Ultradroite violente : ce que dix ans de lutte contre le djihadisme peuvent nous apprendre

Source: The Conversation – in French – By Elyamine SETTOUL, Maitre de conférences en science politique, Equipe Sécurité Défense, CNAM Paris, Conservatoire national des arts et métiers (CNAM)


L’ESSENTIEL

  • Djihadisme et ultradroite reposent sur des idéologies distinctes, mais les trajectoires de radicalisation révèlent de fortes convergences.

  • En dix ans, la France a accumulé des connaissances et des savoir-faire importants sur ces trajectoires à travers le djihadisme.

  • L’enjeu est désormais de transposer ces acquis à l’ultradroite et de structurer la prévention en amont, avant que la violence ne s’intensifie et ne débouche sur des crimes de masse.


Le 25 septembre dernier, les militants d’ultradroite Loïk Le Priol et Romain Bouvier ont été condamnés respectivement à vingt-six et dix-neuf ans de prison, le premier pour le meurtre du rugbyman argentin Federico Martin Aramburu, le second pour tentative de meurtre. Fin août 2026, un policier affecté dans les Yvelines, soupçonné de préparer un projet d’action terroriste et présenté comme proche de l’ultradroite, a été mis en examen et placé en détention provisoire. Quelques semaines plus tard, un adolescent de 15 ans était interpellé à Lyon, soupçonné d’avoir préparé une action violente contre un lycée de la ville sur fond d’adhésion à une idéologie d’ultradroite suprémaciste et raciste.

Ces affaires sont différentes et doivent être considérées comme telles. Leur succession invite néanmoins à regarder plus attentivement les processus de radicalisation, mais aussi de désengagement (les trajectoires par lesquelles certains individus prennent progressivement leurs distances avec la violence et les milieux dans lesquels ils étaient engagés). Et sur ces points, les connaissances que la France a accumulées sur le djihadisme pourraient être très utiles.

Djihadisme, ultradroite : des mécanismes parfois communs

Mes recherches menées auprès de personnes engagées dans le djihadisme et dans l’ultradroite montrent que, derrière des antagonismes idéologiques évidents, certains mécanismes sociaux et biographiques peuvent présenter d’étonnantes convergences : désir d’héroïsation, restauration de l’estime de soi ou encore nostalgie d’un passé mythifié. Comparer ces galaxies ne revient pas à les assimiler : leurs doctrines et leurs généalogies diffèrent profondément. La comparaison permet précisément de distinguer ce qui relève de chaque idéologie de mécanismes plus généraux de l’engagement radical.

Une restauration narcissique

L’une des convergences les plus frappantes concerne ce que l’on pourrait appeler les logiques de restauration narcissique. Chez certains individus rencontrés, l’engagement radical vient retravailler des expériences d’humiliation, de déclassement, d’échec ou d’insignifiance. Comme me le confiait l’un d’eux :

« Avant cet engagement chez les identitaires, j’étais discriminé, disqualifié. Avec cet engagement, j’étais devenu un vrai leader, un recruteur de militants dans le monde numérique et j’étais reconnu et respecté dans ces mouvances. »

Un autre expliquait :

« En rejoignant l’EI, je pensais rejoindre un grand projet et avoir un rôle dans l’Histoire. »

Celui qui se percevait comme invisible devient combattant ; celui qui éprouvait un sentiment d’impuissance devient défenseur d’une communauté menacée ; celui qui se vivait comme sans prise sur son existence s’inscrit dans un combat présenté comme historique.

Ces expériences ne conduisent pas mécaniquement à la radicalisation. Mais l’idéologie peut transformer une blessure individuelle en injustice collective, lui donner sens et permettre une forme d’ennoblissement de soi.

Un horizon utopique idéalisé

À cette restauration individuelle répond parfois une restauration imaginaire du collectif. Les univers djihadistes peuvent mobiliser l’image d’un califat unifié, puissant et vertueux ; ceux de l’ultradroite fantasmer une Europe ethniquement homogène, blanche et chrétienne. Saladin, Jérusalem, les Croisades, Charles Martel ou les Templiers deviennent alors des ressources symboliques détachées de leur contexte historique.

L’un des militants d’ultradroite rencontrés au cours de mes recherches s’était ainsi fait tatouer sur le bras « Deus Vult » (« Dieu le veut »), formule associée dans l’imaginaire contemporain à l’appel à la première croisade, signe de la place que peut occuper ce passé réinventé dans la construction identitaire.

La structure temporelle est comparable : le présent est interprété comme décadence, le passé comme grandeur perdue et l’avenir comme restauration. C’est ce que le sociologue Zygmunt Bauman appelait la « rétrotopie » : l’horizon utopique se déplace vers un passé reconstruit et idéalisé.

Ces idéologies n’invitent donc pas simplement à revenir en arrière : elles utilisent le passé pour rendre à nouveau l’avenir désirable. Restauration individuelle et restauration collective peuvent ainsi se renforcer : réparer symboliquement le monde permet aussi, pour certains acteurs, de se réparer eux-mêmes.

Quand les radicalités s’hybrident en ligne

Le numérique a profondément transformé les espaces de socialisation radicale. Les environnements en ligne permettent notamment d’être exposé, parfois successivement, à des contenus issus d’univers complotistes, masculinistes, racistes, néonazis ou accélérationnistes – ces derniers misant sur l’aggravation du chaos et de la violence pour précipiter l’effondrement du système.

Ces circulations et combinaisons entre différents répertoires idéologiques sont parfois décrites par l’expression « salad bar extremism » : certains acteurs puisent dans plusieurs univers, parfois contradictoires, pour construire leur propre vision du monde.

Les trajectoires peuvent ainsi procéder par agrégation : des fragments idéologiques s’accumulent au fil des recommandations algorithmiques, des forums, des messageries privées, des vidéos courtes et des communautés numériques. S’y mêlent humour transgressif, théories du complot, fascination pour les armes, discours masculinistes et même parfois célébration d’auteurs de tueries de masse.

Ces circulations peuvent franchir des frontières idéologiques a priori étanches. Évoquant les vidéos de propagande djihadiste, l’un des militants d’ultradroite que j’ai rencontré reconnaissait ainsi leur pouvoir d’attraction :

« Il faut avouer qu’ils sont très forts au niveau communication » ; « même si tu n’es pas musulman, c’est attirant ».

Pour les professionnels confrontés à ces situations – éducateurs, acteurs du renseignement ou magistrats –, la frontière entre conviction idéologique et provocation n’est pas toujours simple à déterminer.

Colère, humiliations, frustrations affectives ou sexuelles et sentiment de déclassement peuvent également être exposés en ligne, recevoir une validation collective puis être progressivement réinterprétés à travers une grille politique.

Ces dynamiques conduisent à un constat : les intersections entre ultradroite, masculinisme, complotisme et sous-cultures numériques doivent constituer un objet de recherche à part entière.

Prévenir avant le drame

L’histoire récente invite à se méfier des réponses tardives. En matière de radicalisation djihadiste, la France ne commence à structurer une véritable politique publique de prévention qu’à partir de 2014, dans le contexte notamment des départs vers la Syrie et l’Irak.

Les attentats de 2015 provoquent ensuite un changement d’échelle : formation des professionnels, cellules préfectorales de suivi, dispositifs de signalement et de prise en charge, programmes de désengagement, financement de recherches et création de fonctions spécialisées. En 2018, le plan national « Prévenir pour protéger » mobilise ainsi vingt départements ministériels autour de soixante mesures.

Une grande partie des instruments dont nous disposons aujourd’hui a donc été construite alors que la menace était déjà devenue manifeste.

Le précédent djihadiste incite à la prudence. Après les attentats de 1995-1996, une longue accalmie a pu faire croire à l’éloignement durable de la menace. Jusqu’aux crimes de Mohammed Merah en 2012, prélude à la vague d’attentats des années suivantes.

L’absence d’attentats de masse d’ultradroite en France ne signifie pas l’absence de passages à l’acte. Le 31 mai 2025, à Puget-sur-Argens, Hichem Miraoui a été tué et un autre homme blessé dans une attaque raciste et antimusulmane dont s’est saisi le Parquet national antiterroriste. Et seize attentats ou projets d’attentats imputables à l’ultradroite ont été déjoués depuis 2017.

Une menace ne se mesure donc pas uniquement au nombre de morts qu’elle a déjà produits. Elle s’apprécie aussi à travers les projets déjoués, les trajectoires individuelles et les transformations des écosystèmes idéologiques. C’est précisément avant le passage à l’acte que la prévention prend tout son sens.

Des réponses publiques asymétriques

Face au djihadisme, la France dispose désormais d’un ensemble de compétences et de dispositifs spécialisés : référents radicalisation, médiateurs du fait religieux en prison, psychologues et éducateurs spécialisés, quartiers d’évaluation et de prise en charge de la radicalisation, mais aussi programmes individualisés comme le PAIRS. En une décennie, un véritable écosystème de métiers, de savoirs et de pratiques s’est constitué.

La réponse à l’ultradroite violente est moins structurée, notamment en matière de prévention et de désengagement. Cela ne signifie pas que rien n’existe : les services de renseignement et l’administration pénitentiaire accordent désormais une attention accrue à ces profils.

L’un des militants d’ultradroite que j’ai suivi au cours de mes recherches est ainsi sorti de détention après avoir purgé une lourde condamnation sans bénéficier d’un programme spécialisé de désengagement. Son cas pose une question simple : que proposons-nous à une personne qui souhaite prendre ses distances avec ce type d’engagement ?

Il ne s’agit pas de créer une nouvelle bureaucratie, mais de transposer aux autres radicalités les acquis de la lutte contre le djihadisme, en repérant mieux les processus de déclassement et d’humiliation, de restauration personnelle, de socialisation numérique et d’hybridation idéologique.

Prévenir ces trajectoires ne signifie ni surveiller une opinion politique ni criminaliser un électorat. Dans une démocratie, des idées radicales peuvent s’exprimer tant qu’elles demeurent dans le cadre fixé par la loi. La politique publique doit commencer là où apparaissent des discours apologétiques de haine ou des vélléités de passage à la violence.

Nous disposons déjà d’une partie des connaissances, des professionnels et des outils nécessaires. N’attendons pas qu’une tragédie nous contraigne à construire dans l’urgence ce que nous pouvons encore bâtir aujourd’hui.

The Conversation

Elyamine SETTOUL ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Ultradroite violente : ce que dix ans de lutte contre le djihadisme peuvent nous apprendre – https://theconversation.com/ultradroite-violente-ce-que-dix-ans-de-lutte-contre-le-djihadisme-peuvent-nous-apprendre-293153

Après leur saisie, quel sort pour les animaux sauvages victimes de trafic au Canada ?

Source: The Conversation – in French – By Mikaela Gerwing, Wildlife Conservation Biologist and PhD Candidate, Concordia University

En 2022, des fonctionnaires de l’Agence des services frontaliers du Canada et d’Environnement et changement climatique Canada (ECCC) ont intercepté un colis en provenance de la Chine contenant des tortues vivantes qui avaient été déclarées comme étant des blocs de construction pour enfants.

ECCC rapporte que cette interception a mené à la saisie de 63 tortues et 58 œufs de tortue chez un résident de Calgary qui les importait pour les vendre en ligne.

Le zoo de Calgary a gardé deux de ces tortues, et le reste a été envoyé à un sanctuaire de reptiles en Ontario. Quant aux œufs, ils ont été euthanasiés. Le sort des tortues confiées au sanctuaire n’a pas été rendu public, et la loi canadienne n’oblige pas le gouvernement à rendre compte de ce qu’il advient des animaux après leur saisie.

Je suis biologiste spécialisée en conservation de la faune, plus particulièrement en réhabilitation et en réintroduction d’espèces sauvages ayant été maintenues en captivité. Ces animaux sont fréquemment arrachés (souvent de manière violente) à leur habitat naturel, entassés dans de minuscules conteneurs et expédiés aux quatre coins du monde, où ils peuvent devenir des animaux de compagnie « exotiques », être exposés dans des zoos amateurs ou être élevés à des fins de reproduction, ce qui leur cause d’immenses souffrances.

Le trafic d’animaux est une activité lucrative qui fait peu de cas des conséquences écologiques du retrait des espèces de leur habitat naturel ni du bien-être des animaux gardés en captivité.

La loi canadienne sur le commerce des espèces de faune sauvage ne contient aucune disposition relative au bien-être individuel des animaux ni aucune exigence de transparence quant au sort réservé aux animaux après leur saisie par les autorités. Il s’agit là d’une lacune à laquelle les législateurs doivent remédier afin de mieux protéger les espèces sauvages.

Réglementation internationale et canadienne

Le commerce international légal d’espèces sauvages est régi par la Convention sur le commerce international des espèces de faune) et de flore sauvages menacées d’extinction (CITES), un accord international visant à garantir un commerce « légal, durable et traçable ». Le Canada est l’une des 185 parties à la CITES, qui oblige les États membres à adopter et à appliquer de manière adéquate des lois contre le trafic.

Cette loi traite du contrôle du commerce des espèces sauvages et des droits de propriété et indique quelles espèces sauvages peuvent être importées, exportées ou transportées d’une province à l’autre. Elle fait référence aux animaux principalement en termes de biens et en les désignant comme des « spécimens ».

En 1992, le Canada a adopté la Loi sur la protection d’espèces animales ou végétales sauvages et la réglementation de leur commerce international et interprovincial (LPEAVSRCII). Cette loi traite du contrôle du commerce des espèces sauvages et des droits de propriété ; elle fait référence aux animaux principalement en termes de biens et en les désignant comme des « spécimens ».

Appliquée par ECCC, la loi s’appuie sur la Politique de conformité et d’application des lois relatives aux espèces sauvages, selon laquelle le ministère favorise (et semble compter sur) « la participation des organismes spécialisés et actifs qui appuient les mesures d’application de la loi », ce qui inclut « le soin de spécimens vivants ».

En pratique, cela implique de faire appel à des zoos et à des réserves fauniques pour prendre en charge les animaux saisis ou confisqués. La politique d’application de la loi stipule qu’un animal saisi peut être « transporté en lieu sûr où il recevra les soins nécessaires ». Toutefois, elle n’établit aucune norme concernant ces soins ni ce qu’il advient des animaux après leur confiscation.

ECCC semble s’appuyer sur des partenariats avec des zoos et des réserves fauniques, mais aucune exigence d’accréditation pour ces établissements n’est prévue dans la loi ni dans la politique d’application.

En outre, la loi ne contient aucune exigence en matière de transparence quant à ces décisions de placement ou au sort réservé aux animaux.

Mise à jour des lois canadiennes

La LPEAVSRCII était peut-être exhaustive lorsqu’elle a été adoptée en 1992. En 2009, elle a été modifiée afin de renforcer les sanctions et les peines prévues ainsi que et les pouvoirs d’application. Ces modifications sont entrées en vigueur en 2017.

La LPEAVSRCII traite du contrôle du commerce, notamment des importations, des exportations et du transport interprovincial, mais n’aborde pas en détail ce qu’il advient des animaux après leur saisie. Elle ne précise pas non plus dans quelle mesure le bien-être des animaux est (ou n’est pas) pris en compte dans ce processus décisionnel.

Le libellé de la loi est également désuet ; il fait parfois référence aux animaux saisis comme à des « objets », ce qui prive les individus de leur statut d’êtres sensibles et susceptibles de souffrir et les réduit à des biens dont on peut disposer à sa guise.

L’absence d’exigences en matière de transparence dans la loi explique sans doute pourquoi le cas fédéral de saisie le plus récent que j’aie pu trouver où la destination des animaux sauvages a été rendue publique remonte à 2022.


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Après plus de trois décennies, une mise à jour de la LPEAVSRCII s’impose. Bien que la loi prévoie une révision tous les dix ans, les améliorations qui y ont été apportées se sont jusqu’ici limitées aux dispositions relatives aux amendes et aux peines, sans aborder le bien-être des animaux ou la transparence.

La loi devrait être modifiée afin d’inclure des dispositions précises concernant le bien-être des animaux saisis et les exigences minimales d’accréditation pour les établissements qui les accueillent.

Il faut également assurer une plus grande transparence quant au sort réservé aux animaux. En tant qu’État partie à la CITES, le Canada a l’obligation d’adopter des mesures législatives visant à mieux protéger les animaux dont nous avons la charge.

La Conversation Canada

Mikaela Gerwing bénéficie d’un financement du Fonds de recherche du Québec – Nature et technologies ; du programme Public Scholars de l’université Concordia ; de la bourse d’études supérieures Miriam Aaron Roland de l’université Concordia ; du programme Bourses d’études supérieures du Canada (BESC) de niveau M du CRSNG ; du programme MITACS Globalink ; et du programme LEADS CREATE du CRSNG. Elle est affiliée à Planet Madagascar.

– ref. Après leur saisie, quel sort pour les animaux sauvages victimes de trafic au Canada ? – https://theconversation.com/apres-leur-saisie-quel-sort-pour-les-animaux-sauvages-victimes-de-trafic-au-canada-294736

Primer caso de infección humana por el virus Shamonda: ¿a qué nos enfrentamos?

Source: The Conversation – (in Spanish) – By Raúl Rivas González, Catedrático de Microbiología. Miembro de la Sociedad Española de Microbiología, Universidad de Salamanca

nathanmcc/Shutterstock

Las autoridades sanitarias francesas han notificado el primer caso conocido de infección humana por el virus Shamonda en un paciente francés que estaba hospitalizado en los Hospices Civils de Lyon con inmunosupresión severa por un cáncer hematológico en tratamiento. El 23 de septiembre de 2026 inició un cuadro de encefalitis grave, falleciendo dos semanas más tarde.

El virus Shamonda está estrechamente relacionado con otros virus del serogrupo Simbu (Schmallenberg, Akabane, Sathuperi, Aino, Peaton y Shuni), distinguidos por infectar a una amplia gama de huéspedes vertebrados, sobre todo rumiantes. Pueden transmitirse de las madre a las crías durante la gestación, lo que provoca malformaciones graves en los fetos y trastornos mortales. Entre los virus del serogrupo Simbu que infectan a los humanos destaca el virus Oropouche.

Hasta ahora, se consideraba que el virus Shamonda era intransmisible a los humanos. Por lo tanto, este caso constituye la primera sospecha documentada y reportada de ese patógeno en nuestra especie.

La hipótesis actual sostiene que el virus pudo haber sido transmitido por un pequeño insecto llamado jején, del género Culicoides, procedente del este de Francia, donde ya se había registrado circulación del virus en animales durante la primavera-verano de 2026. Las autoridades del Ministerio de Agricultura de Francia y los centros de prevención de enfermedades monitorean en estos momentos la situación con la intención de esclarecer los mecanismos de invasión neurológica en personas vulnerables.

Detectado hace seis décadas en Nigeria

El virus Shamonda fue aislado por primera vez el 20 de mayo de 1965, a partir de ganado vacuno, en la ciudad de Ibadan, en Nigeria. El aislado prototipo fue designado formalmente como Ib An 5550. Décadas más tarde, entre 2015 y 2016, se confirmó la circulación activa del virus en Japón, concretamente en la prefectura de Kagoshima, donde provocó un brote de infecciones intrauterinas y malformaciones congénitas en terneros.

En Sudáfrica, fue identificado el material genético del virus en grupos de jejenes recolectados entre 2012 y 2017, así como en las muestras de cerebro y pulmón de un feto caprino abortado en mayo de 2021. En este mismo país africano, en el año 2025, fueron detectados virus recombinantes Shamonda/Caimito y Shamonda/Sango en insectos, así como un virus recombinante Shamonda/Shuni en un caballo fallecido con sintomatología neurológica grave. Los programas de vigilancia virológica llevados a cabo en 2022 en la isla japonesa de Yonaguni también identificaron una variante del virus Shamonda en bovinos asintomáticos.

Durante el verano de 2026, los veterinarios de Francia, Alemania y Suiza vieron con preocupación cómo varias vacas lecheras sufrían episodios de fiebre aguda, diarrea profusa, decaimiento y una caída drástica en el rendimiento de producción láctea. El virus Shamonda había irrumpido por primera vez en Europa Central. Aquella variante fue bautizada como Shamonda-Europe.

En pocas semanas, la presencia del virus traspasó múltiples fronteras europeas, extendiéndose a explotaciones ganaderas de Bélgica, Países Bajos, Austria, Italia, Eslovenia, España y Reino Unido. De inmediato, se activaron protocolos de vigilancia diagnóstica en los distintos países para dar seguimiento a la transmisión del virus.

En la actualidad se conocen dos tipos de virus Shamonda genéticamente diferenciados circulando en Europa: Shamonda tipo 1, detectado principalmente en Suiza, Francia, sur de Alemania y Austria; y Shamonda tipo 2, detectado en Bélgica, Países Bajos, norte de Alemania y noroeste de Francia.

El impacto en la sanidad animal no es un asunto menor. Además de afectar a adultos, tiene serias consecuencias reproductivas. La infección en animales gestantes desencadena abortos, nacimientos prematuros y malformaciones congénitas graves en terneros, corderos y cabritos. Asimismo, investigaciones en Suiza y Alemania han documentado cuadros neurológicos y encefalitis en caballos. Y puede infectar a alpacas.

Repelentes de jejenes

En la actualidad no existen vacunas comerciales ni tratamientos antivirales aprobados para combatir la infección por Shamonda en animales o en seres humanos. Las estrategias de control priorizan la gestión de vectores mediante la aplicación de repelentes, la instalación de mallas finas en establos, la eliminación de criaderos de dípteros, la programación de transportes de ganado fuera de los horarios de mayor actividad de los insectos y la modificación del calendario de cubriciones con el propósito de evitar que el inicio de la gestación coincida con los meses de máxima densidad de jejenes.

La infección por el virus Shamonda tampoco figura en la lista de enfermedades de la Organización Mundial de Sanidad Animal (OMSA) ni está reconocida como enfermedad emergente, aunque sí se anima a notificar voluntariamente los casos para fomentar la transparencia y ayudar a mejorar la comprensión sobre la epidemiología, la distribución y el impacto del virus.

Cabe recordar que, según los conocimientos actuales sobre este virus, no se ha identificado ningún riesgo para la salud de la población general. De ahí la necesidad de ampliar las investigaciones para determinar si el virus Shamonda causó o contribuyó a la muerte del paciente francés, cómo se infectó y las implicaciones para la salud pública de este hallazgo excepcional.

The Conversation

Raúl Rivas González no recibe salario, ni ejerce labores de consultoría, ni posee acciones, ni recibe financiación de ninguna compañía u organización que pueda obtener beneficio de este artículo, y ha declarado carecer de vínculos relevantes más allá del cargo académico citado.

– ref. Primer caso de infección humana por el virus Shamonda: ¿a qué nos enfrentamos? – https://theconversation.com/primer-caso-de-infeccion-humana-por-el-virus-shamonda-a-que-nos-enfrentamos-295001

Suplemento cultural: la parodia entra en campaña

Source: The Conversation – (in Spanish) – By Claudia Lorenzo Rubiera, Editora de Arte y Humanidades, The Conversation

Everett Collection/Shutterstock

Una versión de este texto se publicó por primera vez en nuestro boletín Suplemento cultural, un resumen quincenal de la actualidad cultural y una selección de los mejores artículos de historia, literatura, cine, arte o música. Si quiere recibirlo, puede suscribirse aquí.


El humor es una cosa seria. En el país de Luis García Berlanga, Rafael Azcona, Gila o Lina Morgan sabemos que mirar la vida con media sonrisa otorga cierto poder. En el país de Donald Trump, un presidente que no aguanta medio chiste, también lo saben.

Es más, incluso sin ser cómicos, todos asumimos que tomarnos algunas cosas a cachondeo, forzar una risa o incluso dejar salir una carcajada en el momento menos oportuno facilita la vida. El sentido del humor es esencial.

Sin embargo, en ocasiones la chanza parece colarse en ámbitos que no necesariamente la piden. La política es uno de ellos. No es lo mismo que desde abajo se utilice la risa como forma de rendirle cuentas a la autoridad que ser testigos de cómo dicha autoridad parodia un relato que debería ser serio.

Y de eso habla precisamente el artículo que abre el Suplemento de hoy. Confieso que entre tanta risita y zasca había perdido la noción del tiempo y ni siquiera recordaba de dónde había salido el apodo “Perro Sanxe”. De su nacimiento y su reapropiación, entre muchas otras cosas, nos habla un texto que deja todavía más patente que, en España, los partidos ya están en precampaña.

El rincón artístico

Pensar en Sigmund Freud mientras contemplamos un cuadro de Dalí no resulta nada extraño. Después de todo, incluso si no lo supiésemos es evidente que la influencia del padre del psicoanálisis permea la obra del catalán. No obstante, es todavía más interesante saber que Dalí –y en general, los surrealistas– no solo bebía los vientos por las reflexiones del austriaco, sino que le rogó a Stefan Zweig que intercediese por él y convenciese a Freud de que se reuniesen en Londres, a donde este se había exiliado antes del estallido de la Segunda Guerra Mundial.

Lo que sucedió en ese encuentro lo relata muy bien Ana Iribas-Rudín en su texto. Y el Museo Thyssen-Bornemisza de Madrid acaba de inaugurar una muestra que tiene esa relación como base.

Precisamente de exposiciones habla también Beatriz Rayón Viña. Como miembro del grupo MediaLab de la Universidad de Oviedo, ha participado en una iniciativa que, a partir de obras de arte realizadas por adolescentes, busca hacer la experiencia artística accesible para todo tipo de espectadores, incluyendo aquellos que no pueden ver lo que está expuesto.

Libros sin librerías

La escritora irlandesa Sally Rooney nunca ha escondido su compromiso con la causa palestina, especialmente desde el inicio de la guerra en Gaza. Que no se echase atrás cuando el gobierno británico declaró que Palestine Action –un grupo de acción colectiva– pasaba a considerarse organización terrorista ha llevado a que, muchos meses después, sus libros dejen de venderse en el Reino Unido.

Si todo suena un poco enrevesado –e irracional– es porque, efectivamente, lo es.

Foucault y los medios

El lenguaje, como hemos visto en muchos artículos, determina cómo vemos la realidad. Pero no solo las palabras que usamos lo consiguen, también quiénes eligen utilizar esas palabras y cómo las enmarcan y contextualizan.

Se acaban de cumplir cien años del nacimiento de Michel Foucault y sus teorías sobre el poder y los medios de comunicación no pueden ser más relevantes. Parte del trabajo de los periodistas es decidir dónde poner el foco. Lo interesante en el mundo en el que nos movemos hoy, como consumidores de noticias, es cuestionarnos si todo lo que está fuera de aquello que leemos, vemos y escuchamos merece también nuestra atención.

Siempre un poco más

Rosalía ha ganado el Premio Nacional de las Músicas Actuales 2026, concedido por el Ministerio de Cultura de España, tras lanzar al mundo su último álbum: Lux. El “agitador folclórico” Rodrigo Cuevas recibió el mismo galardón en 2023. Hay una línea que une la obra de ambos artistas, dos personajes que siempre buscan ir más allá con sus propuestas musicales pero también con sus espectáculos.

Para Juan González-Castelao ejemplifican el triunfo del neokitsh, que reniega del matiz peyorativo del término original para blandir con orgullo el exceso.

Otro premio nacional, en este caso el de Historia de España, ha ido a parar a Miguel Ángel del Arco por su obra La hambruna española: victoria y muerte en la posguerra. Ya hace años, cuando Gloria Román Ruiz y él montaron la exposición itinerante “La hambruna silenciada. El hambre durante la posguerra franquista (1939-1952)”, escribieron un artículo que explicaban los resultados de esta investigación.

Al editarlo en su día no pude evitar acordarme de mis abuelos y de cómo en la despensa de mi infancia siempre había demasiadas botellas de aceite y leche. Hasta muchos años después no entendí a qué se debían.

Premios Princesa de Asturias

Todos los años, en Oviedo, los Premios Princesa de Asturias 2026 reconocen a los mejores de los mejores en lo suyo.

A lo largo de este año hemos publicado artículos sobre algunos de los galardonados, desde Studio Ghibli (Premio de Comunicación y Humanidades) hasta Patti Smith (Premio de las Artes), pasando por el escritor Julian Barnes (Premio de las Letras) y el historiador Timothy Garton Ash (Premio de Ciencias Sociales).

Nunca es mal momento –pero tal vez esta temporada que estamos viviendo sea todavía más adecuada– para recordar a aquellos que trabajan para hacer del mundo un lugar mejor.

The Conversation

– ref. Suplemento cultural: la parodia entra en campaña – https://theconversation.com/suplemento-cultural-la-parodia-entra-en-campana-294786

Ratés, faux sondages, marchés prédictifs : la mauvaise passe des sondeurs américains avant les midterms

Source: The Conversation – France in French (3) – By W. Joseph Campbell, Professor Emeritus of Communication, American University School of Communication

La maire de Los Angeles, Karen Bass, lors de la parade de la Nisei Week, en août 2025. Un faux sondage la donnant largement en tête pour sa réélection a été relayé par son équipe de campagne en août 2026. 399scout/Wikimedia Commons, CC BY-SA, CC BY

L’ESSENTIEL

  • Aux États-Unis, les sondages ont sous-estimé Donald Trump à trois présidentielles de suite et se sont encore trompés aux primaires d’août 2026.

  • Faute de répondants, les instituts doivent redresser leurs données brutes, des choix techniques qui peuvent nettement modifier les résultats.

  • Marchés prédictifs et réponses simulées par l’IA leur disputent désormais la prévision électorale, sans avoir prouvé qu’ils étaient plus fiables.


Le 3 novembre 2026, les Américains renouvelleront l’ensemble de la Chambre des représentants et 35 des 100 sièges du Sénat lors des élections de mi-mandat, les midterms. Les instituts de sondage abordent ce scrutin plombés par des ratés retentissants lors des dernières élections, et concurrencés par des rivaux pleins d’aplomb, bien décidés à redessiner le paysage des prévisions électorales.

Rien ne garantit que les difficultés des sondeurs – et la défiance persistante du public à l’égard de la fiabilité des sondages électoraux – se dissiperont de sitôt.

À vrai dire, les sondeurs n’ont guère eu de motifs de se réjouir depuis près de dix ans, depuis que Donald Trump a déjoué les pronostics fondés sur les sondages pour battre Hillary Clinton à la présidentielle de 2016.

En 2020, les sondeurs ont signé leur pire performance collective depuis 40 ans en surestimant l’ampleur de la victoire de Joe Biden sur Trump. J’analyse cet épisode dans Lost in a Gallup, mon livre consacré aux échecs des sondages (non traduit en français, NdT).

Lors des midterms de 2022, les sondages se sont montrés plus inégaux que brillants. En 2024, les sondeurs ont, dans l’ensemble, sous-estimé le soutien électoral à Trump – pour la troisième élection consécutive. Au point que le magazine The Atlantic a jugé les sondages de 2024 « toujours mauvais, mais plus discrètement ».

Des sondages inventés de toutes pièces

La série de déconvenues des sondeurs s’est prolongée en août 2026, lors de deux primaires démocrates très suivies (les primaires désignent les candidats des partis à l’élection générale, NdT) : celle pour le siège de sénateur du Michigan et celle pour le poste de gouverneur du Wisconsin. Dans les deux cas, les sondages annonçaient des avances de plus de dix points, qui se sont révélées illusoires une fois les bulletins dépouillés. (Dans le Michigan, le progressiste Abdul El-Sayed, donné largement en tête, ne l’a emporté que d’un point environ sur la modérée Haley Stevens ; dans le Wisconsin, la socialiste démocrate Francesca Hong, favorite, s’est inclinée de justesse face à David Crowley, NdT.) Ces résultats ont inspiré des titres comme « Faut-il encore faire confiance aux sondages ? »

Le mois d’août a aussi apporté des révélations sur des résultats de sondages fabriqués dans des scrutins disputés dans le Wisconsin, dans le Nevada et à Los Angeles. Ces faux sondages étaient l’œuvre d’un jeune diplômé de 21 ans, qui diffusait ses résultats inventés sur un site baptisé Median Strategies. Il a affirmé avoir voulu démontrer à quel point de fausses données d’enquête peuvent attirer l’attention.

Les résultats de l’un de ces faux sondages, qui donnait la maire démocrate de Los Angeles, Karen Bass, en tête avec plus de dix points d’avance dans sa course à la réélection, ont été relayés sur les réseaux sociaux par son équipe de campagne. Ils ont aussi fait l’objet d’articles de presse et de reportages télévisés avant que la supercherie ne soit révélée.

Les primaires sont déjà bien assez compliquées pour les sondeurs sans les perturbations qu’entraînent des résultats inventés. La participation y est généralement faible, ce qui complique la tâche des instituts lorsqu’ils tentent d’estimer qui ira effectivement voter.

Parier sur les élections, une vieille pratique

Dans le même temps, les sondeurs subissent la pression des marchés prédictifs comme Kalshi et Polymarket, une plateforme fondée sur les cryptomonnaies, qui permettent tous deux de parier sur l’issue des élections. (Ces plateformes sont illégales en France, où l’Autorité nationale des jeux les assimile à des sites de jeux d’argent non autorisés, NdT.)

Les paris sur les élections américaines ont une longue histoire, quoique méconnue. En 1924, le Wall Street Journal rapportait depuis New York qu’« une demi-douzaine de maisons, ici, font commerce de recevoir et de placer des paris », en relevant qu’une règle empirique s’était imposée : « Quand la cote dépasse deux contre un dans une campagne, le candidat favori est pratiquement certain de l’emporter. »

À partir des années 1930, les paris ont cédé la place, comme outil de prévision électorale, aux techniques de sondage quasi scientifiques (PDF) mises au point par des pionniers des enquêtes d’opinion comme George Gallup et Elmo Roper. Les sondages offraient alors ce que les chercheurs Paul W. Rhode et Koleman S. Strumpf ont appelé « un substitut tout trouvé aux cotes des paris, qui n’était pas exposé aux objections morales visant les jeux d’argent ».

Ces dernières années, à mesure que les difficultés des sondages se sont aggravées, les marchés prédictifs sont sortis de l’ombre pour devenir des acteurs incontournables de la prévision électorale.

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Leur volume de transactions, leur influence politique et leur notoriété ont progressé – tout comme leurs prétentions.

Le fondateur de Polymarket, Shayne Coplan, 28 ans, a qualifié les marchés prédictifs de « chose la plus précise dont dispose l’humanité à l’heure actuelle ». Il a aussi raillé les enquêtes traditionnelles, réalisées auprès de personnes interrogées, en déclarant en 2024 : « Plus personne ne prend les sondages au sérieux. »

Les marchés prédictifs fournissent des probabilités en temps réel, avec une souplesse dont les sondages électoraux sont incapables. Mais la question de savoir s’ils menacent l’existence même des sondages traditionnels reste ouverte.

Le journaliste de données Nate Silver (fondateur du site de prévisions électorales FiveThirtyEight et, depuis juillet 2024, conseiller de Polymarket, NdT) a dit douter que « les marchés prédictifs puissent constituer un bon substitut aux sondages ». Une des raisons de ce scepticisme : les parieurs de ces plateformes s’appuient souvent sur les résultats des sondages préélectoraux et sur les prévisions fondées sur ces sondages, et y réagissent.

Pourtant, les marchés prédictifs n’ont guère semblé dépendre des sondages lors de la présidentielle de 2024. Polymarket et Kalshi ont tous deux prédit la victoire de Trump, alors que les sondages, en moyenne, tendaient à donner une légère avance à la vice-présidente Kamala Harris.

« Faites confiance aux marchés, pas aux sondages », a lancé Coplan sur le réseau social X peu après l’élection. Kalshi, de son côté, a proclamé que ses projections favorables à Trump avaient « montré que les marchés prédictifs peuvent nettement surpasser les sondages et les médias traditionnels ».

La récente primaire démocrate pour le poste de gouverneur du Wisconsin a toutefois été une douche froide pour les marchés prédictifs. Les cotes de Kalshi et de Polymarket donnaient respectivement à Francesca Hong 95 % et 96 % de chances de l’emporter. Elle a perdu, de justesse.

L’épineuse question du redressement

Au-delà de la concurrence des marchés prédictifs, les sondeurs se heurtent au problème tenace des faibles taux de réponse. Beaucoup de gens refusent de répondre aux sollicitations des instituts, ce qui rend presque impossible la constitution d’échantillons représentatifs à partir des seules enquêtes. Les sondeurs sont donc contraints d’appliquer des ajustements statistiques à leurs données brutes, une opération appelée « pondération » ou « redressement ».

Ces ajustements visent à améliorer la précision en alignant les données brutes sur des caractéristiques démographiques ou politiques : niveau d’études, origine ethnique, genre, affiliation partisane déclarée lors de l’inscription sur les listes électorales ou encore vote passé déclaré par les personnes interrogées. Mais les choix de redressement varient d’un institut à l’autre et ne garantissent en rien l’exactitude des résultats.

Josh Clinton, politiste à l’université Vanderbilt, a souligné que même des « choix raisonnables » de redressement peuvent faire nettement varier les résultats d’un sondage.

Autre source de tracas pour les enquêtes d’opinion aujourd’hui : une pratique appelée « silicon sampling » (« échantillon silicium »), dans laquelle des agents d’intelligence artificielle simulent des réponses semblables à celles d’êtres humains.

Le silicon sampling, qui a gagné en visibilité ces derniers mois, est bien plus rapide et nettement moins coûteux que les sondages classiques. Et il a pris pied dans le secteur des enquêtes d’opinion.

L’institut Gallup, pionnier américain des sondages, a ainsi annoncé qu’il « explore le potentiel des réponses simulées » pour déterminer « si les systèmes d’IA et les méthodes émergentes peuvent aider à mieux comprendre comment les humains pensent et se comportent ».

Le silicon sampling inquiète certains tenants des méthodes traditionnelles, que les implications éthiques, entre autres, de la simulation de réponses humaines mettent mal à l’aise.

À lire aussi : Les sondages générés par IA séduisent des instituts, mais peuvent-ils vraiment refléter ce que pensent les gens ?

La présidentielle de 2024 a offert un modeste exemple de silicon sampling en action. Les agents d’IA de la start-up Aaru avaient prédit que Harris remporterait quatre des sept États pivots du pays (les swing states, susceptibles de basculer d’un camp à l’autre et qui décident de l’élection, NdT). Un tel résultat lui aurait assuré suffisamment de grands électeurs pour être élue présidente.

Ces résultats n’étaient cependant pas meilleurs que ceux des sondages traditionnels réalisés dans les États pivots par CNN et le New York Times. Les deux médias donnaient Harris en tête dans quatre États – de quoi l’emporter si le scrutin avait suivi leurs sondages.

Harris a perdu dans les sept États pivots.

The Conversation

W. Joseph Campbell ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Ratés, faux sondages, marchés prédictifs : la mauvaise passe des sondeurs américains avant les midterms – https://theconversation.com/rates-faux-sondages-marches-predictifs-la-mauvaise-passe-des-sondeurs-americains-avant-les-midterms-294959

Les sondages sont des instantanés, pas des prédictions : ce que montre la campagne électorale néo-zélandaise

Source: The Conversation – France in French (3) – By Grant Duncan, Research Associate, Public Policy Institute, University of Auckland, Waipapa Taumata Rau

Le Beehive, l’aile du Parlement néo-zélandais qui abrite les bureaux du gouvernement, à Wellington, en mai 2015. Les Néo-Zélandais renouvelleront leur Parlement le 7 novembre 2026. Michal Klajban/Wikimedia Commons, CC BY

L’ESSENTIEL

  • Chaque sondage n’est qu’une estimation : un écart d’un ou deux points entre deux enquêtes relève du bruit statistique, pas d’un signal.

  • Une participation inattendue peut fausser les sondages, comme en 2020 en Nouvelle-Zélande, quand ils ont sous-estimé les travaillistes et surestimé le Parti national.

  • Les sondages peuvent aussi influencer le vote, au détriment des petits partis menacés par le seuil de 5 % des voix.


Les Néo-Zélandais renouvelleront leur Parlement lors des élections législatives du 7 novembre 2026. À neuf mois du scrutin (cet article a été publié en anglais le 3 février 2026, NdT), que peuvent nous apprendre les sondages d’opinion sur leur issue ? Pas grand-chose, à vrai dire.

Sur la seule foi des sondages, personne n’aurait pu prédire, aussi tôt dans l’année, l’issue des trois derniers scrutins. Les tendances ont évolué au cours des mois suivants, et des événements – au premier rang desquels le Covid, en 2020 – sont venus rebattre les cartes.

Chaque sondage est une photographie de l’opinion publique à un moment déjà passé – et cette photographie est floue, en raison de l’erreur d’échantillonnage, statistiquement inévitable. Un échantillon de 1 000 personnes ne ressemble jamais exactement à l’ensemble du corps électoral, et la proportion d’électeurs « indécis » n’est souvent pas communiquée.

Les instituts de sondage ont tout intérêt à produire des résultats aussi exacts que possible, mais les aléas statistiques sont inévitables. Chaque sondage n’est qu’une estimation. Et un léger écart d’un ou deux points entre deux sondages relève du « bruit », non du « signal ».

C’est en observant les tendances sur un ensemble de sondages que l’on se fait une idée de l’évolution des préférences partisanes. Mais les tendances passées ne permettent pas de prévoir de façon fiable les tendances futures.

Que nous disent les sondages récents ?

Le code de déontologie des sondages politiques de la Research Association New Zealand (RANZ), l’organisation professionnelle des métiers des études et sondages, impose que toute projection du nombre de sièges de chaque parti « précise que les sondages ne prédisent pas – ils mesurent un moment donné ».

J’ajouterais que personne ne peut « mesurer » les opinions avec la précision dont on fait preuve pour mesurer des distances ou des durées. Une opinion n’est pas un objet dans l’espace.

Alors, que peut-on dire de ce que les sondages récents indiquent, plutôt que de ce qu’ils mesurent ?

Ils semblent montrer que si des élections avaient eu lieu récemment, le Parti national, la formation de centre droit du premier ministre Christopher Luxon, aurait recueilli moins de voix de liste – celles qui déterminent la répartition des sièges – qu’aux élections de 2023. Le Parti travailliste (centre gauche), dans l’opposition, aurait peut-être fait mieux que lui, mais aurait été desservi par ses partenaires potentiels de coalition, les Verts (écologistes de gauche) et Te Pāti Māori (le parti de défense des droits des Maoris).

Il est difficile de dire si ce scrutin hypothétique aurait pu conduire à un changement de gouvernement. Les sondages réalisés dans les semaines qui précèdent immédiatement une élection sont en général assez proches des résultats. Mais la participation peut tout bouleverser.

Un échantillon représentatif du corps électoral ne correspond pas forcément, sur le plan démographique, à la population qui se rend effectivement aux urnes.

En 2020, par exemple, une participation d’une ampleur inattendue a conduit les sondages du mois précédant le scrutin à sous-estimer les travaillistes et à surestimer le Parti national.

Les observateurs de la vie politique peuvent néanmoins se servir des sondages comme d’indicateurs de la direction prise. À l’heure où j’écris ces lignes, seul New Zealand First (NZ First), le parti populiste et nationaliste de Winston Peters, membre de la coalition de droite au pouvoir, aurait de quoi se réjouir de ses résultats moyens dans les sondages récents.

NZ First a obtenu des scores de 9 % ou plus, en progression par rapport à son résultat aux dernières élections (6,1 %). La lente remontée des travaillistes au cours de l’année 2025 semble toutefois s’être faite au détriment des deux plus petits partis de gauche.

Les sondages influencent-ils le résultat des élections ?

Les sondages d’opinion peuvent avoir sur le comportement électoral des effets autoréalisateurs ou d’« entraînement » (l’effet bandwagon). Mais aucune théorie de cause à effet ne permet de prédire si cela se produira, ni dans quelle mesure. Ces effets peuvent jouer en sens opposé selon les individus.

Si les sondages donnent un candidat largement en tête, cela peut m’inciter à voter pour lui (pour monter dans le train en marche). Ou bien je peux voter pour un autre candidat (pour soutenir l’outsider). Ou ne pas voter du tout (puisque les jeux sont faits).

Dans un scrutin mixte à finalité proportionnelle (MMP, pour Mixed Member Proportional) comme celui de la Nouvelle-Zélande, où chaque électeur vote à la fois pour un député de circonscription et pour une liste nationale, seuls les partis qui obtiennent 5 % des voix de liste ou remportent au moins une circonscription entrent au Parlement. Un parti crédité de moins de 5 % dans les sondages, et qui a peu de chances de remporter une circonscription, peut se retrouver pris au piège d’une prophétie autoréalisatrice.

Ne voulant pas « gâcher » leur voix en la donnant à ce parti, les électeurs peuvent en choisir un autre – ce qui complique encore la tâche de ce parti.

Les électeurs se demandent aussi : qui gouvernera avec qui ? Ils peuvent se dire que voter pour un parti revient en fait à aider un autre parti à entrer au gouvernement – ce qui peut leur sembler souhaitable ou non.

Parce que les sondages risquent de guider l’opinion publique plutôt que de la suivre, la Nouvelle-Zélande interdit leur publication le jour même du scrutin, mais pas pendant les deux semaines de vote anticipé. (En France, la loi interdit la publication et le commentaire de tout sondage électoral la veille et le jour du scrutin, NdT.)

Les périodes d’interdiction sont pourtant courantes en Europe et en Amérique latine, et peuvent durer jusqu’à deux semaines, comme en Italie.

Il existe aussi un risque qu’un acteur peu scrupuleux publie un faux résultat de sondage pour infléchir les choix des électeurs ou les dissuader de voter. C’est l’une des raisons pour lesquelles la profession s’est dotée d’un code de conduite (dont elle assure elle-même le respect).

Tendances passées ou résultats futurs ?

Dans une société libre, l’État ne devrait toutefois pas interdire aux instituts de réaliser des sondages, ni aux médias d’en publier les résultats.

Les sondages peuvent informer les électeurs et jouer un rôle utile dans le processus démocratique. Ils offrent aussi aux partis, entre deux élections, un retour sur leur action (ou sur la façon dont elle est perçue).

Mais ils peuvent desservir le débat lorsque les médias les présentent de manière sensationnaliste ou partiale.

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Il faudrait laisser les électeurs se faire leur propre idée du candidat ou du parti qui les représente le mieux, plutôt que de les amener à voir l’élection comme une compétition racontée à coups de « qui monte, qui descend ».

En définitive, il faut lire les sondages – et les médias – d’un œil critique, sans rien prendre pour argent comptant. Il est toujours utile de vérifier, par exemple, qui a réalisé l’enquête, qui l’a commandée et selon quelle méthode. (En France, ces informations doivent obligatoirement accompagner la première publication d’un sondage, NdT.)

Surtout, n’oublions pas que les sondages d’opinion ne font qu’indiquer des tendances passées ; ils ne prédisent pas les résultats à venir.

The Conversation

Grant Duncan ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Les sondages sont des instantanés, pas des prédictions : ce que montre la campagne électorale néo-zélandaise – https://theconversation.com/les-sondages-sont-des-instantanes-pas-des-predictions-ce-que-montre-la-campagne-electorale-neo-zelandaise-294960

Pourquoi la multiplication des sondages nuit à l’information des électeurs : les leçons du cas australien

Source: The Conversation – France in French (3) – By Daniel Casey, Lecturer, Politics and International Relations, Australian Catholic University

Le Parlement australien, à Canberra. Depuis les élections fédérales de 2025, quelque 140 sondages ont été publiés, soit environ deux par semaine. Thennicke/Wikimedia Commons, CC BY

L’ESSENTIEL

  • Quelque 140 sondages ont été publiés en Australie depuis les élections fédérales de 2025, soit environ deux par semaine.

  • Selon une méta-analyse de 32 études, la couverture « hippique » des sondages accroît le cynisme envers les responsables politiques et les médias.

  • Des « répondants » créés par l’IA, capables de se faire passer pour des humains, pourraient demain fausser les sondages à bas coût.


En Australie, les sondages d’intentions de vote se succèdent à un rythme soutenu. Selon le Newspoll, l’enquête de référence publiée par le quotidien The Australian le 9 août 2026, les travaillistes, au pouvoir, et One Nation, le parti populiste et anti-immigration de Pauline Hanson, sont désormais à égalité, à 29 %, tous deux en recul d’un point. La Coalition, l’alliance de droite qui réunit libéraux et nationaux, perd elle aussi un point et tombe à 18 %. Comme tous les autres, ce sondage a été largement repris, par le média qui l’a commandé comme par ses concurrents.

Pourtant, la dernière élection fédérale remonte à un peu plus d’un an, et la prochaine n’aura lieu que dans deux ans. Dans ce contexte, et compte tenu de la manière dont la récente progression de One Nation dans les sondages, en particulier, a façonné le débat politique, avons-nous trop de sondages ?

La voix du peuple

« Vox populi, vox Dei » : c’est l’idée – qui donna son titre à un célèbre pamphlet anglais de 1709 – selon laquelle la voix du peuple est la voix de Dieu. Dès lors, les sondages d’opinion – qui mesurent avec précision, de façon scientifique et systématique, la voix du peuple – ne sont-ils pas, à l’évidence, l’un des outils les plus importants de la démocratie ? Ou bien les sondages d’intentions de vote ne sont-ils qu’une mesure superficielle de l’opinion publique – sujette au bruit statistique, et qui nous apprend peu de choses sur les raisons pour lesquelles l’opinion évolue, ou sur ce que les responsables politiques devraient faire ? L’obsession des derniers sondages nous détourne-t-elle des véritables enjeux et des problèmes de long terme auxquels l’Australie est confrontée ?

Selon William Bowe (alias The Poll Bludger), spécialiste reconnu du suivi des sondages, environ 12 sondages ont été publiés en juillet 2026 – soit à peu près trois par semaine. Depuis l’élection de 2025, nous en avons eu environ 140, réalisés par dix instituts différents – soit à peu près deux par semaine.

Si vous avez l’impression que ce n’était pas le cas auparavant, eh bien, vous avez à moitié raison. S’il est difficile de recenser précisément le nombre de sondages d’opinion publiés, l’Australie n’a compté, jusqu’au début des années 1970, qu’un seul grand institut de sondage, Roy Morgan Research, qui réalisait des enquêtes pour The Bulletin.

Selon la base de données des sondages d’opinion de la Bibliothèque du Parlement australien, on comptait dans les années 1990 environ 38 sondages par an – moins d’un par semaine. Ce chiffre a doublé dans les années 2000, avant de bondir à environ 130 par an entre 2010 et 2016.

Cette période a coïncidé avec celle où l’Australie faisait figure de « capitale des putschs du monde démocratique » – plusieurs putschs internes ayant renversé les dirigeants des deux grands partis. Après un recul pendant deux cycles électoraux, nous étions revenus, lors du cycle électoral 2022-2025, à la moyenne actuelle d’environ deux sondages par semaine.

Cette croissance se retrouve ailleurs. Au Royaume-Uni, entre 1992 et 2005, on comptait environ 1,5 sondage d’opinion par semaine. Depuis, ce chiffre a plus que triplé : on en compte environ cinq par semaine depuis les législatives de 2024.

Quel effet sur le débat politique ?

Il ne s’agit toutefois pas simplement d’une question de volume : ce qui compte, c’est ce qu’il advient de tous ces sondages une fois qu’ils atteignent le public. Que dit donc la recherche des effets de toute cette couverture « hippique », qui raconte la politique comme une course de chevaux ?

L’espace consacré à l’actualité politique étant limité, la multiplication de ce type de journalisme se fait presque certainement au détriment du traitement des questions de fond.

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Une étude américaine a montré que seulement 10 % de la couverture médiatique de l’élection présidentielle de 2016 portait sur les enjeux de fond. Tout le reste relevait du journalisme « hippique ». Expliquer les subtilités de l’imposition des trusts et des plus-values – plutôt que de rendre compte de l’effet de ces annonces sur l’opinion publique – est difficile, chronophage, gourmand en ressources, et a peu de chances d’attirer les regards et les clics sur les réseaux sociaux.

Quel effet cette couverture façon course de chevaux a-t-elle sur le public ? Le détourne-t-elle de la politique, le rendant encore plus cynique à l’égard de responsables politiques qui semblent entièrement guidés par les sondages ? L’hypothèse est que cela accroît l’aliénation politique, avec des conséquences négatives pour la démocratie. D’autres ont avancé que ce type de couverture est accessible et favorise l’engagement civique.

Malheureusement, les recherches australiennes sur le sujet sont limitées. Cependant, les travaux menés aux États-Unis et dans une demi-douzaine de pays européens semblent tous aller dans le même sens. Une méta-analyse de 32 études réalisée par Alon Zoizner a montré que la couverture stratégique, qui privilégie la course entre les partis, accroît le cynisme à l’égard des responsables politiques comme des médias qui les couvrent, et dégrade le jugement que porte le public sur la crédibilité de l’information elle-même.

Des résultats similaires ont été observés en Suède, tandis qu’une étude danoise a montré que les journalistes rapportent couramment de faibles variations des sondages, statistiquement non significatives, comme s’il s’agissait de changements réels et substantiels. On fabrique ainsi une impression de mouvement et un intérêt journalistique à partir de pur bruit statistique.

Au total, la multiplication de ce traitement centré sur la course entraîne une méfiance accrue envers les responsables politiques et les médias, ainsi qu’un électorat mal informé – un électorat que l’on nourrit de variations des sondages qui, statistiquement, n’existent souvent pas du tout.

Les journalistes ne sont pas les seuls responsables. Les rédactions se sont considérablement dégarnies, des milliers de postes de journalistes ayant disparu, ce qui a entraîné un appauvrissement de l’expertise sur les dossiers et une diminution du nombre de reporters disposant des bases nécessaires pour interroger une série de chiffres plutôt que de simplement les relayer.

Au-delà des coupes dans les rédactions, toute une série de mutations structurelles du secteur des médias récompensent l’immédiateté et les titres « pièges à clics ». Dans ces conditions, il est plus facile de se saisir du dernier sondage d’opinion clés en main ou d’un communiqué de presse que de commander un reportage original ou de passer une semaine à éplucher les détails d’une mesure fiscale.

Il existe toutefois des mesures concrètes qui pourraient être prises. Les journalistes et les rédacteurs en chef pourraient choisir d’accorder moins de place aux sondages d’opinion et d’en améliorer le traitement. Si l’Australian Press Council (le conseil de la presse australien) dispose de lignes directrices sur le traitement des sondages d’opinion, la couverture médiatique reste souvent en deçà de ces normes et peut être sérieusement trompeuse. Des données montrent également que former les journalistes à mieux dialoguer avec les communautés qu’ils couvrent peut réduire la place accordée à la course électorale.

Les responsables politiques rejettent ou adoptent les sondages selon ce qui les arrange – l’ancien premier ministre Malcolm Turnbull s’est appuyé sur des sondages défavorables pour justifier de défier son prédécesseur Tony Abbott, avant de regretter de les avoir invoqués lorsque ses propres chiffres se sont dégradés.

Mon analyse des lettres d’information des parlementaires montre plus largement le même réflexe : les sondages sont couramment brandis comme preuve d’une dynamique, ou agités comme un épouvantail pour mobiliser les sympathisants. « Les derniers sondages indiquent que si des élections avaient lieu aujourd’hui, Peter Dutton l’emporterait », avertissait Katy Gallagher en s’adressant à ses sympathisants, en février 2025.

Si vous trouvez que c’est déjà grave…

Alors, y a-t-il trop de sondages ? Probablement – mais le volume, à lui seul, n’est pas vraiment le coupable. Le problème, c’est le volume associé à la manière dont les sondages sont interprétés, et à la facilité avec laquelle les responsables politiques en font une arme, que ce soit en brandissant les chiffres ou en les balayant de façon théâtrale. Aucune de ces deux attitudes ne porte réellement sur les sondages eux-mêmes ; toutes deux sont des mises en scène destinées à un public que la surabondance même des sondages a rendu possible.

Et cette surabondance risque de s’aggraver avant de s’atténuer. Des chercheurs ont déjà conçu des « répondants » créés par intelligence artificielle (IA) suffisamment performants pour se faire passer pour des humains dans une enquête – des électeurs synthétiques dont le sondage coûte quelques centimes plutôt que quelques dollars, et qui peuvent être paramétrés pour produire n’importe quel résultat voulu par leur opérateur.

Aujourd’hui, le problème tient à des sondages coûteux, sujets au bruit statistique et parfois bâclés ; demain, il pourrait tenir à des sondages bon marché, invisibles et fabriqués sur mesure. Le déluge actuel de sondages pourrait bien finir par faire figure de bon vieux temps.

The Conversation

Daniel Casey ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Pourquoi la multiplication des sondages nuit à l’information des électeurs : les leçons du cas australien – https://theconversation.com/pourquoi-la-multiplication-des-sondages-nuit-a-linformation-des-electeurs-les-lecons-du-cas-australien-294961

Sénégal : une étude montre comment la sécurité foncière conditionne l’efficacité du crédit agricole

Source: The Conversation – in French – By Babacar Ndiaye, enseigant-chercheur, Université Amadou Mahtar MBOW de Dakar

Au Sénégal, améliorer la production locale de riz ne dépend pas seulement de la disponibilité de semences performantes. Pour les petits producteurs, l’accès au crédit et la sécurité des droits fonciers peuvent aussi déterminer la capacité à adopter des variétés améliorées.

En tant que chercheurs, nous étudions l’économie appliquée et le développement agricole, notamment les liens entre financement, sécurité foncière et adoption des innovations par les producteurs.

Notre récente étude montre que le crédit ne favorise pas systématiquement l’adoption des variétés améliorées. Ses effets varient selon que les agriculteurs disposent ou non de droits fonciers sécurisés. Ce constat souligne l’importance de penser ensemble financement agricole et réforme foncière.

La sécurité foncière désigne la stabilité et la garantie des droits d’usage de la terre. Elle renforce la confiance des producteurs dans les investissements agricoles à long terme.

À l’inverse, l’insécurité foncière se caractérise par la précarité des droits sur les parcelles, notamment dans le cadre des régimes fonciers coutumiers, et peut décourager les investissements durables dans les exploitations.

Pertinence de l’étude

Dans notre étude, nous avons examiné le rôle de l’accès au crédit dans l’adoption de variétés de riz améliorées et certifiées au Sénégal, en mettant l’accent sur la manière dont la sécurité foncière conditionne cette relation.

Le riz représente près des deux tiers des importations céréalières du pays, et la production domestique reste limitée par la prédominance de petites exploitations (souvent inférieures à un hectare), l’accès restreint au crédit et l’insécurité foncière.




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Nous utilisons des données secondaires issues de l’Enquête agricole annuelle 2021/2022 réalisée par la Direction de l’analyse, de la prévision et des statistiques agricoles (DAPSA) du ministère de l’Agriculture. L’échantillon retenu porte spécifiquement sur la production de riz et comprend 644 ménages agricoles.

Les variables clés incluent l’accès au crédit (binaire), la sécurité foncière (présence ou non d’un titre formel), la superficie cultivée, la taille du ménage, le niveau d’éducation, le statut matrimonial, l’accès aux subventions, ainsi que des caractéristiques démographiques.

La méthodologie repose sur un modèle à double seuil (double-hurdle). Celui-ci permet d’analyser l’adoption d’une innovation en deux étapes distinctes : d’abord, la décision du producteur de l’adopter ou non (la marge extensive) ; ensuite, le degré d’utilisation de cette innovation par les producteurs qui l’ont adoptée, mesuré ici par la proportion des terres consacrées aux variétés améliorées (la marge intensive).

Nous estimons le modèle sur l’ensemble de l’échantillon, puis séparément pour les ménages bénéficiant d’une tenure sécurisée et ceux dont la tenure ne l’est pas. Un ménage est considéré comme bénéficiant d’une tenure sécurisée lorsque le producteur dispose de droits fonciers stables, clairement définis et protégés à long terme sur sa parcelle.




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À l’inverse, un ménage est considéré comme étant en tenure non sécurisée lorsque ses droits d’accès à la terre sont précaires, informels ou contestables. Cette distinction permet de mettre en évidence les effets différenciés de l’accès au crédit selon le niveau de sécurité foncière. Des tests de diagnostic, notamment le test de Wald de séparabilité et les facteurs d’inflation de la variance (VIF), confortent le choix

Les principaux résultats montrent qu’en moyenne, sur l’ensemble de l’échantillon, sans distinction selon le niveau de sécurité foncière, l’accès au crédit n’a pas d’effet statistiquement significatif sur l’adoption des variétés améliorées. Il n’influence ni la décision des agriculteurs de les adopter ni la part des terres qu’ils leur consacrent. C’est en distinguant les ménages selon leur niveau de sécurité foncière que l’effet du crédit apparaît.

Ce résultat global masque toutefois des différences marquées selon le statut foncier. Chez les ménages bénéficiant d’une tenure sécurisée, l’accès au crédit est positivement et significativement associé tant à la décision d’adopter les variétés améliorées qu’à la part des terres qui leur est consacrée.

En revanche, chez les ménages en situation d’insécurité foncière, l’accès au crédit est négativement associé à la décision d’adopter des variétés améliorées, tandis que son effet sur la part des terres qui leur est consacrée n’est pas statistiquement significatif. Autrement dit, même si un agriculteur incertain de pouvoir conserver sa parcelle décide d’investir dans ces semences, il peut hésiter à leur consacrer une grande partie de ses terres.

Face au risque de perdre sa parcelle, l’agriculteur peut préférer consacrer une très petite superficie aux variétés améliorées afin de limiter ses pertes matérielles et financières. C’est ce que nous appelons un mécanisme de substitution sous contrainte.

Les tests de robustesse indiquent par ailleurs que ces associations conditionnelles résistent aux biais potentiellement liés aux variables non observées.




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Le crédit ne suffit pas à favoriser l’adoption des variétés améliorées

L’absence d’effet moyen positif du crédit s’explique notamment par le rôle de la sécurité foncière. Dans le contexte sénégalais, de nombreux agriculteurs sont confrontés au rationnement du crédit : les banques et les institutions financières leur refusent des prêts ou leur accordent des montants inférieurs à leurs besoins. Environ 61 % des ménages seraient concernés, tandis que seule une faible proportion du crédit provient d’institutions financières formelles.

La terre ne peut souvent pas servir de garantie en raison de l’insécurité foncière, de la prévalence de droits coutumiers peu reconnus formellement, et des restrictions sur les transactions foncières.

Pour les ménages en tenure sécurisée, le crédit fonctionne comme un levier de liquidité : il permet de surmonter le coût initial d’acquisition des semences améliorées, dans un horizon d’investissement suffisamment long grâce à la possibilité de garantir la terre.

Ce résultat positif rejoint les conclusions d’autres études ont déjà prouvé : pour que le crédit fonctionne et soit efficace, il faut s’adresser à des agriculteurs qui ont des terres sécurisées ou du matériel, mais qui manquent simplement de financement pour démarrer la saison.

Chez les ménages dont la terre n’est pas sécurisée, trois mécanismes non exclusifs expliquent l’association négative.

Premièrement, une sélection et une réallocation : les prêteurs peuvent cibler ces ménages pour des besoins de liquidité de court terme (remboursement de dettes informelles, lissage de consommation) plutôt que pour l’investissement technologique ; le crédit reçu est alors détourné.

Deuxièmement, des arbitrages de choix de cultures sous contrainte foncière : sur des parcelles limitées ou faisant l’objet de litige, le coût d’opportunité d’allouer de la terre à des variétés améliorées (incertitude de rendement, investissement initial) est élevé ; le crédit peut faciliter le maintien d’un portefeuille de cultures traditionnelles moins risquées.

Troisièmement, quand un agriculteur n’est pas sûr de garder sa terre, le fait de s’endetter devient une stratégie à risque. S’il emprunte pour tester une nouvelle technique agricole et que la récolte ne soit pas rentable (ou qu’on lui prenne son champ), il se retrouve ruiné et accablé de dettes. Pour éviter cette situation, il préfère jouer la sécurité en refusant de changer ses vieilles habitudes.

Ces mécanismes entretiennent un cercle vicieux : l’insécurité foncière réduit la possibilité d’utiliser la terre comme garantie, ce qui limite l’accès au crédit formel et freine l’adoption des variétés améliorées. Le recours à des crédits informels coûteux peut alors accentuer ces difficultés.

En somme, le crédit n’est pas un instrument neutre ni systématiquement favorable à l’adoption : son effet dépend de la possibilité d’utiliser la terre comme garantie et de la sécurité des droits fonciers, qui influencent l’horizon d’investissement et la tolérance au risque. Considérer la sécurité foncière comme une simple variable de contrôle revient à négliger cette interaction fondamentale.

Principales recommandations

En définitive, l’étude montre que la sécurité foncière joue un rôle déterminant dans la relation entre le financement agricole et l’adoption des innovations technologiques. Elle contribue à la littérature sur les systèmes d’innovation agricole en Afrique de l’Ouest en soulignant que l’inclusion financière ne se traduit pas nécessairement par une innovation inclusive lorsque les droits fonciers ne sont pas suffisamment sécurisés.

Ces enseignements sont particulièrement pertinents pour l’élaboration de politiques visant à atteindre l’autosuffisance rizicole et à renforcer les capacités des petits exploitants dans les économies en développement.

Nos résultats nous conduisent à recommander une approche intégrée associant les politiques de crédit à la réforme foncière, plutôt que des interventions isolées. Améliorer uniquement l’accès au crédit, sans sécuriser les droits fonciers, risque de ne pas favoriser l’adoption des variétés améliorées chez les ménages les plus vulnérables.

À l’inverse, les réformes foncières qui renforcent la reconnaissance officielle des droits ou réduisent les conflits fonciers peuvent accroître la valeur de la terre comme garantie et améliorer l’efficacité du crédit pour financer l’adoption de nouvelles technologies agricoles.

Plus largement, l’étude plaide en faveur de politiques intégrées qui s’attaquent simultanément aux défaillances des marchés du crédit, du foncier et des technologies.

The Conversation

Babacar Ndiaye does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

– ref. Sénégal : une étude montre comment la sécurité foncière conditionne l’efficacité du crédit agricole – https://theconversation.com/senegal-une-etude-montre-comment-la-securite-fonciere-conditionne-lefficacite-du-credit-agricole-294369

Fender veut protéger la Stratocaster : la guerre des copies de guitares est lancée

Source: The Conversation – France (in French) – By Nicolas Jean, Professeur d’économie, IÉSEG School of Management


L’ESSENTIEL

  • Le géant de la guitare électrique Fender a mis en demeure ses concurrents afin qu’ils cessent d’imiter la silhouette de la fameuse Stratocaster.

  • Cette offensive illustre la diversité des moyens mis en œuvre par les acteurs monopolistiques pour rester maîtres de leur secteur.

  • L’exemple de Fender met en lumière le dilemme des marques patrimoniales : vaut-il mieux protéger la propriété intellectuelle d’un produit ou favoriser son universalité ?


En mai 2026, le monde de la guitare électrique s’est embrasé. Fender Musical Instruments Corporation, le géant américain dont le chiffre d’affaires avoisine les 900 millions de dollars – environ 803 millions d’euros – a envoyé une vague de lettres de mise en demeure à de nombreux fabricants de guitare à travers le monde.

Leur ordre : cesser immédiatement la production de tout instrument inspiré de la silhouette de la célèbre Stratocaster, instrument pionnier du monde de la guitare électrique créé en 1954 par Leo Fender, sous peine de sanctions pouvant atteindre 250 000 euros par infraction.

La Stratocaster, une œuvre d’art protégée

Cette offensive fait suite à un jugement du tribunal régional de Düsseldorf en Allemagne, rendu en mars 2026, qui a reconnu la silhouette de la Stratocaster comme une « œuvre d’art appliqué », protégeable au titre du droit d’auteur européen.

Le jugement visait initialement un contrefacteur low cost chinois. Fender a rapidement élargi le spectre de ses cibles en visant de nombreux producteurs, du luthier local aux grandes marques, comme le fabricant états-unien haut de gamme PRS (Paul Reed Smith) Guitars et son modèle Silver Sky, guitare signature de John Mayer, célèbre artiste qui travaillait auparavant avec… Fender.

En France, la polémique a rapidement embrasé les réseaux sociaux, portée par plusieurs influenceurs de la communauté de la guitare. Julien Bitoun, NeoGeoFanatic, Gaël Liger, Romain Morlot ont, entre autres, critiqué la stratégie du géant américain.

Derrière cette action en justice se cachent des enjeux stratégiques profonds : la défense de barrières à l’entrée, la capture de rentes de monopole et la gestion du paradoxe inhérent aux marques patrimoniales.

Fender, champion d’un marché sous tension

Pour mieux comprendre cette offensive, il faut d’abord en saisir les enjeux économiques. Le marché mondial de la guitare électrique pèse environ 6,1 milliards de dollars (5,4 milliards d’euros) en 2026.

Fender, qui détient 16,2 % de part du marché mondial de la guitare et emploie plus de 2 000 personnes, domine le secteur au côté de Gibson. Les deux marques concentrent à elles seules environ 29 % du marché.

Le dynamisme du marché reste modéré, avec un taux de croissance annuel d’environ 6,5 % au niveau mondial. La défense de la propriété intellectuelle devient ainsi un levier stratégique pour protéger des marges sous pression.

Application de la théorie des « barrières à l’entrée »

Fender est détenu par Servco Pacific, un conglomérat familial basé à Hawaï aux États-Unis. Comme toute entreprise, Fender subit une pression actionnariale croissante pour valoriser son portefeuille d’actifs intangibles, notamment sa propriété intellectuelle. L’action de Fender pour protéger juridiquement le design de la Stratocaster devient une stratégie de création de valeur.

La théorie économique des « barrières à l’entrée », développée par l’économiste Joe Bain dans les années 1950 puis affinée par Michael Porter éclaire cette stratégie. Joe Bain distinguait trois types de barrières :

  • les économies d’échelle : Fender les possède ;

  • la différenciation des produits : Fender la cultive ;

  • les avantages absolus de coûts : Fender les maîtrise.




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Fender ajoute une quatrième barrière, juridique. En transformant la forme de la Stratocaster en propriété intellectuelle protégée, l’entreprise crée un obstacle légal que nul concurrent ne peut franchir, du moins en Europe, pour le moment.

Un standard industriel : enracinement et « lock-in »

La Stratocaster n’est pas qu’un produit ; c’est un standard industriel. En économie, selon les chercheurs Pascal Corbel, Sophie Reboud et Frank-Mahé Lentz, un standard désigne une spécification technique qui s’impose progressivement dans un secteur, créant une convergence autour d’une norme commune.

La Stratocaster a progressivement imposé sa silhouette comme le standard de la guitare électrique. Des décennies de musique rock, blues et pop ont consolidé ce statut. Les musiciens connaissent sa maniabilité, les fabricants savent la reproduire et l’écosystème s’est construit autour d’elle.




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Cet enracinement crée un phénomène appelé lock-in. C’est-à-dire que le coût pour changer de fournisseur devient prohibitif. Par exemple, un musicien qui a investi dans des pédales d’effets, des pièces détachées et des années de pratique sur une Stratocaster ne peut pas facilement basculer vers un autre modèle, fût-il supérieur techniquement.

Ce phénomène de standard est renforcé par ce que les économistes appellent les « externalités de réseau » : la valeur d’un standard augmente avec le nombre de ses utilisateurs. Plus il y a de guitaristes utilisant ce standard, plus l’écosystème est riche – accessoires, tutoriels, pièces de rechange ou culture musicale partagée –, ce qui renforce l’attractivité du standard pour les nouveaux entrants. Paradoxalement, c’est cette universalité qui rend le standard si puissant, et si tentant à verrouiller pour celui qui le contrôle.

Et la rente de monopole fut

En s’appropriant juridiquement la Stratocaster, Fender espère transformer un standard ouvert en source de rente captive. Seul Fender pourrait fabriquer légalement une guitare de forme « Strat », ce qui lui permettrait de pratiquer des prix plus élevés sans crainte concurrentielle.

L’entreprise crée alors ce que l’on appelle une « rente de monopole ». Elle tire de sa position dominante un profit plus élevé que ce qu’elle obtiendrait en concurrence parfaite. Mais cette stratégie comporte un risque majeur : étouffer l’innovation et l’écosystème qui ont précisément créé la valeur du standard.

Universalité contre exclusivité

Fender est confronté au paradoxe classique des entreprises historiques. La force d’une marque patrimoniale réside dans son universalité. La Stratocaster est ainsi devenue un symbole culturel, au même titre que le Coca-Cola ou la Ferrari. Mais cette universalité rend impossible toute appropriation exclusive. Plus une marque est universelle, moins elle peut être exclusive, et vice versa.

Le risque de backlash est d’autant plus élevé que la communauté musicale est attachée aux valeurs d’authenticité et de liberté créative. Des valeurs que Fender a lui-même cultivées pendant des décennies en présentant la Stratocaster comme « la guitare la plus copiée au monde ».

Cette contradiction entre le discours marketing passé et les actions juridiques présentes génère ce que les théoriciens du marketing appellent un « coût de réputation ». Chaque lettre de mise en demeure envoyée à un petit luthier ou à un fabricant artisanal renforce l’image d’une entreprise devenue prédatrice, éloignée de ses racines contre-culturelles.

Affaiblir le marché de la guitare

L’industrie de la guitare électrique illustre de manière frappante la tension entre deux stratégies concurrentes dans un marché monopolistique : innover pour se différencier ou imiter les succès concurrents en proposant des variantes à prix inférieur.




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Fender cherche à éliminer la stratégie d’imitation, mais prend alors le risque de réduire la diversité de l’écosystème. Les petits fabricants et luthiers qui proposaient des guitares de type Strat – avec leurs propres innovations en termes de micros, de matériaux, de finitions – risquent de disparaître, remplacés par un duopole Fender-Gibson.

Cette réduction de la diversité peut paradoxalement affaiblir l’écosystème global en réduisant le dynamisme du marché par une baisse des innovations. Les consommateurs peuvent également sortir perdants à la fois quantitativement par une hausse des prix et qualitativement par une baisse de la diversité.

Jusqu’où peut-on s’approprier un standard ?

L’affaire Fender illustre de manière saisissante les tensions croissantes entre stratégie de propriété intellectuelle, logique actionnariale et attentes d’une communauté de consommateurs passionnés. Elle pose une question fondamentale en économie industrielle : jusqu’où une entreprise peut-elle légitimement s’approprier un standard qu’elle a contribué à créer, mais que le marché a collectivement adopté et transformé en bien commun ?

Les exemples concrets sont nombreux et parfois cocasses : Adidas et ses trois bandes, Nestlé et la forme du KitKat ou même Harley-Davidson qui a essayé de déposer le son de son moteur V-Twin comme marque sonore.

The Conversation

Nicolas Jean ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Fender veut protéger la Stratocaster : la guerre des copies de guitares est lancée – https://theconversation.com/fender-veut-proteger-la-stratocaster-la-guerre-des-copies-de-guitares-est-lancee-287706

Études, emploi, retraite : pourquoi les frontières s’estompent

Source: The Conversation – in French – By Pierre Tircher, Associate professor, Université de Montréal

De plus en plus, les frontières se brouillent entre les périodes de la vie consacrées aux études, à l’emploi et à la retraite. Cela soulève des enjeux : comment souhaitons-nous organiser ces différentes étapes dans notre société ? Et quelle place l’emploi doit-il occuper dans nos vies ?


Depuis le début des années 2000, la frontière qui existait entre les études, l’emploi et la retraite ne cesse de s’estomper. Derrière des mesures aussi diverses que l’encadrement du travail des adolescents, les crédits d’impôt destinés aux travailleurs expérimentés ou certaines réformes des retraites, une même tendance se dessine : la volonté d’accroître la participation au marché du travail tout au long de la vie.

Quel rôle jouent nos politiques publiques dans cette tendance ? Et quelles orientations souhaitons-nous à cet égard dans notre société ?

Dans une publication que j’ai cosignée récemment sur la réponse du Québec et du Canada au défi du vieillissement de la population, on observait que plusieurs réformes, depuis le début des années 2000, se sont employées à modifier la manière dont se font les transitions entre la jeunesse, l’âge adulte et la retraite, en favorisant la participation au marché de l’emploi tout au long de l’existence.

À titre d’exemples, le Québec a réglementé le travail des enfants, mis en place des politiques ciblant les jeunes, tout en multipliant les mesures destinées à retenir les travailleurs expérimentés sur le marché du travail.

À première vue, ces politiques semblent n’avoir aucun lien entre elles. Pourtant, lorsqu’on les replace dans une perspective historique plus large, elles peuvent être interprétées comme un mouvement de redéfinition des frontières qui séparent traditionnellement les grandes étapes du parcours de vie.




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Régentés par la « police des âges »

Les sociétés occidentales se sont historiquement structurées autour d’un modèle ternaire du parcours de vie où chacune des trois étapes est en principe consacrée à une activité. Ainsi, l’enfance est principalement consacrée à la formation, l’âge adulte au travail rémunéré et la vieillesse à la retraite.

Dans leur ouvrage « Âge et politique », l’historien René Rémond et la sociologue Annick Percheron utilisent le terme « police des âges » pour désigner la façon dont l’État a joué un rôle central dans la construction de cette organisation. Cette expression désigne la manière dont les institutions participent à la définition de ce qui est considéré comme un âge approprié pour étudier, travailler ou prendre sa retraite.

Pendant une grande partie du XXe siècle, l’obligation scolaire, l’âge minimal d’entrée sur le marché du travail ou encore les critères donnant accès aux pensions publiques ont contribué à définir des frontières relativement nettes entre ces différentes périodes de l’existence.

Depuis une vingtaine d’années, l’approche semble toutefois avoir changé. Face au vieillissement démographique et aux inquiétudes entourant d’éventuelles raretés de main-d’œuvre, les gouvernements ont progressivement accordé davantage d’importance à la participation au marché du travail.

Au Québec et au Canada, cette transformation des politiques publiques ne s’est pas opérée à travers une réforme unique et facilement identifiable, mais résulte plutôt de l’accumulation de projets de lois, de mesures incitatives, de modifications réglementaires, fiscales et administratives. Cette évolution graduelle et incrémentale rend difficile l’identification de réformes emblématiques. Isolément, chacun de ces changements peut sembler limité, voire technique. Mais ensemble, ils témoignent toutefois d’une dynamique institutionnelle visant l’allongement de la période de vie consacrée à l’emploi.

Devancer l’emploi, retarder la retraite

Le cas du travail des enfants est particulièrement révélateur. En 2023, le Québec a instauré un âge minimal de 14 ans pour travailler. Cette réforme est survenue après une hausse importante du nombre de jeunes occupant un emploi et une augmentation du nombre d’accidents du travail chez les adolescents. D’une certaine manière, cette intervention reconnaît que le travail chez les jeunes est devenu suffisamment répandu pour nécessiter un nouvel encadrement.

À l’autre extrémité du parcours, depuis 2012 plusieurs mesures ont été mises en place pour inciter les travailleurs âgés de 60 à 69 ans à travailler plus longtemps. De fait, l’État ne cherche pas à encourager l’ensemble des personnes âgées à travailler indéfiniment, mais cible plutôt les personnes à proximité de l’âge « normal » de la retraite. En ce qui concerne les personnes de 70 ans et plus, on a même amélioré les soutiens financiers.

Les prestations canadiennes de sécurité de la vieillesse ont été bonifiées de 10 % pour les personnes de 75 ans et plus. Et, au Québec, un crédit d’impôt remboursable de soutien pour les personnes de 70 ans au revenu modeste a été mis en place en 2018.




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Mais d’une façon générale, les politiques publiques semblent agir simultanément sur les deux extrémités du parcours professionnel. D’un côté, on favorise une entrée relativement rapide dans l’emploi et, de l’autre, on encourage une sortie plus tardive, avec un ciblage particulier sur les personnes âgées de 60 à 69 ans.

Au-delà de la réduction du chômage

Cette évolution correspond à un autre changement plus large, observé dans plusieurs pays industrialisés.

Depuis les années 1990, comme l’expliquait la professeure d’économie de l’Université Sorbonne Paris Nord Hélène Zajdela, des organisations internationales comme l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) mettent davantage l’accent sur la hausse du taux d’emploi que sur la seule réduction du chômage.

La distinction peut sembler anecdotique, mais elle n’est pas sans conséquence. Le taux de chômage mesure la proportion des personnes qui recherchent activement du travail sans en trouver. Le taux d’emploi, lui, mesure la proportion de la population qui occupe effectivement un emploi.


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Dans le premier cas, l’objectif principal consiste à aider les personnes qui veulent travailler à trouver un poste. Dans le second, on cherche à hausser la participation générale des individus au marché du travail.

Quelles conditions, pour quel projet de société ?

Le vieillissement de la population représente évidemment un défi pour le Québec, et les gouvernements doivent chercher des façons de s’y adapter.

Pour certains, cette évolution peut offrir davantage de possibilités, notamment permettre de poursuivre une activité professionnelle stimulante, ou combiner études et emploi dans de bonnes conditions. Mais pour d’autres, elle peut refléter des contraintes économiques qui limitent la capacité de choisir librement le moment d’entrer sur le marché du travail ou d’en sortir.

Au-delà des débats sur la pénurie de main-d’œuvre ou le vieillissement démographique, l’enjeu est donc aussi de déterminer quelles conditions permettent aux personnes de traverser ces transitions de la meilleure façon.

Cet enjeu soulève des questions de société fondamentales qui mériteraient d’être débattues, notamment en période d’élections : comment souhaitons-nous organiser les différentes étapes de la vie, et quelle place l’emploi doit-il occuper dans l’existence des individus ?

La Conversation Canada

Pierre Tircher a reçu des financements du FRQ, du CRSH et de MITACS.

– ref. Études, emploi, retraite : pourquoi les frontières s’estompent – https://theconversation.com/etudes-emploi-retraite-pourquoi-les-frontieres-sestompent-292046