Ce marché florissant est tantôt soupçonné de nombrilisme, tantôt considéré comme un outil de manipulation managériale.
Une étude a passé au crible les discours sur le développement personnel, via un logiciel de statistiques textuelles.
Les femmes et les hommes ne mettent pas les mêmes mots derrière le terme moderne de développement personnel.
Stages, livres, applications, coachs, podcasts… le développement personnel est devenu un marché à part entière, celui de l’épanouissement de soi. Il s’est installé au cœur de l’entreprise, où il promet de muscler ces fameuses soft skills censées faire la différence.
Pourtant, demandez à dix personnes ce qu’est, au juste, le développement personnel : vous obtiendrez probablement dix réponses différentes. C’est précisément ce flou que j’ai voulu sonder lors de ma thèse. J’ai prolongé et systématisé cette démarche dans le cadre de mon habilitation à diriger des recherches.
Rappelons que le développement personnel n’est ni une collection de recettes de bonheur ni une simple mode managériale. C’est un processus d’apprentissage par lequel une personne, mobilisant son libre arbitre, cherche à mieux se connaître et à actualiser son potentiel sur trois plans indissociables : ce qu’elle pense et sait – cognitif –, ce qu’elle ressent – affectif – et ce qu’elle veut et entreprend – conatif. Les pratiques – coaching, thérapies, méditation ou formation – ne sont que des moyens de faciliter ce processus ; elles n’en sont jamais le cœur.
Reste à savoir ce qu’en pensent les principaux intéressés.
Pour ce faire, j’ai mené des entretiens auprès de managers, médecins, psychologues du travail, dirigeants, consultants ou salariés. Puis j’ai passé ces discours au crible d’une analyse lexicale, via la méthode Alceste et le logiciel iramuteq. Cette technique statistique repère les occurrences de mots puis regroupe les segments de textes en « mondes lexicaux ». J’ai couplé cette méthode à l’analyse des « spécificités » qui mesure les mots les plus ou les moins employés par un groupe de personne.
Clichés de genre
Un des premiers résultats de l’étude : les mots utilisés par les femmes pour parler de développement personnel ne sont pas les mêmes que ceux employés par les hommes. Parmi 697 mots analysés, seulement vingt sont davantage prononcés par les femmes contre 55 par les hommes.
Les mots les plus caractéristiques de chaque sexe, mesurés par leur indice de spécificité. Fourni par l’auteur
Chez les femmes, le vocabulaire surreprésenté converge vers l’intériorité, le ressenti et la relation : « intérieur », « imaginer », « rencontrer », « réfléchir », « sentir », etc. Chez les hommes, c’est presque l’inverse, mot pour mot : « outil », « technique », « performance », « résultat », « maîtrise », « efficace », « compétence ». Là où les unes décrivent un cheminement humain et subjectif, les autres parlent d’une boîte à outils au service de l’action.
En outre, plus un mot est caractéristique d’un sexe, plus il est déserté par l’autre. À lui seul, le mot « outil » revient 81 fois dans la bouche des hommes, contre 19 fois chez les femmes.
Le développement perçu par les femmes (à gauche) et les hommes (à droite). Fourni par l’auteur
On retrouve les stéréotypes de genre bien documentés par la recherche jusque dans le territoire intime du « travail sur soi ». Le pôle « agentique » associé au masculin – performance, autonomie, rationalité – est opposé au pôle « communionnel » associé au féminin – souci des autres, chaleur, sensibilité émotionnelle.
Même quand il s’agit de se transformer soi-même, les clichés de genre tiennent bon.
Euphémiser les rapports de domination
Au-delà du genre, trois grandes thématiques lexicales sur les façons de concevoir le développement personnel émergent des discours :
Le considérer comme un outil de bien-être au travail : gérer le stress, apaiser les conflits, prévenir les risques psychosociaux ;
Pour d’autres, c’est une démarche personnelle : mieux se connaître, évoluer, « devenir quelqu’un de plus conforme à ce que tu es au fond de toi » ;
Pour les derniers, c’est la formation et la professionnalisation au métier qui posent question.
Les trois mondes lexicaux du développement personnel. Fourni par l’auteur
Masquer une organisation défaillante
Deux dérives reviennent. La première est d’ordre organisationnel, où le développement personnel sert d’alibi pour masquer une organisation défaillante :
« Presser les gens comme des citrons… c’est la façon de manager une entreprise. C’est très utopiste de penser que le développement personnel va tout changer », résume une médecin du travail.
Cette critique, portée de longue date par les sociologues comme Élise Requilé, voit dans le développement personnel un moyen d’« euphémiser » les rapports de domination.
La seconde, plus insidieuse, fait porter à l’individu seul un mal-être d’abord produit par l’organisation :
« Le bien-être au travail, ce n’est pas lié à l’individu, mais à une organisation, à une façon de manager, de gérer, d’organiser le travail », rappelle une autre médecin du travail.
Proposer un stage de développement personnel devient alors un moyen commode de déléguer au salarié la charge de s’adapter, plutôt que de corriger ce qui dysfonctionne.
Ni gadget narcissique ni potion miracle
Faut-il pour autant jeter le bébé avec l’eau du bain ? Non. Bien compris, le développement personnel n’est pas une invention du XXe siècle. Dans sa lecture de Socrate, le philosophe Pierre Hadot montre que le « souci de soi » serait indissociable du souci d’autrui et de la cité.
Développer sa liberté intérieure, ce ne serait pas se replier sur soi, mais se renforcer pour mieux s’engager dans le monde. Les concepts psychologiques qui sous-tendent aujourd’hui le développement personnel (sentiment d’efficacité personnelle, autodétermination, usage de ses forces) sont d’ailleurs solidement mesurés et validés.
Le développement personnel n’est donc ni le gadget narcissique que raillent ses détracteurs, ni la potion miracle que vendent ses marchands. Mais nos mots le trahissent : nous ne l’abordons pas tous de la même manière. Cette diversité n’est pas un défaut. C’est peut-être la première chose qu’une entreprise devrait entendre, avant de proposer le même stage à tout le monde.
Franck Jaotombo détient des parts dans Amalteya SAS et HOME Landerneau SAS.
Alors que les événements climatiques extrêmes (vagues de chaleur, feux de végétation, inondations, etc.) se multiplient sous l’effet du dérèglement climatique, les acteurs d’extrême droite se sont récemment emparés du sujet pour avancer leur propre agenda anti-écologiste dans plusieurs pays occidentaux comme la France, l’Espagne ou les États-Unis.
On pourrait s’attendre à ce que l’exposition des citoyen·nes à des événements climatiques extrêmes renforce la conscience écologique, le soutien aux politiques climatiques, voire le vote en faveur de partis identifiés comme « pro-climat ». Pourtant, les travaux existants montrent que ce lien est loin d’être automatique. Et si une partie de l’explication tenait à la manière dont les acteurs politiques s’emparent de ces épisodes pour influencer l’opinion publique ? Les partis d’extrême droite, en particulier, s’évertuent aujourd’hui à créer du conflit autour de ces événements climatiques extrêmes afin de promouvoir leur propre agenda et d’en tirer un bénéfice politique.
Événements climatiques extrêmes et extrême droite
À première vue, la multiplication des événements climatiques extrêmes fragilise le positionnement des acteurs d’extrême droite. Elle atteste de manière flagrante la gravité d’un phénomène qu’ils s’attachent habituellement à minimiser, voire à nier. Il est en effet désormais solidement documenté que la fréquence et l’intensité de ces épisodes augmentent sous l’effet du dérèglement climatique.
Les dirigeant·e·s politiques d’extrême droite sont-ils désormais contraints de reconnaître cet état de fait ? L’examen de leurs prises de position récentes dans trois pays – France, Espagne, États-Unis – donne à voir des résultats contrastés. En France, la vague de chaleur historique de juin 2026 a offert au RN l’opportunité d’un aggiornamento de façade. Le parti cherche désormais à gommer plusieurs années de positions climatosceptiques en reconnaissant à demi-mot la brutalité des effets du dérèglement climatique à travers la canicule. « Il faut savoir dire en politique qu’on n’a pas été clairs et qu’on a même dit des bêtises », a admis le député Thomas Ménager, occultant les multiples saillies des cadres du RN contre l’« alarmisme » du GIEC ou leurs tentatives de détourner l’attention vers la lutte contre le « réchauffement islamiste ».
En Espagne, le parti d’extrême droite Vox a tenu un tout autre discours lors des inondations qui ont dévasté une partie de la province de Valence et provoqué la mort de plus de 200 personnes en octobre 2024. Ses dirigeants se sont empressés de se démarquer du « consensus climatique » en arguant que « la goutte froide le [phénomène météorologique à l’origine des inondations] a toujours existé ». Cette naturalisation de l’aléa, procédé emblématique du climatonégationnisme, vise précisément à contester l’influence du changement climatique d’origine anthropique dans la survenue de la catastrophe pourtant attestée par les études d’attribution.
Aucune remise en question non plus du côté de Donald Trump à la suite des incendies qui ont embrasé une partie de la région de Los Angeles en janvier 2025. Le président des États-Unis ne mentionne à aucun moment un lien avec le dérèglement climatique et campe sur les positions climatonégationnistes déjà exprimées à l’occasion des incendies qui ont ravagé l’État de Californie en 2020. Exhorté par les autorités de l’État à prendre en compte les savoirs scientifiques sur le changement climatique, il répondait alors : « ça va commencer à se rafraîchir, attendez juste de voir ».
L’inversion du blâme : la faute aux écologistes
Si la reconnaissance du rôle du dérèglement climatique dans la survenue des aléas varie selon les cas, les partis d’extrême droite mobilisent un même ressort discursif pour désigner les responsables supposés de l’inadaptation des sociétés à ces épisodes. Par un mécanisme d’inversion du blâme, les politiques environnementales et les écologistes sont ainsi accusés d’entraver la prévention des risques et d’accroître la vulnérabilité des populations.
En Espagne, Vox a relayé les contre-vérités qui accusent les acteurs écologistes d’avoir provoqué les inondations en encourageant la destruction supposée de barrages et l’interdiction de nettoyer les cours d’eau. Bien que largement démentie, cette assertion s’accompagne d’un travail de disqualification idéologique et morale des écologistes, repeints en « éco-criminels » et en « apôtres d’une religion climatique ». À l’expression employée par le président socialiste, « le changement climatique tue », l’extrême droite espagnole oppose le slogan : « le fanatisme climatique tue ».
Le même procédé est à l’œuvre dans le discours de Donald Trump face aux incendies à Los Angeles. Pour le président des États-Unis, l’acharnement des écologistes à vouloir protéger l’éperlan du Delta, une espèce de poisson menacée de disparition, aurait empêché d’acheminer la ressource en eau vers le sud de la Californie et, par conséquent, privé les secours des moyens nécessaires pour lutter contre la propagation des incendies. Là encore, l’explication ne résiste pas à l’épreuve des faits.
En France, le RN n’est pas en reste. Ces dernières semaines, Marine Le Pen comme Jordan Bardella n’ont pas manqué l’occasion de faire porter la responsabilité de l’impréparation du pays sur une « écologie de la décroissance » réfractaire à la climatisation. La même stratégie est mobilisée face aux incendies qui sévissent actuellement en Gironde : le porte-parole du RN, Julien Odoul a accusé « les Verts » de refuser les débroussaillages. En 2022 déjà, lors des précédents feux dans le département, Laure Lavalette accusait des « écolos un peu dingos » d’avoir empêché la réalisation de pare-feux au nom d’une conception de la forêt sanctuarisée, laissée « sous cloche » et soustraite à toute intervention humaine.
Solutionnisme technologique et dérégulation environnementale
S’ils blâment les mesures environnementales et les écologistes, les partis d’extrême droite s’accordent sur des réponses d’adaptation technosolutionnistes et profitent des événements climatiques extrêmes pour promouvoir leur agenda de dérégulation environnementale.
Le grand plan d’équipement en climatisation proposé par le RN face aux vagues de chaleur en est une illustration. Balayant les conséquences écologiques qu’impliquerait la mise en œuvre d’une telle mesure – surconsommation d’énergie, réchauffement général, etc. –, ce cadrage permet au parti de réaffirmer son soutien à la filière nucléaire, de ne pas remettre en cause sa défense des énergies fossiles, tout en continuant à s’opposer par ailleurs au déploiement des énergies renouvelables.
Les incendies de Los Angeles sont quant à eux devenus un prétexte à la relance par Donald Trump d’un ancien projet d’acheminement des eaux du nord de la Californie vers la vallée centrale et le sud de l’État. Initialement défendus en 2020 pour soutenir l’agro-industrie, ces grands travaux avaient été rejetés par le gouverneur démocrate de Californie en raison de ses conséquences néfastes pour la biodiversité et de son caractère infondé scientifiquement.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
Le climat, les activités humaines et la végétation sont les trois grands facteurs qui contrôlent les feux et en modifient parfois le comportement, voire la dangerosité. Dans l’ouvrage « Feux de végétation : comprendre leur diversité et leur évolution », paru en 2022 aux éditions Quae, les chercheurs Thomas Curt (coordination scientifique), Christelle Hély (coordination scientifique), Renaud Barbero (auteur), Jean-Luc Dupuy (auteur), Florent Mouillot (auteur), Julien Ruffault (auteur) dressaient un panorama des incendies à l’échelle globale.
Nous reproduisons ci-dessous un extrait du chapitre consacré au comportement des feux. De quoi mieux comprendre l’influence de facteurs tels que le vent, la teneur en humidité de la végétation mais également le type de végétation, son caractère continu ou discontinu et la pente.
Les feux de végétation sont contrôlés par les interactions entre trois facteurs : le climat, la végétation et les actions humaines. La plupart des régions du globe – et tous les continents – sont affectées par des feux, mais les caractéristiques de ces derniers varient.
C’est pourquoi on s’intéresse à leurs régimes, un terme qui recouvre à la fois le comportement des feux, leur nombre par an, leur taille moyenne, leur continuité spatiale, leur type dominant (feu de surface ou feu de cimes) et leurs impacts sur une région ou sur un écosystème donné. […]
Comment les feux de végétation naissent-ils et se propagent-ils ? Un feu de végétation consiste en un phénomène de combustion qui se propage sur une étendue boisée ou végétalisée en consommant une fraction de la matière végétale. Pour qu’un
feu apparaisse, trois ingrédients doivent être réunis :
une source de chaleur,
un combustible (la matière qui « brûle »)
et un comburant (l’oxygène de l’air).
La source de chaleur peut être un impact de foudre, un point chaud initial (un mégot, des particules incandescentes de diverses origines) ou un foyer initial (feux domestiques, usages professionnels du feu lors de travaux agricoles ou forestiers, allumage volontaire). Une fois que le feu a éclos, il se propage, pourvu que la végétation soit assez sèche, abondante et continue.
[…]
Les facteurs qui influent sur le comportement des feux
S’il y a peu de combustible ou que ce dernier est trop humide […] le feu ne peut pas se propager. Si, au contraire, le combustible est abondant et sec, la propagation du feu est certaine.
Entre ces deux situations, la propagation est incertaine, c’est-à-dire qu’une éclosion ne conduira pas toujours à une propagation : on parle de « conditions marginales de propagation ».
Gravure montrant une branche de pin d’Alep (Pinus halepensis), ses cônes et ses aiguilles.
Par exemple, pour des litières d’aiguilles de pin d’Alep, le comportement du feu devient incertain au-delà d’une teneur en eau d’environ 15 % ou en dessous d’une charge de matière sèche d’environ 2 t/ha.
Ces seuils sont très variables selon les dimensions, la forme et la composition chimique des éléments végétaux servant de combustible. Ils dépendent aussi vraisemblablement du vent, qui favorise la propagation, comme cela peut être déterminé en laboratoire à l’aide d’un ventilateur. Mais il faut se souvenir que le vent, dans la nature, est très variable. Par conséquent, même s’il y a des rafales de vent, il est très probable que le vent sera assez faible à un moment donné pour que le feu s’éteigne faute de combustible, ou parce que ce dernier est trop humide dans ces conditions marginales.
Toutes les études scientifiques montrent que, en dehors des conditions marginales, les facteurs affectant le plus la propagation du feu sont le vent et la teneur en eau des combustibles morts. Chacun de ces facteurs varie en effet quotidiennement avec la météorologie, et induit de fortes variations de la vitesse du feu. La teneur en eau de la végétation vivante, à l’échelle du couvert, est en revanche beaucoup plus stable, mais son effet sur la propagation a probablement été longtemps sous-estimé.
Plus la sécheresse est intense ou le vent fort, plus les feux sont rapides
Le vent a un effet assez linéaire sur la propagation du feu. Dans les formations boisées, forêts ou landes arbustives, la vitesse du feu est de l’ordre de 10 % de celle du vent ; cette approximation est valable dans une large gamme de vitesses de vent allant jusqu’à 70 km/h. Cette règle est une moyenne pour une grande variété de formations boisées à travers le monde, et ne doit pas être appliquée à l’aveugle dans le cadre d’une formation bien précise.
Cette règle nous indique toutefois que, pour un vent augmentant de 10 à 60 km/h (les extrêmes de vent les plus courants dans les incendies), la vitesse du feu augmente en ordre de grandeur dans les mêmes proportions, soit un facteur 6.
Entre des conditions de sécheresse modérée et extrême, un facteur 2 à 3 semble s’appliquer quant à l’effet de la teneur en eau des combustibles sur la vitesse du feu.
Les feux gravissent facilement les pentes
La pente est un facteur aggravant la propagation des feux. Ainsi, une règle simple établit qu’un feu montant une pente verra sa vitesse doubler par rapport à sa propagation sur un terrain plat pour une inclinaison de 20 %, tripler pour une inclinaison de 30 %, et quadrupler pour une inclinaison de 40 %.
En revanche, la vitesse d’un feu descendant une pente sera peu modifiée par la valeur de cette pente et dans tous les cas sera beaucoup plus lente que dans le sens de la montée. Cette règle n’est évidemment pas gravée dans le marbre : le relief modifiant le vent localement, ses effets sont complexes, et peuvent conduire à de grandes variations dans le comportement des feux.
Ainsi, un feu peu intense en fond de vallon peut se transformer en un feu embrasant rapidement un versant de colline. À l’inverse, un feu poussé par le vent vers une crête aura des difficultés à descendre le versant opposé à cause d’une pente et de vents localement défavorables derrière la crête.
Enfin, la quantité, les dimensions et la forme des éléments combustibles, ainsi que la structure spatiale de la végétation affectent le comportement des feux. Ces facteurs supplémentaires expliquent les différences observées entre diverses formations végétales, et exigent d’adapter les règles ou les modèles à chaque type de végétation. En première approche, la quantité de combustible affecte linéairement la puissance du feu (autrement dit, la quantité de combustible consommée est proportionnelle à la quantité disponible).
Son évaluation est par conséquent cruciale pour estimer cette grandeur fondamentale. Les éléments fins s’enflamment et se consument rapidement, alors que les éléments plus gros s’enflamment difficilement mais brûlent longtemps. Les premiers vont ainsi servir de support principal à la propagation du feu, tandis que les seconds vont aussi contribuer à sa puissance et à ses effets sur les plantes et sur le sol.
D’une manière générale, une végétation très discontinue horizontalement est défavorable à la propagation du feu, de même qu’une canopée haute bien séparée du sous-bois sera défavorable au passage du feu vers les cimes des arbres.
Ces facteurs structuraux ont parfois des effets antagonistes. Ainsi, une éclaircie dans un peuplement forestier (c’est-à-dire une réduction du taux de couvert des arbres) favorise à moyen terme l’embroussaillement du sous-bois et la pénétration du vent, ce qui augmente la vitesse du feu. Mais par ailleurs, cette éclaircie rend la végétation discontinue, diminuant le risque de voir un feu se propager de cime en cime !
Plus les conditions de vent et de sécheresse deviennent extrêmes, moins la structure et le détail de la composition de la végétation sont importants pour déterminer la propagation du feu. Cela tient au fait que la transmission de l’énergie devient très efficace par vent fort, et que l’inflammation de la végétation sous cet apport de chaleur est beaucoup plus rapide pour des teneurs en eau faibles. Le feu parcourt alors de grandes surfaces et libère de grandes quantités d’énergie en peu de temps.
Par exemple, en octobre 2017 au Portugal, 250 000 hectares de forêts et de landes ont été brûlés en dix heures dans la même région. Le feu étant intense, il peut aussi enflammer des combustibles plus gros, comme des branches, qui vont brûler plus longtemps que les feuilles ou les rameaux fins. Ces conditions seront favorables à la formation de pyrocumulus et de pyrocumulonimbus qui, comme nous l’avons vu, peuvent altérer la circulation atmosphérique autour du feu. Ce phénomène s’accentue quand la biomasse combustible est abondante.
On peut alors assister au développement d’une véritable tempête de feu, c’est-à-dire un feu très intense, créant de puissants mouvements d’air et de flammes et présentant un comportement imprévisible.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
Source: The Conversation – in French – By Valentin Alibert, Attaché Temporaire d’Enseignement et de Recherche, Université Bretagne Sud (UBS); Université Bordeaux Montaigne
L’ESSENTIEL
Construire des cabanes, c’est un moyen d’apprendre à vivre en collectivité. Mais c’est aussi une invitation à la rêverie.
Quand ils réalisent une cabane, les enfants s’approprient l’espace qui les entoure. Certains détails qui peuvent passer inaperçus aux yeux des adultes ont un sens très fort pour eux.
Les cabanes aiguisent le regard des enfants sur la nature, notamment sur les végétaux, et les incitent à arbitrer entre contraintes extérieures et imagination.
Les cabanes invitent à la rêverie. Elles fascinent, stimulent les architectes et les artistes, de la cité de l’architecture et du patrimoine, au Festival des cabanes des sources du lac d’Annecy. Elles convoquent l’imaginaire d’un « habiter » plus proche de la nature.
Ce sont également des territoires emblématiques de l’enfance. Qui n’a pas un jour construit une cabane ? Dominique Bachelart, chercheuse en sciences de l’éducation, souligne la richesse de ces constructions : « Que ce soit une hutte sommaire en branchages, un creux dans un arbre, un refuge loin des habitations, le terme générique de cabane désigne l’espace dans lequel on s’abrite ».
Des travaux en anthropologie retracent leur essor à des fins pédagogiques. Les mouvements d’éducation populaire qui se déploient au début du XXe siècle s’appuient sur les abris de loisirs pour mettre en œuvre leurs actions éducatives. Il s’agit par exemple d’apprendre aux jeunes à vivre en collectif. Les mouvements de scoutisme transmettent notamment l’art du froissartage, c’est-à-dire des techniques pour assembler des morceaux de bois avec de la corde afin de construire du mobilier (table, vaisselier, cabane dans les arbres).
Plus généralement, les cabanes sont des territoires que les enfants aménagent de façon autonome, selon leurs préférences et leurs capacités d’action. Ce sont ces constructions que j’ai étudiées en préparant ma thèse en géographie : Cabanes, jeux et imaginaires : des territoires des enfants aux valeurs de la nature.
En quoi permettent-elles aux enfants de construire des liens d’attachement avec la nature, voire de s’y sentir petit à petit comme chez soi, même si c’est de façon éphémère ?
La cabane comme œuvre intime
Le terrain de recherche concerne les sorties en forêt avec un groupe de scoutisme laïque, les Éclaireuses et Éclaireurs de France (EEDF). Ce groupe organise une à deux sorties par mois dans un bois de l’agglomération de Bordeaux, toujours le même. Ma thèse analyse comment des enfants, surtout âgés de 6 à 11 ans, s’approprient cette forêt qui au départ ne leur est pas familière. Lors des rencontres, les cabanes sont apparues comme une activité emblématique des temps libres.
Observez par exemple cette cabane construite au milieu d’un bosquet d’arbousiers par une fillette de 7 ans.
Cabane construite par une fillette de 7 ans, en avril 2023. : Valentin Alibert, Fourni par l’auteur
A priori vous ne voyez pas grand-chose. Pourtant, lors d’une visite guidée, elle m’explique le sens des différents objets qu’elle place. Elle a fait une sonnette (1) en accrochant une petite branche de pin. Elle a imaginé « une petite lumière à l’entrée ». En rentrant sur la gauche, elle me dit qu’il y a une « chambre ». La porte de cette pièce imaginaire est incarnée par une branche de l’arbousier (2). Elle montre ensuite le « lit » qu’elle a matérialisé en disposant des aiguilles de pin au sol (3). Elle projette dans la courbure du tronc de l’arbousier un siège à son échelle, au sein duquel elle peut s’assoir (4). Les morceaux de bois qu’elle dispose en équilibre représentent le « feu » (5).
Il est tout à fait possible de passer juste à côté de cette cabane sans percevoir le territoire qui a été produit. Cette appropriation est pourtant importante pour cette enfant. Elle construit petit à petit un chez-soi qui reprend certaines caractéristiques des espaces domestiques.
La sonnette incarne le seuil. Elle lui permet de contrôler et de ritualiser l’entrée de sa maison. Elle aménage également une pièce fonctionnelle, une chambre, avec un objet emblématique : le lit. Quant aux alignements verticaux et réguliers (5), je suppose que c’est une forme de mise en ordre esthétique. Ils représentent un objet important de l’imaginaire du foyer : le feu. En l’occurrence, la cabane est une œuvre intime qui fait sens pour la personne qui l’aménage.
Symbolique des végétaux
Pour construire des cabanes, les enfants sont également attentifs aux végétaux. Ils ramassent des bâtons, sélectionnent des feuilles. Ils cueillent des fougères ou de la mousse pour symboliser des canapés ou des surfaces confortables. Dans un autre registre sensoriel, je constate que le piquant du houx est fréquemment mobilisé pour mettre en visibilité les limites des cabanes.
La cabane de « la famille du houx » construite par deux filles de 8 et 9 ans (avril 2023). de Valentin Alibert, Fourni par l’auteur
Sur la photographie ci-dessus, les deux filles qui construisent leur cabane élaborent progressivement un lien d’attachement spécifique avec le houx. Elles le réutilisent fréquemment et le houx devient le végétal emblématique de leurs différentes cabanes. Certains végétaux permettent aux enfants d’élaborer des identités collectives qui relient les membres d’une même cabane entre eux et avec la nature.
D’un jeu à l’autre, les végétaux se chargent de significations nouvelles. Les aiguilles de pin sont parfois des pièges contre les ennemis, parfois des suspensions décoratives. Des feuilles a priori ordinaires acquièrent une importance toute particulière, surtout lorsqu’elles permettent de symboliser des fonctions et des imaginaires que les enfants peinent parfois à communiquer.
S’approprier l’espace extérieur
Le terrain d’étude, un mouvement de scoutisme, peut donner l’impression que la démonstration est restreinte. Elle concernerait uniquement les sorties des Éclaireuses et Éclaireurs de France où certains groupes sociaux, les classes moyennes et supérieures, sont surreprésentés. Pourtant ma recherche n’est pas une thèse sur le scoutisme, les résultats permettent de comprendre les constructions de cabanes susceptibles d’avoir lieu dans d’autres contextes. Les scouts laïques m’ont offert un terrain d’étude qui m’a permis de prêter attention sur trois ans aux actions des enfants pour s’approprier une forêt urbaine.
Les constructions de cabane, ou plus largement l’invention d’un chez-soi, parfois très éphémère, peuvent surgir dans de nombreuses situations ordinaires du quotidien : dans un jardin, un parc, une cour d’école, une forêt, un camping, ou encore à la plage.
Les châteaux de sable, le tracé des lignes sur le rivage, la disposition de coquillages ou de bois flottés, parfois alignés pour dessiner des contours, rappellent que les enfants sont des acteurs géographiques qui s’approprient l’espace selon les contraintes qui s’exercent sur eux.
Les cabanes, même si elles sont peu matérialisées, démontrent que les enfants produisent des territoires selon leurs besoins, leurs valeurs, leurs imaginaires. Encore faut-il qu’ils aient la possibilité concrète de pratiquer des espaces extérieurs et que nous prêtions attention à ce qu’ils font.
Un récent rapport du Haut Conseil de la famille, de l’enfance et de l’âge documente que les enfants jouent de moins en moins à l’extérieur en général et au contact de la nature en particulier. Pourtant, de nombreux travaux attestent que les expériences directes de nature permettent aux enfants d’être plus heureux et en meilleure santé.
Pour permettre à Valentin Alibert de réaliser cette recherche, une convention de partenariat a été signée entre un groupe local des Éclaireuses et Éclaireurs de France et l’Université Bordeaux Montaigne (2021-2024).
Source: The Conversation – in French – By Cynthia Tabet, Docteur et chercheuse en Économie, Enseignante et référente pédagogique, Faculté Jean Monnet (Droit, Économie, Management), Université Paris-Saclay, Université Paris-Saclay
En 2022, la France connaît un pic d’inflation suite à la guerre en Ukraine. Cinquante ans après le choc pétrolier, la crise est similaire, mais les réponses sont radicalement différentes. Pourquoi ? Qu’en est-il de l’héritage de 1973 ?
En 2022, l’inflation française a dépassé 6 %, replongeant le pays dans une situation inédite depuis les années 1980. Pour les économistes, le miroir historique est immédiat : 1973. Car le premier choc pétrolier n’est pas une simple curiosité historique. C’est le moment où s’est enclenchée une dynamique inflationniste qui mettra plus d’une décennie à être maîtrisée.
Précisons d’emblée : le choc pétrolier n’a pas à lui seul créé l’inflation des années 1970. Des tensions préexistaient : la fin du système de Bretton Woods en 1971 et l’abandon de la convertibilité or-dollar avaient fragilisé les économies occidentales. Les hausses salariales des Trente Glorieuses avaient déjà porté l’inflation française à plus de 7 % avant l’embargo.
Le choc pétrolier a agi comme un accélérateur, pas comme un déclencheur isolé.
Un double choc sans précédent
En 2022, la flambée des prix du gaz après l’invasion de l’Ukraine a replongé les Français dans une angoisse oubliée : celle de l’énergie qui coûte trop cher.
Ce scénario avait pourtant déjà un précédent. En octobre 1973, les pays membres de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) décrètent un embargo pétrolier contre les pays occidentaux. Le prix du brut est multiplié par quatre en quelques mois, passant d’environ 3 à 12 dollars états-uniens le baril.
Pour la France, qui importe alors plus de 76 % de son énergie, le choc est brutal : son modèle de croissance fondé sur une énergie bon marché s’effondre en quelques semaines.
La décision états-unienne de suspendre la convertibilité du dollar en or, deux ans plus tôt, avait déjà mis fin à l’ordre monétaire international d’après-guerre. La France doit faire face aux deux crises simultanément. Avant 1973, la croissance annuelle française dépassait en moyenne 5 % du PIB. Ce rythme ne sera plus jamais durablement retrouvé.
Comment l’inflation a contaminé toute l’économie
La hausse du pétrole se diffuse dans toute l’économie par trois mécanismes.
D’abord, la hausse des coûts de production : tous les secteurs énergivores (sidérurgie, agriculture, transports) répercutent leurs surcoûts sur leurs prix. L’inflation se généralise. Face à ce type de choc, comme l’a montré l’économiste James Hamilton dans ses travaux sur les chocs pétroliers, les gouvernements se trouvent devant un dilemme : soutenir l’activité aggrave l’inflation, freiner l’inflation aggrave le chômage.
Ensuite, la spirale prix-salaires. Les conventions collectives françaises de l’époque comportent des clauses d’indexation automatique : quand les prix montent, les salaires suivent automatiquement. Ce qui était censé protéger les travailleurs devient un moteur de l’inflation.
Enfin, les anticipations : ménages et entreprises s’attendent à ce que l’inflation dure et adaptent leurs comportements en conséquence. Les salariés négocient des hausses de salaire plus élevées, les entreprises fixent leurs prix à la hausse par précaution, les épargnants réduisent leurs dépôts. L’inflation devient alors partiellement autoentretenue ; chacun anticipe ce que l’autre va faire, et ce faisant, le provoque. C’est ce mécanisme des anticipations que les économistes de l’Insee ont documenté dès 1984 dans leurs travaux sur la boucle prix-salaires en France.
La stagflation : limites des politiques de demande face aux chocs d’offre
La France des années 1970 vit une situation inédite : l’inflation et le chômage augmentent en même temps. C’est ce que les économistes appellent la stagflation, une récession accompagnée d’une forte inflation.
Jusqu’alors, ils s’appuyaient sur les travaux de l’économiste William Phillips, qui avait établi dans les années 1950 une relation stable entre inflation et chômage : quand les prix montent, le chômage baisse, et inversement. Face à un choc sur les coûts de production, cette relation inverse ne s’observe plus. Les entreprises voient leurs factures énergétiques exploser ; elles augmentent leurs prix et réduisent leur production en même temps.
Le gouvernement français se retrouve alors face à un dilemme. Relancer l’économie par la dépense publique ? Cela aggrave l’inflation. Freiner l’inflation en réduisant la dépense publique ? Cela aggrave le chômage. Un choc d’offre et un choc de demande appellent des réponses différentes, et les instruments disponibles ont été conçus pour le second.
1983 : le tournant de la rigueur
Face à une inflation persistante au-dessus de 10 %, le gouvernement français engage en mars 1983 le « tournant de la rigueur » : fin de l’indexation automatique des salaires, ancrage du franc au deutschemark et réduction des déficits. L’objectif est de briser les anticipations inflationnistes en s’engageant à maintenir la stabilité des prix, quelles qu’en soient les conséquences économiques.
Ce coût est effectivement lourd. Entre 1980 et 1985, l’inflation recule de 13,6 % à 5,8 %, mais le chômage passe de 6,3 % à 9,8 %. Les économistes Olivier Blanchard et Lawrence Summers ont analysé ces séquelles sous le terme d’« hystérèse » : les récessions profondes dégradent durablement le marché du travail, bien au-delà de leur durée immédiate. Cette rupture constitue l’acte fondateur de l’architecture monétaire européenne, du Système monétaire européen jusqu’à la Banque centrale européenne (BCE) indépendante.
2022 : un choc analogue, une réponse transformée
Le retour de l’inflation en 2022 présente des similitudes structurelles avec 1973 : choc énergétique d’origine géopolitique, risque de spirale prix-salaires. Le gaz russe a joué le rôle que le pétrole du Moyen-Orient avait occupé un demi-siècle plus tôt. Mais la réponse des autorités monétaires a été radicalement différente.
En 1973-79, les taux d’intérêt restaient inférieurs à l’inflation, ce qui revenait à alléger la charge de la dette et à décourager toute discipline des prix. Résultat : l’inflation s’est ancrée pendant près d’une décennie.
Face au choc de 2022, la BCE, héritière directe des choix de 1983, a relevé ses taux de 0 % à 4 % en dix-huit mois. L’inflation française, après un pic à 7,3 % en février 2023, est revenue sous 2,5 % dès 2024, sans que la dynamique salariale ne s’emballe.
En 1973, il avait fallu dix ans. Les économistes Ben Bernanke et Olivier Blanchard confirment dans leurs travaux de 2023 que cette différence tient avant tout à la qualité des institutions monétaires et à leur capacité à agir de façon rapide et crédible.
1973-2022 : une leçon apprise, des défis à venir
Le premier choc pétrolier a démontré que l’inflation peut s’autoentretenir pendant une décennie, et qu’y mettre fin exige un coût social considérable : neuf ans d’inflation au-dessus de 9 %, un chômage passé de 2,6 % à près de 10 %. C’est cette mémoire économique, inscrite dans les choix de 1983, qui a différencié la réponse à 2022.
Cette réussite ne signifie pas pour autant que les défis futurs seront similaires. Cet héritage a émergé dans un contexte d’énergie abondante et de mondialisation croissante. Ce contexte s’est profondément modifié. Transition énergétique, fragmentation des chaînes d’approvisionnement mondiales, vieillissement démographique, dettes publiques élevées : ces facteurs pourraient rendre les chocs d’offre plus fréquents et plus difficiles à absorber.
Cinquante ans après l’embargo de l’OPEP, la question n’est plus de savoir si les années 1970 reviendront à l’identique. Elle est de savoir si les institutions construites depuis 1983 restent efficaces face à des chocs d’offre plus fréquents et d’une nature différente.
Cynthia Tabet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
En Égypte, la « Révolution des cheveux bouclés », est menée par des femmes qui s’insurgent contre les méthodes de lissage chimique et les défrisages hautement toxiques. Un mouvement moins futile qu’il n’y paraît, et qui résonne avec des pratiques de l’Égypte ancienne !
Un nombre croissant d’Égyptiennes arborent aujourd’hui fièrement leur chevelure naturelle. La cause pourrait sembler futile. Pourtant, l’ampleur prise par le phénomène, abondamment relayé sur les réseaux sociaux, à partir des années 2010, traduit un traumatisme réel et longtemps dissimulé. Il s’étend maintenant à d’autres pays arabes, africains, ou occidentaux, où des femmes ont été soumises à des pressions similaires, qualifiées parfois de « texturisme ».
Symboliquement, le fait de discipliner des chevelures abondantes a pu servir d’instrument de domination des femmes dans un cadre patriarcal. S’y ajoute l’idée d’une hiérarchisation esthétique – et donc potentiellement raciste – des types de chevelures au profit des cheveux lisses et au détriment des frisés, bouclés ou crépus.
La Révolution bouclée est donc perçue comme une manière pour les femmes de se réapproprier leur corps. Le mouvement a d’abord été porté par des actrices, chanteuses et célébrités vivant dans les beaux quartiers des grandes villes. Elles apparaissent fréquemment dans les clips à la mode, comme ceux du chanteur égyptien Amr Diab.
Capture d’écran du clip de la chanson Khatfoony d’Amr Diab (عمرو دياب واورنچ – خطفوني). YouTube
Mais, par mimétisme, le phénomène s’est aussi largement étendu aux femmes de la classe moyenne et même à quelques jeunes hommes.
« Arabian Curly Girl »
Nombreuses sont aujourd’hui les créatrices de contenu qui mettent en scène leur chevelure libérée. Le militantisme « curly » est désormais une tendance bien installée dans les réseaux sociaux. Sous le nom d’« Arabian Curly Girl », par exemple, une étudiante nommée Rana cumule des milliers d’abonnés sur TikTok et Instagram.
Elle affiche des slogans politisant explicitement l’actuel phénomène capillaire en revendiquant une « décolonisation » des chevelures, car le standard des cheveux lisses n’est pas sans lien avec une forme d’impérialisme esthétique occidental.
Le phénomène est tel que son impact est aussi économique. On le constate aujourd’hui au Caire, où des salons proposent des coupes à sec, boucle par boucle. Il s’accompagne de la production, parfois locale, de nouvelles gammes de cosmétiques réputés sains et naturels. L’effet de cette « Révolution » paraît donc bénéfique à tous niveaux !
Boucles pharaoniques puis ptolémaïques
De manière assez surprenante, ce mouvement renoue avec d’antiques représentations féminines remontant à l’Antiquité. À l’époque des pharaons, la norme pour les femmes de l’aristocratie était de porter de lourdes perruques sur leurs crânes parfaitement rasés. Les chevelures naturelles étaient réservées à des personnes de condition modeste, comme les musiciennes qui agrémentaient les banquets des riches. Une fresque provenant du tombeau de Nébamon, un noble du XIVe siècle avant notre ère, nous montre des flûtistes arborant d’abondantes chevelures bouclées.
C’est bien plus tard, à l’époque des Ptolémée, au IIIe siècle avant notre ère, que se produit la véritable première Révolution bouclée en Égypte. Pas plus qu’aujourd’hui, le phénomène ne peut être réduit à une simple mode. Ses implications sont aussi religieuses et politiques.
Buste de la déesse Isis aux longs cheveux en tire-bouchon, entre le IIIᵉ siècle avant notre ère et le IIIᵉ siècle. Musée archéologique de Thessalonique.
Isis, la déesse coiffeuse
Les artistes grecs, installés en Égypte à l’époque ptolémaïque, ont fait évoluer la représentation d’Isis, grande déesse égyptienne, lors de son entrée dans le panthéon grec. La divinité échange alors sa lourde perruque tressée contre une chevelure naturelle, composée de nombreuses boucles ondulées. Cette nouvelle mode est sans doute inspirée de la coiffure en tire-bouchon portée par Libyé, divinité protectrice de la Libye orientale, ou Cyrénaïque, qui était alors une province de l’Empire égyptien.
Selon un mythe rapporté par Plutarque (Isis et Osiris, 14), Isis coupe une boucle de ses cheveux en signe de deuil, lorsqu’elle apprend la disparition de son époux Osiris qui a été enfermé dans un coffre, par son frère Seth, et jeté dans le Nil. Le cours du fleuve, bientôt relayé par les flots de la Méditerranée, emporte le corps jusqu’à Byblos, cité du Liban, où le roi local s’empare du cercueil qu’il utilise comme un pilier au sein de son palais.
Isis, partie à la recherche de son époux, débarque à son tour à Byblos. Il lui faut trouver un moyen de pénétrer dans le palais royal pour y retrouver la dépouille. C’est alors qu’elle rencontre des servantes de la reine de Byblos. Grâce à ses extraordinaires talents de coiffeuse et d’esthéticienne, elle soigne leurs chevelures et leur communique son propre parfum divin. Alors qu’elles sont de retour au palais, la reine, surprise de la métamorphose de ses servantes, leur demande qui leur a arrangé les cheveux de manière aussi sublime. Après avoir entendu leur réponse, elle convoque Isis. Au terme de leur rencontre, la reine acceptera de mettre la déesse en relation avec son époux afin qu’il lui rende la dépouille d’Osiris. Isis rentrera en Égypte en possession du corps qu’il ne lui restera plus qu’à ranimer grâce à ses pouvoirs magiques.
À l’époque des Ptolémée, on raconte que le sanctuaire de Coptos, en Haute-Egypte, conserve la boucle qui y aurait été déposée par Isis. En raison de la présence de cette relique sacrée, la divinité y est adorée sous le nom de « très grande déesse de la chevelure ».
Les boucles de la déesse représentent le charme magique de l’épouse idéale, capable de ramener à elle son mari et de lui faire retrouver toute sa vigueur. Elles sont un symbole de bienfaits féminins et un puissant porte-bonheur.
Bérénice coupant une boucle de sa chevelure, tableau de Michele Desubleo, 1665. Maurizio Nobile
Se couper les cheveux pour sauver son amoureux
La reine ptolémaïque Bérénice II, au milieu du IIIe siècle avant notre ère, choisit d’arborer une chevelure bouclée, sans doute parce qu’elle est associée à sa Libye natale. La reine a, en effet, vu le jour en Cyrénaïque. Mais, dès le début de son règne à Alexandrie, en 246 avant notre ère, sa coiffure va aussi lui permettre de s’identifier à Isis.
Alors que son jeune époux, le roi Ptolémée III, s’apprête à partir en expédition en Syrie pour y lutter contre son ennemi, le maître de l’Empire séleucide, la souveraine coupe l’une de ses plus belles boucles et la consacre comme une offrande dans le temple de la reine Arsinoé II divinisée, au Cap Zéphyrion, non loin d’Alexandrie. Elle réactualise ainsi le geste mythique d’Isis.
Le poète Callimaque, lui aussi originaire de Cyrénaïque et proche de la reine, compose à cette occasion une œuvre lyrique dans laquelle, à la manière d’une prosopopée, il donne la parole à la boucle de la divine souveraine, imprégnée, comme dans la légende d’Isis, d’onguents parfumés. Le poème grec est malheureusement fragmentaire, mais on peut s’en faire une idée précise grâce à la version latine de Catulle (Poésies, 66, « La chevelure de Bérénice »).
Au moment de la couper, juste après sa première nuit d’amour avec Ptolémée III, la reine adresse un vœu pour le salut de son époux dont elle espère, avec angoisse, le retour sain et sauf en Égypte. Mais quelques jours plus tard, on découvre avec stupeur que l’offrande ne se trouve plus dans le temple. A-t-elle été dérobée par un intrus ? Faut-il y voir un mauvais présage pour Ptolémée ?
C’est alors qu’intervient l’astronome Conon de Samos, ami de Ptolémée III, lui-même mécène des recherches scientifiques menées au Musée d’Alexandrie. Le savant assure que, tandis qu’il observait le ciel, il a vu le cheval ailé d’Arsinoé II s’élever au-dessus du Cap Zéphyrion, en direction du firmament. Il portait sur son dos la boucle de Bérénice. Au terme de son ascension, le cheval l’a installée parmi les étoiles où elle a été transformée en constellation, afin que, devenue un porte-bonheur universel, elle puisse désormais guider pour toujours les voyageurs et navigateurs en perdition.
Statue de reine ptolémaïque aux cheveux bouclés, Iᵉʳ siècle avant notre ère, Metropolitan Museum, New York. Wikimedia
S’émanciper de la domination du Lion
La boucle rejoint un groupe d’étoiles qui, à l’époque, était considéré comme l’extrémité de la queue de la constellation du Lion. Elle devient désormais une constellation à elle seule, appelée « Chevelure de Bérénice », s’émancipant du Lion.
La symbolique de cette légende officielle est claire : boucles et astronomie servent ici à expliquer le rôle grandissant que joueront désormais les reines dans l’Égypte ptolémaïque, jusqu’au règne de la dernière et plus célèbre d’entre elles : Cléopâtre.
Christian-Georges Schwentzel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Le touriste conscient de son impact comprend que payer n’efface pas les conséquences de ses choix et que certains voyages, hébergements ou activités peuvent cesser d’être moralement acceptables. Mistervlad/Shutterstock
L’ESSENTIEL
À Majorque, les habitants dénoncent un modèle touristique qui aggrave la crise du logement et les pousse à quitter l’île.
Le surtourisme menace l’équilibre des territoires bien au-delà de la seule affluence des visiteurs.
Le concept de « touriste conscient de son impact » invite à repenser ses choix de destination, d’hébergement et d’activités.
Le dimanche 26 juillet 2026, la ville de Palma, capitale des îles Baléares, a été le théâtre d’une manifestation dirigée non pas contre les touristes, mais contre un modèle économique qui commence à considérer ses habitants comme un obstacle.
La manifestation, organisée par la plate-forme Menys Turisme, Més Vida (« Moins de tourisme, plus de vie » en majorquin), a rassemblé environ 25 000 personnes selon la police, et 70 000 selon les organisateurs. Les chiffres peuvent prêter à débat, mais pas la scène elle-même : des dizaines de milliers de personnes sont descendues dans la rue pour revendiquer le droit de continuer à vivre dans l’une des destinations touristiques les plus prisées au monde. Elles ne demandaient pas que Majorque cesse d’accueillir des visiteurs, mais que sa population n’ait pas à être chassée pour les loger.
Parmi les manifestants figuraient des habitants, des écologistes, des agriculteurs, mais aussi de nombreux salariés du secteur touristique. Leurs revendications ne laissent guère de place à l’interprétation : limiter les locations touristiques, réduire le nombre de places aériennes et de vols à destination des îles, et sortir d’une forme de monoculture économique qui consume le territoire, le logement et la vie quotidienne.
Il y a eu des affrontements avec les forces de l’ordre et des blessés, comme l’a rapporté The Times, mais réduire la manifestation à ces incidents reviendrait à passer à côté de son véritable message. Le conflit de fond n’oppose pas des habitants mécontents à des touristes innocents. Il met en tension deux droits qui n’ont plus le même poids : le droit, temporaire, de profiter d’un lieu, et le droit, permanent, d’y vivre.
Une destination touristique peut prospérer… et disparaître
Pendant des décennies, le succès des destinations touristiques a été mesuré à l’aune du nombre d’arrivées, de nuitées, du taux d’occupation ou encore des dépenses des visiteurs. Lorsque ces indicateurs progressent, on parle d’une bonne saison. Pourtant, une économie peut croître tout en détruisant les conditions qui permettent d’y vivre.
La rentabilité de chaque mètre carré peut augmenter, tandis que son utilité sociale diminue. La richesse produite peut s’accroître, tout en empêchant une infirmière, un policier, un enseignant ou un serveur de se loger. Une destination peut offrir aux visiteurs une liberté de circulation extraordinaire, tout en contraignant ses habitants à partir. C’est cette réalité qui n’apparaît presque jamais dans les statistiques : une destination peut prospérer comme produit touristique tout en échouant comme société.
Les locations touristiques n’expliquent pas, à elles seules, la crise du logement. Celle-ci est aussi alimentée par les investissements internationaux, la rareté du foncier, les achats spéculatifs, le manque de logements publics et des politiques publiques insuffisantes depuis des années. Mais minimiser leur rôle serait intellectuellement malhonnête.
Le chercheur Agustín Cócola-Gant décrit les locations touristiques comme un nouveau front de la gentrification. Ses travaux montrent que la prétendue économie collaborative dissimule souvent une opportunité d’accumulation de richesse pour les investisseurs et les propriétaires. Dans ce processus, l’habitant de longue durée cesse d’être le destinataire du logement pour devenir un obstacle à une rentabilité toujours plus élevée.
L’éviction, de surcroît, ne prend pas toujours la forme d’une expulsion. Elle peut se produire logement après logement. Un appartement se libère sans jamais revenir sur le marché résidentiel. Un commerce de proximité disparaît au profit d’une boutique tournée vers une consommation de passage. Les habitants s’en vont, l’économie du quartier change de visage, et ceux qui restent découvrent qu’ils ont toujours une adresse, mais qu’ils n’ont plus vraiment de lieu où vivre.
Parler de « tourismophobie » n’aide pas le débat
Majorque s’inscrit dans un mouvement de contestation territoriale plus large. À Venise, la mobilisation contre les grands navires de croisière a fait de ces immenses paquebots traversant la lagune le symbole d’une industrie dont l’ampleur n’était plus en adéquation avec la ville. Aux Canaries, des dizaines de milliers de personnes ont manifesté derrière un slogan difficile à surpasser : « Ici, des gens vivent. » À Barcelone, les pistolets à eau braqués sur quelques terrasses fréquentées par des touristes ont suscité bien davantage d’attention médiatique que la crise du logement à l’origine de la mobilisation.
Le terme « tourismophobie » parachève cette opération. Il transforme un conflit portant sur le logement, les salaires, les transports, l’eau, le foncier et les choix démocratiques en une simple réaction émotionnelle contre les étrangers. Il dépolitise le problème et, au passage, infantilise ceux qui protestent.
Les spécialistes du surtourisme Claudio Milano, Marina Novelli et Joseph Cheer montrent que le surtourisme ne se résume pas à un excès de visiteurs. Il apparaît lorsque la croissance touristique transforme durablement la vie des habitants, restreint leur accès aux services et aux espaces, et dégrade leur qualité de vie. Leurs travaux établissent également un lien entre ces mobilisations sociales et la contestation de modèles économiques fondés sur une forme de monoculture touristique, ainsi que sur l’idée, rarement remise en question, qu’il faudrait poursuivre la croissance à tout prix.
La vraie question n’est donc pas de savoir combien de personnes une île peut accueillir physiquement. Elle est de déterminer ce que ses habitants doivent sacrifier pour continuer à les accueillir.
Du tourisme responsable au touriste conscient de son impact
La recherche universitaire a forgé plusieurs concepts utiles pour comprendre cette évolution. La décroissance touristique, défendue par les chercheurs Robert Fletcher, Ivan Murray, Asunción Blanco-Romero et Macià Blázquez-Salom, considère que certains territoires n’ont pas besoin de mieux gérer leur croissance, mais de réduire concrètement la pression touristique : moins de capacités d’accueil, moins de vols, moins d’artificialisation des sols et une moindre dépendance économique au tourisme.
Il ne faut pas confondre cette approche avec le slogan « moins de touristes, mais des touristes qui dépensent davantage ». Cette proposition peut certes réduire certaines situations de surfréquentation, mais elle transforme aussi le territoire en un espace réservé aux plus aisés. Même discret, le tourisme de luxe occupe de l’espace, consomme des ressources et contribue à faire monter les prix.
La chercheuse Freya Higgins-Desbiolles déplace le débat de la quantité de richesse produite vers sa répartition : qui bénéficie des retombées économiques, qui en supporte les coûts, et quels droits doivent primer lorsque les intérêts du tourisme entrent en conflit avec la vie des communautés locales.
Le concept de justice de la mobilité, développé par Mimi Sheller, met en lumière une autre forme d’inégalité : toutes les mobilités n’ont pas le même pouvoir. Un visiteur peut traverser l’Europe pour un week-end, tandis qu’une femme de chambre est contrainte de parcourir chaque jour des dizaines de kilomètres parce qu’elle ne peut plus se loger près de son lieu de travail. La mobilité aisée des uns peut ainsi engendrer la mobilité forcée des autres.
Enfin, le concept de souveraineté touristique, que Carter Hunt, María José Barragán-Paladines, Juan Carlos Izurieta et Andrés Ordóñez relient aux luttes des communautés pour reprendre le contrôle de leurs moyens de subsistance, pose la question essentielle : qui est légitime pour décider de l’avenir d’une destination touristique ?
À partir de ces travaux, je propose une notion supplémentaire : celle du touriste conscient de son impact.
Le touriste conscient de son impact sait qu’il n’arrive pas dans un décor mis à sa disposition, mais sur un territoire déjà habité, traversé par des rapports de pouvoir et des conflits bien réels. Il comprend que sa liberté de circuler s’inscrit dans le quotidien de personnes dont la mobilité est, elle, beaucoup plus contrainte. Et il accepte une idée que le tourisme responsable tend souvent à éluder : à savoir que certains hébergements, certaines activités, voire certaines destinations, peuvent ne plus être moralement acceptables.
Il ne cherche pas seulement à réduire son empreinte. Il est prêt à renoncer.
La prise de conscience commence par un « non »
Un touriste conscient de son impact renoncerait à choisir Majorque pour un séjour de cyclotourisme. Non pas parce que le vélo serait immoral, ni parce que chaque cycliste poserait problème. Mais parce qu’une activité cesse d’être anodine lorsque sa concentration dégrade les conditions de déplacement de celles et ceux qui empruntent ces routes pour aller travailler, étudier, s’occuper de leurs proches ou simplement rentrer chez eux. Il choisirait un territoire moins saturé. Une autre période. Une autre activité.
De même, il n’utiliserait pas Airbnb – ni aucune autre plate-forme équivalente – dans les quartiers touchés par la gentrification, où les locations touristiques contribuent à chasser les jeunes qui y sont nés en rendant le logement inaccessible.
Nous pouvons débattre de l’ampleur exacte de chacun de ces effets, de la réglementation la plus efficace ou du poids respectif des différents facteurs. Mais lorsqu’un processus d’éviction des habitants est clairement à l’œuvre, utiliser un logement comme hébergement touristique n’est plus un choix privé sans conséquences.
La conscience touristique consiste à voyager en sachant reconnaître le moment où il vaut mieux choisir une autre destination. Le touriste conscient de son impact se pose une question qui précède toutes les recommandations, les certifications et les listes de bonnes pratiques :
« Est-ce que je devrais vraiment être ici, à faire cela ? »
Parfois, la réponse sera oui. D’autres fois, elle impliquera de changer de saison, d’hébergement ou d’activité. Et, dans certains lieux et à certains moments, la réponse sera tout simplement non.
Le droit de soustraire un territoire au marché
La souveraineté touristique signifie qu’une communauté peut décider de la quantité de tourisme qu’elle souhaite accueillir, des lieux où il est acceptable, des périodes où il peut avoir lieu et des conditions dans lesquelles il se développe.
Elle peut décider que certains logements doivent avant tout servir à loger des habitants. Elle peut limiter le nombre de navires de croisière, de véhicules, de capacités d’accueil touristiques ou de vols. Elle peut fermer un site saturé, retirer des licences et faire primer la pérennité d’une communauté sur la rentabilité maximale de ses actifs.
Cela ne revient pas à fermer les frontières. La souveraineté touristique n’est pas une quête de pureté identitaire, mais une expression de la capacité démocratique d’une communauté. Venise appartient d’abord à ses habitants, et non aux compagnies de croisière. Barcelone à celles et ceux qui y vivent, et non aux plates-formes touristiques. Majorque à ceux qui y construisent leur existence, et non à une industrie qui commercialise sa disponibilité.
Les visiteurs ont droit à l’hospitalité, pas à la souveraineté. Une population doit pouvoir conserver le droit de soustraire une partie de son territoire au marché touristique, même lorsque la demande est forte et que des visiteurs sont prêts à payer.
Le tourisme, un pouvoir sans élection
Le tourisme n’est plus seulement une activité économique. Il a acquis le pouvoir de façonner le territoire, l’emploi, le logement, les infrastructures et jusqu’au calendrier politique. Il agit désormais comme un pouvoir constituant, sans jamais avoir été élu.
La question n’est donc plus de savoir si le tourisme crée de la richesse. Il en crée. La vraie question est de savoir quelle forme de pauvreté il peut produire en retour : pauvreté en matière de logement, de temps, d’espace public, de perspectives et d’avenir.
Les graffitis et les messages apposés sur les voitures des habitants se multiplient. J’en ai moi-même affiché un – une seule fois –, rédigé en allemand, excédé de voir les routes secondaires constamment encombrées par les cyclotouristes :
C’est pathétique, oui. C’est un peu dérisoire, aussi. Et c’est un sujet délicat. Mais les touristes, tout comme les résidents étrangers installés dans des territoires touchés par la gentrification, ont besoin d’entendre certains messages, formulés avec respect, mais sans ambiguïté.
Julio Batle Lorente ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Une étude analyse les revenus Airbnb réels et le revenu global des ménages qui louent leurs maisons à La Rochelle.
606 maisons louées sur Airbnb sont comparées à plus de 20 000 maisons non louées.
Les revenus associés à la location sont très inégalement répartis entre les ménages les plus modestes et les plus riches.
L’économie du partage, ou sharing economy, est venue avec ses promesses. Pêle-mêle, il s’est agi de faciliter grandement la rencontre entre une offre excédentaire et une demande, d’offrir une grande souplesse dans l’usage et puis le plus important, de générer un revenu dont on a souvent dit qu’il complète utilement l’existant.
L’objectif : produire du pouvoir d’achat pour les propriétaires et augmenter grandement la variété de ce qui est disponible, comme les logements. Regardons plus précisément qui gagne vraiment de l’argent avec Airbnb.
Au sein d’un projet de recherche, nous avons mené une étude sur l’agglomération de La Rochelle pour mieux identifier et analyser qui bénéficient le plus d’Airbnb.
Les ménages riches ? Modestes ? Les biens en front de mer ?
Un état des lieux
Concrètement, nous avons comparé 606 maisons louées sur Airbnb à plus de 20 000 maisons non louées. C’est une première en France, car jusqu’ici aucune étude n’observait à la fois les revenus Airbnb réels et le revenu global des ménages qui louent.
Pour ce faire, nous avons croisé trois jeux de données :
Les recettes réelles de taxe de séjour de la ville de La Rochelle. Il s’agit ici du prix payé, le nombre de nuits et le nombre de voyageurs pour chaque location réalisée en 2022 ;
Le cadastre qui décrit chaque logement ;
Les données fiscales de l’ensemble des ménages, consultées à partir d’un accès sécurisé aux données ministérielles (CASD).
Nos premiers résultats sont sans équivoque : les ménages aisés et propriétaires ne louent pas plus souvent que les autres, mais ils louent plus cher, jusqu’à 50 euros de plus par nuit.
Logements plus grands et mieux situés
Notre premier constat : les ménages qui louent sur Airbnb sont plus aisés que la moyenne. Leur revenu disponible annuel atteint 52 015 euros, contre 47 129 euros pour les autres. Ils possèdent aussi des maisons plus grandes, 111 mètres carrés en moyenne, contre 99 pour les ménages non loueurs.
Le second constat est plus inattendu. Une fois sur la plateforme, les ménages les 10 % les plus riches et les 10 % les plus modestes louent leur logement à peu près à la même fréquence. Le nombre de nuits louées dans l’année ne varie presque pas selon le revenu.
Ce qui varie, c’est le prix. À La Rochelle, une nuit se loue en moyenne 114 euros. Derrière cette moyenne, l’écart est conséquent. Les maisons des 10 % de ménages les plus modestes se louent près de 50 euros de moins par nuit que celles des 10 % les plus aisés. Et la raison est simple. Les ménages aisés possèdent des logements plus grands, mieux situés, plus proches du littoral ou du centre historique. Ce sont les caractéristiques du logement qui font le prix et pas l’effort du propriétaire.
Écarts de patrimoine
Autrement dit, Airbnb ne crée pas de nouvelles inégalités. La plateforme rend rentables des écarts de patrimoine qui existaient déjà. Il est évident qu’un logement bien placé rapportait déjà plus à la revente ou à la location classique ; Airbnb permet désormais d’en tirer un revenu quelques semaines par an, sans quitter son domicile.
Ce mécanisme rejoint le constat de l’économiste Thomas Piketty. Les revenus du patrimoine progressent plus vite que les revenus du travail alors les écarts de richesse se creusent. Nos résultats montrent que les plateformes numériques accélèrent cette dynamique en accentuant le rendement du capital foncier.
Filet de sécurité
Une autre dynamique apparaît. Chez les rares ménages modestes qui louent, les sommes gagnées comptent énormément. L’hôte médian de notre échantillon gagne 3 623 euros par an sur Airbnb. Pour un ménage aisé, c’est un appoint marginal, quelques pour cent du revenu ; pour les 10 % les plus modestes, cela représente jusqu’à 30 % du revenu disponible.
Qui sont ces ménages à la fois aux revenus modestes et propriétaires d’un bien attractif ?
Nos données ne permettent pas de trancher définitivement. Il peut s’agir de retraités dont la maison est payée, de ménages ayant hérité ou encore de foyers traversant une baisse temporaire de revenus. Pour ces derniers, la location de courte durée fonctionne comme un amortisseur. Elle permet de faire face à une contrainte budgétaire en activant un actif disponible, le logement.
Des enquêtes qualitatives menées aux États-Unis décrivent le même usage d’appoint.
Que dire alors ? Les revenus Airbnb se concentrent autour des ménages les plus riches. Pour autant, ils pèsent surtout en bas de la distribution. La plateforme amplifie les inégalités tout en dépannant une minorité de ménages fragiles.
Réglementer la location courte durée
Ce double effet interroge la régulation actuelle. En France, dans le cadre de loi ELAN, il existe une limite de la location d’une résidence principale à 120 jours par an. Cette règle unique traite de la même façon deux profils opposés. D’un côté, le propriétaire qui loue sa maison trois semaines en août. De l’autre, l’investisseur qui peut exploiter plusieurs biens à l’année et qui retire des logements du marché. Un véritable moteur de la crise du logement dans les zones touristiques.
Notre recherche suggère qu’une régulation plus fine est possible, voire doit s’imposer pour :
Protéger les hôtes occasionnels, dont l’activité ne retire aucun logement du marché résidentiel ;
Concentrer les contraintes sur les loueurs professionnels ;
Adapter la fiscalité. Puisque les plateformes rendent ces revenus visibles et mesurables, rien n’empêche de les taxer de façon progressive, en préservant l’appoint des ménages modestes.
Reste une question ouverte. La Rochelle est une ville moyenne où la location occasionnelle de résidences principales est présente. Qu’en est-il à Paris, Saint-Malo ou Barcelone, où la location de courte durée est largement professionnalisée ?
Les inégalités que nous mesurons entre ménages pourraient y prendre une tout autre ampleur, entre simples habitants et détenteurs de portefeuilles immobiliers. Mesurer et évaluer ceux qui capturent cette rente reste un impératif pour définir un régime fiscal moins aveugle et réducteur des inégalités de revenus.
Raphaël Suire a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche.
Dans l’imaginaire collectif, la silicose, grave maladie incurable qui détruit la fonction pulmonaire, est associée au travail des mineurs. Mais d’autres ouvriers y sont exposés. C’est notamment le cas de ceux qui travaillent la pierre synthétique, ou quartz aggloméré, qui voient également leur risque de cancer du poumon augmenter.
Si vous vous rendez chez Costco, Home Depot ou Lowe’s (des enseignes proposant notamment des matériaux de rénovation, NdT) pour acheter un plan de travail dans le cadre de la rénovation de votre cuisine, l’objet de votre commande sera vraisemblablement produit dans un atelier de fabrication travaillant un matériau appelé pierre reconstituée.
Souvent commercialisée sous le nom de « quartz », la pierre reconstituée est un produit synthétique contenant jusqu’à 95 % de quartz finement broyé, mélangé à des résines polyester ainsi qu’à des pigments. Derrière l’apparente facilité avec laquelle on peut se procurer ce matériau se cache un fait ignoré des consommateurs : les ouvriers qui découpent, meulent et polissent ces plans de travail s’exposent au risque de développer une maladie redoutable qui détruit leurs poumons, la silicose. Cette maladie évitable, pour laquelle il n’existe aucun remède, est mortelle, et il n’existe aucun remède.
Rien qu’en Californie, plus de 550 travailleurs ont reçu un diagnostic de silicose causée par cette pierre reconstituée depuis 2019. Parmi eux, au moins 100 ont subi une greffe pulmonaire ou sont en attente d’en recevoir une. Cette intervention, complexe, ne fait cependant que prolonger leur vie, sans pouvoir offrir de guérison durable. Entre 2019 et 2026, au moins 30 sont morts de silicose.
Respectivement épidémiologiste et médecin, nous sommes tous deux spécialisés dans les maladies professionnelles. Nous avons étudié les dangers liés au fait de travailler la pierre reconstituée. Selon nous, cette recrudescence des cas de silicose constitue une urgence de santé publique. Toutefois, cette tendance reste presque invisible en dehors de la Californie, car, à l’heure actuelle, dans la plupart des États américains, l’incidence de cette maladie ne fait l’objet d’aucun suivi.
Un matériau à la mode, mais dangereux
Introduite il y a seulement quelques décennies, la pierre reconstituée est devenue le matériau le plus prisé pour les plans de travail de cuisine. Elle est en effet plus résistante et souvent moins coûteuse que le marbre.
Comme l’amiante, la silice provoque à la fois des maladies respiratoires et le cancer du poumon. Dans ces ateliers, les ouvriers touchés sont jeunes – l’âge médian des travailleurs californiens atteints est de 46 ans, et l’âge médian au décès de 52 ans.
Les ouvriers d’atelier qui meulent et polissent les plans de travail en quartz inhalent des particules de silice cristalline à l’origine de la silicose. Earl Dotter, CC BY
On estime que 100 000 travailleurs sont employés dans les ateliers de fabrication de ce type de plan de travail aux États-Unis. Or, certaines études suggèrent que 20 % ou plus des travailleurs exposés développent une silicose. La prise en charge de ces malades peut coûter des millions de dollars par personne. La majeure partie des frais médicaux est prise en charge par Medicaid et d’autres programmes d’aide publique financés par les contribuables américains.
Malheureusement, de nombreux ouvriers de ces ateliers n’ont pas accès aux soins de santé – et encore moins à des spécialistes formés pour diagnostiquer et traiter la silicose.
Dans de nombreuses grandes surfaces de bricolage, la pierre reconstituée est préférée au verre broyé, alors que les plans de travail fabriqués à partir de ce matériau sont similaires, mais bien plus sûrs pour les ouvriers. En effet, les plans en verre broyés contiennent de la silice amorphe, beaucoup moins toxique que la silice cristalline de la pierre reconstituée. Problème : les consommateurs ignorent généralement l’existence de cette alternative.
Aux États-Unis, Ikea a cessé de vendre des plans de travail en pierre reconstituée en 2025 (en France et dans d’autres pays européens, en juillet 2026, Ikea continuait à vendre des comptoirs de cuisine sur mesure « fabriqués à partir de quartz broyé », NdT). Home Depot, Lowe’s et Costco vendaient quant à eux toujours des produits contenant de la silice cristalline en juin 2026.
Une hausse des cas et des procès en cascade
En 2016, à l’époque où l’un d’entre nous, David Michaels, occupait le poste de secrétaire adjoint au Travail à la tête de l’Occupational Safety and Health Administration (OSHA, l’agence américaine chargée de la sécurité et de la santé au travail), le seuil réglementaire d’exposition professionnelle à la poussière de silice en suspension dans l’air a été abaissé.
En 2019, après que les Centers for Disease Control and Prevention (CDC) ont signalé 18 cas de silicose liés au travail de la pierre reconstituée en Californie, au Colorado, au Texas et dans l’État de Washington, des épidémiologistes californiens ont commencé à recenser la maladie chez les ouvriers de ces ateliers.
Depuis cette date, le nombre de cas annuels s’est révélé en constante augmentation. Il est désormais évident que tant que la pierre reconstituée contenant de la silice cristalline sera utilisée pour fabriquer des plans de travail de cuisine, des centaines de jeunes travailleurs courront chaque année le risque de recevoir un diagnostic de silicose.
Aux États-Unis, des cas de silicose ont été signalés dans plusieurs autres États, dont le Massachusetts, l’Illinois, New York, la Floride, l’Utah, l’État de Washington, le Nouveau-Mexique et le Colorado. Cependant, étant donné que la plupart des ouvriers de ces ateliers ne sont pas soumis à un dépistage de la silicose, il est légitime de supposer que des milliers d’autres travailleurs non diagnostiqués souffrent aussi de la maladie.
Aujourd’hui, partout aux États-Unis, des centaines de travailleurs tombés malades poursuivent en justice les fabricants et distributeurs de ces plans de travail mortels, ainsi que les grandes surfaces qui les commercialisent. Certains des premiers cas traités ont fait l’objet d’un règlement à l’amiable. En 2024, lors du premier procès à être allé jusqu’au jugement, un ouvrier de 36 ans atteint de silicose, ayant subi une double greffe pulmonaire alors qu’il était maintenu en vie artificiellement, s’est vu accorder 52 millions de dollars de dommages et intérêts.
Une épidémie mondiale en expansion
Des flambées de silicose ont accompagné, partout dans le monde, l’essor de la production de plans de travail en pierre reconstituée.
Caesarstone, une entreprise israélienne, a été l’une des premières à commercialiser ce matériau. Entre 1997 et 2010, 25 travailleurs israéliens ayant été en contact avec ses produits ont dû recevoir une greffe pulmonaire.
Les cas de silicose se multiplient dans le monde entier, à mesure que l’usage de la pierre reconstituée se répand.
En mai 2026, en réponse aux décès de jeunes travailleurs atteints de silicose, le Royaume-Uni a publié de nouvelles directives interdisant la découpe à sec des produits en pierre reconstituée, et a annoncé son intention d’inspecter 1 000 ateliers de fabrication.
Pour continuer à vendre leurs produits en Australie, de nombreux fabricants, dont Caesarstone et Cosentino, commercialisent désormais des plaques fabriquées à partir de verre broyé plutôt que de quartz.
Mettre fin à la silicose liée à la pierre reconstituée aux États-Unis
En 2024, l’agence californienne de sécurité et de santé au travail (Cal/OSHA) a adopté une norme de sécurité au travail plus stricte que la réglementation fédérale existante. Toutefois, les moyens de contrôle – tant à l’échelle de cet État qu’à l’échelle nationale – restent désastreusement insuffisants. Avec les effectifs d’inspecteurs dont dispose actuellement l’OSHA au niveau fédéral, chaque lieu de travail où des ouvriers sont susceptibles d’être exposés ne peut être inspecté qu’une fois tous les 191 ans…
Suivant l’exemple de l’Australie, l’agence californienne de sécurité et de santé au travail a entamé une procédure réglementaire d’urgence visant à interdire la fabrication et l’installation de produits en pierre reconstituée contenant plus de 1 % de silice cristalline. Les fabricants de plans de travail ripostent en promouvant une législation fédérale qui interdirait toute action en justice à leur encontre, leur permettant de commercialiser la pierre reconstituée sans jamais engager leur responsabilité.
Tant que les fabricants ne cesseront pas de produire ce matériau et que les distributeurs ne suivront pas l’exemple d’Ikea, qui a renoncé – aux États-Unis – à vendre des plans de travail en pierre reconstituée contenant de la silice cristalline, des milliers de travailleurs continueront d’être exposés à cette poussière mortelle, et un nombre bien trop important d’entre eux développeront une silicose ou un cancer qui auraient pu être évités.
David Michaels a reçu des financements de la Fondation McElhattan.
Robert Harrison ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
La mobilisation des étudiants à laquelle on assiste aujourd’hui en Inde s’explique en grande partie par la crise que traverse la classe moyenne indienne, marquée, notamment, par le chômage des diplômés et la baisse du pouvoir d’achat moyen. C’est que la classe moyenne supérieure s’est enrichie tandis que la classe moyenne inférieure s’est appauvrie.
Jusqu’au milieu des années 2010, l’idée suivant laquelle la classe moyenne de l’Inde avait vocation à s’élargir continûment paraissait une évidence. L’Inde avait flirté avec une croissance à deux chiffres au cours de la décennie 2004-2014 sous l’égide du premier ministre Manmohan Singh, le père de la libéralisation économique des années 1990, portée par les services informatiques et les investissements étrangers. La classe moyenne s’étoffait à ce moment-là grâce à l’essor de nouveaux emplois qualifiés.
Cette dynamique a permis l’émergence d’un groupe social composé de cadres d’entreprise, d’ingénieurs, d’informaticiens, de professions libérales et d’entrepreneurs. Cette classe moyenne s’est définie à la fois par ses revenus, par sa capacité de consommation et par un éthos social souvent associé aux hautes castes, notamment visible dans son opposition aux politiques de discrimination positive.
Mais cette catégorie est restée difficile à mesurer, car les critères utilisés varient fortement selon les organismes : revenus, consommation, patrimoine, niveau d’éducation, type de logement, emploi de col blanc ou auto-identification subjective. Dans les années 2010, plusieurs estimations ont nourri l’idée d’un essor spectaculaire de la classe moyenne indienne. Le think tank indien National Council of Applied Economic Research (NCAER) estimait en 2012 qu’elle représentait environ 142 millions de personnes, soit près de 12 % de la population. D’autres chercheurs, en utilisant des critères plus larges, l’évaluaient à 20 % de la population.
Sur cette base, des cabinets comme Ernst & Young, McKinsey ou Goldman Sachs prévoyaient une croissance rapide de cette catégorie, certains allant jusqu’à anticiper plusieurs centaines de millions de membres à l’horizon 2025-2040. Narendra Modi, lorsqu’il dirigeait le Gujarat, puis son gouvernement après 2014, avaient même mobilisé la notion de « neo-middle class » pour désigner les populations issues du monde rural et entrant dans une forme de modernité urbaine grâce à la croissance. Pourtant, cette notion a rapidement disparu du vocabulaire politique, car la dynamique d’expansion s’est essoufflée.
La classe moyenne indienne a atteint un plateau au milieu des années 2010. Selon le Pew Research Center, en 2017, seuls 108 millions d’Indiens appartenaient à la classe moyenne, définie par un revenu de 10 à 50 dollars par jour en parité de pouvoir d’achat, soit environ 8 % de la population. En ajoutant les plus aisés, la proportion reste proche des estimations antérieures, ce qui confirme l’absence de progression significative.
C’est que les revenus réels des catégories intermédiaires ont stagné entre 2013-2014 et 2023-2024. Les salaires réels ont même reculé dans plusieurs secteurs : industrie manufacturière, mines, énergie, services. Cette situation s’explique par la persistance de l’inflation, notamment alimentaire, et par la faiblesse de la croissance des revenus. Entre 2017-2018 et 2022-2023, le revenu réel urbain n’a quasiment pas progressé. Dans certains secteurs comme l’informatique, la distribution ou la logistique, les hausses des salaires nominaux ont été inférieures à l’inflation.
Les implications sociales d’une reprise en K
Ces moyennes masquent une différenciation interne croissante de la classe moyenne. Une partie des ménages autrefois classés dans cette catégorie a rejoint l’élite économique, tandis que la majorité des segments intermédiaires a stagné ou régressé. Les données du World Inequality Lab montrent en effet une concentration spectaculaire des revenus au sommet de la société : les 10 % les plus riches détenaient 57,7 % du revenu national en 2022-2023, contre 33,5 % en 1990. Le 1 % le plus riche détenait 22,6 % du revenu national, et le 0,1 % environ 10 %.
L’Inde compte désormais plus de 300 milliardaires. À l’inverse, les 40 % situés sous les 10 % les plus riches ont vu leur part du revenu national passer de 44,1 % en 1990 à 27,3 % en 2022-2023, tandis que les 50 % les plus pauvres ont chuté à 15 %. Cette situation conduit certains chercheurs, comme Lucas Chancel et Thomas Piketty, à parler d’une « missing middle class ».
Cette bifurcation « en K » se retrouve dans les modes de consommation. La moitié la plus pauvre des urbains consomme moins de 5 000 roupies par mois, tandis que les 5 % les plus riches consomment plus de quatre fois plus. Les ménages ont puisé massivement dans leur épargne après la pandémie, et cela n’a pas suffi : leur endettement atteint un niveau record, tandis que la demande de biens de consommation ralentit.
Les ventes d’automobiles sont révélatrices : malgré un faible taux d’équipement, le marché stagne, et seuls 12 % des Indiens seraient en mesure d’acheter une voiture. Les petites voitures, auparavant associées à la classe moyenne, reculent, tandis que les SUV et les véhicules haut de gamme progressent fortement, à l’instar des logements de luxe, des services hôteliers haut de gamme, et des billets d’avion en business class.
Cette polarisation paraît paradoxale au regard des taux de croissance officiellement affichés par l’Inde, souvent autour de 7 à 8 % depuis 2014, hors années Covid. Comment expliquer ce paradoxe ?
Premièrement, ces chiffres ont été contestés, notamment en raison de problèmes de comptabilité nationale et de surévaluation du secteur informel. Le FMI a lui-même critiqué la qualité des données indiennes. En réalité, la croissance aurait été surestimée de 1,5 à 2 points. C’est que plusieurs chocs ont frappé l’économie de plein fouet : la démonétisation de 2016, qui a retiré brutalement 85 % de la monnaie en circulation et affecté durablement l’économie informelle ; l’introduction mal gérée de la Goods and Services Taxes en 2017, qui a perturbé les PME ; puis la pandémie de Covid, qui a provoqué un effondrement de l’activité, un exode massif de travailleurs précaires et une crise sociale majeure.
Deuxièmement, depuis la pandémie, la reprise indienne est décrite, nous l’avons dit, comme une croissance « en K ». Les plus riches profitent de la croissance, tandis que les catégories populaires et intermédiaires stagnent ou déclinent. En 2024, les trois quarts des Indiens gagnaient moins de 15 000 roupies par mois, soit environ 140 euros. Cette reprise inégalitaire explique pourquoi la croissance macroéconomique ne se traduit pas par un élargissement de la classe moyenne. Elle profite surtout à une élite capable d’investir, de consommer des biens haut de gamme et de capter les opportunités de la mondialisation, tandis que les diplômés subissent un marché du travail dégradé.
Chômage des diplômés et turbulences dans l’IT
Les jeunes Indiens ayant fait des études supérieures connaissent des taux de chômage très élevés. En 2024, selon l’Organisation internationale du travail, le taux de chômage des diplômés atteignait 29,1 %, soit neuf fois plus que celui des personnes illettrées.
Ce nouveau paradoxe s’explique notamment par un décalage entre les attentes des diplômés et les besoins, tant qualitatifs que quantitatifs des employeurs. Les familles investissent lourdement dans l’éducation privée, souvent au prix d’un endettement important, ce qui pousse les jeunes à refuser des emplois peu rémunérés. Mais les employeurs estiment que beaucoup de diplômés ne disposent pas des compétences nécessaires. Les formations d’excellence, comme les Indian Institutes of Technology, restent très sélectives et ne forment qu’une petite minorité des ingénieurs. Et même ces institutions rencontrent des difficultés de placement, avec une chute importante des offres d’emploi en 2023-2024.
Le secteur informatique, longtemps moteur de l’essor de la classe moyenne, illustre cette crise. Le développement du IT indien a été favorisé par la sous-traitance occidentale, notamment autour du bug de l’an 2000, par la formation d’ingénieurs qualifiés et par des politiques publiques favorables, comme la création de zones économiques spéciales. Des entreprises comme Tata Consultancy Services, Infosys, Wipro ou Satyam ont fait de l’Inde une puissance mondiale des services informatiques. Le secteur représentait 7,4 % du PIB en 2022, contre 1,2 % en 1998, et ses exportations dépassaient 200 milliards de dollars au milieu des années 2020, les États-Unis absorbant une part dominante de ces exportations.
Mais le IT indien ralentit. La croissance du chiffre d’affaires s’est tassée, les investissements ont reculé et les effectifs cessent d’augmenter. L’automatisation et l’intelligence artificielle menacent une part importante des emplois. Les grandes entreprises du secteur ont commencé à réduire leurs effectifs : Infosys, Wipro, TCS ont licencié ou diminué leurs recrutements.
Le IT indien pourrait profiter de l’essor des Global Capability Centers, ou GCC. Ces centres sont créés directement en Inde par des multinationales étrangères pour internaliser certaines fonctions informatiques, financières, RH ou d’innovation. En 2025, l’Inde comptait environ 1 700 GCC employant 1,9 million de personnes, avec une croissance annuelle de 19 %. Ils pourraient se développer davantage en raison du coût de la main-d’œuvre qualifiée et des restrictions de visas aux États-Unis. Toutefois, ces centres ne recrutent pas massivement des jeunes diplômés généralistes : ils recherchent surtout des profils spécialisés, expérimentés, dotés de compétences avancées en IA, cybersécurité ou technologies de pointe. Cette évolution risque donc de renforcer la polarisation du marché du travail plutôt que de contribuer à élargir la classe moyenne indienne.
Au total, la classe moyenne connaît non pas une expansion linéaire, comme on l’imaginait dans les années 2000 mais une forte polarisation : si l’élite prospère, la classe moyenne inférieure est fragilisée. L’ascenseur social qui reposait sur le triptyque éducation/emplois dans les services (informatiques notamment)/urbanisation fonctionne moins bien qu’auparavant. Cette situation est particulièrement problématique dans un pays où, tous les ans, plus de dix millions de jeunes arrivent sur le marché du travail : c’est parmi eux, et dans la Gen Z, que se recrutent les manifestants aujourd’hui dans la rue.
Le prochain livre de Christophe Jaffrelot, L’ambition indienne : les paradoxes d’une nouvelle puissance, va paraître aux éditions Tallandier en octobre 2026.
Christophe Jaffrelot a reçu des financements de l’ANR. Il est membre de l’Association française de science politique.