Source: The Conversation – in French – By Hien Tran, Associate Professor, Telfer School of Management, L’Université d’Ottawa/University of Ottawa
Pour de nombreux Canadiens, le choix de devenir travailleur autonome tient moins à une ambition entrepreneuriale qu’à leur situation familiale.
Dans ma récente étude qui suit des Canadiens à travers le mariage, le divorce, la naissance d’un enfant et le veuvage, j’ai constaté que les grandes transitions familiales peuvent faire en sorte que le travail autonome semble soit plus réalisable, soit totalement inaccessible, selon qui, au sein du ménage, assume les soins et qui assure le revenu principal.
Le travail autonome occupe une place significative dans l’économie canadienne. En mars 2025, Statistique Canada recensait 2,7 millions de travailleurs autonomes, soit 13,1 % de la main-d’œuvre, un groupe hétérogène d’entrepreneurs, d’artisans et de consultants présents dans presque tous les secteurs.
Mais les choix de carrière se font rarement de manière isolée. Ils sont influencés par les pressions liées aux soins. Concilier le travail et la garde des enfants est également devenu de plus en plus difficile pour de nombreux ménages.
Le Canada offre des mesures de protection en matière de congé parental et a élargi l’aide à la garde d’enfants ces dernières années, mais une enquête de Statistique Canada de 2025 révèle que la moitié des parents ayant recours à des services de garde ont déclaré avoir eu de la difficulté à en trouver.
Le travail autonome, en particulier, est étroitement lié à ces contraintes familiales : les exigences liées aux soins, l’incertitude du revenu et les lacunes de la protection sociale que les travailleurs salariés peuvent tenir pour acquises.
Comment les changements familiaux redéfinissent les choix professionnels
Les transitions familiales majeures peuvent redéfinir les rôles en matière de revenu, les exigences liées aux soins et la capacité d’un ménage à absorber les risques financiers. Le mariage, la naissance d’un enfant, le divorce et le veuvage peuvent chacun modifier qui gagne un revenu, qui fournit des soins et le niveau de volatilité qu’un ménage peut tolérer.
Le mariage implique souvent la mise en commun des revenus et le partage des responsabilités quotidiennes. La parentalité peut intensifier les exigences en matière de soins et réduire la flexibilité des horaires de travail. Le divorce et le veuvage peuvent priver les ménages des soutiens financiers ou pratiques sur lesquels ils comptaient auparavant.
Ces transitions réorganisent la façon dont les ménages répartissent leur temps, gèrent les risques et mobilisent leurs ressources — sans affecter tout le monde de la même façon. Un même événement peut produire des trajectoires professionnelles très différentes selon qui assume les soins et qui est censé assurer la stabilité financière du ménage.
Pour l’examiner, je me suis appuyée sur les données de l’Étude longitudinale et internationale sur les adultes, une enquête nationale de Statistique Canada qui suit les parcours de vie au fil du temps. J’y ai retracé, entre 2012 et 2020, comment le recours au travail autonome évoluait au fil de ces transitions.
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Le mariage comme filet de sécurité
Parmi les tendances les plus marquantes figure celle du mariage. Les personnes nouvellement mariées étaient généralement plus susceptibles de se lancer dans le travail autonome — mais cette hausse n’était pas uniforme. C’est chez les femmes occupant un rôle de revenu secondaire au sein du couple qu’elle était la plus prononcée.
Ces résultats suggèrent que le mariage renforce la capacité d’amortissement financier du ménage. La mise en commun des revenus et le partage des responsabilités domestiques peuvent atténuer la volatilité des revenus à court terme, rendant l’incertitude professionnelle plus gérable pour certains.
Mais le mariage façonne aussi la perception de quel travail est considéré comme flexible et quels revenus sont censés ancrer la stabilité du ménage, ce qui explique pourquoi une même transition peut produire des réactions si différentes d’un couple à l’autre.
La parentalité et le travail autonome
La parentalité révèle un schéma plus complexe. Elle alourdit les exigences de soins, réduit le temps disponible et accroît la pression financière du ménage. Dans ce contexte, le travail autonome peut sembler séduisant : il offre une plus grande maîtrise de son emploi du temps.
Mais il comporte aussi des revenus irréguliers, des contraintes administratives et une incertitude financière. Mon étude montre que les mères assumant le rôle de principal soutien de famille étaient moins susceptibles de se tourner vers le travail autonome après la naissance d’un enfant, et les pères portant une part importante des soins suivaient un schéma similaire.
Dans les deux cas, l’accumulation des tâches de garde et la pression financière rendaient le travail autonome — avec son lot d’incertitude — moins envisageable.
Pourtant, quand mariage et naissance survenaient en même temps, une dynamique différente s’installait. Vivre ces deux transitions de front rendait paradoxalement plus probable le recours au travail autonome que de n’en traverser qu’une seule.
Cette convergence laissait moins de marge pour réorganiser travail et prise en charge des proches, et le travail autonome devenait alors la voie la plus flexible pour s’adapter.
Divorce et veuvage
Le divorce et le veuvage illustrent comment la perte du soutien du ménage peut freiner le passage au travail autonome.
Le divorce démantèle la mise en commun des ressources et transforme des responsabilités autrefois partagées — revenus, temps, soins — en obligations individuelles. Cette solitude financière réduit la capacité à absorber l’incertitude qui accompagne le travail autonome.
Le veuvage produit un effet analogue. Il efface l’équilibre par lequel deux partenaires coordonnaient revenus, gestion du quotidien et soutien mutuel, et j’ai constaté qu’il était associé à un moindre recours au travail autonome.
Dans les deux cas, c’est la disparition du ménage comme unité de partage des risques qui dicte ce qui semble possible.
Le travail autonome : une histoire de ménage
Les transitions familiales se produisent rarement de manière isolée. Mariage, parentalité, réorganisation des responsabilités, tout cela survient souvent en même temps, et ces changements qui se chevauchent façonnent ensemble ce qui semble professionnellement possible.
Se lancer en travail autonome est donc avant tout une décision de ménage, modelée par la façon dont les familles redistribuent temps, ressources et responsabilités après des bouleversements majeurs. Un même événement peut ouvrir des portes pour certains et les fermer pour d’autres, selon la répartition des rôles au sein du foyer.
Car ces décisions ne relèvent pas que de l’ambition individuelle. Elles reflètent aussi la manière dont les ménages s’adaptent — professionnellement, familialement, financièrement — après les grands tournants de la vie. Ce qui rend le travail autonome accessible pour certains le place hors de portée pour d’autres, et comprendre pourquoi exige de regarder non seulement qui travaille, mais comment la vie à deux (ou seul) structure ce qui est envisageable.
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Hien Tran a reçu du financement du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH) ayant soutenu l’accès aux données et les travaux de recherche liés à cet article.
– ref. Comment le mariage, le divorce et la parentalité influencent le recours au travail autonome – https://theconversation.com/comment-le-mariage-le-divorce-et-la-parentalite-influencent-le-recours-au-travail-autonome-284377







