À Montréal, le cône orange dans les rues n’est plus seulement un objet de signalisation. Il est devenu un élément du paysage. Et cette omniprésence pourrait dépasser la simple nuisance : dans un sondage mené auprès de 1 033 adultes, 56,1 % des répondants considèrent que la présence importante de cônes orange peut constituer, au moins dans une certaine mesure, un enjeu de santé mentale.
On les rencontre devant chez soi, sur le chemin du travail, au détour d’une rue que l’on croyait ouverte la veille. Ils annoncent des travaux, un détour, un retard, parfois simplement… d’autres cônes. Psychiatre et chercheur, je m’intéresse depuis plusieurs années à ce phénomène et aux liens entre environnement urbain, stress et santé mentale. Ce qui avait commencé comme une boutade – et si certains Montréalais souffraient de « conophobie » ? – a progressivement quitté le terrain de l’humour pour celui de la recherche.
Du symbole montréalais à la question scientifique
En 2024, j’ai proposé dans Santé mentale au Québec le « syndrome de Montréal : la conophobie ». Il ne s’agissait pas de créer une nouvelle maladie, mais d’examiner avec les outils de la psychiatrie un phénomène que beaucoup de Montréalais reconnaissaient intuitivement.
À Montréal, le cône est particulier : il peut apparaître sans travaux visibles, demeurer longtemps après leur fin ou surgir sans que l’on sache combien de temps il restera. Il est même devenu un symbole décliné en bande dessinée, porte-clés ou tasse à café. Installé pour notre sécurité, il peut aussi annoncer un retard, une rue fermée ou un trajet modifié.
Cette impression d’omniprésence n’est d’ailleurs pas seulement subjective. En septembre 2025, près d’une artère sur quatre du centre-ville était partiellement ou totalement entravée. Dans un secteur plus restreint, on comptait 343 cônes orange, contre 232 l’année précédente, soit près de 50 % de plus, alors même que le nombre d’entraves avait diminué.
Nous ne réagissons donc pas seulement à l’objet, mais à ce qu’il annonce et au contrôle que nous pensons avoir sur ce qui va suivre.
Une deuxième étape est venue avec un cas clinique publié dans le World Journal of Psychiatry. Il décrivait notamment un épisode de rage au volant (road rage), dans un contexte où la répétition des cônes de signalisation avait acquis une forte signification émotionnelle.
Un cas clinique ne démontre pas l’existence d’une maladie. Mais il suggérait qu’une nuisance urbaine répétée pouvait, chez certaines personnes, acquérir une signification psychologique.
Les cônes deviennent alors moins intéressants comme objets que comme marqueurs visuels d’une accumulation de contraintes : congestion, bruit, détours et incertitude.
Quand le public s’empare du syndrome
Puis l’expression « syndrome de Montréal » a commencé à circuler. Des citoyens ont raconté leurs expériences et les médias se sont intéressés au phénomène. Certains Montréalais s’y reconnaissaient, d’autres trouvaient l’idée absurde.
C’est pourquoi nous avons franchi une cinquième étape en mai 2026.
Six questions consacrées aux cônes et aux travaux urbains ont été intégrées à un sondage Omnibus auprès de 1 033 adultes. Elles portaient sur l’exposition, les réactions émotionnelles, les modifications de comportement, la qualité de vie et le bien-être psychologique. Il ne s’agissait pas de diagnostiquer une maladie psychiatrique, mais de répondre à une question simple : le phénomène existe-t-il au-delà des anecdotes ?
Les résultats détaillés font actuellement l’objet d’une publication scientifique. Le fait que plus de la moitié des répondants associent, au moins dans une certaine mesure, l’omniprésence des cônes et des travaux à un enjeu de santé mentale fait passer la question de l’observation à l’investigation quantitative.
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Une nouvelle maladie ? Probablement pas la bonne question
La tentation serait de demander : « La conophobie existe-t-elle vraiment ? »
Face aux travaux, ralentir est adapté. Changer d’itinéraire est rationnel. Être irrité par un retard n’est pas un symptôme psychiatrique. Mais la répétition peut faire apparaître anticipation négative, sentiment de perte de contrôle, irritabilité, évitement ou détérioration de la qualité de vie.
La véritable question devient alors : à quel moment une adaptation normale à un environnement difficile devient-elle une source significative de détresse ?
Ce que les cônes disent de nos villes
Au fond, le véritable objet de cette histoire n’est peut-être pas le cône, mais la relation entre l’être humain et son environnement urbain.
Nos villes sont remplies de petits stresseurs : congestion, travaux, détours, signalisation, incertitude. Chacun paraît insignifiant, mais leur répétition peut transformer notre expérience quotidienne. Le cône possède une qualité particulière : il rend visible cette accumulation.
L’histoire de la conophobie aura ainsi suivi un trajet inhabituel :
Cela ne suffit pas à créer un diagnostic, mais cela montre comment une observation légère peut devenir une question scientifique. Et peut-être est-ce la leçon du syndrome de Montréal : parfois, pour comprendre ce que la ville fait à notre esprit, il suffit de regarder ce que nous ne remarquons presque plus – un cône orange après l’autre.
Source: The Conversation – in French – By Marie-Paule Kieny, Experte en santé publique internationale, présidente du conseil d’administration de la DNDi (Drugs for Neglected Diseases Initiative) et du Medicines Patent Pool, Auteurs historiques The Conversation France
L’ESSENTIEL
En réponse à la crise du multilatéralisme, il est tentant de privilégier des accords de coopération restreints, tels que des coalitions de pays ou des accords régionaux.
En santé, certaines fonctions nécessitent une participation universelle pour être efficaces ou légitimes, tandis que d’autres peuvent être organisées à l’échelle régionale ou par des coalitions plus restreintes.
La réforme du multilatéralisme ne doit pas consister à le remplacer par un « minilatéralisme », mais plutôt à adapter les architectures de coopération à la nature des enjeux.
Le multilatéralisme à vocation universelle, incarné notamment par le système des Nations unies, traverse une crise profonde. Les rivalités entre grandes puissances entravent le fonctionnement de certaines institutions multilatérales tandis que l’ordre international se fragmente progressivement en blocs concurrents. Les institutions internationales sont, par ailleurs, régulièrement critiquées pour leur lenteur et leur manque d’efficacité.
Ces critiques ne sont pas sans fondement : les institutions du système des Nations unies, pour beaucoup créées au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, peinent à s’adapter aux rapports de force du XXIᵉ siècle. Les divisions entre États paralysent souvent les processus de décision, et les organisations internationales doivent composer en permanence avec des rapports de force politiques qui réduisent leur capacité d’action.
Face à ces difficultés, des formes de coopération plus restreintes se multiplient : G7 et G20 Créé en 1975, le G7 est un forum informel qui réunit chaque année les dirigeants de sept grandes économies industrialisées et démocratiques (Allemagne, Canada, États-Unis, France, Italie, Japon, Royaume-Uni). L’Union européenne y est associée. L’objectif est de coordonner les positions des participants sur l’économie, la sécurité et les grands enjeux mondiaux. Ses décisions ne sont pas juridiquement contraignantes.
En 1999, cette consultation a été élargie aux grandes économies émergentes pour former le G20, qui regroupe 19 pays et deux unions régionales (l’Union européenne et, depuis 2023, l’Union africaine). ,coalitions de pays partageant les mêmes intérêts, alliances à géométrie variable ou accords régionaux.
Ce « minilatéralisme » présente des avantages réels. Réunir moins de pays peut permettre de décider plus vite, d’expérimenter de nouvelles solutions et d’éviter les blocages inhérents à la recherche d’un consensus universel. Mais cette efficacité potentielle soulève aussi des questions de légitimité, d’équité et de responsabilité : qui décide, au nom de qui, et avec quelles conséquences pour ceux qui ne participent pas ?
Une plus grande agilité suffit-elle à faire de ces coalitions une alternative aux institutions universelles ? La réponse dépend moins du nombre de pays autour de la table que de la nature des fonctions à assurer, comme l’illustre l’exemple de la santé mondiale.
La santé mondiale, un cas d’école
Les travaux sur les biens publics mondiaux montrent que les contributions des différents acteurs ne se combinent pas toujours de la même manière. Cette expression désigne des biens dont personne ne peut être exclu et dont le bénéfice pour l’un ne réduit pas celui des autres, avec des effets qui dépassent les frontières nationales. Dans certains cas, une coordination étroite est essentielle : le contrôle du trafic aérien mondial, par exemple, suppose que tous les acteurs appliquent des règles et des standards compatibles.
Dans d’autres, les efforts s’additionnent. C’est largement le cas de la lutte contre le changement climatique : chaque réduction d’émissions contribue au résultat collectif. Des coalitions de grands émetteurs peuvent donc avancer plus rapidement sur certains objectifs, expérimenter des solutions ou créer des incitations pour que d’autres pays les rejoignent. C’est le principe des « clubs climatiques » – des coalitions de pays qui s’engagent sur des mesures climatiques ambitieuses et qui imposent des pénalités commerciales aux pays restés en dehors. Les recherches révèlent toutefois que ces clubs sont davantage susceptibles de compléter le cadre multilatéral que de s’y substituer.
Enfin, certains biens communs obéissent à la logique du « maillon le plus faible » : le niveau de protection de tous dépend alors de la contribution du pays le moins capable d’agir. L’universalité n’est donc pas toujours nécessaire. Mais dans certaines situations, elle cesse d’être un idéal politique ou moral : elle devient une condition d’efficacité. La surveillance des maladies infectieuses illustre particulièrement bien cette logique du « maillon le plus faible », en particulier lorsqu’il s’agit de détecter rapidement une nouvelle menace et de la signaler.
Quand la solidarité renforce la sécurité
Le contrôle de certaines maladies contagieuses est classiquement décrit comme un bien public de type « maillon le plus faible ». En effet, la sécurité collective dépend notamment de la capacité de chaque pays à détecter rapidement un nouvel agent pathogène, à signaler une flambée épidémique et à partager les informations nécessaires à la réponse. Une défaillance locale peut avoir des conséquences mondiales : si un seul pays est dépourvu de capacités de détection ou de notification, ou ne fait pas preuve de suffisamment de transparence, il fait courir aux autres un risque de crise sanitaire. La sécurité de tous dépend donc de la capacité de chacun, y compris du plus vulnérable.
Dans cette situation, aider les pays disposant des capacités de surveillance les plus faibles n’est pas seulement une exigence de solidarité, un idéal politique ou moral : c’est aussi une manière pour les pays disposant des capacités les plus solides de renforcer leur propre sécurité. Exclure les États les plus fragiles n’améliore pas l’efficacité du système. Le multilatéralisme universel n’est donc plus un choix parmi d’autres, mais la condition même de l’efficacité collective.
L’Organisation mondiale de la santé (OMS) permet à la fois d’organiser la surveillance et l’alerte internationales et de produire des normes communes indispensables à la circulation de l’information et à la coordination des réponses.
Le retrait des États-Unis de l’OMS offre aujourd’hui un test grandeur nature des risques liés à la fragmentation de cette architecture. La remise en cause par l’administration Trump du rôle des institutions internationales s’est accompagnée d’une préférence pour des relations directes entre États et pour la négociation d’accords bilatéraux, dans lesquels le poids politique et économique des partenaires tend à déterminer l’issue des négociations, au détriment de mécanismes de décision plus inclusifs.
Dans le domaine de la santé mondiale, un tel basculement risque d’entraîner une divergence croissante des normes sanitaires, des systèmes de surveillance et des mécanismes de réponse aux crises. Chaque puissance organiserait progressivement son propre réseau de coopération, avec le risque de voir émerger des architectures de plus en plus fragmentées et difficilement interopérables.
Si le recul est encore insuffisant pour en mesurer les conséquences à long terme, une analyse récente replace ce retrait dans une évolution plus profonde de l’ordre international dont dépend l’OMS et souligne que l’affaiblissement de celle-ci pourrait nuire aux États-Unis eux-mêmes.
Le problème dépasse largement la perte d’un important contributeur financier : il pose la question de la capacité à préserver des mécanismes universels de surveillance, d’alerte et de coordination dans un monde de plus en plus fragmenté. Face à un agent pathogène susceptible de franchir les frontières en quelques heures, aucune puissance ne peut durablement se protéger seule…
Réformer plutôt que renoncer
Ces constats ne plaident pas pour le maintien à l’identique des institutions multilatérales. Ils invitent plutôt à réserver l’universalité là où elle est indispensable, et à accepter des formes de coopération plus souples lorsqu’elles peuvent être plus efficaces.
Pour l’OMS, cela signifie préserver et renforcer les fonctions qui nécessitent la participation de tous : les mécanismes de surveillance et d’alerte prévus par le Règlement sanitaire international (RSI), ainsi que l’élaboration de normes communes.
Le RSI impose notamment aux États de développer des capacités de détection et de réponse et de notifier à l’OMS les événements susceptibles d’avoir une portée internationale ; il confie parallèlement à l’OMS une fonction mondiale d’alerte et de coordination.
Le RSI est juridiquement contraignant pour les États parties. Il leur impose notamment de développer certaines capacités de surveillance et de réponse, de notifier à l’OMS les événements susceptibles d’avoir une portée internationale et de rendre compte régulièrement de leur mise en œuvre. Son application repose toutefois principalement sur les dispositifs nationaux et sur le suivi organisé par l’OMS : le RSI ne prévoit pas de mécanisme classique de sanction en cas de non-respect.
D’autres activités, comme les achats groupés de médicaments et de vaccins, peuvent en revanche être organisées à l’échelle régionale ou par des coalitions de pays volontaires, quitte à élargir ensuite ces initiatives.
Réformer le multilatéralisme ne consiste donc pas à choisir entre universalisme et minilatéralisme, mais à les articuler en fonction des problèmes à résoudre.
Fourni par l’auteur
Cela passe également par une participation plus effective des États aujourd’hui les moins influents, ainsi que par l’intégration plus systématique d’acteurs non étatiques, tels que collectivités territoriales, universités, secteur privé, fondations, organisations de la société civile.
Et la France et l’Europe ?
Pour la France et l’Union européenne, cette réflexion n’est pas seulement théorique. Dans un monde où les règles communes s’affaiblissent au profit des rapports de force, les puissances intermédiaires disposent de moins de leviers face aux plus grandes. La littérature montre d’ailleurs qu’elles ont traditionnellement privilégié les institutions internationales, le multilatéralisme et la construction de coalitions, qui leur permettent d’accroître leur capacité d’influence.
Le désengagement américain ouvre à cet égard un espace particulier pour l’Europe. Une analyse récente estime que l’Union européenne pourrait contribuer à préserver un ordre international fondé sur des règles et fédérer autour d’elle une coalition de pays partageant cet intérêt, tout en soulignant les limites politiques, budgétaires et militaires qui restreignent encore sa capacité de leadership.
Pour la France comme pour l’Europe, défendre le multilatéralisme ne signifie donc ni préserver à l’identique les institutions existantes ni refuser les coalitions plus restreintes. C’est un choix stratégique dans un monde où les rapports de force tendent à reprendre le pas sur les règles communes.
Le défi n’est donc pas de choisir entre multilatéralisme universel, régionalisme et coalitions restreintes. Il est de savoir les articuler – et de préserver l’universalité là où elle demeure irremplaçable.
Marie-Paule Kieny est membre du groupe de réflexion Santé mondiale 2030.
Michel Kazatchkine est membre du groupe de réflexion Santé mondiale 2030.
Sana Kahlaoui de Courcelles est membre du groupe de réflexion Santé mondiale 2030.
Source: The Conversation – in French – By Anne E. Deysine, Professeur émérite juriste et américaniste, spécialiste des États-Unis, questions politiques, sociales et juridiques (Cour suprême), Université Paris Nanterre
L’ESSENTIEL
Les opérations de la police fédérale de l’immigration (ICE) se caractérisent, depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche en janvier 2025, par de nombreuses arrestations brutales, qui ont causé plusieurs morts, et par de multiples atteintes aux droits des migrants.
L’administration Trump s’emploie à ne pas respecter les décisions de justice, et la Cour suprême intervient régulièrement en sa faveur.
La politique d’expulsions profite à des entreprises privées de détention, de transport et de surveillance, dont certaines entretiennent des liens financiers avec Donald Trump.
Les brutalités de la police fédérale de l’immigration (ICE) et les violations des droits des personnes ciblées par l’administration Trump sont quotidiennes. Ce 8 octobre encore, un homme a été grièvement blessé par balle dans sa voiture par des agents de l’ICE à New York.
Le spectateur suit les équipes de l’ICE dans leurs rafles visant des sans-papiers – opérations conduites en violation aussi bien des promesses faites par Trump pendant la campagne électorale de 2024 que du droit états-unien.
Alors que durant sa campagne, le candidat avait promis de s’en prendre aux « worst of the worst » – c’est-à-dire aux pires criminels, notamment les meurtriers, les violeurs et les membres de gangs –, les troupes de l’ICE arrêtent dans la rue, près des écoles et même dans les tribunaux (avant que ce soit interdit par la justice, en juin dernier) tout individu susceptible d’être sans papiers, y compris au moins 500 citoyens états-uniens. Les critères sont l’apparence physique ou la langue parlée, ce qui facilite les arrestations au faciès, validées par la Cour suprême en septembre 2025.
Les victimes sont également interrogées. Leurs témoignages – familles séparées, individus agressés… – sont d’autant plus bouleversants que, selon des données de l’ICE analysées par le Cato Institute, près de 73 % des personnes placées en détention en 2025 n’avaient pas été condamnées pénalement, et près de la moitié n’avaient même ni condamnation ni inculpation en cours – et cela, alors qu’elles sont présentes aux États-Unis depuis parfois plus de quinze ans, qu’elles ont un travail et payent des impôts.
Le spectateur comprend aussi que l’administration fait tout son possible pour agir dans l’urgence de façon à rendre les recours compliqués, voire impossibles. Certains sont arrêtés dans le Minnesota et immédiatement « expédiés » au Texas où les recours en habeas corpus (c’est-à-dire la possibilité, pour une personne détenue, d’aller devant un juge afin de contester la légalité de sa détention) sont plus difficiles.
La grande majorité sont placés en centre de rétention sans possibilité de demander une libération sous caution. Ce qui est à l’œuvre, c’est une machine qui vise à broyer, à instiller la terreur et à inciter un maximum d’immigrés de couleur (dans un contexte marqué par les déclarations hostiles de Donald Trump à l’égard de plusieurs communautés immigrées) à quitter d’eux-mêmes le pays.
Quand l’administration Trump défie les juges
Plusieurs milliers de recours ont été formés pour contester les décrets de l’administration, les arrestations illégales et les expulsions vers des pays tiers.
À ce jour, on compte plus de 40 000 poursuites actives, dont 38 000 requêtes d’habeas corpus à l’échelle nationale. La plupart des recours sont individuels et ont abouti à plus de 4 400 décisions d’illégalité de détention rendues depuis octobre 2025 par plus de 400 juges fédéraux.
Les autres sont collectifs : ils visent les arrestations « embuscades » dans les tribunaux ou le refus systématique de libération sous caution. Ces chiffres ne prennent pas en compte l’immense arriéré des tribunaux d’immigration administratifs : plus de 3 millions de dossiers en attente avec un délai d’attente moyen de 940 jours.
En règle générale, les juridictions de première instance ont fait droit aux demandes des requérants en suspendant l’application d’un décret, en s’opposant à certaines expulsions, en ordonnant à l’administration de libérer telle ou telle personne, de ne pas faire partir les avions remplis de sans-papiers vénézuéliens vers le Salvador ou encore de cesser de pratiquer des arrestations au faciès.
Mais, souvent, l’administration a voulu court-circuiter le processus normal de la justice et a demandé à la Cour suprême d’intervenir en procédure d’urgence. C’est un mécanisme qui existe, mais qui a été peu utilisé jusqu’à l’administration Trump qui, elle, en a usé et abusé durant son premier mandat et continue durant le second.
La Cour suprême n’est aucunement obligée d’accepter ces demandes, mais elle l’a fait et est intervenue à 19 reprises dans le cadre du shadow docket pour suspendre ou annuler les ordonnances émises par les juridictions dites « inférieures ».
La Cour suprême est aussi intervenue le 25 juin 2026 pour valider l’élimination par le Département de la sécurité intérieure (DHS) du statut de protection temporaire (TPS) accordé à des centaines de milliers de Syriens et d’Haïtiens ayant dû quitter leur pays en raison des conditions très difficiles dues à la guerre ou aux ouragans. Ils sont désormais la cible de l’ICE. Dans les États où ils sont ou étaient nombreux, comme l’Ohio, les entreprises de construction, de rénovation, les services de santé, les hôpitaux, par exemple, ne peuvent plus fonctionner à pleine capacité en raison de la pénurie de main-d’œuvre.
Lorsque la Cour n’est pas intervenue, l’administration a, en de nombreuses occasions, refusé de se conformer aux décisions de justice. Ainsi, en mars 2025, alors qu’un juge avait interdit le décollage des avions vers le Salvador, l’administration a prétendu avoir eu connaissance de l’ordonnance trop tard, alors que les avions étaient déjà partis.
Dans l’affaire Kilmar Abrego García, expulsé par erreur vers le Salvador en mars 2025 (ce que l’administration avait fini par reconnaître), une décision de justice a exigé son retour immédiat sur le sol états-unien, mais les autorités ont fait preuve d’une telle mauvaise volonté pour le faire revenir qu’une juge fédérale du Maryland a dû menacer de les sanctionner pour outrage à la cour.
Selon un rapport de l’Associated Press publié en mai 2026, l’administration Trump a désobéi aux décisions de justice dans au moins 31 affaires distinctes. À ces manquements s’ajoutent des centaines de cas individuels dans lesquels des ordonnances judiciaires n’auraient pas été respectées. La stratégie de l’administration consiste à contester les décisions de justice pour des motifs de procédure de façon à retarder leur application.
Les profits de l’industrie des expulsions
La politique de renvoi systématique des migrants est un scandale en soi en raison de la violence, de la privation des droits et des nombreux refus de l’administration de se conformer aux décisions rendues par les juges. Mais il existe un autre aspect bien mis en lumière par le film : le développement d’entreprises qui profitent de cette politique d’arrestations, de détentions massives et d’expulsions vers le pays d’origine ou vers un pays tiers.
C’est un bel exemple de la corruption généralisée qui bénéficie à plusieurs entreprises de la détention privée, du transport aérien et de la surveillance électronique ainsi qu’à leurs actionnaires. Parmi les bénéficiaires, trois acteurs du transport aérien, CSI Aviation, MVM Inc. et Aveli Airlines, ont chacun décroché des contrats de plusieurs dizaines, voire centaines de millions de dollars – 673 millions (soit 601,7 millions d’euros) pour CSI Aviation, par exemple.
Autre géant de la détention privée, CoreCivic est régulièrement mis en cause pour les conditions sanitaires dans ses centres. Une enquête de WIRED, publiée en juin 2025, a recensé de nombreux appels aux services d’urgence depuis des centres de détention de l’immigration gérés par CoreCivic. Les incidents signalés vont des crises médicales aux blessures, en passant par les tentatives de suicide, dans un contexte marqué par des accusations de retards de soins et de négligence médicale.
Fondée en 2003 dans le sillage des attentats du 11 septembre 2001, avec l’ambition de mettre l’analyse des données au service du renseignement et de la lutte antiterroriste, Palantir Technologies est aujourd’hui un prestataire majeur de l’ICE. Ses logiciels permettent notamment de croiser des données afin d’identifier les personnes ciblées par les opérations d’arrestation et d’expulsion.
Toutes ces entreprises, ainsi que celles qui construisent le mur à la frontière du Mexique, ont pour point commun d’avoir obtenu ces contrats lucratifs parce qu’elles ont financé de façon massive les campagnes de Donald Trump. Le groupe Geo a par exemple, selon les données de la commission électorale fédérale (FEC), versé plus de 4 millions de dollars au principal superPac (MAGA Inc.) ainsi qu’à divers comités à statuts divers qui financent les frais d’avocats de Donald Trump.
Si l’on est tenté de leur accorder le bénéfice du doute et de la « coïncidence », Geo a versé un autre million de dollars juste après avoir obtenu un contrat fédéral de 529 millions de dollars pour l’ouverture d’un centre de rétention dans le Colorado. Et, pour boucler la boucle, Donald Trump est actionnaire de ces entreprises dont les bénéfices ont augmenté de façon exponentielle : selon une enquête de CREW publiée en juillet 2026, ses courtiers ont effectué 29 opérations sur les actions de ces deux entreprises depuis son retour au pouvoir, alors même que leurs résultats financiers progressaient fortement.
Un effet sur les midterms ?
De ce panorama terrible émerge néanmoins un rayon de lumière : la solidarité que l’on voit à l’œuvre à Minneapolis, quand les habitants se mobilisent pour aider les sans-papiers et patrouillent pour alerter de l’arrivée de la police de l’immigration ; mais aussi, plus largement, le fait est que dans leur majorité, les Américains sont choqués que l’on arrête leurs voisins, la nounou de leurs enfants, leur jardinier ou l’aide-soignante qui s’occupe de leurs parents.
On ne saura sans doute jamais quel aura été le poids exact de ce sentiment dans les résultats des midterms du 3 novembre prochain, mais la brutalité de l’administration, si contraire à l’image que les Américains aiment à avoir d’eux-mêmes, aura sans doute joué un rôle. Si la victoire démocrate annoncée par les sondages se matérialise, elle sera en partie due à la réaction de l’électorat contre la brutalité des troupes de l’ICE et contre la corruption de Donald Trump et de son administration.
Anne E. Deysine ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
En matière d’IA, l’Union européenne, les États-Unis et la Chine combinent tous trois régulation, innovation et politique industrielle, malgré des approches institutionnelles distinctes.
Les trois puissances investissent dans les infrastructures, les compétences et l’industrie de l’IA, tout en cherchant à maîtriser les risques.
L’UE privilégie des obligations communes, les États-Unis des cadres de gestion des risques, et la Chine des obligations directes imposées aux fournisseurs.
Ces dernières années, les débats sur la régulation du numérique, et notamment de l’intelligence artificielle, sont souvent résumés à une opposition simple : faut-il réguler ou innover ? Une formule revient souvent pour résumer les approches de l’Union européenne (UE), des États-Unis et de la Chine : l’UE régule, les États-Unis innovent, et la Chine contrôle.
Cette formule est efficace, mais elle simplifie à l’excès. En apparence, les trois acteurs ont choisi des voies différentes. En réalité, ils font face à des dilemmes très proches : comment soutenir l’innovation tout en maîtrisant les risques sociaux liés à l’IA ? Comment développer leur propre industrie de l’IA et des infrastructures technologiques critiques, tout en pesant davantage sur les règles du jeu à l’échelle mondiale ?
La comparaison ne devrait donc pas porter seulement sur la question de savoir qui régule le plus. Il faut aussi regarder qui régule, quoi, pourquoi, et comment ces règles s’articulent avec l’industrie, les institutions et les priorités économiques de chacun.
Les trois modèles sont-ils vraiment si différents ?
Cette lecture en trois modèles n’est pas sans fondement. Au cours des vingt dernières années, les États-Unis, l’Union européenne et la Chine ont développé des traditions différentes en matière de gouvernance numérique.
Les États-Unis ont longtemps privilégié une approche relativement décentralisée et orientée vers le marché : il n’existe toujours pas de loi fédérale générale sur la protection des données personnelles, et l’encadrement des entreprises technologiques repose largement sur des outils juridiques existants, comme le droit de la concurrence ou la protection des consommateurs, mobilisés par différentes autorités de régulation.
L’Union européenne, à l’inverse, est intervenue plus tôt et de manière plus systématique sur les marchés numériques, à travers la protection des données, le droit de la concurrence et la régulation des plates-formes. Les droits fondamentaux, la protection des consommateurs et la concurrence équitable occupent une place centrale dans cette approche. Ces différences restent visibles dans la gouvernance de l’IA. L’approche américaine est généralement décrite comme plus sectorielle et fondée sur les risques, tandis que l’UE accorde davantage de place à l’éthique, à la protection des consommateurs et aux droits fondamentaux.
La Chine semble avoir suivi une autre voie. Depuis 2021, elle a adopté des règles spécifiques sur les algorithmes de recommandation, la synthèse profonde et l’IA générative, devenant ainsi l’un des premiers pays à instaurer des règles contraignantes pour certaines applications de l’IA. L’enregistrement des algorithmes, les obligations d’étiquetage des contenus générés par l’IA et les règles encadrant les systèmes de recommandation font de l’intervention de l’État l’un des traits les plus visibles de la gouvernance chinoise de l’IA.
Mais c’est précisément là que les étiquettes deviennent trompeuses : on risque de prendre la caractéristique la plus visible d’un système pour l’ensemble de sa logique. Des recherches détaillées sur l’élaboration de la réglementation chinoise de l’IA montrent que ces règles n’ont pas simplement été conçues au sommet puis appliquées telles quelles. Elles sont plutôt le résultat d’un processus progressif et itératif, auquel participent des fonctionnaires, des universitaires, des experts techniques, des journalistes et des entreprises technologiques.
Le débat public peut aussi contribuer à faire entrer certains sujets dans l’agenda réglementaire. En outre, les régulateurs chinois suivent de près les débats menés à l’étranger et en adaptent certaines idées. De la même manière, réduire l’UE au rôle de « régulateur » ou les États-Unis à celui d’« innovateur » revient à négliger d’autres objectifs présents dans leurs politiques respectives.
La formule « les États-Unis innovent, l’Union européenne régule, la Chine contrôle » peut donc constituer un bon point de départ, mais elle ne suffit pas. Elle met en lumière certains traits saillants, tout en risquant de transformer des priorités politiques en identités figées. Pour comprendre la gouvernance de l’IA aujourd’hui, il est plus utile de regarder comment chaque système combine ses institutions et ses instruments de politique publique.
De la régulation à la politique industrielle
« Plus on régule, moins on innove » : c’est l’une des idées les plus répandues dans les débats sur les politiques de l’IA. Pourtant, la relation entre régulation et innovation est loin d’être aussi simple. Anu Bradford (2024) rappelle que le succès du secteur technologique américain ne s’explique pas uniquement par un environnement réglementaire relativement souple, pas plus que la position plus fragile de l’Europe dans l’économie numérique ne peut être réduite à un excès de régulation. La profondeur des marchés de capitaux, la taille du marché, la mobilité des talents ou encore l’environnement entrepreneurial jouent eux aussi un rôle dans la capacité d’une économie à innover.
Surtout, les États-Unis, l’UE et la Chine ne choisissent pas simplement entre « régulation » et « innovation ». Tous trois cherchent activement à façonner leur industrie de l’IA, mais par des moyens différents. L’UE met en œuvre l’AI Act tout en investissant dans les infrastructures de calcul, les « AI factories » et les compétences, notamment à travers son plan d’action de 2025 pour un continent de l’IA, avec pour objectif explicite de renforcer la compétitivité européenne dans ce domaine.
Aux États-Unis, l’approche actuelle met davantage l’accent sur la réduction des obstacles réglementaires et sur l’innovation portée par le secteur privé. Mais le plan d’action américain sur l’IA de 2025 fait également des infrastructures d’IA et de la diffusion internationale des technologies et normes américains deux axes importants de l’action publique.
La Chine, de son côté, continue de renforcer les règles encadrant les algorithmes et l’IA générative, tout en lançant en 2025 l’initiative « AI Plus », destinée à accélérer l’intégration de l’IA dans la science et la technologie, l’industrie, la consommation et la gouvernance publique.
La différence ne tient donc pas au fait que certains « régulent » tandis que d’autres « innovent ». Régulation, investissement public, infrastructures, soutien industriel et stratégie internationale sont de plus en plus étroitement liés. Ce qui compte davantage, c’est la manière dont chacun combine ces instruments et arbitre entre innovation, gestion des risques et concurrence industrielle.
Des objectifs similaires, des outils différents
Dès que l’on quitte les grands slogans pour regarder les règles concrètes, les différences entre les trois approches apparaissent beaucoup plus clairement. Prenons l’exemple des modèles d’IA à usage général et de l’IA générative.
L’UE a choisi une approche relativement classique de régulation ex ante. Dans le cadre de l’AI Act, les fournisseurs de modèles d’IA à usage général doivent notamment préparer une documentation technique, mettre en place une politique en matière de droit d’auteur et publier un résumé du contenu utilisé pour l’entraînement, même si certains modèles open source bénéficient d’exemptions partielles en matière de documentation.
Les fournisseurs de modèles considérés comme présentant un risque systémique sont soumis à des obligations supplémentaires, notamment en matière d’évaluation et de réduction des risques, de signalement des incidents graves et de cybersécurité.
Les États-Unis partent d’une logique différente. Contrairement à l’UE, qui s’appuie sur une législation transversale pour imposer des obligations communes aux fournisseurs de modèles, les États-Unis continuent de s’appuyer largement sur des standards de gestion des risques et sur des instruments juridiques et réglementaires sectoriels déjà existants.
Le cadre de gestion des risques liés à l’IA élaboré par le National Institute of Standards and Technology (NIST) n’est pas juridiquement contraignant. Son profil consacré à l’IA générative vise surtout à aider les organisations à identifier les risques et à intégrer leur gestion dans la conception, le développement, l’utilisation et l’évaluation des systèmes d’IA. Autrement dit, il s’agit davantage d’indiquer comment les organisations devraient gérer les risques que d’imposer un ensemble unique d’obligations contraignantes à tous les fournisseurs de modèles d’IA à usage général.
La Chine fait davantage peser les responsabilités directement sur les fournisseurs de services d’IA destinés au grand public. Les mesures provisoires sur les services d’IA générative leur imposent notamment de traiter les contenus illicites et prévoient des obligations concernant les données d’entraînement, les informations personnelles, la propriété intellectuelle et l’étiquetage des contenus générés. Une nouvelle réglementation adoptée en 2025 est allée plus loin en instaurant des obligations de marquage explicite et implicite pour les contenus générés ou synthétiques par l’IA. Des règles antérieures sur les algorithmes de recommandation et les services de synthèse profonde avaient déjà instauré des obligations d’enregistrement ainsi que d’autres exigences pour les fournisseurs concernés.
Les différences ne se résument donc pas à une opposition entre régulation « stricte » et approche « souple ». Elles tiennent surtout au point d’entrée de la régulation et à la manière dont les responsabilités sont réparties : l’UE privilégie des obligations communes au niveau des fournisseurs de modèles ; les États-Unis s’appuient sur des cadres non contraignant de gestion des risques et sur les autorités sectorielles existantes ; la Chine impose plus directement des obligations aux fournisseurs de services algorithmiques et numériques, ainsi qu’aux contenus qu’ils diffusent.
Aux États-Unis, dans l’UE comme en Chine, les pouvoirs publics cherchent à développer leur industrie de l’IA, à maîtriser les risques technologiques et à peser sur les règles qui encadreront l’IA à l’avenir. Ce qui les distingue, ce sont surtout les trajectoires institutionnelles qu’ils empruntent et les instruments de politique publique qu’ils mobilisent.
Ce qui compte, dès lors, c’est la manière dont ces règles s’articulent avec les politiques industrielles, la structure des marchés et les institutions existantes, et comment cet ensemble façonne, au bout du compte, le développement et l’adoption de l’IA.
À mesure que l’intelligence artificielle s’intègre plus profondément dans la vie économique et sociale, la compétition pourrait ne plus se jouer seulement sur la capacité à développer les modèles les plus avancés. Elle portera aussi sur la capacité à construire un cadre de gouvernance qui soutienne le progrès technologique tout en restant socialement acceptable.
Jingyan Wu ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Source: The Conversation – in French – By Marie-Hélène Robin, Maitre de conférences, protection des cultures et agronomie, Ecole d’Ingénieurs de Purpan, Inrae
Épis de blé poulard (_Triticum turgidum L. subsp. turgidum_) de la variété Nonette de Lausanne.Peer Schilperoord
L’ESSENTIEL
Le blé poulard, proche du blé dur, est une espèce de blé ancien intéressante pour sa résistance face aux ravageurs et aux mauvaises conditions climatiques et pour sa diversité génétique.
Un projet de recherche participative, mené en Occitanie en collaboration avec des agriculteurs, s’est penché sur son potentiel en agriculture biologique.
Le blé poulard présente un potentiel particulièrement prometteur dans la production de pâtes alimentaires plus digestes.
Le blé constitue aujourd’hui un élément composant central de l’alimentation humaine. C’est une des cultures de base, avec l’orge, le maïs, le colza et le tournesol. Ces cinq cultures dominent aujourd’hui notre régime alimentaire, et représentent 83 % des surfaces de grandes cultures en France.
Dans un contexte marqué par le changement climatique et la dépendance aux pesticides, ces cultures mineures connaissent un regain d’intérêt. En tant que culture de diversification, leur intégration dans les rotations permet de rompre le cycle des bioagresseurs, contribuant à une diminution de l’usage de pesticides. Par ailleurs, ces cultures sont souvent peu exigeantes en nutriments, ce qui limite les besoins en engrais.
Dans le cadre du projet DIVINFOOD, qui s’inscrit dans une démarche de recherche participative visant à promouvoir des régimes alimentaires diversifiés et sains et des systèmes agricoles durables, nous nous sommes notamment intéressés, en Occitanie, au petit épeautre et au blé poulard (Triticum turgidum L. subsp. turgidum). Ce dernier, proche du blé dur, présente un potentiel prometteur, en particulier pour la production de pâtes.
Tendre, dur ou ancien ? La grande famille du blé
Le blé dur, à cassure vitreuse (caractéristique physique décrivant l’intérieur du grain) riche en protéines, est utilisé pour les pâtes et la semoule. Au contraire, le froment (blé tendre), à cassure farineuse, est plutôt destiné au pain et aux biscuits. De nombreuses variétés existent même si seules quelques variétés de blé tendre, très proches génétiquement les unes des autres, couvrent 80 % de l’assolement annuel.
Ces blés ont connu une sélection génétique intense après la seconde guerre mondiale pour obtenir des variétés à plus haut rendement : taille réduite, meilleure résistance aux maladies et à la verse (c’est-à-dire, lorsque les cultures se trouvent couchées au sol), grains plus gros et ne tombant plus au sol, enveloppes faciles à éliminer lors du battage, ou encore l’aptitude au pétrissage mécanique.
Arbre généalogique des blés domestiqués. d’après ViaGallica 2026, Fourni par l’auteur
Les blés anciens correspondent à des céréales historiquement cultivées, peu sélectionnées génétiquement et conservant une forte diversité génétique. Ils regroupent notamment l’amidonnier, le blé poulard, le blé Khorasan ou encore le petit épeautre. Ils ont été cultivés pendant plusieurs siècles avant l’essor des variétés modernes au XIXᵉ siècle.
Les variétés anciennes ou paysannes sont issues de populations dynamiques présentant une grande variabilité génétique, ce qui les rend plus résistantes. Leur abandon progressif s’explique notamment par des rendements faibles, des pailles hautes favorisant la verse, un grain vêtu impliquant un décorticage ou encore des qualités technologiques inadaptées à l’industrie agroalimentaire (gluten peu panifiable, teneur en protéines variable…).
Toutefois, leur hétérogénéité génétique leur confère des atouts essentiels dans les contextes de changement climatique ou de crise énergétique. Elles présentent une meilleure tolérance aux maladies et aux stress abiotiques et exigences faibles en intrants, justifiant leur intérêt en agriculture biologique. Leur qualité nutritionnelle, notamment leur richesse en protéines, antioxydants et minéraux, contribue également au renouvellement d’intérêt pour ces ressources, dont la valorisation constitue aujourd’hui un axe de recherche pertinent.
Le blé poulard, proche du blé dur, possède un grain nu. Cultivé en Europe au début du XIXᵉ dans les régions froides et montagneuses, il est adapté aux sols pauvres et présente une bonne résistance à certaines contraintes environnementales. La dureté de son grain explique son utilisation traditionnelle en biscuiterie ou pour la fabrication de pâtes.
Épillet du blé poulard comparé à d’autres espèces de blé (Marc, 2010) et épi de blé Pétanielle, une variété de blé poulard. Fourni par l’auteur
Ses caractéristiques rustiques sont inadaptées pour l’agriculture industrialisée et expliquent son abandon, en particulier lorsque les blés durs plus productifs semés en Afrique du Nord coloniale sont arrivés et ont sonné la fin du blé poulard en métropole.
En effet, ses longues barbes sont contraignantes pour le battage, ses pailles hautes sensibles à la verse sur les sols riches, son rendement modeste (2 à 2,5 tonnes par hectare) et sa force boulangère est faible, ce qui le rend inadapté au pétrissage mécanique.
Webinaire sur le blé poulard réalisé dans le cadre du programme de recherche européen DIVINFOOD, mars 2026.
Malgré tout, son regain d’intérêt repose aujourd’hui sur ses bonnes performances agronomiques en agriculture biologique, ses qualités nutritionnelles et sur ses potentialités de transformations en pâtes dans les filières courtes et artisanales.
Les blés anciens sont souvent valorisés dans des filières artisanales associant mouture sur meule de pierre, fermentation au levain et pétrissage lent, voire manuel. Leurs propriétés technologiques diffèrent de celles des blés modernes : un réseau de gluten plus fragile produisant des pâtes moins élastiques et plus délicates à travailler mécaniquement. Certaines céréales mineures présentent toutefois des caractéristiques de digestibilité des protéines (en particulier le gluten) qui suscitent un intérêt croissant.
Pour le poulard, proche du blé dur, les produits issus des farines sont principalement des pâtes, même si certains boulangers proposent des pains 100 % poulard. Les pâtes au blé poulard sont fabriquées à base de farine fraîche, avec extrusion et séchage à basse température.
Ainsi, à la différence des filières industrielles utilisant des blés modernes, les pâtes artisanales sont souvent fabriquées avec de la farine directement – et non de la semoule – à cause d’une dureté du grain insuffisante pour donner de la semoule après écrasement, en lien avec le moindre apport d’azote en agriculture biologique. Ce process de fabrication, avec extrusion non contrôlée et séchage à température ambiante, favorise la présence de protéines plus facilement solubilisées, et donc plus digestes.
Pâtes aux blés anciens : le collectif de l’Odyssée d’engrain (2023).
Dans le cadre du projet de recherche DIVINFOOD, un partenariat a été noué avec L’Odyssée d’engrain, une société coopérative d’intérêt collectif (Scic) réunissant des paysans et des consommateurs, avec la volonté de remettre en culture d’anciennes variétés de céréales, grâce à la fabrication de pâtes sèches locales, artisanales et biologiques.
Une démarche qui valorise les connaissances des agriculteurs
Les paysans pratiquant l’agriculture biologique s’intéressent de plus en plus à la diversité génétique présente dans les variétés anciennes. Leurs connaissances approfondies des systèmes de culture – et notamment des variétés qui conviennent le mieux à leur terroir – sont complémentaires des compétences des chercheurs et des sélectionneurs.
Développer des modèles de collaboration entre réseaux de paysans et de chercheurs est donc un enjeu important, dans cette démarche d’innovation variétale pour l’agriculture biologique et l’agriculture à faible niveau d’intrants.
Cette démarche collaborative a été retenue dans DIVINFOOD pour évaluer les performances de différentes variétés de blé poulard avec des échanges réguliers entre parcelles agricoles et plateforme expérimentale.
Parcelle agricole expérimentale de blé poulard en Occitanie. Fourni par l’auteur
Nos travaux de recherche poursuivent actuellement cette démarche participative. Celle-ci a plusieurs dimensions :
dimension agronomique et sanitaire : suivre les paysans pour évaluer et donner des préconisations. L’enjeu est d’améliorer les performances et la qualité des blés poulard produits et de contribuer à proposer une variété ou un mélange les plus adaptés ;
dimension nutritionnelle : développer une méthode d’analyse pour déterminer les profils protéiques des blés et la taille des protéines impliquées dans la formation du réseau de gluten. Autrement dit, d’identifier les profils de blés les plus adaptés pour personnes hypersensibles au gluten ;
dimension technologique : identifier les variétés les plus aptes à la transformation en pâtes alimentaires ;
dimension sensorielle : discriminer les différences de qualité organoleptique des produits finis afin d’obtenir des produits non seulement vertueux mais gustativement bons.
Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.
DIVINFOOD a été financé par le programme de recherche et d’innovation Horizon 2020 de l’Union européenne dans le cadre de l’accord de subvention n°101000383
Face aux défis du monde actuel, inciter les élèves à choisir des cursus en sciences et technologies est important.Cottonbro Dtudio/Pexels, CC BY
L’ESSENTIEL
Les témoignages de professionnels et la rencontre avec des « role models » influencent les choix d’orientation des jeunes.
Mais les effets ne vont pas toujours dans le sens escompté.
Une vaste étude dans des lycées équatoriens explore ces enjeux pour les sciences et l’entrepreneuriat.
Quels moyens les lycées peuvent-ils mobiliser pour élargir les horizons professionnels des élèves lorsqu’ils doivent toucher des milliers d’adolescents, aux centres d’intérêt très différents ? Leur présenter des modèles inspirants semble être l’une des réponses possibles. Et une vaste étude publiée dans Nature Human Behaviour montre qu’effectivement, les vidéos présentant des parcours professionnels peuvent influencer les choix réels d’orientation dans l’enseignement supérieur.
Mais le résultat en est contre-intuitif : après avoir vu des vidéos présentant à la fois des scientifiques et des entrepreneurs à succès, les élèves se sont détournés des filières STEM – sciences, technologies, ingénierie et mathématiques.
Cette conclusion, issue d’une étude menée sur neuf ans dans 813 établissements en Équateur, dépasse le seul cas de ce pays. Elle concerne aussi d’autres pays en développement confrontés aux défis du capital humain, du financement de l’éducation et du déploiement des technologies d’apprentissage à grande échelle. À notre connaissance, c’est la première fois qu’un tel effet est observé.
Une expérimentation nationale intégrée à la politique scolaire
L’expérimentation faisait partie de « Showing Life Opportunities », une collaboration plus large avec le ministère équatorien de l’éducation, conçue pour promouvoir l’apprentissage des sciences et de l’entrepreneuriat. Elle a été intégrée à l’enseignement à distance pendant la pandémie, auprès d’élèves en dernière année de lycée technique. En incluant un pré-test, le programme de recherche dans son ensemble a concerné près de 35 000 élèves.
Le cœur de l’essai a porté sur 29 243 élèves dans 813 lycées. La moitié des établissements a reçu des vidéos de modèles inspirants ; l’autre moitié a regardé des contenus éducatifs classiques diffusés par la chaîne EducaTV du ministère, sur des thèmes comme l’amour ou la musique. Les élèves du premier groupe exposé ont suivi deux séances de 30 minutes, composées d’extraits d’entretiens avec dix scientifiques équatoriens et dix entrepreneurs équatoriens.
Les vidéos avaient été conçues pour dépasser le récit héroïque d’une seule réussite individuelle. Parmi les scientifiques figuraient notamment une ingénieure électricienne ayant développé un dispositif pour aider les personnes malvoyantes, une scientifique de l’environnement titulaire d’un brevet utilisant des déchets de crabe pour la remédiation environnementale, ainsi qu’une biologiste moléculaire travaillant sur le cancer. Parmi les entrepreneurs, il y avait des dirigeants d’entreprises dans le café durable, le tourisme et les vêtements créatifs pour bébés. Les modèles présentés étaient de jeunes Équatoriens, sélectionnés de manière à refléter une diversité de genre, de région et d’origine ethnique.
Un résultat contraire à l’objectif initial
L’intervention visait à informer et à inspirer les élèves, afin de les encourager à envisager des carrières dans les sciences et technologies ou dans l’entrepreneuriat à forte croissance. Mais les résultats ont dessiné d’autres perspectives.
Chez les filles entrées dans l’enseignement supérieur, l’exposition aux vidéos a réduit les inscriptions dans les filières STEM (sciences, technologies, ingénierie et mathématiques) de 5,0 points de pourcentage, soit une baisse de 18 % par rapport à la moyenne du groupe témoin. Elle a parallèlement augmenté les inscriptions dans les filières business de 5,7 points de pourcentage. Ces filières étaient déjà majoritairement féminines, et l’intervention a accentué cette tendance.
Chez les garçons entrés dans l’enseignement supérieur, les vidéos ont réduit les inscriptions en STEM de 4,9 points de pourcentage, soit une baisse de 7 % par rapport à la moyenne du groupe témoin. Les garçons se sont principalement réorientés vers d’autres domaines, l’étude identifiant des hausses dans l’agriculture, les sciences humaines et les arts, à partir de niveaux initiaux faibles.
Dans l’échantillon, un tiers des élèves se sont inscrits dans l’enseignement supérieur. Parmi les élèves du groupe témoin ayant poursuivi des études supérieures, 68,6 % des garçons ont choisi des filières STEM, contre 28,5 % des filles.
Ce que les élèves ont semblé comparer
Dans les vidéos, les élèves ont vu des personnes ayant réussi dans deux grands domaines, ce qui leur a permis de les comparer. Une évaluation ultérieure a demandé à 110 élèves de regarder les vidéos et de noter les modèles inspirants selon sept critères : passion, charisme, similarité perçue, renforcement des stéréotypes de genre, difficulté apparente du domaine, quantité d’informations pertinentes fournies par la vidéo et stigmatisation.
Ces dimensions aident à comprendre les effets observés. Les élèves ont perçu les modèles scientifiques comme rendant leur domaine plus difficile que l’entrepreneuriat. Ils ont également considéré la voie scientifique comme plus masculine et plus stigmatisée. Les modèles scientifiques ont aussi été moins bien notés en termes de pertinence, de passion, de charisme et de similarité avec les élèves eux-mêmes.
Nous pensons que le contraste entre les domaines a contribué à détourner les élèves de la voie perçue comme la plus difficile. Les résultats suggèrent également que l’exposition à de nombreux modèles peut conduire les élèves à comparer les points communs et les différences entre plusieurs domaines, plutôt qu’à s’identifier à une histoire individuelle particulièrement inspirante.
Par rapport aux études antérieures sur les modèles inspirants, qui portaient généralement sur la rencontre avec un seul modèle, le fait de voir plusieurs modèles a probablement amené les élèves à comparer leurs caractéristiques communes et distinctives – ce qui, au final, a pu rendre certains d’entre eux plus susceptibles de s’éloigner des STEM.
Le genre des modèles a peu modifié les résultats
L’étude a également testé l’effet de la composition genrée des modèles inspirants. En moyenne, les élèves voyaient un ensemble équilibré, mais l’assignation aléatoire faisait que certains voyaient davantage de femmes ou davantage d’hommes dans une catégorie donnée.
Les choix de filière ont peu varié en fonction de cette composition. Voir principalement des femmes scientifiques n’a pas significativement atténué l’effet principal.
Pour les décideurs publics, l’impact de l’étude tient à deux résultats qu’il faut considérer conjointement. Les modèles inspirants digitaux peuvent être diffusés à grande échelle, à faible coût et avec un taux élevé de complétion ; ils peuvent aussi modifier les comportements réels d’inscription dans l’enseignement supérieur. Mais lorsque les élèves observent plusieurs domaines successivement, leurs choix peuvent évoluer dans des directions que les responsables politiques n’avaient pas anticipées.
Notre article ne dit pas si les changements d’orientation observés ont été bénéfiques ou préjudiciables pour les élèves. Pour le savoir, il faudrait les suivre pendant plusieurs années afin de mesurer leurs revenus, leur satisfaction et leurs trajectoires sur le marché du travail. Ce que nous pouvons affirmer, c’est que ce qui est préférable pour un élève à titre individuel peut différer des priorités collectives.
L’enseignement pratique est donc clair : l’exposition fonctionne, le passage à l’échelle est possible, et la combinaison des contenus façonne la direction des choix.
L’étude a été coécrite par Igor Asanov, Thomas Åstebro, Guido Buenstorf, Bruno Crépon, Francisco P. Flores-Taipe, David McKenzie, Mona Mensmann et Mathis Schulte. Une version en anglais de l’article est à retrouver ici.
Thomas Astebro a reçu des financements: the World Bank’s Strategic Impact Evaluation Fund funding
Nimble Evaluations—received by I.A., T.A., G.B., B.C., D.M. and M.M.; the funding call COVID-19 Emergency Window received by I.A., B.C., D.M., M.M., and M.S.; the Innovations for Poverty Action ‘Path-to-Scale’ award (TEM0280-X1)—recevied by I.A., T.Å., G.B., B.C., F.P.F.T., D.M., M.M., and M.S.; the Laboratory of Excellence in Economics and Decision Sciences,
Ecole Nationale de la Statistique (Labex ECODEC–ENSAE) Paris, the HEC Foundation—recevied by T.Å. and B.C.; the International Center for Higher Education Research (Kassel) Innovation Fund-2018—received by I.A., G.B. and F.P.F.T.; and the Innovation Growth Lab—received by I.A.,T.Å., G.B., F.P.F.T., D.M. and M.S. M.M.’s work was funded by the Deutsche
Forschungsgemeinschaft (German Research Foundation) under Germany’s Excellence Strategy—EXC 2126/1–390838866. A.-M. Noha provided excellent research assistance. The funders had no role in study design, data collection and analysis, decision to publish or preparation
of the manuscript.
Mathis Schulte ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
En mars 2026, les consommateurs se précipitent à la pompe avant la hausse des prix. Une véritable ruée bancaire.
En septembre, face à un gazole à 2,41 euros le litre, la consommation chute de 30 % en dix jours.
Les deux comportements renvoient à des mécanismes opposés : en mars, les ménages anticipent une hausse à venir ; en septembre, ils réagissent à un prix déjà élevé.
Si, en mars 2026, chaque consommateur français achète de l’essence en craignant que les autres ne le fassent avant lui et que le prix du carburant augmente, en septembre, c’est une tout autre histoire. Ils ne veulent plus payer un prix exorbitant. Une étude rappelle que quand le prix monte de 1 %, les volumes achetés par les consommateurs baissent de 0,21 % à 0,40 % à court terme.
Afin de mieux comprendre les variations de la consommation de carburant en France en 2026, penchons-nous sur les études de l’Insee.
Une première étude de l’Insee de juillet 2023, réalisée à partir de la flambée des cours du pétrole en 2022 et des remises à la pompe suite à la guerre en Ukraine, a mesuré la manière dont les automobilistes réagissent quand le prix du carburant augmente. Nous la complétons avec les données récentes de l’Insee de mars 2026.
La conclusion ? Le choc pétrolier de 2026 offre un cas d’école rare : la même population – française – face au même bien – le carburant – adopte en l’espace de six mois deux comportements que l’analyse économique classique décrit séparément. Un phénomène comparable à la ruée bancaire d’une part, puis un ajustement rationnel de la demande à un prix devenu dissuasif d’autre part.
Entre les deux, un État qui n’intervient pas davantage à cause d’un déficit public important.
En mars, ruée anticipative sur le plein
Le 28 février 2026, les États-Unis et Israël déclenchent une opération militaire contre l’Iran. Téhéran bloque le détroit d’Ormuz, par lequel transite environ un cinquième du pétrole et du gaz mondiaux. Le baril de pétrole brut, qui valait 71 dollars états-uniens (plus de 63 euros) le 26 février 2026, dépasse 112 dollars (plus de 100 euros) trois semaines plus tard, le 20 mars 2026.
Le choc se transmet à la pompe française : les prix augmentent en moyenne de 17 % sur le mois de mars 2026, et de 25 % fin mars par rapport à fin février 2026.
Les paiements par carte bancaire dans les stations-service doublent en quarante-huit heures. Plus de 6 millions de demandes d’autorisations de paiement sont enregistrées les lundi 2 et mardi 3 mars 2026, soit deux fois plus qu’un jour de semaine ordinaire. Les consommateurs se précipitent à la pompe afin de devancer la hausse.
Nombre de paiements en carte bancaire dans les stations-service en France (demandes d’autorisations de paiement). Beresi et Benedetti (2026), Insee
Les ménages interrogés par l’Insee anticipent début mars 2026 une hausse générale des prix. L’inflation attendue à un an passe de 3 % à 5 % (médiane).
Ruée bancaire
Ce réflexe ressemble à une « ruée bancaire », dit bank run en anglais, telle que décrite en 1983 par les économistes Douglas Diamond et Philip Dybvig, Prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel en 2022.
Un épargnant retire son argent de la banque, non pas parce que l’établissement de crédit va mal, mais de peur que les autres épargnants retirent le leur avant lui. Sa peur et l’anticipation qui en résulte provoquent ce que l’épargnant redoutait tant : la banque ne peut pas le rembourser quand un grand nombre d’épargnants retirent leurs fonds en même temps. La prophétie devient autoréalisatrice.
Le consommateur d’essence ne craint pas pour son argent sur son compte en banque, mais il redoute l’augmentation du prix du carburant. Il fait le plein avant une potentielle « ruée bancaire ».
L’« élasticité-prix »
Six mois plus tard, les tensions reprennent au Moyen-Orient et le prix du gazole remonte pour atteindre un record de 2,41 euros le litre en moyenne nationale le 20 septembre 2026. La consommation de carburant baisse de 30 % en dix jours entre le 11 et le 20 septembre 2026.
Cette chute n’a rien de surprenant. Afin d’analyser la sensibilité de la demande de carburant aux prix, l’étude de l’Insee de juillet 2023 mesure ce que les économistes appellent l’ « élasticité-prix ». Quand le prix augmente de 1 %, de combien baissent les quantités achetées ?
Quand les consommateurs savent qu’un prix va changer, ils décalent leurs achats ; ils remplissent leur réservoir juste avant une hausse annoncée ou attendent à l’inverse une remise commerciale pour remplir leur réservoir.
De l’importance des données bancaires
C’est ainsi que l’anticipation d’une baisse ou d’une hausse d’un prix affecte le timing de la demande – ici de carburant. Le modèle décrit dans l’étude de l’Insee de juillet 2023 se fonde sur une « fenêtre d’anticipation », afin que seul le prix du carburant affecte sa quantité demandée sur la période. Concrètement, l’élasticité-prix de la demande obtenue reflète la réaction des consommateurs aux variations du prix, et non aux anticipations de ce prix.
Les données bancaires sont enregistrées à une fréquence transactionnelle, c’est-à-dire à chaque paiement, offrant alors une granularité journalière. Elles isolent les caractéristiques de l’anticipation : le pic – ou le creux – de consommation avant une nouvelle hausse – ou baisse – de prix et le creux – ou le pic – juste après.
Ces variations soudaines de consommation ne seraient pas identifiables avec des données hebdomadaires ou mensuelles, car elles se compenseraient en partie dans la moyenne.
Une fois l’effet des anticipations neutralisé, il reste la réaction des consommateurs au prix modélisée par l’élasticité-prix. Elle est comprise entre – 0,40 et – 0,21, ce qui signifie que lorsque le prix monte de 1 % les volumes de carburants achetés baissent de 0,21 % à 0,40 % à court terme.
L’élasticité-prix moyenne varie sensiblement avec la consommation de carburant, mais elle dépend peu du revenu ou du type d’habitat. Les « petits rouleurs », ceux qui parcourent peu de kilomètres, peuvent davantage se permettre de réduire leur consommation en cas de hausse des prix que les « gros rouleurs ».
Ce que fait l’État
L’État subit les effets de la baisse de consommation de carburant. Au 30 septembre 2026, les recettes de carburant de l’État affichent une moins-value de 383 millions d’euros par rapport à la même période l’an dernier. Bien que la TVA rapporte 798 millions d’euros de plus, les recettes de la taxe sur les carburants, les accises, reculent de 1,18 milliard d’euros par rapport à l’an dernier. Le gouvernement écarte la prise de mesure comme la baisse des taxes ou le blocage des prix en raison du déficit public.
Si les prix montaient encore, quelle serait alors la réaction des consommateurs ? Feraient-ils une nouvelle ruée par peur d’une hausse suivante ? ou réduiraient-ils encore leur consommation ? Sur la base des deux réactions opposées observées en 2026, nous ne pouvons pas savoir ce qui l’emporterait.
Solène Collot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Retracer l’histoire du boire et du manger au château de Chambord, dans le Loir-et-Cher, c’est croiser François Ier, Louis XIV, le maréchal de Saxe et Lady Diana.
L’exposition « Les festins de Chambord », qui se tient jusqu’au 24 janvier 2027, restitue l’histoire gourmande du château, de la Renaissance à nos jours, à travers la reconstitution de quatre tablées correspondant à des repas emblématiques.
Pour construire une telle exposition, les commissaires se sont heurtés aux lacunes des archives. Loïc Bienassis, co-commissaire de l’exposition, nous livre quelques-uns des indices historiques qui permettent de raconter au plus près l’évolution des goûts, des usages et des arts de la table à Chambord.
C’est en septembre 1519 que François Ier lance le chantier de Chambord. Le donjon cantonné de quatre tours rondes, aujourd’hui célèbre dans le monde entier et cœur de l’édifice, est pour l’essentiel achevé vingt ans plus tard. Pour autant, entre 1519 et sa mort, en 1547, François Ier ne séjourne qu’à quinze reprises en son domaine solognot, soit 85 jours au total.
« L’arrivée en campagne », issue de la Tenture des chasses du roi François, tapisserie, Atelier du Faubourg Saint-Marcel, d’après des cartons de Laurent Guyot, 1610/1638. Domaine national de Chambord
À moins de trouvailles futures, aucun document ne nous renseigne sur ce que le souverain a pu manger à Chambord, qu’il s’agisse de ses repas ordinaires ou de ses festins. Certains ouvrages reproduisent bien un menu de 16 plats qui aurait été servi au roi à la Mi-Carême 1545 : du cerf en potage, des huîtres rôties, des grenouilles frites au persil… Il s’agit hélas d’une pure fabrication, forgée de toutes pièces au début des années 1990 par un auteur dont nous tairons le nom, et maintes fois reprise depuis.
On ignore même où François Ier prenait ses repas. Tout au plus peut-on supposer que, après 1545, selon les usages du temps, il se faisait servir dans son logis alors tout juste achevé, dans sa chambre ou dans la grande salle, qui, avec ses 250 mètres carrés, pouvait accueillir de grands banquets.
Belle illustration de ce silence des sources, le passage de Charles Quint à Chambord, le 18 décembre 1539, n’a guère laissé de traces. Le château se résume alors au donjon, tout juste achevé, et l’élévation des ailes ne fait que commencer. L’empereur passe la nuit dans l’une des tours de ce corps central. « Dîner à la chasse, coucher à Chambord », se contente de noter son secrétaire.
Construit entre 1519 et 1547 par François Iᵉʳ, il a été lourdement étendu par la suite par Henri II puis par Louis XIV pour prendre la forme que nous connaissons aujourd’hui. Le château de Chambord est un modèle d’architecture de la Renaissance. Wikimedia, Benh Lieu Song, CC BY
Plus largement, c’est la cuisine française de la Renaissance dans son ensemble qui reste mal connue : le Livre de cuysine tres utille et prouffitable (vers 1540) est en effet le seul livre de cuisine véritablement nouveau publié dans le royaume au XVIᵉ siècle. La cuisine aristocratique qu’il expose s’inscrit d’abord dans la continuité du Moyen Âge : sauces sans matière grasse, liées au pain grillé ou aux jaunes d’œufs, goût prononcé pour l’acidité, omniprésence des épices. On y relève cependant deux inflexions notables. Le sucre, alors considéré comme une épice, entre dans un très grand nombre de recettes, et le beurre s’impose comme la première des matières grasses.
Livre de cuysine tres utille et prouffitable (Paris, c. 1540). Wikimedia
Louis XIV à table avec ces dames
Revenons à Chambord, en enjambant les décennies : il faut attendre Gaston d’Orléans, frère de Louis XIII, qui vit à Blois une petite vingtaine d’années (de 1634 à 1643 puis de 1652 à 1660), pour qu’une personnalité de premier plan fréquente régulièrement ce glorieux palais.
Louis XIV se montre lui aussi sensible aux charmes du monument : il y prend ses quartiers à plusieurs reprises (en 1668, en 1669, en 1670, en 1682, en 1684 et en 1685), pour des séjours de trois semaines en moyenne, saison de la chasse oblige. En 1684 et en 1685, les repas se tiennent chez la Dauphine, dans la première antichambre de son appartement, désignée comme la « salle où le roi mange », au premier étage du donjon. « On mange toujours avec le Roi et cela fait une familiarité très agréable », écrit Madame de Maintenon en 1684. Et le marquis de Dangeau de préciser en 1685 :
« Le roi donne à manger à toutes les dames qui ont suivi la cour, et la table est de 25 couverts. »
Un document exceptionnel, conservé à la Bibliothèque nationale de France, nous fait entrer dans cette salle : un plan de table annoté « pour Chambord en 1685 ». Il représente une grande table ovale de « 20 pieds de long » sur « 8 pieds de large », soit 6,50 m sur 2,60 m, prévue pour 28 convives au côté du roi et de la Dauphine. Le dessin indique la disposition des plats pour le premier service d’un repas de la mi-journée, alors appelé « dîner ». Les assiettes occupent le bord de la table. Juste devant elles court une première rangée de 21 « petites entrées », parmi lesquelles s’intercalent à intervalles réguliers quatre plats de figues et quatre plats de melons. Plus près du centre, une seconde rangée fait se succéder, un à un, 14 potages et 14 entrées.
Ce plan illustre à merveille ce que les historiens appellent le « service à la française ». Chaque mets y reçoit un emplacement précis, selon une symétrie rigoureuse, et lorsque vient le service suivant, chaque plat est « relevé », c’est-à-dire remplacé par un autre posé exactement au même endroit.
Plan de « Table de 20 pieds de long sur 5 pieds de large pour Chambor[d] en 1685 », 1686, dessin, BNF. Wikimedia
Un autre document rare, aujourd’hui conservé dans une collection particulière, complète ce tableau. Intitulé « Pour les disners que doibt donner Sa Majesté au voyage de Chambor, en Septembre 1684 », il récapitule les repas prévus pour les occupants des différentes voitures du cortège royal en route vers la Sologne. Les sept passagers du carrosse du roi doivent ainsi recevoir « quatre petits potages, une grande entrée et quatre petites, un plat de rôt, quatre petits plats d’entremets, deux salades, deux plats de fruit et quatre compotes ». À l’autre extrémité de la liste, les officiers des gardes du corps ont droit à « du pain et du vin », mais aussi à « la desserte de la table du roi », c’est-à-dire aux plats qui en ont été retirés.
« Pour les disners que doibt donner Sa Majesté au voyage de Chambor, en Septembre 1684 », document citant les noms des occupants des carrosses transportant la Cour du château de Versailles à Chambord, et révélant les menus servis à chacun lors du voyage, mets variant en qualité et diminuant en quantité selon l’importance des personnages. Pierre Bergé et associés.
Le maréchal de Saxe et ses breuvages
Quarante ans plus tard, une autre tête couronnée, déchue celle-là, honore le château de sa présence. Stanislas Leszczynski, roi de Pologne en exil et beau-père de Louis XV, réside à Chambord de 1725 à 1733. Se fit-il préparer des babas en Sologne, lui que l’on crédite souvent, sans preuve véritable, d’avoir importé ce gâteau en France ?
Maurice de Saxe se retire en ces terres en 1748, après une glorieuse carrière militaire au service du roi de France. Il fait du domaine « un second Versailles », aux dires du mémorialiste Dufort de Cheverny. Une lettre anonyme publiée peu après sa mort évoque son régiment de dragons, ses uhlans, ses « 400 chevaux de chasse, de monture & de carrosse », son théâtre et… ses 35 cuisiniers, sans compter leurs aides. Rotisset, son prétendu maître-queux et supposé inventeur de la carpe à la Chambord, n’a en revanche jamais existé.
Avec le maréchal de Saxe, que le duc de Croÿ qualifie d’« extrêmement gourmand », la localisation des repas ne fait plus de doute. L’ancienne première antichambre de Louis XIV, où il expose ses trophées, la « salle des drapeaux », sert de « salle à manger » – une pièce nouvelle qui s’impose dans les riches demeures au cours du XVIIIᵉ siècle. Contiguë, une « salle du caffé » accueille les convives pour les boissons d’après-repas. La consommation des « liqueurs chaudes » – café, thé et chocolat – est alors en plein essor : « C’est une mode presque générale à Paris, que de prendre une tasse de café après le dîner », constatait vingt ans plus tôt le voyageur allemand Joachim Christoph Nemeitz.
Maurice de Saxe (le maréchal de Saxe), par Maurice-Quentin de La Tour (1704–1788). Wikimedia
Les inventaires dressés après la mort de l’homme de guerre, en 1750, apportent une foule de renseignements sur la vie matérielle du temps. Pour ne donner qu’un exemple, on recense dans ses caves 472 bouteilles de champagne. En devenant mousseux quelques décennies auparavant, le champagne s’est en effet imposé comme le vin par excellence de la fête aristocratique. Un noceur de l’acabit du maréchal de Saxe se devait d’être prévoyant. La cave compte également 175 bouteilles de chablis blanc, 12 de ratafia de fleurs d’orange, neuf de ratafia rouge, du vin d’Issoudun et des vins d’office et de cuisine pour la domesticité.
Fêtes du XIXᵉ siècle
Après le départ des Polignac, émigrés dès 1789, et jusqu’à la fin du XIXᵉ siècle, plus aucun hôte de marque n’élira domicile à Chambord. Le château n’est pas pour autant tout à fait déserté, et quelques réjouissances le sortent parfois de sa torpeur.
Le 12 mai 1830, la duchesse de Berry, belle-fille de Charles X, y reçoit ses parents, le roi et la reine des Deux-Siciles. Les curieux se pressent, comme le relate le préfet de Loir-et-Cher :
« Un superbe déjeuner, servi par Chevet, avait été préparé pour les augustes voyageurs. On permit au public, selon un ancien usage princier, de circuler autour de la table et de se donner le singulier plaisir de convoiter des yeux et humer les vapeurs des mets savoureux dont les convives se repaissaient très substantiellement. »
Chevet, fournisseur officiel de Charles X, comptait parmi les « maisons de comestibles » parisiennes les plus réputées.
Le 29 septembre 1879, les légitimistes fêtent au château les 59 ans du comte de Chambord, prétendant au trône toujours en exil. Plus de 1 200 convives se retrouvent sous une immense tente, et Potel et Chabot affrète trois wagons pour acheminer le matériel et les produits. Au menu : potage à la royale, pâtés de gibier truffés, gâteaux au rhum, champagne.
En 1883, le domaine revient aux princes de Bourbon-Parme, qui n’y font que de brefs séjours, deux semaines tout au plus. Chose nouvelle, ils ouvrent le château au monde extérieur. Ainsi, exemple parmi d’autres, le 13 juin 1899, le septième congrès de la Loire navigable se tient au château. Et le comité blésois régale ses invités :
Hors d’œuvres variés
Petits pâtés à l’alsacienne
Saumon sauce crevette
Filet de bœuf renaissance
Petits pois nouveaux à la française
Poularde du Mans rôtie
Salade de saison
Savarin au rhum
Fruits et petits gâteaux.
Et pour escorter ces plats : saint-émilion, vouvray mousseux, café, cognac.
Quand la République reçoit
Devenu propriété de l’État en 1930, Chambord a accueilli, au fil des décennies, chefs d’État et réceptions. Le 28 mars 1987, le président Mitterrand et le chancelier Helmut Kohl y déjeunent de paupiette de saumon de Loire à la mousse de sandre. Ils boivent du puligny-montrachet, du château batailley et du Krug – mais pas de vin de Loire ! De 1965 au milieu des années 1990, les chasses présidentielles réunissent à Chambord décideurs et diplomates autour de menus simples, servis à l’hôtel Saint-Michel : crème Saint-Germain, turbot sauce hollandaise, tarte Tatin, bourgueil.
Reste le plus mémorable des repas contemporains. Le 9 novembre 1988, le prince Charles et Lady Diana visitent le château avec le ministre de la culture Jack Lang. Le soir, un dîner de gala réunit 46 personnes au second étage du donjon, dont Caroline de Monaco et Isabelle Huppert. Le chef Bernard Robin, du Relais de Bracieux, est aux fourneaux.
Henri Gault note chaque plat dans Paris-Match. Il donne 8,5 sur 10 aux saint-jacques au foie gras et aux petits cèpes de Sologne, et 9,5 sur 10, « un grand moment », aux filets de pigeonneau et à leur millefeuille de halicot. Le gratin d’oranges au Grand Marnier n’obtient que 7 sur 10. Côté vins, vouvray pétillant, pouilly fumé, chinon « Clos de l’Écho » 1976 et coteaux du layon : cette fois, la Loire est à l’honneur. Moyenne générale : 8,5 sur 10.
Entre la mention laconique du secrétaire de Charles Quint et les notes d’Henri Gault, les sources font, on l’aura compris, régulièrement défaut pour retracer l’histoire gourmande de Chambord. Souvent, ce sont les découvertes archéologiques qui se chargent d’apporter les éclairages les plus précieux, à l’image des nombreuses coquilles d’huîtres exhumées des fosses du XVIIIᵉ siècle.
Quant aux légendes – menu imaginaire de François Ier, babas de Stanislas ou carpe de l’introuvable Rotisset –, l’historien de la gastronomie doit, comme toujours, tenter de démêler le vrai du faux, tout en sachant qu’elles offrent d’attrayantes réponses là où lui aime à poser des questions.
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Loïc Bienassis est l’auteur d’À la table du château de Chambord, paru en 2024 aux éditions PUFR. Il est également – avec l’historienne et chargée de recherches au Domaine national de Chambord Virginie Berdal – co-commissaire de l’exposition « Les festins de Chambord ».
Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a eu lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.
Loïc Bienassis ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
¿Qué relación puede haber entre los resultados de una prueba educativa internacional, como PISA, y la calidad democrática de un país?
Apenas resisten veinticinco democracias plenas en el mundo. El sistema democrático es débil porque requiere del contraste de diversos puntos de vista entre sus ciudadanos, libres e iguales. Estos están obligados a construir discursos para defender su criterio ante terceros, tolerar las diferencias y buscar un acuerdo.
El filósofo y economista británico John Stuart Mill (1806-1873) ya explicó que una sociedad libre depende de la capacidad de sus ciudadanos para cuestionar las ideas dominantes y discutir sus propias convicciones. En lo que respecta a la pedagogía, también John Dewey (1859-1952) señalaba que la democracia es una forma de vida que depende de la habilidad de sus ciudadanos para comprender problemas complejos.
La escuela no sirve solamente para adquirir conocimientos concretos, sino que es donde se deben desarrollar herramientas esenciales de una ciudadanía democrática como las capacidades de comprender al otro y el pensamiento crítico. En realidad, el informe PISA muestra las carencias de la escuela para formar a los futuros ciudadanos de las democracias. No es solo un problema educativo, sino social y político.
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Lo esencial en una sociedad “infoxicada” que consume más “contenido” que nunca es que los ciudadanos conozcan los mecanismos en los que se basa la persuasión. Al menos desde el siglo V a. e. c., conocemos la técnica y práctica de los discursos persuasivos. Aristóteles, Cicerón o Quintiliano trazan una línea que llega hasta los populares libros de Dale Carnegie o las estrategias de los gabinetes de comunicación contemporáneos. Hablamos de la retórica.
La retórica nunca fue (solo) el simple repertorio de figuras literarias y tropos que se usaban en los comentarios de textos escolares. Estudia y enseña las técnicas para que una persona pueda persuadir al público al que se dirige. Esta habilidad se convierte en esencial para navegar un panorama mediático saturado de desinformación. Por ejemplo, se emplean recursos retóricos para apelar al miedo y la polarización con la intención de generar narrativas divergentes, que el oyente común asimila fácilmente si no posee un pensamiento crítico.
Diversas experiencias y trabajos docentes están de acuerdo en que enseñar apartados de la retórica clásica, como las partes del discurso) o las falacias argumentativas –como ad hominem, aquellas en las que se ataca personalmente a quién lo dice y no los argumentos que usa, o de falsa causa, en las que la relación de dos hechos no implica que uno cause el otro–, mejora la objetividad analítica y dota a los estudiantes de herramientas para la defensa conceptual ante los discursos manipuladores.
Pero donde la retórica muestra su “superpoder” es en el enfrentamiento contra la desinformación. Algunos estudios recientes constatan que incluso los alumnos universitarios (a los que se les supone un mayor talante crítico y entrenamiento en el mundo digital) son incapaces de discernir la veracidad de las noticias y reclaman formación específica al respecto.
La evidencia nos demuestra que, efectivamente, cuando se imparte esa formación, el pensamiento crítico aumenta exponencialmente. Aunque desarrollar el pensamiento crítico no sirve de nada si los alumnos no disponen de la voluntad, las instituciones y los lugares donde aplicarlo, como los espacios de trabajo y, especialmente, los centros educativos.
En la sociedad contemporánea, en la que la influencia de lo audiovisual ha desplazado a lo escrito, en la que las luchas culturales empantanan cualquier discusión, en la que la verdad se confunde con lo verosímil, una educación retórica práctica y continuada se hace imprescindible para formar ciudadanos resistentes a los mecanismos de persuasión y propaganda.
Dada su relación con el desarrollo del pensamiento crítico, la enseñanza de la retórica en todos los niveles formativos (incluida la universidad) no es solo un objetivo académico, sino una habilidad básica para los ciudadanos que habitan las hoy amenazadas democracias.
Jorge Jiménez-Ramírez no recibe salario, ni ejerce labores de consultoría, ni posee acciones, ni recibe financiación de ninguna compañía u organización que pueda obtener beneficio de este artículo, y ha declarado carecer de vínculos relevantes más allá del cargo académico citado.
Source: The Conversation – (in Spanish) – By José Guillermo Sánchez León, Instituto Universitario de Física Fundamental y Matemáticas (IUFFyM), Universidad de Salamanca
La central térmica de Aboño, situada junto al puerto de Gijón (Asturias).MRMPICS/Shutterstock
El consenso científico señala a las emisiones de gases de efecto invernadero, especialmente el CO₂ procedente de la quema de combustibles fósiles, como la principal causa del calentamiento global. Por tanto, para mitigarlo es necesario reducir estas emisiones. Sin embargo, la limitación de estos gases solo será efectiva si tiene un carácter global y, por ahora, siguen aumentando.
Aumento de las emisiones de dióxido de carbono a lo largo del tiempo. NOAA, CC BY-SA
Las emisiones de un país como España representan alrededor del 0,6 % del total mundial. Por tanto, aunque su contribución a reducir las emisiones es importante, por sí sola tiene un efecto limitado en la temperatura global.
En este escenario, toma especial relevancia la preparación ante un calentamiento global que, por el momento, no parece detenerse.
El calentamiento global y sus consecuencias
La temperatura media de la superficie terrestre está aumentando, aunque su intensidad varía según las regiones. Resulta particularmente significativo el aumento registrado en el Atlántico Norte y en el Ártico, donde áreas que permanecían cubiertas por hielo durante meses son cada vez más accesibles a la navegación marítima.
Variaciones en la temperatura superficial del mar para 2025 comparadas con el periodo 1991–2020. ERA5. C3S/ECMWF., CC BY
De forma menos llamativa, pero con consecuencias igualmente graves, el cambio climático está alterando progresivamente los ecosistemas y contribuyendo a la pérdida de biodiversidad. Además, el aumento de las temperaturas y la creciente aridez incrementan el riesgo de incendios forestales y pueden agravar sus efectos.
Variación observada en la temperatura de superficie terrestre respecto al periodo preindustrial y estimación para los próximos año. Copernicus Climate Change Service (C3S)
El Acuerdo de París estableció como objetivo mantener el aumento de la temperatura media mundial muy por debajo de 2 °C respecto a los niveles preindustriales y proseguir los esfuerzos para limitarlo a 1,5 °C. En julio de 2026, con un aumento de alrededor de 1,43 °C, estamos próximos a este valor y la tendencia actual sugiere que se alcanzará antes de que finalice esta década.
Los gases de efecto invernadero (GEI), especialmente el CO₂ por su abundancia, no son la única causa del incremento de la temperatura global, pero sí la más relevante. Estos gases tienen la particularidad de retener en las capas bajas de la atmósfera parte del calor que la superficie terrestre emite tras ser calentada por la radiación solar. En la actualidad, la concentración de CO₂ se sitúa en torno a las 427 ppm y continua aumentando.
Los países industrializados se comprometieron con el Protocolo de Kioto a adoptar un conjunto de medidas para reducir las emisiones de gases invernadero, que se expresan conjuntamente en lo que se denomina CO₂ equivalente (CO₂eq). De estas emisiones se restan las absorciones (por ejemplo, las realizadas por los bosques), obteniéndose así las emisiones netas, que habitualmente se expresan en kt CO₂eq (miles de toneladas de CO₂ equivalente).
En la actualidad, los mayores emisores de CO₂ en cifras absolutas son China, Estados Unidos, India y la Unión Europea (UE), con el 6 % de las emisiones mundiales. Dentro de la UE, España ocupa el quinto puesto en emisiones totales, el veintidós en emisiones por habitante.
Evolución de las emisiones brutas de gases de efecto invernadero en España. MITECO
España ha ido reduciendo sus números. Las emisiones totales netas españolas en 2025 fueron de alrededor de 270 millones de toneladas de CO₂ equivalente (MtCO₂eq), en torno a un 35-40 % inferiores a las de 2005, año en que se alcanzó el máximo. En el mismo periodo las emisiones mundiales han aumentado el 35 % y el proceso continua.
La cifra total acumulada por España desde la época preindustrial asciende a 24 060 MtCO₂eq, que representa el 0,61 % del total histórico mundial. Así, de forma aproximada podemos estimar que su contribución al incremento de la temperatura del planeta ha sido de alrededor de 0,009 ºC desde la época preindustrial.
En cuanto a las emisiones por sectores (datos de 2024), en primer lugar se sitúa el transporte (33,8 %), seguido de las actividades industriales (17,9 %) y del sector agropecuario (12,4 %).
La generación de electricidad ocupa el cuarto lugar, con el 9,8 % de dichas emisiones, gracias a la elevada penetración de las energías renovables y de la energía nuclear. Pero incluso estas fuentes que habitualmente se consideran limpias no están libres de emisiones de CO₂ debido a la extracción de materiales, el proceso de fabricación de sus componentes y a la construcción de las instalaciones.
La adaptación es la única solución a corto plazo
El CO₂ puede persistir en la atmósfera durante décadas e incluso siglos, y se mezcla de forma homogénea a escala planetaria. No existe un “microclima aislado” producido únicamente por el CO₂ emitido dentro de una frontera nacional. Este es un aspecto importante, pues cuando se describen fenómenos extremos como los que hemos vivido recientemente (incendios forestales, inundaciones, etc.), es frecuente relacionarlos con las emisiones nacionales y con la insuficiente implantación de energías renovables. Pero no podemos olvidar que el comportamiento de la atmósfera es global.
Aunque España alcanzara la neutralidad de carbono mañana, si este esfuerzo no fuera acompañado por una reducción de las emisiones en el resto del mundo, las condiciones climáticas españolas no cambiarían de forma perceptible. El clima responde a la acumulación global de gases de efecto invernadero. Mitigar el calentamiento global es una tarea colectiva de alcance universal cuyos efectos se verán a largo plazo.
Reducir las emisiones es parte de la solución, pero no la única. La forma más realista de reducir los daños causados por grandes catástrofes, como las que estamos presenciando, y la destrucción de la biodiversidad es prevenir y mitigar sus consecuencias a corto plazo mediante actuaciones de adaptación al cambio climático, que al menos en ese horizonte temporal parece difícilmente evitable.
José Guillermo Sánchez León no recibe salario, ni ejerce labores de consultoría, ni posee acciones, ni recibe financiación de ninguna compañía u organización que pueda obtener beneficio de este artículo, y ha declarado carecer de vínculos relevantes más allá del cargo académico citado.