Les personnes aînées sont considérées comme la population la plus vulnérable à la chaleur. Lors des étés européens exceptionnellement chauds de 2022, 2023 et 2024, environ 84 % des 181 446 décès attribués à la chaleur sont survenus chez des adultes âgés de 75 ans et plus. Le constat était similaire lors du dôme de chaleur de 2021 dans l’Ouest canadien.
Carte des anomalies des températures (à deux mètres d’altitude) le 27 juin 2021 comparées à la moyenne de la même journée entre 2014-2020. (Joshua Stevens/NASA Earth Observatory)
Or, le vieillissement de la population s’accélère rapidement, notamment au Québec, où une personne sur quatre aura plus de 65 ans d’ici 2031. Il est donc urgent de mieux comprendre pourquoi les personnes aînées sont plus à risque lors des périodes de forte chaleur, mais aussi de déterminer si cette vulnérabilité peut être atténuée.
Cet article fait partie de notre série La Révolution grise. La Conversation vous propose d’analyser sous toutes ses facettes l’impact du vieillissement de l’imposante cohorte des boomers sur notre société, qu’ils transforment depuis leur venue au monde. Manières de se loger, de travailler, de consommer la culture, de s’alimenter, de voyager, de se soigner, de vivre… découvrez avec nous les bouleversements en cours, et à venir.
Pourquoi le corps dissipe-t-il moins bien la chaleur avec l’âge ?
Les conséquences de la chaleur sur la santé découlent principalement d’une accumulation excessive de chaleur dans l’organisme. Comparativement aux jeunes adultes, les personnes aînées présentent généralement une augmentation plus prononcée de la température corporelle interne lors d’une exposition à la chaleur. Or, cette hausse ne commence pas subitement à 65 ans, mais apparaît progressivement dès l’âge adulte.
Dans nos travaux, nous observons qu’à exposition égale à la chaleur, la température corporelle interne tend à augmenter d’environ 0,1 °C par décennie de vie. Autrement dit, une personne de 90 ans pourrait atteindre une température interne de près de 0,7 °C plus élevée qu’une personne de 20 ans placée dans les mêmes conditions. Ceci explique en partie pourquoi les personnes aînées sont plus susceptibles de développer des complications cardiovasculaires ou rénales à la chaleur.
Pour éviter une surchauffe, plusieurs mécanismes se mettent en place dans le corps pour perdre de la chaleur. Les vaisseaux sanguins de la peau se dilatent afin d’échanger davantage de chaleur avec l’environnement, une réponse physiologique appelée « vasodilatation cutanée ». Les glandes sudoripares, elles, produisent de la sueur dont l’évaporation permet de refroidir le corps.
Cependant, une question demeurait largement irrésolue : le vieillissement affecte-t-il aussi les signaux nerveux envoyés par le cerveau pour déclencher ces mécanismes de protection ? En d’autres mots, le contrôle nerveux de la thermorégulation est-il lui aussi altéré avec l’âge ? C’est ce que nos derniers travaux ont tenté de découvrir.
Entraîner le corps à mieux tolérer les environnements chauds
Des expositions répétées à la chaleur peuvent entraîner une série d’adaptations physiologiques qui permettent au corps humain de mieux tolérer les environnements chauds. Ce phénomène, appelé acclimatation à la chaleur, est largement utilisé par les athlètes avant des compétitions disputées sous de fortes chaleurs ainsi que par les militaires avant un déploiement dans des régions chaudes.
L’acclimatation consiste généralement à s’exposer à la chaleur pendant 60 à 90 minutes par jour, sur une période de 7 à 14 jours, soit par l’exercice en environnement chaud, soit par des méthodes passives comme les bains chauds ou les saunas.
Les bénéfices sont multiples : la transpiration débute plus rapidement et devient plus abondante, les vaisseaux sanguins de la peau se dilatent plus tôt, la température corporelle interne de repos diminue et le cœur travaille moins fort lors d’une exposition à la chaleur. Résultat : pour une même chaleur, l’organisme subit moins de répercussions néfastes. Une grande partie de ces adaptations survient d’ailleurs dès la première semaine. Ce phénomène est connu depuis la fin des années 1700, et semble survenir chez tout le monde.
Cette stratégie pourrait être particulièrement utile au début de l’été dans les climats nordiques, alors que les premières vagues de chaleur surviennent avant que le corps ne se soit naturellement adapté aux températures élevées. Jusqu’à récemment, la communauté scientifique avait très peu de données sur la conservation de cette capacité d’adaptation chez les personnes aînées.
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L’âge avancé n’empêche pas le système nerveux de s’acclimater à la chaleur
Pour adresser cette question, nous avons comparé les réponses physiologiques à la chaleur de 15 personnes âgées de 60 à 78 ans à celles de 16 jeunes adultes âgés de 21 à 40 ans avant et après sept jours d’acclimatation à la chaleur réalisés dans des bains chauds quotidiens de 90 minutes à 40 °C.
Lors de ces expositions à la chaleur, nous avons mesuré les signaux nerveux responsables de la transpiration et de la dilatation des vaisseaux sanguins de la peau. Après les sept jours d’acclimatation, ces signaux étaient activés plus rapidement, ce qui signifie que le corps déclenchait ses mécanismes de perte de chaleur alors qu’il avait accumulé moins de chaleur. Cette réponse était associée à une transpiration et à une vasodilatation cutanée plus précoces.
Nous avons également observé une diminution progressive de la température corporelle interne de repos ainsi qu’une fréquence cardiaque moins élevée pendant les bains chauds, et ce, en maintenant des conditions identiques tout au long de l’expérience.
Contrairement à notre hypothèse de départ, ces adaptations étaient comparables chez les jeunes adultes et les personnes aînées. Ces résultats, basés sur une trentaine d’individus, suggèrent que le vieillissement n’altère pas nécessairement la capacité du système nerveux à s’adapter à la chaleur.
Bien que cette découverte soit encourageante, d’autres questions demeurent. Il reste notamment à déterminer quelle dose minimale de chaleur (en termes d’intensité, de durée et de fréquence des expositions) est nécessaire pour induire des adaptations physiologiques bénéfiques. Dans notre étude, les participants ont réalisé sept bains quotidiens de 90 minutes à 40 °C, un protocole exigeant, quoique bien toléré. La faisabilité d’une telle approche à grande échelle demeure toutefois incertaine.
De futures recherches devront donc identifier des stratégies d’exposition à la chaleur plus simples et plus accessibles afin de favoriser l’adaptation des personnes vieillissantes aux épisodes de chaleur extrême de plus en plus fréquents.
Daniel Gagnon a reçu des financements des Fonds de recherche du Québec – Santé, du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada et de la Fondation de l’Institut de Cardiologie de Montréal pour la réalisation du projet de recherche décrit dans cet article.
Thomas Deshayes a reçu des financements des Fonds de recherche du Québec – secteur Santé (FRQS), du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada (CRSNG), MITACS et de l’Institut de recherche Robert-Sauvé en santé et en Sécurité du travail (IRSST).
Les émeutes racistes de Southampton, en Angleterre, et de Belfast, en Irlande du Nord, début juin 2026, illustrent la manière dont certains faits divers impliquant des immigrés sont mobilisés par Nigel Farage et les autres forces britanniques d’extrême droite pour alimenter les débats sur l’immigration et dénoncer un supposé traitement discriminatoire des Britanniques blancs. En durcissant son discours autour d’un « racisme anti-Blancs » et du slogan White Lives Matter, Farage, qui fait la course en tête dans les sondages conduits en vue d’éventuelles législatives anticipées, contribue à normaliser des thèmes auparavant cantonnés aux marges de l’extrême droite.
Les récents événements survenus à Southampton puis à Belfast ont fourni à Nigel Farage une nouvelle occasion de relancer le débat sur l’immigration, thème central du projet politique porté par Reform UK. Dans les deux cas, un crime particulièrement choquant commis par une personne issue de l’immigration a servi de déclencheur. Le leader de Reform UK s’en est emparé pour dénoncer les conséquences de ce qu’il qualifie d’immigration de masse et ce qu’il présente comme un traitement injuste des Britanniques blancs par les autorités.
Ces épisodes s’inscrivent dans une dynamique observable depuis les émeutes de Southport à l’été 2024, où certains faits divers sont récupérés à des fins politiques. Ce phénomène ne se limite pas à Nigel Farage : il mobilise plus largement l’ensemble de l’écosystème d’extrême droite britannique. Farage y joue toutefois un rôle singulier, en contribuant à faire entrer dans le débat public des thèmes longtemps restés cantonnés aux marges de l’extrême droite.
Southampton : de l’émotion à la récupération politique
À Southampton d’abord, dans le sud de l’Angleterre, les violences ont suivi la diffusion, le 1er juin, d’une vidéo de l’arrestation d’Henry Nowak. Ce jeune étudiant de 18 ans avait été poignardé, le 3 décembre dernier, par Vickrum Digwa, membre de la communauté sikh. Alertés par le frère de Digwa, qui avait signalé une prétendue agression raciste contre ce dernier, les policiers arrivés sur les lieux traitent Digwa comme la victime et Nowak comme le suspect. Sur les images enregistrées par les caméras embarquées des policiers, on les voit procéder à l’arrestation de Nowak et le menotter alors qu’il gît au sol, mortellement blessé. On l’entend répéter aux policiers qu’il a été poignardé et qu’il ne peut plus respirer – « I can’t breathe », les mêmes mots que George Floyd avant sa mort en 2020 – mais ceux-ci ne le croient pas. Il perd connaissance avant de succomber à ses blessures.
La diffusion de ces images a suscité une vive émotion dans le pays. Alors que le père de Nowak avait demandé à ce que la mort de son fils ne soit pas exploitée pour attiser les tensions et la haine, c’est précisément l’inverse qui s’est produit.
Nigel Farage a été prompt à s’emparer de ce fait divers tragique. Dans une vidéo publiée sur les réseaux sociaux, il a établi le parallèle avec George Floyd et le mouvement Black Lives Matter, mais en inversant la lecture : il a dénoncé une « société à deux vitesses » dans laquelle « les droits et les privilèges des Blancs comptent moins que ceux des minorités ethniques » ; il a appelé à mettre fin aux « préjugés anti-Blancs », ajoutant que « les vies des Blancs comptent autant que celles des Noirs » (« White Lives Matter just as much as Black Lives ») ; il a également remis en cause les politiques destinées à lutter contre les discriminations et à améliorer la représentation des minorités. Enfin, il a encouragé les Britanniques à réagir avec une « rage pure et froide » à l’assassinat de Henry Nowak.
Dans le même temps, l’ensemble de la mouvance d’extrême droite s’est rapidement mobilisée. Le 2 juin au soir, une manifestation organisée devant le commissariat de Southampton a dégénéré en affrontements avec la police. Au sein d’une foule mêlant habitants locaux bouleversés par la tragédie et militants venus porter un message politique, l’activiste d’extrême droite Tommy Robinson, de son vrai nom Stephen Yaxley-Lennon, a appelé à obtenir « justice pour Henry », dénonçant une « police raciste » et affirmant que « les Blancs sont traités comme des citoyens de seconde zone par le gouvernement ». À ses côtés se trouvaient plusieurs figures de l’extrême droite britannique.
Belfast : une mécanique similaire
Une semaine plus tard, l’agression au couteau de Stephen Ogilvie à Belfast (Irlande du Nord) par un réfugié soudanais a une nouvelle fois servi de déclencheur, reproduisant la même mécanique : amplification sur les réseaux sociaux, récupération politique et mobilisation de militants d’extrême droite sur le terrain. Grièvement blessé lors de l’attaque, Ogilvie a survécu mais a perdu un œil.
Les images de l’agression ont rapidement circulé sur les réseaux sociaux et ont été relayées par l’ensemble de l’écosystème d’extrême droite britannique, de Reform UK à Tommy Robinson, en passant par Restore Britain, nouveau parti fondé par Rupert Lowe après sa rupture avec Reform UK. Robinson a notamment relayé les lieux des rassemblements prévus, une publication ensuite partagée par Elon Musk.
Malgré les appels au calme des responsables politiques nord-irlandais et de la police, une nuit de violence a suivi, pendant laquelle des dizaines de militants d’extrême droite, souvent vêtus de noir et masqués, ont incendié des véhicules, des commerces et des logements dans ce qui s’apparente à une véritable chasse aux étrangers. Ces violences ont été qualifiées de « pogroms racistes » par plusieurs médias.
Un schéma désormais récurrent
La séquence de Southampton et Belfast n’est pas nouvelle. Il s’agit là d’un schéma désormais récurrent, qui s’observe régulièrement au Royaume-Uni depuis les émeutes qui ont suivi le meurtre de trois fillettes à Southport (Angleterre) en juillet 2024. À l’époque déjà, une campagne de désinformation sur les réseaux sociaux avait présenté à tort l’auteur de l’attaque comme un demandeur d’asile musulman récemment arrivé dans le pays. L’information s’était propagée rapidement, alimentant des manifestations largement investies par l’extrême droite qui avaient dégénéré en violences dans plusieurs villes britanniques.
Nigel Farage, fraîchement élu à Westminster, s’était alors retrouvé au cœur de la controverse. C’est à cette occasion qu’il avait repris à son compte l’expression de « police à deux vitesses » (two-tier policing), contribuant à faire entrer dans le débat public un thème jusque-là largement cantonné aux marges de l’extrême droite britannique. Il établissait déjà un parallèle avec les manifestations Black Lives Matter de 2020, affirmant que les personnes y ayant participé avaient bénéficié d’un traitement plus favorable de la part de la police.
Le même phénomène s’est reproduit à l’été 2025 à Epping (Angleterre), après l’agression sexuelle d’une adolescente par un demandeur d’asile. Partie d’une émotion bien réelle au sein de la population locale, la mobilisation a rapidement été investie par l’extrême droite et a débouché sur une vague de manifestations à travers le pays devant des hôtels hébergeant des demandeurs d’asile. Certaines de ces mobilisations ont dégénéré et plusieurs établissements ont été pris pour cible.
Tous les faits divers ne suscitent pas une telle mobilisation. Ceux qui sont mis en avant par l’extrême droite sont ceux qui peuvent être reliés à la question migratoire. Le fait divers devient alors la preuve supposée d’un problème plus général lié à l’immigration de masse. Les réseaux sociaux jouent un rôle essentiel dans cette dynamique, permettant à la fois la circulation rapide d’informations –et de désinformation – et la coordination des mobilisations.
Quand les thèmes des marges gagnent le centre
On l’a vu, Nigel Farage n’est pas le seul acteur à s’emparer de ces faits divers. Mais ce qui distingue Farage est sa capacité à récupérer des éléments de langage issus des marges de l’extrême droite et à les placer au cœur du débat public.
Les scandales liés aux grooming gangs, ces réseaux d’exploitation sexuelle de jeunes filles dans lesquels des hommes d’origine pakistanaise étaient surreprésentés, illustrent bien cette dynamique. Farage a contribué très tôt à politiser cette affaire. Mais d’autres figures de l’extrême droite, comme Tommy Robinson et Rupert Lowe, s’en sont également emparées.
Les événements de Southampton et de Belfast marquent une nouvelle étape. Jusqu’à présent, Farage dénonçait principalement les conséquences de l’immigration, l’échec des politiques migratoires ou encore ce qu’il qualifie de « police à deux vitesses ». Avec les références aux « préjugés anti-Blancs », au « racisme anti-Blancs » ou encore au slogan « White Lives Matter », il franchit désormais un nouveau cap.
L’ensemble de ces thèmes repose sur une même idée : celle selon laquelle les Britanniques blancs seraient aujourd’hui victimes d’un traitement injuste ou discriminatoire. En reprenant à son compte ces éléments de langage, Farage participe à diffuser bien au-delà des marges de l’extrême droite des thèmes qui y circulaient déjà depuis plusieurs années, contribuant ainsi à leur normalisation.
Cette évolution témoigne d’une nouvelle radicalisation discursive. Alors que Farage et ses partis successifs s’étaient jusqu’à présent inscrits dans un nationalisme civique, les références aux « Blancs » et au « racisme anti-Blancs » introduisent une dimension plus explicitement raciale.
Pourquoi Farage durcit son discours
Cela peut sembler paradoxal. Nigel Farage s’est toujours efforcé de tracer une ligne de démarcation claire avec les partis d’extrême droite, et en particulier avec la figure de Tommy Robinson. Cette stratégie lui a permis de se présenter comme une alternative plus respectable tout en défendant des positions très fermes sur l’immigration. Le chercheur Aurélien Mondon parle à cet égard de « légitimation par contraste » : en se distinguant de figures plus extrêmes, Farage apparaît plus modéré. Le curseur de ce qui est acceptable dans le débat public est déplacé vers la droite, et on assiste à une normalisation des idées et du discours anti-immigration.
Aujourd’hui pourtant, alors que Reform UK fait la course en tête dans les sondages depuis plus d’un an et tente de se présenter comme un parti de gouvernement crédible, la radicalisation récente du discours de Farage, mais aussi de la politique migratoire prônée par Reform UK, peut sembler contre-intuitive.
Elle peut se lire comme une stratégie pour tenter de contrer la pression exercée sur sa droite : Robinson jouit d’une popularité importante parmi les membres de Reform UK (61 % ont une opinion favorable de lui). Sa manifestation Unite the Kingdom, qui a rassemblé 150 000 personnes à Londres en septembre 2025, témoigne également de sa capacité de mobilisation.
À cette concurrence s’ajoute désormais celle de Rupert Lowe. Depuis sa rupture avec Reform UK et la création de Restore Britain, il cherche à incarner une option alternative plus radicale à Farage. Les enquêtes montrent qu’il bénéficie lui aussi d’une image positive auprès d’une large partie des membres de Reform UK, et l’élection partielle de Makerfield (très suivie dans l’ensemble du pays, car elle s’est soldée par l’élection du travailliste Andy Burnham, qui peut désormais briguer le poste de premier ministre laissé vacant par Keir Starmer) a montré sa capacité à capter une partie de l’électorat de Reform UK : la candidate de Restore Britain Rebecca Shepherd a glané quelque 7 % des suffrages, dont une grande partie seraient sans doute allés, si elle ne s’était pas présentée, au représentant de Reform UK Robert Kenyon (34,7 %).
Cela agace visiblement Nigel Farage, qui s’efforce publiquement de minimiser la portée de cette menace, mais on peut penser que sa radicalisation supplémentaire est une tactique pour tenter de la désamorcer.
Il y a d’ailleurs une certaine ironie à cette situation. Farage accuse aujourd’hui Lowe d’entraver les perspectives de Reform en scindant le vote de droite. Or c’est précisément ce qu’il a lui-même fait pendant des années au parti conservateur avec ses partis successifs, du UKIP à Reform UK. L’arroseur est, aujourd’hui, arrosé.
Les événements de Southampton et de Belfast illustrent un phénomène qui dépasse largement ces deux affaires. En reprenant des thèmes et des éléments de langage longtemps associés aux marges de l’extrême droite, Nigel Farage contribue à les installer au cœur du débat politique britannique. Plus encore que ses succès électoraux, c’est peut-être là que réside aujourd’hui son influence la plus durable.
Karine Tournier-Sol ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
La fête nationale du Québec, célébrée le 24 juin, offre l’occasion de revenir sur l’un des évènements québécois de l’année : les dix concerts parisiens de Céline Dion. À chaque nouvelle tournée de la chanteuse québécoise, le même phénomène se produit : files d’attente interminables, billets épuisés en quelques minutes. Au-delà de la « starification », que révèle son parcours entre le Québec et la France ?
Sa naissance coïncide toutefois avec l’entrée du Québec dans la modernité car Céline Dion est d’abord une enfant de « la révolution tranquille », cette période de mutations sociales et économiques qui voit l’État québécois se moderniser sous l’impulsion du gouvernement de Jean Lesage (1960-1966). L’éducation et la santé passent sous le contrôle de l’État provincial retirant à l’Église catholique sa tutelle historique. La langue française s’affirme comme langue de l’espace public et de l’activité économique.
À partir de la révolution tranquille, il ne s’agit plus seulement d’assurer la survie d’une minorité francophone mais de bâtir une société moderne capable de se prendre en main par le biais de l’État provincial.
Cette double appartenance explique en partie la place singulière de Céline Dion dans l’imaginaire collectif québécois. Comme l’a montré le chercheur Frédéric Demers, elle occupe une position centrale dans le panthéon québécois précisément parce qu’elle sert de « pont entre continuités et mutations ». Son parcours a réconcilié le Québec avec les valeurs entrepreneuriales et celles du succès professionnel, longtemps taboues, et les a exportées à l’international. C’est de cette conversion (non dénuée de sarcasme) que traite, en partie, le film de Valérie Lemercier Aline, sorti en 2020 en France.
Rapprochement France-Québec
La fin des années 1960 témoigne aussi d’un rapprochement inédit entre la France et le Québec. L’Exposition universelle de Montréal de 1967 offre au Québec une visibilité internationale sans précédent tout comme le célèbre « vive le Québec libre ! » lancé par le général de Gaulle depuis le balcon de l’hôtel de ville de Montréal. Sans résumer les relations franco-québécoises à cet épisode, celui-ci contribue à renforcer les échanges institutionnels entre les deux sociétés.
L’un des aspects les plus complexes du parcours de Céline Dion réside pourtant dans son rapport à l’identité québécoise puisqu’elle a toujours évité les prises de position politiques explicites. Lors des référendums sur la souveraineté du Québec de 1980 et de 1995, elle demeure prudente. Cette neutralité contraste avec toute une génération d’artistes québécois connus en France dans les années 1960 et 1970, tels Gilles Vigneault ou Félix Leclerc, pour qui la chanson constituait un instrument d’émancipation nationale.
La première superstar québécoise
Car l’intérêt historique de Céline Dion dans l’étude des relations France-Québec tient aussi à sa trajectoire exceptionnelle dans un contexte de mondialisation accélérée où son image puise à la fois dans l’américanité et la francophonie. Au cours des années 1980 et surtout 1990, la libéralisation des marchés et la multiplication des chaînes de télévision permettent l’essor des industries du divertissement et démocratisent l’accès aux productions culturelles.
La journaliste Denise Bombardier observera rétrospectivement dans son Dictionnaire amoureux du Québec qu’il a fallu « attendre que les États-Unis la décrètent mégastar pour qu’enfin la France, dédouanée par les Américains en quelque sorte, l’adopte et la consacre à son tour ».
Céline Dion est peut-être la première chanteuse québécoise massivement adoptée par les Français parce qu’elle incarne d’abord une forme de modernité nord-américaine.
Ainsi, « les années Céline », du début des années 1990 à la fin des années 2000, correspondent à un nouveau rapport entre les Français et le Québec. Ce dernier y importe des codes très en vogue de la culture nord-américaine. Les humoristes Anthony Kavanagh ou Stéphane Rousseau connaissent un certain succès avec leur one-man show, la présentatrice Julie Snyder importe le rythme rapide des talk-shows à l’américaine avec son émission, « Vendredi, c’est Julie », diffusée sur France 2.
La Québécoise : un symbole
La grande nouveauté qu’a introduit Céline Dion en France tient peut-être au fait qu’elle soit une Québécoise. Pendant longtemps, les représentations françaises du Canada historique ont été dominées par des figures masculines héritées de la relation coloniale originelle où explorateurs, coureurs de bois, aventuriers et bûcherons, répondant à des codes précis de virilité, incarnaient une certaine représentation française de l’Amérique du Nord. Jusqu’au XXᵉ siècle, les grandes personnalités québécoises connues en France demeurent des hommes que l’on pense à Robert Charlebois, ou encore Marcel Béliveau.
Certes, la France avait déjà découvert Ginette Reno ou Diane Dufresne avant Céline Dion, mais aucune n’avait occupé une place aussi centrale dans l’imaginaire populaire. Alors qu’elle tient une place d’héroïne nationale au Québec, comme l’indique la chercheuse en musique populaire Line Grenier, sa réception en France semble opérer un même déplacement. Ni totalement étrangère ni véritablement française, mais tout aussi « héroïque » et « nationale ».
Un paysage mémoriel sonore partagé
Céline Dion emprunte à une mémoire musicale commune. Le projet de Maison de la chanson et de la musique du Québec dont l’ouverture est prévue à Montréal en 2028 repose sur une intuition particulièrement innovante : et si ce qui reliait le Québec au monde était avant tout une mémoire sonore partagée ?
Depuis la création des Francofolies de La Rochelle en 1985, puis des FrancoFolies de Montréal en 1989, les échanges musicaux entre les deux rives de l’Atlantique n’ont cessé de croître. Ces festivals ont beaucoup contribué à faire circuler les artistes francophones et à intégrer la chanson québécoise à un espace culturel transnational.
Le succès de Céline Dion ne doit toutefois pas masquer la diversité de cette production musicale. Des artistes comme Les Cowboys Fringants ou plus récemment Angine de Poitrine ont développé d’autres manières d’incarner le Québec sur la scène française. Plus récemment, les voix autochtones comme Elisapie contribuent à faire entendre des rapports plus complexes à la langue française et à l’identité québécoise.
Malgré leur reconnaissance critique et leur popularité, peu de ces artistes ont cependant réussi à fédérer un public aussi vaste et bigarré que celui de Céline Dion.
Adeline Vasquez-Parra ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Alors que les populations d’une large partie de l’Europe suffoquent sous une vague chaleur sans précédent, l’urgence est d’adopter enfin des mesures coordonnées au plus haut niveau pour faire face à ces températures extrêmes.
Nous ne sommes qu’en juin, mais l’Europe subit déjà sa deuxième vague de chaleur extrême en deux mois. Les températures ont dépassé les 44 °C dans plusieurs régions du continent. Des alertes canicule sont désormais en vigueur dans plusieurs pays, dont six au niveau rouge, le plus extrême.
Les étés que les Européens ont connus dans leur enfance n’existent plus. Les vagues de chaleur extrême ne constituent plus une anomalie, mais la nouvelle référence. Autrement dit, la question n’est plus de savoir si ces vagues de chaleur reviendront, mais si les villes européennes seront capables d’y résister.
Une catastrophe climatique qui n’est pas traitée comme telle
Les vagues de chaleur extrêmes font plus de victimes en Europe que tout autre phénomène climatique.
Ce cadrage commence toutefois à évoluer. Lors de la COP30, le Bureau des Nations unies pour la réduction des risques de catastrophe (NDRR) a lancé un nouveau cadre de gouvernance des risques liés aux vagues de chaleur extrême. Il a officiellement reconnu la canicule comme l’une des menaces climatiques les plus meurtrières et les moins bien gérées à l’heure actuelle.
Bien que ce cadre constitue un pas en avant, des décennies de politiques fragmentées, une réflexion axée sur les crises à court terme et un sous-investissement chronique dans les services publics ont laissé l’Europe dangereusement exposée.
En conséquence, chaque été qui s’écoule sans progrès significatifs est un été de plus qui coûtera des vies humaines.
L’Europe n’est pas construite pour ça
Un rapport récent de la Commission britannique sur le changement climatique a fait valoir que le pays a été conçu pour un climat qui n’existe plus, avertissant que les températures dépassant les 40 °C deviennent de plus en plus courantes. On pourrait en dire autant de pratiquement tous les pays européens.
Les villes ont été conçues pour une autre époque, avec des routes, des trottoirs et des bâtiments en béton qui absorbent et retiennent la chaleur plutôt que de la réfléchir, transformant les zones urbaines en véritables fournaises dont la température est supérieure de quatre à six degrés par rapport à leur environnement.
Certains pays prennent des mesures en remplaçant les revêtements routiers classiques par des surfaces rafraîchissantes et de la peinture routière réfléchissante, en repensant les codes de construction et les espaces publics dans une optique de refroidissement passif.
Mais aucune de ces mesures ne s’attaque au problème sous-jacent. L’Europe continue d’être largement alimentée par les énergies fossiles, et ses systèmes alimentaires, son parc immobilier et ses réseaux de transport ont tous un lourd bilan carbone.
Les actions individuelles ne peuvent se substituer à des changements systémiques que seuls les gouvernements et les institutions sont en mesure de mettre en œuvre.
Mais, comme le montre clairement la vague de chaleur de cette semaine, le fossé entre ce qui est prévu et ce qui se passe déjà sur le terrain ne cesse de se creuser rapidement.
La question n’est pas seulement de savoir comment faire face à la prochaine vague de chaleur, mais surtout de savoir comment gouverner, financer et reconstruire un continent qui vit déjà dans un futur différent.
Júlia de Freitas Sampaio ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Source: The Conversation – France (in French) – By Angelo Riva, Economist, Professor at the INSEEC Grande Ecole, Affiliate Researcher at the Paris School of Economics, Academic Fellow at the Institut Louis Bachelier, INSEEC Grande École
En promouvant un marché pour les marchés financiers, l’Union européenne stimule une forme de concurrence. À qui profite vraiment cette dernière ? Aux grandes entreprises ? Aux PME ? Aux investisseurs privés ? Reste qu’un marché financier unique – la Bourse européenne – aurait des avantages nombreux. Quels sont-ils ? Comment y parvenir ?
Dans le sillage des rapports Letta (2024) et Draghi (2025), la question d’une bourse européenne unique est revenue d’actualité. Le chancelier allemand Friedrich Merz a appelé à créer un marché des capitaux suffisamment large et profond pour que les entreprises européennes se financent plus facilement. Christine Lagarde, présidente de la BCE, a formulé le même diagnostic : l’Europe souffre d’une fragmentation excessive des marchés financiers.
L’Union européenne a fait le choix de la dispersion avec la directive Market in Financial Instruments Regulation (MiFIR, 2007), en organisant un « marché pour les marchés » où de nombreuses plateformes se concurrencent pour attirer les ordres. Cette concurrence peut réduire les commissions payées par les investisseurs pour négocier sur un marché et améliorer la liquidité, surtout pour les grandes entreprises dont les titres sont arbitrés, souvent à haute fréquence, entre plusieurs places.
La Bourse est une institution qui transforme l’épargne en investissement. Lorsqu’une entreprise veut se développer, elle peut émettre et vendre ses titres sur le marché primaire auprès d’investisseurs. Mais ceux-ci n’acceptent de les acheter que s’ils sont assurés de pouvoir les revendre rapidement, à un prix « sincère », selon l’expression utilisée dans la France du XIXᵉ siècle, c’est-à-dire un prix qui reflète fidèlement la rencontre entre l’offre et la demande.
Liquide et transparent
La qualité du marché secondaire, celui où les titres déjà émis s’échangent, est donc essentielle. Plus un marché est liquide, plus il est facile d’acheter ou de vendre rapidement sans faire varier fortement le prix. Plus il est transparent, plus les investisseurs peuvent observer les prix et les volumes, moins ils craignent d’être désavantagés face aux grandes institutions financières.
C’est ici qu’une bourse unique et transparente présente de grands avantages. Si les ordres sont concentrés sur un même marché transparent, ils se rencontrent plus facilement. Les prix reflètent mieux l’information disponible. L’épargne est alors mieux orientée : les entreprises solides peuvent se financer à moindre coût, tandis que les investisseurs disposent de signaux de prix plus fiables.
L’histoire financière montre que ces effets ne dépendent pas d’une conjoncture spécifique ni d’un contexte macroéconomique ou institutionnel particulier. Le déclin du marché obligataire du New York Stock Exchange (NYSE) et son déplacement vers les marchés de gré à gré (marchés Over-the-Counter, ou OTC) en offrent une illustration éclairante. Jusqu’à la fin des années 1920 pour les obligations municipales et au milieu des années 1940 pour les obligations d’entreprises, le NYSE proposait en effet un marché transparent, où les coûts de transaction étaient nettement inférieurs à ceux observés sur les marchés OTC fragmentés du début du XXIᵉ siècle.
Cette transparente prénégociation favorisait les investisseurs particuliers. Progressivement, les grandes institutions financières ont déplacé la négociation obligataire vers les marchés OTC qui répondaient davantage à leurs intérêts, en leur offrant flexibilité, commissions négociables et opportunités de rentes informationnelles. Une fois la liquidité déplacée vers le marché de gré à gré, les externalités de réseau ont verrouillé ce nouvel équilibre.
Une alternance de régimes
Dans un autre contexte, au tournant du XXᵉ siècle, la Bourse de Paris détenait un monopole légal sur les titres cotés, contesté par « la Coulisse », marché de gré à gré très actif. Des réformes très rapprochées ont fait alterner trois régimes : concurrence illégale avant 1893, concurrence libre jusqu’en 1898, puis rétablissement du monopole. Dans les années 1890, la Coulisse dominait en volume, mais cette concurrence a dégradé la qualité du marché.
Autre exemple : entre 1890 et 1913, les bourses de Milan et de Gênes, pourtant soumises à une législation commune, ont développé des organisations très différentes. À Gênes un marché opaque, animé par un grand nombre d’intermédiaires et fortement influencé par les grandes banques, capables d’exploiter leur avantage informationnel. À Milan, au contraire, un marché plus restreint et organisé, fondé sur la criée, assurait une plus grande transparence. Malgré des volumes plus élevés à Gênes jusqu’en 1907, la qualité du marché y était inférieure, et cette opacité a contribué à fragiliser le système, faisant de la place génoise l’épicentre de la crise de 1907. Les autorités ont alors imposé un alignement sur le modèle milanais, entraînant une centralisation des échanges et une amélioration durable de la qualité de marché.
Au-delà de la concurrence ?
La leçon est claire : la concurrence n’est pas la panacée. Lorsque les transactions se dispersent et, notamment, se déplacent vers des lieux où les ordres ne sont pas visibles, le prix public devient moins représentatif. Les investisseurs qui restent sur le marché transparent voient une partie de la liquidité leur échapper. En pratique, la qualité de marché se détériore, surtout pour les moins puissants : petits investisseurs et entreprises.
Euronews, 2026.
Un marché européen unique et transparent ne résoudrait pas tout, mais il répondrait à une faiblesse structurelle. Il renforcerait la compétitivité de l’Europe face aux grandes places états-uniennes, aux marchés intégrés par un réseau informatique unique, le consolidated tape. Les Européens, quand ils investissent et entreprennent, alimentent trop souvent avec leur épargne et leurs entreprises les places américaines. En 2024, la capitalisation boursière des places européennes représentait environ 73 % du PIB de l’Union européenne, contre 270 % du PIB aux États-Unis.
Un obstacle essentiellement politique
Comme l’illustrent les prises de position de Merz et de Lagarde, ces faiblesses et ces risques apparaissent désormais de plus en plus clairement. Pourtant, l’obstacle principal à la consolidation en Europe est politique. La formation d’un marché européen unifié se heurte à la tension entre Paris et Francfort. Euronext, qui regroupe notamment Paris, Amsterdam, Bruxelles, Lisbonne, Dublin, Oslo et Milan, se présente comme le candidat naturel à la consolidation. Mais Deutsche Börse, l’opérateur de Francfort, est plus grand, plus diversifié, et contrôle des infrastructures majeures, comme Eurex et Clearstream.
Derrière cette rivalité industrielle se jouent des enjeux de souveraineté financière : qui contrôlerait la formation des prix ? Où seraient localisées les infrastructures stratégiques ? Quel superviseur aurait le dernier mot ? Les résistances institutionnelles sont fortes, car une Bourse européenne déplacerait du pouvoir économique entre États. Cette difficulté n’est pas nouvelle. Des tentatives de rapprochement entre Euronext et Deutsche Börse ont déjà échoué. L’histoire financière offre ici un nouvel enseignement : la rivalité intense entre les places de Montréal et de Toronto a freiné le développement du marché financier canadien au XIXᵉ siècle, conduisant entreprises et investisseurs à se tourner vers les États-Unis.
Si l’Europe veut transformer son épargne abondante en investissement productif, elle doit construire un marché plus profond, transparent et intégré. L’histoire enseigne que lorsqu’elle fragmente l’information et la liquidité, la concurrence affaiblit le marché qu’elle prétend dynamiser.
Angelo Riva ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
À l’heure où les outils d’IA générative sont à portée de clic, il est tentant de les interroger autour de petits et grands problèmes de la vie. Mais les solliciter comme des coachs pour nos interactions sociales et amoureuses est-il sans risques ? Ce qui relève de l’intime ne nécessite-t-il pas justement de la curiosité et du lâcher-prise ?
Le PDG de l’application de rencontres Hinge a récemment laissé entendre que la génération Z, qui « peine à trouver la confiance nécessaire pour se mettre en avant », utilise des outils d’intelligence artificielle (IA) pour l’aider à trouver l’amour. Elle a expliqué que les suggestions de conversation générées par l’IA de Hinge visent à aider les utilisateurs à exprimer qui ils sont.
De l’essor fascinant des applications de rencontre basées sur l’IA et de leur impact social incertain jusqu’au battage médiatique autour des entreprises d’applications de rencontre promettant une révolution dans le domaine des rencontres en ligne, partout où l’intimité peut être encouragée par l’IA, il existe une entreprise qui encourage les gens à en tirer parti.
Des applications d’IA tierces sont utilisées pour rendre nos conversations plus drôles ou nos profils plus séduisants. Les gens utilisent des outils d’IA spécialement conçus pour les entraîner à mieux communiquer avec les autres, ou se contentent d’utiliser des chatbots existants comme ChatGPT pour gérer les conflits dans leurs relations ou gérer leur vie sociale.
Préjugés et failles de confidentialité
Comprendre comment l’IA façonne la vie intime fait partie de mon travail en tant que chercheur spécialiste de l’amour et des relations. Ce qui a commencé comme un exercice théorique, explorant la signification morale d’une utilisation possible de l’IA, a rapidement trouvé un prolongement dans une salle de classe.
Un étudiant en commerce m’a raconté un jour comment il avait utilisé un modèle d’IA pour l’aider à résoudre un désaccord avec sa petite amie. « C’était comme un ami », m’a-t-il dit, « et ça m’a aidé à mieux comprendre le point de vue de ma petite amie ». L’IA l’a aidé à exprimer ses propres sentiments avec plus de clarté et à s’entraîner à mener une conversation difficile. Qui ne serait pas tenté d’utiliser ces outils pour bénéficier d’un soutien lorsqu’il s’agit de sortir avec quelqu’un, de se faire des amis, de gérer des tensions familiales ou de prendre soin de sa santé mentale ?
Il existe des raisons évidentes d’inviter à la prudence face à ces tentations, du moins jusqu’à ce que nous ayons une meilleure compréhension de leurs effets à long terme. Les experts s’inquiètent de la précision de l’IA lorsqu’elle émet des conseils, ainsi que du fait que ces outils et modèles sont entraînés sur des données qui reflètent toute une série de préjugés sur les êtres humains, leurs interactions et ce à quoi ressemble une bonne intimité. Il existe également des préoccupations de longue date en matière de confidentialité concernant les risques liés au partage de nos vies les plus intimes avec des entreprises technologiques.
Une compréhension simpliste de l’intimité
Il existe des raisons moins évidentes, mais d’autant plus importantes, d’être prudent. Celles-ci sont liées à la nature même de l’intimité.
La normalisation du recours à l’IA pour servir d’intermédiaire et façonner l’intimité sape la curiosité de soi. Les tentatives visant à anticiper la vie intime, à modeler et à affiner les interactions, ainsi qu’à éviter les désaccords ou les frictions émotionnelles, risquent de remplacer le désir de découvrir ce que nous pensons, ressentons et voulons sur le moment.
L’attrait du contrôle prend le pas sur les bienfaits et le plaisir de la curiosité. Des recherches empiriques suggèrent que les personnes curieuses sont apparemment moins hostiles, plus ouvertes à l’inconnu et plus disposées à laisser les autres s’exprimer, et que la curiosité nous aide à éviter les excès liés aux déséquilibres de pouvoir – autant de facteurs importants dans l’intimité.
La facilité d’accès aux outils d’IA destinés à favoriser l’intimité peut conduire à se laisser tenter par une compréhension simpliste de la vie intime elle-même. Les rencontres amoureuses, par exemple, risquent d’être perçues comme un défi à relever, la conversation comme un domaine dans lequel il faut exceller, et les disputes comme des batailles à gagner. L’intimité est bien plus qu’un jeu dans lequel on échange des propos jusqu’à atteindre une satisfaction mutuelle. L’intimité est désordonnée, dynamique, incarnée et imprévisible. La véritable intimité, c’est l’improvisation, pas un récit scénarisé.
Lâcher prise et prendre des risques
Certains peuvent avancer que les outils d’IA nous aident à acquérir les compétences nécessaires pour tirer son épingle du jeu dans cette improvisation chaotique. Mais, de mon point de vue, c’est plutôt faux. Tout comme il a été démontré que l’IA pouvait nous appauvrir en compétences professionnelles, ou rendre les gens moins aptes à raisonner de manière critique, nous devrions craindre qu’elle n’entraîne une déqualification intime : l’érosion des capacités nécessaires pour imaginer, rechercher et entretenir l’intimité que nous désirons.
Ces compétences – que j’appelle « l’autonomie amoureuse » – se développent et se maintiennent dans la pratique. Aucun conseil ni aucun modèle de phrases de drague ne peuvent remplacer le pouvoir d’action que nous procure le fait de nous découvrir, en situation, en menant des conversations difficiles, en prenant des risques, en faisant le premier pas et en exprimant nos sentiments.
Il y a là aussi des considérations esthétiques. Voulons-nous vraiment que notre vie intime prenne ce ton homogène, fade et dépourvu de nuances culturelles que privilégie l’IA générative ? Les choses sont meilleures et plus riches lorsque nous embrassons ce que le philosophe libéral John Stuart Mill appelait les « expériences de vie ». L’exploration, l’incohérence, l’esprit ludique et le plaisir de s’exprimer doivent être célébrés. L’humanité et l’attention se manifestent autant dans la manière dont nous communiquons que dans ce que nous communiquons.
Les entreprises qui cherchent à s’immiscer dans notre vie intime à l’aide de leurs outils d’IA nous promettent de nous rendre plus performants et de nous aider à réussir sur le « marché des rencontres ». Mais nous devrions refuser ce discours. On a un jour demandé à Daniel Arnold, photographe de rue influent, pourquoi il préférait encore photographier sur pellicule plutôt que d’utiliser des appareils numériques, plus faciles et plus immédiats. Sa réponse : « La photographie numérique est un dialogue avec le succès, tandis que la photographie argentique est un dialogue avec l’échec. » Photographier en argentique signifie ne pas « être précieux, calculateur », mais vivre l’instant présent, agir et voir comment les choses se déroulent.
C’est pour cette même raison que nous devrions embrasser l’intimité « à l’ancienne », sans l’intervention de l’IA. C’est en lâchant prise et en renonçant à la possibilité de s’entraîner, d’ajuster et de peaufiner notre approche avant d’aller vers quelqu’un que la véritable aventure de l’intimité peut commencer.
Luke Brunning ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Source: The Conversation – in French – By Marcos Rodrigues Mimbrero, Profesor Titular en Análisis Geográfico Regional, Universidad de Zaragoza; AXA Research Fund
La pyrogéographie utilise des données et des modèles en temps réel, afin de fournir aux équipes d’urgence des informations actionnables sur la propagation des feux en fonction du vent, de la température, de la topographie, de la sécheresse, de la végétation ou du type de couverture végétale.Apiguide/Shutterstock (no reuse)
L’ampleur des dégâts causés par les feux de forêt ne cesse de s’aggraver à l’échelle mondiale. Les incendies dangereux sont plus intenses et plus fréquents, alimentés à la fois par le changement climatique et par l’empreinte humaine sur les paysages – dont on parle moins, mais qui est également très importante.
Pour prévenir les dégâts, il faut pouvoir évaluer précisément les risques, notamment les trajectoires et l’évolution des mégafeux.
À l’autre bout du globe, le Chili a également connu des incendies stupéfiants, qui ont entraîné des catastrophes particulièrement douloureuses. En février 2024, l’incendie de Valparaíso-Viña del Mar a coûté la vie à 136 personnes et détruit près de 7 000 habitations. De même, en janvier dernier, à Concepción–Penco, un autre incendie a tué 21 personnes et rasé plus de 2 000 habitations.
La « pyrogéographie », où comprendre le comportement des feux à différentes échelles spatiales et temporelles
Il est essentiel de comprendre le potentiel de ces incendies à dévaster les communautés et les écosystèmes. Par conséquent, les recherches récentes en pyrogéographie se concentrent sur l’analyse du comportement du feu à différentes échelles spatiales et temporelles.
Dans ce contexte, deux approches technologiques sont particulièrement efficaces pour évaluer les impacts des incendies. En premier lieu, la télédétection (imagerie satellite, capteurs thermiques, plateformes aériennes), qui est essentielle pour reconstituer les impacts passés, pour la détection précoce et la surveillance en temps réel des feux en cours. Ensuite, les outils de simulation et de prévision, qui nous permettent d’identifier les configurations du paysage favorisant l’embrasement et la propagation du feu, et de comprendre la complexité des feux de forêt.
L’idée est d’utiliser ces connaissances pour participer à l’aménagement du territoire, afin de faire face aux risques croissants de feux de forêt et de mégafeux qui menacent nos communautés.
La télédétection pour cartographier les traces laissées par les feux de forêt passés
Pour quantifier l’ampleur de ces événements, nous exploitons l’imagerie satellite et des outils analytiques avancés afin d’évaluer deux variables principales : l’intensité et la sévérité des mégafeux.
L’intensité mesure la puissance du feu, c’est-à-dire le taux de libération d’énergie pendant la combustion, et aide à localiser les points chauds thermiques.
La sévérité évalue les conséquences : les dégâts matériels laissés dans le sillage de l’incendie.
En analysant des bandes spectrales spécifiques, nous pouvons par exemple quantifier la chute drastique de la productivité végétale, mesurant ainsi efficacement les difficultés de l’écosystème à se régénérer.
Les récents incendies de Barroca Grande (Portugal, août 2025) et des Trinitarias (Chili, janvier 2026) sont de bons exemples.
Les données d’intensité révèlent que plus de 95 % de la superficie totale finalement touchée a brûlé en une seule journée au Chili, le 18 janvier. C’est la définition même d’un « comportement explosif du feu » : des événements si rapides qu’ils dépassent les capacités des efforts traditionnels de lutte contre les incendies.
Au-delà de la chaleur immédiate, notre analyse de la sévérité fournit des indicateurs essentiels aux efforts de reconstruction. Au Portugal, 57 782 hectares ont été calcinés.
En recoupant ces niveaux de dégâts avec les types de combustibles, les conditions météorologiques locales et la topographie, nous pouvons concevoir des plans de restauration écologique précis et aider le secteur agricole à se reconstruire d’une manière qui, espérons-le, sera plus résiliente face aux futurs incendies.
Modélisation du comportement du feu et évaluation des risques
Dans le domaine de l’évaluation et de la gestion des risques d’incendie, deux stratégies prédominent.
La plus courante repose sur des évaluations à court terme : les indices quotidiens de risque d’incendie que l’on voit aux informations combinent les dangers météorologiques actuels et la vulnérabilité locale. C’est, par exemple, le principe de base du Système européen d’information sur les incendies de forêt (EFFIS).
À l’autre extrémité du spectre se trouve un outil plus stratégique appelé « simulation quantitative ». Plutôt que de se concentrer sur ce qui pourrait se passer demain (ou ce qui se passe actuellement), cette approche utilise des techniques de modélisation avancées pour orienter la planification à long terme et l’atténuation des risques.
Pour anticiper les effets possibles de saisons plus chaudes et plus sèches, ainsi que ceux de la transformation des paysages (par exemple, l’abandon des terres), nous évaluons l’exposition aux mégafeux en combinant la modélisation empirique (qui tire les leçons des feux qui se sont réellement produits dans l’histoire et de leur comportement) et la modélisation stochastique (qui utilise des algorithmes complexes pour simuler des milliers de scénarios hypothétiques).
Concrètement, nous étudions les incendies passés pour évaluer dans quelle mesure un paysage est susceptible de favoriser ou de freiner de futurs incendies, et déterminer dans quelle mesure nous y sommes potentiellement exposés, ou à quel point nous sommes menacés par ceux-ci. Pour quantifier cette exposition, nous identifions d’abord les facteurs spécifiques à l’origine des départs de feu : d’origine humaine ou naturelle. Ensuite, nous déclenchons des milliers d’incendies théoriques sur un « jumeau numérique » du paysage.
Nous exécutons ces simulations sous divers scénarios climatiques afin de générer des schémas réalistes d’exposition aux incendies. Il en résulte un ensemble d’indicateurs clairs et exploitables, qui nous indiquent non seulement où un incendie est susceptible de se déclarer, mais aussi quelle sera sa virulence.
Cette transition d’une approche réactive à une approche proactive nous permet de mettre en œuvre des stratégies plus efficaces. Qu’il s’agisse de réorganiser les combustibles forestiers, de mettre à jour les codes de construction urbains ou de concevoir des quartiers résistants au feu, ces décisions s’appuient sur des données.
En quoi cela aide-t-il en cas d’urgence ?
Le véritable test de ces technologies a lieu lors d’une situation d’urgence. Dans un contexte opérationnel, la modélisation de la propagation des incendies passe d’une planification stratégique à une course contre la montre.
Le programme WIFIRE de l’Université de Californie à San Diego, par exemple, fournit des informations en temps réel aux équipes d’intervention en cas d’incendie de forêt.
En intégrant des données satellitaires en temps quasi réel à des prévisions météorologiques de haute résolution, les chercheurs peuvent générer des projections qui prédisent la trajectoire d’un incendie dans les heures à venir.
L’un des outils les plus efficaces dans le cadre d’une évacuation opérationnelle est l’utilisation d’« isochrones » – des courbes de niveau sur une carte qui représentent l’heure d’arrivée prévue du feu (par exemple, 30, 60 ou 90 minutes à partir de la position actuelle).
La superposition de ces courbes de niveau sur des points de déclenchement (crêtes, routes ou repères spécifiques) permet aux responsables des services d’urgence d’automatiser le processus décisionnel.
Le mécénat scientifique d’AXA fait désormais partie du Fonds Axa pour le progrès humain, qui regroupe les engagements philanthropiques du Groupe et des mutuelles d’assurance Axa dans les domaines de la science, de la nature, de la solidarité et de la culture. Avant 2025, ce mécénat scientifique global était assuré par le Fonds Axa pour la recherche, qui a soutenu plus de 750 projets à travers le monde depuis sa création en 2007. Pour en savoir plus, rendez-vous sur Fonds Axa pour le progrès humain.
Marcos Rodrigues Mimbrero a reçu des financements du Ministerio de Ciencia, Innovación y Univesidades, de l’Agencia Estatal de Investigación et du Fonds Axa pour le progrès humain.
Jorge Félez Bernal a reçu des financements du Fonds Axa pour le progrès humain.
Le 20 avril 2026, le général Évariste Ndayishimiye s’est rendu à Ouagadougou dans le cadre d’une visite officielle « d’amitié et de travail ». Le chef de l’État burundais assurait alors la présidence en exercice de l’Union africaine (UA).
Cette démarche diplomatique visait à renouer le dialogue entre l’organisation continentale et l’Alliance des États du Sahel (AES). Cette organisation, qui rassemble le Burkina Faso, le Mali et le Niger, est actuellement présidée par le capitaine Ibrahim Traoré.
Cette initiative intervient dans un contexte marqué par le retrait des États membres de l’AES des instances de l’UA. Dans ce cadre, le président burundais s’est rendu au Burkina Faso, dirigé par un régime issu d’un coup d’État militaire, afin de saluer les efforts déployés pour rétablir la sécurité et stabiliser le pays où le dirigeant a publiquement déclaré que la démocratie n’était plus d’actualité.
Derrière le langage diplomatique du « dialogue » et de la « stabilité », ne se dessine-t-il pas une forme de solidarité entre régimes autoritaires ayant en commun le rejet des contraintes constitutionnelles ?
Mes recherches doctorales portent sur les sanctions internationales (de l’Union européenne et des organisations régionales) et la résilience autoritaire dans les États fragiles, à travers une étude comparative du cas du Burundi. J’y consacre un chapitre à d’autres pays ayant fait l’objet de sanctions, notamment le Mali et le Niger. J’analyse ici les ressources politiques sur lesquelles le Mali et le Burundi s’appuient pour faire face aux pressions extérieures.
Il convient en effet de rappeler qu’une convergence de trajectoires institutionnelles lie le Burundi aux États de l’AES. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont respectivement fait l’objet de sanctions de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) et de l’Union européenne (UE), à la suite des coups d’État survenus en 2020 et 2021 au Mali, en 2022 au Burkina Faso et en 2023 au Niger.
Le Burundi lui-même avait été sanctionné par l’UE et les États-Unis en 2016, en réponse à la décision du président Pierre Nkurunziza de briguer un troisième mandat jugé anticonstitutionnel. Certains phénomènes politiques appellent précisément une démarche de comparaison transrégionale. Celle-ci ne vise pas à établir de simples ressemblances de surface. Elle cherche à mettre en évidence des logiques profondes qui opèrent de manière convergente.
Le rapprochement entre le Burundi et le Mali, par exemple – deux pays séparés de plusieurs milliers de kilomètres, évoluant dans des environnements géopolitiques distincts – relève d’une telle approche.
Désignation d’un ennemi
Dans les deux cas, la désignation d’un ennemi, qu’il soit interne ou externe, constitue un mécanisme central de légitimité et un puissant vecteur de cohésion interne. Cette stratégie permet une réactivation constante de la menace en fonction des conjonctures politiques, qu’il s’agisse d’un ennemi colonial, d’un ennemi régional ou d’un ennemi sécuritaire diffus.
Au Mali, c’est au début de l’année 2022 que ce mécanisme se manifeste avec le plus d’intensité. Porté par un « effet drapeau », c’est-à-dire un phénomène par lequel la population se rallie aux dirigeants face à une menace extérieure ou perçue comme telle, le pouvoir malien voit son autorité se renforcer.
Désormais épaulés par une composante civile dans la seconde mouture de la transition issue du putsch de mai 2021, les militaires bénéficient alors d’un mouvement de soutien populaire massif.
Des dizaines de milliers de manifestants convergent vers le Boulevard de l’Indépendance, le 14 janvier 2022, pour dénoncer les sanctions économiques et diplomatiques décrétées par la Cedeao. Ils scandent leur hostilité à Paris ainsi qu’à l’organisation régionale, qu’ils accusent d’ingérence dans les affaires du pays. Ils revendiquent également un Mali rendu à ses seuls citoyens et affranchi des influences extérieures.
Au Burundi, c’est la Belgique qui cristallise la colère des partisans du Conseil national pour la défense de la démocratie – Forces de défense de la démocratie (CNDD-FDD) (CNDD-FDD), le parti au pouvoir. Désignée comme responsable historique des divisions ethniques dans le pays, l’ancienne puissance coloniale est également accusée de complicité avec le Rwanda dans une tentative de déstabilisation du régime en place.
Le pouvoir burundais, porté par le CNDD-FDD, présente Bruxelles comme l’instigateur des sanctions économiques imposées par l’UE— une rhétorique qui permet aux deux régimes de détourner les critiques internationales vers un récit de résistance face à l’ancien colonisateur.
Choix d’un adversaire régional
Au niveau régional également, chaque régime se choisit un adversaire. Au Mali, l’Algérie est accusée d’accueillir certaines figures d’opposition telles que l’imam Mahmoud Dicko et d’être de connivence avec les groupes terroristes actifs dans le pays. La junte malienne a annoncé le 25 janvier 2024 la “fin, avec effet immédiat”, de l’accord de paix d’Alger.
Le Mali ferme également son espace aérien à l’Algérie, après que cette dernière a pris une mesure similaire dans la journée en avril 2025. Au Burundi, en revanche, c’est le Rwanda de Paul Kagame, un régime tutsi, qui tient ce rôle.
Qualifié de « mauvais voisin » par le président Ndayishimiye, Kigali est accusé d’avoir hébergé les putschistes impliqués dans la tentative de coup d’État de 2015. Le Rwanda est également présenté par les autorités burundaises comme un soutien de mouvements rebelles tels que le RED-Tabara, parfois associé à d’autres groupes armés de la région.
Cette posture défensive s’est traduite par la fermeture des frontières terrestres avec le Rwanda en janvier 2024 ainsi que par une intervention militaire active dans l’est de la RDC entre août 2022 et décembre 2025 pour soutenir les Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC), aux côtés des milices Wazalendo (patriotes en kiswahili) et des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR), contre le Mouvement du 23 mars (M23) appuyé par Kigali.
Autant de ressources symboliques mobilisées pour entretenir un sentiment permanent de siège — condition nécessaire à la survie politique de régimes qui ont fait de la menace extérieure leur principal carburant.
La contradiction sécuritaire
Une contradiction s’opère toutefois entre les deux pays d’un point de vue sécuritaire. Au Mali, la menace apparaît plus immédiatement à travers les attaques du 25 avril 2026 perpétrées par le FLA et le JNIM. Ces attaques contribuent à renforcer la crédibilité du discours sécuritaire du régime.
Cette divergence dans la nature de la menace induit des logiques de légitimation distinctes.
Le chef de la junte au Mali, Assimi Goïta, s’est affranchi de la contrainte électorale. En juillet 2025, le Conseil national de transition lui a accordé un mandat de cinq ans renouvelable sans élection et sans limite de mandats, achevant une dérive entamée dès les premiers reports du scrutin promis en mars 2024.
La junte n’a plus besoin de légitimer un vote, mais devient l’unique rempart capable de venir à bout du JNIM et du FLA — quand bien même l’économie malienne est résiliente, elle demeure exposée aux coupures d’électricité récurrentes et au retrait progressif de l’aide au développement et humanitaire.
Au Burundi, le CNDD-FDD a investi le président sortant comme candidat pour la présidentielle de 2027, et le scrutin, même verrouillé, demeure un passage obligé.
Le bilan sécuritaire mis en avant par Gitega ne vient donc pas remplacer une élection ; il vise plutôt à la préparer, dans un contexte où le registre sécuritaire permet de reléguer au second plan un bilan économique marqué par les pénuries de carburant et de devises qui affectent le pays depuis 2015.
Considérés comme pays les plus pauvres du monde — le Burundi y occupant la dernière place en 2023 — le recours à l’extériorisation des responsabilités par la construction permanente d’un ennemi, ne masque-t-il pas également, selon la grille analytique du politologue français Jean-François Bayart, des dynamiques internes de prédation qui structurent les régimes autoritaires ?
Ce que révèle in fine la comparaison Mali-Burundi, c’est moins la singularité de chaque trajectoire que la robustesse d’une logique commune à des régimes qui ont fait de leurs ennemis non pas un fardeau, mais leur fondation.
Alène Ngarura Kaneza does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.
El pasado 22 de junio de 2026, el Tribunal Supremo condenó por unanimidad al exministro español José Luis Ábalos como autor de varios delitos por el conocido como caso Mascarillas. En total, un delito de organización criminal, cuatro delitos de cohecho (soborno), tres delitos de tráfico de influencias y un delito de malversación de caudales públicos.
Los hechos probados
Organización criminal. José Luis Ábalos, su asesor Koldo García y el empresario Víctor de Aldama constituyeron una organización criminal en la que el primero ostentaba la jefatura, el segundo actuaba en su nombre y el tercero era el encargado de ofrecer ventajas a personas y empresas interesadas en realizar gestiones con la Administración a cambio de prestaciones económicas para los tres.
Cohecho continuado. Durante cerca de dos años, Aldama entregó mensualmente 10 000 euros para sufragar los gastos fijos de Ábalos, además de otras cantidades, como el importe del alquiler de una vivienda ocupada por Jessica Rodríguez, una pareja del ahora exministro.
Asimismo, para garantizar a Ábalos la percepción de comisiones ilícitas, en 2019 el expolítico y Aldama celebraron un contrato de arrendamiento con opción a compra de un piso propiedad del segundo. Ábalos nunca ocupó el inmueble ni satisfizo renta alguna.
Tráfico de influencias. A finales de 2019, Ábalos y Koldo intervinieron para que una sociedad mercantil estatal vinculada a Renfe contratara a Claudia Montes, quien mantenía una estrecha relación con el primero. La mujer dejó de acudir a su puesto de trabajo y Ábalos y Koldo intermediaron para evitar que fuera sancionada e incluso lograron una mejora de su contrato.
Tráfico de influencias y malversación. A principios de 2019, Ábalos y su asesor también intervinieron para que Jessica Rodríguez fuese contratada en otra sociedad estatal (Ineco) dependiente del Ministerio de Fomento. Posteriormente, en marzo de 2021, fue contratada por otra empresa pública (Tragsatec). La mujer no llegó a desempeñar trabajo alguno en ninguna de las empresas.
Cohecho y tráfico de influencias. En 2020, ante la necesidad de adquirir mascarillas por la crisis de la covid-19, la organización consiguió que una sociedad mercantil vinculada a Aldama resultara adjudicataria de dos contratos de suministro de mascarillas que habían sido licitados por entes dependientes del ministerio que dirigía Ábalos a cambio de que una parte del beneficio obtenido por Aldama fuera entregada al ministro y a Koldo.
Cohecho. En agosto de 2020, desde el Ministerio de Transportes se difundió una nota informativa a determinados medios que Aldama, asesor de Air Europa, había requerido para anticipar un rescate económico de la compañía con el propósito de tranquilizar a sus acreedores. En pago a las gestiones realizadas para lograr dicho rescate, que no se limitaron al comunicado, Aldama y Koldo arrendaron una vivienda en Marbella para que Ábalos y su familia disfrutaran de unos días de vacaciones a costa del empresario.
Cohecho. En 2021, Aldama, a través de otras personas, gestionó la compra de un chalé en La Línea de la Concepción (Cádiz) a nombre de una empresa para uso y disfrute de Ábalos, que tan solo abonó 7 500 euros, pese a disponer varios meses de la vivienda tras formalizar un arrendamiento con opción a compra. Ello se hizo con ocasión de la gestión que el ministro estaba realizando para la concesión de una licencia de mayorista en el sector de hidrocarburos a Villafuel S.L., concesión que no llegó a producirse.
¿Cuál es el máximo de cumplimiento efectivo de la condena?
De la suma de las penas de prisión a las que Ábalos fue condenado resulta un total de 24 años y 3 meses. No obstante, en la propia sentencia se indica que el máximo de cumplimiento efectivo de la condena será de 15 años y 18 meses (o lo que es lo mismo, 16 años y 6 meses), en aplicación de las normas del concurso real de delitos del artículo 76 del Código penal.
Este artículo determina, entre otros límites temporales aplicables para casos de acumulación de penas derivadas de distintos hechos delictivos, que dicho máximo no podrá ser superior al triple de la mayor de las penas de prisión impuestas. En el caso de Ábalos, la pena más alta de las impuestas se corresponde con la de 5 años y 6 meses por el delito de organización criminal. De dicho máximo de 16 años y 6 meses habrá que descontar los casi siete meses que el expolítico ha pasado en prisión provisional.
Otras penas no privativas de libertad a las que Ábalos ha sido condenado
El exdiputado también fue condenado a varias penas no privativas de libertad: varias inhabilitaciones para el derecho de sufragio pasivo (el derecho a ser candidato en unas elecciones); otras inhabilitaciones especiales para empleos o cargos públicos que impliquen el manejo de patrimonio público o la selección de personal; dos penas de multa de 20 y 14 meses, respectivamente, con cuota diaria de 50 euros (51 000 euros en total); tres penas de multa de 500 euros y dos penas de suspensión de empleo y cargo público, la última cuando ello implique el manejo de patrimonio público.
¿Qué ocurre con Koldo García?
El que fuera su asesor, Koldo García, fue condenado por los mismos delitos también a varias penas de prisión (19 años, 8 meses y 1 día en total), inhabilitaciones, multas y suspensión de empleo o cargo público. Al ser la mayor de las penas de prisión impuestas 5 años, también por el delito de organización criminal, el máximo de cumplimiento efectivo de su condena a prisión será de 15 años.
La controvertida colaboración con la justicia de Aldama
Mayor fortuna ha tenido el tercero de los implicados, el empresario Víctor de Aldama, que pese a haber sido condenado como autor de un delito de organización criminal y por cuatro delitos de cohecho, se librará de entrar en prisión por dos motivos.
Primero, porque el Tribunal ha apreciado una circunstancia atenuante: su colaboración con la justicia, la cual se integra en la atenuante analógica de confesión tardía o colaboración del artículo 21.7 del Código Penal.
Según se indica en la resolución, iniciada la instrucción Aldama decidió colaborar en la investigación “proporcionando datos fácticos relevantes a la misma, que han permitido su estudio y confirmación por la instrucción judicial” y aportando a la causa documentación sobre viajes, ingresos económicos y contratos de arrendamiento, contextualizando y reforzando la prueba de cargo y agilizando el proceso.
El órgano ha apreciado el carácter muy cualificado de dicha atenuación, en atención a la relevancia, plenitud y continuidad de la colaboración prestada. Además, ha tenido en cuenta que se trató de delitos graves de corrupción cometidos en el seno de una organización criminal integrada por un ministro, circunstancias que hacen muy necesaria la delación. Ello ha comportado una significativa disminución de sus penas (en uno y hasta en dos grados).
El carácter muy cualificado de la atenuación, con la consiguiente rebaja de penas, había sido solicitado por la defensa de Aldama, pero también por las acusaciones populares unificadas. Estas acusaciones la han conformado, entre otras entidades, los partidos políticos PP y Vox, el sindicato Manos Limpias y la asociación HazteOir.org, aspecto que no debería pasar desapercibido.
En segundo lugar, aunque el empresario acumula cuatro años y seis meses en penas de prisión, ninguna de las penas individualmente consideradas supera los dos años (1 año; 1 año y 6 meses; 1 año y 6 meses; 3 meses, y 3 meses), lo que ha permitido al Tribunal activar el mecanismo extraordinario de suspensión previsto en el artículo 80.3 del Código penal. Este precepto habilita suspender la ejecución de las penas de prisión impuestas aunque conjuntamente superen los dos años, siempre que individualmente no lo hagan. Para el Tribunal, Aldama merece que se suspendan tales penas por “la aportación realizada al descubrimiento de los delitos”.
A cambio, el empresario no podrá delinquir durante cinco años, deberá comparecer semestralmente ante el propio órgano jurisdiccional para informar de sus actividades laborales, mercantiles o empresariales y realizar trabajos en beneficio de la comunidad durante un año. Además, a diferencia de los restantes condenados, no tendrá que indemnizar ni a Ineco ni a Tragsatec en concepto de responsabilidad civil.
En cualquier caso, ni las penas de inhabilitación para el ejercicio del derecho de sufragio pasivo ni para empleos o cargos públicos, ni las dos penas de multa con cuota diaria de 200 euros de 4 y 8 meses respectivamente (72 000 euros en total) a las que Aldama también fue condenado son objeto de la mencionada suspensión. Como tampoco lo son el decomiso (la incautación en favor del Estado de las ganancias provenientes del delito de cohecho) decretado en la sentencia respecto de los tres acusados por importe de 430 298 euros, ni el pago de “cinco veintiunavas” partes de las costas al que fue condenado el empresario.
¿Y los casi cuatro millones de multa que inicialmente se reclamó a los acusados?
El Ministerio Fiscal había solicitado para los tres acusados, entre otras penas, la pena de multa de 3 713 981 de euros por los delitos de uso y aprovechamiento de información privilegiada. El elevado importe se correspondería con la comisión obtenida por los contratos adjudicados a la sociedad de Aldama por el suministro de las mascarillas.
Sin embargo, como los tres fueron absueltos de dicho delito, no tendrán que afrontar el pago de dicha cantidad. Que ninguno de los condenados, y especialmente Aldama, tenga que devolver las comisiones provenientes del erario público con las que se enriquecieron en momentos de emergencia sanitaria es uno de los aspectos de la resolución que ha suscitado mayores críticas en un sector de la opinión pública.
El Tribunal Supremo, a través de su extensa sentencia de 224 páginas, castiga con rigurosidad a la corrupción pública protagonizada por cargos políticos, al tiempo que dispensa un trato especialmente beneficioso a los particulares corruptores que acaban colaborando con la justicia, incluso cuando la colaboración se produce mucho después de conocer que el procedimiento judicial se dirige contra aquellos.
Es una opción que se apoya en el carácter prácticamente indispensable de dicha colaboración para enfrentarse eficazmente a entramados de corrupción tan complejos como el enjuiciado, pero que se traduce en la imposición de consecuencias penales particularmente mitigadas para este tipo de delatores “tardíos” –que no arrepentidos– que algunos podrían considerar cercanas a la impunidad.
Cristian Sánchez Benítez no recibe salario, ni ejerce labores de consultoría, ni posee acciones, ni recibe financiación de ninguna compañía u organización que pueda obtener beneficio de este artículo, y ha declarado carecer de vínculos relevantes más allá del cargo académico citado.
Qui se souvient de Tony Mazzocchi ? En refusant d’opposer emplois et exigences environnementales, ce syndicaliste new-yorkais conceptualisa l’idée de transition juste, abondamment reprise aujourd’hui à la COP30 par exemple. Dans ses actions, le militant syndical a lié étroitement les combats environnementaux aux enjeux sociaux et sanitaires, mais également aux luttes contre le racisme et le sexisme.
Pourtant, l’homme à l’origine de ce concept reste quelque peu méconnu : Tony Mazzocchi, un syndicaliste américain qui cherchait, dès les années 1970, à résoudre une question toujours d’actualité : comment protéger l’environnement sans sacrifier les travailleurs de certains secteurs ?
Un fils de Brooklyn au cœur de l’Amérique industrielle
Né en 1926 à Brooklyn (New York) dans une famille italo-américaine modeste et militante syndicale, Tony Mazzocchi est très tôt confronté aux inégalités sociales. Marqué par la Grande Dépression durant son enfance, puis par son engagement dans la marine américaine durant la Seconde Guerre mondiale, il appartient à une génération qui a connu à la fois les grandes crises économiques du XXᵉ siècle et l’essor industriel de l’après-guerre.
Sa trajectoire syndicale débute en 1950 dans une usine de cosmétiques du Queens. Rapidement élu délégué syndical, puis président à seulement 26 ans, du Local 149 de l’United Gas, Coke, and Chemical Workers Union, il transforme cette section syndicale en une actrice influente dans la région new-yorkaise. Le syndicat étend dès lors sa présence jusqu’à représenter les salariés d’une vingtaine d’entreprises.
Outre les revendications salariales, Mazzocchi défend une conception plus large de l’action syndicale. Le Local 149 mène, par exemple, des campagnes en faveur de l’égalité salariale entre hommes et femmes, participe à d’importantes campagnes de syndicalisation et contribue à la mise en place de l’un des premiers régimes d’assurance dentaire du pays.
Il gravit ensuite les échelons de l’Oil, Chemical and Atomic Workers (OCAW), le principal syndicat des raffineries américaines de l’époque – directeur des affaires législatives, puis de la santé et de la sécurité et enfin vice-président. Une position qui lui permettra d’influencer les orientations du syndicat à l’échelle nationale. Convaincu que l’émancipation ouvrière passe aussi par l’éducation populaire, il organise des clubs de lecture où les discussions portent aussi bien sur les conditions de travail que sur l’histoire ou la philosophie.
Les risques cachés d’une puissance industrielle
Lorsque Mazzocchi entame sa carrière, le mouvement syndical américain constitue déjà une force politique majeure. Les syndicats représentent alors plusieurs millions de travailleurs et participent activement aux grands débats de leur temps.
Sous l’impulsion de dirigeants comme Walter Reuther, l’United Auto Workers (UAW) soutient, par exemple, le mouvement des droits civiques et contribue à l’organisation de la Marche sur Washington pour l’emploi et la liberté de 1963.
C’est d’ailleurs une période fortement marquée par l’émergence de nouveaux mouvements sociaux qui contestent les effets sociaux, raciaux et environnementaux du modèle de développement américain d’après-guerre. C’est effectivement à partir des années 1960 que les préoccupations environnementales gagnent en visibilité à mesure que s’accumulent les preuves des effets sanitaires et écologiques de l’industrialisation. La publication de Silent Spring par la biologiste et militante écologiste états-unienne Rachel Carson, en 1962, contribue d’ailleurs à sensibiliser l’opinion publique aux effets des pesticides sur l’environnement et la santé humaine ainsi qu’à l’interdiction du DDT, dix ans plus tard.
Dans le même temps, des communautés afro-américaines marginalisées dénoncent leur exposition disproportionnée à la pollution industrielle et aux déchets toxiques. À Houston, au Texas, des habitants contestent ainsi, dès la fin des années 1960, la concentration de décharges et d’infrastructures polluantes dans leurs quartiers. Tout cela fera émerger les premières critiques des inégalités environnementales et posera les bases de ce qui deviendra le mouvement pour la justice environnementale.
Alors vice-président de l’OCAW, Mazzochi représente les travailleurs des secteurs les plus stratégiques de l’économie américaine : le pétrole, la pétrochimie, la chimie et l’industrie nucléaire. Car si les États-Unis sont souvent associés à leur industrie pétrolière, ils constituaient aussi, durant la guerre froide, l’un des principaux centres mondiaux du nucléaire, tant civil que militaire.
Couverture de l’ouvrage de Les Leopold consacré à Tony Mazzocchi.
L’OCAW regroupe ainsi à cette époque une part importante de la main-d’œuvre des raffineries, des usines chimiques et des installations nucléaires du pays, secteurs les plus dangereux de l’époque. Les travailleurs sont quotidiennement exposés à des substances dont les effets sanitaires sont méconnus ou minimisés, faute de connaissances scientifiques et d’une réglementation insuffisante. Les entreprises contrôlent d’ailleurs en grande partie la production des savoirs relatifs aux risques professionnels. Comme le résumera plus tard le militant syndical et compagnon de route de Mazzocchi, Les Leopold :
« les entreprises régnaient comme des monarchies absolues sur la production chimique, l’exposition aux substances dangereuses et leur réglementation. »
Travailleurs et environnement : même combat
Chez Mazzochi, les travailleurs deviennent le premier point de rencontre entre les enjeux de santé publique et les préoccupations environnementales. Là où de nombreux responsables syndicaux voient dans les réglementations environnementales une menace pour l’emploi, Mazzocchi refuse d’opposer conditions de travail et protection de l’environnement, affirmant :
« Malheureusement, une telle position défensive n’offre aucune garantie d’emploi. Toutes les réglementations environnementales actuellement en vigueur pourraient être abrogées, et des millions de travailleurs – dont beaucoup de nos syndiqués – seraient toujours menacés de se réveiller un jour sans emploi. »
Pour lui, s’opposer aux réglementations environnementales au nom de l’emploi revient à combattre le mauvais adversaire. Les travailleurs sont souvent les premières victimes de la pollution industrielle : avant même que les émissions toxiques n’affectent les populations voisines, elles touchent quotidiennement ceux qui manipulent des produits chimiques ou inhalent des poussières dangereuses.
Entre 1969 et 1970, Mazzocchi organise une série d’auditions publiques réunissant des travailleurs et des spécialistes de la santé au travail afin de documenter publiquement les effets de nombreuses substances toxiques, telles que l’amiante, utilisée comme isolant industriel, le benzène, présent dans les solvants, et le plomb, employé dans de nombreux procédés manufacturiers.
Ces témoignages contribuent à médiatiser la question et à renforcer les pressions en faveur d’une législation fédérale en matière de santé au travail. De la sorte, il contribue à ce que l’on appellera le labor environmentalism, c’est-à-dire la convergence, longtemps jugée improbable, entre revendications ouvrières et écologie.
En 1974, Karen Silkwood, membre de l’OCAW impliquée dans une campagne sur la sécurité au sein d’une usine de traitement du plutonium, meurt dans des circonstances controversées alors qu’elle s’apprêtait à révéler des dysfonctionnements au sein de son entreprise au New York Times.
Au sujet de sa mort, Tony Mazzocchi affirmera :
« Nous devons nous souvenir de son histoire parce qu’elle symbolise les efforts collectifs et le courage des millions de syndicalistes qui ont lutté – et continuent de lutter – pour défendre la santé, la sécurité et la protection de leurs collègues. »
Le président Nixon signe l’Occupational Safety and Health Act, en décembre 1970. https://archive.cdc.gov
Figure de proue donc de ces luttes, Mazzocchi contribue à rassembler les syndicats, les scientifiques, les acteurs de la santé publique et les organisations environnementales autour d’une cause commune. Il compte parmi les figures syndicales les plus influentes des campagnes ayant conduit à l’adoption de l’Occupational Safety and Health Act de 1970, la première grande législation fédérale états-unienne consacrée à la santé et à la sécurité au travail. Un texte qui ouvrira la voie à de nouvelles normes visant à limiter l’exposition à des substances particulièrement dangereuses, telles que l’amiante, l’arsenic, le benzène et le plomb.
Au-delà de cette victoire, son approche contribue à transformer la manière dont les syndicats appréhendent les risques industriels. L’enjeu n’est plus seulement d’éviter les accidents, mais aussi de prévenir les maladies invisibles résultant d’une exposition prolongée à des substances toxiques. Cette évolution est telle que son collègue et biographe Les Leopold le décrira plus tard comme l’équivalent syndical de Rachel Carson.
« La première étape était de faire comprendre aux travailleurs que ce qu’ils vivaient n’était pas un incident isolé, mais une réalité partagée dans tout le pays. La seconde consistait à les mobiliser pour défendre des droits fondamentaux, notamment le droit à l’information sur les risques auxquels ils étaient exposés, une bataille que nous n’avons pas encore remportée. »
1995 : quand « transition juste » entre dans le vocabulaire
Au cours des années 1970, l’OCAW met donc en pratique cette stratégie proactive fondée sur les alliances multipartites. En 1973, le syndicat mène, par exemple, une grève nationale de quatre mois contre Shell Oil, portant sur les questions de santé et de sécurité au travail. Face à la puissance des grandes compagnies pétrolières, les militants de l’OCAW s’appuient sur le soutien d’organisations environnementales pour dénoncer les risques professionnels auxquels les travailleurs sont exposés.
Ce type de revendications contribue à remettre en cause l’opposition traditionnellement entretenue entre la protection de l’emploi et celle de l’environnement. Car, à mesure que les réglementations environnementales se renforcent dans les années 1970 et 1980, Mazzocchi se heurte de plein fouet à une question qui demeure au cœur des débats actuels sur la transition écologique : comment protéger l’environnement sans faire peser l’essentiel des coûts de cette transformation sur les travailleurs et les territoires dépendants des industries polluantes ?
Mazzocchi prend ce dilemme à bras-le-corps et développe, au début des années 1990, une proposition baptisée « Superfund for Workers », en référence au programme fédéral Superfund, créé en 1980 pour financer la dépollution de milliers de sites industriels contaminés. L’idée est simple : ceux qui paient pour réparer les territoires pollués devraient donc également contribuer à réparer les dommages sociaux qui en découlent. Cette conviction l’amène à formuler ce qui deviendra le cœur de sa réflexion sur la transition juste :
« La seule façon de sortir du dilemme entre l’emploi et l’environnement est de prévoir un accompagnement pour les travailleurs qui perdent leur emploi à la suite des opérations de dépollution indispensables, ou qui sont affectés par les restructurations économiques, les réductions des dépenses militaires ou les délocalisations industrielles. »
Le Superfund for Workers prévoit alors le maintien des revenus et des avantages sociaux, la prise en charge de formations, des aides à la reconversion ainsi que des dispositifs de relocalisation. L’objectif n’est donc pas seulement de compenser une perte d’emploi, mais bien de garantir aux travailleurs des perspectives comparables à celles dont ils auraient bénéficié sans la fermeture ou la transformation de leur activité.
On ne parle pas encore de « transition juste », car le véritable changement sémantique s’opère en 1995, lorsque Les Leopold présente publiquement cette proposition sous l’appellation, cette fois-ci, de « Just Transition Fund ». C’est la première occurrence connue de l’expression, pour désigner des mécanismes destinés à accompagner les travailleurs confrontés aux transformations environnementales et économiques.
Deux ans plus tard, l’OCAW contribue à la création de la Just Transition Alliance, qui rassemble des syndicats, des organisations environnementales et des mouvements de justice sociale autour d’un objectif commun : éviter que les coûts des transformations industrielles ne soient supportés par les populations les plus vulnérables.
Toujours active aujourd’hui, l’organisation continue de promouvoir les principes de justice environnementale et de transition juste auprès des travailleurs et des communautés affectées par les transformations écologiques.
Dès les années 1970, la question était donc de savoir comment organiser collectivement une transformation nécessaire sans abandonner ceux qui en supportent les coûts immédiats. Mais plus de trente ans après la formulation du Just Transition Fund, cette interrogation demeure au cœur des débats sur la transition écologique.
Le premier enseignement que l’on peut tirer du parcours de Mazzocchi est sans doute que les avancées environnementales reposent rarement sur un seul type d’acteurs. Les succès obtenus par son syndicat résultent indubitablement de coalitions inédites réunissant des travailleurs, des scientifiques, des médecins, des associations citoyennes et des organisations environnementales. À l’heure où les politiques climatiques suscitent parfois méfiance ou polarisation, cette capacité à rassembler des acteurs aux intérêts en apparence divergents reste une condition de leur succès.
Il avait compris que les résistances naissent moins des objectifs poursuivis que de la manière dont leurs coûts sont répartis. Lorsque les bénéfices sont collectifs mais que les pertes se concentrent sur certains secteurs ou territoires, les conflits deviennent presque inévitables. Plus de cinquante ans plus tard, ce « dilemme emploi-environnement » continue pourtant de structurer une partie des débats sur le climat.
Enfin, l’héritage de Mazzocchi rappelle que la transition juste ne se résume pas uniquement à un objectif de décarbonation. Pour lui, cette approche devait s’accompagner de garanties concrètes pour les populations concernées, autrement dit la justice et la protection sociale (maintien des revenus, formation, reconversion professionnelle). Si l’expression est aujourd’hui largement mobilisée, les moyens alloués à ces dimensions sociales demeurent souvent en décalage avec les ambitions affichées.
Tandis que les idées de Mazzocchi se sont largement diffusées ces dernières décennies, nombre de dispositifs qu’il défendait n’ont jamais été mis en œuvre à l’échelle qu’il envisageait. Convaincu que les travailleurs avaient dès lors besoin d’une représentation politique indépendante, il participe, dans les années 1990, à la création du Labor Party, pensé comme une alternative aux deux grands partis, porteuse des intérêts de la classe ouvrière. Mais en dépit du soutien de plusieurs organisations syndicales et des ambitions importantes, le projet ne parvint jamais à s’imposer durablement dans le paysage politique américain.
Un échec qui illustre bien l’une des tensions au cœur de son héritage. Alors que les restructurations industrielles, les délocalisations et l’affaiblissement du syndicalisme des dernières décennies ont sensiblement réduit la capacité des organisations ouvrières à peser sur les décisions, les idées défendues par Mazzocchi continuaient de se diffuser. En ce sens, il a peut-être davantage remporté une bataille intellectuelle qu’une bataille politique. La transition juste est effectivement devenue aujourd’hui un langage largement partagé pour débattre des politiques climatiques.
Enfin, à l’heure où la transition écologique est souvent présentée comme une nécessité et un défi principalement technique, le parcours de Tony Mazzocchi rappelle qu’elle demeure, fondamentalement, une question politique et sociale. Plus de cinquante ans après ses premiers combats, la question qu’il posait reste entière : comment transformer l’économie sans abandonner ceux qui supportent les coûts du changement, notamment les travailleurs des secteurs les plus polluants ? C’est sans doute ce qui explique que sa pensée continue d’alimenter les débats contemporains sur la transition juste.
Yanis Rihi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.