immersion dans le passé

Source: The Conversation – France (in French) – By Pauline Triplet, Doctorante CIFRE en histoire médiévale, Université de Lille


L’ESSENTIEL

  • Les archives permettent de documenter la fabrication et les usages de la place du marché de Lille à la fin du Moyen Âge, malgré la disparition de presque tous ses vestiges matériels.

  • Le projet INSULA propose une restitution visuelle et sonore du marché lillois du 12 juin 1448, à partir des sources historiques, en tenant compte des incertitudes documentaires.

  • La modélisation numérique permet de tester des hypothèses historiques et de partager les connaissances avec le public, en faisant de la restitution un outil de recherche et de médiation.


Le 12 janvier 2026, la Grand’Place de Lille connaît un changement majeur. Après plusieurs années de réflexion politique, ponctuées par trois mois de consultation citoyenne entre juin et septembre 2025, la place du Général-de-Gaulle devient piétonne.

Le maire, Arnaud Deslandes, a résumé ce changement en trois mots : un espace plus agréable, plus sûr, mieux partagé. Pour accompagner cette transformation, l’histoire a été largement convoquée : le passé de la place a été rappelé, son avenir présenté comme inscrit dans le « sens de l’histoire ».

Mais que sait-on réellement de cet espace au fil des siècles ? Et comment retrouver ce qui a disparu, lorsque les traces matérielles se sont presque effacées ? À Lille, le projet de recherche INSULA explore ces questions en proposant une restitution visuelle et sonore de la place du marché à la fin du Moyen Âge.

Une place entre pavés et pixels

La première mention conservée de la place du marché, correspondant aux actuelles Grand’Place et Place du théâtre de Lille, date de 1127. Cette même place du marché « disparaît » en 1651 lorsque s’élève la bourse de commerce ; elle est alors séparée en deux par ce nouvel édifice.

À l’échelle de la ville, la place du marché concentre l’essentiel des fonctions. Elle est un lieu de pouvoir et de circulation de l’information. Elle est un lieu de commerce et d’échanges divers autour des échoppes et des étals des marchés et foires. Elle est un lieu de divertissement, entre tournois, fêtes et processions religieuses.

De cet espace médiéval, il ne reste presque plus rien. Le visiteur attentif peut remarquer quelques centaines de pavés de grès installés discrètement sur le sol de la Grand’Place. Retrouvé lors d’une opération archéologique en 1989, ce fragment du pavage est le seul vestige du Moyen Âge qu’il est encore possible de voir sur les places d’aujourd’hui.

Initié en 2023, le projet de recherche INSULA propose la restitution numérique multisensorielle de cette place le mercredi 12 juin 1448. L’objectif est de proposer une imagerie et une bande sonore de ce qu’aurait pu être cette journée ordinaire dans l’histoire de la ville, mais qui a laissé de nombreuses traces dans les archives.

De l’archive à la 5D

Pour comprendre la fabrication de l’espace, l’historien dispose d’un matériau privilégié : l’archive. Pour Lille, si le résultat de ces processus, de ces discussions, de ces chantiers n’est plus visible aujourd’hui, il est conservé dans les archives de la ville. L’exceptionnelle conservation des archives urbaines lilloises permet de comprendre, au moins en partie, en trois temps cette fabrique :

  • Les registres de délibérations : ce que la ville a voulu mettre en œuvre

  • Les devis et les accords passés avec les artisans : ce que la ville a construit

  • Les comptabilités : ce que la ville a payé, semaine après semaine

Restituer reste une démarche scientifique. Le résultat proposé est une hypothèse. Il ne s’agit pas de montrer ce qu’était un espace disparu mais plutôt de ce qu’aurait pu être cet espace. L’ensemble des choix ayant permis de concevoir cette image reste alors consignés. La totalité de la démarche de restitution doit être justifiée par les sources ou par des comparaisons pertinentes, et ses choix doivent pouvoir être explicités.

Et quand on ne sait pas ? En dépit de la grande richesse des sources conservées, il n’est pas possible de connaître l’espace dans sa totalité et des zones d’ombre subsistent.
Ces inconnues ne sont d’ailleurs pas toujours simples à appréhender : recenser ce que l’on ne sait pas n’est pas aussi aisé que de décrire ce que l’on sait. La collaboration avec les infographistes est alors extrêmement précieuse pour questionner l’incertain.

La modélisation vient pointer des interrogations qui n’étaient pas forcément identifiés préalablement. Dans une même image, différents niveaux de certitude coexistent sans pour autant être clairement identifiables. Cette question de la lisibilité de l’hypothèse scientifique dans l’image est un enjeu de recherche actuel alors que les restitutions numériques sont de plus en plus présentes sous nos yeux.

Entendre le Moyen Âge

La restitution ne permet pas uniquement de (faire) visualiser des bâtiments qui n’existent plus. Rendre à la place du marché sa vie sonore est tout aussi essentiel car elle permet de redonner l’impression d’un environnement habité, vécu et d’où émanent des sons et des voix.

Restituer un paysage sonore disparu pose pourtant un problème documentaire particulier. Contrairement à un mur ou à un pavage, un son ne laisse que peu de traces. Il faut aller le chercher en creux, dans des sources qui n’ont jamais été pensées pour le conserver.

Les registres de délibérations, les comptes de la ville ou les règlements de police mentionnent, en passant, une cloche que l’on sonne, un crieur que l’on rémunère, un atelier que l’on autorise ou que l’on repousse hors les murs pour le bruit qu’il dégage.

Mis bout à bout, ces indices dessinent malgré tout une cartographie sonore de la place : le beffroi et les cloches des édifices religieux rythmant la journée, les crieurs publics annonçant bans et proclamations, le bétail des jours de marché, les artisans dont les ateliers bordent l’espace, les changeurs et les étals, jusqu’aux échos de la circulation sur le pavage de grès.

Ce travail relève de ce que l’on peut appeler une archéologie du sonore : elle s’appuie sur une forme d’hétérographie, qui consiste à faire parler des sources écrites sur un objet qu’elles ne décrivent presque jamais directement. Comme pour l’image, chaque son intégré à la restitution doit pouvoir être justifié : comparaison avec des villes marchandes proches, avec des sons de métiers restitués par l’archéologie expérimentale, ou avec des témoignages plus tardifs ; puis mise en œuvre avec des professionnels du son pour la spatialisation et le mixage de cette bande sonore.

Partager un même imaginaire

Ce petit voyage mental dans le Lille du 12 juin 1448, chacun et chacune l’aura pourtant imaginé un peu différemment. Rien d’étonnant à cela : le Moyen Âge de chacun n’est jamais tout à fait le même. Le passé est un matériau culturel, malléable et polymorphe ; celui des historiens n’est ni celui du cinéma, ni celui des jeux vidéo, ni même tout à fait celui des musées et de leurs visiteurs.

C’est là que se loge l’un des enjeux majeurs d’INSULA : comment transmettre une histoire que la recherche s’attache à restituer avec la plus grande rigueur, sans en perdre la profondeur scientifique, mais sans non plus la réserver aux seuls spécialistes ? Il fallait imaginer un objet à la fois issu de la recherche et accessible par le plus grand nombre.

Depuis une vingtaine d’années, les dispositifs numériques se multiplient ; plus récemment, les expériences immersives se sont également développées. Cette évolution invite à penser différemment la transmission du passé. Dans cette nouvelle équation, la place de la recherche et de l’historien n’est pas une évidence systématique.

Ici, au-delà de l’objet scientifique, la restitution numérique a été pensée comme cette passerelle. Loin d’être une simple image d’illustration, elle fonctionne comme un modèle de connaissances : elle rassemble, dans une représentation unique, des données éparses et hétérogènes tirées des archives, et permet aux chercheurs de tester différentes hypothèses de restitution. Ce même objet, une fois accompagné d’un appareil critique adapté, peut ensuite être transformé en outil de médiation.

Restituer le passé ne consiste donc pas à combler les silences des archives par l’imagination, mais à construire des hypothèses, à les confronter aux sources et à rendre explicites les choix qu’elles impliquent. Avec INSULA, le numérique devient à la fois un outil d’investigation historique et un moyen de partager cette démarche. Reconnecter la trace de ce qui a été à ce qui est, pour que chercheurs et publics puissent, un instant, observer et partager une même d’une place du Moyen Âge.

The Conversation

Pauline Triplet a reçu des financements de la Ville de Lille, du CPER ENHANCE et du PEPR ICCARE.

– ref. Une journée à Lille au Moyen Âge, ou comment passer de l’archive à l’immersion dans le passé – https://theconversation.com/une-journee-a-lille-au-moyen-age-ou-comment-passer-de-larchive-a-limmersion-dans-le-passe-286170

La visite du pape, une communion médiatique unique en son genre

Source: The Conversation – France in French (3) – By Pascal Lardellier, Professeur, chercheur au laboratoire CIMEOS et à IGENSIA-Education, Université Bourgogne Europe


L’ESSENTIEL

  • La visite du pape en France du 25 au 28 septembre 2026 déplace les foules, et les fidèles souhaitant « voir » Léon XIV sont très nombreux.

  • Mais le séjour papal va surtout rassembler des dizaines de millions de téléspectateurs, qui « communieront » derrière leurs écrans.

  • Cette visite et sa retransmission sont l’occasion de se replonger dans un ouvrage devenu un classique des sciences sociales, la Télévision cérémonielle, de Daniel Dayan et Elihu Katz, paru au début des années 1990.


Dès sa parution en 1992, Media Events. The Livre Broadcasting of History (La Télévision cérémonielle. Anthropologie et histoire en direct, Presses universitaires de France, 1996), de Daniel Dayan et Elihu Katz, a ouvert un domaine de recherche fécond. Leur livre posait des concepts sur une dimension cruciale de la vie des communautés (nationales, religieuses, politiques, etc.) se rassemblant pour « communier » médiatiquement, autour d’un événement à portée historique. Or, « le pape en voyageur » relève bien de cet événement total, tout à la fois religieux, politique et médiatique.

D’ailleurs, les « médias cérémoniels » ne sont pas qu’audiovisuels : les deux instances (rites et médias) entretiennent depuis toujours un rapport mettant en jeu leurs effets symboliques, politiques et institutionnels. Et dans le contexte contemporain, les médias jouent un rôle de légitimation, mais aussi de « monumentalisation » des cérémonies qu’ils diffusent, en créant une image officielle et collective magnifiée.

« Mass-médias » et communauté émotionnelle

Événement majeur que la visite d’un pape, certes, mais Histoire en direct, aussi, et « avec un grand H », si on peut dire. Les historiens d’ailleurs, s’accordent à dater du couronnement de la reine Elizabeth II, le 2 juin 1953, la véritable naissance de la télévision comme « mass-média ».

Les « médias cérémoniels » sont moins les simples courroies de transmission technique que les cérémoniaires, véritablement, en permettant aux téléspectateurs de vivre une expérience rituelle à distance. Le fait que le rite soit médiatisé n’est pas une concession faite au monde contemporain qui dévaluerait la cérémonie par une désacralisation technique. Au contraire, le rite s’en trouve démultiplié, et fait advenir la possibilité d’une cérémonie universelle à laquelle participent « des spect-acteurs » : en effet, les témoins d’un rite communautaire en sont aussi les acteurs par leurs regards, nécessaires pour que la performance rituelle ait lieu par la légitimation qu’ils confèrent à la cérémonie.

Surtout, les téléspectateurs – catholiques prioritairement concernant cette visite de Léon XIV – se constituent en « communautés diasporiques », communiant devant l’événement, avec la personnalité historique qui en est l’acteur principal, et les valeurs partagées par ceux qui regardent, ensemble.

Cette notion de « communauté diasporique », dans le prolongement des travaux de Daniel Dayan, définit ces publics épars qui se trouvent réunis devant un événement historique télévisé. Et qui ont l’intuition et même la conscience de « vivre cela ensemble », même si pas rassemblés physiquement. Il s’agit d’une communauté en quelque sorte émotionnelle, ses membres sachant qu’ils vivent ceci en direct, et ensemble.

Un temps suspendu

Avec Media Events, D. Dayan et E. Katz se sont attachés aux rituels médiatisés, jusqu’à définir un genre télévisuel spécifique. Celui-ci est envisagé par les deux sociologues comme une sorte de « trêve médiatique », puisque ces émissions, et là est l’un de leurs traits définitoires, interrompent le cours habituel des programmes télévisés, par la retransmission en direct des moments historiques, en même temps qu’elles stoppent la routine de ceux qui les regardent.

Oui, le média rituel suspend le cours ordinaire des programmes, les bouleversent pour imposer son événement comme priorité, souvent pendant de longues heures, avec une temporalité lente qui est véritablement celle du rite in situ. Ainsi en va-t-il des investitures, couronnements, funérailles, ouvertures et clôtures de Jeux olympiques et de Coupes du monde… Disparité de ces événements (religieux, politiques, sportifs…), mais unité de leur caractère rituel.

Et puis ces cérémonies sont organisées en dehors des studios de télévision – cet « extérieur » pouvant être de nature très diverse : un stade, une cathédrale, un palais ou une place emblématique, voire plusieurs lieux simultanément, dans le cas d’une cérémonie intégrant un défilé (ce qui est le cas pour Léon XIV). Les journalistes sont alors « transformés en prêtres, en « photographes de noces », en convives », ce qui les conduit à adopter « une révérence qui touche à la componction ». Et, en règle générale, l’ironie ou les discours critiques ne sont pas de mise dans les commentaires de l’événement historique médiatisé.

D’ailleurs, autre événement papal, aux antipodes d’une visite officielle télévisée : le conclave. En aucun cas, les caméras ne peuvent entrer dans le Vatican (sauf celle, fictionnelle, d’un réalisateur, cf. le film du même nom, d’Edward Berger, en 2024). Et ce conclave est vécu depuis l’extérieur, de seconde source. C’est essentiellement un événement commenté, par experts et spécialistes. Et seul le moment « de la fumée blanche » – crescendo dramaturgique ! – lui permettra d’accéder au statut d’événement médiatique ritualisé : alors, bouleversement des programmes, constitution instantanée de la « communauté diasporique » des catholiques vivant, on y revient, « l’Histoire en direct » : Habemus papam…

Caractériser les « Media Events »

Dans un article publié dans le contexte des Jeux olympiques de Pékin, en 2008, Daniel Dayan reformulait quatre facteurs principaux (déjà présents dans la publication de 1992) et observait trois éléments distinctifs par rapport à la première proposition, imputés à des changements de contexte pendant les seize années qui séparent ces deux publications.

Les éléments qu’il relève comme essentiels et stables pour définir les Media Events sont :

  • « l’emphase », c’est-à-dire l’omniprésence de l’événement diffusé sur tous les écrans ; et désormais sur les tablettes, téléphones, ordinateurs. La dissémination numérique n’entrave en rien la participation médiatique en direct, pouvons-nous ajouter ;

  • « le caractère performatif » des cérémonies retransmises, qui ne sont pas des spectacles ou des reconstitutions, mais font l’histoire en direct ;

  • « la loyauté » de la part des diffuseurs à l’égard du récit proposé par les organisateurs ;

  • « l’expérience partagée », qui dépasse le simple fait pour une large audience de regarder le même programme de façon mais contribue à « la construction ou la reconstruction du “nous” ».

Une lecture possible en « fonctions » attribuées aux « médias rituels » nous a amené à en repérer cinq :

D’abord, une fonction testimoniale : les images des médias rituels témoignant de quelque chose qui est advenu, en le montrant, comme pour en assurer la véracité, l’authenticité.

De même, les médias rituels « monumentalisent » l’événement, en en construisant une image officielle que la mémoire collective gardera ; en le restituant, surtout, à travers le prisme idéalisé qui fonde le principe rituel. Et puis à travers, ensuite, les ouvrages de commémoration, les numéros spéciaux, etc.

Ensuite, les médias rituels légitiment les événements qu’ils retransmettent. Accéder à la médiatisation rituelle, c’est de facto, pour une personnalité, être reconnue comme légitime. Et déjà par les institutions organisant la réception, et co-actrices du rite. On perçoit autour de la visite de Léon XIV, les tensions ou « tractations » avec l’Élysée, qui concernaient le programme « officiel » souhaité par les uns, et accepté – ou pas – par les autres.

Les médias rituels « vectorisent » de même les événements rituels, leur offrant une audience parfois planétaire.

Enfin, les médias rituels procèdent à une dramatisation des événements qu’ils retransmettent, par leur solennité, et les séquences historiques diffusées : discours, réceptions officielles, messes et bénédictions pour le pape.

La singulière inversion, de l’actualité à l’histoire

Les médias rituels inversent radicalement les critiques parfois faites aux médias, de diffuser un flot amnésique d’actualités, remplaçant chaque jour, chaque heure, celles de la veille. Avec la diffusion de rites télévisuels, ils font taire ces reproches. Car l’événement retransmis met les téléspectateurs en prise directe avec « l’Histoire en train de se faire ». Le premier adjectif caractérisant la visite de Léon XIV est précisément « historique ».

Plus largement, les changements politiques et institutionnels apportés par ces visites voient l’invité reçu rituellement – souverain, président, pape – venir donner du sens, clarifier des positions, rappeler des « choses importantes » (principes, valeurs…). Et souvent produire des transformations qui agissent par cette cérémonialité dramatisant des propos performatifs. Histoire déjà lointaine, on pense aux évocations historiques de Charles de Gaulle, « Vive le Québec libre ! », ou « Je vous ai compris » à propos de l’Algérie française.

Il est peu probable pour que le voyage de Léon XIV cette semaine en France échappe à cette règle de « l’Histoire produite en direct », à travers sa retransmission télévisuelle durant quatre jours. Et il est possible que ses propos officiels concernant l’actualité politique et législative française trouvent une résonance particulière, à portée historique, en rappelant aussi la position de l’Église.

Pour le reste, les millions de catholiques aussi rassemblés devant leurs postes de télévision contribueront à retremper leur foi, ainsi que leur sentiment d’appartenance à l’Église, par l’intensité de la séquence médiatique « vécue ensemble ». Miracle, sans doute, de la « télévision cérémonielle »…

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. La visite du pape, une communion médiatique unique en son genre – https://theconversation.com/la-visite-du-pape-une-communion-mediatique-unique-en-son-genre-292906

Le pape Léon XIV peut contribuer à améliorer les opérations de secours aux naufragés en Méditerranée

Source: The Conversation – in French – By Pierre Micheletti, Responsable du diplôme «Santé — Solidarité — Précarité» à la Faculté de médecine de Grenoble, Université Grenoble Alpes (UGA)


L’ESSENTIEL

  • En Méditerranée, les secours maritimes se dégradent. Malgré la baisse du nombre de traversées, le nombre de noyés augmente.

  • L’externalisation vers la Libye et la Tunisie des obligations de sauvetage en mer a accru le rôle des ONG dans le repérage et le sauvetage des embarcations en détresse. Or les ONG sont confrontées à des entraves croissantes qui réduisent leur capacité à intervenir rapidement.

  • Sensible au sort tragique des migrants, Léon XIV peut faire bouger les choses sur ce sujet, durant son séjour en France et plus encore quand il sera de retour au Vatican — l’Italie étant, en la matière, en première ligne.


Durant son séjour en France, le programme de Léon XIV sera rythmé par des temps et rendez-vous à haute valeur symbolique et politique. Le thème des noyades de migrants en Méditerranée sera-t-il abordé ?

Aujourd’hui, et sans que cela ne traduise une posture religieuse, les alliances avec des personnalités publiques respectées sont l’une des stratégies possibles pour faire évoluer des politiques publiques dont les effets sont dramatiques.

Rappelons que lors de son séjour aux Canaries en juin dernier, le pape a clairement pris position sur le drame des naufrages de migrants en mer, s’inscrivant ainsi dans la continuité de son prédécesseur le Pape François : « Nous ne pouvons pas nous accoutumer à compter les morts », avait-il déclaré à l’issue de son déplacement en Espagne.

Le mois suivant, à Lampedusa, en Italie, il avait ajouté : « L’Europe est en mesure […] d’aborder la crise de manière organique, en inscrivant les premiers secours dans un plan stratégique à long terme, capable d’accueillir, de protéger, de promouvoir et d’intégrer les migrants tout en œuvrant pour le développement, afin que personne ne soit contraint d’émigrer. »

En France, il aura en particulier, à Metz, une rencontre avec des représentants de l’UE — organisation dont les défaillances sont notoires dans le sauvetage en Méditerranée. Celle-ci est devenue un cimetière géant où la noyade rappelle la commune humanité des 35 000 personnes qui y ont perdu la vie depuis 2014. Un cimetière où les distinctions religieuses ne sont pas de mise.

Une situation qui empire

Les arrivées en Europe ont fortement diminué cette année. Les décès sur les routes de la Méditerranée centrale ne cessent pourtant d’augmenter.

Selon de nouvelles données de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), près de 60 000 migrants et réfugiés sont arrivés en Europe par la mer depuis le début de l’année 2026, soit 39 % de moins que les 98 040 personnes enregistrées au cours de la même période l’an dernier. Pourtant, au moins 2 292 personnes sont mortes ou portées disparues en tentant la traversée, contre 1 999 sur la même période l’année précédente.

Le dernier pointage disponible reflète une dégradation continue des dispositifs de secours dont les équipes de SOS Méditerranée observent, documentent et analysent la détérioration depuis dix ans, en parallèle des actions de sauvetage qu’elles mettent en œuvre, conjointement avec d’autres ONG.

Trois mécanismes complémentaires construisent l’effondrement organisé et délibéré des capacités de secours.

Le désengagement des États côtiers

Le droit maritime international confère aux États côtiers les devoirs de surveillance et de réponse aux alertes sur leurs zones de responsabilité, de coordination efficace des moyens, et de prompt débarquement des rescapés dans un lieu sûr.

De 2017 à 2025, l’origine des alertes sur des embarcations en détresse, dans la pratique de SOS Méditerranée, est passée de 70 % lancées par les autorités gouvernementales à 4 %. Le rôle des acteurs de la société civile est ainsi devenu primordial au service d’un repérage précoce des situations de danger de noyades.

Ces défaillances dans la surveillance se cumulent avec des refus d’assistance des autorités, des ruptures de communication pour coordonner ou déclencher les secours, et un déficit délibéré de coordination avec les navires des ONG humanitaires et/ou de la marine marchande, dont les capitaines ont, confrontés à un risque de naufrage, une obligation légale de porter secours sous la guidance des autorités maritimes de la zone concernée.

L’externalisation des responsabilités à la Libye et, depuis 2024, à la Tunisie

L’Italie a formalisé l’externalisation de ses responsabilités à la Libye en février 2017. Entre 2016 et 2025, 192 000 personnes ont été interceptées pendant des traversées et renvoyées en Libye. Ces retours forcés sont en parfaite contradiction avec le principe de non-refoulement qui doit s’imposer quand des personnes fuient un territoire notoirement susceptible de mettre leur vie en danger.

La proportion de personnes renvoyées en Libye contre leur volonté est passée de 7 % en 2016 à 25 % en 2025. Ces chiffres ont été calculés à partir de trois sources de l’OIM : les données sur les arrivées recueillies par la Displacement Tracking Matrix ; celles sur les interceptions recueillies par l’OIM en Libye ; et celles sur les pertes de vies humaines recensées par le Projet Migrants Disparus.

On observe donc une nette augmentation du nombre de personnes renvoyées contre leur volonté vers un pays qui, au regard des violences et de l’exploitation qu’y subissent les migrants, est loin de répondre à la définition d’une « zone sûre », comme le dénonce le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés.****

De plus, l’agence Frontex a été prise en défaut dans plusieurs cas où, face à des situations de détresse en mer, elle a transmis les informations aux garde-côtes libyens plutôt qu’à des ONG dont les moyens d’intervention étaient présents à proximité de personnes en danger.

La Tunisie s’est à son tour dotée, en juin 2024, d’une zone maritime de recherche et de sauvetage (SAR). Or il faut souligner que dans ce pays, les migrants sub-sahariens font fréquemment l’objet de violences, comme s’en indignent des universitaires et des militants des droits de l’homme tunisiens ainsi que des collectifs d’ONG européennes.

La Tunisie a enregistré 5077 retours volontaires de migrants en situation irrégulière depuis le début de l’année 2026, selon les chiffres communiqués par le ministère des affaires étrangères à l’issue d’une rencontre entre le ministre Mohamed Ali Nafti et la directrice générale de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), Amy Pope, le 22 septembre à New York.

L’acquisition de zones SAR obéit à des intérêts financiers pour ces deux pays largement subventionnés par l’UE, et à une volonté de l’Union européenne de renforcer le contrôle des flux migratoires.

Les obstructions et la criminalisation des ONG humanitaires de sauvetage

Différentes modalités opératoires se combinent pour limiter la capacité des ONG humanitaires à intervenir efficacement aux portes de l’Union européenne.

D’abord, l’impossibilité absolue d’obtenir des financements publics de la part des agences humanitaires européennes. L’accès à des fonds publics est pratiquement bloqué, et assorti de campagnes diffamatoires sur la supposée complicité des humanitaires avec les passeurs et/ou sur leur contribution au supposé « grand remplacement ». Les affirmations sur ces prétendues complicités ont pourtant été invalidées par des publications dans des revues scientifiques respectées.

Ensuite, l’affectation systématique par les autorités italiennes de ports de débarquement très éloignés des zones de prises en charge des naufragés constitue un mécanisme d’entrave majeur, du fait de la perte de temps et des dépenses indignes qui en résultent. En 2025, ce mécanisme a par exemple entraîné 87 jours de navigation inutile pour l’Ocean Viking (le navire de sauvetage de SOS Méditerranée) et coûté 600 000 euros supplémentaires de carburant.

Cette stratégie d’épuisement financier a contribué à la décision de Médecins sans frontières de mettre fin aux activités du Geo Barents, navire capable comme l’Ocean viking d’accueillir, même en période hivernale, plusieurs centaines de rescapés.

Ce temps perdu, loin des zones de naufrage, a pour corollaire de pénaliser lourdement le repérage précoce des situations de danger, dans lequel les ONG ont désormais un rôle crucial.

Enfin, la forme la plus caricaturale des obstructions résulte des actions violentes délibérées des garde-côtes libyens, telle l’attaque particulièrement violente subie par l’Ocean Viking le 24 août 2025.

Tous ces mécanismes construisent une stratégie décomplexée, visant à limiter/supprimer la présence de témoins et d’acteurs indépendants en Méditerranée.

Le pape peut peser

Il est une action concrète, immédiatement bénéfique pour les victimes de noyades en Méditerranée, à laquelle le Pape, par son autorité morale, pourrait contribuer à son retour au Vatican : mettre un terme à la stratégie de harcèlement du gouvernement italien à l’égard des ONG de sauvetage, via la désignation systématique et volontaire de lieux de débarquement situés à des centaines de kilomètres des zones les plus pourvoyeuses de disparitions en mer.

Les rescapés, sauvés de la noyade, pourraient alors être au plus vite déposés dans la partie sud de la péninsule italienne. Cela aurait pour effet de permettre aux navires des acteurs humanitaires de faire de substantielles économies en carburant, ce qui est d’une importance particulière en cette période d’envolée des prix. Une telle décision permettrait également de renforcer les activités de repérage précoce des bateaux en détresse, et de diminuer ainsi la mortalité, par des interventions plus précoces.

Quand les politiques publiques sont notoirement défaillantes ou toxiques, la mobilisation convergente des acteurs sociaux de toute nature peut tirer parti des atouts de chacun. Sans fausse pudeur, ni prosélytisme, quand ces acteurs sont respectables.


Cette analyse est à retrouver également sur le site Reforme.net

The Conversation

Pierre Micheletti est président de l’ONG SOS Méditerranée.

– ref. Le pape Léon XIV peut contribuer à améliorer les opérations de secours aux naufragés en Méditerranée – https://theconversation.com/le-pape-leon-xiv-peut-contribuer-a-ameliorer-les-operations-de-secours-aux-naufrages-en-mediterranee-292872

Sédentarité : voici ce que le manque d’activité physique fait à votre corps

Source: The Conversation – in French – By Scott Lear, Professor of Health Sciences, Simon Fraser University

La pratique régulière d’une activité physique peut améliorer la santé mentale, réduire les risques de maladie et prolonger l’espérance de vie.

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) recommande aux adultes de pratiquer au moins 150 minutes d’activité physique modérée (marche rapide, vélo, etc.) ou 75 minutes d’activité intense (course à pied, tennis, etc.), ainsi que deux séances de renforcement musculaire par semaine. Or, seulement 73 % des adultes dans le monde respectent ces lignes directrices et 51 % des adultes canadiens sont considérés comme physiquement inactifs.

J’enseigne en sciences de la santé à l’Université Simon Fraser et je m’intéresse à l’influence des comportements sur la santé et la maladie. Je tiens également un blogue sur les effets des habitudes sur la santé.

Qu’est-ce que l’inactivité physique ?

Une personne est inactive si elle ne satisfait pas aux recommandations minimales en matière d’activité physique. Être inactif ne signifie toutefois pas ne faire aucune activité physique. Il est possible de pratiquer des activités légères, comme la marche ou les tâches ménagères, mais pas d’activités modérées ou intenses.

Les activités sédentaires sont celles qui impliquent très peu de mouvement, et se pratiquent assis, couché ou debout sans bouger. Pour la plupart des gens, la majeure partie de celles-ci se passe en position assise.

Diverses études indiquent que les adultes demeurent assis en moyenne six heures par jour. Cependant, ces études sont basées sur les déclarations des participants. Les rares études ayant eu recours à des mesures directes de l’activité (avec accéléromètres, par exemple) montrent que ce serait plutôt de l’ordre de 10 heures par jour.

Cette situation est préoccupante, car l’OMS considère la sédentarité comme le quatrième facteur de risque modifiable en ce qui concerne les décès prématurés. On estime qu’une augmentation de 10 % de l’activité physique permettrait d’éviter 500 millions de décès.

Changements biologiques et préoccupations en matière de santé

Du point de vue biologique, l’inactivité, ce n’est pas seulement une absence d’activité. Les activités sédentaires entraînent en effet des changements physiologiques. Quand on est assis, on brûle moins de calories, car les besoins énergétiques sont alors nettement moindres. Ce mécanisme est comparable à celui d’un moteur de voiture qui s’arrête au feu rouge.

Rester assis pendant de longues périodes peut engendrer une accumulation de graisses (triglycérides) dans le sang. Comme le corps a moins besoin d’énergie en position assise (ou couchée), la production de certaines enzymes diminue. L’une d’entre elles est la lipoprotéine lipase (LPL), qui décompose les graisses présentes dans le sang afin que les muscles et les organes puissent les utiliser comme source d’énergie.

Dans le cadre d’études menées sur des rongeurs, on a observé une diminution de la LPL lorsque ceux-ci étaient inactifs. Une position assise prolongée, sur plusieurs mois voire plusieurs années, peut entraîner une accumulation de graisses susceptible de perturber le métabolisme de l’insuline et du glucose, et d’augmenter le risque de diabète de type 2.

Parmi les autres risques pour la santé, on note l’affaiblissement musculaire. Pour rester forts, les muscles doivent être sollicités, sinon, ils s’atrophient et s’affaiblissent. La position assise prolongée peut également causer l’apparition de varices et de thromboses veineuses profondes, en raison de l’accumulation de sang dans la partie inférieure des jambes. Avec les années, les risques de démence, de cancer, de maladies cardiaques et de décès prématuré augmentent.

On peut se demander si l’activité physique compense le temps passé assis. La réponse rapide est oui : être actif, même si l’on passe de longues périodes assis, est meilleur pour la santé que de ne pas l’être. Cela dépend toutefois du niveau d’activité et du nombre d’heures que l’on passe assis.

Dans une étude dont je suis coauteur, nous avons établi qu’une augmentation du temps passé en position assise était associée à un risque accru de décès prématuré, quel que soit le niveau d’activité physique. Cependant, le risque était plus élevé pour les personnes moins actives. Chez celles qui respectaient les recommandations de l’OMS, le fait de rester assises plus de six heures par jour présentait le même risque que le fait d’être en position assise moins de six heures pour celles qui ne les respectaient pas.

Gestion de la position assise et des comportements sédentaires

Nous n’allons pas éliminer la position assise et ne devrions pas le faire. Elle permet le repos et la récupération. De plus, de nombreuses tâches s’effectuent mieux dans cette position. À l’heure actuelle, il n’existe pas d’objectif précis concernant le temps passé en position assise, si ce n’est de le réduire.

La position debout est souvent présentée comme une solution. Le marché des bureaux debout a d’ailleurs connu une croissance fulgurante ces dernières années. Si cette position permet de passer moins d’heures assis, la garder pendant de longues périodes a toutefois un effet similaire à la position assise sur le métabolisme. Parmi les autres risques pour la santé liés à une position debout prolongée, on peut citer la fatigue musculaire, les varices et un risque accru de maladies cardiaques.

Remplacer la position assise (ou debout) par de l’activité physique est la meilleure solution. Notre étude a révélé que remplacer 30 minutes de position assise par de l’activité physique réduisait de 2 % le risque de décès prématuré chez les personnes demeurant assises plus de quatre heures par jour. Cependant, il n’est pas toujours possible de se lever et de bouger pendant 30 minutes, c’est pourquoi il est important de réduire la durée totale de la position assise continue et ininterrompue.


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Pour maintenir son métabolisme actif et réguler ses taux d’insuline et de glucose, il suffit de se lever toutes les 20 à 30 minutes pour faire deux minutes d’activité physique (marche, sauts avec écart, squats, etc.). Si on a peur oublier, on peut faire sonner une alarme toutes les 20 à 30 minutes.

Parmi les habitudes qui permettent de réduire le temps passé assis, on propose de parler au téléphone en se déplaçant ou d’organiser des réunions en marchant.

Si la plupart des gens savent que l’activité physique est bénéfique pour la santé, il est également important d’être conscient que la sédentarité vient avec son lot de risques. L’inactivité physique peut être nocive pour la santé.

La Conversation Canada

Scott Lear a bénéficié d’un financement des Instituts de recherche en santé du Canada, de la Fondation des maladies du cœur et de l’AVC, de Novo Nordisk, de Hamilton Health Sciences et de la Fondation Robert Wood Johnson.

– ref. Sédentarité : voici ce que le manque d’activité physique fait à votre corps – https://theconversation.com/sedentarite-voici-ce-que-le-manque-dactivite-physique-fait-a-votre-corps-281398

La « parentalité bienveillante » est-elle allée trop loin ?

Source: The Conversation – in French – By Jean Clinton, Clinical Professor, Psychiatry, McMaster University

Être ou ne pas être un parent bienveillant ? Telle est la question. L’éducation bienveillante suscite aujourd’hui beaucoup de controverses. Qu’est-ce que c’est, et qu’est-ce que ce n’est pas ?

De récentes manchettes canadiennes et internationales ont relaté, sur un ton provocateur, l’histoire d’un tout-petit qui a retardé un vol parce qu’il refusait de s’asseoir à sa place et de boucler sa ceinture de sécurité.

S’agit-il d’un cas de « gentle parenting » qui a mal tourné, ou simplement d’un enfant en proie à une véritable crise de panique ? Qui sait, mais cela a certainement stimulé l’imagination et suscité un débat intense, notamment chez les parents.

À la base, la véritable « éducation bienveillante » est un modèle qui allie une grande chaleur affective à l’établissement de limites claires.

Cette approche s’appuie fermement sur le cadre psychologique du style parental démocratique. Mais qu’est-ce que cela signifie ?

Des décennies de recherches approfondies sur le développement démontrent que les enfants élevés par des parents qui trouvent un équilibre entre la chaleur affective et des limites claires et cohérentes s’épanouissent. Ils obtiennent des résultats nettement supérieurs en matière de développement émotionnel, d’autorégulation ainsi que de développement social et cognitif.

Trouver l’équilibre entre chaleur humaine et limites

Pour bien comprendre ce concept, il faut le replacer dans son contexte historique. L’idée selon laquelle être parent consiste en une tâche active, orientée vers un résultat, est relativement récente. Comme la professeure de psychologie Alison Gopnik l’explore brillamment dans son livre de 2016, The Gardener and the Carpenter, l’éducation des enfants était autrefois considérée simplement comme une activité que l’on exerçait. Elle se déroulait naturellement, avec le soutien massif de la communauté au sens large.




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Cependant, vers les années 1970, l’évolution de la dynamique du marché du travail et les changements sociétaux ont transformé l’éducation des enfants en une activité active et source de forte pression.

C’est alors qu’ont fait leur apparition les guides rédigés par des experts, qui ont fait évoluer la mentalité collective de nombreux parents : plutôt que de se fier à leur instinct en tant qu’adultes réactifs, ceux-ci ont commencé à croire, avec anxiété, que l’éducation des enfants devait être menée d’une manière bien précise.

D’un point de vue biologique et historique, les humains ont évolué dans un écosystème où la responsabilité d’élever un enfant était partagée collectivement, un phénomène connu sous le nom d’« alloparentalité » et d’« allomaternité ». Aujourd’hui, ce soutien communautaire s’est largement effrité, laissant de nombreux parents isolés, privés de sommeil et inquiets vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

L’absence de limites inquiète les enfants

D’après des décennies de recherche occidentale sur le développement, ce dont les enfants ont besoin pour s’épanouir, c’est d’un mélange de grande réactivité et de structure bien définie. Les enfants ont besoin de limites prévisibles.

Lorsqu’on laisse un enfant de quatre ans prendre les rênes – en le laissant décider de l’heure à laquelle il va se coucher, s’il doit boucler sa ceinture de sécurité ou négocier constamment les routines quotidiennes –, cela le perturbe profondément.

Les limites prévisibles doivent être connues et discutées, mais elles ne doivent jamais faire l’objet de négociations lorsqu’il s’agit de sécurité. Parallèlement à ces limites fermes, la validation émotionnelle revêt une importance capitale. Les enfants ont besoin de se sentir entendus dans ce qu’ils vivent. Cela suppose de ne pas balayer leurs peurs d’un « N’aie pas peur » ni de leur faire honte lorsqu’ils expriment leur colère par un « Ne te comporte pas ainsi ».




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La signification de la « corégulation »

Cet équilibre est le fondement de la corégulation. Le système nerveux d’un enfant est fondamentalement immature, et c’est ce système nerveux qui déclenche l’activation cérébrale à l’origine du comportement. Par conséquent, les jeunes enfants ont besoin d’un adulte calme qui leur « transmette littéralement son calme », afin de stabiliser leur système physiologique.

L’un des meilleurs conseils parentaux qui soient est de prendre conscience de son propre état intérieur avant de dire le moindre mot à un enfant en état de dérégulation.

Les preuves empiriques à l’appui de cette approche sont substantielles. Dans les années 1960, la psychologue Diana Baumrind a mené des études fondatrices suivant les résultats à long terme de différents styles parentaux.

Elle a opposé les parents autoritaires – que l’autrice Barbara Coloroso a par la suite illustrés de façon frappante comme la famille rigide du « mur de briques » – aux parents permissifs (dont le style s’apparente à : « Ne mets pas le chat dans le micro-ondes, d’accord, chéri ? ») et à l’éducation carrément négligente.

À maintes reprises, le style qui donne les meilleurs résultats tant pour les parents que pour les enfants est le style parental démocratique : des limites fermes associées à une réactivité chaleureuse et à un profond respect de l’autonomie de l’enfant.

L’accompagnement émotionnel

De même, les excellentes recherches menées il y a 30 ans par le psychologue John Gottman mettent en évidence le pouvoir de l’accompagnement émotionnel. Ses travaux démontrent que lorsque les parents nomment et valident les émotions, aident les enfants à résoudre les problèmes en période de détresse tout en maintenant des limites fermes et équitables, cela réduit considérablement le stress physiologique des enfants et favorise le développement d’une compétence émotionnelle à long terme.

Ces interactions empathiques ne rendent pas les enfants faibles. Au contraire, elles forgent les connexions neuronales essentielles à toutes leurs relations futures et à leur développement cognitif.

Grâce à la corégulation, les enfants intériorisent progressivement une résolution pacifique des conflits. Ils vivent des moments où ils se sentent mal et déstabilisés, remarquent qu’un adulte calme intervient pour laisser l’émotion s’exprimer tout en encadrant le comportement, et apprennent qu’ils peuvent retrouver leur équilibre en toute sécurité.

C’est grâce à cette sensibilité prévisible que se construisent les attachements sécurisants, qui reposent en grande partie sur le cycle sain de rupture relationnelle suivie d’une réparation significative.

L’éducation permissive

Aujourd’hui, certains experts en comportement de l’enfant estiment que ce à quoi nous assistons parfois n’est pas une véritable « éducation bienveillante », mais plutôt une dérive anxieuse vers « l’éducation permissive »

Certains chercheurs établissent un lien entre les problèmes de comportement à l’école ou les difficultés en classe et des approches parentales permissives – par exemple, lorsque les enfants s’attendent à des négociations sans fin parce que la notion fondamentale d’autorité adulte a été abandonnée.

L’idée fausse selon laquelle l’autorité des adultes serait intrinsèquement problématique exige des parents une maîtrise de soi surhumaine. Certains experts en santé publique ont établi un lien entre les attentes irréalistes des parents concernant les stratégies parentales, entre autres facteurs, et les rapports faisant état d’un épuisement parental intense.

Les « parents assez bons »

Nous avons désespérément besoin de revenir aux sages conseils du psychanalyste Donald Winnicott, qui a introduit le concept libérateur « du parent assez bon ».

Le discours culturel sensationnaliste selon lequel l’éducation bienveillante pourrait ruiner ou gâter les enfants est fondamentalement faux ; c’est plutôt l’interprétation erronée et angoissée de ce concept qui cause du tort. Mais, bien sûr, une vérité nuancée ne fait pas un titre aussi accrocheur.


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En fin de compte, un adulte ne peut pas demander à un enfant de se réguler lui-même alors que l’adulte est lui-même complètement dérégulé. Si le système nerveux d’un enfant est en pleine crise, il est important que les parents sachent qu’ils ne peuvent pas le convaincre de s’en sortir par la parole. Les enfants ont besoin de pouvoir s’appuyer sur le système nerveux stable et ancré de leurs parents pour retrouver leur équilibre.

En stabilisant son propre état et en transmettant son calme, un parent offre à l’enfant le plus beau cadeau qu’il puisse lui faire.

Car, en fin de compte, au-delà des manuels d’experts, des guides pratiques et des débats en ligne, chaque enfant mérite ce que la romancière Toni Morrison a si judicieusement décrit : au moins un adulte dont les yeux s’illuminent lorsque l’enfant entre dans la pièce.

La Conversation Canada

Jean Clinton ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. La « parentalité bienveillante » est-elle allée trop loin ? – https://theconversation.com/la-parentalite-bienveillante-est-elle-allee-trop-loin-292093

Para comprender lo que leemos, necesitamos comprender lo que escuchamos: el lenguaje oral y los resultados de PISA

Source: The Conversation – (in Spanish) – By Auxiliadora Sánchez Gómez, Doctora e investigadora en adquisición de la lectura y logopedia. Logopeda en la Escuela pública andaluza, Universidad de Málaga

PeopleImages/Shutterstock

Los resultados de PISA 2025 han vuelto a encender las alarmas. España obtiene 451 puntos en lectura, 23 menos que en 2022 y diez por debajo de la media de la OCDE. Mientras analizamos posibles causas, nos fijamos en el uso de pantallas o redes sociales, la pérdida del hábito lector, la falta de atención, la pandemia y, ahora también, la inteligencia artificial, lo que da a entender que es un problema multifactorial. Sin embargo, en este debate estamos pasando por alto algo fundamental: para comprender el lenguaje escrito, primero hay que comprender el lenguaje oral.

Cuando hablamos de comprensión lectora, tendemos a mirar hacia la lectura, como si fuera ahí donde se construye toda la capacidad de comprender un texto. Pero una parte esencial de esa capacidad se desarrolla mucho antes de que un niño aprenda a leer: en la comprensión del lenguaje oral.

El vocabulario, el conocimiento de las estructuras gramaticales y la capacidad para relacionar ideas y construir significados se desarrollan desde la infancia, a través de la cantidad y la calidad de las experiencias lingüísticas, y continúan evolucionando durante toda la escolaridad. Aprender a leer nos permite acceder al texto escrito; comprenderlo exige mucho más que saber leer sus palabras.




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De decodificar palabras a construir significados

Esta distinción es precisamente el punto de partida del Modelo Simple de Lectura, formulado hace cuatro décadas. Este modelo explica que la comprensión lectora se apoya en dos habilidades fundamentales. De un lado, la decodificación, que permite reconocer las palabras escritas. Y del otro, la comprensión lingüística, esto es, la capacidad de entender el significado del lenguaje, que se desarrolla primero de forma oral, escuchando y hablando, mucho antes de que el niño aprenda a leer.

Al inicio de la lectura, aprender a decodificar resulta crucial. El niño debe dominar el principio alfabético y aprender a reconocer las palabras escritas con creciente precisión y fluidez.

Pero conforme esa capacidad se automatiza, leer las palabras deja de ser el principal obstáculo para comprender un texto. El reto pasa a ser construir su significado: conocer el vocabulario, interpretar las estructuras gramaticales, relacionar las ideas y realizar inferencias.

Habilidades que nacen con el lenguaje oral

Esas habilidades no nacen precisamente con la lectura, sino que tienen su base en el lenguaje oral, cuyo desarrollo debe continuar y enriquecerse a medida que el niño se enfrenta a textos cada vez más complejos. En un estudio longitudinal con niños hispanohablantes, identificaron que la contribución específica de las habilidades lingüísticas a la comprensión lectora pasó del 27 % en primero de primaria al 43 % en tercero, mientras que la de la decodificación descendió del 24 % al 2 %.

Es decir, al principio, lo que más diferencia a unos niños de otros es su agilidad para decodificar las palabras. Pero en cuanto esa mecánica se automatiza y deja de ser un obstáculo, lo que empieza a explicar mejor por qué unos comprenden más que otros es su habilidad lingüística: el vocabulario, el conocimiento gramatical y su comprensión del lenguaje oral.

Otro trabajo reciente profundiza en la idea del lenguaje oral como base del desarrollo lector. Concluye que el lenguaje oral no es un componente paralelo a la decodificación, sino la raíz de la que crecen ambos. Las mismas habilidades lingüísticas que primero permiten aprender a decodificar son las que después sostienen la comprensión lectora. Y aportan evidencia de intervención: programas de estimulación temprana del lenguaje muestran efectos que persisten años después, tanto en decodificación como en comprensión lectora.

No dar por supuesto las habilidades lingüísticas

La implicación educativa es clara: el desarrollo del lenguaje no puede darse por supuesto ni quedar relegado a los años previos a la alfabetización. Debe ser un objetivo explícito y sistemático de enseñanza a lo largo de la escolaridad.

¿Cómo se refleja esta necesidad en el currículum? En España, por ejemplo, se reconoce la importancia del lenguaje oral desde los primeros años de escolarización, pero no se ofrece una progresión suficientemente detallada que oriente al profesorado sobre qué enseñar en cada momento, qué nivel de dominio esperar y cómo avanzar hacia aprendizajes más complejos.

En Inglaterra e Irlanda, dos países con resultados superiores a España en lectura en PISA, los currículos concretan con mayor detalle el desarrollo de las habilidades lingüísticas a lo largo de la escolaridad.

El currículo inglés distingue explícitamente el reconocimiento de palabras de la comprensión como dos objetos de enseñanza distintos. Y especifica que la comprensión “se nutre del conocimiento lingüístico –en particular de vocabulario y gramática– y del conocimiento del mundo”.

Irlanda, por su parte, organiza el lenguaje oral en un continuo de ocho niveles de progresión, con ejemplos concretos de lo que un niño debería ser capaz de hacer en cada uno.

El tiempo de lectura no basta

Ante las dificultades de comprensión lectora, una de las medidas que nuestra legislación mantiene es la obligación de dedicar diariamente un tiempo a la lectura en primaria. Esta medida, presente desde 2006, puede favorecer el hábito lector pero, como ocurre con el abordaje del lenguaje oral, tampoco concreta cómo aprovechar ese tiempo para enseñar a comprender.

Leer un texto y responder después algunas preguntas, una práctica habitual, no equivale a enseñar a comprender. Comprender exige construir una representación coherente del significado del texto: activar e integrar conocimientos previos, establecer relaciones entre ideas, realizar inferencias y distinguir la información esencial de la secundaria.




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Estas habilidades necesitan una enseñanza explícita y progresiva, no solo oportunidades para ponerlas a prueba. Sin una secuencia de enseñanza y orientaciones que ayuden al profesorado a desarrollar estos procesos, reservar tiempo para leer no garantiza que los niños aprendan a comprender mejor.

Una base de lenguaje oral

Numerosas investigaciones muestran que es posible mejorar las habilidades lingüísticas y la comprensión lectora mediante una enseñanza explícita y sistemática. La respuesta, por tanto, no consiste solo en dedicar más tiempo a leer, sino en enseñar desde infantil y a lo largo de toda la escolaridad las habilidades que permiten comprender lo que escuchamos y lo que leemos.

Para ello, necesitamos currículos que concreten qué enseñar en cada etapa y orientaciones que ayuden al profesorado a llevarlo al aula. La comprensión lectora no se improvisa en la adolescencia: se construye durante años sobre una base de lenguaje oral que la escuela debe enseñar, no dar por supuesta.

The Conversation

Auxiliadora Sánchez Gómez no recibe salario, ni ejerce labores de consultoría, ni posee acciones, ni recibe financiación de ninguna compañía u organización que pueda obtener beneficio de este artículo, y ha declarado carecer de vínculos relevantes más allá del cargo académico citado.

– ref. Para comprender lo que leemos, necesitamos comprender lo que escuchamos: el lenguaje oral y los resultados de PISA – https://theconversation.com/para-comprender-lo-que-leemos-necesitamos-comprender-lo-que-escuchamos-el-lenguaje-oral-y-los-resultados-de-pisa-291797

Les exportations de cobalt de la RDC contiennent de l’uranium non déclaré : notre étude évalue le risque nucléaire mondial

Source: The Conversation – in French – By Ryan A. Manzuk, Research Fellow, University of Wisconsin-Madison

La région sud de la République démocratique du Congo (RDC) est connue sous le nom de Ceinture de cuivre, en raison de ses riches gisements de cuivre et d’autres minerais.

Cette région a notamment fourni l’uranium utilisé pour fabriquer les premières armes nucléaires américaines construites dans le cadre du projet Manhattan (1942 à 1947) aux États-Unis. Deux bombes atomiques ont ensuite été larguées sur les villes japonaises d’Hiroshima et Nagasaki en 1945.

La principale source d’uranium du projet Manhattan était la mine de Shinkolobwe, située dans la région de la Ceinture de cuivre, dans le sud-est de la RDC. Elle est officiellement fermée à l’exploitation depuis 2004.

La RDC n’a officiellement déclaré aucune exportation d’uranium depuis des décennies.

Cependant, nos récentes recherches montrent que des quantités importantes d’uranium non déclarées sont probablement en train de quitter le pays aujourd’hui. Je suis géologue spécialisé dans l’analyse des données relatives à la composition chimique et minérale des roches. Je travaille principalement avec des données géographiques et des données spatiales comme les statistiques régionales sur le cobalt, et j’en tire des conclusions.

Nos recherches sont les premières à prendre systématiquement en compte deux facteurs cruciaux :

  • la présence géologique naturelle de l’uranium et du cobalt

  • leur comportement similaire lors du traitement chimique.

L’uranium et le cobalt coexistent dans les roches et réagissent de la même manière aux traitements chimiques, ce qui rend leur séparation difficile.

Nous avons ainsi pu établir une estimation unique de la quantité d’uranium en jeu lors de l’extraction et de l’exportation du cobalt.

Très peu de données sur les concentrations d’uranium dans les minerais ou sur les étapes chimiques de préparation du cobalt avant son expédition sont accessibles au public. Il existe également très peu de données sur les étapes chimiques de préparation du cobalt avant son expédition. Nous avons obtenu nos estimations en utilisant des cartes géologiques pour modéliser les teneurs probables en uranium dans les minerais de cobalt.

Nous avons combiné ces teneurs avec la quantité de minerai traitée dans chaque usine de la Ceinture de cuivre. Nous y avons ajouté un modèle du comportement de l’uranium au cours des traitements chimiques préalables à l’expédition.

Le résultat final établit un lien entre la production de cobalt et les exportations probables d’uranium. Nos calculs montrent que, dans les scénarios les plus plausibles, 2 000 à 5 000 tonnes d’uranium naturel auraient été exportées depuis la RDC dans des cargaisons d’hydroxyde de cobalt entre 2000 et 2024.




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Moins de 10 % de ces matières semblent avoir été déclarées publiquement à l’Agence internationale de l’énergie atomique. Cette agence est chargée de la comptabilité et des garanties relatives à l’uranium. La majeure partie de ces matières a été exportée vers la Chine, qui domine le marché mondial du cobalt.

D’après nos calculs, cette quantité d’uranium pourrait être transformée en matière suffisante pour fabriquer environ 600 à 1 500 armes nucléaires. Elle pourrait également alimenter un réacteur nucléaire à eau légère standard pendant 10 à 25 ans.

Nos conclusions mettent en évidence une faille importante. Elle touche la comptabilité nucléaire et la surveillance environnementale au sein d’une chaîne d’approvisionnement en minéraux critiques. Dans les semaines qui ont suivi la publication de notre étude en juillet 2026, la RDC a lancé une campagne de vérification analytique de la teneur en uranium des cargaisons de cobalt destinées à l’exportation. Les autorités congolaises consulteront également l’Agence internationale de l’énergie atomique.

Mais il faut aller plus loin.

Assembler les pièces du puzzle

Le risque spécifique lié aux exportations d’uranium en tant que sous-produit du cobalt ne relève pas d’un accès clandestin aux gisements ni de la contrebande. Il découle d’une coïncidence géologique.

Le cobalt est essentiel à de nombreux équipements et technologies modernes, tels que les smartphones et les ordinateurs portables. Le sud de la RDC est la source de 70 % du cobalt mondial. Les minerais qui approvisionnent cette production de cobalt se trouvent à proximité de plusieurs gisements d’uranium à forte concentration, comme celui de Shinkolobwe, qui parsèment la région.

Ces gisements se sont formés il y a environ 600 millions d’années. C’était avant que les premiers animaux ne marchent sur la terre ferme. Depuis quelques millions d’années, l’eau de pluie a emporté l’uranium de ces gisements. Il s’est ensuite répandu dans toute la Ceinture du cuivre. L’hétérogénite est le principal minéral qui fournit le cobalt. Elle peut adsorber — c’est-à-dire retenir — cet uranium lorsqu’il passe à proximité.

Il en résulte que les mêmes minéraux qui constituent la majeure partie de l’approvisionnement mondial contiennent souvent des quantités élevées d’uranium.

Nous avons passé en revue plusieurs études antérieures. Elles montrent que l’uranium et le cobalt présentent des comportements chimiques similaires traitement des minerais pratiqué en RDC.

Ainsi, une grande partie de l’uranium extrait du sol lors de l’exploitation des minerais de cobalt peut rester dans le produit final prêt à l’exportation.

Les raffineries peuvent suivre des procédés bien définis pour éliminer l’uranium du cobalt. Les discussions sur ces techniques n’ont véritablement commencé que ces dernières années, à partir de 2020 environ. Elles ne sont pas courantes. Nous avons compilé les registres d’importation de la RDC concernant les produits chimiques nécessaires à l’élimination de l’uranium. Nous avons constaté que seules trois des 31 exploitations que nous avons étudiées semblaient mettre en œuvre de manière systématique des mesures d’élimination de l’uranium.

Nous avons élaboré un modèle tenant compte de la présence simultanée de l’uranium et du cobalt ainsi que de leurs comportements similaires dans les processus chimiques de traitement. Cela nous a permis d’établir une estimation unique de la quantité d’uranium concernée. Le résultat final établit un lien entre la production de cobalt et les exportations probables d’uranium.




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Les risques

L’ampleur même de l’industrie du cobalt en RDC pose un problème de comptabilisation de l’uranium, quelles que soient les teneurs en uranium des minerais ou les stratégies de séparation. Le pays a exporté plus de 200 000 tonnes de cobalt en 2024.

Chaque cargaison devrait faire l’objet d’un contrôle de radioactivité à son arrivée dans les ports ou lors du passage des frontières. Elle devrait être signalée si un compteur Geiger — qui détecte et mesure les rayonnements — affiche un niveau trop élevé. Cependant, ce système nécessite une utilisation systématique d’instruments de mesure sensibles. Or, on sait que des cargaisons à forte teneur en uranium échappent au contrôle réglementaire.

Même si les mines de la RDC mettaient systématiquement en œuvre des stratégies d’élimination de l’uranium afin de maintenir les produits à base de cobalt dans les limites internationales de radioactivité applicables au transport maritime, une quantité d’uranium suffisante pourrait atteindre la Chine pour permettre la fabrication d’environ 12 armes nucléaires par an. Ce chiffre repose sur nos calculs et sur la taille de l’industrie du cobalt en RDC.




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Ce flux d’uranium non déclaré représente un risque évident pour la sécurité mondiale. Nos résultats mettent également en évidence un risque plus large pour les populations et les écosystèmes situés à proximité de ces mines.

Les travailleurs sont exposés à cet uranium lorsqu’ils travaillent dans les mines. Nous estimons que 1 000 à 4 000 tonnes d’uranium ont été rejetées sous des formes très mobiles dans des bassins de résidus miniers, des sites où sont stockés les matériaux issus de l’exploitation minière. Cela représente un risque pour la santé et la sécurité environnementale des communautés voisines.

Des études antérieures ont montré que certaines populations de mineurs et de communautés vivant à proximité des mines en RDC présentaient des signes d’exposition à l’uranium. Ces signes apparaissent dans des analyses de sang et d’urine. Nos recherches montrent que ce risque doit être pris en compte sur l’ensemble de la Ceinture de cuivre.

Ce qu’il faut faire maintenant

Il faut d’abord mesurer systématiquement la teneur en uranium des produits à base de cobalt. C’est une première étape essentielle pour instaurer la transparence. Cela impliquerait qu’un organisme indépendant prélève des échantillons représentatifs des cargaisons de cobalt et mesure la quantité précise d’uranium présente afin d’établir un registre commun.

Outre l’analyse des cargaisons sortantes, nous recommandons également de surveiller l’exposition aux rayonnements des travailleurs de l’industrie du cobalt en RDC. Nos résultats indiquent que même les minerais présentant des teneurs modestes en uranium constituent un risque d’exposition potentiel. En effet, ils peuvent finir par atteindre des concentrations élevées au cours du traitement.

Des politiques sont également nécessaires pour imposer le traitement des produits à base de cobalt afin d’en retirer l’uranium. Elles doivent ensuite imposer son stockage sous des formes stables dans des zones de résidus isolées des réseaux publics d’approvisionnement en eau.

The Conversation

Ryan A. Manzuk does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

– ref. Les exportations de cobalt de la RDC contiennent de l’uranium non déclaré : notre étude évalue le risque nucléaire mondial – https://theconversation.com/les-exportations-de-cobalt-de-la-rdc-contiennent-de-luranium-non-declare-notre-etude-evalue-le-risque-nucleaire-mondial-292497