Un tiers de l’humanité doit s’endetter pour vivre

Source: The Conversation – France in French (3) – By Arnaud Natal, Chercheur indépendant en économie au sein du laboratoire Bordeaux Sciences Économiques (BSE), Université de Bordeaux; Institut français de Pondichéry

L’endettement des ménages est surtout évoqué à travers le prisme du pouvoir d’achat, du paiement fractionné ou du surendettement, mais il reste rarement analysé comme un phénomène social massif et structurel. Une recherche récente s’efforce de quantifier cette « dette du quotidien » à l’échelle mondiale. Il en ressort que plus de 2,5 milliards de personnes s’endettent pour faire face à leurs dépenses courantes. Une réalité sous-estimée, aussi bien dans les pays du Nord (où l’endettement prend des formes variées : découverts, paiements fractionnés, retards de factures) que dans ceux du Sud (où dominent les emprunts informels).


L’endettement des ménages apparaît régulièrement dans les débats sur le pouvoir d’achat, le paiement fractionné ou le surendettement, mais reste rarement analysé comme un phénomène social massif et structurel. Or pour une part croissante de la population, emprunter n’est plus exceptionnel. C’est devenu une condition ordinaire d’existence — pour payer le loyer, l’alimentation, les soins, les transports ou les factures.

Cette « dette du quotidien », ou « dette de survie », constitue un reflet des transformations contemporaines. Depuis plusieurs décennies, dans de nombreux pays, les revenus stagnent et se précarisent sous l’effet de la multiplication des emplois instables (contrats temporaires, travail informel, plates-formes numériques ou horaires variables) tandis que le coût de l’alimentation, du logement, de la santé et de l’éducation ne cesse d’augmenter. Parallèlement, les systèmes de protection sociale se fragilisent et prennent de moins en moins en charge certains besoins essentiels.

Dans ce contexte, le crédit compense de plus en plus ce que les revenus et les dispositifs publics ne couvrent plus. La dette n’est plus seulement un outil permettant d’investir ou de faire face à un accident ponctuel ; elle devient une manière de boucler les fins de mois. Ce déplacement est central : une part croissante de la finance ne sert plus à soutenir des investissements, mais à assurer la reproduction sociale des ménages. Dans de nombreux contextes, cette gestion quotidienne de la dette repose largement sur les femmes, chargées de maintenir l’équilibre des budgets domestiques malgré l’insuffisance des revenus.

Plus de 2,5 milliards de personnes s’endettent pour vivre

Dans une recherche récente, nous avons cherché à estimer combien de personnes dans le monde s’endettent pour couvrir leurs besoins essentiels. L’exercice est difficile : il n’existe aujourd’hui aucune statistique mondiale harmonisée permettant de mesurer directement cette forme d’endettement. Les données disponibles se concentrent surtout sur les montants globaux de dette ou les crédits bancaires classiques, mais saisissent mal les découverts, les retards de paiement, les crédits renouvelables ou les emprunts informels. Nous avons donc croisé trois grands indicateurs : les taux de pauvreté, l’absence de protection sociale et le recours observé à des formes de dette informelles ou destinées à des dépenses courantes.

Selon l’indicateur retenu, les estimations varient entre un quart et plus de 40 % de la population mondiale. Notre estimation fondée directement sur les données de dette aboutit à un résultat intermédiaire : environ un tiers de la population mondiale, soit plus de 2,5 milliards de personnes, s’endette pour faire face aux dépenses courantes. Cette dette ne sert pas à investir, acheter un logement ou créer une entreprise. Elle sert d’abord à vivre : payer l’alimentation, les dépenses de santé, les frais scolaires, les loyers ou, parfois, rembourser d’autres dettes.

Un autre enseignement de notre travail est que l’endettement ne concerne pas seulement les ménages les plus pauvres. Une grande partie des personnes concernées se situent au-dessus des seuils de pauvreté officiels. Elles travaillent souvent, disposent parfois d’un revenu stable, mais insuffisant pour absorber les hausses de prix, les dépenses imprévues ou les périodes d’instabilité professionnelle.

Les écarts régionaux restent importants. Les taux de pauvreté et l’absence de protection sociale sont nettement plus élevés dans les pays du Sud global, ce qui signale une exposition structurelle plus forte à l’endettement de survie. En revanche, l’écart Nord-Sud est beaucoup moins marqué lorsque l’on observe directement les données de dette : nos estimations aboutissent à environ un tiers de la population dans les deux ensembles. Ce rapprochement doit toutefois être interprété avec prudence car une partie importante des dettes du quotidien échappe encore aux statistiques : notre estimation reste donc minimaliste.

Une réalité largement sous-estimée

En France, le recours aux crédits à la consommation classiques a plutôt diminué ces dernières années. Mais cela ne signifie pas nécessairement que la situation financière des ménages s’est améliorée. En effet, dans les pays du Nord global, l’endettement prend souvent des formes dispersées et difficiles à mesurer : retards de paiement, crédits liés aux cartes bancaires ou achats fractionnés. Le Royaume-Uni illustre cette transformation. Avec la crise du coût de la vie, les retards de paiement des factures d’énergie ont fortement augmenté. Une partie des ménages utilise désormais les cartes de crédit ou les découverts comme outils permanents de gestion budgétaire. Aux États-Unis, les enquêtes montrent également une forte dépendance au crédit renouvelable : près de la moitié des ménages détiennent des dettes de cartes de crédit, souvent utilisées pour couvrir des dépenses ordinaires comme l’alimentation, les soins ou l’essence.

Dans les pays du Sud global, une grande partie des emprunts échappe également aux enquêtes officielles : dettes auprès de proches, commerçants, employeurs ou prêteurs informels. Cette sous-estimation peut être considérable. Par exemple, en Inde du Sud, où les prêts informels et la microfinance dominent, les données nationales indiquent qu’environ 37 % des ménages ruraux du Tamil Nadu étaient endettés en 2019, alors qu’une enquête longitudinale régionale montre que plus de 90 % des ménages s’endettent pour couvrir des dépenses courantes ou rembourser d’autres dettes. Même si les formes d’endettement varient fortement d’un pays à l’autre, la fragilité des ménages apparaît partout et prend parfois des proportions dramatiques. Au Brésil, 40 % des adultes sont fichés pour défaut de paiement.

Les instruments diffèrent, mais les mécanismes se ressemblent : revenus insuffisants, instabilité économique, hausse du coût de la vie et protection sociale défaillante conduisent les ménages à utiliser le crédit comme amortisseur permanent.

Cette invisibilisation pose un problème majeur car les conséquences économiques, sociales et politiques de cette expansion du crédit restent largement sous-estimées : réduction des dépenses alimentaires ; dégradation de la santé, y compris mentale, suicides ; pertes d’actifs ; migration contrainte ; exploitation sexuelle. Elle a aussi un coût financier considérable : les remboursements des intérêts de la dette absorbent environ 30 % des revenus dans certaines enquêtes au Tamil Nadu, 10 % au Brésil et 9 % aux États-Unis.

Mieux mesurer la dette du quotidien est un enjeu politique

Depuis plusieurs décennies, les organisations internationales présentent l’accès au crédit comme un levier de lutte contre la pauvreté et d’inclusion financière, malgré des alertes croissantes sur les effets de l’endettement chronique.

Des chercheurs et organisations interpellent aujourd’hui la Société financière internationale de la Banque mondiale sur les conséquences dramatiques d’une expansion incontrôlée du crédit aux ménages de milieux populaires.

Cet appel invite surtout à regarder en face une réalité longtemps occultée : dans de nombreux pays du Sud comme du Nord, la dette est devenue un mécanisme ordinaire de prise en charge de la reproduction sociale. La mesurer ne consiste donc pas seulement à mieux comprendre les finances des ménages. C’est aussi reconnaître ce que la dette compense désormais silencieusement : des revenus insuffisants et des protections sociales de plus en plus fragiles.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Un tiers de l’humanité doit s’endetter pour vivre – https://theconversation.com/un-tiers-de-lhumanite-doit-sendetter-pour-vivre-284126

L’Europe veut libérer le potentiel des données de santé

Source: The Conversation – in French – By Antoine Boutet, Maitre de conférence, Privacy, IA, au laboratoire CITI, Inria, INSA Lyon – Université de Lyon; Inria

La souveraineté numérique est devenue un objectif central de la politique européenne. Au-delà de l’intelligence artificielle, des semi-conducteurs et du cloud computing, ou « informatique dématérialisée », le débat s’étend désormais à l’une des catégories d’information les plus sensibles détenues par les gouvernements : les données de santé, qui sont collectées par les hôpitaux, l’assurance-maladie, les laboratoires d’analyses médicales et les institutions publiques.

Pour mieux anticiper les risques de santé publique, suivre les épidémies, allouer les ressources, l’Union européenne a adopté la création d’un Espace européen des données de santé, qui entrera en application de manière différée à partir de mars 2027 et qui soulève de nombreuses questions de gouvernance, bien au-delà de la protection de la vie privée.


Avec son Espace européen des données de santé (EEDS), l’Union européenne (UE) est confrontée à un défi de taille : comment exploiter la valeur scientifique et économique des données de santé, tout en garantissant la sécurité de l’infrastructure qui les héberge et son alignement sur les intérêts et les valeurs européennes ?

L’expérience française, avec le Health Data Hub (HDH), montre que la gouvernance des données de santé ne se limite plus à la protection de la vie privée ou à la cybersécurité. Elle concerne également l’infrastructure, la souveraineté et le contrôle démocratique.

À mesure que l’EEDS passe de la législation à la mise en œuvre, l’UE devra décider si la souveraineté numérique est simplement une ambition politique ou un principe qui façonne véritablement son avenir numérique.

Le potentiel des données de santé

Les données de santé sont de plus en plus reconnues comme une ressource stratégique pour les systèmes de santé, les institutions de recherche et les décideurs politiques.

Leur analyse à grande échelle permet de dégager des connaissances qui améliorent la prévention des maladies, favorisent des traitements plus efficaces et renforcent la prise de décision en matière de santé publique.

L’accès à de vastes ensembles de données joue également un rôle croissant dans le développement d’applications d’intelligence artificielle, qui s’appuient sur d’importants volumes de données de haute qualité pour identifier des tendances, améliorer les diagnostics et soutenir la médecine personnalisée.




À lire aussi :
ChatGPT Santé se veut une aide pour les médecins et les patients. Est-ce fiable ? Quels risques pour la confidentialité et le secret médical ?


Les avantages potentiels dépassent le cadre de la recherche scientifique. Les données de santé peuvent aider les gouvernements à anticiper les risques pour la santé publique, à évaluer les politiques de santé et à allouer les ressources plus efficacement. La pandémie de Covid-19 a démontré l’importance d’un accès rapide à l’information sanitaire pour surveiller les épidémies et orienter les réponses de santé publique.

Face à la reconnaissance croissante de la valeur des données de santé, les gouvernements cherchent de plus en plus à faciliter leur utilisation tout en préservant la confidentialité et en maintenant la confiance du public. Les informations de santé figurant parmi les catégories de données personnelles les plus sensibles, les questions de gouvernance, de sécurité et de responsabilité sont devenues centrales dans les discussions sur les initiatives de partage de données.

Le défi consiste non seulement à exploiter les avantages des données de santé, mais aussi à garantir que les systèmes qui gèrent ces données restent fiables et conformes à l’intérêt public.

Le Health Data Hub et le débat sur la souveraineté

Lancé en 2019 en France, le Health Data Hub a été conçu pour centraliser l’accès aux données de santé à des fins de recherche, d’innovation et de politiques publiques. Cette initiative visait à résoudre un problème persistant : la fragmentation des informations de santé, entre hôpitaux, assurance-maladie, laboratoires, assurances et institutions publiques, limitait la recherche à grande échelle et la prise de décision fondée sur les données.

La plateforme permet aux chercheurs et aux institutions publiques agréés d’accéder aux ensembles de données de santé et de les analyser dans un cadre réglementé. Les données sont pseudonymisées avant utilisation (pour éviter la réidentification des patients) et les demandes d’accès sont soumises à des procédures de contrôle. L’objectif est de faciliter la recherche médicale, la surveillance épidémiologique et l’innovation dans le secteur de la santé, tout en garantissant la protection de la vie privée.

Pour déployer rapidement la plateforme, le gouvernement français a initialement choisi Microsoft Azure comme fournisseur de services cloud. Cette décision a immédiatement suscité la controverse. Les critiques ont fait valoir que l’hébergement de données de santé sensibles chez une entreprise états-unienne pourrait exposer les informations des citoyens européens à des demandes d’accès en vertu de la législation des États-Unis, notamment du Clarifying Lawful Overseas Use of Data Act (dit CLOUD Act) . Les inquiétudes se sont accrues après l’arrêt Schrems II de 2020 portant sur l’encadrement des transferts de données à destination des États-Unis, qui a soulevé des questions quant à la protection des données européennes traitées par des entreprises américaines.

La controverse ne portait pas uniquement sur la localisation des serveurs. Les fournisseurs de services cloud gèrent des infrastructures critiques, notamment le stockage, le chiffrement, les environnements informatiques et les contrôles d’accès. Bien que les données du Health Data Hub soient hébergées en Europe, les critiques ont soutenu que la dépendance à l’égard d’un fournisseur non européen créait des vulnérabilités juridiques et stratégiques que les seules mesures techniques ne pouvaient éliminer.

Le débat est rapidement devenu le symbole d’une préoccupation européenne plus large : les infrastructures numériques stratégiques doivent-elles rester dépendantes de fournisseurs de technologies étrangers ?

Afin de répondre à cette préoccupation, la France a annoncé fin avril 2026, que le Health Data Hub migrait vers le fournisseur de services cloud français Scaleway.

Du Health Data Hub à l’Espace européen des données de santé

L’Espace européen des données de santé vise (EEDS) à étendre la logique du Health Data Hub (HDH) à l’ensemble de l’Union européenne. Il a pour objectif de faciliter l’utilisation des données de santé pour les soins aux patients ainsi que leur utilisation secondaire à des fins de recherche, d’innovation et d’élaboration de politiques publiques.

Concrètement, ce cadre devrait simplifier l’accès et le partage des dossiers médicaux électroniques entre les États membres, tout en permettant aux chercheurs et aux institutions publiques de travailler avec de vastes ensembles de données transfrontalières sous des règles de gouvernance communes. Les décideurs européens considèrent l’EEDS comme un élément clé de la stratégie numérique de l’UE et un outil pour renforcer la compétitivité dans les domaines de l’intelligence artificielle et des biotechnologies.




À lire aussi :
L’AI Act, ou comment encadrer les systèmes d’IA en Europe


À bien des égards, le Health Data Hub peut être considéré comme un précurseur de ce modèle. Les deux initiatives reposent sur le constat que la fragmentation des données limite l’innovation et les capacités de santé publique. Toutes deux s’appuient sur le partage sécurisé d’informations médicales sensibles. Et toutes deux soulèvent des questions de gouvernance, de confiance et de souveraineté.

Les défis à venir

L’expérience française met en lumière les défis que l’Espace européen des données de santé devra relever à l’échelle européenne.

Premièrement, l’Europe reste fortement dépendante d’un petit nombre de fournisseurs de services cloud non européens. Même lorsque les données sont stockées en Europe, des inquiétudes persistent quant à leur accès extraterritorial dans le cadre de législations étrangères.

Deuxièmement, la confiance du public demeure essentielle. Les données de santé figurent parmi les informations personnelles les plus sensibles, et l’acceptation par le public des initiatives de partage de données dépend de la confiance dans la transparence, la responsabilité et le contrôle.

Enfin, les décideurs politiques doivent concilier innovation et droits fondamentaux. L’Espace européen de données de santé promet des avantages considérables pour la recherche médicale et le développement de l’intelligence artificielle, mais la réutilisation massive des données soulève également des inquiétudes quant au détournement d’usage, aux rapports de force inégaux entre les institutions publiques et les entreprises technologiques et au contrôle démocratique. Des travaux récents ont également souligné l’importance de la gouvernance, de la transparence et de la confiance du public pour la légitimité ou le bien-fondé à long terme des initiatives européennes de partage de données de santé.

The Conversation

Antoine Boutet reçoit des financements du Projet Interdisciplinaire sur la Vie Privée (IPoP) du PEPR Cybersécurité (ANR-22-PECY-0002).

Pankaj Raj reçoit des financements de MIAI @ Grenoble Alpes (ANR-23-IACL-0006) et du Projet Interdisciplinaire sur la Vie Privée (IPoP) du PEPR Cybersécurité (ANR-22-PECY-0002).

ref. L’Europe veut libérer le potentiel des données de santé – https://theconversation.com/leurope-veut-liberer-le-potentiel-des-donnees-de-sante-284212

Un cimetière de baleines vieux de 5,3 millions d’années découvert au fond de l’océan Indien

Source: The Conversation – in French – By Vanessa Pirotta, Postdoctoral Researcher and Wildlife Scientist, Macquarie University

Dans le sud-est de l’océan Indien, une équipe de chercheurs a découvert un vaste cimetière de baleines vieux de plus de 5 millions d’années. Avec près de 500 fossiles recensés, il constitue l’un des plus importants sites de ce type jamais identifiés dans les grands fonds.


Lorsqu’une baleine meurt, un phénomène naturel très particulier peut se mettre en place. Sa carcasse peut flotter quelque temps à la surface, attirant requins et autres prédateurs. Puis, à mesure qu’elle se décompose, elle commence à couler, traversant la colonne d’eau jusqu’à se déposer sur les fonds marins, où les charognards des profondeurs viennent s’en nourrir.

Les observations scientifiques de ces « chutes de baleines » restent rares et fragmentaires. Pourtant, une équipe de chercheurs dirigée par Xiaotong Peng, de l’Académie chinoise des sciences, a découvert une vaste et ancienne nécropole de baleines dans la zone de fracture Diamantina, dans le sud-est de l’océan Indien.

Ce site, décrit dans une nouvelle étude publiée dans Nature, remonte à plus de cinq millions d’années. Il constitue l’un des écosystèmes liés aux « chutes de baleines » les plus profonds jamais découverts dans le monde.

Une découverte colossale au milieu de l’océan

Lors d’une mission de plongée menée en février 2023 à bord du submersible Fendouzhe, les scientifiques ont découvert d’importants amas de squelettes et de fossiles de baleines, partiellement enfouis dans les sédiments des fonds marins.

À la suite de cette première découverte, l’équipe a effectué 32 autres plongées au cours du mois suivant afin de cartographier l’étendue de cette nécropole. Celle-ci s’étendait sur environ 1 200 kilomètres le long du plancher océanique, à des profondeurs comprises entre 4 200 et 7 000 mètres. Les chercheurs y ont recensé 476 fossiles de baleines ainsi que cinq « chutes de baleines » récentes.

Carte topographique de l’océan Indien, les points orange indiquant l’emplacement des fossiles de baleines.
Répartition et abondance des fossiles de baleines et des chutes de baleines dans la zone de fracture Diamantina.
Xiaotong Peng et al, CC BY-NC

Ces « chutes de baleines » grouillaient d’étranges créatures, parmi lesquelles des méduses, des ophiures et des vers foreurs d’os, dont beaucoup pourraient être des espèces encore inconnues de la science, selon les chercheurs.

Parmi les 43 fossiles récupérés, l’équipe a identifié cinq espèces de baleines à bec, dont la baleine à bec d’Andrews (Mesoplodon bowdoini) et la baleine à dents en lanières (Mesoplodon layardii), deux espèces connues pour fréquenter cette région, ainsi qu’une espèce de baleine à fanons : le rorqual de Rudolphi (Balaenoptera borealis).

La découverte la plus importante est celle d’un petit rorqual antarctique mort, long de cinq mètres, que les chercheurs ont identifié grâce à la forme caractéristique de son os de l’oreille ainsi qu’à des analyses génétiques. L’équipe a également identifié une nouvelle espèce de baleine aujourd’hui éteinte, baptisée Pterocetus diamantinae.

La datation isotopique, qui repose sur la désintégration d’isotopes radioactifs, a révélé que les fossiles les plus anciens du site remontent à environ 5,3 millions d’années.

La forte concentration de restes de baleines dans cette région soulève une question : comment un tel cimetière s’est-il formé ? Selon les auteurs de l’étude, l’explication tient probablement à la topographie en forme de V de la zone de fracture Diamantina, qui canalise les carcasses vers le fond marin, ainsi qu’au fait que de nombreuses espèces de baleines à bec plongeant à grande profondeur sont connues pour fréquenter cette partie de l’océan.

Trois crânes altérés par le temps sur fond noir.
Crânes fossilisés de trois baleines à bec récupérés sur les fonds marins de la zone de fracture Diamantina.
Global TREnD, IDSSE

Un rappel de l’immensité de notre ignorance

Ces travaux approfondissent notre compréhension des chutes de baleines et des écosystèmes extraordinaires qu’elles soutiennent. Ils enrichissent également nos connaissances sur les baleines à bec, des espèces vivant généralement au large des côtes, capables de plonger régulièrement jusqu’à un kilomètre de profondeur et de retenir leur souffle pendant plus d’une heure.

La découverte de fossiles vieux de cinq millions d’années offre une fenêtre évolutive sur l’histoire des baleines à bec, depuis le Pliocène jusqu’à aujourd’hui.

Cette recherche constitue aussi un rappel salutaire de tout ce que nous ignorons encore des profondeurs océaniques : lorsqu’on part à la recherche de quelque chose, on peut le trouver… mais aussi découvrir bien davantage que ce que l’on espérait.

The Conversation

Vanessa Pirotta ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Un cimetière de baleines vieux de 5,3 millions d’années découvert au fond de l’océan Indien – https://theconversation.com/un-cimetiere-de-baleines-vieux-de-5-3-millions-dannees-decouvert-au-fond-de-locean-indien-285397

L’ADN environnemental pourrait aider à mieux protéger la biodiversité. Voici comment

Source: The Conversation – in French – By Valérie S. Langlois, Professor/Professeure titulaire, Eau Terre Environnement Research Centre, Institut national de la recherche scientifique (INRS)

Un échantillon d’eau ou de terre prélevé dans la nature suffit désormais à révéler les traces génétiques laissées par les animaux et à dresser un portrait précis de la biodiversité d’un milieu.


Au Québec, comme ailleurs dans le monde, le déclin de la biodiversité s’accélère. On dénombre plus de 150 espèces animales en situation précaire sur le territoire québécois, principalement en raison des changements climatiques, de la perte de leur habitat, de la pollution et de l’introduction d’espèces exotiques envahissantes.

Or, en prélevant un verre d’eau dans un cours d’eau ou une poignée de terre dans une forêt, on peut aujourd’hui révéler le passage d’un poisson centenaire, d’une salamandre rare ou d’une musaraigne minuscule.

Cette approche repose sur l’ADN environnemental (ADNe), soit le matériel génétique laissé dans l’environnement par les organismes vivants, notamment dans leurs cellules mortes de la peau, leurs écailles, leurs poils ou leurs excréments. Pendant des décennies, les biologistes devaient voir, entendre ou capturer les animaux pour confirmer leur présence. L’ADNe transforme complètement cette approche en permettant de détecter des espèces sans avoir à les observer directement. Mes collègues et moi avons récemment publié un ouvrage de vulgarisation consacré à l’ADNe intitulé Décoder la nature aux Presses de l’Université du Québec.

L’ADNe est davantage utilisé pour inventorier la biodiversité plus rapidement et sans blesser les animaux. Chaque rivière et chaque poignée de sol devient ainsi une sorte d’archive biologique invisible.

Jusqu’à présent, cette approche permettait surtout de détecter la présence des espèces, sans toutefois fournir d’informations sur leurs activités quotidiennes. Nos recherches récentes sur l’ADNe montrent que ces verrous méthodologiques sont sur le point d’être levés, ce qui ouvrira la porte à des suivis de biodiversité beaucoup plus précis.

Suivre la reproduction de l’esturgeon jaune

L’esturgeon jaune est le plus grand poisson des lacs et rivières du Québec. Il peut vivre plus de 100 ans ! Bien que sa présence puisse être détectée grâce à l’ADNe retrouvé dans l’eau, le suivi de la santé de ses populations nécessite de savoir où et quand la reproduction a lieu. Cette information est particulièrement importante, car cette espèce, dont le statut est précaire au Québec, se reproduit seulement à l’âge de 25 ans. Or, les méthodes conventionnelles de suivi des frayères, comme la capture au filet maillant, peuvent être stressantes pour ces énormes poissons, en plus d’être coûteuses et difficiles à répéter fréquemment.




À lire aussi :
L’ADN environnemental pour améliorer l’évaluation de la biodiversité des poissons


Une de nos études qui sera publiée dans Journal of Fish Biology, réalisée pendant trois années consécutives dans la frayère de la rivière Chaudière au Québec, a montré qu’au début du printemps, aucun ADNe d’esturgeon n’est détecté dans la rivière. Quand la température de l’eau atteint environ 12 °C, les concentrations d’ADNe augmentent de façon marquée puisqu’un grand nombre de poissons arrivent dans la rivière. Les concentrations d’ADNe atteignent un sommet pendant la plus forte présence d’individus dans la frayère et au moment du relâchement des gamètes, qui sont leurs cellules reproductrices.

Ces résultats montrent que l’ADNe est plus qu’un simple outil de détection : il permet de suivre un événement biologique clé, la reproduction des esturgeons, sans même avoir à capturer les poissons.

Des indices sur l’activité des salamandres de ruisseaux

Comme la plupart des amphibiens, les salamandres de ruisseaux sont souvent discrètes et difficiles à détecter, ce qui complique les inventaires sur le terrain. C’est pourquoi, au Québec, les méthodes basées sur l’ADNe sont déjà utilisées pour améliorer le suivi de plusieurs de ces espèces en situation précaire.

Notre étude réalisée dans trois ruisseaux en Estrie (Québec) a montré que l’ADNe n’est pas seulement un indicateur de la présence des salamandres de ruisseaux, mais aussi de leur abondance. Ces travaux introduisent également le concept de l’ARN environnemental (ARNe), une molécule plus fragile que l’ADNe qui reflète les fonctions biologiques actives des organismes vivants. Nos résultats montrent que l’ARNe permet de distinguer les salamandres métaboliquement actives de celles en hibernation, apportant une nuance importante à l’interprétation des traces génétiques dans l’environnement.

<image

id=“740884” align=“centre” alt=“Une salamandre brune parsemée de mouchetures blanches sur ses flancs sur une roche” source=“(Scott Gillingwater/site du gouvernement du Québec)” caption=“Comme la plupart des amphibiens, les populations de salamandres sont difficiles à inventorier, mais l’ADNe offre une approche pour évaluer leur abondance. Salamandre sombre du Nord.”

Nos observations montrent également que l’ARNe est transporté moins loin dans les ruisseaux et persiste moins longtemps dans l’environnement que l’ADNe. Ainsi, l’ARNe permettrait d’obtenir un signal plus localisé et plus récent. Ces résultats montrent que l’utilisation conjointe de l’ADNe et de l’ARNe pourrait fournir des informations sur l’abondance et l’activité des salamandres de ruisseaux, au-delà de leur simple détection.


Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.


Des traces génétiques dans le sol

L’utilisation de l’ADNe ne se limite pas aux milieux aquatiques. Le sol contient aussi des traces génétiques laissées par les animaux qui s’y déplacent, s’y nourrissent ou y creusent des abris. L’ADNe pourrait être particulièrement utile pour le suivi des micromammifères.

Les micromammifères sont de très petits mammifères, généralement difficiles à observer, comme les souris, les campagnols, les musaraignes ou encore les taupes. Ils jouent un rôle essentiel dans les écosystèmes en étant les proies de plusieurs animaux et en participant à la dispersion des graines et à la régulation des populations d’insectes. Or, à l’heure actuelle, l’évaluation de l’état de leurs populations repose encore souvent sur l’utilisation de pièges létaux afin de confirmer leur présence, leur abondance ou leur état de santé. Le développement de méthodes non invasives et non létales, comme celles basées sur l’ADNe, représenterait donc une avancée importante pour concilier suivi de la biodiversité et bien-être animal.

Une étude que nous venons de réaliser dans le parc national de la Jacques-Cartier (Québec) montre qu’il est possible de détecter, à partir d’échantillons de sol, les traces génétiques de la musaraigne cendrée et de la musaraigne fuligineuse. Le campagnol-lemming de Cooper, une espèce plus rare, n’a toutefois pas été détecté à l’aide de l’ADNe. Ces résultats constituent une première étape prometteuse vers le développement de méthodes de suivi non létales des micromammifères. Toutefois, ils mettent en évidence certains défis techniques, notamment la détection d’espèces rares ou présentes en très faible abondance dans les environnements terrestres.




À lire aussi :
Découvrir de nouvelles espèces grâce à l’ADN qu’elles laissent derrière elles


Au-delà de la simple détection

Initialement considérés comme de simples indications de la présence d’espèces, l’ADNe et l’ARNe révèlent aujourd’hui un potentiel beaucoup plus vaste : suivre la reproduction d’un poisson de deux mètres de long, détecter des indices sur l’activité biologique de salamandres difficiles à trouver ou réaliser des inventaires non létaux de micromammifères. Ces applications ouvrent la porte à une nouvelle génération d’outils pour mieux comprendre le fonctionnement des écosystèmes et protéger la biodiversité québécoise.

Comme toute innovation scientifique, ces méthodes comportent toutefois certaines limites. Les traces génétiques peuvent être transportées par le courant, dégradées par la chaleur ou les rayons UV, ou encore refléter le passage de l’animal plusieurs jours auparavant. Les scientifiques doivent donc améliorer certains aspects afin de renforcer l’interprétation des signaux biologiques détectés dans l’environnement.

Malgré ces défis, l’ADNe et l’ARNe sont en train de transformer les suivis environnementaux. Ces outils permettent notamment aux gouvernements et aux organismes de conservation de suivre plus efficacement les espèces en péril, de mieux protéger les habitats sensibles et d’intervenir plus rapidement lors de déclins de populations ou de perturbations écologiques. À terme, ces approches pourraient révolutionner notre façon de faire le suivi des écosystèmes, un peu comme les analyses sanguines ont transformé la médecine humaine en permettant de détecter plus tôt les signes de maladies.

La Conversation Canada

Valérie S. Langlois a reçu des financements de Génome Canada, Génome Québec, du ministère de l’Environnement, de la Lutte contre les changements climatiques, de la Faune et des Parcs du Québec, d’Hydro-Québec et du programme de Chaires de recherche du Canada de niveau 1 (CRC1) pour effectuer ces projets de recherche.

Hugo Asselin a reçu des financements de Génome Canada et Génome Québec en lien avec les recherches mentionnées.

Marie-Pier Brochu a reçu des financements du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada.

ref. L’ADN environnemental pourrait aider à mieux protéger la biodiversité. Voici comment – https://theconversation.com/ladn-environnemental-pourrait-aider-a-mieux-proteger-la-biodiversite-voici-comment-282346

SpaceX en bolsa: ¿cuánto vale una compañía cuyo negocio depende de expectativas a muy largo plazo?

Source: The Conversation – (in Spanish) – By Francisco Jareño Cebrián, Catedrático de Universidad, Área de Economía Financiera, Departamento de Análisis Económico y Finanzas, Universidad de Castilla-La Mancha

_Criptobros_ escuchan en Times Square el discurso de Elon Musk la jornada de salida a bolsa de SpaceX. rblfmr/Shutterstock

Si durante gran parte del siglo XX el espacio fue principalmente una cuestión geopolítica, en el siglo XXI está convirtiéndose en una cuestión económica, impulsada por el crecimiento de la inversión privada y la aparición de nuevos proyectos comerciales.

La llegada de SpaceX a los mercados públicos simboliza esa transición: el paso de la exploración espacial financiada por los Estados a un ecosistema donde el capital privado busca rentabilidad en actividades que hace apenas unas décadas parecían ciencia ficción.

Space X en bolsa

La salida a bolsa de SpaceX, materializada el 12 de junio de 2026 en el Nasdaq con la etiqueta (ticker) SPCX, ha sido un acontecimiento financiero histórico al convertir a Elon Musk en la primera persona billonaria del mundo. Ese día su fortuna personal superó (con creces) el millón de millones de dólares.

La compañía debutó con un precio de 135 dólares por acción, levantando aproximadamente 75 000 millones de dólares y alcanzando una valoración cercana a los 1,77 billones, la mayor oferta pública inicial de acciones (IPO, por sus siglas en inglés) registrada hasta la fecha.

La magnitud de la operación quedó patente ya el primer día: la acción cerró cerca de un 20 % por encima del precio de colocación, elevando temporalmente la valoración por encima de los dos billones de dólares. Por delante de Tesla y con un volumen de negociación superior a los 500 millones de títulos, el segundo mayor registrado en un debut del Nasdaq tras la salida a bolsa de Facebook, en 2012.

De empresa espacial a infraestructura global

Durante años, SpaceX fue percibida principalmente como una empresa de lanzamientos espaciales. Su actividad consistía en poner en órbita satélites, transportar carga para clientes comerciales y gubernamentales y llevar astronautas al espacio en sus cohetes Falcon. Esa imagen sigue siendo importante, pero ya no describe por completo lo que es la compañía.

En el momento de su salida a bolsa, los datos financieros publicados en el formulario S-1 mostraron una realidad más compleja: la empresa generó 18 700 millones de dólares en ingresos en 2025, pero también registró pérdidas netas cercanas a 4 900 millones, reflejando la enorme intensidad inversora del proyecto.

Con el tiempo, SpaceX ha evolucionado hacia un grupo tecnológico con intereses en varios sectores estratégicos. Además de proporcionar acceso al espacio gracias a sus sistemas de lanzamiento reutilizables, que dominan cerca del 90 % del mercado mundial de lanzamientos comerciales, ha desarrollado Starlink, una red global de internet por satélite que le permite competir en el mercado de las telecomunicaciones.

También participa en programas de defensa y de transporte espacial de nueva generación, y trabaja en tecnologías que podrían ser fundamentales para futuras actividades económicas en órbita.

Por eso, muchos inversores consideran que SpaceX es mucho más que una empresa de cohetes. Cuando compran sus acciones, no están apostando únicamente por el negocio de los lanzamientos espaciales, sino por una compañía que aspira a convertirse en una pieza clave de la infraestructura tecnológica y de comunicaciones del siglo XXI.

El precedente de las grandes plataformas tecnológicas

La valoración de SpaceX resulta difícil de entender si se analiza únicamente mediante indicadores tradicionales como ingresos, beneficios o flujo de caja.

Con ingresos de 18 700 millones de dólares y valoraciones de entre 1,7 y 2 billones, la compañía cotiza con múltiplos extremadamente elevados sobre ventas, algo que ha generado críticas entre analistas financieros. Para explicarnos, si una empresa factura 1 pero está valorada en 5 su múltiplo de valoración es de 5. A mayor múltiplo mayor valoración de la empresa, señal de que el mercado tiene altas expectativas de crecimiento sobre la compañía (o de que la está sobrevalorando).

Ahora SpaceX aspira, y en base a eso la valoran, a crear mercados completamente nuevos: desde la conectividad global hasta la economía orbital, pasando por la infraestructura de datos en el espacio. Algo parecido ocurrió con Amazon y Tesla, empresas por entonces emergentes, que los analistas creyeron sobrevaloradas porque las medían con herramientas diseñadas para sectores maduros.

Starlink: el activo que explica gran parte de la valoración

Aunque la atención mediática suele concentrarse en los cohetes y en los planes de colonización de Marte, muchos analistas consideran que el verdadero motor económico de SpaceX es Starlink, empresa proveedora de acceso a internet de banda ancha vía satélite.

Los datos revelados en el proceso de salida a bolsa son especialmente ilustrativos:

  • En 2026, tiene más de 10,3 millones de usuarios en más de 160 países.

  • Ingresó aproximadamente 11 400 millones de dólares en 2025.

  • Su negocio aporta cerca del 60 % del total de los ingresos del grupo.

  • Tiene un margen operativo (lo que le queda a la empresa después de cubrir sus gastos) de cerca del 38 %, elevado para el sector.

En términos económicos, Starlink posee una característica especialmente atractiva: genera ingresos recurrentes. Mientras que un lanzamiento espacial es una operación puntual, una suscripción mensual crea un flujo de ingresos mucho más estable y predecible. Por eso, para muchos inversores, SpaceX se parece menos a una empresa aeroespacial y más a una gran compañía global de telecomunicaciones con una enorme ventaja tecnológica.

El riesgo de valorar sueños

Sin embargo, la historia económica también ofrece numerosas advertencias.

Las expectativas pueden convertirse en burbujas cuando los mercados empiezan a asumir que cualquier escenario optimista terminará materializándose. En este caso, algunos análisis independientes sitúan el valor razonable de SpaceX muy por debajo de su precio inicial, incluso de entre 700 000 y 800 000 millones de dólares, lo que subraya las enormes expectativas y el grado de incertidumbre incorporado en la valoración de la compañía.

Cuando una valoración se basa en décadas de crecimiento futuro, cualquier retraso tecnológico, regulatorio o comercial –por ejemplo, en el desarrollo de la nave Starship o de nuevas generaciones de satélites– puede generar fuertes correcciones en su precio en bolsa.

El riesgo no es que SpaceX fracase. El riesgo es que tenga éxito y, aun así, no alcance las expectativas extraordinarias incorporadas en su precio.

Más allá de SpaceX

La importancia de esta salida a bolsa va mucho más allá de una empresa concreta. Representa el creciente interés de los mercados por tecnologías vinculadas al espacio, la inteligencia artificial, las comunicaciones avanzadas y las infraestructuras críticas. De hecho, el propio folleto de la compañía identifica mercados potenciales gigantescos, incluyendo conectividad global, inteligencia artificial e incluso economías futuras fuera del planeta.

Quizá la mejor forma de entender esta salida a bolsa sea aceptar que los mercados no están valorando la empresa de hoy. Están intentando poner precio a una hipótesis: que durante las próximas décadas, una parte significativa de las comunicaciones, la logística, la observación terrestre e incluso la actividad económica fuera del planeta dependerán de infraestructuras desarrolladas por SpaceX.

Valor a largo plazo

La dificultad de estimar cuánto vale realmente una compañía cuyo negocio depende de expectativas a muy largo plazo se hizo visible desde las primeras jornadas de cotización. Según datos de Investing, la acción pasó de los 135 dólares de la colocación inicial a un máximo intradía de 225,64 dólares apenas tres sesiones después, impulsada por las compras. Entre el 12 y el 16 de junio se negociaron más de 1 100 millones de acciones.

Sin embargo, tras ese despegue fulgurante comenzó una corrección que llevó el precio hasta los 174,50 dólares al cierre del 18 de junio. Más que un cambio en los fundamentos de la compañía, esta volatilidad refleja el proceso de descubrimiento de precio característico de empresas cuya valoración depende en gran medida de escenarios futuros todavía inciertos.

La reacción del mercado ilustra la tensión que subyace tras la IPO. Por un lado, existe una corriente de inversores convencida de que SpaceX puede convertirse en una de las empresas más importantes del siglo XXI por su presencia dominante en sectores como las telecomunicaciones por satélite, el acceso al espacio o las futuras infraestructuras orbitales. Por otro, persisten dudas razonables sobre si los ingresos y beneficios que la compañía generará en los próximos años justificarán unas valoraciones que ya toman en cuenta (descuentan, en la jerga financiera) buena parte de ese potencial.

Como ocurre a menudo con las grandes revoluciones tecnológicas, el verdadero debate no gira en torno a los resultados presentes, sino sobre quién tendrá razón al diseñar el futuro.

The Conversation

Las personas firmantes no son asalariadas, ni consultoras, ni poseen acciones, ni reciben financiación de ninguna compañía u organización que pueda obtener beneficio de este artículo, y han declarado carecer de vínculos relevantes más allá del cargo académico citado anteriormente.

ref. SpaceX en bolsa: ¿cuánto vale una compañía cuyo negocio depende de expectativas a muy largo plazo? – https://theconversation.com/spacex-en-bolsa-cuanto-vale-una-compania-cuyo-negocio-depende-de-expectativas-a-muy-largo-plazo-285344

Comment le génie de George Sand a été minimisé par l’histoire littéraire

Source: The Conversation – in French – By Sandrine Aragon, Chercheuse en littérature française (Le genre, la lecture, les femmes et la culture), Sorbonne Université

George Sand par Félix Nadar, en 1864. Wikimédia

Rares sont les écrivaines qui furent aussi célèbres que George Sand de leur vivant. Autrice de plus de 90 œuvres, de plus de 400 articles, de milliers de lettres, connue dans toute l’Europe, il est impossible de l’effacer totalement de l’histoire littéraire du XIXe siècle, mais son prestige a tout de même été largement atténué par la critique. Elle n’a été réhabilitée que dans les années 1970-80, par le biais des études féministes.


L’année 2026 marque l’anniversaire des 150 ans de la mort de George Sand. La relire, c’est redécouvrir son apport artistique et intellectuel, mais aussi comprendre comment le génie féminin a été systématiquement dénié par un canon littéraire reléguant les femmes à la portion congrue. Quand on ne peut nier une autrice reconnue, il reste une solution pour en effacer l’importance : minimiser son apport. Joanna Russ répertorie ces techniques dans Comment torpiller l’écriture des femmes ?.

Une femme scandaleuse ? Non, un bourreau de travail et une amie fidèle

L’exposition : “Caricaturer George Sand – De la satire à l’égérie républicaine” qui se tient en ce moment aux Archives de l’Indre déplie toute l’ampleur des attaques et des caricatures qu’elle a subies au cours de sa vie.

Pour Baudelaire, Nissart, ou les frères Goncourt « Le génie est mâle. L’autopsie de Mme Stael ou de Mme Sand aurait été curieuse : elles doivent avoir une construction un peu hermaphrodite ». Le pseudonyme d’Aurore Dupin, « George Sand », est né d’une stratégie d’éditeur. Son premier roman écrit avec Jules Sandeau, Rose et blanche connaît le succès avec pour auteur un Jules Sand inventé de toutes pièces. Pour les écrits qu’elle produit seule, ils créent le pseudo George Sand. George signifie celui qui travaille la terre étymologiquement et George Sand est une grande travailleuse, aimant la terre.

L’autrice se fait remarquer en portant parfois le pantalon alors interdit aux femmes, et en fumant comme ses amis écrivains. Divorcée et indépendante, elle gagne sa vie dans un monde d’hommes. Elle écrit la nuit, en fumant et en buvant du café. « Le cigare et le café ont pu seuls soutenir ma pauvre verve à 200fr la feuille » déclare-t-elle.

La presse s’intéresse à ses relations avec des célébrités : l’actrice Marie Dorval, Musset à Venise, Chopin à Majorque, et condamne la femme volage. Il est moins souvent question de son soutien professionnel à Musset à qui elle offre le canevas de sa pièce historique devenue Lorenzaccio, ou de Chopin malade qu’elle soutient et de leur commune passion de la création.

Après une enfance divisée entre une grand-mère d’origine aristocrate, un père révolutionnaire et une mère couturière, elle fut une épouse malheureuse, trompée par un mari buveur et joueur. Sand se bat pour obtenir le divorce et la garde de ses enfants. Les « injures, sévices et mauvais traitements » reconnus par la justice lui permettent de gagner son procès. Infatigable, elle écrit dans les journaux, publie ses romans tout en gérant sa maison. Elle accueille à Nohant Delacroix, Chopin, Balzac, Flaubert, faisant de sa maison une résidence d’artistes.

À l’image de l’utopie socialiste du phalanstère de Charles Fourier, sa maison est un « familistère » qui abolit les hiérarchies domestiques. Elle réunit artistes et paysans autour d’une vie coopérative, dans les années 1840, testant la garde partagée des enfants, l’éducation pour tous, éduquant sa servante Marie. Bien sûr, avec ses limites. Lorsque son fils met enceinte la servante, celle-ci doit quitter la maison.

On évoque peu la relation amoureuse stable qu’elle vécut à la fin de sa vie pendant 15 ans avec Alexandre Manceau, graveur de 13 ans plus jeune qu’elle, avec lequel elle a voyagé en Italie, en Auvergne, et vécu heureuse dans la Creuse. Le Dernier Amour est à sa mémoire.

La présenter systématiquement comme scandaleuse visait à éviter que d’autres la prennent pour modèle.

Une autrice de romans sentimentaux ? Non, une écrivaine féministe

En décrivant Sand comme l’autrice de romans sentimentaux, on réduit l’enthousiasme des lectrices pour cette autrice qui a dénoncé dès son premier roman (Indiana) la condition des femmes dans le cadre du mariage et les violences patriarcales.

Dans La Mare au Diable, elle privilégie une peinture positive des paysans, contre les stéréotypes misérabilistes. Néanmoins, elle aborde le harcèlement sexuel de la petite Marie que son patron fermier tente de violer et poursuit à cheval.

Dans Mauprat c’est la brutalité des hommes qui complotent un guet apens et un viol collectif. Dans Le Secrétaire intime, elle évoque le dénigrement constant des femmes en politique à travers la princesse Quintilia, une dirigeante d’exception qui est constamment la cible d’insultes sexistes. Avec Consuelo elle fait le portrait d’une grande musicienne dans l’Europe du XVIIIe, égale des hommes jalousée pour ses qualités. Dans André c’est le droit des filles à l’instruction, avec une grisette de talent qui s’éveille à la culture, mais une grisette cultivée n’a pas de place dans la société.

Elle est aussi l’autrice d’essais, comme son Essai sur le drame fantastique largement invisibilisé par rapport à ceux de Walter Scott ou Nodier, sur le même thème. Journaliste, elle contribue à créer des titres de presse, tel L’Éclaireur de l’Indre en 1843 ou La Cause du peuple en 1848. Elle écrit plus de 400 articles pour les périodiques les plus variés (La Revue des deux mondes, L’Illustration, Le Courrier français…), sur tous les sujets : l’art, la peinture, la musique, la philosophie, la société, de façon très moderne. La série « Autour de ma table » commandée par Delphine de Girardin évoque la variété des débats qui ont lieu chez elle.

Une romancière rustique ? Non, une femme politique engagée

Engagée pour le peuple et notamment celui de sa région du Berry, socialiste, elle défend la république en 1848. Elle prône la solidarité des femmes et ouvriers, soutient et conseille les poètes prolétaires combattant avec passion pour l’égalité. Des journaux féministes la présentent comme une candidate politique mais elle refuse, le droit de vote des femmes n’est pas son combat. Elle est déjà caricaturée en « Cigogne Politique » en 1848, suite à son engagement dans la vie publique, et dérange ‘beaucoup en partageant ses réflexions politiques.

Marcheuse infatigable et cavalière, elle est aussi une pionnière de l’écologie, engagée pour défendre la forêt. En 1872, alors que le gouvernement d’Adolphe Thiers projette de supprimer une partie de la forêt de Fontainebleau, elle écrit un plaidoyer de douze pages faisant appel à la biologie, à la géologie, à l’entomologie ainsi qu’aux sciences de l’ingénieur demandant l’abandon du projet, publié successivement dans le journal Le Temps (en 1872) sous le titre « La forêt, plaidoyer pour les arbres » puis repris dans son recueil Impressions et souvenirs en 1873.

Elle écrit ainsi :

« Irons-nous chercher tous nos bois de travail en Amérique ? Mais la forêt vierge va vite aussi et s’épuisera à son tour. Si on n’y prend garde, l’arbre disparaîtra et la fin de la planète viendra par dessèchement sans cataclysme nécessaire, par la faute de l’homme. »

Lanceuse d’alerte, elle participe à créer une des premières réserves naturelles.

Certains la verraient bien à l’Académie française. Elle écrit « Pourquoi les Femmes à l’Académie ? ». Évoquant les barrières sociales limitant l’accès et la reconnaissance du savoir féminin, elle plaide pour l’ouverture des institutions littéraires aux femmes au nom de la liberté et de la justice. Dans son autobiographie Histoire de ma vie (1854-55) un modèle d’auto-validation, elle invite toutes les femmes à quitter le silence pour donner leur propre vision du monde et de ce qu’elles sont vraiment : « Écrivez votre histoire, vous tous qui avez compris votre vie et sondé votre cœur ». Elle se fait photographier par le célèbre Félix Nadar choisissant elle-même son image pour la postérité.

Relire George Sand aujourd’hui revient donc à redécouvrir l’ampleur de son œuvre et à lui ôter les étiquettes réductrices apposées par une histoire littéraire écrite avec les biais de son époque. Le canon littéraire du XIXe siècle s’est construit en privilégiant les récits masculins nationalistes, rejetant en marge le féminin et le régionalisme.

Rétablir le matrimoine consiste à remettre les femmes à leur place dans l’histoire des lettres et des sciences, mais aussi redonner toute leur envergure à celles dont on a voulu réduire l’aura. Ainsi, une pétition demande son entrée au Panthéon en 2026 aux côtés de ses amis] Balzac et Victor Hugo, qui saluaient son immense talent. « Je pleure une morte, je salue une immortelle », disait Balzac, tandis que Victor Hugo, dans son éloge funèbre à l’écrivaine, vantait son génie :

« George Sand a dans notre temps une place unique. D’autres sont les grands hommes ; elle est la grande femme. Dans ce siècle qui a pour loi d’achever la Révolution française et de commencer la révolution humaine, l’égalité des sexes ».

The Conversation

Sandrine Aragon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comment le génie de George Sand a été minimisé par l’histoire littéraire – https://theconversation.com/comment-le-genie-de-george-sand-a-ete-minimise-par-lhistoire-litteraire-283164

En 1768, comment un roi paralysa l’État en se mettant en grève

Source: The Conversation – in French – By Jonas Nordin, Professor of Book and Library History, Department of Arts and Cultural Sciences, Lund University

Adolphe-Frédéric (ici peint par Antoine Pesne) a été roi de Suède et grand-duc de Finlande de 1751 à 1771. Nationalmuseum/Wikimedia

En 1768, le roi de Suède Adolphe-Frédéric cessa de participer aux affaires de l’État pour forcer la convocation du Parlement. Cet épisode méconnu révèle les paradoxes d’une monarchie où le souverain avait perdu l’essentiel de son pouvoir politique tout en conservant une forte autorité symbolique.


En 1768, vers la fin de la période de l’histoire suédoise connue sous le nom de Frihetstiden (« l’Âge de la Liberté »), le roi Adolphe-Frédéric de Suède menaça d’abdiquer si une session extraordinaire du Riksdag, le Parlement suédois, n’était pas immédiatement convoquée. La question principale portait sur un nouveau plan financier, mais le roi espérait également que cette session parlementaire déboucherait sur des réformes constitutionnelles destinées à renforcer son pouvoir.

Le Conseil du Royaume, composé de 16 membres et présidé par le roi, disposait de trois jours pour convoquer le Riksdag. Dans l’intervalle, le souverain refusa de prendre part à la moindre décision. Autrement dit, il s’était mis en grève.

Comme je le montre dans mon récent ouvrage, Monarchy in the Age of Liberty: Royal Power and Public Life in Eighteenth-Century Sweden (non traduit en français), cet épisode de l’histoire politique suédoise soulève une question fascinante : une monarchie a-t-elle nécessairement besoin d’un monarque ?

À l’époque, le pays était un royaume, mais son fonctionnement politique s’apparentait dans les faits à celui d’une république. Au cours des événements qui suivirent l’ultimatum du roi, ses conseillers allèrent même jusqu’à tenter de le remplacer en utilisant un tampon reproduisant sa signature. C’est l’un des nombreux paradoxes de cette époque : cette initiative fut prise non pas contre la monarchie, mais au contraire pour en préserver l’essence même.

Une révolution politique

L’Âge de la Liberté en Suède débuta avec la mort du roi Charles XII, lors du siège de Fredrikshald, en Norvège, en 1718. Depuis 1680, la Suède était gouvernée comme une monarchie absolue. Mais, épuisés par dix-huit années de guerre ininterrompue, les quatre ordres du Riksdag suédois décidèrent de limiter les pouvoirs exécutifs du roi.

Comme le prévoyaient les Instruments de gouvernement, les chartes d’accession au trône et les lois sur l’élection royale de 1719 et 1720, le Conseil du Royaume fut désormais chargé de superviser la prise de décision du monarque et devait, en retour, rendre des comptes au Riksdag.

Dans la Suède protestante, la théorie sociale reposait à parts égales sur la pensée politique antique et les idées luthériennes. Au cœur de cette conception se trouvait la doctrine dite des trois ordres de Martin Luther, selon laquelle la société se composait de l’ordre enseignant (le clergé), de l’ordre défenseur (la noblesse) et de l’ordre nourricier (les roturiers), chacun étant indispensable à l’équilibre et à l’harmonie de la société.

Illustration du XVIIe siècle représentant l’équilibre entre les ordres du royaume et la Couronne, réalisée par Schering Rosenhane.
Illustration du XVIIe siècle représentant l’équilibre entre les ordres du royaume et la Couronne, réalisée par Schering Rosenhane.
Kungliga biblioteket/The National Library of Sweden.

Le monarque se situait au-dessus de toutes les lois : c’était l’essence même de sa majesté. À ce titre, il était la seule figure considérée comme affranchie de tout intérêt personnel et donc capable de préserver cet équilibre social. Ainsi, même si ses fonctions pratiques avaient été largement vidées de leur substance, son importance symbolique demeurait incontestable.

À la mort de Charles XII en 1718, sa sœur, Ulrique-Éléonore, lui succéda brièvement sur le trône avant d’abdiquer, un peu plus d’un an plus tard, en faveur de son époux, Frédéric Ier, qui régna jusqu’en 1751.

Une fois devenu roi, Frédéric Ier se désintéressa rapidement de ses fonctions, devenues relativement insignifiantes. S’inspirant de la France absolutiste, il fit fabriquer un tampon reproduisant sa signature. Officiellement, il s’agissait de lui éviter la corvée de signer un grand nombre de circulaires. Mais ce tampon finit aussi par devenir un instrument politique. Dans certaines circonstances, le Conseil pouvait grâce à lui promulguer des décrets gouvernementaux sans la signature du roi. Les conseillers jugeaient toutefois cette pratique inappropriée, car elle révélait au monde extérieur l’existence de désaccords entre eux et le souverain. Toutefois, dans de tels cas, le tampon reproduisant la signature royale constituait une solution pratique.

Le tampon signifiait également que les conseillers ne pouvaient plus retarder des décisions en invoquant le refus du roi de signer un document. Contrairement au souverain, le Conseil devait rendre des comptes au Riksdag et était soumis à la responsabilité parlementaire. Dans l’imaginaire collectif suédois, le remplacement de la signature manuscrite du roi par un simple tampon est devenu le symbole ultime de l’impuissance monarchique. Pourtant, l’usage qui en fut fait montre que la signature du souverain était toujours considérée comme indispensable pour conférer dignité et autorité aux décisions du gouvernement.

A metal signature stamp with a print of the signature on paper
Le tampon reproduisant la signature du roi Adolphe-Frédéric de Suède.
Nordiska museet, CC BY-NC-ND

Crise constitutionnelle

L’importance symbolique de la Couronne se manifesta pleinement sous le règne du successeur de Frédéric Ier, Adolphe-Frédéric, lorsque celui-ci se mit en grève en 1768. Cette crise constitutionnelle résultait en partie de l’affrontement entre les deux grands partis de l’époque, les Bonnets et les Chapeaux, sur des questions dans lesquelles le roi ne jouait qu’un rôle secondaire.

Leurs divergences portaient sur les alliances étrangères, la politique économique et, de plus en plus, les droits civiques et politiques. En revanche, ils s’accordaient sur le caractère constitutionnellement limité du pouvoir royal. Aucun des deux camps n’hésitait toutefois à utiliser le roi comme un instrument lorsque cela servait ses propres intérêts. Le Conseil du Royaume était alors contrôlé par les Bonnets. En réponse à la menace du roi, ces conseillers tentèrent donc de gouverner à l’aide du tampon.

En retour, les administrations centrales, largement dominées par des sympathisants du parti des Chapeaux, refusèrent d’appliquer toute décision ne portant que la signature « tampon ». Elles soutenaient que le régime reposait sur trois piliers : la majesté du roi, l’autorité du Conseil et la liberté du peuple, c’est-à-dire ses droits civiques et politiques. Si l’un de ces éléments venait à manquer, l’équilibre institutionnel était rompu et l’impartialité des décisions gouvernementales pouvait être mise en doute. Le refus des hauts fonctionnaires d’exécuter les décisions portant une signature tamponnée paralysa l’appareil d’État. Le Riksdag fut alors convoqué, exactement comme le roi l’avait exigé.

L’issue de la crise se joua en grande partie dans les administrations, où les Chapeaux disposaient de solides relais. Mais lorsque la session extraordinaire du Riksdag fut finalement réunie, le roi ne parvint à rallier aucun soutien à ses projets de réforme constitutionnelle. Le tampon fut bien abandonné et son autorité symbolique solennellement réaffirmée. Dans les faits, cependant, son influence politique sortit encore affaiblie de l’épisode.

Cet épisode illustre un mécanisme récurrent de l’Âge de la Liberté. La couronne ne trouvait de véritables soutiens auprès d’un parti que lorsque celui-ci était dans l’opposition. Le roi constituait alors un précieux allié pour contester le gouvernement, orienter le débat public et exercer une forme d’influence. Une fois au pouvoir, en revanche, les mêmes acteurs voyaient souvent dans le monarque un partenaire difficile à maîtriser et potentiellement encombrant.

Cette logique dépasse d’ailleurs largement le seul cas suédois. À l’époque moderne, le pouvoir tirait sa légitimité d’une autorité venue d’en haut. Par tradition, la monarchie incarnait un ordre voulu par Dieu et appelait, à ce titre, une obéissance sans condition. Lorsque des pays comme la Suède ou le Royaume-Uni s’éloignèrent progressivement de l’absolutisme pour évoluer vers des formes de gouvernement plus représentatives, le monarque continua d’incarner une forme d’impartialité politique malgré des divisions partisanes parfois profondes. L’idée selon laquelle le peuple, guidé par ses passions et ses intérêts particuliers, était trop imprévisible pour gouverner seul l’État demeura largement répandue.

Dans cette période de transition, le monarque conservait donc une fonction essentielle : celle d’une figure censée se tenir au-dessus des intérêts particuliers et veiller, avec une même sollicitude paternelle, sur l’ensemble de ses sujets.

The Conversation

Jonas Nordin a reçu des financements de Vetenskapsrådet.

ref. En 1768, comment un roi paralysa l’État en se mettant en grève – https://theconversation.com/en-1768-comment-un-roi-paralysa-letat-en-se-mettant-en-greve-285736

Comment célèbre-t-on en Europe le jour le plus long de l’année ?

Source: The Conversation – in French – By Thomas A. DuBois, Professor of Scandinavian Studies, Folklore, and Religious Studies, University of Wisconsin-Madison

Feux, danses et couronnes de fleurs : aujourd’hui encore l’Europe fête le solstice d’été avec ferveur. Iryna Varanovich/Pexels, CC BY

Alors que de nombreuses coutumes ont disparu au fil des siècles, les célébrations du solstice d’été continuent de rassembler les foules à travers l’Europe. Une permanence qui en dit long sur notre besoin collectif de marquer le passage des saisons et du temps.


Aux quatre coins de l’Europe, villes et villages se rassemblent le 24 juin pour célébrer la Saint-Jean, ou fête du solstice d’été. Rassemblés autour de grands feux de joie, ou parfois de grands mâts dits « de mai », coiffés de couronnes tressées à la main en fleurs sauvages ou en feuilles de chêne, les participants chantent, sautent, dansent, mangent, boivent, se retrouvent et célèbrent l’arrivée du jour le plus long de l’année. En tant que chercheur spécialiste du folklore, j’ai assisté à des célébrations du solstice d’été en Finlande, en Suède, en Norvège, au Danemark, en Estonie et en Lituanie, et je reste sans cesse impressionné par l’attachement passionné des habitants à cette fête et par le plaisir manifeste qu’ils y prennent.

De la Méditerranée à la Scandinavie, de la France à la Pologne et au-delà, cette fête porte de nombreux noms, parmi lesquels la « Festa di San Giovanni Battista » en Italie ou le « Midsommar » en Suède. En Estonie, on l’appelle « Leedopäev », en Finlande « Juhannus » et, chez les Samis, le peuple autochtone de Scandinavie, on le nomme « Mihcamárat ». Ces célébrations marquent le solstice d’été, qui a lieu dans l’hémisphère Nord aux alentours du 21 juin.

Un  groupe de personnes se tenant par la main danse en ronde autour d’un grand mât recouvert de feuillages.
Des participants se rassemblent pour les traditionnelles célébrations du solstice d’été à Gagnef, en Suède, le 20 juin 2025.
Ulf Palm/TT News Agency/AFP

Chaque matin, entre le solstice d’hiver et le solstice d’été, le Soleil se lève un peu plus au nord. À mesure qu’il s’élève davantage dans le ciel, les ombres raccourcissent et les journées s’allongent. Lors du solstice d’été, le Soleil « s’arrête » – c’est d’ailleurs le sens du mot latin solstitium. Il entame ensuite son retour progressif vers le sud. Les jours recommencent alors à raccourcir, les ombres à s’allonger, annonçant peu à peu le retour du froid et de la grisaille hivernale.

Depuis des millénaires, les populations européennes observent ce cycle immuable. Des monuments néolithiques comme Newgrange, en Irlande, ou Stonehenge, en Angleterre, tous deux édifiés il y a environ 5 000 ans, ont été construits pour marquer les solstices.

Le feu de la Saint-Jean

Des rives de la Méditerranée jusqu’aux confins septentrionaux de l’Europe, le solstice d’été est depuis longtemps associé à des rituels destinés à attirer la chance, prédire l’avenir ou éloigner les forces malveillantes.

En Allemagne, dans le nord-est de la France ainsi que dans de nombreuses régions de Scandinavie et des pays baltes, les habitants continuent d’ériger d’imposants bûchers qui sont allumés à la tombée de la nuit et entretenus jusqu’à l’aube. Selon les croyances populaires, enjamber ou sauter par-dessus les flammes favoriserait l’amour et la fertilité, tandis que la hauteur du brasier permettrait de prédire l’abondance des récoltes à venir.

Traditionnellement, de nombreux Européens profitaient de la veille du solstice d’été pour récolter rosée, herbes et feuillages, auxquels on attribuait le pouvoir d’assurer santé, beauté et prospérité. Certains conduisaient leur bétail près des feux afin qu’il inhale la fumée protectrice, tandis que d’autres répandaient les cendres du brasier dans les champs le lendemain.

Aujourd’hui, ces croyances sont généralement perçues comme de pittoresques vestiges du passé. Pourtant, beaucoup continuent de participer à ces rituels avec enthousiasme, ne serait-ce que « au cas où ». Une manière de renouer avec des traditions héritées d’ancêtres ayant vécu il y a des siècles, voire des millénaires.

Une fête païenne, chrétienne et laïque

De nombreux noms donnés à cette fête, comme le danois « Sankt Hans Aften » ou l’islandais « Jónsmessunótt », font référence à Jean le Baptiste, le saint chrétien dont la naissance est célébrée le 24 juin. Alors que la naissance de Jésus est commémorée aux alentours du solstice d’hiver, la Bible indique que son cousin Jean est né exactement six mois plus tôt, au cœur de l’été. C’est ce lien symbolique entre Jésus et Jean qui explique pourquoi la fête est célébrée le 24 juin – ou, dans certains pays, le samedi le plus proche – plutôt qu’au moment exact du solstice.

Les autorités chrétiennes du Moyen Âge ne voyaient pas toujours d’un bon œil les célébrations dites « païennes » associées à cette journée. Elles condamnaient parfois les danses, les chants et d’autres coutumes populaires pratiquées par les paysans. Au XVIe siècle, la Réforme protestante entraîna la suppression de nombreuses fêtes dédiées aux saints catholiques. Mais les célébrations du solstice d’été survécurent, en se transformant progressivement en fête laïque.

Dans les régions où protestants et catholiques coexistaient, comme aux Pays-Bas, la célébration de la veille de la Saint-Jean est devenue un marqueur de l’identité catholique. Au Canada, la fête de la Saint-Jean-Baptiste est célébrée comme la fête nationale du Québec, notamment parce qu’elle permet d’affirmer une identité culturelle distincte de celle de ses voisins anglophones de tradition protestante.

« Midsommardans » (« Danse de la Saint-Jean »), peint par Anders Zorn en 1897.
« Midsommardans » (« Danse de la Saint-Jean »), peint par Anders Zorn en 1897.
Musée national de Suède via Wikimedia Commons

L’une des représentations les plus emblématiques des célébrations suédoises du solstice d’été est sans doute le tableau « Midsommardans » (« Danse de la Saint-Jean »), peint en 1897 par Anders Zorn. L’œuvre témoigne de l’inquiétude, répandue au XIXe siècle, de voir disparaître certaines traditions populaires. Zorn lui-même avait financé l’érection du mât représenté dans le tableau, soucieux de préserver cette coutume pittoresque dans la région rurale de Suède où il vivait.

Ses craintes se sont toutefois révélées infondées. Bien des choses ont changé depuis, mais les Européens restent attachés aux rythmes simples et immuables de la nature, parmi lesquels figure l’arrivée puis le passage du jour le plus long de l’année.

The Conversation

Thomas A. DuBois ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comment célèbre-t-on en Europe le jour le plus long de l’année ? – https://theconversation.com/comment-celebre-t-on-en-europe-le-jour-le-plus-long-de-lannee-285716

Crise politique au Sénégal : quels scénarios pour l’avenir du pays ?

Source: The Conversation – in French – By Abdou Fattah Niane, ensiegnant-chercheur, Université Gaston Berger

Après avoir porté ensemble le projet de rupture du parti Pastef (Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité) au pouvoir depuis mars 2024, Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko sont désormais engagés dans un bras de fer politique qui reconfigure les équilibres institutionnels. Le limogeage de Sonko de la Primature, suivi de son retour à l’Assemblée nationale et de son élection à la tête de l’institution parlementaire, ouvre une nouvelle page inédite au Sénégal.

Cette séquence met face à face un président disposant d’importantes prérogatives constitutionnelles et un leader politique plébiscité par son parti et qui conserve une large majorité parlementaire. Dans cet entretien avec The Conversation Africa, le politiste Abdou Fattah Niane propose une analyse des leviers dont dispose chacun des deux hommes et les facteurs susceptibles de déterminer l’évolution du rapport de force.


Que révèle la crise Diomaye-Sonko sur l’exercice du pouvoir au Sénégal ?

Je crois qu’il y a bel et bien lieu de parler de crise, d’autant plus qu’il s’agit du président de la République et de son ancien Premier ministre devenu président de l’Assemblée nationale.

La crise Diomaye-Sonko révèle des difficultés liées à l’exercice du pouvoir. Jusqu’ici, le modèle sénégalais reposait, exceptées les premières années de l’indépendance (1960-1962), sur un régime de type présidentialiste avec une prééminence du fait majoritaire dans la mesure où le parti au pouvoir était aussi majoritaire à l’Assemblée nationale. Aujourd’hui, force est de constater qu’on est, de fait, en présence d’une cohabitation.

Mais, il est un peu prématuré de tirer des conclusions définitives, parce que les évènements se déroulent encore sous nos yeux, à moins de s’en limiter à ce que la crise a révélé jusqu’ici, tout en sachant qu’il y aura nécessairement d’autres évolutions. Cette séquence est un test de résilience du régime politique sénégalais et de sa capacité à surmonter les crises. C’est d’ailleurs dans ces moments de crise qu’on apprécie cette capacité et cette résilience.

Comme toute alternance, cette situation permet d’évaluer la solidité et la capacité d’adaptation du système politique sénégalais. Celui-ci s’accommode-t-il d’une division réelle du pouvoir au sommet ? Est-il plus réceptif à un pouvoir fort qui se déploierait autant sur l’exécutif que sur le législatif, comme ce fut le cas depuis 1963 ? L’avenir le dira. Dans tous les cas, la modération dans l’exercice du pouvoir me semble être un rouage protecteur de la stabilité politique.

La crise actuelle s’inscrit-elle dans la tradition des rivalités entre présidents et Premiers ministres, ou marque-t-elle une rupture ?

A l’échelle du pays, je crois que c’est plutôt une rupture. Depuis 1960, il n’y a eu qu’une seule crise – pouvant constituer une menace à la stabilité des institutions – entre le président Léopold Sédar Senghor et son Premier ministre Mamadou Dia en 1962.

Pour comprendre cette situation, il faut rappeler quelques éléments de contexte. Le président de la République exerce des pouvoirs constitutionnels très importants. Il définit la politique de la nation que le Premier ministre doit exécuter. Cependant, lors de l’élection qui a porté Bassirou Diomaye Faye au pouvoir, Ousmane Sonko l’avait choisi comme candidat avant de lui apporter un soutien décisif.

La situation actuelle résulte de la rencontre entre deux sources distinctes de légitimité. D’une part la légitimité juridique du président doté de pouvoirs constitutionnels importants. D’autre part, la légitimité politique d’un Premier ministre qui contrôle l’appareil politique et bénéficie d’une réelle assise populaire. Il suffit, pour s’en convaincre, de rappeler les résultats des élections législatives du 17 novembre 2024 . Les prochaines élections locales prévues en janvier 2027 joueront le rôle de mécanisme de régulation dans un processus de cohabitation déjà controversé.

Sur quelles ressources de pouvoir respectives s’appuient aujourd’hui Faye et Sonko ?

Les partis politiques cherchent à procurer à leurs militants des avantages matériels. Inversement, les militants font fonctionner les organisations partisanes. Dans cette perspective, on peut dire que les deux hommes politiques peuvent recourir à l’expertise tout en essayant de consolider les soutiens électoraux.

Ousmane Sonko pourrait s’appuyer sur le parti PASTEF-Les Patriotes qui l’a élu à l’unanimité (589 délégués votants) à la présidence, lors de son congrès du 6 juin 2026. Il y a également la forte majorité parlementaire (130 députés sur 165) avec des pouvoirs constitutionnels très importants (contrôle de l’action gouvernementale, évaluation des politiques publiques, motion de censure, etc. ).

Quant à Bassirou Diomaye Faye, il détient des pouvoirs constitutionnels du chef de l’État certes importants, mais il a besoin de l’Assemblée nationale pour exercer certaines de ses prérogatives. Toujours est-il qu’il peut s’appuyer sur le pouvoir d’État. La posture présidentielle est aussi une ressource symbolique mobilisable.

Quels facteurs seront décisifs dans l’évolution du rapport de force entre les deux camps ?

Les enjeux sont certes importants, mais le jeu politique est régulé à intervalles réguliers, par les élections. Celles-ci sont, en principe, des mécanismes correcteurs et pacificateurs. Il faudrait donc un consensus fort sur le calendrier électoral, une exigence de transparence du processus électoral, une modération dans l’exercice du pouvoir exécutif ou législatif.

Les perceptions des populations sur “la gouvernance d’Ousmane Somko” et sur celle de Bassirou Diomaye Faye seront déterminantes. L’efficacité des politiques publiques alternatives, l’exigence de moralisation de la vie publique, les attentes des populations relativement à la reddition des comptes et à la “justice pour les martyrs” (les personnes tuées lors des manifestations politiques entre 2021 et 2024) sont autant de facteurs qui pèseront sur l’évolution du rapport de force entre les deux camps.

L’élection et le système de partis sont des rouages protecteurs et régulateurs des régimes démocratiques. Cependant, les dysfonctionnements liés au manque de transparence des processus électoraux et à l’absence de modération dans l’exercice des pouvoirs constitutionnels peuvent amener les populations sénégalaises à recourir à l’action collective violente.

The Conversation

Abdou Fattah Niane does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Crise politique au Sénégal : quels scénarios pour l’avenir du pays ? – https://theconversation.com/crise-politique-au-senegal-quels-scenarios-pour-lavenir-du-pays-284964

Quarante ans après, faut-il encore célébrer la « Main de Dieu » de Maradona ?

Source: The Conversation – in French – By Cesar R. Torres, Associate Professor of Kinesiology and Philosophy, Penn State

Deux buts, cinq minutes, une place dans l’histoire. Derrière les exploits de Diego Maradona en 1986 se joue aussi une réflexion sur la mémoire, la politique et les valeurs du football.


Au football, les buts les plus mémorables restent généralement associés aux joueurs qui les ont marqués. Rares sont ceux que l’on peut évoquer sans mentionner l’individu – ou même l’équipe – qui en est à l’origine.

Pourtant, deux buts inscrits lors d’un même match il y a quarante ans ont atteint ce statut à part. L’un est universellement connu sous le nom de « la Main de Dieu », l’autre est largement reconnu comme le « But du siècle ». Tous deux ont été marqués par la star argentine Diego Maradona face à l’Angleterre, en quart de finale de la Coupe du monde de la FIFA, au stade Estadio Azteca de Mexico City, le 22 juin 1986.

Ces buts, inscrits à quelques minutes d’intervalle, figurent parmi le très petit nombre de séquences footballistiques immédiatement reconnaissables des décennies plus tard. Ils occupent également une place particulière dans l’imaginaire collectif argentin. Leur importance symbolique était telle que, lorsque la présidente argentine Cristina Fernández de Kirchner a inauguré en 2012 la « Galerie des idoles populaires » à la Casa Rosada, le palais présidentiel du pays, l’exposition comprenait des photographies des deux buts.

Mais c’est la « Main de Dieu » qui attirait particulièrement l’attention. La célèbre image montrant Diego Maradona, le bras tendu, frappant le ballon du poing au-dessus du gardien anglais Peter Shilton occupait une place centrale dans l’exposition, sautant immédiatement aux yeux des visiteurs.

Un an après l’installation de la Galerie des idoles populaires, je l’ai visitée avec un groupe d’étudiants internationaux participant à un programme d’études à l’étranger dirigé par mon épouse. Sachant que j’étais philosophe du sport, plusieurs membres du groupe m’ont posé une question d’ordre éthique : pourquoi un but marqué de manière illégale – il aurait dû être refusé pour une main flagrante – occupait-il une place aussi importante dans le palais présidentiel ?

La même question peut être posée aujourd’hui à propos de la place qu’occupe encore cette action dans la mémoire collective argentine. Son image apparaît fréquemment sur des fresques murales, des T-shirts et même dans des chansons.

Serviette représentant le but de la « Main de Dieu »
Un vendeur présente une serviette représentant le but de la « Main de Dieu » de Diego Maradona dans un magasin d’articles de sport à Buenos Aires.
Juan Mabromata/AFP

Comme je l’ai expliqué aux étudiants, pour comprendre pourquoi ce match et ces deux buts de Diego Maradona – parmi les 34 qu’il a inscrits pour la sélection nationale – se sont à ce point enracinés dans l’imaginaire argentin, il est nécessaire de se pencher sur la complexe histoire des relations entre le Royaume-Uni et l’Argentine.

Les relations anglo-argentines

À partir de la fin du XVIᵉ siècle, la Grande-Bretagne a cherché à étendre son empire en Amérique du Sud, principalement afin d’élargir les débouchés commerciaux de ses produits. Après plusieurs tentatives infructueuses d’invasion de Buenos Aires en 1806 et 1807, la Grande-Bretagne a joué un rôle important dans l’indépendance de l’Argentine vis-à-vis de l’Espagne quelques années plus tard. Tout au long du XIXᵉ siècle et au début du XXᵉ siècle, la présence britannique dans l’économie argentine a été considérable. Les investissements étaient si importants et la communauté britannique expatriée si nombreuse que l’Argentine a été qualifiée de « sixième dominion » de la Grande-Bretagne. C’est également par l’intermédiaire de cette communauté que le football est devenu une véritable passion nationale en Argentine.

La relation entre les deux pays n’en a pas moins été parfois conflictuelle. L’un des principaux sujets de discorde concernait un archipel situé à environ 500 kilomètres des côtes sud-américaines, appelé les îles Falkland au Royaume-Uni et les îles Malouines en Argentine.

Le Royaume-Uni occupe ces îles depuis 1833, tandis que l’Argentine les revendique comme faisant partie de son territoire depuis cette date. Les tensions accumulées ont finalement débouché sur une guerre en 1982, lorsque l’Argentine, alors dirigée par une dictature militaire particulièrement répressive, a envoyé une expédition militaire sur l’archipel.

La riposte décisive du Royaume-Uni a rapidement mis fin à l’offensive argentine. La défaite a constitué un traumatisme profond pour l’Argentine, mais elle représente aussi une étape importante sur la voie du retour du pays à un régime démocratique l’année suivante.

La Coupe du monde de Maradona

Les relations entre les deux pays demeuraient tendues lorsque l’Argentine et l’Angleterre se sont affrontées lors de la Coupe du monde 1986. Les relations diplomatiques n’avaient pas encore été rétablies et, pour de nombreux Argentins, ce match représentait une occasion de rendre hommage aux conscrits morts pendant la guerre et de rappeler au monde la revendication argentine sur les îles Malouines/Falkland.

La rencontre était donc chargée de significations politiques et historiques complexes. Et l’Argentine pouvait compter dans ses rangs sur celui qui était alors considéré comme le plus grand joueur de son époque : Diego Maradona.

Comme l’écrivait en 1995 Eduardo Galeano, souvent présenté comme le poète mondial du football, Mexico 1986 fut « la Coupe du monde de Maradona ». « Avec deux buts du gauche contre l’Angleterre, Maradona a vengé la blessure infligée à la fierté de son pays lors de la guerre des [Malouines/]Falkland : le premier, il l’a marqué de sa main gauche (…), le second de son pied gauche, après avoir envoyé les défenseurs anglais au tapis », écrivait Galeano.

En l’espace de cinq minutes à peine, Diego Maradona a soulevé tout un pays et accédé au rang d’idole parmi les idoles. Après le match, alors que la polémique autour du premier but battait son plein, Maradona, reprenant une formule suggérée par un journaliste, a reconnu que le but avait sans doute été marqué par la « Main de Dieu ».

Si le second but demeure l’incarnation même de la beauté footballistique, l’imagerie associée au premier l’a rendu tout aussi emblématique, voire davantage. Le fait que l’Argentine ait ensuite remporté la Coupe du monde n’a fait que renforcer la réputation immortelle de Diego Maradona, quelles que soient par la suite les controverses qui ont jalonné sa vie. Sa mort, le 25 novembre 2020, a suscité une immense vague d’émotion en Argentine et dans le reste du monde.

Tout ce qu’il y a de meilleur dans le football

De retour au palais présidentiel, les étudiants ont insisté : comment fallait-il, selon moi et selon d’autres, considérer la « Main de Dieu » ? Ma réponse, qui reprenait des arguments philosophiques développés dans un chapitre que j’ai rédigé pour un ouvrage codirigé avec le philosophe Daniel G. Campos, était la suivante. Le contexte est essentiel pour comprendre la signification que de nombreux Argentins ont attribuée à ce but. Cela dit, le contexte ne suffit pas à le justifier.

Le football est une pratique sociale régie par des règles et par ce que les philosophes appellent des « biens internes » : des récompenses intrinsèques qui découlent de la participation à une activité. Ces biens internes ne définissent pas seulement le jeu ; ils constituent aussi le fondement de ses critères d’excellence. Ils regroupent ce que l’on appelle les compétences « constitutives » et « réparatrices » (« restorative skills ») que ce sport est censé mettre à l’épreuve.

Les compétences constitutives sont celles mobilisées pendant le jeu en mouvement. Elles comprennent notamment le dribble, la passe, le tir ou encore la capacité à créer des espaces. Les compétences réparatrices interviennent lorsque le jeu est interrompu et incluent, entre autres, la capacité à tirer un penalty ou un corner. En raison même de sa structure, le football repose sur ces deux ensembles de compétences, qui sont étroitement liés aux différentes manières de contrôler et de frapper le ballon avec les pieds.

Un génie du football… et un cas de tricherie

Marquer un but de la main ne relève ni d’une compétence constitutive ni d’une compétence réparatrice du football. Il s’agit plutôt d’une « compétence extra-ludique », c’est-à-dire d’une compétence que le jeu n’est pas censé évaluer et qui, à ce titre, n’appartient pas légitimement au football.

En réalité, marquer un but de la main contredit et dénature les biens internes qui définissent le football ainsi que ses critères d’excellence. En ce sens, la « Main de Dieu » dévalorise les compétences grâce auxquelles les joueurs se distinguent les uns des autres.

En outre, il s’agit d’un cas de tricherie sans la moindre ambiguïté. Diego Maradona a délibérément et discrètement enfreint une règle du sport afin d’obtenir un avantage qu’il n’aurait pas obtenu autrement. Un tel geste dénature le jeu, fausse le résultat et manque de respect à l’équipe adverse. À ce titre, il ne devrait ni être encouragé ni être célébré. Il devrait au contraire être condamné.

Pire encore, ce but détourne l’attention du type de jeu que Diego Maradona a incarné lors du second but, alors même qu’il avait subi de nombreuses fautes de la part des joueurs anglais tout au long de la rencontre. C’est pourtant ce type de football qui honore véritablement le jeu et lui permet de s’épanouir.

Au terme d’une course de près de 55 mètres, Maradona a éliminé ses adversaires les uns après les autres, échappé aux tacles et laissé les défenseurs anglais impuissants avant de tromper le gardien d’une finition implacable. Le journaliste Brian Glanville le décrivait en 1993 comme « stupéfiant, un but si inhabituel, presque romantique ». Il ajoutait : « Il semblait à peine appartenir à une époque aussi rationnelle et rationalisée que la nôtre. » Ce but est sans doute le plus célébré de toute l’histoire de la Coupe du monde.

Quarante ans après cette rencontre historique entre l’Argentine et l’Angleterre, je suggère que l’Argentine et le monde du football condamnent d’un même mouvement la scandaleuse « Main de Dieu » tout en célébrant le sublime « But du siècle », sans jamais oublier le contexte historique dans lequel ces deux actions ont eu lieu.

The Conversation

Cesar R. Torres est également professeur émérite distingué en kinésiologie, études du sport et éducation physique au College de Brockport.

ref. Quarante ans après, faut-il encore célébrer la « Main de Dieu » de Maradona ? – https://theconversation.com/quarante-ans-apres-faut-il-encore-celebrer-la-main-de-dieu-de-maradona-285714