Les chats deviennent-ils plus dociles, ou est-ce plutôt les humains qui changent ?

Source: The Conversation – in French – By Grace Carroll, Lecturer in Animal Behaviour and Welfare, School of Psychology, Queen’s University Belfast

Il y a environ 15 ans, j’ai créé une page Facebook pour ma chatte, Sandi. Mes amis trouvaient ça bizarre. Aujourd’hui, les comptes de réseaux sociaux dédiés aux chats attirent des millions d’abonnés, les chats voyagent dans des sacs à dos et des poussettes, et des sondages montrent régulièrement que la grande majorité des propriétaires considèrent leurs animaux de compagnie comme des membres de la famille.


J’ai déjà écrit un article sur la façon dont les chats ont été domestiqués. Mais la domestication n’est pas nécessairement un processus qui s’achève à un moment donné. Se pourrait-il qu’elle se poursuive encore aujourd’hui ?

Des exemples tirés du monde animal suggèrent que l’adaptation à la cohabitation avec les humains peut se poursuivre longtemps après la première rencontre entre les animaux et les humains.

Les recherches menées par le biologiste Kevin Parsons à l’université de Glasgow constituent l’un des exemples les plus frappants de ce processus. En 2020, Parsons et son équipe ont comparé les crânes de renards roux urbains et ruraux provenant de Londres et de la campagne environnante, et ont constaté des différences constantes entre les deux populations.

Les renards urbains avaient un museau plus court et plus large, ainsi qu’une boîte crânienne plus petite – la partie arrondie du crâne qui renferme le cerveau. Ce sont là des changements qui accompagnent souvent la domestication. Les chercheurs suggèrent que la vie en ville pourrait favoriser les renards moins craintifs envers les humains et plus aptes à tirer parti de la nourriture et des abris fournis par ces derniers.

Une situation similaire se dessine au Phoenix Park de Dublin. En 2022, les écologistes Laura Griffin, Simone Ciuti et leurs collègues de l’University College Dublin ont constaté que, si certains daims vivant à la lisière de la ville s’approchaient rarement des humains, d’autres n’hésitaient pas à s’approcher régulièrement des gens pour obtenir de la nourriture. Environ un quart de la population était composée de « mendiantes assidues », et ces femelles plus audacieuses donnaient naissance à des faons plus lourds – ce qui suggère que les animaux disposés à s’approcher des gens pourraient bénéficier d’un avantage.




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Ces études montrent que la cohabitation avec les humains peut entraîner des changements évolutifs chez les espèces sauvages et semi-domestiquées.

Mais cela s’applique-t-il également aux chats, une espèce domestiquée il y a des milliers d’années ? Deux réponses sont possibles. Soit les chats continuent d’évoluer, soit ils n’ont pas beaucoup changé et c’est notre relation avec eux qui a évolué.

La domestication des chats

Par rapport aux chiens, les chats ont traditionnellement été considérés comme « moins » domestiqués. Les chiens ont été élevés pour travailler à nos côtés – garder les troupeaux, surveiller les habitations et aider à la chasse – tandis que les chats se sont en grande partie domestiqués eux-mêmes.

Attirés par les rongeurs que les premiers établissements agricoles attiraient, les chats ont choisi de vivre près des humains parce que cela leur convenait, et non parce que nous les avons sélectionnés pour remplir des tâches spécifiques.

L’une des raisons pour lesquelles les chats ont si bien réussi est leur flexibilité. Contrairement à de nombreuses espèces, ils sont capables d’adapter leur comportement à l’environnement dans lequel ils vivent.

Lorsque la nourriture se fait rare, les chats ont tendance à vivre seuls et à défendre leur propre territoire. Mais là où la nourriture est abondante, comme à proximité des humains, ils peuvent se tolérer les uns les autres et former des groupes sociaux stables. En effet, certains chercheurs suggèrent que les chats ont d’abord évolué pour tolérer la présence d’autres chats à proximité, avant d’étendre cette tolérance aux humains.


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Bien que la génétique joue un rôle, les chatons qui ont des interactions positives fréquentes avec les humains pendant une période critique (entre environ deux et sept semaines d’âge) ont beaucoup plus de chances de devenir des adultes confiants et amicaux.

Cela suggère que les chats ont depuis longtemps la capacité de nouer des relations étroites avec les humains lorsque les conditions s’y prêtent. Plutôt que de devenir des animaux fondamentalement différents, ils expriment peut-être simplement une capacité qu’ils possèdent depuis longtemps. Si tel est le cas, le plus grand changement n’est peut-être pas survenu chez les chats, mais chez nous.

L’évolution des besoins de la population

Au cours du siècle dernier, le mode de vie d’une grande partie de la population a considérablement changé. Dans la plupart des régions du monde, les taux de fécondité ont chuté de manière spectaculaire, passant de près de cinq enfants par femme en 1950 à un peu plus de deux aujourd’hui. Les gens ont moins d’enfants, repoussent l’âge de fonder une famille, vivent seuls plus longtemps et comptent de plus en plus sur les animaux de compagnie pour combler des besoins autrefois satisfaits par des relations familiales étroites.

Ces évolutions démographiques ont modifié non seulement la structure des familles, mais aussi qui ou quoi occupe le centre de la vie familiale.

En Finlande, pays qui a connu bon nombre de ces évolutions démographiques, une enquête de 2023 menée auprès de 857 propriétaires d’animaux de compagnie a révélé que, lorsqu’ils s’adressaient à leur famille et à leurs amis, les personnes sans enfants avaient davantage tendance que les parents à se désigner comme « maman » ou « papa » en parlant de leurs animaux de compagnie. Elles avaient également davantage tendance à décrire leurs animaux de compagnie comme des « gamins », des « enfants » ou des « membres de la famille », et faisaient état d’un attachement émotionnel plus fort à leur égard.

Alors que de plus en plus de personnes repoussent le moment d’avoir des enfants ou choisissent de ne pas en avoir, cette façon d’entretenir une relation avec les animaux de compagnie pourrait devenir de plus en plus courante. Cette évolution pourrait également se refléter dans la popularité croissante de races de chats telles que le ragdoll, appréciées pour leur nature affectueuse et docile.




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L’évolution des mentalités a transformé la vie que mènent aujourd’hui les chats. Une espèce autrefois principalement appréciée pour sa capacité à lutter contre les rongeurs est désormais tout aussi susceptible de bénéficier d’une assurance santé, de consulter un comportementaliste et de suivre un régime alimentaire spécialisé.

Cela ne signifie pas pour autant que les chats ont cessé d’évoluer. La cohabitation avec les humains pourrait encore façonner leur comportement au fil de nombreuses générations. Mais les faits suggèrent que la transformation la plus spectaculaire a eu lieu chez leurs propriétaires.

Nous avons changé la place que les chats occupent dans nos vies et, ce faisant, nous avons transformé la vie qu’ils mènent aujourd’hui. À l’époque où j’ai créé une page Facebook pour Sandi, les gens trouvaient cela excentrique. Aujourd’hui, il semble que beaucoup plus de personnes se soient ralliées à ma façon de penser.

La Conversation Canada

Grace Carroll ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les chats deviennent-ils plus dociles, ou est-ce plutôt les humains qui changent ? – https://theconversation.com/les-chats-deviennent-ils-plus-dociles-ou-est-ce-plutot-les-humains-qui-changent-289575

Monopoly, Hitster, Cranium… Qu’est-ce qui explique le succès d’un jeu de société ?

Source: The Conversation – in French – By Alain d’Astous, Professeur de marketing émérite, HEC Montréal

Les jeux de société qui remportent le plus de succès ne sont pas toujours ceux auxquels on s’attend. Une récente étude isole les critères favoris des joueurs et des joueuses. Certains résultats sont étonnants !


Vous connaissez le scénario : vous êtes invités à souper, les discussions vont bon train et voilà que quelqu’un propose de jouer à un jeu de société. Peut-être êtes-vous ce type de personne ou êtes-vous plutôt le genre qui se dit « hum… pourquoi pas », ou celle qui peste tout bas en allant se verser un autre verre de vin (un double svp !) ?

Karine Gagnon, enseignante au Collège Ahuntsic, et moi, professeur de marketing émérite à HEC Montréal, faisons partie de ceux qui aiment les jeux et l’expérience sociale qu’ils procurent. Mais nous sommes aussi des chercheurs intrigués par ce qui explique l’appréciation d’un jeu de société. Pourquoi tel jeu remporte-t-il un grand succès et tel autre non ? Pour répondre à cette question, nous avons adopté une approche méthodique.

Dans un premier temps, nous avons interrogé des professionnels de l’industrie (créateurs et distributeurs de jeux de société au Québec) ainsi que des joueurs de jeux de société (tous profils confondus : âge, sexe, fréquence et type de jeux joués) dans une démarche exploratoire.

Notre objectif était de dresser une liste des caractéristiques qui peuvent avoir un impact sur l’appréciation d’un jeu de société : compréhensibilité (règles simples, objectifs clairs), divertissement, rythme (durée, temps d’attente), imprévisibilité, pouvoir de décision (influence du hasard), niveau de défi (complexité) et caractère échappatoire (expérience unique).

Une fois cette liste en main, corroborée en partie par diverses opinions qui circulent dans les médias et sur le web ainsi que par quelques études qui ont tenté d’expliquer pourquoi les gens aiment le jeu en général, nous avons mené une enquête auprès d’un échantillon de 169 joueurs adultes choisis de façon probabiliste dans le Grand Montréal. Notre objectif était de vérifier à quel point chacune des caractéristiques mises au jour dans la première étape de cette recherche a un impact significatif sur l’appréciation d’un jeu.




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Sortir du quotidien, se changer les idées, avoir du plaisir

Fondamentalement, les résultats de notre enquête montrent que les raisons premières qui font qu’on apprécie un jeu de société s’apparentent à celles qui font qu’on accepte une invitation à souper : on veut sortir du quotidien, se changer les idées, avoir du plaisir.

En effet, le critère ayant le plus d’impact est la capacité du jeu à faire vivre une expérience hors du commun comme se propulser, l’espace d’un moment, dans la vie d’un valeureux conquérant ou dans l’habit d’une richissime femme d’affaires.

Le deuxième facteur en importance qui explique l’appréciation d’un jeu est son potentiel de divertissement, c’est-à-dire sa capacité à nous faire interagir, rire et argumenter dans un esprit de plaisir collectif. Nos résultats montrent que le niveau d’appréciation est significativement supérieur quand le jeu permet des interactions sociales, par opposition à un jeu qui requiert d’attendre son tour calmement.

Contrastons Rummy et Scrabble, où les interactions sont moins fréquentes, avec des jeux comme Cranium ou Carcassonne, qui sont propices aux échanges et à l’argumentation. Ou encore, considérons le jeu de société Hitster, dont l’immense popularité auprès des amateurs pourrait sans doute être expliquée en partie par ce critère.

Hommes et femmes : des résultats différents

D’autres caractéristiques influencent le niveau d’appréciation d’un jeu de société, mais de façon variable. Ainsi, les surprises et rebondissements vécus au cours d’une partie constituent un élément ayant un impact positif significatif chez les hommes, mais pas auprès des femmes. Nos résultats montrent en effet que les hommes aiment les jeux qui génèrent des situations imprévues, des péripéties.

À titre d’illustration, Cranium est un jeu ayant un tel potentiel étant donné l’imprévisibilité des défis à relever, des changements constants de parcours et des cartes « club » qui risquent à tout moment de générer un affrontement collectif entre les équipes.

Clue est aussi un jeu imprévisible du fait que les personnages ou les objets peuvent être transportés d’une pièce à l’autre et que des indices peuvent être dévoilés à tout moment, bouleversant ainsi le plan des joueurs. L’effet de l’imprévisibilité n’est donc pas observé chez les femmes. De plus, cette différence de genre est la même, quel que soit l’âge de la personne interrogée.


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Contrairement aux croyances des joueurs et des professionnels, le niveau de défi et l’influence du hasard ne sont pas des caractéristiques qui influent de façon significative sur l’appréciation de celui-ci. Par contre, le rythme du jeu est un élément important aux yeux des femmes. Un jeu dynamique et sans temps morts gagne la faveur de celles-ci, mais n’a pas d’impact significatif du point de vue des hommes.

Finalement la clarté et la simplicité des règles n’ont pas eu d’impact significatif sur l’appréciation. Il s’agit toutefois d’un résultat à interpréter prudemment, car les participants connaissaient les tenants et aboutissants des jeux évalués.

Rebondissements, durée, rythme… les formules gagnantes

Ces conclusions ont des implications réelles pour les concepteurs de jeux et les entreprises qui en font la promotion. Il appert que le succès d’un jeu repose sur deux facteurs principaux : sa capacité à nous faire décrocher de la réalité et le niveau de divertissement qu’il génère. Dans une moindre mesure, les jeux qui comportent des rebondissements et des surprises, de durée ni trop longue, ni trop courte, se déroulant avec un bon rythme, sont plus appréciés. Ces éléments peuvent guider la conception et la mise en marché de nouveaux jeux.

Gardons à l’esprit toutefois que notre recherche s’est centrée sur les caractéristiques du jeu. D’autres facteurs peuvent aussi influencer l’appréciation, comme les relations entre les coéquipiers. Ainsi, dans le volet qualitatif de la recherche, quelques joueurs ont mentionné la coopération et la rivalité pour décrire ce qu’ils aimaient ou n’aimaient pas d’un jeu de société.




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Toutefois, puisque cela était souvent associé aux interactions entre les joueurs, nous avons traité ce facteur sous l’angle du divertissement. Dans les entrevues individuelles, quelques joueurs ont aussi souligné l’importance d’être à l’aise avec les personnes avec qui elles jouent (degré de familiarité des joueurs entre eux). Cependant, nous n’avons pas exploré cette variable d’un point de vue quantitatif à cause de son caractère ponctuel et situationnel.

Enfin, il est possible que l’appréciation d’un jeu de société soit relative, que celle-ci repose non seulement sur ses attributs, mais aussi sur les comparaisons qu’on peut faire avec d’autres jeux. En ce sens, un facteur à considérer dans les recherches futures est le niveau de connaissance que les joueurs ont des jeux de société en général.

La Conversation Canada

Alain d’Astous ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Monopoly, Hitster, Cranium… Qu’est-ce qui explique le succès d’un jeu de société ? – https://theconversation.com/monopoly-hitster-cranium-quest-ce-qui-explique-le-succes-dun-jeu-de-societe-284234

Tous à confesse : lorsque la confession était au cœur de la vie sociale des Français

Source: The Conversation – in French – By Caroline Muller, Maîtresse de conférences en histoire contemporaine ; membre de l’IUF. Spécialiste d’histoire du XIXe siècle, du catholicisme et d’histoire des femmes et du genre, Université Rennes 2

Le passage au confessionnal (au moins une fois par an) concernait encore 51 % des Français en 1952.
Dabarti CGI/Shutterstock (no reuse)

L’ESSENTIEL

  • La confession est souvent envisagée comme une pratique spirituelle individuelle, touchant l’intimité et le secret des consciences.

  • Mais au XIXe siècle, en France, elle était bien plus que cela : une pratique sociale centrale, engageant l’ensemble de la communauté.

  • Cette histoire éclaire la question du secret de la confession, qui a fait débat à propos des violences sur mineurs.


Quelques jours avant le début du carême de 1888, un incident provoque les murmures et bientôt des protestations des habitants de Carfantain, une petite commune proche de Rennes (Ille-et-Vilaine) : curé du lieu, le recteur L. (En Bretagne, le curé est appelé « recteur », ndlr) a refusé d’entendre en confession une partie des paroissiens. Le dénommé Louis L., 63 ans, cultivateur, fait partie de ceux qui écrivent à l’évêque :

« Je suis arrivé à une heure et demie de l’après-midi au confessionnal : nous étions d’hommes et de femmes à attendre au nombre de quarante environ. Lorsque vers les six heures moins le quart, le recteur est arrivé à l’église, un petit bruit de satisfaction général s’est produit après cette longue attente. »

Les paroissiens manifestent bruyamment leur soulagement de voir arriver le curé si longuement attendu, eux qui patientent dans le froid depuis près de quatre heures. Cette manifestation discrète de mécontentement contrarie le curé qui, s’estimant outragé, renvoie l’essentiel des présents – dans l’idée sans doute aussi de réduire le temps qu’il s’apprête à passer au confessionnal. Louis L. explique qu’il était prêt à patienter au moment où le curé le renvoie :

« J’ai dit à mon pâtre qui était là de passer que j’allais l’attendre. Monsieur le Recteur a levé le rideau du confessionnal en me disant “N’attendez pas, je ne vous confesserai pas, ni avant ni après” ; de sorte que je suis retourné chez moi tellement impressionné que j’en suis resté malade toute la semaine. »

L’organisation sociale de la confession

Cette scène nous invite à nous replonger dans un moment de vie sociale et spirituelle globalement oublié en France, alors même que ce passé n’est pas si lointain : l’attente puis le passage au confessionnal, qui concernait encore, au moins une fois par an, 51 % des Français·es en 1952. Si la pratique de la confession concerne toujours aujourd’hui des millions de gens dans le monde, son usage s’est effondré en France, tout comme l’assistance à la messe dominicale évaluée aujourd’hui à moins de 2 % de la population.

Faire l’histoire de la confession demande alors de faire l’effort de nous projeter dans un monde peu éloigné dans lequel l’ensemble de la population d’une commune allait présenter l’état de sa conscience au curé de paroisse ou à l’un de ses confrères. Aller se confesser ne relevait donc pas simplement d’une pratique spirituelle individuelle, puisque le paroissien était sous le regard d’une communauté qui savait qui se confessait, à qui, quand, tout en contrôlant étroitement le comportement du curé.

Sacrement de l’Église catholique qui a eu plusieurs noms et a pris des formes variées, la confession est pour tout catholique une obligation annuelle, formalisée depuis le quatrième concile du Latran (1215), qui se déroule dans le cadre du confessionnal. Elle consiste à énoncer ses péchés à un prêtre afin d’obtenir le pardon. Bien des historiens s’y sont déjà intéressés : Jean Delumeau, en particulier, lui a consacré de nombreux travaux dans les années 1980.

Dans l’ensemble cependant, le mot de « confession » a tendance à nous emmener sur le terrain de l’individuel, du privé, de l’intime, et du lien entre une conscience, un confesseur et Dieu. Si nous revenons à Carfantain en 1888, c’est pourtant bien une protestation collective qui s’élève : le refus répété du curé de confesser provoque finalement la décision des paroissiens d’écrire à l’évêque ; ils défendent leur droit à un accès convenable au confessionnal, en matière d’horaires comme de qualité d’écoute.

Ne pas se confesser, c’est rester dans un état de péché, ne pas pouvoir s’approcher de l’autel pour communier et, dans l’ensemble, risquer son salut, en particulier quand on a une santé fragile et que l’on craint de mourir subitement. C’est l’une des raisons pour lesquelles il est interdit au curé de quitter sa paroisse inopinément : en cas de maladie mortelle d’une de ses ouailles, il doit pouvoir administrer les derniers sacrements et assurer le salut des âmes.

À Carfantain, nous n’avons malheureusement pas de traces de la réponse de l’évêque dans les archives. En général cependant, l’évêché commence par mener son enquête sur les agissements du curé, avant d’écrire ou de rendre visite au curé si c’est jugé nécessaire. Mais ce n’est pas la seule administration concernée par ces situations : les conflits laissent aussi des traces dans les archives du ministère des cultes.

La confession sur le bureau du préfet

Des dizaines de dossiers semblables existent dans les archives départementales, classées sous l’appellation de « police des cultes » : c’est là que l’administration consigne, jusqu’en 1905 au moins, les conflits liés aux cultes. On y trouve des histoires de curés jugés trop sévères, trop absents, et qui dans l’ensemble ne se comportent pas comme les paroissiens et paroissiennes le souhaiteraient.

Une partie de ces dossiers nous montrent la confession non pas telle que la théologie la définit, mais telle que les fidèles eux-mêmes l’envisagent dans leur vie quotidienne. Jusqu’en 1905 et la loi de séparation des Églises et de l’État, le curé de chaque paroisse est, par le jeu du concordat, un fonctionnaire qui reçoit une solde. À ce titre, il fait l’objet d’un suivi et d’une surveillance administrative comme les autres agents de l’État – activités qui laissent des traces dans les archives.

Un paroissien mécontent peut donc aussi bien s’adresser à l’évêque qu’au préfet. En 1897, à Montromant, bourg de 500 personnes dans les monts du Lyonnais, c’est le maire qui prend la plume pour écrire au préfet. Une jeune mère de famille, explique-t-il, est allée se confesser ; le curé est entré avec elle « dans certains détails très minutieux sur la cohabitation » (comprendre : sur sa vie intime) lui expliquant qu’elle devait, sous certaines conditions, refuser des relations sexuelles à son mari, et cela, même s’il se fâchait.

Il s’agit sans doute là, très simplement, d’un rappel à l’obligation d’une sexualité procréative et d’une interdiction de pratiquer le « retrait » permettant de limiter les naissances. Le mari, furieux, décide d’aller « demander raison » au curé ; et le maire intervient pour éviter le scandale.

La Confession, tableau peint en 1712 par l’artiste italien Giuseppe Maria Crespi.

Cette petite scène met en présence tout un jeu d’autorités concurrentes : celle du confesseur, convaincu que rien de ce qui touche à la vie du couple ne lui échappe quand il s’agit d’appliquer le dogme de l’Église en matière de sexualité ; celle du mari, qui vit cette ingérence comme une atteinte à sa position ; celle du maire enfin, qui s’institue gardien de la paix conjugale et relaie l’affaire à l’administration.

Dans cette histoire, la confession échappe largement au confessionnal, puisque l’écho des échanges parvient jusqu’à la préfecture du Rhône.

Des autorités en concurrence

D’autres paroisses montrent une mobilisation plus collective. À Bérat (Haute-Garonne), gros bourg viticole et agricole de plus d’un millier d’habitants, une pétition signée par plusieurs dizaines de paroissiens dénonce, en 1844, un curé accusé tout à la fois d’entretenir une liaison avec une veuve et de poser des questions déplacées en confession.

Le grief touchant à la confession n’est ici qu’un élément parmi d’autres, mais il est révélateur : ce qui se dit derrière la grille circule, se commente, nourrit la rumeur, et finit par s’écrire dans une lettre à plusieurs mains.

Ces deux affaires nous montrent à quel point la confession du XIXᵉ siècle n’est pas réductible au secret ou à la conscience des individus. Le confessionnal n’est pas qu’un lieu d’aveu : il peut devenir un point de friction où se mesurent, très concrètement, les périmètres de l’autorité d’un curé face à celles d’un mari, d’un maire, d’une communauté paroissiale.

Bien sûr, ces dossiers de police de culte comportent un biais : on y voit apparaître les moments qui posent problème, et l’ordinaire de la confession y est beaucoup moins visible, en particulier son rôle de réconfort, de réconciliation et de soutien des âmes, bien montré par les historiens et historiennes par ailleurs. Les confesseurs et autres directeurs de conscience accueillent, par exemple, confidences et discussions touchant à la vie conjugale et familiale, en particulier de la part de paroissiennes soucieuses de la discrétion des échanges.

Dans le quotidien des curés et autres desservants, cette attention aux uns et aux autres se traduit par de très longues heures passées au confessionnal : on trouve trace des lassitudes provoquées par la confession dans la plupart des biographies consacrées aux prêtres du siècle. Il arrive au curé d’Ars (Ain) Jean-Marie-Baptiste Vianney de passer douze heures par jour dans son confessionnal.

Écrire une histoire sociale de la confession

Écrire cette histoire invite alors à se replonger dans le quotidien des paroisses du XIXᵉ siècle, des plus fidèles aux plus distantes de l’Église, pour y retrouver l’ordinaire des expériences et interactions des paroissiens : une jeune mère de famille, un cultivateur soucieux de son salut, un père inquiet pour sa fille, un maire hostile au curé ou cherchant au contraire à préserver l’harmonie dans sa commune.

De cette vie collective de la confession, si dense au XIXᵉ siècle, il ne reste aujourd’hui presque rien en France. La pratique a reflué, les confessionnaux ont bien souvent été déplacés, ou restent vides dans beaucoup d’églises. Il reste pourtant dans les archives de quoi documenter de ce que la confession a longtemps été au-delà du confessionnal et de la dimension spirituelle du sacrement de pénitence. Ces traces offrent alors de la matière pour écrire une histoire sociale du XIXᵉ siècle à hauteur de l’expérience des paroissiens et des paroissiennes et de leurs préoccupations.

Cela nous offre un autre point de vue sur la question du secret de la confession, sujet relancé par les travaux de la commission indépendante sur les abus dans l’Église et qui suscite bien des débats puisque l’Assemblée nationale a finalement renoncé à supprimer le secret de la confession en cas de violences sur mineurs.

L’histoire sociale de la confession nous révèle que ce qui se passe dans le confessionnal n’y reste jamais totalement circonscrit, en particulier quand celui ou celle qui se confesse a des raisons de se plaindre. Cela nous invite à déplacer le regard et à réfléchir aux silences de l’entourage et à l’invisibilisation des plaintes plutôt qu’à son secret.

The Conversation

Caroline Muller a reçu des financements de l’Institut Universitaire de France.

ref. Tous à confesse : lorsque la confession était au cœur de la vie sociale des Français – https://theconversation.com/tous-a-confesse-lorsque-la-confession-etait-au-coeur-de-la-vie-sociale-des-francais-287418

Un « mur d’investissements » pour l’adaptation au changement climatique, vraiment ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Vivian Dépoues, Research associate – I4CE, Institut de l’Economie pour le Climat., Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay


L’ESSENTIEL

  • La France est-elle vraiment bloquée devant à un « mur d’investissements » en matière d’adaptation au changement climatique, comme l’affirmait, fin juin 2026, la ministre de la transition écologique Monique Barbut ?

  • Cette déclaration doit être forcément nuancée : le montant de la facture dépendra avant tout des arbitrages que nous réaliserons, tant aux niveaux national que local.

  • Tant que ceux-ci ne seront pas débattus publiquement, parler du coût de l’adaptation climatique en France reviendra à discuter de l’addition salée d’un repas dont on n’aurait même pas encore commandé les plats.


Fin juin 2026, en pleine canicule, la ministre de la transition écologique Monique Barbut, a affirmé que la France était face à un « mur d’investissements » en matière d’adaptation au changement climatique. Or, si la hauteur du mur est bien connue quand on parle de décarbonation de l’économie
– notamment depuis la publication du rapport de Jean Pisani-Ferry et Selma Mahfouz en 2023, les choses sont moins évidentes pour ce qui est de l’adaptation.

Certains pays se sont déjà posé ces questions, allant jusqu’au chiffrage consolidé des besoins d’adaptation. Au Royaume-Uni par exemple, les travaux menés sous la houlette du Committee on Climate Change
– l’équivalent britannique du Haut Conseil pour le climat – estiment à une fourchette d’environ 10 milliards à 11 milliards de livres sterling (de 11,7 milliards à 13 milliards d’euros) par an les investissements supplémentaires nécessaires pour l’adaptation d’ici 2030.

Une autre étude menée en Allemagne par le think tank et cabinet de conseil Adelphi pour le compte de la plateforme scientifique sur le climat (groupe d’experts créé par le gouvernement fédéral allemand en 2019) les estime, pour sa part, dans une fourchette de 8,6 milliards à 10,6 milliards d’euros par an.

Ces deux études mobilisent une approche dite « énumérative », ou « bottom up », que nous utilisons également à l’Institut de l’économie pour le climat (I4CA). Elle consiste à identifier des listes d’actions à mettre en œuvre, de projets à mener pour l’adaptation (par exemple, un nombre d’opérations de rénovation, de chantiers de renforcement d’infrastructures, de construction de nouveaux équipements de protections, d’opérations de renaturation…), à estimer des coûts moyens par opération et à faire le total, comme on ferait l’addition de l’entrée au dessert pour obtenir sa note au restaurant.

Un autre type d’études existe, s’appuyant sur des travaux de modélisation dits « top down », consistant à établir à partir d’études statistiques ou de modélisation des phénomènes physiques des relations entre des évènements climatiques et des pertes économiques. Il est ainsi possible de calculer l’optimum théorique d’investissements. Cet optimum doit permettre d’entreprendre des actions d’adaptation jusqu’à ce qu’un euro investi ne permette plus de réduire de plus d’un euro les pertes.

Construire des ordres de grandeur économiques du coût de l’adaptation en France et pouvoir composer plusieurs « menus » en fonction des choix politiques opérés est essentiel. Dans notre étude « Adapter la France à + 4 degrés : moyens, besoins, financements » (2025), nous avions ainsi évalué les coûts de nombreuses « briques » d’adaptation au niveau national. Pour autant, ces chiffrages ne doivent pas éluder les débats cruciaux que nous devons avoir sur les arbitrages à réaliser.

Autrement dit, avant de débattre du montant total de l’addition et de comment en partager le coût, il faut déjà se mettre d’accord sur ce que l’on veut manger au restaurant.




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Calculer l’ordre de grandeur du coût de l’adaptation en France

La Commission européenne a confié à différents organismes de recherche la conduite d’une étude passant en revue tous les éléments d’évaluation des coûts de l’adaptation, dont on dispose en Europe, issus de travaux utilisant l’une ou l’autre des approches présentées ci-dessus. À noter que ce n’est pas le seul ni le premier travail réalisant cet exercice, mais il est probablement le plus précis et le plus abouti.

Les différentes études donnent des chiffres qui se situent dans des fourchettes plus ou moins larges : en 2024, un rapport de la Banque mondiale estimait les besoins d’investissement pour l’Europe entre 15 milliards et 64 milliards d’euros par an ; en 2021, la Banque européenne d’investissement les estimait de son côté, sur la base d’études existantes, entre 35 milliards et 500 milliards d’euros par an.

Sur cette base, et sans nier la grande hétérogénéité ni le caractère incomplet des données, l’étude a extrapolé les résultats à l’échelle de l’Union européenne, par secteur et par État membre. Elle conclut que :

« Les besoins d’investissement annuels et totaux jusqu’en 2050, tous secteurs confondus, sont estimés à 69 milliards d’euros par an et à 1 200 milliards d’euros en valeur actuelle nette (VAN) cumulée » à l’échelle européenne.

Pour la France, cela représente un peu plus de 10 milliards d’euros par an.

Ces résultats donnent un ordre de grandeur qui permet de fixer quelques repères. Cependant, réalisés à partir de la documentation préexistante et sans concertation sectorielle et nationale, ils court-circuitent des débats extrêmement importants qu’il nous faut avoir avant de signer le devis de l’adaptation.




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Des arbitrages qui doivent être débattus

C’est parce que l’on ne peut pas passer outre ces débats que l’on n’a pas de chiffres précis sur les besoins de l’adaptation en France. Dans la plupart des secteurs, on n’a pas encore délibéré sur les manières dont on souhaitait s’adapter.

Or, on ne demande pas l’addition avant d’avoir choisi ce qu’on allait manger. Et en l’occurrence, ce choix est ici composé de décisions structurantes, par exemple :

  • Mise-t-on sur la construction de nouvelles infrastructures pour sécuriser l’accès à l’eau ou entreprend-on de vastes opérations d’ingénierie écologique pour ralentir l’écoulement des eaux de pluie et favoriser leur infiltration dans les nappes ?

  • Est-on prêt à végétaliser cette place quitte à réduire un peu le nombre de places de parking ?

  • Maintient-on ce camping si près de la mer ou a-t-on l’espace pour le déplacer un peu plus dans les terres ?

  • Isole-t-on les appartements au dernier étage des immeubles parisiens, les climatise-t-on, imagine-t-on une transformation des toits en zinc ou bien encore renonce-t-on à leur usage actuel ?

  • Accepte-t-on de ralentir (voire d’annuler en prévention) certains trains quand une vigilance météo est déclarée ou engage-t-on un grand programme de travaux pour renforcer la résilience de l’infrastructure ? La réponse ne sera probablement pas univoque d’une ligne à l’autre, en fonction de la fréquentation ou de l’existence d’alternatives faciles.

Ce sont autant de décisions à prendre sujet par sujet, territoire par territoire.

Le troisième plan national d’adaptation au changement climatique (PNACC) et la trajectoire de référence (TRACC) sur laquelle il est construit ne donnent pas les réponses à ces questions. Mais ils invitent très explicitement à se les poser et donnent tous les outils (les données, les méthodes…) pour le faire en partant d’études de vulnérabilité et en mettant sur la table les options disponibles.

En attendant de disposer de réelles trajectoires d’adaptation par territoire et par secteur, il nous semble plus prudent de ne pas avancer de chiffres agrégés qui invisibiliseraient ces débats. En revanche libre à chacun – et, notamment, à chaque responsable politique actuel ou futur – de composer son propre menu à partir des options disponibles à la carte. De même, chaque citoyen peut se faire, grâce à ces données, une idée des investissements nécessaires et donc de la crédibilité des différentes propositions.

Les tableaux publiés avec notre étude « Adapter la France à + 4 °C : moyens, besoins, financements » donnent de très nombreuses briques de coûts pour accompagner cet exercice au niveau national.

Au niveau local, des éléments similaires – ainsi qu’une approche simplifiée de chiffrages – sont proposés dans la méthode de plan pluriannuel d’investissement aligné climat développé par l’I4CE. Celle-ci, gratuite et en accès libre, a été conçue pour aider les collectivités à concilier leur plan d’investissements avec leurs objectifs climatiques.

Le chiffre de 2,3 milliards d’euros est parfois cité. Il est en réalité issu d’une étude de 2022, soit donc avant de disposer de la référence de la TRACC. Il renvoie à une liste de mesures qui étaient prêtes à être mises en œuvre sans regret au moment de la publication du rapport « Se donner les moyens de s’adapter aux conséquences du changement climatique en France : de combien parle-t-on ? ». Ces mesures immédiates ne constituaient toutefois que la première étape d’une stratégie plus structurante à mettre en œuvre, nécessitant, on l’a vu plus haut, des arbitrages.

S’agit-il vraiment d’un « mur » ?

Revenons-en à la déclaration de la ministre de la transition écologique. L’adaptation au changement climatique se heurte-t-elle, finalement, à un « mur d’investissements » ?

L’expression a été largement utilisée pour évoquer les besoins pour la décarbonation – de l’ordre de 200 milliards d’euros par an, dont 70 milliards manquent encore à l’appel –, mais elle l’est probablement moins pour l’adaptation.

  • D’abord, parce que, si on se fie à l’estimation de la Commission européenne, on parle de besoins inférieurs d’un ordre de grandeur : on l’a vu, les premières estimations tournent autour de 10 milliards d’euros par an, pas 200.

  • Ensuite, parce que certaines options d’adaptation pourraient, in fine, ne demander que peu d’investissements en dur. Par exemple, si on choisissait de s’organiser pour décaler les horaires de certains services publics en période de fortes chaleurs plutôt que de transformer entièrement le bâti.

  • Enfin, parce que l’adaptation doit être intelligemment déployée dans le temps, en faisant en sorte que le climat futur soit bien intégré au fil de tous les nouveaux investissements, qu’ils soient explicitement reliés au climat ou non (rénovations diverses, modernisation des infrastructures, constructions neuves, aménagement du territoire…).

Si on voulait tout adapter en cinq ans, alors oui, on ferait probablement face à un mur. Mais si on arrêtait de manquer toutes les opportunités d’intervention pour progressivement rendre nos économies plus robustes et plus résilientes, ce serait plutôt une rampe, plus ou moins pentue. Alors, à nos Lego et calculettes pour la construire !




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The Conversation

Le principal projet d’I4CE sur lequel s’appuie cette analyse a été conduit avec le soutien de l’ADEME, du CGDD et de la DGEC.
Vivian Dépoues est également membre du conseil d’administration de l’association ADAPT

ref. Un « mur d’investissements » pour l’adaptation au changement climatique, vraiment ? – https://theconversation.com/un-mur-dinvestissements-pour-ladaptation-au-changement-climatique-vraiment-288564

Le séquencement des politiques climatiques : quand l’ordre des priorités devient une question de survie économique

Source: The Conversation – France (in French) – By Marion Davin, Associate professor, Aix-Marseille Université (AMU)

Cet été, l’Europe suffoque. Derrière les bilans sanitaires et les records de température, une question s’impose : faut-il s’adapter au réchauffement ou poursuivre la réduction des émissions de gaz à effet de serre ?


Les vagues de chaleur que nous traversons ravivent les débats autour des politiques climatiques. Faut-il accroître les efforts de réduction des émissions, intensifier les investissements en adaptation, ou combiner les deux ? Dans le contexte de rigueur budgétaire que nous traversons, cet arbitrage soulève une question encore peu présente dans les débats : celle du séquencement.

À quel moment faut-il mettre le curseur sur l’adaptation, et à quel moment sur l’atténuation ? Le concept de « distance au point de bascule » permet d’y répondre.

Quand la distance se réduit, les priorités changent

La distance au point de bascule mesure la proximité d’une économie avec un seuil critique, au-delà duquel un effondrement économique et environnemental peut survenir. C’est cette distance qui détermine à la fois l’ampleur et la nature des politiques climatiques à mettre en œuvre.




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Les événements récents l’illustrent concrètement. Les canicules se succèdent à un rythme inédit : celle de juin dernier a duré onze jours et s’est traduite, selon Santé publique France, par un excès de mortalité d’environ 5 764 décès (+ 36 %), entre le 17 juin et le 2 juillet 2026. Ces données constituent une première estimation et devront être confirmées par les analyses plus précises du bilan de fin de période de surveillance estivale, à l’automne.

Au-delà du bilan humain dramatique, ces épisodes pèsent sur les infrastructures et la productivité. Cette intensification des dommages climatiques peut être le signe que la distance qui nous sépare du point de bascule se réduit. Comme des recherches scientifiques le montrent, le risque de franchissement de points de bascule augmente à mesure que le réchauffement progresse.

Le mécanisme que nous considérons est le suivant : la pollution dégrade la productivité globale, puisqu’elle abîme les infrastructures, affecte la santé, réduit les rendements. Moins de productivité, c’est moins de revenus, moins d’investissements, et donc moins de capacité à financer des politiques climatiques. Et les dommages n’augmentent pas de façon linéaire : passé un certain seuil, ils peuvent s’accélérer brutalement. Un cercle vicieux s’enclenche, conduisant à une dégradation continue de l’économie.

Le piège climatique : ni soutenable ni encore effondré

À long terme, une économie peut s’orienter vers deux scénarios :

Entre les deux se situe une zone à risque, que nous qualifions de « piège climatique ». Dans cette zone, la pollution progresse plus vite que l’activité économique. La croissance économique ralentit, tandis que les dommages environnementaux s’accumulent. Si rien n’est fait, l’économie glisse progressivement vers le point de bascule.

Ce scénario n’est pas inévitable. Mais la nature de la réponse dépend précisément de la position de l’économie dans cette zone.

Lorsque la pollution est encore modérée (la distance au seuil de bascule est grande), les politiques de réduction des émissions sont les plus efficaces. Elles permettent d’éviter l’accumulation de dommages et préservent la croissance à long terme. En revanche, lorsque la pollution est élevée (la distance se réduit), les priorités doivent changer. Les dommages sur la productivité deviennent si importants qu’il faudrait d’abord protéger l’activité : renforcer les infrastructures, les systèmes de santé, les dispositifs d’alertes et de protection… Les politiques d’adaptation passent alors au premier plan.

Ainsi, plus l’économie est proche du point de bascule, plus la réponse politique doit être rapide et ambitieuse. Cette réponse impose un effort financier accru en faveur de l’adaptation, qui peut passer par deux voies : la réallocation des ressources existantes à recettes fiscales inchangées, au détriment de l’atténuation, ou la hausse globale des prélèvements fiscaux.

Deux mécanismes expliquent ce résultat. D’une part, lorsque la pollution est élevée, ses effets négatifs sur la productivité sont tels que l’adaptation devient urgente pour préserver la création de richesses. D’autre part, les deux types de politiques n’ont pas les mêmes effets dans le temps. L’adaptation produit des effets immédiats : elle améliore la production, les revenus et donc les recettes fiscales, ce qui permet de financer davantage d’actions climatiques. À l’inverse, l’atténuation agit avec un décalage. Elle réduit la pollution aujourd’hui, mais ses bénéfices économiques n’apparaissent que dans le futur.

Stabiliser d’abord, décarboner ensuite

Ce séquencement a aussi une dimension générationnelle. Les politiques de réduction des émissions sont les plus bénéfiques à long terme, car elles limitent les dommages futurs. Mais à court terme, ces politiques ont un coût pour les générations qui les subissent immédiatement, notamment en raison de la hausse des impôts. Les politiques d’adaptation, à l’inverse, améliorent rapidement les conditions économiques et sont donc plus favorables aux générations présentes. Elles sont aussi, de ce fait, politiquement plus acceptables. Le séquencement des politiques climatiques est ainsi un arbitrage entre présent et futur, au cœur des décisions publiques.

Ministère de l’écologie, 2025.

Ce que suggèrent ces travaux est une logique en deux temps : quand l’économie approche du point de bascule, il est prioritaire de renforcer l’adaptation afin d’éviter un basculement irréversible. Une fois la situation stabilisée, les efforts peuvent progressivement se réorienter vers la réduction des émissions, afin de limiter les dommages à long terme.

La bonne politique au bon moment

Cette approche permet de concilier deux objectifs souvent perçus comme contradictoires : préserver l’activité économique aujourd’hui et garantir sa soutenabilité.

Dans un contexte de réchauffement accéléré, le véritable enjeu n’est donc pas de choisir entre adaptation et atténuation, mais de déterminer à quel moment chacune de ces stratégies doit être mobilisée. Car plus la distance au seuil critique se réduit, plus les marges de manœuvre disparaissent, et plus les décisions deviennent urgentes.

Cette approche, pourtant simple, reste toutefois difficile à mettre en œuvre. Les incertitudes scientifiques qui subsistent quant aux seuils critiques climatiques (leur niveau de déclenchement, leur probabilité et leurs conséquences), les intérêts économiques en présence, les pressions de certains groupes d’acteurs et l’inertie de la décision publique constituent autant d’obstacles à son application.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Le séquencement des politiques climatiques : quand l’ordre des priorités devient une question de survie économique – https://theconversation.com/le-sequencement-des-politiques-climatiques-quand-lordre-des-priorites-devient-une-question-de-survie-economique-288626

ReneWable Rangers, un jeu pour éveiller les enfants aux énergies renouvelables

Source: The Conversation – in French – By Moleboheng Mokhele, Senior lecturer, North-West University

La petite enfance est une étape importante. C’est à cette période que les enfants développent leur curiosité, leurs valeurs et leurs capacités à résoudre des problèmes. Cette période charnière de leur développement constitue une base solide pour l’apprentissage tout au long de la vie. Elle est donc un point d’entrée idéal pour introduire des concepts clés tels que la protection de l’environnement, l’identité culturelle et la responsabilité sociale.

C’est l’idée qui sous-tend « ReneWable Rangers », un prototype de jeu éducatif. Il utilise le jeu, la narration et l’aventure pour enseigner aux jeunes enfants les sciences et les principes des énergies renouvelables. Ce jeu contribue au débat actuel sur le développement d’approches pédagogiques équitables, adaptées au contexte local et soucieuses des enjeux mondiaux. Moleboheng Mokhele, chercheuse innovante dans le domaine de l’éducation aux sciences, technologies, ingénierie et mathématiques (STEM) pour la petite enfance, présente ici les conclusions d’un article conceptuel qu’elle a co-écrit. Il montre comment « ReneWable Rangers » pourrait servir de modèle pour le STEM.

Pourquoi privilégier l’apprentissage par le jeu ?

Les défis mondiaux, tels que le changement climatique, la perte de biodiversité et l’épuisement des ressources, nous obligent à repenser la manière dont nous préparons les générations futures. Ces enjeux ne sont pas éloignés de la vie des enfants.

L’éducation a un rôle à jouer. La petite enfance — de la naissance à 8 ans — est une période durant laquelle les enfants développent leurs valeurs et leurs capacités à résoudre des problèmes. Elle se caractérise par un développement rapide des capacités cognitives. Les enfants sont aussi curieux et prennent progressivement conscience du monde qui les entoure.

Cependant, en Afrique du Sud, une grande partie de l’enseignement des STEM, en particulier des sciences, n’est enseignée comme matière à part entière qu’à partir de la 4e année du primaire. Ce retard fait perdre des occasions importantes de développer la pensée critique. Il crée un fossé entre ce que les enfants apprennent à l’école et ce qu’ils vivent à la maison et au sein de leur communauté.

Mes recherches portent sur la manière dont l’éducation précoce aux STEM peut être rendue plus pertinente, plus attrayante et plus inclusive pour les enfants. Les enfants apprennent mieux lorsqu’ils prennent plaisir à apprendre, posent des questions et participent activement.

C’est l’idée qui sous-tend « ReneWable Rangers », un jeu éducatif associant la narration, la recherche guidée, l’activité physique et l’apprentissage visuel. L’objectif est d’aider les jeunes enfants à découvrir les sciences et les énergies renouvelables de manière amusante, enrichissante et adaptée à leur âge.

Qu’est-ce que « ReneWable Rangers » et quels sont ses objectifs ?

Dans de nombreux cas, l’enseignement des STEM reste principalement axé sur les compétences techniques et la réussite scolaire. Par conséquent, il ne prépare pas pleinement les enfants aux défis environnementaux, culturels et éthiques auxquels ils seront confrontés au cours de leur vie.

Notre document conceptuel répond à cette lacune. Cette initiative éducative repose sur le jeu comme outil d’apprentissage. Elle cherche à montrer comment une approche ludique, inclusive et ancrée dans la culture peut mieux préparer les enfants à comprendre les défis mondiaux. Elle permet également de mieux valoriser leur environnement local et de se considérer comme des acteurs actifs du changement pour un avenir plus durable.

Le jeu me met en scène, moi, le Dr Mummy Ranger, et mes deux fils, Wavhudi et Rivhavhudi, alors que nous parcourons l’Afrique du Sud avec pour mission de contribuer au rétablissement de l’électricité dans le pays après une panne de courant généralisée. Nous voyageons à bord de notre véhicule Ranger écologique, apportant de l’espoir aux communautés et encourageant les enfants à devenir de jeunes héros des énergies renouvelables.

Depuis 2007, l’Afrique du Sud connaît des pénuries d’électricité persistantes dues à une capacité de production insuffisante, à des infrastructures vieillissantes et à un mauvais entretien. Bien que les délestages à l’échelle nationale aient diminué ces dernières années, de nombreuses communautés subissent encore des coupures de courant localisées causées par des problèmes de réseau.

Au fur et à mesure que les personnages voyagent d’une province à l’autre, ils découvrent les différentes sources d’énergie renouvelable présentes dans chaque région, telles que l’énergie solaire et l’énergie éolienne. Ils explorent également la diversité des cultures, des langues et des modes de vie propres à chaque province. Chaque province devient ainsi un espace d’apprentissage enrichissant où les concepts des STIM sont mis en relation avec des expériences de la vie quotidienne, de manière ludique et captivante.

Au fil de leur aventure, les enfants apprennent :

  • comment l’électricité est produite

  • quelles sont les causes des coupures de courant

  • comment utiliser les énergies renouvelables

Cet apprentissage s’effectue à travers des récits et des activités pratiques. Plutôt que de se contenter d’enseigner des faits aux enfants, le jeu leur permet d’explorer des idées par l’expérience.




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Le jeu met également fortement l’accent sur l’identité et la culture en créant des histoires et des personnages auxquels les enfants peuvent s’identifier. Les personnages aident les enfants à se reconnaître dans l’histoire.

ReneWable Rangers est plus qu’un simple jeu. C’est une invitation à repenser ce dont les enfants sont capables et à quel type d’avenir nous voulons les préparer.

À quoi ressemble le jeu ?

À ce stade, ReneWable Rangers est un prototype soigneusement conçu. Il combine la prise en compte culturelle, la durabilité, l’apprentissage autonome et une pédagogie ludique au sein d’une expérience d’apprentissage intégrée.

Contrairement à de nombreux jeux éducatifs qui importent des modèles étrangers et tentent de les adapter a posteriori, ReneWable Rangers a été conçu dès le départ pour les élèves sud-africains. La pertinence culturelle et la prise en compte de la voix des élèves ne sont pas des éléments ajoutés après coup. Elles sont au cœur de l’expérience proposée.

Cela dit, une conception solide doit être confrontée aux réalités du terrain. Elle doit faire l’objet d’une validation empirique rigoureuse. La prochaine étape consiste à introduire ReneWable Rangers dans de véritables salles de classe, à observer comment les élèves interagissent avec le jeu et à mesurer son impact sur leur compréhension, leur confiance et leur curiosité.

The Conversation

Moleboheng Mokhele occupe le poste de maître de conférences à l’université du Nord-Ouest (NWU). Elle bénéficie d’un financement du programme SotL de la NWU. Elle est rattachée à l’unité de recherche sur l’apprentissage autonome.

ref. ReneWable Rangers, un jeu pour éveiller les enfants aux énergies renouvelables – https://theconversation.com/renewable-rangers-un-jeu-pour-eveiller-les-enfants-aux-energies-renouvelables-289274

Marjane Satrapi, Joann Sfar, Lewis Trondheim… comment l’atelier Nawak a changé la bande dessinée

Source: The Conversation – France (in French) – By Pierre Poinsignon, Enseignant-chercheur, Burgundy School of Business

Dans les années 1990, un petit atelier parisien de bande dessinée réunit, presque par hasard, plusieurs auteurs devenus depuis des figures majeures : Marjane Satrapi, Joann Sfar, Christophe Blain, Emmanuel Guibert ou encore Lewis Trondheim. Comment un lieu aussi ordinaire a-t-il pu devenir l’un des symboles d’un renouvellement majeur de la bande dessinée française ?


Au début des années 1990, dans un local sombre de la rue Quincampoix, à Paris, quelques auteurs de bande dessinée partagent un espace de travail. Le lieu est modeste. Il n’a ni manifeste, ni programme esthétique, ni ambition collective clairement formulée. Il s’appelle Nawak, presque par plaisanterie, après une remarque lancée lors d’une soirée : « C’est nawak ! » (une expression familière qui signifie « n’importe quoi »).

Pourtant, quelques années plus tard, cet atelier sera associé à certains des noms les plus importants de la bande dessinée francophone contemporaine : Lewis Trondheim, Joann Sfar, Christophe Blain, Emmanuel Guibert, Émile Bravo, David B., Marjane Satrapi, Nicolas de Crécy, Frédéric Boilet ou encore Marc Boutavant.

Comment expliquer qu’un simple lieu de travail partagé soit devenu, dans les récits du secteur, l’un des berceaux de la « Nouvelle Bande dessinée » ? L’atelier Nawak a-t-il réellement produit ce renouvellement ? ou a-t-il surtout révélé, concentré et rendu visible une transformation déjà à l’œuvre ?

C’est cette question que nous avons explorée à partir d’une recherche menée sur l’histoire de l’atelier Nawak, fondée sur 17 entretiens avec des auteurs et autrices passés par ce lieu, complétés par des sources secondaires, des archives éditoriales et des documents visuels.

Un secteur très codifié

Pour comprendre le rôle de Nawak, il faut revenir à la situation de la bande dessinée française au début des années 1990. Le secteur est alors largement structuré autour de grandes maisons d’édition, comme Dargaud, Dupuis, Casterman ou Le Lombard. Le modèle dominant repose sur des formats très codifiés : albums cartonnés de 46 pages, séries à héros récurrents, narration claire, couleur, lisibilité commerciale.

Ce modèle n’empêche néanmoins pas toute expérimentation. Des revues ou maisons, comme Métal Hurlant, À suivre ou Futuropolis, ont déjà ouvert d’autres voies. Mais, pour beaucoup de jeunes auteurs, l’accès aux circuits éditoriaux reste difficile. Les projets trop personnels, trop graphiques, trop autobiographiques ou trop éloignés des codes commerciaux sont souvent jugés invendables.

Ce sentiment de décalage conduit une partie de cette génération vers des maisons indépendantes, comme L’Association, créée en 1990, ou Cornélius, créée en 1991. Ces structures offrent un espace à des formes plus libres : récits autobiographiques, noir et blanc, formats atypiques, dessin moins académique, sujets intimes ou politiques.

La « Nouvelle Bande dessinée » ne naît donc pas d’un seul lieu, ni d’un seul groupe. Elle correspond plutôt à une transformation progressive des conventions du secteur. Mais l’atelier Nawak va en devenir l’un des points de cristallisation.

Un atelier né par nécessité

L’histoire de Nawak commence en 1991, dans un ancien local de l’éditeur Guy Delcourt, situé à Paris, rue Quincampoix. Celui-ci souhaite conserver la location sans y installer sa maison d’édition. Il propose alors au scénariste et dessinateur Thierry Robin d’y créer un atelier partagé. La logique est d’abord matérielle : il faut réunir assez d’auteurs pour payer le loyer.

Une première équipe se forme : Thierry Robin, Brigitte Findakly, Lewis Trondheim, Karim Bensemane, Dominique Hérody et Laurent Vicomte. Rien ne ressemble alors à une avant-garde organisée. Le local est petit, peu confortable, parfois sombre. Mais il offre quelque chose de décisif : une table, un espace, une adresse dans Paris, et la possibilité de ne plus travailler seul chez soi.

Les auteurs ne rejoignent pas Nawak pour participer à un mouvement artistique. Ils cherchent un lieu où travailler, maintenir une routine, rencontrer d’autres auteurs, voir des planches en cours, discuter de narration, de dessin, d’édition.

L’atelier fonctionne sans règle formelle. Les arrivées se font par relations personnelles, bouche-à-oreille, disponibilité d’une place. Il ne s’agit pas d’un collectif au sens fort, encore moins d’une école esthétique. Les auteurs ont des styles, des ambitions et des trajectoires très différentes.

C’est précisément ce qui rend le cas intéressant. Nawak n’est pas un manifeste. C’est un espace de travail ordinaire, mais traversé par des trajectoires extraordinaires.

Une proximité sans programme commun

En 1995, l’atelier déménage place des Vosges. Il devient alors l’atelier des Vosges, même si beaucoup continuent à parler de Nawak. Le lieu est plus vaste, plus lumineux, plus prestigieux. Mais l’esprit reste le même : pas de règles explicites, pas de direction artistique, pas de projet collectif imposé.

Cette proximité produit néanmoins des effets. Plusieurs œuvres majeures sont conçues ou réalisées dans cette période de cohabitation. Lewis Trondheim travaille à Lapinot et à ses Carottes de Patagonie. Emmanuel Guibert et Joann Sfar collaborent sur la Fille du professeur. Marjane Satrapi réalise Persepolis, publié à partir de 2000 par L’Association.

Il ne faut pas en conclure que ces œuvres sont le produit direct de l’atelier. Les collaborations existent, mais elles restent ponctuelles. L’atelier n’est pas une fabrique collective au sens strict.

Son rôle est plus discret. Il rend visibles des manières de travailler différentes. Il permet de voir que d’autres auteurs prennent des risques, inventent des formats, s’autorisent des récits atypiques. Il crée une forme d’émulation, sans imposer de norme commune.

Quand le lieu devient un label

Le basculement se produit lorsque plusieurs auteurs passés par Nawak accèdent à une reconnaissance critique, éditoriale et médiatique. Les prix s’accumulent. Les journalistes s’intéressent au lieu. Les éditeurs viennent voir ce qui s’y passe. Des auteurs jusque-là perçus comme marginaux deviennent des figures centrales.

Le cas de Persepolis est emblématique. Publié chez L’Association à partir de 2000, le récit autobiographique de Marjane Satrapi dépasse rapidement les frontières habituelles de la bande dessinée. L’œuvre connaît un succès international et montre que des formes auparavant jugées trop singulières peuvent rencontrer un large public.

À partir de ce moment, le regard des grandes maisons d’édition change. Elles créent ou renforcent des collections plus ouvertes à l’expérimentation. Dargaud lance « Poisson Pilote » en 2000. Gallimard crée « Bayou » en 2005 sous la direction de Joann Sfar. Les formats se diversifient. Les récits autobiographiques, littéraires ou graphiquement plus libres trouvent davantage de place.

Nawak devient alors autre chose qu’un atelier. Il devient un signe. Être passé par ce lieu fonctionne comme un indicateur informel de singularité. Les éditeurs, les journalistes et les prescripteurs du secteur relisent rétrospectivement l’atelier comme le foyer d’un renouvellement esthétique.

Ce phénomène peut être appelé un effet d’éclairage. Ce n’est pas parce que Nawak se serait pensé dès le départ comme un lieu majeur qu’il le devient. C’est parce que plusieurs auteurs reconnus y sont passés que le lieu est ensuite requalifié comme important. La réussite des œuvres éclaire le lieu en retour.

Berceau ou révélateur ?

La question posée par Nawak est donc moins simple qu’il n’y paraît. A-t-il été le berceau de la Nouvelle Bande dessinée ? Oui, si l’on entend par là un espace où plusieurs auteurs majeurs ont travaillé, échangé et développé des œuvres importantes. Non, si l’on imagine un lieu fondateur, organisé autour d’un projet esthétique commun.

Nawak a surtout été un révélateur. Il a concentré, à un moment donné, des trajectoires qui participaient déjà à une transformation plus large du secteur. Il a permis à des auteurs situés à la marge des circuits dominants de se côtoyer, de se renforcer et, progressivement, d’être identifiés comme appartenant à une même génération.

Ce processus montre que les industries culturelles ne se transforment pas seulement par de grandes décisions éditoriales, des politiques publiques ou des innovations techniques. Elles changent aussi par des configurations locales, fragiles et contingentes : un local disponible, un loyer à partager, quelques auteurs qui se connaissent, des conversations quotidiennes, des œuvres qui circulent.

Une reconfiguration du secteur

L’histoire de Nawak éclaire ainsi un mécanisme plus général dans les industries culturelles et créatives. Des lieux modestes, informels, peu institutionnalisés, peuvent acquérir une importance considérable lorsqu’ils se trouvent associés à des trajectoires créatives reconnues.

Dans le cas de la bande dessinée, cette dynamique accompagne une transformation profonde : montée en légitimité du roman graphique, reconnaissance de récits autobiographiques, diversification des formats, déplacement des frontières entre bande dessinée populaire, littérature et art contemporain.

Les auteurs passés par Nawak ont contribué à rendre publiables des formes auparavant jugées périphériques. Ils ont participé à redéfinir ce qu’un éditeur pouvait accepter, ce qu’un festival pouvait consacrer, ce qu’un lecteur pouvait attendre de la bande dessinée.

L’ordinaire et le mythe

Ce que montre finalement l’histoire de Nawak, c’est le décalage entre la banalité initiale d’un lieu et la valeur symbolique qu’il peut acquérir après coup. Pour ses membres, l’atelier était d’abord un endroit où poser ses planches et travailler. Pour le secteur, il est devenu progressivement un repère, puis presque un mythe.

Cette transformation rappelle que les mondes de l’art ont besoin de récits pour comprendre leurs propres changements. Lorsqu’un secteur se reconfigure, il cherche des lieux, des noms, des moments pour donner forme à ce qui s’est passé. Nawak a rempli cette fonction.

L’atelier Nawak n’a pas été seulement un décor. Il n’a pas non plus été une cause unique. Il a été un espace d’agrégation, de visibilité et de relecture. Un lieu ordinaire devenu, par les trajectoires qu’il a réunies et les récits qui se sont ensuite attachés à lui, l’un des symboles d’une nouvelle manière de faire de la bande dessinée.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Marjane Satrapi, Joann Sfar, Lewis Trondheim… comment l’atelier Nawak a changé la bande dessinée – https://theconversation.com/marjane-satrapi-joann-sfar-lewis-trondheim-comment-latelier-nawak-a-change-la-bande-dessinee-286909

Pourquoi la nouvelle « Petite Maison dans la prairie » est déjà une série politique

Source: The Conversation – in French – By Hilary Emmett, Associate Professor in American Studies, School of Politics, Philosophy and Area Studies, University of East Anglia

De gauche à droite : Warren Christie dans le rôle de John Edwards, Alice Halsey dans celui de Laura Ingalls, Skywalker Hughes dans celui de Mary Ingalls, Luke Bracey dans celui de Charles Ingalls et Crosby Fitzgerald dans celui de Caroline Ingalls, dans la nouvelle adaptation de *la Petite Maison dans la prairie* (Netflix). Eric Zachanowich/Netflix

À première vue, la nouvelle Petite Maison dans la prairie, série diffusée sur Netflix, promet une fresque familiale pleine de nostalgie. En réalité, elle remet sur le devant de la scène les tensions qui traversent aujourd’hui la société états-unienne autour de son passé et de son identité.


Il est temps de ressortir les robes à carreaux : Netflix s’apprête à dévoiler une nouvelle adaptation des célèbres récits de la frontière américaine de Laura Ingalls Wilder. La série revisite la Petite Maison dans la prairie (1935), le plus connu de ses ouvrages.

Depuis près d’un siècle, les récits romancés que Wilder a tirés de son enfance sur la frontière américaine des années 1870 et 1880 occupent une place à part dans la culture des États-Unis. Ses emblématiques livres pour enfants – huit volumes publiés entre 1932 et 1943 – ont rapidement conquis un lectorat international. Ensemble, ils se sont vendus à plus de 73 millions d’exemplaires et ont profondément façonné l’image populaire de l’Amérique pionnière.

L’adaptation télévisée tout aussi emblématique du réalisateur américain Michael Landon n’a jamais quitté les grilles de rediffusion depuis sa première diffusion, de 1974 à 1983. Pendant la pandémie de Covid-19, elle a connu un spectaculaire regain de popularité qui ne s’est toujours pas démenti : pour la seule année 2024, la série a cumulé 13,3 milliards de minutes de visionnage en streaming.

Mais comment une nouvelle génération de spectateurs accueillera-t-elle la famille Ingalls et son expérience de la vie dans une Amérique encore en pleine construction ?

Au-delà de ces excellents chiffres en streaming, plusieurs signes laissent penser que le moment est propice à une relecture de la vie dans les Grandes Plaines. Que ce soit dans les années 1930 ou dans les années 1970, la Petite Maison dans la prairie a toujours prospéré en période de crise et de bouleversements. Il est d’ailleurs frappant de constater que l’adaptation de Michael Landon a été lancée juste après le choc pétrolier de 1973. Les traumatismes liés au pétrole semblent curieusement raviver la nostalgie de l’époque où l’on se déplaçait à cheval.

Dans les périodes de souffrance collective, l’univers de Laura Ingalls Wilder offre une vision de la simplicité qui apparaît comme un antidote aux turbulences du monde moderne. Pour certains, il a même servi de mode d’emploi pour vivre les confinements liés au Covid. Son talent pour transformer les privations de la vie rurale en un cocon chaleureux trouve également un écho dans notre fascination actuelle pour les tradwives, les momfluencers, les adeptes de l’autosuffisance ou encore l’esthétique cottagecore.

La véritable histoire de la Petite Maison dans la prairie

La véritable histoire de Laura Ingalls Wilder et de sa famille, au fil de leur périple à travers le Minnesota, le Kansas et le Dakota du Sud, est loin d’être aussi simple et idyllique. Ils ont connu de profondes difficultés : la pauvreté, la maladie et même des périodes où ils ont frôlé la famine.

En outre, les représentations déshumanisantes du peuple osage dans les romans passent sous silence le déplacement violent des peuples autochtones auquel ont participé la famille de Wilder et les autres « pionniers ». Elles perpétuent les stéréotypes racistes qui ont servi à justifier cette dépossession.

La vie de Laura Ingalls Wilder dans le Missouri n’avait d’ailleurs rien de romantique non plus : elle continua à vivre dans des conditions difficiles jusqu’à la publication de la Petite Maison dans les grands bois, premier volume de la série, à l’âge de 65 ans, comme le raconte cet article du New Yorker consacré à la vie de Wilder dans le Missouri.

Même alors, le succès de Laura Ingalls Wilder n’a rien eu d’un heureux hasard. Son unique enfant, Rose Wilder Lane, était parvenue à échapper à la vie agricole dans le Missouri pour devenir l’une des journalistes indépendantes les mieux rémunérées des États-Unis. Elle publiait dans les plus grands magazines de son époque et écrivait des biographies parfois controversées de personnalités telles que Herbert Hoover (président des États-Unis de 1929 à 1933, ndlr) ou Charlie Chaplin. C’est Rose qui a encouragé sa mère à transformer ses souvenirs d’enfance en romans. Les deux femmes ont ensuite étroitement collaboré à l’écriture de la série de livres.

Mais Rose n’a pas seulement apporté au duo mère-fille son réseau littéraire et son expérience du monde de l’édition : elle y a aussi apporté ses convictions politiques.

Rose fut l’une des figures de proue des débuts du mouvement libertarien aux États-Unis. Avec Ayn Rand et Isabel Paterson, elle fut qualifiée par William F. Buckley de l’une des « trois furies » du libertarianisme. Sous son influence, les souvenirs d’enfance de Laura furent remodelés en récits exaltant la résilience, l’ingéniosité et l’autonomie américaines, en accord avec ses propres convictions politiques.

Le résultat a consacré une vision de la Frontière – et, par extension, de l’Amérique – comme un espace de liberté exceptionnelle… mais réservée aux colons blancs. Les critiques suscitées par la représentation des personnages autochtones et noirs dans l’œuvre de Wilder n’ont cessé de s’intensifier au fil des décennies. En 2018, cette contestation a conduit l’American Library Association à retirer le nom de Laura Ingalls Wilder de son prestigieux prix de littérature jeunesse.

La Petite Maison dans la prairie a donc toujours été, explicitement comme implicitement, une œuvre politique. L’adaptation télévisée de Michael Landon s’est inscrite dans cette tradition, même si sa vision de la vie dans les Grandes Plaines aurait sans doute déplu à Rose Wilder Lane.

Si sa représentation nostalgique de la conquête de l’Ouest restait fidèle à l’imaginaire des Wilder, la série abordait aussi des questions de société très présentes dans les années 1970, notamment le racisme et les violences sexuelles. Ces héritages contradictoires sont réapparus au grand jour lorsque Netflix a annoncé une nouvelle adaptation en janvier 2025.

La commentatrice politique américaine et personnalité des médias Megyn Kelly a aussitôt écrit sur X : « Netflix, si vous transformez la Petite Maison dans la prairie en série “woke”, je ferai de son échec ma mission personnelle. »

Melissa Gilbert, qui incarnait Laura Ingalls dans la série des années 1970, n’a pas tardé à répliquer. Elle a invité Megyn Kelly à « revoir la série originale. Il n’y avait pas grand-chose de plus “woke” à la télévision que ce que nous faisions ».

La Petite Maison dans la prairie au cœur des guerres culturelles

La nouvelle adaptation de Netflix devra trouver sa propre place dans les guerres culturelles qui traversent aujourd’hui les États-Unis.

Son casting multiethnique témoigne d’une volonté manifeste de répondre aux critiques visant le racisme des ouvrages originaux. Dans sa communication autour de la série, Netflix insiste notamment sur le fait d’avoir fait appel à un conseiller culturel osage et d’avoir travaillé en concertation avec la nation osage. La série introduit également une famille autochtone de colons, en écho à l’Indian Homestead Act de 1875, qui offrait aux autochtones la possibilité de s’installer sur des terres agricoles appartenant au « domaine public ».

Dans les faits, cependant, accéder à ces terres avait un coût considérable : les Autochtones devaient renoncer à leur appartenance tribale ainsi qu’à leur conception profondément ancrée de la propriété collective des terres. En conséquence, des familles comme celle représentée dans la série auraient été très rares à l’époque. Elles étaient bien plus susceptibles d’être expulsées de leurs propres terres que d’en obtenir de nouvelles.

Dans le même temps, l’esthétique baignée de soleil et résolument prairie chic de la ville d’Independence séduira sans doute les amateurs d’images « instagrammables » célébrant la beauté et la grandeur des paysages américains. La bande-annonce s’attarde sur d’immenses étendues d’herbes dorées et verdoyantes, où des enfants en tablier jouent dans un décor soigneusement composé.

Si l’on en juge par ces premiers indices, la série semble donc vouloir séduire ces deux publics aux attentes opposées. Ces tensions intrinsèques font d’ailleurs d’une nouvelle adaptation des récits de Laura Ingalls Wilder une manière particulièrement appropriée de célébrer le 250ᵉ anniversaire des États-Unis.

Rares sont les œuvres qui incarnent à ce point le récit national américain. Pour le meilleur comme pour le pire, la Petite Maison dans la prairie raconte l’histoire de l’Amérique.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Pourquoi la nouvelle « Petite Maison dans la prairie » est déjà une série politique – https://theconversation.com/pourquoi-la-nouvelle-petite-maison-dans-la-prairie-est-deja-une-serie-politique-287645

Charles de Gaulle, héros de la France libre : une représentation qui a évolué dans la mémoire nationale ?

Source: The Conversation – in French – By Bryan Muller, Docteur en Histoire contemporaine, Université de Lorraine

« Paris ! Paris outragé ! Paris brisé ! Paris martyrisé ! Mais Paris libéré ! Libéré par lui-même, libéré par son
peuple avec le concours des armées de la France » Le 25 août 1944, depuis l’hôtel de ville de la capitale, le général de Gaulle lance ces mots célèbres aux Françaises et aux Français, scellant sa posture mythique de héros de la Libération et de la France libre. Comment cette représentation a-t-elle été forgée et comment s’est-elle transformée, sur les écrans et dans les librairies ?


Comme chaque année, la France commémore entre juin et août les débarquements (6 juin 1944 en Normandie, 15 août 1944 en Provence) ainsi que la libération progressive du territoire national. La figure du général de Gaulle n’est jamais loin, ce qui est assez ironique puisque ce dernier refusait catégoriquement de participer à certaines commémorations – en particulier celle du 6 juin 1944 – au motif qu’elles ne valorisaient pas la France, mais des puissances (alliées) étrangères.

Durant ces commémorations, le souvenir de Charles de Gaulle et de la France libre est fréquemment convoqué. Revenons donc sur la construction de la figure particulière de Charles de Gaulle dans la mémoire nationale.

Seconde Guerre mondiale : naissance de la figure gaullienne

L’appel du 18 juin 1940 et la fondation de la France libre à Londres propulsent Charles de Gaulle sur le devant de la scène médiatique, politique et diplomatique. Condamné à mort par le régime de Vichy, le 2 août 1944, pour trahison et désertion, son nom est voué aux gémonies par les vichystes, qui le présentent comme un traître vendu à la ploutocratie anglo-saxonne et aux puissances financières juives, voire comme un agent communiste de Staline.

Les caricaturistes vichystes connaissant mal l’apparence de Charles de Gaulle, ils ont tendance à le représenter de dos ou dans la pénombre. Les rares caricatures qui le griment se distinguent par la grande différence qui peut exister entre elles, certaines le faisant grand et filiforme, d’autres petit et gros. Le discours reste toutefois constant et vise à discréditer le général de Gaulle.

Pour les opposants au régime de Vichy et les partisans de la France libre, cet homme fort méconnu du grand public est avant tout un nom et un symbole. Il faut bien avoir à l’esprit que le visage du général de Gaulle ne se diffuse massivement auprès de la population qu’à partir de la Libération de la France en 1944-1945. Son nom est alors associé à son visage (son uniforme de général de brigade était déjà mobilisé par les vichystes pour le représenter).

« Le retour du général de Gaulle dans Paris libéré » (France 3, 2014).

Le mythe résistancialiste

La France libérée se reconstruit autour du Gouvernement provisoire de la République française puis de la toute jeune IVᵉ République. Durant cette période, le général de Gaulle se positionne rapidement contre l’instauration d’un régime qu’il juge trop parlementaire. La création du Rassemblement du peuple français (1947-1953/1955), unique mouvement gaulliste fondé et dirigé par Charles de Gaulle, se donne pour mission de combattre le « régime des partis ». Il continue en parallèle de participer à de multiples commémorations et voyages mémoriels dans le pays.

Au départ, le régime lui assure une assistance et une protection importante en tant que dignitaire. Mais ses attaques répétées contre le régime, doublées par son rôle partisan (président fondateur du RPF), incitent les institutions menacées à lui retirer ces aides à l’automne 1948 et à lui interdire l’accès à la radio (sous contrôle de l’État).

La plupart des Français et des partis politiques le reconnaissent comme l’homme du 18-Juin et le père de la France libre. En revanche, le Parti communiste français (PCF) et ses satellites (dont la CGT) lui contestent la primauté sur la Résistance. Bien qu’ils ne parviennent pas à occulter complètement leurs adversaires, les gaullistes parviennent tout de même à imposer progressivement leur récit. Un mythe résistancialiste, qui veut que la majorité des Français aurait résisté (mythe du « Tous résistants »), s’installe dans la mémoire collective.




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Le général de Gaulle occupe une place centrale dans ce récit. La panthéonisation de Jean Moulin en 1964, les commémorations au Mémorial du Mont-Valérien et la sortie de la Bataille du rail, de René Clément, contribuent à nourrir ce discours.

Des gaullistes diabolisés, le mythe du général préservé

Le mythe résistancialiste est mis à mal à partir des années 1970, peu après la mort du général de Gaulle, avec la diffusion en 1971 du Chagrin et la Pitié, de Marcel Ophüls, puis la publication de la France de Vichy, 1940-1944, par Robert O. Paxton, en 1972. En 1974, les salles de cinéma projettent Lacombe Lucien, de Louis Malle, un film qui montre une société française très collaborationniste et dont une poignée d’individus seulement résistent – et encore, ce seraient des résistants peu engagés, dépolitisés, parfois opportunistes et rancuniers.

Cette désacralisation du « Tous résistants » s’accompagne de la démystification des gaullistes. Les œuvres de fiction portant atteinte à l’honneur et à l’intégrité de ces derniers s’enchaînent. C’est le cas du film Adieu Poulet, de Pierre Granier-Deferre, en 1975, qui montre des colleurs d’affiches brutaux n’hésitant pas à tuer pour faire élire leur candidat aux municipales de 1971. C’est le cas aussi du long-métrage le Juge Fayard dit « le Shériff », en 1977, dans lequel le service d’ordre gaulliste, le Service d’action civique (SAC), est présenté comme un groupuscule de bandits et de politiciens corrompus qui assassinent un magistrat (le juge Fayard du film est directement inspiré de François Renaud, juge d’instruction lyonnais, assassiné le 3 juillet 1975).

Cette tendance ne change pas au fil des décennies, chaque fiction diabolisant toujours plus les gaullistes (même dans Crime d’État, où le gaulliste Robert Boulin est héroïsé uniquement pour mieux diaboliser l’ensemble des autres gaullistes – réduits à des politiciens corrompus et des bandits – visibles à l’écran).

À l’inverse, la figure du général de Gaulle reste préservée. Personne n’ose l’incarner à l’écran de son vivant, le réalisateur de Paris brûle-t-il ?, René Clément, allant même jusqu’à expliquer cette absence par une phrase restée célèbre : « Je peux incarner le diable [Hitler], mais je ne peux pas représenter le bon Dieu. » Il faut attendre son décès en 1970 pour que certains réalisateurs osent le mettre en scène à l’écran.

La première occurrence remonte à 1973 dans Chacal, avec Adrien Cayla-Lagrand dans le rôle du Général traqué par l’OAS. Les représentations sur le grand et le petit écran restent rares ; elles sont toujours en phase avec l’idée d’un homme brave et inflexible. Le mythe gaullien est ainsi préservé.

Entre visions humoristiques et refuge mémoriel

Le XXIᵉ siècle voit la figure du général de Gaulle connaître quelques changements. Certaines œuvres picturales prennent désormais la liberté de tourner en ridicule Charles de Gaulle en le transformant en vieillard sénile.

C’est le cas de la BD De Gaulle à la plage, adaptée ensuite en mini-série sur Arte, qui montre un de Gaulle aigri après que les Français l’ont massivement désavoué aux élections législatives de 1951 et aux municipales de 1953. Une vision humoristique de l’homme du 18-Juin qui se retrouve aussi dans Un général, des généraux, avec un de Gaulle décrépit qui reviendrait au pouvoir en 1958 uniquement grâce à la bêtise des putschistes. Cette vision reste toutefois minoritaire, le général de Gaulle restant encore une incarnation figée dans le mythe qu’il a forgé de son vivant.

La volonté de l’humaniser se retrouve dans les derniers films, qui adoptent cependant une approche très différente. Dans De Gaulle (2020), Gabriel Le Bomin veut humaniser l’homme du 18-Juin en insistant sur ses doutes, ses craintes et son attachement à sa famille (notamment à sa femme et à sa fille Anne). Six ans plus tard, Antonin Baudry préfère insister (quitte à l’exagérer) sur l’isolement du général de Gaulle et le décalage profond que son attitude provoque sur ses interlocuteurs – le réalisateur veut en faire un Don Quichotte, au point d’amplifier, voire même de réinventer son caractère, de Gaulle étant connu à l’époque pour sa froideur et non sa grandiloquence.

La Bataille de Gaulle – Partie 2 : J’écris ton nom (juin 2026)

Le statut légendaire du général de Gaulle reste encore profondément ancré dans l’imaginaire collectif. Un souvenir qui est si inscrit dans la mémoire nationale qu’il est devenu presque incontournable de se réclamer de tout ou partie de son héritage lorsque l’on fait de la politique. Aujourd’hui, les multiples partis politiques se revendiquent presque tous de l’homme du 18-Juin. À droite et à l’extrême droite, les idées politiques du Général (le gaullisme) sont également disputées par ses prétendus héritiers. Les socialistes et les communistes invoquent le libérateur et père de la France libre, tout comme, parfois, les politiques sociales du président de Gaulle. À La France insoumise (LFI), Jean-Luc Mélenchon compare sa politique étrangère à celle du général de Gaulle et loue son anticonformisme des années 1920-1940.




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Alors que la France enchaîne les crises économiques, politiques et sociales, dans les années 2010, le général de Gaulle devient un refuge mémoriel rassurant. Pour nombre de Français, il est associé à la dernière grande période de richesse, de puissance et d’influence de la France, à une époque idéale où la grandeur de la France paraissait encore évidente.

The Conversation

Bryan Muller est membre de la Société française d’Histoire politique (SFHPo).

ref. Charles de Gaulle, héros de la France libre : une représentation qui a évolué dans la mémoire nationale ? – https://theconversation.com/charles-de-gaulle-heros-de-la-france-libre-une-representation-qui-a-evolue-dans-la-memoire-nationale-287031

Un nuevo hallazgo nos habla de asistencia al parto en la prehistoria

Source: The Conversation – (in Spanish) – By Cristina de Juana Ortín, Personal docente e investigador, miembro del grupo de investigación ART-QUEO, UNIR – Universidad Internacional de La Rioja

Reproducción de las pinturas rupestres que representan mujeres pariendo hace 6.000 años, en Peñaescrita, en Fuencaliente (Ciudad Real), realizada por Francisco Mellado hacia 1920. Museo Virtual de Ecología Humana, CC BY-SA

Hay un momento en nuestra vida que normalmente no recordamos, en el que cualquier complicación pudo impedir que estuviéramos aquí: nuestro nacimiento. Llegar al mundo no es una tarea fácil. Cambiamos de medio, de espacio, de ambiente y, muchas veces, necesitamos ayuda.

Un nuevo estudio demuestra que eso es así desde los primeros humanos. El hallazgo relata la historia del parto asistido de un bebé del Neolítico final –entre 3932 y 3653 a. C.–, hallado en el yacimiento arqueológico de Ripari Alti, en el valle de Lamen (en las Dolomitas italianas).

Los embarazos casi nunca dejan rastro

Identificar un embarazo que ocurrió en la prehistoria es arqueológicamente muy difícil. Algunas alteraciones pélvicas se han relacionado con embarazos, pero también pueden deberse a la edad, a la actividad o a variaciones anatómicas. La pelvis puede darnos pistas, aunque no permite conocer con certeza cuántos partos tuvo una mujer.

Estudios recientes han analizado molares fosilizados y fragmentos de cráneo de restos de mujeres prehistóricas para obtener información de sus embarazos. Sin embargo, las líneas del cemento dental no permiten todavía reconocer cada gestación con seguridad, como han señalado investigadores de la Universidad de Basilea. La razón es que no todos los embarazos afectan a la dentición.

Por esto, los casos más claros suelen ser extraordinarios. Una oportunidad única es el caso de una mujer embarazada enterrada hace unos 27 000 años, en Ostuni (Italia). El análisis mediante microtomografía permitió estudiar dos coronas dentales del feto, que al morir se estima tendría una edad de 31-33 semanas gestacionales. En comparación con el estándar actual, se comprobó que tenía un desarrollo esquelético avanzado. Sus dientes registraron tres episodios graves de estrés fisiológico durante los últimos meses de gestación, que pudieron estar relacionados con la muerte de madre e hijo, aunque no permiten establecer una causa definitiva.

Por tanto, los huesos, los dientes, la pelvis y la aplicación de las nuevas tecnologías todavía pueden guardar vestigios de aquellas maternidades en condiciones de supervivencia extrema.

Una fractura diminuta que conserva un gesto de ayuda

En el citado estudio, publicado esta semana en Journal of Archeological Science Reports,, los restos de un bebé neolítico hallado en Ripari Alti muestran que había alcanzado el término de la gestación. Su húmero derecho presentaba una fractura oblicua y espiral producida cuando el hueso aún estaba fresco. Sus características indican una lesión perimortem, no una rotura causada posteriormente por el enterramiento.

Los autores han considerado que es muy probable que se debiera a un parto complicado, en el que alguien intentó girar o extraer manualmente al bebé. Así, se ha convertido posiblemente en una de las evidencias arqueológicas más antiguas de asistencia obstétrica directa.

También se identificaron alteraciones porosas en las tibias y la mandíbula, que podrían reflejar estrés metabólico o nutricional durante la gestación. Entre las causas consideradas, figuran ciertas carencias vitamínicas, aunque los huesos no permiten establecer un diagnóstico definitivo, igual que no es posible identificar el déficit de una vitamina concreta solo midiendo la porosidad ósea.

Como el bebé todavía dependía fisiológicamente de su madre, estas alteraciones también ofrecen información indirecta sobre la salud materna.

El parto humano probablemente nunca fue un acto solitario

Algunas representaciones rupestres del Neolítico nos han traído recuerdos visuales del nacimiento. En el arte levantino peninsular se han identificado tres posibles escenas de parto. Dos proceden del abrigo de Centelles, en Castellón, y otra del Torcal de las Bojadillas, en Albacete. En esta última, una secuencia pictórica se ha interpretado como distintas fases del alumbramiento. La mujer aparece sentada, con las piernas flexionadas, y utiliza posibles elementos de apoyo. Estas interpretaciones continúan abiertas al debate, pero permiten considerar el parto como una experiencia acompañada y culturalmente compartida.

En cualquier caso, frente al carácter necesariamente ambiguo de estas imágenes, la lesión del bebé de Ripari Alti aporta algo excepcional: una posible huella física de esa intervención.

De momento no contamos con razones suficientes para pensar que las mujeres prehistóricas tuvieran gestaciones muy diferentes a las actuales. Del mismo modo, el nacimiento humano suele exigir varias rotaciones del feto para atravesar el canal del parto. Como resultado, el bebé normalmente emerge mirando en dirección contraria a la madre, aunque existen variaciones anatómicas.

Esto dificulta que la propia mujer controle completamente la salida. Por ello, distintos investigadores han propuesto que la asistencia durante el parto tiene raíces evolutivas muy antiguas. No sabemos si existía una especialización reconocida dentro de los miembros del grupo. Pero es razonable hablar de experiencia compartida, aprendizaje y cooperación.

Por otra parte, numerosos esqueletos prehistóricos presentan lesiones graves que cicatrizaron durante la vida. Su supervivencia sugiere cuidados prolongados proporcionados por otras personas. En ese contexto cooperativo, resulta razonable pensar que el parto también movilizara conocimientos y ayuda dentro del grupo. Y la fractura de Ripari Alti podría ser una excepcional huella material de esa asistencia.

Neolítico, de la teta a la papilla

Cabe pensar que, en el Neolítico, con el sedentarismo y la disponibilidad de cereales y leche animal, algunas comunidades neolíticas pudieron introducir antes alimentos distintos de la leche materna. Así, los análisis isotópicos muestran que algunos niños neolíticos fueron destetados antes que sus predecesores, los mesolíticos. También se han identificado cucharas de hueso utilizadas para alimentar bebés con papillas de leche o cereales

Sin embargo, parece que el feto de Ripari Alti pudo verse sometido a estrés fisiológico por problemas nutricionales, maternos o placentarios. Y estas carencias no chocan necesariamente con su cronología.

La agricultura hizo posible alimentar poblaciones mayores. Pero también redujo frecuentemente la diversidad alimentaria, aumentó la dependencia de cereales y la exposición a alergias o infecciones. Más producción no significó automáticamente mejor alimentación.

Un final trágico, pero también de cuidados y esperanza

El bebé de Ripari Alti no murió en vano. Ha venido a contarnos, casi seis mil años después, que su madre sufrió una emergencia de parto, en la que no estaba sola. Alguien, ya en aquellos tiempos, entendió la gravedad de lo que ocurría y que el tiempo apremiaba. Ante la desesperación, optó por tirar y girar al bebé, para intentar salvar dos vidas, sin ecógrafos, sin monitores, sin ciencia. Pero acompañando.

A veces, solo podemos acompañarnos entre humanos y ganar esa experiencia. Porque acompañarnos ha sido una de nuestras principales formas de sobrevivir.

The Conversation

Cristina de Juana Ortín no recibe salario, ni ejerce labores de consultoría, ni posee acciones, ni recibe financiación de ninguna compañía u organización que pueda obtener beneficio de este artículo, y ha declarado carecer de vínculos relevantes más allá del cargo académico citado.

ref. Un nuevo hallazgo nos habla de asistencia al parto en la prehistoria – https://theconversation.com/un-nuevo-hallazgo-nos-habla-de-asistencia-al-parto-en-la-prehistoria-289367