Investissement à impact : quand la mesure façonne ce qui compte

Source: The Conversation – France (in French) – By Emmanuelle Dubocage, Full Professor, EM Lyon Business School

L’investissement à impact apparaît comme un outil prisé des adeptes de la finance durable. En témoigne l’engouement rencontré par les produits proposés. Mais de quel impact parle-t-on vraiment ? Qui décide qu’un impact est intéressant ou non ? Certaines formes d’impact sont-elles privilégiées à d’autres ?


Alors que l’Union européenne revoit ses règles en matière de finance durable afin de simplifier le cadre réglementaire et d’arbitrer entre exigences de conformité et complexité administrative, une question s’impose : comment distinguer les démarches réellement transformatrices des simples effets d’affichage ?

L’investissement à impact, qui promet de financer des projets à impact social ou environnemental mesurable, porte une ambition forte. Mais il ne pourra réaliser sa promesse transformative que s’il reconfigure ses instruments, sa gouvernance et ses cadres d’évaluation afin de favoriser une transition juste, solidaire et démocratique.

Une manière inédite d’investir…

Les confusions entre investissement à impact, approches ESG (pour environnement, social, gouvernance) et investissement socialement responsable sont fréquentes. Avec l’investissement à impact, il ne s’agit pas seulement d’éviter de financer certains secteurs ou d’intégrer a posteriori des critères extrafinanciers aux investissements classiques. La démarche est ici plus ambitieuse, puisqu’il s’agit d’investir pour produire un effet positif sur l’environnement et la société, et être capable de le démontrer.

Concrètement, cela peut passer par le financement d’une entreprise comme Greenway, qui produit et commercialise des fourneaux économes en combustible, à prix abordable, destinés à une clientèle rurale dans le sud de l’Inde. Ou d’une entreprise comme SunFunder, qui vise à impulser une transformation énergétique mondiale pour garantir un accès universel à l’énergie et réduire les impacts environnementaux liés à sa production et à sa distribution, contribuant ainsi à limiter le changement climatique.

Au cœur du modèle

Dans toutes ces entreprises financées par l’investissement à impact, l’impact n’est pas un effet secondaire, comme c’est souvent le cas dans les approches ESG : il est au cœur du modèle.




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Ce positionnement explique l’attrait croissant du secteur, tant du côté des investisseurs que des entrepreneurs qui cherchent à concilier activité économique et utilité sociale. Cet engouement se traduit par une montée en puissance rapide du marché : selon le Global Impact Investing Network (GIIN), les actifs à impact sous gestion ont augmenté à un taux de croissance annuel de 21 % au cours des six dernières années.

Des pratiques qui évoluent… mais non sans tensions

L’essor de l’investissement à impact s’accompagne de transformations visibles. De nouveaux instruments financiers apparaissent, certains mécanismes de rémunération des investisseurs sont liés à l’atteinte d’objectifs d’impact. Lorsque l’investissement à impact social et environnemental est opéré par le capital-risque, les investisseurs accompagnent les équipes, participent aux décisions stratégiques pour créer de la valeur actionnariale. Cela peut être pour le meilleur, mais aussi pour le pire.

Dans certains cas, cela permet de préserver la mission initiale des projets, y compris au moment de la sortie des investisseurs. Dans d’autres cas, au contraire, les capital-risqueurs d’impact participent à une dérive de la mission d’impact (mission drift) des entreprises de leur portefeuille en donnant la priorité à la performance financière au détriment de la performance extrafinancière.

Mesurer l’impact n’est pas neutre

L’exigence de preuve d’impact impose de comparer, standardiser, objectiver. Cette logique n’est pas sans effet sur la nature des projets financés. Tout repose, ou presque, sur la capacité à mesurer l’impact. Sans indicateur, pas de sélection, pas de suivi, pas de crédibilité. C’est le rôle des fameux Key Performance Indicators (KPI), tels que les tonnes d’émissions de CO2 évitées, le nombre d’emplois créés.

C’est là que les choses se compliquent : ces indicateurs ne sont pas de simples outils techniques. Loin d’être neutres, ils orientent les décisions. Ce qui est mesuré devient visible, comparable, donc finançable. À l’inverse, ce qui se mesure difficilement – transformations sociales de long terme, effets indirects, dynamiques collectives – risque de ne pas être financé alors même que l’impact est réel.

Une dimension performative

Dans les faits, cela peut favoriser certains types de projets. Une innovation technologique liée au climat, dont les effets sont quantifiables, aura souvent plus de facilité à attirer des financements qu’une initiative de cohésion sociale, plus difficile à objectiver. Autrement dit, mesurer l’impact ne sert pas seulement à l’évaluer. Cela contribue aussi à définir ce qui compte.

En ce sens, les dispositifs de mesure ont une dimension performative : ils ne se contentent pas de refléter la réalité, ils contribuent à la façonner, en rendant certains effets visibles, comparables et finançables, et en reléguant d’autres à la marge. Dès lors, la question de la mesure devient indissociable de celle du pouvoir : définir les indicateurs, fixer les seuils et valider les résultats revient à cadrer ce qui sera reconnu comme « impact » – et, in fine, ce qui sera financé. La mesure n’est donc pas seulement un enjeu technique, mais un enjeu de gouvernance. Elle organise la répartition du pouvoir entre investisseurs, entreprises et parties prenantes, en déterminant qui a la capacité de définir, d’interpréter et de valider l’impact.

Qui décide de ce qui compte ?

Derrière les outils de mesure se joue ainsi une question centrale : qui a le pouvoir de dire ce qui compte ? Les choix d’indicateurs, loin d’être neutres, traduisent des arbitrages implicites qui privilégient certaines formes d’impact – souvent les plus quantifiables – au détriment d’autres, moins aisément mesurables mais socialement déterminantes. Qui choisit les indicateurs ? Qui fixe les objectifs ? Qui valide les résultats en termes d’impact extrafinancier ?

La réponse n’est pas la même pour tous les fonds de capital-risque à impact. Certains privilégient la co-construction des indicateurs avec l’entreprise et un accompagnement sur mesure, non standardisé et qualitatif. D’autres, poussés par une logique de conformité, s’appuient sur des catalogues de mesures standards qui conduisent les entreprises à « cocher des cases » avec plus ou moins de conviction.

Cette diversité des pratiques interroge et pose la question de la légitimité des critères retenus, mais aussi de leur pertinence. Sans prise en compte des contextes locaux, la mesure de l’impact risque de devenir un exercice standardisé, déconnecté des réalités qu’elle prétend saisir.

C’est pourquoi certains travaux plaident pour des formes de gouvernance plus ouvertes, intégrant davantage les parties prenantes – en particulier les bénéficiaires des entreprises en question – dans la définition et l’évaluation de l’impact.

Fnege Media, 2022.

Une promesse qui reste à concrétiser

L’investissement à impact a le grand mérite de faire bouger les lignes dans le monde de la finance ; il a installé l’idée que le capital pouvait être orienté vers autre chose que la seule rentabilité financière. Il soutient aussi l’émergence et le développement d’entreprises qui cherchent à répondre à des besoins sociaux ou environnementaux tout en restant économiquement viables.

Mais sa capacité à transformer en profondeur la finance reste incertaine. Entre exigences de rendement, impératifs de standardisation et contraintes de mesure, les arbitrages sont permanents.

Dans un contexte où la finance durable est en pleine structuration, notamment sous l’effet de la réglementation européenne, l’enjeu n’est plus seulement de développer l’investissement à impact. La question est de savoir s’il peut réellement transformer la finance pour en faire un acteur décisif face aux défis sociétaux et environnementaux.

La réponse dépendra, en pratique, de choix très concrets : la manière dont l’impact est défini, les outils utilisés pour le mesurer et les parties prenantes impliquées dans ces décisions. Autant d’éléments qui relèvent à la fois de la technique… et du politique.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Investissement à impact : quand la mesure façonne ce qui compte – https://theconversation.com/investissement-a-impact-quand-la-mesure-faconne-ce-qui-compte-281793

Du succès du vinyle au retour affirmé de la cassette : au-delà de l’effet nostalgie

Source: The Conversation – France (in French) – By Erwan Boutigny, Maître de Conférences en Sciences de Gestion et du Management, Université Le Havre Normandie

Quand la cassette devient icône pop ! Auteur, Fourni par l’auteur

Alors que le streaming domine désormais près de 70 % de la consommation musicale mondiale, le vinyle, que l’on croyait relégué au passé par le CD puis par le numérique, poursuit sa croissance. Quant à la cassette audio, elle opère un retour en force. Au-delà de l’incontournable « effet nostalgie », ce succès révèle une transformation plus profonde de notre rapport à la culture.


En France, le vinyle est l’un des piliers de la consommation physique. Selon le bilan 2025 du Syndicat national de l’édition phonographique (Snep), les ventes de vinyles ont atteint près de 6 millions d’unités contre 8 millions pour le CD. Le rapport du Snep précise qu’avec une croissance de près de 15 % en 2025, le chiffre d’affaires du vinyle atteint 113 millions d’euros, dépassant ainsi de 23 millions celui du CD.




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Loin d’être un simple vestige du passé, le vinyle est au cœur d’une renaissance matérielle, célébrant en 2025 selon la Fédération internationale de l’industrie phonographique (Ifpi) sa dix-neuvième année de croissance ininterrompue. Pour les « superfans », le vinyle constitue un objet de dévotion qui offre une texture tangible à leur passion. Le vinyle est un objet-signifiant, doté d’une présence physique, d’une esthétique et d’une valeur symbolique.

Là où le streaming instaure une relation d’usage plus que de propriété, le vinyle incarne une forme de reprise de contrôle sur ses choix culturels, comme une forme de résistance aux logiques de prescription algorithmique qui façonnent aujourd’hui l’accès à la musique.

Le vinyle constitue désormais le moteur d’une économie de la tangibilité. Au-delà des volumes, c’est la signification de l’acte d’achat qui évolue. Acquérir un vinyle est une démarche engagée faisant écho à un mouvement de « décélération ». En effet, le vinyle impose un rythme et une gestuelle attentive. Si le streaming favorise la fluidité et la dispersion, le vinyle réintroduit de la contrainte. En écho aux travaux sur la « résonance » du sociologue Hartmut Rosa, cette contrainte rend possible une relation plus intense au monde.

En outre, l’écoute devient une expérience quasi cérémonielle portée par un public de plus en plus jeune : 41 % des acheteurs de vinyles ont moins de 35 ans. Cette quête d’une écoute ritualisée dépasse d’ailleurs le cadre intime du salon. Elle s’incarne aujourd’hui dans l’espace public avec l’émergence de « bars audiophiles ». Inspirés des jazz kissa japonais, ces lieux hybrides érigent l’écoute en expérience collective, invitant à savourer le son sur des systèmes de haute fidélité tout en ralentissant le rythme urbain.

Technostalgie et culture populaire

Si le vinyle renvoie à une forme de légitimité culturelle et d’expertise, la cassette audio occupe un tout autre registre. Plus fragile et a priori moins noble, elle s’inscrit dans une esthétique de l’imperfection. Son retour s’explique en grande partie par ce que les chercheurs Pinch et Reinecke qualifient de « technostalgie ». Pour les auteurs, la technostalgie est plus qu’un simple retour vers un passé idéalisé : elle constitue une tentative de médiation entre le passé et le présent afin d’atteindre une sonorité et une esthétique particulières. S’agissant de la cassette, le souffle de la bande, les variations de qualité sonore tout comme les manipulations mécaniques constituent des marqueurs d’authenticité.

Cette valorisation de l’imperfection n’est d’ailleurs pas propre à la cassette. Que ce soit avec un vinyle ou une cassette, écouter de la musique redevient un acte intentionnel, bien loin du recours au téléphone portable, devenu un objet polyvalent terriblement banal, où la musique n’est plus qu’un usage parmi d’autres.

À cela s’ajoute une quête de singularité sonore : les pratiques de production musicale s’appuient sur des outils numériques et des chaînes de traitement du son largement standardisées. Elles recourent notamment à la compression dynamique, un procédé qui réduit l’écart entre les sons les plus faibles et les plus forts afin de rendre la musique plus audible dans des environnements bruyants. Si cette technique répond à des contraintes d’écoute contemporaines, elle participe également à une certaine homogénéisation des sonorités. Les supports analogiques comme le vinyle ou la cassette réintroduisent au contraire des aspérités perçues comme autant de signes distinctifs, qu’il s’agisse des imperfections du support ou, dans le cas de certaines productions plus anciennes, d’une dynamique sonore davantage préservée.

La cassette bénéficie également de l’aura de la culture populaire. La série Stranger Things a notamment joué un rôle dans son retour en réactivant l’imaginaire des années 1980, faisant du walkman et de la cassette des objets quasi mythiques. Dans une scène culte de la saison 4, le personnage de Max Mayfield utilise un walkman pour écouter la chanson Running Up That Hill, de Kate Bush. La musique permet à Max de rester connectée à la réalité et d’échapper à l’emprise de Vecna. Cette valorisation de la cassette se retrouve également dans la saga les Gardiens de la Galaxie, où le personnage de Peter Quill (Star-Lord) conserve précieusement les mixtapes héritées de sa mère. Dans un univers pourtant futuriste, la cassette devient un lien intime avec le passé, structurant à la fois l’identité du personnage et la narration. Ces représentations participent à réenchanter des technologies paraissant obsolètes en les associant à des expériences émotionnelles fortes. Ces mises en scène fictionnelles agissent comme de puissants catalyseurs de désir. Elles rendent désirables le passé et ses objets pour des générations qui n’ont jamais connu cette époque.

Dans le prolongement de cette dynamique, des artistes majeurs de la pop contemporaine, à l’image de Taylor Swift ou Billie Eilish, participent à cette réappropriation en intégrant la cassette à leurs stratégies de diffusion. Plus surprenant, la cassette peut même précéder les autres formats : pour l’album Love for Sale, sorti en 2021, Lady Gaga a ainsi opté pour une sortie anticipée en cassette, un jour avant les autres supports. Loin d’être un simple support secondaire, la cassette peut ainsi être utilisée comme un objet à part entière dans les stratégies de mise sur le marché de la musique.

Plus largement, la cassette incarne une culture du « fait-main » sonore. Là où le vinyle relève d’une logique de distinction, la cassette s’inscrit davantage dans une culture d’appropriation et de personnalisation. Le film Juste une illusion, sorti en avril 2026, contribue lui aussi à renforcer l’intérêt pour ce support. Le long-métrage met en exergue la pratique de la mixtape, ancêtre direct de la playlist numérique. De manière plus générale, offrir une cassette dans les années 1980 et 1990 était un langage en soi, une manière de composer une identité musicale singulière et d’inscrire une valeur affective sur le ruban magnétique. La cassette réactive également un imaginaire culturel solidement ancré dans des scènes devenues culte, comme celle du slow de la Boum.

Des objets, du temps et de la valeur

La mutation la plus marquante concerne sans doute le statut même du support musical. Dans un environnement où la musique est accessible de manière quasiment illimitée et parfois perçue comme gratuite, les vinyles sont des objets que l’on souhaite posséder, exposer et collectionner. Le vinyle est d’ailleurs désormais conçu comme un produit premium.

On assiste ainsi à une multiplication d’éditions limitées avec une esthétique soignée. Cette logique s’accompagne d’une forme de spéculation. En effet, certaines éditions rares prennent de la valeur. Sur le marché secondaire, le vinyle constitue alors un actif dont la valeur repose autant sur sa rareté que sur sa charge symbolique. Cette valorisation de l’objet physique est d’autant plus forte à une époque où la musique générée par intelligence artificielle commence à saturer les plateformes de streaming. Face à cette prolifération de morceaux virtuels et désincarnés, le vinyle s’impose comme une preuve d’authenticité.

Enfin, le retour du vinyle et de la cassette s’inscrit dans une critique de notre modèle technologique soumis à une forme d’obsolescence programmée. Les appareils analogiques se caractérisent par leur longévité et leur réparabilité. Bien entretenue, une platine des années 1970 peut encore fonctionner et susciter des convoitises. Un véritable écosystème se développe d’ailleurs autour de l’entretien et de la restauration des platines.

Cette dynamique contribue à réhabiliter une culture de l’objet durable. Si certains y voient également une sensibilité accrue aux enjeux environnementaux, cette dimension ne saurait à elle seule expliquer le succès du vinyle et de la cassette. Davantage qu’une démarche purement verte, la collection de disques s’apparente parfois à un fétichisme matériel ou à une stratégie d’affichage social, à l’image d’une belle bibliothèque de salon servant de vitrine culturelle.

Cette quête de distinction et d’authenticité matérielle peut alors parfaitement coexister avec des modes de vie très carbonés. Les acteurs du marché ne s’y sont pas trompés. L’industrie a su intégrer les codes de cet affichage esthétique : le retour du vinyle et de la cassette s’accompagne ainsi de la croissance d’un marché dédié aux équipements neufs. Les nouvelles platines vinyles et lecteurs de cassettes combinent souvent esthétique rétro et technologies contemporaines. Typiquement, des fabricants, comme We Are Rewind ou FiiO, commercialisent de nouveaux walkmans constituant une alternative au marché en effervescence de la seconde main où un Sony TPS-L2 peut s’afficher à plus de 1 000 euros !

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Du succès du vinyle au retour affirmé de la cassette : au-delà de l’effet nostalgie – https://theconversation.com/du-succes-du-vinyle-au-retour-affirme-de-la-cassette-au-dela-de-leffet-nostalgie-281445

Isolement et contention dans les établissements psychiatriques français : état des lieux de ces pratiques controversées

Source: The Conversation – in French – By Coralie Gandré, Maîtresse de recherche, Irdes – Institut de recherche et de documentation en économie de la santé

Dans les services de psychiatrie, certaines mesures restreignant la liberté des patients, telles que les soins sans consentement, la mise à l’isolement ou la contention à l’aide de sangles, sont autorisées dans un cadre légal strict. Les recherches révèlent toutefois d’importantes différences entre établissements dans le recours à ces pratiques. Quelle est la situation en France, alors que le ministère de la santé ambitionne d’en finir avec la contention d’ici à 2030 ?


Comme en 2025, la « Grande cause nationale » 2026 est consacrée à la santé mentale. Dans ce contexte, Stéphanie Rist, ministre de la santé, des familles, de l’autonomie et des personnes handicapées, a annoncé le 2 juin 2026 la suppression, à l’horizon 2030, de la contention dans les services de psychiatrie.

La psychiatrie se distingue en effet des autres spécialités médicales par la possibilité de recourir à des soins sans le consentement des personnes, ainsi que par d’autres pratiques restreignant la liberté de mouvement, telles que l’isolement en chambre dédiée et la contention mécanique à l’aide de sangles.

Entre impératifs de sécurité, respect des libertés individuelles, et absence de bénéfices thérapeutiques démontrés, ces pratiques soulèvent des débats récurrents, y compris chez les soignants.

Progressivement encadrés depuis 2016, l’isolement et la contention ne peuvent être mis en œuvre qu’en dernier recours, et pour une durée limitée, chez des adultes hospitalisés sans leur consentement, après échec des techniques de désescalade de la crise et lorsqu’un risque existe pour la personne ou pour autrui. Depuis 2021, leur prolongation doit être signalée au juge des libertés et de la détention, dont le contrôle a été renforcé en 2022.

Pourtant, des alertes récentes signalent des recours fréquents à ces pratiques dans certains établissements, et parfois en dehors du cadre légal, y compris chez des personnes mineures. Avec des conséquences susceptibles d’être dramatiques, pouvant aller jusqu’au décès des patients.

Un recueil systématique des mesures d’isolement et de contention, mises en œuvre dans le champ autorisé applicable aux adultes hospitalisés sans leur consentement, a été rendu obligatoire depuis 2018.

Chercheurs sur les services de psychiatrie et de santé mentale, nous avons analysé ces données. Croisées avec des observations de terrain, elles révèlent de fortes disparités entre les établissements français dans le recours à ces pratiques restrictives de liberté et permettent de mieux en cerner les déterminants.

Voici ce qu’il faut en retenir.

Un recours aux pratiques restrictives de liberté loin d’être marginal

Les travaux menés à l’Institut de recherche et documentation en économie de la santé (Irdes) montrent qu’environ 30 % des adultes hospitalisés en psychiatrie, soit 76 000 personnes, l’ont été au moins une fois sans leur consentement en 2022 en France. Près d’un tiers, environ 28 000 personnes, ont fait en plus l’objet d’au moins une mesure d’isolement, et plus d’un quart de ces dernières, environ 8 000 personnes, ont également été soumises à une contention mécanique.

Rapportés à la population générale, ces chiffres correspondent à environ 52 personnes mises à l’isolement et 15 personnes contentionnées pour 100 000 habitants majeurs chaque année. La France se situe ainsi au-dessus de la médiane des rares pays occidentaux disposant de données comparables sur ces pratiques (Angleterre, Allemagne, Australie, Irlande, Japon, Nouvelle-Zélande, Pays-Bas, Pays de Galles et États-Unis).

Ces estimations restent toutefois sous-évaluées, car les pratiques mises en œuvre hors du cadre légal en vigueur, notamment en soins libres ou en psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, échappent largement aux statistiques nationales. Paradoxalement, elles ne font l’objet d’aucun suivi ni contrôle systématique, puisqu’elles ne sont pas prévues par ce cadre légal.

Une étude exploratoire menée dans les unités de pédopsychiatrie des Hauts-de-France a ainsi montré que, parmi les patients mineurs hospitalisés entre 2020 et 2024, environ 9 % avaient été placés au moins une fois à l’isolement et près de 5 % avaient eu une contention mécanique. Ces chiffres doivent néanmoins être interprétés avec prudence, car ils reposent sur les données effectivement transmises par les établissements, sans contrainte légale et sans garantie d’exhaustivité, ce qui laisse penser qu’ils sont en réalité encore plus élevés.

De même, les contentions réalisées dans les services d’urgence lors de l’arrivée de patients présentant des troubles psychiques aigus ne font pas l’objet d’un recueil spécifique, alors même que des études locales descriptives montrent que ces situations existent. Par ailleurs, ces pratiques ont également cours dans des champs autres que la psychiatrie, notamment dans le secteur médico-social, où elles ne font l’objet d’aucun encadrement ni collecte de données.

Des différences importantes entre établissements

Les travaux de l’Irdes montrent que le recours à l’isolement et à la contention varie fortement d’un établissement à l’autre, comme cela avait déjà été observé pour les soins sans consentement selon les territoires. La contention illustre particulièrement ces écarts : une vingtaine d’établissements (sur plus de 200) n’y recourent jamais, tandis que d’autres l’utilisent de manière quasi systématique chez les patients placés à l’isolement.

Pour expliquer ces différences, un argument revient fréquemment : certains établissements prendraient en charge des personnes présentant des situations cliniques plus sévères ou plus complexes. Les travaux de l’Irdes montrent que le recours à l’isolement ou à la contention est plus élevé pour certaines catégories de patients, notamment ceux souffrant de troubles bipolaires ou de troubles de la personnalité, ainsi que chez les personnes admises en urgence. Les hospitalisations de personnes détenues ou déclarées pénalement irresponsables sont également associées à un recours plus fréquent à l’isolement, pour des raisons davantage sécuritaires que strictement cliniques.

Ces facteurs ne suffisent toutefois pas à expliquer l’ampleur des écarts observés. Une part importante des différences est liée aux caractéristiques propres des établissements. Les analyses nationales montrent ainsi que, pour des séjours ayant une complexité comparable, l’isolement est plus fréquent dans les établissements spécialisés en psychiatrie que dans les hôpitaux universitaires ou les établissements pluridisciplinaires. Le recours à la contention est également plus élevé lorsque les effectifs infirmiers rapportés au nombre de patients sont plus réduits.

Des établissements qui se passent de ces pratiques

Les établissements qui recourent peu, voire pas du tout, à ces pratiques constituent des terrains d’étude particulièrement précieux. Ils permettent d’identifier des leviers susceptibles de réduire le recours aux mesures restrictives de liberté en psychiatrie.

Une recherche ethnographique qualitative complémentaire, menée auprès de quatre établissements historiquement caractérisés par un faible recours à l’isolement et à la contention, met en évidence plusieurs facteurs déterminants. Elle souligne notamment l’importance d’une organisation des espaces favorisant la circulation des patients pour permettre la désescalade des situations de crise.

L’étude met également en avant le rôle d’un engagement institutionnel fort, porté conjointement par les équipes médicales et les directions d’établissement, autour d’une volonté partagée de limiter le recours à l’isolement et à la contention au nom du respect des droits des patients.

Sur le plan organisationnel, ces dynamiques reposent sur des équipes interprofessionnelles stables et soudées, sur la mise en place d’activités régulières et diversifiées pour les patients, ainsi que sur une attention particulière portée aux conditions de travail des soignants. Ces éléments favorisent la disponibilité des équipes et une relation de soin plus apaisée, un contexte davantage susceptible de prévenir l’escalade des tensions et le recours aux mesures restrictives de liberté.

Comment réduire le recours aux mesures restrictives de liberté ?

Les travaux de recherche ouvrent plusieurs pistes pour réduire durablement le recours à l’isolement et à la contention en psychiatrie française, alors que des associations de professionnels et de proches de personnes vivant avec un trouble psychique plaident pour leur abolition, désormais également soutenue par le ministère de la santé.

Une priorité consiste à mieux repérer et accompagner les patients les plus exposés à ces mesures, afin de prévenir autant que possible le recours à ces pratiques.

Autre levier : garantir la présence de professionnels en nombre suffisant, au sein d’équipes stables. Ce point est essentiel pour éviter d’atteindre un seuil critique où le temps consacré à la relation de soin devient insuffisant. L’amélioration des conditions de travail peut ainsi contribuer à la qualité des prises en charge, tout en renforçant l’attractivité d’une spécialité confrontée à des difficultés de recrutement et de fidélisation.

Les effets du renforcement progressif du cadre juridique de l’isolement et de la contention restent quant à eux encore mal connus. Ils devront faire l’objet d’études complémentaires. En revanche, le développement d’un suivi systématique de ces pratiques constitue d’ores et déjà un levier mobilisable pour améliorer la situation. Le recueil obligatoire des mesures d’isolement et de contention constitue, à cet égard, une avancée importante.

Ce suivi pourrait toutefois être élargi à des pratiques qui échappent largement aux dispositifs d’observation actuels lorsqu’elles sont mises en œuvre hors du cadre légal existant : en soins libres, chez les mineurs, ou dans d’autres lieux de prise en charge, tels que les services d’urgence, les établissements médico-sociaux ou les structures accueillant des personnes âgées.

Enfin, la réduction du recours à ces pratiques suppose de renforcer les espaces de réflexion collective entre professionnels, et de s’appuyer sur l’expérience des établissements qui parviennent à les limiter. Des programmes expérimentaux visant à promouvoir des modèles de soins moins restrictifs sont en cours d’évaluation en France. Ils pourraient contribuer, dans les prochaines années, à faire évoluer les pratiques en soutenant les équipes soignantes dans la mise en œuvre des ambitions politiques nouvellement affichées.

The Conversation

Coralie Gandré a reçu des financements de diverses institutions publiques pour les projets de recherche qu’elle mène mais aucune n’a de lien d’intérêt avec le sujet traité dans cet article.

Esther Touitou-Burckard a reçu des financements du Congrès français de psychiatrie via la bourse CFP2023 pour un stage de recherche de Master 2. Ce soutien financier n’a joué aucun rôle dans la conception et la mise en place de l’étude, dans la collecte, l’analyse et l’interprétation des données, ni dans la rédaction du manuscrit.

Sébastien Saetta a reçu des financements de diverses institutions publiques pour les projets de recherche qu’il mène mais aucune n’a de lien d’intérêt avec le sujet traité dans cet article.

Magali Coldefy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Isolement et contention dans les établissements psychiatriques français : état des lieux de ces pratiques controversées – https://theconversation.com/isolement-et-contention-dans-les-etablissements-psychiatriques-francais-etat-des-lieux-de-ces-pratiques-controversees-284602

Bien avant les hologrammes, Benjamin Franklin avait déjà inventé des moyens de protéger les billets

Source: The Conversation – in French – By Khachatur Manukyan, Associate Research Professor of Physics & Astronomy, University of Notre Dame

Bien avant d’apparaître sur le billet de 100 dollars, Benjamin Franklin cherchait déjà à résoudre une question centrale de toute monnaie : comment convaincre les citoyens qu’un simple morceau de papier a de la valeur ? Kristina Davis, CC BY

Benjamin Franklin n’a pas seulement contribué à fonder les États-Unis : il a aussi imaginé des techniques de sécurité étonnamment sophistiquées pour protéger les premiers billets américains. Des analyses scientifiques récentes révèlent à quel point ses innovations étaient en avance sur leur temps.


Benjamin Franklin avait compris quelque chose de fondamental à propos de la monnaie, qui continue de façonner les économies modernes : elle ne fonctionne que lorsque les gens croient en son authenticité.

Au début du XVIIIᵉ siècle, les colonies britanniques d’Amérique souffraient d’une pénurie chronique de pièces d’or et d’argent, ce qui obligeait les autorités locales à recourir à des billets de papier pour les échanges commerciaux et les transactions du quotidien. Mais cette monnaie papier créait un nouveau problème de taille : contrairement aux pièces métalliques, elle pouvait être facilement copiée, modifiée et contrefaite.

Bien avant ses expériences sur l’électricité ou son rôle dans la fondation des États-Unis il y a désormais 250 ans, Benjamin Franklin travaillait déjà depuis des années avec le papier, l’encre et l’imprimerie. Cette expérience lui a permis d’acquérir une compréhension très concrète des matériaux et des procédés de fabrication.

Près de trois siècles plus tard, les analyses scientifiques modernes révèlent à quel point certaines de ses stratégies de lutte contre la contrefaçon étaient sophistiquées. Mes collègues et moi-même, spécialistes des sciences des matériaux, avons récemment analysé des centaines de billets coloniaux américains conservés jusqu’à aujourd’hui, parmi lesquels figuraient des billets imprimés par Franklin.

À l’aide de techniques d’imagerie modernes et de méthodes scientifiques avancées, nous avons étudié les fibres, les pigments et les structures microscopiques dissimulées dans le papier. Nos résultats suggèrent que Franklin abordait la monnaie avant tout comme un problème concret de science des matériaux.

Imprimer une monnaie digne de confiance

Bien que la monnaie papier soit apparue en Chine il y a plus de mille ans, elle ne fit son apparition en Europe qu’au XVIIᵉ siècle. Au début du XVIIIᵉ siècle, les colonies américaines ne disposaient pas de suffisamment de pièces d’or et d’argent pour soutenir une économie en pleine croissance. Afin de maintenir les échanges commerciaux, de nombreuses colonies commencèrent donc à émettre leur propre monnaie papier. Mais cette innovation suscitait aussi des inquiétudes : ces billets coloniaux étaient relativement faciles à contrefaire.

Un billet de trois pence portant la mention « Printed by B. Franklin and D. Hall » (« Imprimé par B. Franklin et D. Hall »).
Billet de trois pence émis par la province de Pennsylvanie et imprimé par Benjamin Franklin et David Hall en 1764.
Godot13/Wikimedia Commons

Les faux billets circulaient largement. Les imprimeurs allaient jusqu’à faire figurer sur les billets des variantes de la formule « La contrefaçon est passible de mort » et détaillaient dans leurs journaux les sévères châtiments encourus par les faussaires.

Benjamin Franklin s’engage dans l’impression de monnaie au début des années 1730, peu après s’être établi comme imprimeur à Philadelphie. Au cours de sa carrière, il imprime pour plusieurs millions de livres de monnaie papier destinées à la Pennsylvanie et à plusieurs autres colonies. En 1749, il s’associe à l’imprimeur David Hall. Après le retrait de Franklin du métier au milieu des années 1760, Hall poursuit cette activité avec William Sellers.

Franklin a également mis en place un réseau d’imprimeurs dans d’autres colonies, leur fournissant presses, papier et encre. Ce réseau produisait des billets pour les colonies du Delaware, du New Jersey, de New York, du Maryland et de Caroline du Sud. L’impression de monnaie exigeait une précision bien supérieure à celle requise pour les journaux ou les brochures. Franklin avait compris que les caractéristiques physiques d’un billet, tout comme les matériaux utilisés pour sa fabrication, pouvaient fortement influencer la confiance que le public lui accordait.

Un imprimeur qui expérimentait les matériaux

Franklin abordait l’imprimerie comme un artisan, multipliant les expérimentations sur les techniques d’impression et les matériaux. Les papetiers des colonies fabriquaient leurs feuilles de papier à partir de vieux chiffons de lin et de coton réduits en pâte dans l’eau. Les fibres en suspension étaient recueillies sur des tamis, puis la pâte humide était compressée à la main.

Observé au microscope, ce papier ancien ressemble à un réseau dense de fibres enchevêtrées. Franklin chercha à rendre ses billets plus difficiles à copier en incorporant divers additifs directement dans le papier. Certains billets contenaient ainsi des fibres ou des fils teints à l’indigo mélangés à la pâte.

Ces innovations obligeaient les faussaires à reproduire non seulement l’image imprimée, mais aussi la composition même du papier. Franklin expérimenta également des techniques inspirées du monde végétal, notamment en reproduisant les motifs complexes des feuilles. Ainsi, en pressant celles-ci dans un matériau souple, il parvenait à capturer avec une grande précision la complexité de leurs nervures. Il imprima ensuite ces motifs sur les billets coloniaux, créant ainsi des dessins particulièrement difficiles à imiter, puisque deux feuilles ne présentent jamais exactement la même structure.

Franklin avait rédigé un célèbre pamphlet en faveur de la monnaie papier, même s’il n’y détaillait pas les techniques qu’il employait. Parallèlement à son livre de comptes principal, il tenait un registre distinct — aujourd’hui disparu — consacré à ses transactions avec le papetier Anthony Newhouse en 1742 et 1743. Au milieu et à la fin des années 1740, il lui acheta ce qu’il appelait du « papier pour monnaie » (money paper).

Des historiens ont avancé l’hypothèse que Franklin développait avec Newhouse ce nouveau papier destiné aux billets et qu’il avait volontairement séparé ces comptes afin de préserver la confidentialité de ses dispositifs de sécurité.

Ce que révèlent les analyses modernes

Lorsque mes collègues et moi avons commencé à étudier près de 600 billets coloniaux, notre objectif était de comprendre précisément les matériaux qui les composaient. Nous avons utilisé des techniques d’imagerie capables d’examiner des structures des milliers de fois plus fines qu’un cheveu humain. Ces méthodes nous ont permis d’identifier la composition chimique des encres, des colorants présents dans les fibres et des particules minérales incorporées au papier.

Certaines découvertes nous ont surpris. L’encre noire utilisée par Franklin différait de nombreuses encres d’imprimerie courantes à l’époque, qui reposaient souvent sur des pigments noirs à base de suie obtenue par combustion d’huiles végétales ou par carbonisation d’os animaux.

À la place, nous avons découvert dans de nombreux billets imprimés par Franklin des structures carbonées en couches semblables au graphite, la forme naturelle du carbone utilisée aujourd’hui dans les mines de crayon. Contrairement aux pigments à base de suie, le graphite est constitué de couches superposées d’atomes de carbone, ce qui lui confère des propriétés physiques et optiques particulières. Ces résultats suggèrent que Franklin a expérimenté la composition de ses encres de manière beaucoup plus poussée que ce que les historiens supposaient jusqu’à présent.

Nous avons également identifié des particules de mica incorporées au papier. Ces particules réfléchissent la lumière et produisent un léger effet scintillant. Qu’elles aient été ajoutées intentionnellement ou introduites au cours de la fabrication du papier, elles constituaient une caractéristique visuelle supplémentaire que les faussaires auraient eu du mal à reproduire de façon constante.

Observées au microscope de haute précision, les fibres révélaient des différences dans les techniques de fabrication, la qualité du papier et la préparation des matériaux. Ce qui semblait être un simple billet colonial se transformait alors en un objet complexe, minutieusement conçu.

Aujourd’hui, de nombreux billets de banque intègrent des particules spécifiques, des fils de sécurité et des dispositifs optiques multicouches destinés à décourager la contrefaçon. Les matériaux utilisés par Franklin étaient bien plus rudimentaires que les technologies actuelles, mais ils reposaient sur des principes comparables : rendre la reproduction fidèle du billet aussi difficile que possible.

La science des matériaux au service de la confiance

Franklin ne s’est jamais présenté comme un spécialiste des sciences des matériaux. Pourtant, son travail sur la monnaie coloniale reflétait déjà plusieurs des principes qui guident aujourd’hui l’impression sécurisée. Il avait compris que les propriétés physiques d’un objet pouvaient contribuer à inspirer la confiance. La texture d’un billet, ses fibres, ses pigments et ses détails imprimés participaient tous à en garantir l’authenticité aux yeux du public.

Cette intuition s’est révélée essentielle bien au-delà de l’atelier d’imprimerie. La monnaie papier offrait un moyen pratique de soutenir le commerce, de financer des projets publics et d’accompagner la croissance économique malgré la pénurie de pièces métalliques. Mais elle ne pouvait remplir ce rôle que si les citoyens lui faisaient confiance. En rendant les billets plus difficiles à contrefaire et plus faciles à reconnaître comme authentiques, Franklin a contribué à renforcer la confiance dans un système financier qui soutenait une économie coloniale en pleine expansion.

Les analyses modernes révèlent aujourd’hui des détails que les générations précédentes ne pouvaient pas observer : la monnaie papier de Franklin était bien plus qu’un simple instrument financier. Elle incarnait une véritable tentative d’intégrer la confiance directement dans les matériaux du quotidien, une idée qui continue d’inspirer la conception des monnaies modernes. Il est logique que le portrait de Franklin figure aujourd’hui sur le billet américain de 100 dollars. Bien avant de devenir l’un des visages emblématiques de la monnaie américaine, il avait déjà contribué à élaborer certains des principes qui ont permis à la monnaie papier de gagner la confiance du public.

The Conversation

Khachatur Manukyan ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Bien avant les hologrammes, Benjamin Franklin avait déjà inventé des moyens de protéger les billets – https://theconversation.com/bien-avant-les-hologrammes-benjamin-franklin-avait-deja-invente-des-moyens-de-proteger-les-billets-284718

Faut-il craindre un « super El Niño » en 2026 ? Les signaux s’accumulent, mais les incertitudes demeurent

Source: The Conversation – in French – By Pedro DiNezio, Associate Research Professor in Climate Modeling, University of Colorado Boulder

Le Pacifique tropical se réchauffe rapidement, alimentant les spéculations sur un épisode El Niño d’une intensité exceptionnelle. Pourtant, plusieurs mécanismes atmosphériques essentiels à son développement ne sont pas encore en place.


L’hypothèse d’un « super El Niño » en 2026 gagne du terrain, alimentant les inquiétudes quant aux conséquences de ce phénomène climatique, susceptible d’entraîner des précipitations extrêmes, des vagues de chaleur, des sécheresses et des inondations dévastatrices à travers le monde.

Les signaux semblent en effet converger : le Pacifique tropical se réchauffe le long de l’équateur, et les modèles climatiques indiquent des conditions potentiellement extrêmes d’ici à la fin de l’année.

Toutefois, prévoir un épisode El Niño ne revient pas à prédire le temps qu’il fera la semaine prochaine. Les prévisions concernant El Niño ne sont généralement pas fiables avant la fin du printemps, non pas parce que les scientifiques comprennent mal ce phénomène, mais parce qu’ils en connaissent précisément les limites.

Une carte mondiale montrant une bande de températures océaniques élevées dans le Pacifique équatorial, au large de l’Amérique du Sud.
Les données de température de surface de la mer du 12 mai 2026 montrent un réchauffement le long de l’équateur, à l’ouest de l’Amérique du Sud, un signe souvent associé au développement de conditions El Niño.
NOAA Coral Reef Watch

En tant que spécialiste des interactions entre océan et atmosphère qui étudie El Niño, je passe beaucoup de temps à réfléchir à ce que les scientifiques peuvent prévoir avec confiance – et à ce qui demeure incertain. Voici ce que nous savons de l’épisode actuel, ce que nous ignorons encore, et pourquoi de nombreuses régions devraient commencer à se préparer dès maintenant, même si un El Niño fort, voire « super », ne se matérialise jamais pleinement.

Pourquoi El Niño est-il difficile à prévoir au printemps ?

Le point de départ de toute prévision d’El Niño réside dans la chaleur stockée sous la surface de l’océan Pacifique équatorial oriental. Les modèles informatiques utilisent ces données pour simuler l’évolution des températures océaniques au cours des mois suivants et leurs effets sur les régimes météorologiques à travers le monde.

À l’heure actuelle, un réservoir exceptionnellement important d’eau chaude se trouve sous la surface dans cette région. En théorie, cette chaleur océanique constitue un signal fiable du développement d’un épisode El Niño. En pratique, la suite dépend largement du comportement de l’atmosphère.

Ce réservoir d’eau chaude s’est formé à la suite d’un épisode de vents inhabituels survenu au début de l’année 2026. Normalement, les alizés du Pacifique soufflent d’est en ouest le long de l’équateur, poussant les eaux chaudes vers l’Asie et laissant remonter des eaux plus fraîches au large de l’Amérique du Sud. Mais en avril, une paire de cyclones de part et d’autre de l’équateur a inversé temporairement la direction des vents.

Cette inversion de courte durée a déclenché une onde de Kelvin de subsidence (downwelling Kelvin wave) : une impulsion d’énergie circulant sous la surface de l’océan vers l’est, le long de l’équateur. Cette impulsion sous-marine a désormais atteint le Pacifique oriental, contribuant à un fort réchauffement des eaux au large de l’Amérique du Sud. En surface, la situation peut ressembler aux premières étapes d’un puissant épisode El Niño.

Mais il y a un piège. Pour qu’un épisode El Niño se développe pleinement, l’océan et l’atmosphère doivent entrer dans une boucle de rétroaction : des eaux de surface plus chaudes affaiblissent les alizés, ce qui déclenche de nouvelles ondes de Kelvin de subsidence qui poussent davantage d’eau chaude vers l’est et renforcent encore le réchauffement. Toutefois ce mécanisme ne se met pas en place automatiquement. Il nécessite des épisodes répétés de vents soufflant vers l’est pour entretenir le processus.

Tant que cette boucle de rétroaction ne s’est pas installée, le système océan-atmosphère demeure dans une phase imprévisible. Il peut basculer vers un super El Niño. Ou non.

Le printemps est précisément la période où les prévisions sont les plus incertaines. Des signaux précoces très prometteurs peuvent rapidement s’estomper si les vents ne suivent pas.

Un graphique en courbes montrant l’indice océanique Niño, qui mesure les écarts de température de surface de la mer par rapport à la moyenne.
Un épisode El Niño est déclaré lorsque les températures de surface du Pacifique tropical restent environ 0,5 °C au-dessus de la normale pendant au moins trois mois. On parle d’El Niño fort lorsque l’anomalie dépasse 1,5 °C. Le graphique présente l’indice Niño océanique relatif (Relative Oceanic Niño Index, RONI), calculé à partir d’une moyenne glissante sur trois mois et tenant compte de la tendance générale au réchauffement climatique. Certaines prévisions continuent toutefois d’utiliser l’indice Niño océanique classique (Oceanic Niño Index, ONI), fondé sur les températures absolues. Dans un climat qui se réchauffe, cette méthode peut conduire à surestimer l’intensité d’un épisode El Niño.
NOAA

Une autre difficulté vient compliquer les prévisions : lorsque les modèles détectent un fort réchauffement sous la surface de l’océan, ils peuvent simuler une boucle de rétroaction plus puissante que celle qui se met réellement en place.

Résultat : les modèles peuvent sembler excessivement confiants, voire alarmistes, alors même que le système n’est pas encore véritablement engagé dans la dynamique El Niño. À la mi-mai 2026, les régimes de vents nécessaires pour amplifier le réchauffement ne s’étaient toujours pas clairement installés.

Ce scénario s’est déjà produit par le passé. En 2014 comme en 2017, les modèles prévoyaient dès le milieu de l’année le développement de conditions El Niño marquées. Dans les deux cas, les configurations de vents attendues ne se sont jamais pleinement matérialisées, et El Niño est resté faible ou est revenu à un état neutre. Les signaux initiaux étaient bien réels, mais la dynamique attendue ne s’est finalement pas enclenchée.

Que suggèrent alors les prévisions ?

À la mi-mai, les prévisions pour 2026-2027 couvrent encore un large éventail de scénarios, allant d’un El Niño faible à un El Niño fort.

L’évolution du phénomène dépendra en grande partie du comportement des vents dans les semaines à venir. Si les alizés s’affaiblissent de nouveau au bon moment, le système pourrait basculer dans une phase de réchauffement autoentretenue, un mécanisme qui devient ensuite difficile à enrayer.

À la mi-mai, les prévisions météorologiques à longue échéance ne laissaient pas entrevoir de forts épisodes de vents soufflant vers l’est susceptibles de renforcer El Niño. Au contraire, la seconde moitié du mois devait plutôt être marquée par un épisode de vents soufflant dans la direction opposée. Un mois entier sans activité notable de vents d’est constituerait un frein significatif au réchauffement de l’océan.

Autrement dit, le Pacifique a créé des conditions favorables au développement d’El Niño, et les prévisions publiées par la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA) en mai reflètent une probabilité accrue de voir un épisode El Niño apparaître puis potentiellement se renforcer au cours de l’année. D’ici à la mise à jour de la NOAA prévue à la mi-juin, la situation devrait être beaucoup plus claire.

L’intensité d’El Niño a des conséquences à l’échelle mondiale

La différence entre un El Niño faible et un épisode extrême est loin d’être anodine. Elle peut remodeler les régimes climatiques à l’échelle de la planète et, avec eux, les risques auxquels sont confrontées les populations.

Si El Niño s’intensifie jusqu’à devenir un épisode fort, voire un « super El Niño », il peut provoquer des sécheresses en Amazonie, favoriser les incendies en Indonésie, entraîner des inondations au Pérou et accentuer les précipitations dans certaines régions de Californie ainsi que dans le sud de l’Amérique du Sud. Ces effets pourraient se manifester dès l’hiver de l’hémisphère Nord, période où El Niño atteint généralement son intensité maximale.

Une carte du monde montrant des conditions plus fraîches et plus humides sur une grande partie du sud des États-Unis, tandis que le nord-ouest du continent, le Canada et l’Alaska connaissent des conditions plus chaudes que la normale.
Les effets typiques d’El Niño sur la météo et le climat à travers le monde. Ces impacts varient toutefois en fonction de nombreux facteurs : aucune année El Niño ne ressemble donc exactement à une autre.
NOAA

Dans certaines régions, les enjeux sont immédiats.

En Inde, les pluies de mousson, essentielles à l’agriculture et à l’approvisionnement en eau de centaines de millions de personnes, ont historiquement tendance à s’affaiblir lors des épisodes El Niño les plus marqués. Même des variations modérées de l’intensité de la mousson peuvent provoquer des pénuries alimentaires et hydriques, tout en affectant l’économie.

Parallèlement, lorsqu’El Niño est puissant, l’activité des ouragans dans l’Atlantique est généralement réduite — l’un des rares effets bénéfiques du phénomène — tandis que le Pacifique oriental connaît souvent une activité cyclonique plus intense.

El Niño peut même faire grimper temporairement les températures mondiales, car les modifications de la couverture nuageuse et de la quantité de chaleur libérée par l’océan influencent l’équilibre énergétique de la planète.

À l’inverse, un épisode El Niño faible produit des effets beaucoup plus limités. C’est pourquoi il est si important de pouvoir anticiper son intensité.

Comment utiliser des prévisions incertaines pour prendre des décisions

Parce que les prévisions d’El Niño reposent sur des probabilités, la préparation aux saisons à venir doit relever d’une logique de gestion des risques, et non d’une attente de certitudes absolues.

Les effets d’El Niño ne se manifestent pas partout au même moment. Certains apparaissent rapidement. Son influence sur la mousson indienne et sur l’activité des ouragans dans l’Atlantique se fait généralement sentir durant l’été et au début de l’automne.

D’autres conséquences surviennent plus tard, lorsque le phénomène atteint son pic d’intensité en fin d’année. Entre novembre et janvier, certaines régions d’Amérique du Sud peuvent ainsi connaître des épisodes de pluies extrêmes. En Asie du Sud-Est, les vagues de chaleur les plus intenses apparaissent souvent encore plus tard, au mois d’avril de l’année suivante.

Dans des régions comme l’Inde, les décisions concernant la gestion des risques liés à El Niño ne peuvent pas attendre que les prévisions gagnent en certitude. Les collectivités doivent dès à présent préparer leurs infrastructures hydrauliques au cas où le phénomène entraînerait une mousson déficitaire.

Même lorsque les prévisions laissent entrevoir des risques réduits — par exemple une saison des ouragans plus calme dans l’Atlantique — il serait imprudent de se croire à l’abri. Des ouragans destructeurs peuvent frapper même lors d’années relativement peu actives.

The Conversation

Pedro DiNezio reçoit des financements de la National Science Foundation (NSF) et de la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA). Il est affilié à l’ATLAS Institute de l’Université du Colorado.

ref. Faut-il craindre un « super El Niño » en 2026 ? Les signaux s’accumulent, mais les incertitudes demeurent – https://theconversation.com/faut-il-craindre-un-super-el-nino-en-2026-les-signaux-saccumulent-mais-les-incertitudes-demeurent-283207

La poussière d’étoiles piégée dans la glace antarctique révèle des dizaines de milliers d’années de l’histoire du Système solaire

Source: The Conversation – in French – By Dominik Koll, Honorary Lecturer, Nuclear Physics, Australian National University

L’Antarctique offre un terrain d’observation précieux où la neige s’accumule lentement et reste en grande partie préservée des perturbations. Derek Oyen/Unsplash, CC BY

Des atomes de fer 60, produits lors d’explosions stellaires, permettent de remonter le fil de l’histoire de notre environnement galactique. Leur présence dans la glace antarctique révèle une variation inattendue de la poussière interstellaire atteignant la Terre.


Quand vous pensez à l’espace, vous imaginez sans doute des étoiles, des planètes et des satellites. Pourtant, une grande partie de l’espace est remplie de nuages de gaz, de plasma et de poussières d’étoiles, appelés nuages interstellaires.

Rien que dans les régions proches de notre galaxie, on recense environ 15 nuages interstellaires distincts. Le Système solaire traverse actuellement l’un d’entre eux, baptisé de façon évocatrice le Nuage interstellaire local. On pense que l’origine et l’histoire de ces nuages sont étroitement liées à la naissance et à la mort des étoiles. Mais leurs traces sont également visibles ici même sur Terre, dans un endroit où l’on ne s’attendrait pas forcément à les trouver : la glace de l’Antarctique.

Mes collègues et moi étudions depuis plusieurs années la poussière d’étoiles piégée dans d’anciennes couches de neige et de glace antarctiques afin de retracer l’histoire de notre voisinage cosmique, y compris celle du Système solaire lui-même.

Dans une nouvelle étude publiée dans Physical Review Letters (https://doi.org/10.1103/nxjq-jwgp), nous avons mis en évidence un indice subtil qui révèle le déplacement de notre Système solaire à travers son environnement interstellaire local au cours des 80 000 dernières années.

Regarder le ciel en regardant vers le bas

L’astronomie consiste généralement à lever les yeux au ciel. Les télescopes collectent la lumière provenant d’étoiles et de galaxies lointaines, ce qui nous permet d’observer des événements sur d’immenses distances dans l’espace et le temps. À partir de ces observations, nous déduisons comment les étoiles naissent et meurent, comment les éléments chimiques se forment et comment l’Univers évolue.

Notre approche (https://theconversation.com/dust-from-exploding-stars-is-raining-down-on-earth-i-hunt-it-to-learn-how-the-elements-were-made-162242) renverse cette logique.

Au lieu d’étudier la lumière qui nous parvient, nous examinons les débris d’étoiles ayant explosé, directement ici sur Terre. Véritables fournaises cosmiques, les étoiles fabriquent dans leur cœur de nombreux éléments chimiques, du carbone et de l’oxygène jusqu’au calcium et au fer. Elles produisent également des isotopes rares (des variantes d’un même élément chimique), comme le fer 60.

Lorsque des étoiles massives explosent en supernovæ à la fin de leur existence, ces éléments sont projetés dans l’espace et deviennent de la poussière interstellaire.

De minuscules grains de cette poussière dérivent ensuite à travers la galaxie et finissent parfois par atteindre la surface de la Terre. Du fer 60 radioactif, véritable signature des explosions stellaires, est piégé à l’intérieur de ces grains. En recherchant ces atomes dans les archives géologiques terrestres (https://doi.org/10.1140/epja/s10050-025-01554-0), nous pouvons étudier des événements astrophysiques tels que les supernovæ, longtemps après que leur lumière s’est éteinte.

C’est ce qui rend l’Antarctique si précieux. Sa neige s’accumule lentement et reste en grande partie préservée des perturbations, formant une sorte d’enregistrement stratifié qui remonte sur des dizaines de milliers d’années. Chaque couche conserve une photographie du matériau présent dans notre voisinage cosmique à l’époque où elle s’est formée.

À la recherche de poussière d’étoiles dans la glace antarctique

Alors que nous étudions 500 kg de neige récente en Antarctique, nous avons découvert de manière inattendue cet isotope radioactif rare. D’où provenait-il ? Aucune supernova proche de la Terre ne s’était produite récemment.

Mais notre voisinage cosmique est rempli de 15 nuages interstellaires, et le Système solaire en traverse actuellement au moins un. La poussière d’étoiles serait-elle présente dans ces nuages avant d’être captée par la Terre ? Si c’est le cas, alors la quantité de poussière d’étoiles recueillie par notre planète devrait être liée à leur structure : plus ces nuages sont denses, plus ils contiennent de fer 60. C’était notre hypothèse en 2019 (https://doi.org/10.1103/PhysRevLett.123.072701).

Très vite, d’autres explications ont été avancées. Il y a plusieurs millions d’années, la Terre a reçu d’importantes pluies de fer 60 provenant de supernovæ massives (https://doi.org/10.1038/nature17196). Le fer 60 retrouvé dans la neige antarctique serait-il le dernier vestige, ou l’écho affaibli, de ce signal ancien ? Une pluie devenue simple bruine ?

Pour le vérifier, nous avons analysé une section de 300 kg de glace antarctique datant de 40 000 à 80 000 ans. Le processus est extrêmement minutieux. La glace doit être fondue puis traitée chimiquement afin d’isoler d’infimes quantités de fer, y compris le fer 60 contenu dans la poussière d’étoiles.

Nous avons ensuite utilisé la spectrométrie de masse par accélérateur, une technique extrêmement sensible permettant de compter les atomes individuellement, au sein du Heavy-Ion Accelerator Facility de l’Australian National University. Nos analyses ont consisté à dénombrer un à un les atomes de fer 60. Sur la base des mesures précédemment réalisées dans la neige de surface antarctique et dans des sédiments océaniques vieux de plusieurs milliers d’années, nous nous attendions à observer un niveau relativement stable de dépôt de fer 60.

Or, nous en avons trouvé moins. Pas zéro, mais une quantité nettement inférieure à celle que nous attendions.

Ce résultat suggère qu’une moindre quantité de poussière interstellaire atteignait la Terre à cette époque. Cette variation est remarquable, car elle s’est produite sur une période relativement courte à l’échelle de l’astrophysique. Elle ne correspond pas au scénario des dépôts de fer 60 issus des supernovæ qui ont atteint la Terre il y a plusieurs millions d’années, un phénomène qui s’inscrit, lui, sur des durées bien plus longues. Nous avons donc dû chercher une source plus modeste et plus locale pour expliquer la présence de cet isotope.

Le complexe moléculaire d’Orion est l’un des grands nuages interstellaires de notre galaxie.
NASA/JPL-Caltech

Une histoire qui tombe à point nommé

Naturellement, les astronomes s’intéressent aussi de près aux nuages qui entourent le Système solaire. L’an dernier, une étude reconstituant l’histoire de ces nuages a conclu qu’ils provenaient très probablement d’une explosion stellaire (https://iopscience.iop.org/article/10.3847/1538-4357/adc920). Les chercheurs ont également estimé que le Système solaire traverse le Nuage interstellaire local depuis une période comprise entre 40 000 et 124 000 ans (https://iopscience.iop.org/article/10.3847/1538-4357/adb033).

Si cette hypothèse est correcte, alors la quantité de fer 60 recueillie sur Terre aurait dû varier au cours de cette même période, c’est-à-dire entre 40 000 et 124 000 ans avant aujourd’hui.

C’est ce que montrent nos résultats obtenus en Antarctique.

L’histoire ne s’emboîte toutefois pas parfaitement. Si ces nuages provenaient directement d’une étoile ayant explosé, nous devrions observer dans la glace antarctique des quantités de fer 60 bien plus importantes que celles que nous mesurons réellement.

Malgré cela, la trace de ces nuages est bien inscrite dans les archives géologiques terrestres. En remontant plus loin dans le temps et en analysant des glaces encore plus anciennes, nous pourrions bientôt percer le mystère de ces nuages interstellaires locaux et reconstituer plus complètement leur histoire ainsi que leurs origines encore incertaines.

The Conversation

Dominik Koll a reçu des financements de l’Australian Institute of Nuclear Science and Engineering (AINSE).

ref. La poussière d’étoiles piégée dans la glace antarctique révèle des dizaines de milliers d’années de l’histoire du Système solaire – https://theconversation.com/la-poussiere-detoiles-piegee-dans-la-glace-antarctique-revele-des-dizaines-de-milliers-dannees-de-lhistoire-du-systeme-solaire-283294

La plus célèbre marche de l’histoire anglaise est-elle un mythe ?

Source: The Conversation – in French – By Tom Licence, Professor of Medieval History and Consumer Culture, School of History, University of East Anglia

La bataille d’Hastings, aboutissement du récit de la Tapisserie de Bayeux (ici en illustration), oppose le roi Harold d’Angleterre aux troupes du duc Guillaume de Normandie ; la victoire de ce dernier ouvre la voie à la conquête normande de l’Angleterre. Wiki Commons

Une relecture des sources en latin et en vieil anglais remet en cause l’un des épisodes les plus célèbres de l’histoire anglaise. Harold n’aurait pas traversé le pays à marche forcée avant Hastings, mais se serait déplacé en grande partie par bateau.

En 1066, l’Angleterre est envahie par plusieurs puissances étrangères. Au nord, une armée menée par le roi Harald Hardrada de Norvège remonte vers York par l’estuaire du Humber. Au sud, le duc Guillaume de Normandie (futur Guillaume Ier le Conquérant) traverse la Manche avec des troupes venues de Normandie, de France, de Bretagne et du Ponthieu, avant de s’établir à Hastings.

Le roi Harold d’Angleterre doit alors quitter précipitamment Londres pour affronter les Vikings, puis repartir en urgence vers le sud pour faire face à Guillaume. Plus de 400 kilomètres séparent sa victoire de Stamford Bridge (le 25 septembre) de Battle, où il est vaincu le 14 octobre lors de la bataille d’Hastings.

Cette marche « presque miraculeuse », selon les mots d’un historien, est entrée dans la légende d’Harold. Elle est aujourd’hui enseignée dans les écoles, reconstituée par des passionnés d’histoire vivante et représentée dans des fictions télévisées, comme la récente mini-série de la BBC, « King and Conqueror » (2025).

Pour certains, cette marche forcée témoigne d’un remarquable talent de commandement. Pour d’autres, elle constitue une erreur fatale. L’historien Allen Brown a ainsi dénoncé la « précipitation irréfléchie et impulsive » d’Harold, tandis qu’Henry Loyn parlait de « témérité » pour avoir entrepris cette course folle vers le sud, qui aurait épuisé ses hommes et conduit à sa défaite à Hastings.

En préparant ma nouvelle biographie, Harold, Warrior King, je me suis replongé dans les sources en latin et en vieil anglais. Et ce que j’y ai découvert m’a surpris.

L'auteur à côté d'une statue d'Harold et d'Edith
Tom Licence à côté de la statue d’Harold et Edith à West Marina Gardens dans le Sussex de l’ouest.
Tom Licence, CC BY-SA

Revenons au début. Au printemps 1066, Harold avait rassemblé une armée et une flotte sur la côte sud afin de parer à une éventuelle invasion normande. Ces forces y demeurèrent jusqu’au 8 septembre. À cette date, la flotte de Guillaume n’était toujours pas apparue. L’armée fut alors renvoyée chez elle, tandis que la flotte mit le cap sur Londres.

Selon la Chronique anglo-saxonne, notre source contemporaine la plus fiable, ce n’est qu’après le retour de la flotte qu’Harold apprit que Harald Hardrada envahissait le nord du royaume.

En 1801, l’historien Sharon Turner interpréta l’expression de la Chronique anglo-saxonne « après le retour de la flotte » comme signifiant que les navires avaient tous regagné leurs ports respectifs. Edward Augustus Freeman, figure fondatrice des études sur l’année 1066, partagea cette lecture, et les historiens qui lui succédèrent en vinrent à considérer qu’Harold ne disposait plus de flotte lorsqu’il apprit l’invasion viking.

Une mention d’une flotte (lið) que Harold aurait ensuite déployée sur la rivière Wharfe, au sud de York, lors de son mouvement contre les Vikings, fut dès lors interprétée comme la preuve qu’il avait réuni à la hâte une nouvelle force navale.

Les affirmations de deux récits latins anciens de la bataille, selon lesquelles Harold avait envoyé une flotte contre Guillaume à Hastings, ont également dérouté de nombreux historiens, ceux-ci étant déjà convaincus qu’il avait dissous sa flotte avant ces événements.

C’est cette absence apparente de flotte qui amena Freeman à supposer qu’Harold avait traversé le pays à marche forcée dans un sens puis dans l’autre. Mais Freeman n’était pas le premier à le suggérer : dès 1670, John Milton écrivait dans son ouvrage History of England que le roi était revenu à Londres « en toute hâte ».

Ce que les chercheurs semblent ne pas avoir remarqué, c’est que lorsque la Chronique mentionne le retour de la flotte « à la maison » (« home »), elle désigne en réalité son retour à Londres. Dans son entrée pour l’année 1052, la même chronique emploie une formulation similaire en évoquant une flotte faisant route « vers Londres, son port d’attache ».

Ainsi, la phrase qui a longtemps conduit les historiens à penser qu’Harold avait dissous sa flotte indique en fait exactement le contraire : il l’a conservée tout au long de la campagne.

Une erreur vieille de plusieurs siècles

Une fois ce qui semble être une erreur d’interprétation vieille de deux siècles identifié, les pièces du puzzle se sont assemblées. La présence d’une flotte sur la rivière Wharfe devenait alors parfaitement logique : il s’agissait de la même flotte qu’Harold avait fait remonter depuis Londres et qu’il avait, selon toute vraisemblance, utilisée pour transporter des troupes.

De même, les premières sources mentionnant l’envoi par Harold de centaines de navires contre le camp de Guillaume à Hastings indiquent qu’après la bataille de Stamford Bridge, il avait renvoyé ces bâtiments vers Londres.

Le roi a peut-être même renforcé sa flotte grâce aux navires vikings capturés. La Chronique rapporte en effet que 300 navires vikings étaient entrés dans l’estuaire du Humber, mais que seuls 24 regagnèrent la Norvège.

Qu’en est-il alors de cette fameuse marche ? Lorsque j’ai examiné les sources en latin et en vieil anglais, je n’ai trouvé aucune référence explicite à celle-ci. Les textes évoquent bien Harold se hâtant de retourner vers le sud ou « déplaçant » son armée dans cette direction, mais la marche forcée elle-même n’y apparaît pas.

Certains chercheurs étaient toutefois tellement attachés à cette idée qu’ils l’ont parfois projetée sur les sources. Ainsi, les traducteurs du récit normand Les Gesta Guillelmi (vers 1071) ont rendu l’expression latine « revenant rapidement pour t’attaquer » (festinus redit in te) par « avançant contre toi à marches forcées ».

Freeman qualifiait cette marche de « presque miraculeuse ». Et, en effet, une telle prouesse aurait eu quelque chose de miraculeux. Un voyage par bateau, en revanche, n’aurait pris que quelques jours et aurait offert à l’armée anglaise l’occasion de se reposer. Puisque les sources suivent les déplacements de la flotte sans jamais mentionner une marche, tout porte à croire qu’Harold a utilisé des navires pour l’ensemble de ses opérations.

Si Harold s’est effectivement déplacé par voie maritime, il ne peut plus être accusé de « précipitation irréfléchie et impulsive », et les causes de sa défaite à la bataille d’Hastings doivent être recherchées ailleurs.

Cette recherche dessine ainsi un portrait différent du roi anglais. Loin du défenseur désespéré et isolé par voie terrestre que présente l’historiographie traditionnelle, attaqué de toutes parts depuis la mer, Harold apparaît comme un chef militaire maîtrisant lui aussi la guerre navale. À l’égal de ses adversaires étrangers, il savait combiner opérations terrestres et maritimes pour défendre l’Angleterre.

The Conversation

Tom Licence travaille pour l’University of East Anglia. Il reçoit des financements de la Leverhulme Trust.

ref. La plus célèbre marche de l’histoire anglaise est-elle un mythe ? – https://theconversation.com/la-plus-celebre-marche-de-lhistoire-anglaise-est-elle-un-mythe-282889

Classes prépas : modèle du passé ou passeport pour l’emploi à l’ère de l’IA ?

Source: The Conversation – in French – By Andreas Kaplan, Président, Kühne Logistics University; ESCP Business School

Si elles ne sont plus aujourd’hui la seule voie d’accès aux grandes écoles, les classes préparatoires implantées dans les lycées permettent à leurs élèves de développer une pluridisciplinarité et une agilité précieuses dans un monde en pleine transformation. Regard sur ce modèle alors que débute la phase d’admission sur Parcoursup.


Régulièrement accusées d’incarner un modèle éducatif d’un autre temps, les classes préparatoires ne seraient-elles pas en réalité des formations particulièrement bien adaptées au monde à venir ? À l’heure où l’intelligence artificielle reconfigure en profondeur les métiers et les critères de recrutement, elles cultivent précisément des qualités recherchées : agilité d’apprentissage, capacité à appréhender la complexité, rigueur du raisonnement et résilience.

Rappelons que les classes préparatoires aux grandes écoles, ou CPGE, sont des cursus sélectifs en deux ans, implantés dans les lycées, qui préparent aux concours d’écoles d’ingénieurs, de management, aux écoles normales supérieures ou spécialisées. Fondées sur une pédagogie intensive, avec des devoirs réguliers, des interrogations orales, un encadrement rapproché et un rythme soutenu, elles ne délivrent pas de diplôme propre mais permettent des équivalences universitaires.

À la rentrée 2025, elles accueillaient un peu plus de 87 000 étudiants en France. Longtemps perçues comme la voie royale vers les grandes écoles, elles coexistent aujourd’hui avec d’autres parcours d’accès, notamment universitaires, post-bac ou parallèles.

Sur un marché du travail plus concurrentiel et incertain, les prépas développent des compétences durables et donc précieuses. À condition de rendre cette valeur plus lisible, elles pourraient être reconnues comme de puissants leviers d’employabilité, et non uniquement comme des antichambres des grandes écoles.

Un modèle entre héritage et modernité

À mesure que les connaissances deviennent obsolètes, l’avantage compétitif réside moins dans leur accumulation que dans la capacité à les structurer, à les mobiliser et, surtout, à continuer d’apprendre. De ce point de vue, les classes préparatoires apparaissent en remarquable adéquation avec les exigences contemporaines.

L’une de leurs spécificités est la pluridisciplinarité. Dans la voie commerciale, par exemple, passer des mathématiques à la géopolitique, aux langues ou à la philosophie apprend à changer de cadre, à structurer la complexité et à raisonner sous contrainte. Cette circulation entre disciplines développe une agilité cognitive précieuse : elle apprend moins à accumuler qu’à passer d’un cadre de raisonnement à un autre. Elle nourrit aussi un jugement capable d’articuler enjeux économiques, technologiques, sociaux et éthiques, devenu stratégique face à l’imbrication croissante des transformations.

Les prépas développent également une rigueur analytique essentielle : décomposer la complexité, formuler des hypothèses, construire un raisonnement solide, argumenter une position. Dans des environnements saturés de données et d’outils numériques, il ne suffit plus d’utiliser des technologies : il faut en comprendre les limites et en maîtriser l’incertitude.

Leur rythme soutenu forme aussi un rapport particulier au temps, à l’effort et à la contrainte. Confrontés à une multiplicité d’exigences dans un temps restreint, les élèves apprennent à organiser leur travail, à hiérarchiser les priorités, à gérer l’échec et à prendre du recul face à l’évaluation. Sans célébrer la pression pour elle-même, cette expérience peut ainsi produire des compétences d’organisation, d’endurance, d’adaptation et de résilience.

Et pourtant, cette modernité des compétences contraste avec une organisation encore très traditionnelle : épreuves manuscrites, forte centralité du cours, hiérarchies scolaires marquées, place importante accordée à l’évaluation et au classement. Spécifique au système français, le modèle des CPGE demeure aussi peu lisible à l’international.

Des atouts pour l’emploi à afficher

L’enjeu n’est pas de transformer en profondeur les classes préparatoires, mais d’en expliciter davantage la valeur. Au-delà de leur fonction de préparation aux concours, ne devraient-elles pas affirmer une vocation professionnelle plus explicite ? Leur articulation avec les grandes écoles demeure structurelle, notamment en l’absence de diplôme propre. Mais cette dépendance n’exclut pas une reconnaissance plus autonome : celle d’un programme intensif préparant des étudiants capables d’évoluer dans un marché du travail reconfiguré par l’intelligence artificielle.

Les pratiques de recrutement évoluent dans ce sens. Les entreprises accordent une importance croissante aux compétences effectivement maîtrisées, au-delà des seuls diplômes. Le recrutement fondé sur les compétences s’impose progressivement, comme en témoignent certaines grandes entreprises ayant assoupli leurs exigences et développé des certifications alternatives.

Google, par exemple, a introduit ses Career Certificates comme alternatives aux diplômes universitaires de premier cycle, en promettant aux candidats qui les obtiennent un entretien d’embauche équivalent à celui accordé à un diplômé de licence.

C’est en ce sens que les classes préparatoires peuvent être pensées comme un passeport pour l’emploi. Leur valeur ne tient pas seulement au concours ou à l’école intégrée ensuite, mais aux compétences qu’elles rendent identifiables. À condition d’être mieux explicitées, évaluées et comprises par les recruteurs, ces compétences pourraient faire des prépas un signal propre de compétences transférables dans un marché du travail transformé par l’IA.

Repenser les modalités de recrutement

Cette relecture peut aussi répondre à une critique persistante : celle de la reproduction des élites. Si les classes préparatoires veulent être reconnues pour les compétences qu’elles développent, la question se pose également en amont, au moment de leur recrutement. Accorder davantage de place au potentiel et aux compétences transversales, plutôt qu’aux seuls résultats scolaires, souvent liés à l’environnement social et familial, contribue à élargir l’accès aux prépas sans en affaiblir l’exigence.

Une telle évolution prolongerait l’esprit des prépas de proximité, implantées dans des lycées moins traditionnellement associés à l’excellence scolaire afin de rapprocher ces formations de publics géographiquement ou socialement éloignés.

Certaines initiatives visent à mieux identifier les potentiels qui échappent aux critères académiques classiques. L’ESCP, par exemple, propose un concours dédié mobilisant des évaluations en situation, comme la cuisine en groupe ou la construction de Lego à l’aveugle, afin d’identifier des compétences telles que la résilience, l’adaptabilité ou le leadership. Sans être généralisée, cette logique se retrouve dans d’autres dispositifs sélectifs, des conventions d’éducation prioritaire de Sciences Po aux programmes d’égalité des chances de l’ESSEC ou de HEC.

Les travaux sur l’ouverture sociale des grandes écoles montrent toutefois que les dispositifs de diversification ne suppriment pas mécaniquement les logiques de sélection ; ils peuvent aussi redéfinir les formes légitimes du mérite.

Dans l’enseignement supérieur comme dans les entreprises, on observe en tout cas la même évolution : l’attention se porte davantage sur les compétences et les potentiels. Ce déplacement ouvre une fenêtre d’opportunité pour les classes préparatoires. À condition de rendre leurs acquis plus visibles, elles peuvent dépasser l’image parfois datée qui leur est associée pour s’affirmer comme un véritable passeport pour l’emploi à l’ère de l’IA.

The Conversation

Andreas Kaplan ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Classes prépas : modèle du passé ou passeport pour l’emploi à l’ère de l’IA ? – https://theconversation.com/classes-prepas-modele-du-passe-ou-passeport-pour-lemploi-a-lere-de-lia-278616

Plus productive, mais pas plus rentable : le paradoxe de l’agriculture française depuis 1960

Source: The Conversation – in French – By Jean-Philippe Boussemart, Professeur émérite de sciences économiques et membre du Lille Economics Management, Université de Lille

Si, en matière de production agricole, la France est la première de la classe de l’Union européenne avec 17 %, son modèle économique n’est pas aussi performant que le laisse penser cette bonne note. Car, derrière la modernisation sur tous les fronts, l’agriculture stagne en matière de rentabilité.


Depuis les années 1960, l’agriculture française s’est profondément transformée. Les exploitations se sont agrandies, la mécanisation s’est accélérée, les rendements ont fortement augmenté et la production s’est insérée dans des marchés de plus en plus mondialisés. Peu de secteurs ont connu une mutation aussi rapide.

Cette modernisation a produit des gains de productivité spectaculaires. Entre 1959 et 2025, la productivité agricole a progressé en moyenne de près de 2 % par an.

À ce rythme, l’agriculture française produit aujourd’hui presque quatre fois plus par unité de ressources mobilisées – travail, machines ou équipements, énergie, engrais ou pesticides – qu’à la fin des années 1950.

Mais ces gains de productivité se sont-ils traduits par une amélioration durable de la rentabilité ou de la profitabilité (rapport entre l’ensemble des recettes et l’ensemble des coûts) ?

Pour répondre à cette question, nous avons analysé les comptes nationaux de l’agriculture publiés par l’Insee sur près de sept décennies. Cette approche de long terme permet de dépasser les fluctuations annuelles et de mieux comprendre les mécanismes économiques qui structurent le secteur.

Produire plus ne signifie pas forcément gagner plus

Dans le débat public, la situation économique des agriculteurs est souvent évaluée à partir du revenu annuel. Cet indicateur conjoncturel est utile, mais il ne suffit pas à mesurer la rentabilité structurelle de l’activité. Une exploitation peut dégager un revenu certaines années tout en voyant sa performance économique se fragiliser à long terme.

Pour mesurer cette performance, il faut calculer la profitabilité en comparant les recettes à la totalité des coûts : travail (y compris non salarié), matériel, bâtiments, foncier loué et en propriété, assurances, intérêts d’emprunt ou encore engrais, alimentation animale, énergie, eau, etc.

Autrement dit, la question est simple : 100 euros dépensés pour produire permettent-ils de générer durablement plus de 100 euros de valeur ?

Deux grands mécanismes expliquent l’évolution de cette profitabilité :

  • le premier est la productivité. Lorsqu’un agriculteur produit davantage avec les mêmes ressources, son efficacité technique progresse, ce qui contribue à l’amélioration de la profitabilité ;

  • le second est l’évolution des prix. Même avec une bonne productivité, la rentabilité peut se dégrader si les prix de vente augmentent moins vite que ceux des charges.

C’est précisément ce qui s’est produit sur la longue période.

Gains de productivité considérables

Sur près de soixante-dix ans, les performances techniques de l’agriculture française ont été remarquables. Les progrès génétiques, la mécanisation, l’amélioration des intrants, la modernisation des bâtiments ou encore le développement de l’irrigation ont permis de produire beaucoup plus avec moins de travail.




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Entre 1959 et 2025, la productivité globale des facteurs a ainsi augmenté de 1,98 % par an en moyenne. Avec une telle progression, la situation économique des exploitations françaises aurait dû s’améliorer fortement.

Pourtant, ce n’est pas ce que montrent les données.

Davantage de charges

Notre principal résultat : les gains de productivité ont entièrement été absorbés par une évolution défavorable des termes de l’échange, définis comme le rapport entre les prix de vente et les prix des charges. Cette dégradation relative des prix explique pourquoi les gains de productivité ne se sont pas traduits par une amélioration durable de la rentabilité de l’agriculture française.

Entre 1959 et 2025, la profitabilité moyenne s’établit à 104 %. En moyenne, 100 euros engagés ont généré 104 euros de valeur. Cette moyenne masque une forte amplitude : un pic à 125 % en 1972, un point bas à 92 % en 2009. Surtout, la tendance de long terme est légèrement négative : – 0,22 % par an (Cf. Graphique 1).

Comment expliquer cette érosion de la rentabilité malgré une performance productive remarquable ?

La réponse tient dans la dynamique des prix. Sur la longue période, les termes de l’échange se sont dégradés en moyenne de 2,20 % par an. Les prix de vente ont progressé moins vite que les coûts. Les gains de productivité de 1,98 % par an ont été totalement absorbés par l’évolution défavorable des prix relatifs – ou termes de l’échange (Cf. Graphique 2).

Mondialisation et grande distribution

Cette évolution s’inscrit dans un contexte de mondialisation et d’intensification de la concurrence européenne. Les producteurs ont dû accroître leur productivité pour rester compétitif face à des pays aux coûts de production plus faibles ou soumis à des contraintes sanitaires et environnementales moins strictes.

Dans le même temps, la concentration de la grande distribution et des industries agroalimentaires a renforcé le pouvoir de négociation de l’aval des filières. Ce dernier a accentué la pression sur les prix payés aux producteurs afin de proposer des prix bas aux consommateurs. Ainsi, les gains de productivité de l’agriculture de 1,98 % par an ont été en grande partie, voire totalement, absorbés par la dégradation des prix relatifs ou des termes de l’échange (Cf. Graphique 2).

Les subventions atténuent quelque peu cette érosion. Hors aides, la profitabilité marchande recule de 0,37 % par an. Les soutiens publics contribuent ainsi pour environ + 0,15 point par an à la trajectoire globale.

Trois grandes périodes depuis les années 1960

L’évolution de la rentabilité de l’agriculture française n’a pas été uniforme.

Entre 1959 et le début des années 1970

La modernisation agricole est extrêmement rapide. Les gains de productivité sont très élevés et compensent entièrement la détérioration des prix. La profitabilité se maintient à un niveau relativement favorable.

À partir des années 1970 et jusqu’à la fin des années 2000

Les gains de productivité restent importants, mais ne suffisent plus à compenser la pression sur les prix agricoles. La profitabilité s’érode progressivement dans un contexte de concurrence accrue et de baisse des prix agricoles réels.

Depuis 2009, la situation évolue de nouveau

Les prix agricoles se redressent davantage, mais dans un environnement très volatil. Dans le même temps, les gains de productivité ralentissent fortement. La profitabilité s’améliore légèrement, sans retrouver pour autant une trajectoire durablement favorable.

Les gains de productivité ne garantissent pas la performance économique

L’enseignement principal de ces soixante-sept années de données est clair : l’agriculture française est devenue beaucoup plus productive, mais cet avantage a été largement neutralisé par l’évolution défavorable des prix relatifs. Concrètement, les prix des produits ont évolué moins vite que ceux des charges.

Au-delà des moyennes nationales, les situations sont évidemment hétérogènes. Les grandes cultures, l’élevage laitier, la viticulture ou les productions spécialisées connaissent des trajectoires distinctes. Certaines orientations ont bénéficié d’améliorations ponctuelles de leurs termes de l’échange ; d’autres ont subi des pressions plus marquées.

La tendance d’ensemble reste instructive.

Cette conclusion éclaire différemment les tensions actuelles du monde agricole. Les difficultés rencontrées aujourd’hui ne relèvent pas seulement des crises récentes ou des aléas climatiques. Elles s’inscrivent dans une dynamique économique de long terme.

La question centrale devient la suivante : comment maintenir une agriculture capable de rester durablement profitable dans un contexte de forte concurrence internationale, de transition écologique et de volatilité croissante des marchés ?

La réponse dépendra autant des innovations techniques que des mécanismes de formation des prix, des politiques publiques et du partage de la valeur au sein des filières alimentaires.

The Conversation

Membre de l’Académie d’Agriculture de France.

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Affaire Lyhanna : protéger avant qu’il ne soit trop tard, sans renoncer à l’État de droit

Source: The Conversation – in French – By Anne-Blandine Caire, Professeur de droit privé et de sciences criminelles – École de Droit – Université d’Auvergne, Université Clermont Auvergne (UCA)

Après la disparition de Lyhanna, 11 ans, et son probable assassinat, un homme, déjà mis en cause par trois plaintes pour viols sur mineurs, mais jamais condamné, est suspecté. De nombreux responsables politiques de tous bords ont dénoncé des dysfonctionnements de la justice, qui n’aurait pas protégé d’éventuelles victimes de cet homme. La juriste Anne-Blandine Caire s’interroge sur les possibilités d’une action judiciaire préventive efficace dans le respect de la présomption d’innocence et de l’État de droit.


Après chaque drame impliquant un enfant, une même question revient : les autorités auraient-elles pu agir plus tôt ? C’est une question légitime qui dissimule une tension profonde traversant les sociétés démocratiques contemporaines.

Les affaires Marina Sabatier et Lyhanna l’illustrent de manière saisissante. Différentes dans leurs circonstances comme dans les questions spécifiques qu’elles soulèvent, ces deux affaires posent toutefois un même problème fondamental : comment protéger sans basculer dans une logique de contrôle préventif incompatible avec l’État de droit ?

Deux contextes, une même difficulté

Marina Sabatier est décédée sous les coups de ses parents le 6 août 2009 après des années de maltraitance. Bien avant l’issue tragique des sévices subis par la fillette, plusieurs de ses blessures avaient été constatées, notamment dans le cadre scolaire. Des signalements avaient été effectués et plusieurs institutions avaient été alertées sans mesurer pleinement le danger qu’elle encourait. Ce tragique fait divers avait révélé les difficultés rencontrées pour apprécier un danger à partir d’informations dispersées.

L’affaire Lyhanna concerne elle aussi la prévention du passage à l’acte. Les premiers éléments rendus publics suggèrent que certaines informations avaient été portées à la connaissance des autorités avant le drame. Comme dans l’affaire Marina, le débat porte donc sur la manière dont les institutions recueillent, évaluent et traitent des signaux d’alerte. Mais cette fois, il ne s’agit pas d’identifier une victime en danger mais de déterminer jusqu’où l’État peut agir lorsqu’il existe des inquiétudes ou des soupçons sans qu’une culpabilité ait été judiciairement établie.

En somme, ces deux affaires convergent. L’une concerne la protection d’un enfant dans la sphère familiale. L’autre interroge la manière dont les institutions appréhendent des situations perçues comme potentiellement dangereuses. Toutes deux révèlent une même difficulté : comment agir alors même que les institutions ne disposent jamais, au moment où elles doivent décider, de la certitude que le drame apporte rétrospectivement ?

Agir dans l’incertitude

Dans les deux cas, les autorités ont dû prendre des décisions à partir d’indices partiels, de signalements à interpréter et d’informations dont la portée n’était pas toujours immédiatement perceptible. Les décisions les plus importantes doivent souvent être prises dans ces zones grises où les faits ne sont pas encore pleinement établis.

En matière de protection de l’enfance, le droit français l’a bien compris. Les dispositifs d’information préoccupante, d’assistance éducative ou de placement ne supposent pas qu’une maltraitance soit déjà démontrée. Ils reposent sur l’idée qu’un risque suffisamment sérieux pour la santé, la sécurité ou le développement d’un enfant peut justifier une intervention avant même que le danger ne soit pleinement avéré.

Cette logique préventive s’appuie sur les enseignements de la criminologie et de la victimologie. Ces disciplines ont mis en évidence l’existence de facteurs de vulnérabilité, de mécanismes d’emprise, de phénomènes d’escalade des violences ou encore de configurations particulièrement propices à la victimisation. Elles permettent d’améliorer le repérage des situations préoccupantes et d’éclairer l’action des institutions. Elles ne fournissent cependant jamais de certitudes sur le comportement futur des individus.

Lorsqu’il s’agit d’une personne soupçonnée de représenter un danger sans avoir encore commis l’infraction redoutée, la situation devient toutefois plus délicate. Le risque n’est plus seulement celui d’une intervention trop tardive. Il est aussi celui d’une intervention excessive portant atteinte aux libertés individuelles.

Une plainte n’est pas une condamnation. Un signalement n’est pas une preuve. Une réputation n’est pas une culpabilité. Les institutions peuvent prendre ces éléments en considération sans les confondre avec une culpabilité établie.

L’État de droit repose précisément sur cette distinction. Une personne ne peut être privée de sa liberté ou sanctionnée au seul motif de soupçons. C’est le sens même de la présomption d’innocence. Celle-ci ne protège pas seulement les individus contre l’arbitraire ; elle rappelle aussi qu’entre le risque pressenti et la culpabilité démontrée existe un espace que le droit ne peut abolir.

Toute la difficulté consiste alors à concilier la protection des victimes potentielles avec les exigences de l’État de droit. Une démocratie ne peut ignorer les connaissances accumulées sur les mécanismes de la violence et de la victimisation. Mais elle ne peut pas davantage transformer une probabilité ou un facteur de risque en preuve de culpabilité.

Le paradoxe contemporain

C’est ici que se révèle le paradoxe. La société contemporaine demande aux institutions de prévenir les drames tout en respectant la présomption d’innocence et les libertés fondamentales.

Dans son arrêt du 4 juin 2020, la Cour européenne des droits de l’homme a jugé que les autorités françaises n’avaient pas pris les mesures suffisantes pour protéger la petite Marina Sabatier des mauvais traitements qu’elle avait subis jusqu’à sa mort, en violation de l’article 3 de la Convention européenne des droits de l’homme. La Cour a notamment relevé des défaillances dans la circulation des informations, la coordination des services et l’évaluation du danger.

S’agissant de l’affaire Lyhanna, plusieurs éléments préoccupants (trois plaintes pour viols sur mineures entre 2022 et 2026 et un signalement dès 2017) avaient apparemment été portés à la connaissance des autorités. L’enjeu n’est donc pas de choisir entre prévention et État de droit, mais de déterminer comment les institutions peuvent mieux intégrer ce type d’informations dans l’évaluation des situations à risque sans les transformer en présomptions de culpabilité.

Une transformation profonde du droit

Les affaires Marina et Lyhanna mettent en lumière une évolution silencieuse mais considérable du droit contemporain et des attentes sociales.

Longtemps, le droit a été conçu pour réagir à des faits accomplis. Une infraction était commise, une responsabilité établie, puis une sanction prononcée. Or, à l’heure actuelle, les citoyens attendent davantage des institutions que la simple sanction des atteintes survenues : ils souhaitent qu’elles préviennent de telles atteintes lorsqu’elles sont plausibles.

Cette évolution est particulièrement visible dans le champ de la protection de l’enfance. Le projet de loi relatif à la protection des enfants, déposé en mai 2026, en fournit une illustration significative. Qu’il s’agisse du renforcement des contrôles d’honorabilité des personnes travaillant au contact des mineurs ou de la création de nouveaux mécanismes d’intervention lorsqu’un danger grave est suspecté, plusieurs de ses dispositions reposent sur une même logique : ne plus attendre que le dommage soit certain pour agir. Il s’agit d’intervenir plus tôt, alors même que toutes les incertitudes n’ont pas encore disparu.

Le déplacement est considérable. La question n’est plus seulement : « Qui est responsable ? » Elle devient aussi : « À partir de quel moment un risque est-il suffisamment sérieux pour justifier une intervention ? »

L’incertitude n’a pas disparu. Elle est devenue l’un des objets mêmes de l’action juridique. Or cette interrogation ne peut être résolue par le seul droit. Elle suppose de mobiliser les connaissances produites par la criminologie et la victimologie. Ces disciplines permettent d’identifier certains facteurs de vulnérabilité, de mieux comprendre les mécanismes de victimisation, les phénomènes d’emprise ou encore certaines trajectoires de passage à l’acte. Elles ne visent pas à prédire l’avenir avec certitude, mais à fournir aux institutions des outils indispensables pour évaluer les situations de risque.

C’est là que se manifeste une transformation plus discrète mais décisive. Le législateur ne raisonne plus seulement à partir d’actes commis. Il raisonne aussi à partir de vulnérabilités identifiées, de risques de victimisation et de dommages qu’il cherche à prévenir. Les rationalités criminologiques et victimologiques influencent ainsi de plus en plus directement la production du droit.

Faut-il s’en inquiéter ? Pas nécessairement. Certaines atteintes sont trop graves pour que l’institution se contente d’attendre. Mais cette évolution comporte une contrepartie essentielle : plus le droit intervient en amont de la certitude, plus les garanties procédurales doivent être exigeantes.

La protection des personnes vulnérables et le respect des libertés fondamentales ne sont pas des objectifs concurrents. Ils constituent les deux conditions de légitimité d’une même politique juridique.

Le véritable défi n’est donc pas de choisir entre prévention et État de droit. Il est de construire des institutions capables de mieux prendre en compte les connaissances disponibles sur les risques de victimisation sans transformer ces risques en présomptions de culpabilité. C’est probablement autour de cette tension que se construit désormais une part croissante du droit contemporain.

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Anne-Blandine Caire ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Affaire Lyhanna : protéger avant qu’il ne soit trop tard, sans renoncer à l’État de droit – https://theconversation.com/affaire-lyhanna-proteger-avant-quil-ne-soit-trop-tard-sans-renoncer-a-letat-de-droit-284683