Dans nos déchets organiques, du plastique qui limite l’efficacité de la collecte

Source: The Conversation – in French – By Victorien Jeux, Enseignant chercheur en chimie des (bio)polymères, UniLaSalle


L’ESSENTIEL

  • La collecte de nos déchets organiques (biodéchets), généralisée en France depuis 2024, est une avancée louable.

  • Dans la pratique, son efficacité est limitée par des confusions dans le tri : la présence de certains plastiques considérés à tort comme étant compatibles avec la méthanisation freine les processus de valorisation.

  • Des recherches se penchent sur la conception de matériaux compatibles à la fois avec les imperfections de la collecte et les procédés de traitement.


Épluchures, marc de café, pain rassis, restes de repas, herbe de tonte, branches mortes, tailles de jardin… nos poubelles regorgent de matières organiques que l’on regroupe aujourd’hui sous le terme de biodéchets. Depuis 2024, la France a généralisé leur tri à la source pour les détourner de l’incinération et les valoriser, en les transformant en ressources utiles.

Sur les centaines de millions de tonnes de déchets que la France produit chaque année, tous flux confondus, les biodéchets représentent en effet près d’un tiers, soit plusieurs millions de tonnes. Une grande partie de ces biodéchets étant constituée d’eau et de carbone, les brûler présente en effet un intérêt limité.

Les collecter séparément est, en revanche, une manière rationnelle de les valoriser. Selon les territoires, plusieurs solutions coexistent : compostage de proximité, collecte en porte-à-porte ou apport volontaire dans des bornes dédiées… L’objectif est toujours le même : transformer nos restes de cuisine et déchets verts en compost utile aux sols ou en énergie renouvelable grâce à la méthanisation.

Cette évolution constitue une bonne nouvelle pour le climat et l’économie circulaire, mais sa mise en œuvre pratique reste parfois laborieuse. Parmi les difficultés rencontrées figure la présence persistante de déchets plastiques dans les bacs à biodéchets.




À lire aussi :
L’obligation de tri des biodéchets va-t-elle enfin faire décoller la méthanisation en France ?


Du plastique dans les biodéchets

Certaines erreurs de tri sont faciles à comprendre : emballages oubliés, couverts jetables ou films alimentaires.

D’autres sont plus subtiles : une simple étiquette collée sur une peau de banane ou un sachet présenté comme « biodégradable » peuvent sembler compatibles avec la filière, alors qu’ils ne le sont pas nécessairement.

Une partie du problème provient d’une confusion fréquente autour du terme « bioplastique », qui mélange les plastiques biosourcés et biodégradables, alors qu’ils désignent des réalités très différentes. Ce qui alimente une confusion chez le citoyen entre ce qui est biosourcé, biodégradable et compostable. Or, tous ces mots ne sont pas équivalents.

  • Un plastique est dit « biosourcé » lorsqu’il est fabriqué à partir de ressources d’origine biologique, telles que l’amidon, les sucres ou encore les huiles végétales. Cela ne dit rien de sa capacité à se dégrader après usage.

  • Un matériau est qualifié de « biodégradable » lorsqu’il peut être décomposé par l’action des microorganismes. Mais cette propriété dépend fortement des conditions du milieu : température, humidité, présence d’oxygène, activité microbienne et temps disponible.

  • Enfin, un matériau compostable est conçu pour se dégrader dans des conditions précises de compostage. Dans de nombreux cas, cette compostabilité n’est garantie que dans des installations industrielles, où la température, l’humidité et l’aération sont soigneusement contrôlées.




À lire aussi :
Conserver les aliments périssables sans emballages plastiques : où en est-on ?


Ce qui est compostable n’est pas forcément méthanisable

Cette confusion conduit parfois à des contresens lors du tri : un citoyen peut déposer en toute bonne foi un sac ou un emballage qu’il suppose compostable dans son bac à biodéchets. Or, les biodéchets ne partent pas forcément au compost industriel : ils peuvent aussi être destinés à la méthanisation, ce procédé biologique de valorisation énergétique qui traite différentes matières organiques – effluents d’élevage, résidus agricoles, déchets alimentaires ou encore biodéchets collectés séparément.

Et contrairement aux idées reçues, tout matériau compostable n’est pas nécessairement méthanisable. Et pour la méthanisation, la présence de plastiques est problématique.

En effet, à la différence du compostage, qui est un procédé aérobie (c’est-à-dire réalisé en présence d’oxygène), la méthanisation est au contraire un procédé anaérobie, qui fonctionne en absence d’oxygène. Des communautés microbiennes dégradent la matière organique et produisent un biogaz riche en méthane, qui peut être utilisé pour produire de l’électricité et de la chaleur ou bien être épuré afin d’être injecté dans le réseau sous forme de biométhane.

La méthanisation produit également un résidu appelé « digestat », qui contient encore de la matière organique et des éléments nutritifs valorisables en agriculture. Selon la nature des déchets traités, une étape d’hygiénisation peut être nécessaire afin de garantir la sécurité sanitaire du produit final.

L’ensemble constitue une chaîne technique dont chaque étape dépend de la qualité de la précédente. Lorsque les intrants sont propres, la préparation est plus simple, la digestion plus efficace et les produits obtenus, biogaz et digestats, de meilleure qualité.




À lire aussi :
Pourquoi mettre des matières plastiques dans son composteur est une mauvaise idée


L’efficacité de la filière mise à mal

Entre les deux procédés (méthanisation et compost), les communautés microbiennes, les conditions physico-chimiques et les temps de séjour diffèrent fortement. Par conséquent, un emballage capable de se dégrader dans une plateforme de compostage industriel peut se révéler peu ou pas dégradable dans un méthaniseur. Il peut rester longtemps intact, perturber les équipements ou générer des fragments susceptibles de contaminer les produits finaux.

Dans ce contexte, la qualité du gisement collecté est essentielle. Lorsqu’une collectivité autorise un certain type de sac plastique, cette décision dépend généralement de l’organisation locale de la collecte et du traitement : compostage, méthanisation, déconditionnement éventuel…

Dans certaines installations, des équipements de déconditionnement permettent en effet de séparer les emballages de la fraction organique afin d’extraire la matière valorisable. Mais ces systèmes ne sont jamais parfaits : une partie des fragments plastiques peut persister et poursuivre son chemin dans la chaîne de traitement.

En dehors de ce cadre précis, l’introduction de « bioplastiques » ne garantit en rien une meilleure performance environnementale que la présence de plastiques classiques. En théorie, il faudrait donc complètement séparer la filière méthanisation de la filière compost, mais c’est difficile à mettre en place.

Ces fragments de plastique se retrouvant dans les biodéchets entraînent plusieurs conséquences.

  • En amont, ils réduisent la quantité de matière réellement disponible (une partie étant contaminée par la présence de plastique) pour produire du biogaz et augmentent les besoins de maintenance du méthaniseur et les coûts de préparation.

  • En aval, ils peuvent dégrader la qualité des digestats, voire compromettre leur acceptabilité pour un retour au sol.

Autrement dit, chaque élément indésirable diminue l’efficacité globale de la filière.

Vers des matériaux compatibles ?

Cette situation soulève une question fondamentale : puisque la sensibilisation ne suffira pas à éradiquer toute confusion, que certains étiquetages alimentent d’ailleurs, comment concevoir des matériaux qui puissent être utilisés pour la collecte des biodéchets, tout en étant compatibles avec les procédés de traitement ?

Pour y répondre, la recherche travaille aujourd’hui à comprendre quels paramètres chimiques et physiques contrôlent la biodégradation des polymères dans les méthaniseurs. L’objectif n’est plus de produire des matériaux biodégradables dans l’absolu, mais de développer des matériaux pensés pour un procédé donné.

Comment mesurer cette compatibilité ? Quels critères permettent d’évaluer la dégradation d’un polymère dans un méthaniseur ? Comment concevoir des plastiques adaptés aux contraintes de la filière ? Telles sont les questions auxquelles la recherche va répondre. Ces travaux ouvrent la voie à une nouvelle génération de matériaux pensés non plus seulement pour l’usage, mais aussi pour leur fin de vie.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Dans nos déchets organiques, du plastique qui limite l’efficacité de la collecte – https://theconversation.com/dans-nos-dechets-organiques-du-plastique-qui-limite-lefficacite-de-la-collecte-287105

Face aux incertitudes budgétaires de 2027, les universités françaises poussées à changer de modèle ?

Source: The Conversation – in French – By Laurent Mériade, Professeur des universités en sciences de gestion – Agrégé des facultés – IAE – CleRMa, Université Clermont Auvergne (UCA)


L’ESSENTIEL

  • Les universités françaises font face à une dégradation rapide de leurs finances, tandis que leurs réserves réellement disponibles s’épuisent.

  • L’État pousse les établissements à développer leurs ressources propres, notamment à travers les nouveaux contrats d’objectifs, de moyens et de performance.

  • Hausse des droits d’inscription, sélection, réduction des formations… La crise budgétaire pourrait remettre en cause le modèle universitaire français.


Ces derniers mois, les signaux adressés aux universités se sont accumulés. Le décret du 19 mai 2026 a plafonné les exonérations de droits d’inscription des étudiants extracommunautaires. Les Assises du financement des universités ont rendu leur rapport en juin, documentant la dégradation de la situation financière des établissements. Enfin, le rapport de la commission d’enquête sénatoriale du 9 septembre a relancé le débat sur les droits d’inscription et sur l’accès à l’université.

Derrière ces annonces se pose une question plus concrète que le seul montant des crédits qui seront votés dans le projet de loi de finances (PLF) pour 2027 : de quelle marge de manœuvre les universités disposent-elles réellement pour continuer à assurer leurs missions ?

Ces évolutions interviennent dans un contexte budgétaire déjà très contraint. Un budget 2026 adopté par le recours à l’article 49.3 début février, un point d’indice (servant au calcul du salaire des fonctionnaires) gelé depuis juillet 2023 et un objectif d’économies porté à 54 milliards d’euros pour 2027.

Elles s’accompagnent d’un changement de cadre. Les futurs contrats d’objectifs, de moyens et de performance (COMP), expérimentés localement depuis 2026, doivent régir la contractualisation entre l’État et la quasi-totalité des universités à compter de 2027. Or, ni le calendrier budgétaire ni le climat social ne favorisent la sérénité du dialogue de gestion que ces contrats sont censés incarner.

D’où l’on part : une dégradation continue

Il y a trois ans, j’écrivais dans ces mêmes colonnes que 30 % des universités françaises affichaient un budget déficitaire. Depuis, la situation ne s’est pas stabilisée. Elle s’est aggravée. Près de 80 % des universités ont déposé un budget déficitaire pour 2025. Le rapport des Assises du financement des universités de juin 2026 objective ce dérapage avec précision. Entre 2018 et 2025, la subvention pour charges de service public (SCSP) versée par l’État a progressé de 26 % en euros courants, mais les charges de personnel ont augmenté de 37 % sur la même période, et la capacité d’autofinancement des établissements s’est effondrée de 37 %. À législation et financement inchangés, le rapport projette un déficit cumulé d’environ 2 milliards d’euros à l’horizon 2030.

Le budget 2026, adopté dans la douleur par un recours à l’article 49.3 début février, illustre le mécanisme à l’œuvre. La mission Recherche et enseignement supérieur y progresse de 0,7 % en valeur, soit environ 175 millions d’euros supplémentaires pour le programme 150, qui finance les formations supérieures et la recherche universitaire. Cependant, cette hausse modérée (moins de 1 %) ne couvre que partiellement l’inflation et les charges nouvelles non compensées par l’État (200 millions d’euros liés à la hausse de la cotisation retraite [CAS Pensions], dont seulement 81 millions sont pris en charge par le ministère ; 60 millions au titre de la protection sociale complémentaire ; 145 millions de restes à charge pérennes issus des mesures salariales décidées les années précédentes). Au total, les établissements doivent absorber, cette année encore, près de 180 millions d’euros de dépenses nouvelles.

L’amortisseur de la trésorerie : une vision en trompe-l’œil

Face à cet effet de ciseaux entre des recettes contraintes et des charges qui progressent mécaniquement, les universités ont, depuis plusieurs années, mobilisé une ressource qui leur restait propre, leurs réserves de trésorerie et leur fonds de roulement. Ce choix n’est pas nouveau, mais son sens a radicalement changé.

Au milieu des années 2010, l’État avait estimé que certains établissements disposaient de réserves excessives. Dix ans plus tard, le diagnostic s’est inversé. Selon le rapport de l’inspection générale des finances (IGF) et de l’inspection générale de l’éducation, du sport et de la recherche (IGESR) sur le modèle économique des établissements publics de l’enseignement supérieur, la trésorerie nette du secteur serait passée de 3,4 milliards d’euros en 2018 à 5,1 milliards en 2023, une hausse continue qui, en apparence, traduirait une situation financière confortable.

En 2026, la Cour des comptes montre que cette progression de la trésorerie provient principalement de financements sur projets (notamment financements européens ou nationaux de projets de recherche ou immobiliers) dont les avances sont comptabilisées en trésorerie bien qu’elles soient d’ores et déjà fléchées vers des dépenses précises et échelonnées sur plusieurs années. Autrement dit, le stock de réserves grossit, mais la part réellement disponible pour financer les besoins de fonctionnement courant, elle, se réduit. La Cour parle explicitement d’une trésorerie « de moins en moins disponible ».

En décembre 2024, le nouveau régime financier des universités a fixé trois seuils prudentiels (un niveau plancher de trésorerie, un niveau plancher de fonds de roulement et un plafond pour la part des charges de personnel dans les dépenses). Selon les données transmises par les établissements eux-mêmes, 82 % des universités respectaient encore, en 2024, ces trois seuils simultanément. Le ministère s’appuie sur ce chiffre pour estimer que les budgets initiaux, souvent présentés en déficit par les établissements, dressent un tableau excessivement négatif par rapport à ce que montrent, a posteriori, les comptes financiers.

Cependant, ces trois seuils souffrent de lacunes de calcul préoccupantes au regard du principe de sincérité des données de finances publiques, notamment parce qu’ils ne prennent pas en compte la part des fonds de roulement ou de la trésorerie déjà fléchée, et donc non disponible, des établissements. Ainsi, la part de la trésorerie réellement « libre d’emploi », c’est-à-dire non fléchée vers des opérations pluriannuelles ou des projets sur financements compétitifs, s’est effondrée. Elle est passée de 1,1 milliard d’euros en 2019 à 228,8 millions d’euros en 2024, soit une baisse de 80 % en cinq ans.

Un nouveau modèle économique reposant sur l’autonomisation financière des universités ?

Face à cette situation, se pose, en filigrane, la question structurelle du modèle économique des universités. Comment souhaite-t-on que les universités soient financées dans l’avenir et avec quel niveau d’intervention de l’État ? Les recommandations des dernières assises du financement des universités vont dans le sens d’une autonomie patrimoniale et de ressources humaines élargie, d’une garantie de progression annuelle de la SCSP d’au moins 1 % au-dessus de l’inflation, et d’une diversification des ressources propres.

Ce dernier point semble crucial, car il est à la fois celui qui, concrètement, peut produire le plus d’effets sur le financement des universités, mais aussi celui qui modifierait radicalement le modèle économique actuel des universités. Il se retrouve d’ailleurs dans l’architecture des nouveaux COMP. Le « taux de ressources propres » y figure comme l’un des huit indicateurs nationaux de pilotage.

Le développement des ressources propres des universités constitue un projet de près de vingt ans (Loi LRU de 2007). Elles s’élèvent actuellement à 4,4 milliards d’euros, soit 24 % des recettes totales en 2023 (contre 20 % en 2019). Un bilan mitigé, car la hausse repose principalement sur des ressources publiques (47 %) ou privées « aidées » (28 % ; l’apprentissage et les financements PIA/France 2030), alors que les ressources privées non aidées ne représentent que 13 %. Ce qui pousse le ministère de l’enseignement supérieur à aller plus loin encore.

Parmi les leviers recensés pour développer les ressources propres, l’apprentissage (688 millions d’euros) est présenté comme ayant déjà atteint un palier de croissance. La formation continue (de 400 millions à 450 millions d’euros) disposerait d’un potentiel de développement limité à environ 200 millions d’euros supplémentaires. La valorisation du patrimoine immobilier, qui représente 16,3 millions de mètres carrés, reste largement sous-exploitée, mais nécessite un fort appui financier de l’État, peu envisageable à l’heure actuelle. Dès lors, le levier de loin le plus significatif reste l’augmentation des droits d’inscription des étudiants.

Un récent rapport de la commission d’enquête sénatoriale, publié le 9 septembre 2026 et adopté malgré l’opposition des élus de gauche, reprend les préconisations des Assises du financement des universités de juin 2026 : faire passer les droits d’inscription des étudiants français et communautaires de 175 euros à 900 euros en licence et de 243 euros à 1 300 euros en master, dans le cadre d’une réforme beaucoup plus large (fin du droit d’accès automatique des bacheliers à l’université, sélection à l’entrée, création d’une « année de propédeutique »). Cela concrétise la volonté de l’État de pousser le développement d’un nouveau modèle économique des universités au moyen du basculement d’un financement par la solidarité nationale vers un financement par les individus.

Ce basculement avait déjà été entrevu à travers l’instauration, en 2019, des droits d’inscription différenciés pour les étudiants extracommunautaires. Fixés à 2 770 euros en licence et 3 770 euros en master, ces droits avaient jusqu’ici été neutralisés par de nombreuses universités, qui exonéraient la quasi-totalité de leurs étudiants extracommunautaires. Le décret du 19 mai 2026 est venu corriger cette neutralisation de fait, en plafonnant ces exonérations à 30 % des effectifs concernés dès 2026-2027, puis à 25 % en 2027-2028 et à 20 % à partir de 2028-2029.

Cela renforce l’idée que l’État souhaite voir les universités prendre progressivement leur autonomie financière. Mais cette évolution s’opère de manière larvée, sans débat public, alors qu’elle pourrait remettre en cause des principes universitaires fondamentaux tels que la (quasi) gratuité de l’enseignement public, qui date de la Constitution de 1946, ou le droit d’accès des bacheliers à l’université, hérité du décret napoléonien du 17 mars 1808 qui faisait du baccalauréat le « premier grade universitaire ».

Une double incertitude pour les établissements

Dans ce contexte, une double incertitude (politique et méthodologique) pèse sur la construction des budgets universitaires pour 2027. D’une part, les universités doivent construire un budget dans une période où le budget de l’État se construit par 49.3, où le glissement vieillesse-technicité (c’est-à-dire l’augmentation mécanique de la masse salariale) et les cotisations retraite ne sont que partiellement compensés d’une année sur l’autre, et où l’objectif d’économies pour 2027 vient d’être porté à 54 milliards d’euros.

D’autre part, elles doivent le faire dans un nouveau contexte réglementaire, où le calendrier de généralisation des COMP 100 % prévoit que l’essentiel des universités négocient et signent leur contrat pour une entrée en vigueur au 1er janvier 2027, sur une durée de cinq ans.

Les universités doivent donc s’engager sur des cibles chiffrées pluriannuelles alors que, premièrement, le budget national qui doit les financer n’a, comme en 2026, aucune garantie d’être adopté dans les délais ni dans les termes annoncés. Deuxièmement, les deux principaux indicateurs financiers de ces COMP (niveau des ressources propres et niveau de trésorerie), qui conditionnent les autres, sont, l’un politiquement dangereux à manipuler, l’autre déjà proche de ses limites financières.

Pour 2027, trois scénarios qui conduisent, tôt ou tard, à des changements radicaux

Trois trajectoires sont aujourd’hui envisageables pour le budget 2027. La première est celle d’une nouvelle crise parlementaire, avec rejet ou blocage du PLF, comparable à celle de l’automne 2025. Un budget 2027 non voté avant la fin de l’année contraindrait à nouveau les universités à construire leur budget initial sur des hypothèses provisoires sans aucune visibilité sur le montant des SCSP.

La deuxième est celle du vote du budget de l’État avant la fin de l’année qui conduirait très probablement, pour les universités à la poursuite du scénario 2025-2026, c’est-à-dire une hausse restreinte de la mission Recherche et enseignement supérieur, mais de nouveau absorbée par la hausse mécanique des salaires, les cotisations sociales et l’inflation. Ce qui reviendrait, pour de nombreuses universités à devoir puiser dans des réserves qui, pour beaucoup d’entre elles, deviennent de moins en moins disponibles.

Enfin, la troisième serait celle d’une réforme structurelle progressivement imposée par les COMP 100 % et mise en œuvre par les universités. Celles-ci seraient alors amenées à suivre les objectifs des COMP, inspirés notamment par leurs huit indicateurs nationaux (nombre de formations transformées parmi les moins performantes ; effectifs étudiants dans les filières scientifiques ; indicateur de santé et bien-être des étudiants ; montant des contrats de recherche issus d’Horizon Europe ; développement de pôles universitaires d’innovation ; taux d’unités mixtes de recherche en délégation globale de gestion ; taux de ressources propres ; niveau de trésorerie), dont cinq au moins conduisent à augmenter ou à mobiliser les ressources propres des universités.

Ces trois scénarios ne sont pas mutuellement exclusifs, mais ils ont un point commun, celui de contraindre les universités à développer tôt ou tard un nouveau modèle économique reposant sur une part toujours plus importante de ressources propres dans leurs budgets. Cependant, jusqu’ici, la part réellement disponible de ces ressources s’est réduite mécaniquement, alors que la nouvelle architecture contractuelle des COMP 100 % repose précisément sur l’hypothèse inverse, celle d’une visibilité financière pluriannuelle permettant aux établissements de piloter l’ensemble de leur modèle économique sur cinq ans.

Le statu quo ou se renier

Dans ce contexte, du moins à court terme, les solutions dont disposent les présidences d’université pour construire leurs budgets sont limitées. L’une consiste en un statu quo budgétaire : ne rien faire, ou peu de choses, en espérant un changement d’orientation politique en 2027 et en comptant, jusque-là, sur la digue de la trésorerie et du fonds de roulement pour résister. L’autre consiste à appliquer progressivement des décisions (sélection à l’entrée, diminution de l’offre de formation, augmentation substantielle des droits d’inscription des étudiants internationaux comme nationaux) remettant en cause certains principes universitaires fondamentaux.

Il n’est pas certain que, au cours d’une année électorale décisive, cette dernière solution puisse être, peu ou prou, mise en œuvre sans produire d’importantes conséquences et sociales politiques dans les universités, la rue ou les urnes, rejoignant peut-être celles exprimées, en ce moment, par les lycéens, sur des sujets connexes.


Cet article est publié à l’occasion du Congrès 2026 de France Universités, autour de la question « Quel pacte universitaire pour la France de demain ? », organisé le 15 octobre 2026.

The Conversation

Laurent Mériade ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Face aux incertitudes budgétaires de 2027, les universités françaises poussées à changer de modèle ? – https://theconversation.com/face-aux-incertitudes-budgetaires-de-2027-les-universites-francaises-poussees-a-changer-de-modele-293365

Gare aux boycotts ! En temps de guerre, les entreprises doivent protéger leur réputation

Source: The Conversation – in French – By Susana Esper, Assistant Professor in Sustainability and Strategy, IÉSEG School of Management


L’ESSENTIEL

  • Actives dans des zones de conflit, les multinationales ne font pas seulement face à des risques opérationnels. Leur réputation, elle aussi, est exposée.

  • À l’ère des réseaux sociaux, une crise d’image peut rapidement s’amplifier au point d’avoir un impact sur les finances de l’entreprise.

  • Anticiper les risques réputationnels et repenser les méthodes de communication deviennent alors des sujets prioritaires pour les entreprises.


Guerre entre la Russie et l’Ukraine, conflit armé entre Israël et le Hamas, tensions croissantes entre les États-Unis et la Chine… La multiplication des crises géopolitiques rend une chose évidente : les entreprises ne sont plus seulement exposées à des risques opérationnels comme les perturbations des chaînes d’approvisionnement, les dommages causés aux infrastructures et la volatilité des prix des matières premières. Désormais, elles doivent aussi protéger leur réputation tant au niveau national qu’international.

Face à ces crises, leurs réactions – suspendre leurs activités, respecter les sanctions ou poursuivre les échanges – sont observées et jugées tant par leurs salariés, leurs clients et leurs investisseurs que par le grand public et les associations militantes.

Notre étude montre que la réputation devient un enjeu moral et financier majeur pour les entreprises. Même si les pertes associées sont difficiles à mesurer, les conséquences d’une réputation dégradée sont bien réelles. Le boycott des consommateurs, la mobilisation des salariés, les retraits d’investisseurs et la pression politique peuvent rapidement transformer la controverse en coût financier.

Crise d’image

Une seule décision peut nuire à l’image d’une entreprise. Et ce, bien au-delà des zones de conflit. Des exemples récents le prouvent. Les enseignes Auchan, Leroy Merlin et Décathlon ainsi que la compagnie pétrolière TotalEnergies, ont été largement critiquées en France pour avoir maintenu des activités sur le marché russe après l’invasion de l’Ukraine. Alors que plus de 1 000 entreprises se sont retirées de la Russie, selon un décompte de l’Université Yale.




À lire aussi :
Gazprom et les stratégies de l’artwashing et du sportwashing


À l’inverse, certaines entreprises peuvent réagir face aux pressions politiques et sociales. En 2025, le fonds souverain norvégien Norges Bank Investment Management (NBIM) a retiré ses investissements de plusieurs banques israéliennes, invoquant le risque inacceptable que ces placements puissent contribuer à des violations des droits humains.

De ces décisions peuvent également découler des conséquences judiciaires. Par exemple, le cimentier français Lafarge a été reconnu coupable de financement de groupes terroristes en Syrie, après avoir versé plusieurs millions d’euros à des groupes djihadistes dans le but de maintenir ses activités dans le pays.

Mais alors que les procédures judiciaires sont souvent longues, les dégâts sur la réputation peuvent quant à eux être quasi instantanés.

Le pouvoir des réseaux sociaux

Les réseaux sociaux permettent au public de se mobiliser très rapidement, transformant une décision ou l’absence de décision en sujet de débat hautement polarisé.




À lire aussi :
Quand boire du détergent s’apparente à un acte de résistance : au Brésil, la consommation comme marqueur politique


En 2024, McDonald’s a affirmé être la cible d’une campagne de désinformation après que sa franchise israélienne eut annoncé la distribution de repas gratuits à des soldats israéliens. L’enseigne de restauration rapide a subi des baisses de ventes importantes au Moyen-Orient à cause des campagnes de boycott.

La chaîne de cafés Starbucks a également été la cible d’appels au boycott après un différend avec son syndicat de salariés au sujet d’un message de solidarité avec la Palestine.

Ces cas montrent la vitesse à laquelle les entreprises peuvent se retrouver plongées dans des crises de réputation en période géopolitique tendue.

Anticiper les potentiels boycotts

Les tensions géopolitiques devenant une constante, la gestion de la réputation n’est plus un enjeu secondaire, mais bien une compétence stratégique essentielle. Notre étude met en évidence la nécessité pour les entreprises de construire de nouveaux outils pour gérer les conséquences imprévues de ces conflits.

Susana Esper, février 2024.

Les dirigeants, surtout ceux qui définissent la stratégie internationale de leur entreprise, doivent savoir intégrer ces turbulences dans leur planification. Lorsqu’un groupe veut s’implanter à l’étranger, connaître le cadre juridique du pays n’est plus suffisant. Et dans le cas d’une guerre, les analyses des risques doivent aller au-delà de l’impact sur les prix des matières premières et sur les infrastructures.




À lire aussi :
Pourquoi nous préférons parfois nous taire sur les sujets politiques


Au lieu d’adopter une approche axée sur la gestion des dommages, les dirigeants doivent aussi anticiper la manière dont leurs décisions seront perçues par les salariés, les clients, les investisseurs et le grand public. Un outil important consiste à élaborer des scénarios sur la manière dont ces différents groupes sont susceptibles de réagir aux décisions de l’entreprise.

L’activisme des salariés représente un exemple de réaction. Après avoir suspendu ses ventes en Russie, Microsoft a tout de même fait face à des débrayages de ses salariés en raison de la fourniture de technologies à l’armée israélienne. De même, la campagne No Tech for Apartheid a appelé les salariés de Google et d’Amazon à exiger la fin de la collaboration avec le gouvernement israélien.

Le dialogue plutôt que des communiqués

Le contexte géopolitique exige de nouvelles façons de communiquer. La transparence reste essentielle. Mais publier de simples communiqués ne suffit plus à désamorcer les controverses. Les conflits créent des environnements hautement polarisés où la méfiance se propage rapidement, qui plus est sur les réseaux sociaux.

Une communication unilatérale peut sembler défensive ou intéressée, alors que le dialogue permettrait aux entreprises de comprendre les préoccupations, d’expliquer des décisions difficiles et d’apaiser les tensions avant qu’elles ne s’aggravent.

L’expérience de l’entreprise finlandaise Metsä Fibre illustre bien ce défi. En 2003, elle a annoncé son intention de construire une usine de pâte à papier en Uruguay, près de la frontière argentine. Bien que l’Uruguay fut considéré comme l’un des pays les plus stables politiquement d’Amérique du Sud, le projet a paradoxalement déclenché un vaste mouvement de protestation transfrontalier autour de ses impacts environnementaux. Une communication limitée a contribué à transformer un différend local en un conflit diplomatique entre l’Uruguay et l’Argentine, allant jusqu’à impliquer des menaces d’action militaire.

Notre étude suggère que les entreprises opérant dans des environnements géopolitiques sensibles ne peuvent plus considérer leur réputation comme un sujet secondaire. Identifier et gérer efficacement ces préoccupations au plus tôt peut éviter que des tensions ne dégénèrent en des crises bien plus difficiles et coûteuses à résoudre.

The Conversation

Susana Esper is an Assistant Professor in Strategy and Sustainability, IESEG School of Management

– ref. Gare aux boycotts ! En temps de guerre, les entreprises doivent protéger leur réputation – https://theconversation.com/gare-aux-boycotts-en-temps-de-guerre-les-entreprises-doivent-proteger-leur-reputation-288640

« Nationaliser les pertes et privatiser les profits » ? Ce que nous apprend le précédent de la location-gérance de Boussac de 1981 à 1984

Source: The Conversation – in French – By Thomas Grandjean, Docteur en sciences de gestion, Université Paris Dauphine – PSL

Le démantèlement du groupe Boussac Saint-Frères s’est fait en recourant à la location-gérance (Image tirée du documentaire *L’empire LVMH*, réalisé par Jennifer Deschamps, Arte, 2026) Arte

L’ESSENTIEL

  • Depuis une vingtaine d’années, la structure des principaux groupes de la grande distribution historiquement intégrés s’est progressivement organisée autour du modèle de location-gérance de magasins.

  • Ce mécanisme juridique et contractuel, régi par la loi du 20 mars 1956, a été mobilisé de manière paradigmatique dans le cas de la restructuration du groupe Boussac Saint-Frères (1981-1984).

  • L’analyse historique de l’affaire Boussac permet, par analogie, de mettre en lumière les conséquences socio-économiques contemporaines de ce dispositif.


Ces derniers mois, les batailles judiciaires entre organisations syndicales et géants de la grande distribution se multiplient. En cause, le recours toujours plus massif à la politique de mise en location-gérance de la part de grands groupes traditionnellement intégrés (Carrefour, Auchan, Casino), aux conséquences importantes sur l’emploi. Ce dispositif juridique permet à une entreprise de confier l’exploitation d’un magasin à un tiers moyennant le versement d’une redevance, sans lui en céder la propriété.

À titre d’exemple, si Carrefour perçoit plus de 400 millions d’euros de redevance de franchise et de location-gérance chaque année. Ce mécanisme lui a également permis de « sortir » plus de 27 000 salariés des effectifs du groupe grâce au passage en location-gérance depuis 2018. De fait, les avantages retirés par les groupes sont multiples : réduction de la masse salariale (les salariés employés dans le cadre d’une franchise ou d’une location-gérance sont placés hors du périmètre comptable du groupe), perception de redevances, externalisation des risques.

Cette dynamique a ainsi conduit la secrétaire générale de la CFDT Marylise Léon à alerter, dès 2022, sur l’évolution de ce modèle « présenté à l’origine comme un outil de sauvegarde des magasins » facilitant depuis « l’externalisation d’un nombre important d’emplois ».




À lire aussi :
Comment les holdings sont devenues un outil central du capitalisme français


Boussac déjà dans les années 1980

Il est ainsi intéressant de revenir sur un exemple historique et emblématique de ce mécanisme : la prise en location-gérance par l’État des activités déficitaires du groupe Boussac en 1981. Fondé en 1911 par Marcel Boussac, Boussac devient, durant la première moitié du XXᵉ siècle, un des principaux groupes textiles français, puis un important conglomérat à la suite de l’intégration de marques, telles que Dior, Le Bon Marché ou encore Conforama.

Néanmoins, dès les années 1960, le groupe souffre de la crise du textile. À la suite de l’incapacité des dirigeants à réagir face aux évolutions du marché (maintien de l’intégration verticale, refus de fabrication de textiles synthétiques, absence d’investissements à l’étranger) les 21 principales sociétés du groupe Boussac sont mises en règlement judiciaire, le 30 mai 1978.

La même année, Boussac passe sous le contrôle de la société Saint-Frères, propriété des frères Willot, qui intègrent le nouvel ensemble au sein du groupe Agache-Willot. Néanmoins, en raison de la gestion désastreuse des frères Willot, le groupe Boussac-Saint-Frères est contraint de déposer le bilan le 30 juin 1981.

Une nationalisation qui ne dit pas son nom

À la suite de l’élection de François Mitterrand à la présidence de la République la même année, le nouveau gouvernement décide d’assurer la gestion du groupe à travers une nationalisation qui ne dit pas son nom. Les activités de la holding sont alors réparties entre la gestion par un administrateur provisoire des sociétés in bonis (Dior, Conforama…) et la location-gérance des activités textiles déficitaires à une société ad hoc dénommée Compagnie Boussac Saint-Frères (CBSF) où l’on retrouve notamment les entreprises Rousseau, Cyclone, Peaudouce…

Au sein de cette dernière, l’Institut de développement industriel (IDI) représentant l’État est décisionnaire. Pour ce faire, le gouvernement par l’intermédiaire du premier ministre Pierre Mauroy assure à la direction générale de la nouvelle société « les moyens nécessaires à la reconstruction du Groupe et au [renforcement] du cœur textile habillement ».

D’un point de vue industriel et financier, le statut de location-gérance de la CBSF se révèle rapidement précaire. Il entache la réputation de la société vis-à-vis de ses clients et de ses fournisseurs en l’isolant des entreprises de luxe et de distribution bénéficiaires, désormais séparés juridiquement et comptablement des sociétés composant la CBSF. Cette scission, conjuguée aux faiblesses structurelles des activités textiles, rend inévitable le licenciement de plus 1 000 employés de la CBSF dès 1982.

Changement de cap

Tout cela se déroule dans un environnement où, face à l’augmentation croissante du nombre de chômeurs et à la menace de la sortie du franc du système monétaire européen, la politique de relance, symbolisée par les nationalisations de 1982, fait long feu. Dès l’été de la même année, le gouvernement Mauroy opte pour une politique d’austérité soutenue par le ministre de l’économie et des finances Jacques Delors.

Soucieux de se désengager rapidement de l’affaire Boussac, le gouvernement s’appuie sur le statut de location-gérance de la CBSF afin d’externaliser les conséquences sociales et politiques de la restructuration du groupe, laissant le soin à ses dirigeants d’assumer seuls les licenciements de plus en plus importants. Entre 1982 et 1984, 3 078 emplois sont supprimés, les effectifs industriels de la CBSF passant de 20 471 à 17 393.

Dès lors, le groupe ne peut se résoudre à la dépendance au « paternalisme étatique » et est vivement incité à « la prise en charge par soi-même, de chaque cellule du corps social composant l’ensemble industriel ». Pour les conseillers du ministre de l’industrie Laurent Fabius, il s’avère ainsi indispensable de « renvoyer clairement les responsabilités dans le camp de l’entreprise ».

Cette stratégie de « délégation de responsabilité » est doublée d’un tarissement progressif des financements publics. Cela pousse les dirigeants de la CBSF à demander à de multiples reprises à l’État, en vain, le versement des sommes initialement convenues (capital de 200 millions de francs au lieu des 600 millions de francs envisagés en avril 1982, soit 400 millions de moins ; valeurs réalisables et disponibles de 263 millions de francs au lieu des 542 millions de francs prévus, soit 279 millions de moins).

Une vente au privé inéluctable

En raison de multiples facteurs (location-gérance, politique austéritaire, déclin de l’industrie textile), la situation de la CBSF s’aggrave au cours de l’année 1983, tandis que les sociétés in bonis prospèrent. La société se sépare de 1 760 salariés supplémentaires et voit son ratio d’endettement passer de 92 % à 102 % en un an. Les résultats comptables catastrophiques de la compagnie fournissent un argument de poids pour le gouvernement en faveur d’une privatisation de la CBSF et d’une vente de l’ensemble du groupe à un investisseur privé, désormais jugée inéluctable.

L’empire LVMH, Première partie 1 : « Un morceau du rêve »), Jennifer Deschamps, Arte, 2026.

L’analyse du cabinet d’expertise-comptable Syndex, qui travaille en étroite collaboration avec le comité d’entreprise de la CBSF, met toutefois en perspective ces chiffres. Syndex précise ainsi que « les 460 millions de francs injectés dans CBSF entre le 1ᵉʳ juillet 1982 et le 31 décembre 1983 n’ont pas servi à boucher des trous, mais à financer des investissements », et rappelle « qu’en définitive, CBSF a fait de ces fonds un emploi conforme à sa mission de restructuration ».

Las, les bénéfices de ces importants investissements seront retirés ultérieurement par des repreneurs privés. En effet, le 20 décembre 1984, l’État cède la CBSF au groupe Ferinel, dirigé par Bernard Arnault. Ce dernier peut passer un accord de rachat des titres Willot pour 400 millions de francs, lui permettant de devenir propriétaire de l’ensemble du groupe.

En dépit des engagements pris auprès des pouvoirs publics (sauvegarde de 12 000 emplois), Arnault revend l’essentiel des actifs en deux ans pour ne conserver que les sociétés les plus lucratives (Dior, Le Bon Marché, Conforama) et développer un seul cœur de métier : le luxe.

The Conversation

Thomas Grandjean ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. « Nationaliser les pertes et privatiser les profits » ? Ce que nous apprend le précédent de la location-gérance de Boussac de 1981 à 1984 – https://theconversation.com/nationaliser-les-pertes-et-privatiser-les-profits-ce-que-nous-apprend-le-precedent-de-la-location-gerance-de-boussac-de-1981-a-1984-292485

Ménopause : une pause au milieu de la vie, non une date de péremption

Source: The Conversation – France in French (3) – By Gloria Origgi, Philosophe, directrice de recherche, École normale supérieure (ENS) – PSL


L’ESSENTIEL

  • La Journée mondiale de la ménopause, le 18 octobre, est l’occasion d’un retour sur une expérience longtemps passée sous silence.

  • La philosophe Gloria Origgi (ENS-PSL) invite à la penser comme une transformation plutôt que comme un déclin.

  • Dans Philosophie de la ménopause (éditions Flammarion, 2026), elle enrichit son analyse conceptuelle par son vécu intime.


Le 18 octobre est la Journée mondiale de la ménopause, promue par la Société internationale de la ménopause (IMS). De toutes les expériences fondamentales de la vie féminine, la ménopause a longtemps été la plus négligée. Elle relevait presque du tabou : les femmes elles-mêmes répugnaient à en parler, tant on l’associait à une date de péremption dont il fallait un peu rougir.

Depuis quelques années, pourtant, elle est sortie du silence. Elle s’est imposée dans la presse féminine (et pas seulement), dans les livres de développement personnel, dans les podcasts, mais aussi dans la littérature scientifique. L’actrice Naomi Watts a consacré un best-seller, Dare I Say It (Oserai-je en parler ? dans sa version française, 2025), à sa ménopause précoce, et une comédie musicale, Menopause, tourne dans le monde entier depuis des années. En ce moment, une pièce de théâtre du même nom se joue aussi, en France, à Paris.

Une génération au cœur de la vie publique

Ce succès soudain s’explique d’abord par la démographie. La génération qui entre aujourd’hui en ménopause est celle qui, dans l’histoire, a disposé du plus fort capital social et économique, du moins en Occident.

Plus présente dans la sphère publique, elle vit ce passage au milieu de sa vie, souvent avant que ses enfants ne soient adultes, puisque l’âge de la maternité a reculé en France, comme dans presque tous les pays de l’OCDE.

La ménopause n’annonce donc plus la vieillesse ni la sortie de scène des femmes : c’est un épisode situé au cœur de l’existence, qui mérite d’être mieux compris, sur les plans médical, psychologique et social.

Une injustice épistémique

Je suis philosophe et je travaille surtout en épistémologie et en philosophie sociale : la vérité et ses rapports avec la politique, la confiance dans les experts, la réputation. Je ne suis spécialiste ni du féminisme ni des études de genre.

Mais après avoir moi-même traversé cette expérience, j’ai voulu lui consacrer un petit livre, Philosophie de la ménopause (éditions Flammarion, 2026). Non pour joindre ma voix au chœur des plaintes sur les bouffées de chaleur ni pour prodiguer des conseils de forme ou d’alimentation, mais pour donner un sens à cette expérience et mieux la comprendre, y compris sur le plan scientifique.

Pendant mon climatère – cette dizaine d’années, de 45 à 55 ans environ –, où l’organisme traverse une transformation hormonale complexe qui aboutit à la ménopause, définie cliniquement par l’absence de règles pendant douze mois consécutifs, j’ai ressenti un malaise moins physique qu’intellectuel.

Faisons une parenthèse autour de terme climatere utilisé pour nommer la ménopause. Ce mot vient du grec klimax qui signifie « degré » ou « échelle ». Du temps de Pythagore, il indiquait « un des âges critiques de la vie » marqués par une vulnérabilité.

Je consultais des médecins qui ne comprenaient pas de quoi je parlais, ne prenaient pas mes symptômes au sérieux ou ne savaient pas les rattacher à la phase que je traversais. J’entendais des avis contradictoires sur les traitements, à commencer par le traitement hormonal de la ménopause. Ce n’est qu’en parlant avec des femmes de mon âge que j’ai pu reconstituer une expérience collective : celle d’une injustice épistémique.

Depuis les travaux de la philosophe Miranda Fricker, récemment traduits en français sous le titre Injustice épistémique. Le pouvoir et l’éthique du savoir (2026), on parle d’« injustice épistémique » lorsqu’un individu ou un groupe souffre d’un déficit de crédibilité : son témoignage est moins cru que celui des autres.

Les femmes au climatère me semblent en être victimes. Leurs symptômes sont souvent minimisés ou mis sur le compte d’un vieillissement normal auquel il serait vain de remédier. Et comme la littérature grand public se concentre sur les soins de beauté et les régimes épuisants pour « rester comme avant », personne ne prend en charge ce qui est, inévitablement, un passage physiologique et psychique majeur.

Plutôt que de chercher à rester celle qu’on était, il s’agit de comprendre comment être après la ménopause : comment s’accepter et se réinventer ?

Une expérience transformative

En médecine, le mot « ménopause » désigne seulement l’état d’une femme douze mois après ses dernières règles ; il met donc l’accent sur une perte, celle de la fonction reproductive. Mais l’ensemble de la périménopause et de la ménopause, qui peut s’étendre sur plus de dix ans, est un voyage profond au centre de la vie, qui modifie non seulement le corps, mais aussi la psychologie, la place dans la société et la manière de voir le monde.

Entendue dans ce sens large – une longue période de turbulences et de recâblages hormonaux et neuronaux –, la ménopause est une expérience transformative, selon l’expression de la philosophe américaine L. A. Paul énoncée en 2014 dans son ouvrage Transformative Experience (traduction française, Ces expériences qui nous transforment, 2023).

Une expérience est transformative lorsque, une fois vécue, nous peinons à reconnaître la personne que nous étions et à comprendre ses préférences et ses choix. Elle touche à l’identité, cette étrange propriété qui nous permet de nous reconnaître à travers le temps, de l’enfance à la vieillesse.

Nous ne serons plus les mêmes, et nous aurons du mal à nous retrouver dans les rôles et les désirs de notre moi passé. Ce n’est pas une perte, mais une formidable occasion de repenser notre existence et de nous projeter, avec courage et curiosité, dans l’aventure de l’avenir.

Un cerveau qui se recâble

Pendant le climatère, la production d’œstrogènes se dérègle, avec des effets variés sur le sommeil, la libido, les articulations, l’équilibre, la mémoire, la régulation thermique. Au terme du processus, l’organisme cesse d’en produire : or, ces hormones sont essentielles à la fertilité, mais aussi au cerveau, au cœur et à la masse osseuse.




À lire aussi :
Au-delà des bouffées de chaleur, les femmes doivent s’inquiéter des effets de la ménopause sur leur cœur


Le corps et le cerveau se transforment, sans pour autant se dégrader. La plupart des symptômes finissent par disparaître, au terme d’un profond recâblage : selon la neuroscientifique Lisa Mosconi, autrice de The Menopause Brain (La Ménopause commence dans le cerveau, 2026), certaines fonctions cognitives liées à la grossesse et à la maternité sont délaissées, et le cerveau se réorganise au profit d’autres aptitudes, comme le leadership et l’empathie. Il s’agit donc de vivre la ménopause non comme un deuil, mais comme un changement à construire.

Moins regardées, plus écoutées

Les stéréotypes ont la vie dure. Si la femme ménopausée n’est plus tout à fait la « sorcière » de l’histoire des idées, elle est moins vue, moins exposée au regard du désir. Mais on peut être moins regardée et plus écoutée, vivre ce passage comme l’accès à une autorité nouvelle et à une liberté inédite, où les projets, y compris amoureux, n’ont plus à composer avec les grossesses, les enfants et la maison à gérer.

Aujourd’hui, la ménopause est une pause au milieu de la vie plutôt qu’à sa fin : les femmes ont en moyenne plus de trente ans d’espérance de vie devant elles. En parler davantage, ce n’est pas se plaindre, c’est prendre la mesure d’un moment de fragilité qui peut devenir une victoire sur soi-même. Les femmes ne sont pas seules concernées : la médecine et la société doivent apprendre à comprendre et à accompagner cette transformation.

Naît-on femme ou le devient-on ?

La vieille question – Naît-on femme ou le devient-on ? –, en écho à la célèbre phrase « On ne naît pas femme, on le devient » de Simone de Beauvoir dans le Deuxième sexe (1949), se pose alors autrement.

Je ne sais pas très bien ce que signifie « naître femme », au-delà de la biologie. Mais on le devient assurément, à travers le regard des autres comme à travers les expériences qui jalonnent une vie de femme. En un sens, on est « plus femme » à cinquante ans qu’à vingt.

Le climatère n’est pas un point final, mais une ponctuation : un temps pour se repenser, s’inventer de nouveaux rôles et aborder la seconde moitié de la vie avec autorité, ironie et charme.

The Conversation

Gloria Origgi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Ménopause : une pause au milieu de la vie, non une date de péremption – https://theconversation.com/menopause-une-pause-au-milieu-de-la-vie-non-une-date-de-peremption-294380

Télétravail : la souplesse des uns, l’apprentissage perdu des autres ?

Source: The Conversation – in French – By David J Finch, Professor, Innovation and Marketing, Mount Royal University

Six ans après que la pandémie de Covid-19 a précipité le passage au télétravail, les modes de travail hybride et à distance sont désormais bien ancrés dans le marché du travail. Environ un Canadien sur cinq travaille maintenant à distance, en tout ou en partie.


Pour bien des employés, ce virage a apporté davantage d’autonomie et de souplesse. Le temps autrefois passé dans les transports peut maintenant être consacré à la famille ou aux amis. Des études montrent aussi que le travail hybride peut favoriser la fidélisation du personnel sans nuire au rendement.

Tout le monde n’en profite toutefois pas également. Le travail à distance et le travail hybride peuvent se révéler particulièrement ardus pour les employés en début de carrière, dont le perfectionnement professionnel repose encore en grande partie sur l’apprentissage auprès de collègues expérimentés.

C’est ce qu’examine notre nouveau rapport.

Une grande partie de ce qu’on apprend se fait de manière informelle

Pensez à votre premier emploi. Ce que vous y avez appris ne venait sans doute pas, pour l’essentiel, du guide de l’employé. Vous avez plutôt appris en observant votre entourage.

Vous avez entendu vos collègues réfléchir à voix haute devant un problème. Quelqu’un a relevé une erreur avant qu’elle ne fasse boule de neige. Un mentor vous a invité à une réunion. Vous avez posé des questions en prenant un café. Vous avez appris qui s’occupait de quoi, à qui faire confiance et comment les choses se passaient vraiment.

C’est ce qu’on appelle le savoir tacite : des connaissances difficiles à formaliser, souvent acquises par l’observation, l’expérience et les échanges.

Un groupe de personnes discutant autour d’une fontaine à eau
Les conversations informelles et la collaboration jouent un rôle important dans la façon dont les employés apprennent à s’orienter dans le milieu de travail.
(Unsplash)

Traditionnellement, c’est sur les lieux de travail que cet apprentissage se faisait, en parallèle de la formation structurée. Au fil du temps, ces interactions permettent aux employés d’aiguiser leur jugement, de gagner en assurance, de bâtir leur réseau et de comprendre comment fonctionne leur organisation.

Une étude menée auprès d’ingénieurs logiciels illustre l’importance de la proximité. Ceux qui étaient assis près de leurs collègues recevaient 18,3 % plus de commentaires sur leur code et produisaient un code de meilleure qualité. Ces gains profitaient surtout aux employés plus jeunes et moins expérimentés, qui consolidaient encore leur capital humain.

Certaines données indiquent aussi que le travail à distance influe sur le profil des personnes embauchées. Pour les postes qui se prêtent le mieux au télétravail, les employeurs embauchent moins de jeunes. Une étude internationale a révélé qu’en 2025, les travailleurs en début de carrière représentaient une part nettement plus faible des nouvelles embauches dans les professions les plus propices au travail à distance. Quand les chercheurs ont vérifié si l’IA pouvait expliquer ce recul, son effet s’est en grande partie dissipé. Celui du travail à distance, lui, persistait.

Les données sur l’embauche au Canada révèlent des tendances similaires : les postes professionnels d’entrée restent plus souvent exercés sur place, tandis que la souplesse augmente avec l’ancienneté.




À lire aussi :
Un robot m’a pris mon stage : l’impact de l’IA sur l’entrée des jeunes dans le monde du travail


Ceux qui ont le plus besoin de mentorat

Les jeunes travailleurs semblent également tenir beaucoup aux occasions de perfectionnement et de mentorat. Aux États-Unis, seuls 23 % des employés de la génération Z dont le poste permet le télétravail disent préférer travailler entièrement à distance, contre 35 % chez les générations plus âgées.

Selon un sondage de Deloitte réalisé en 2025, la moitié des répondants de la génération Z souhaitent que leur gestionnaire joue un rôle de mentor, mais seuls 36 % disent bénéficier d’un tel accompagnement.

Il pourrait donc y avoir un décalage entre les postes où la souplesse est offerte et ceux où les occasions d’apprentissage sont sans doute les plus nécessaires.

Or, il faut bien acquérir de l’expérience quelque part. Si les employeurs embauchent surtout des travailleurs qui possèdent déjà les compétences recherchées plutôt que de les développer à l’interne, moins de jeunes auront la chance de faire leurs premières armes.


Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.


Un problème qui passe facilement inaperçu

Les organisations peuvent avoir du mal à mesurer les effets d’un recul de l’apprentissage informel.

Les employeurs suivent aisément les projets menés à bien, les réunions et autres résultats tangibles, mais évaluent moins souvent si un employé débutant a affiné son jugement professionnel, tissé des liens au sein de l’organisation ou appris à résoudre les problèmes de façon autonome.

Des recherches indiquent que le travail à distance peut modifier ces relations. Une étude menée auprès de plus de 61 000 employés de Microsoft a montré qu’en télétravail, la collaboration devenait plus cloisonnée à l’échelle de l’entreprise : les employés communiquaient davantage au sein de leurs réseaux existants et moins avec les autres équipes.

C’est particulièrement préjudiciable pour les jeunes professionnels, qui n’ont pas encore bâti de vaste réseau. Leur progression dépend en partie de leur accès à des gens capables de les renseigner, de leur donner de la rétroaction et de leur ouvrir des portes.

Penser le travail hybride en fonction de l’apprentissage

Le retour au bureau cinq jours par semaine n’est pas nécessairement la solution. Selon certaines recherches, un modèle de travail hybride bien conçu peut préserver la souplesse sans sacrifier le rendement ni l’avancement professionnel.

La question n’est pas de savoir si les employés devraient travailler à distance, mais de savoir comment les organisations devraient agencer le travail à distance et en présentiel pour que les employés continuent de développer leurs compétences.

Les employeurs doivent concevoir le travail hybride en fonction du développement des compétences, et non de la présence. Certaines formes d’apprentissage qui se faisaient autrefois de manière informelle pourraient désormais exiger un encadrement plus ciblé. Il s’agit de repérer les activités qui gagnent à se faire en présence et de veiller à ce que les employés en début de carrière y aient accès.

Une part de responsabilité revient aussi aux travailleurs et aux gestionnaires plus expérimentés. Le mentorat, la rétroaction et la possibilité de voir concrètement comment le travail se fait sont essentiels au développement du jugement professionnel et à l’intégration des normes de l’organisation.

Les établissements d’enseignement postsecondaire se heurtent à un défi semblable en matière d’apprentissage intégré au travail. La valeur d’un stage ne tient pas seulement à l’expérience de travail qu’il procure, mais aussi à la qualité de l’encadrement et à l’accès qu’ont les stagiaires à des professionnels expérimentés.

Les gouvernements qui financent des programmes d’apprentissage intégré au travail devraient donc accorder plus d’importance aux retombées sur le perfectionnement des participants et à la façon dont ces programmes facilitent la transition des nouveaux diplômés vers le marché du travail.

Le travail hybride a donné à de nombreux travailleurs expérimentés une plus grande maîtrise de leur horaire. Mais cette souplesse ne doit pas se faire au détriment de la formation de la relève. Quels que soient notre poste ou notre niveau d’expérience, nous avons tous un rôle à jouer pour que ces occasions perdurent.

La Conversation Canada

David J. Finch a reçu du financement de l’Alberta Centre for Labour Market Research.

Christian Cook ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Télétravail : la souplesse des uns, l’apprentissage perdu des autres ? – https://theconversation.com/teletravail-la-souplesse-des-uns-lapprentissage-perdu-des-autres-290983

Comment fonctionne le Veoza, un médicament contre les symptômes de la ménopause ? Et en quoi est-il différent du traitement hormonal ?

Source: The Conversation – in French – By Robyn Brown, Associate Professor and Head, Behavioural Neuropharmacology Laboratory, The University of Melbourne


L’ESSENTIEL

  • Le Veoza est un nouveau médicament qui a montré une certaine efficacité contre les bouffées de chaleur liées à la ménopause.

  • Parce qu’il agit au niveau du cerveau, sans recourir aux hormones, il pourrait constituer une alternative, ou un complément, au traitement hormonal de la ménopause.

  • Mais en France, Veoza a été mis sous surveillance par l’Agence du médicament car des lésions hépatiques graves ont été observées.


Les bouffées de chaleur et les sueurs nocturnes, regroupées sous le terme de « symptômes vasomoteurs », figurent parmi les manifestations les plus fréquentes et les plus gênantes de la ménopause. Elles touchent près de 40 % des femmes pendant la période qui précède la ménopause, appelée périménopause.

Jusqu’en 2024, les possibilités de traitement se limitaient essentiellement au traitement hormonal de la ménopause (THM). Celui-ci est très efficace pour de nombreuses femmes. Mais certaines ne peuvent pas y recourir en raison d’effets secondaires importants ou de certains problèmes de santé.

Le Veoza (fézolinétant) est un médicament spécifiquement autorisé (notamment par l’Agence européenne du médicament, ndlr) pour traiter les symptômes vasomoteurs de la ménopause. Contrairement au traitement hormonal, il ne vise pas à compenser la baisse naturelle des hormones. Il agit en bloquant certains signaux dans le système de régulation de la température corporelle situé dans le cerveau, dont l’activité devient excessive pendant la ménopause.

Comment agit-il ?

Les œstrogènes participent à la régulation de la température corporelle, qu’ils contribuent généralement à abaisser. Pendant la périménopause, la baisse du taux d’œstrogènes entraîne l’activation d’un groupe de cellules nerveuses situées dans l’hypothalamus, appelées neurones KNDy (prononcé « candy » en anglais).

Lorsqu’ils sont activés, ces neurones libèrent une molécule de signalisation appelée neurokinine B. Celle-ci stimule excessivement le système de régulation de la température du cerveau, provoquant des bouffées de chaleur et des sueurs nocturnes.

Le Veoza bloque le récepteur de la neurokinine 3 (NK3), empêchant ainsi la neurokinine B de s’y fixer. Celle-ci ne peut donc plus transmettre son signal, ce qui permet de réduire l’activité excessive du système de régulation de la température corporelle.

Comment est-il utilisé en Australie ?

Le Veoza a été autorisé en Australie en mars 2024, à raison d’un comprimé de 45 mg par jour.

Il n’est pas pris en charge par le Pharmaceutical Benefits Scheme (PBS), le système public australien de remboursement des médicaments. Les femmes doivent donc débourser entre 75 et 80 dollars australiens par mois pour leur traitement.

À l’heure actuelle, aucune durée maximale de traitement n’est fixée.

Quels sont ses effets et ses limites ?

Les bouffées de chaleur et les sueurs nocturnes ne se limitent pas à des variations de température corporelle : elles peuvent aussi perturber le sommeil, affecter l’humeur et gêner les activités quotidiennes. Ainsi, même si le Veoza cible spécifiquement les symptômes vasomoteurs, il pourrait également avoir des effets bénéfiques sur d’autres symptômes.

Mais la ménopause ne se résume pas aux bouffées de chaleur et aux sueurs nocturnes. Comme le Veoza ne compense pas la baisse des hormones telles que les œstrogènes, il ne traite pas la plupart des troubles de l’humeur, la sécheresse vaginale, la diminution de la densité osseuse ni les autres conséquences de la carence en œstrogènes.

Le traitement hormonal de la ménopause (THM) reste le traitement privilégié lorsque les femmes présentent ces symptômes plus larges. Il compense la baisse des œstrogènes (et généralement de la progestérone) liée à la ménopause, ce qui permet de soulager de nombreux symptômes tout en contribuant à préserver la santé osseuse.

La possibilité d’associer le Veoza à un traitement hormonal dépend de la situation de chaque patiente et doit être discutée avec son médecin. À ce jour, la plupart des études cliniques ont évalué le Veoza comme une alternative au traitement hormonal plutôt que comme un traitement complémentaire.

Pourquoi choisir un traitement non hormonal ?

Le Veoza repose sur une approche non hormonale et constitue une alternative intéressante pour les femmes qui ne peuvent pas suivre de traitement hormonal en raison d’effets secondaires ou de certains cancers hormonodépendants.

Une vaste enquête menée en Europe, au Royaume-Uni, aux États-Unis et au Japon a révélé que, parmi les femmes présentant des symptômes vasomoteurs, une sur dix ne pouvait pas recourir à un traitement hormonal, ce qui souligne la nécessité de disposer d’autres options thérapeutiques. Le Veoza peut également constituer une option intéressante pour les femmes dont la principale préoccupation est de soulager les symptômes vasomoteurs.

Quelle est l’efficacité du Veoza ?

Le Veoza est efficace chez de nombreuses femmes, mais il ne fait pas complètement disparaître les symptômes. Son efficacité et sa sécurité ont été évaluées dans trois études portant sur plus de 3 000 femmes présentant des symptômes vasomoteurs modérés à sévères.

Dans deux grands essais cliniques, trois mois de traitement ont permis de réduire la fréquence des symptômes, qui est passée d’environ 10 à 12 épisodes quotidiens de bouffées de chaleur ou de sueurs nocturnes modérées à sévères à 4 ou 5 chez les femmes prenant du Veoza, contre 6 ou 7 chez celles recevant un placebo (un comprimé sans principe actif).

Un autre essai clinique a montré que le Veoza réduisait également les troubles du sommeil et améliorait la qualité de vie des femmes pour lesquelles un traitement hormonal n’était pas adapté.

Toutefois, un essai mené en Asie de l’Est a révélé que la dose plus faible de 30 mg était sûre et bien tolérée, mais pas plus efficace qu’un placebo.

Dans l’ensemble, le Veoza semble donc apporter un soulagement significatif, sans toutefois faire complètement disparaître les symptômes.

Quels sont les effets secondaires et les autres risques ?

Les effets secondaires les plus fréquemment signalés comprennent les maux de tête, les nausées, les douleurs abdominales et l’insomnie.

De rares cas de lésions du foie ont également été rapportés. Les autorités sanitaires australiennes et internationales recommandent désormais de réaliser un bilan hépatique avant de commencer le traitement, puis d’effectuer une surveillance régulière de la fonction hépatique pendant les neuf premiers mois.

(En France, Veozia est disponible sur prescription médicale. Mais depuis 2025, il a été mis sous surveillance par l’Agence nationale du médicament (ANSM) car des lésions hépatiques (au niveau du foie) graves ont été observées. Si certains symptômes apparaissent -fatigue, prurit, ictère, urine foncée, selles claires, nausées, vomissements, diminution de l’appétit et/ou douleurs abdominales-, il est recommandé de consulter immédiatement un médecin, ndlr)

Le Veoza peut également interagir avec d’autres médicaments, ce qui peut modifier leur efficacité ou celle du Veoza lui-même. C’est notamment le cas de la fluvoxamine, un antidépresseur.

Le Veoza n’a pas d’effet contraceptif. Les femmes encore fertiles peuvent donc avoir besoin de continuer à utiliser une contraception.

Quelles perspectives pour ces médicaments ?

Les essais cliniques ont désormais démontré que le Veoza réduit efficacement les bouffées de chaleur pendant une période allant jusqu’à un an.

Mais les chercheurs continuent d’évaluer son efficacité en conditions réelles d’utilisation, notamment au-delà d’un an de traitement. Ils cherchent également à mieux connaître sa sécurité à long terme, ses effets secondaires rares et son efficacité chez les femmes présentant des problèmes de santé complexes, souvent exclues des essais cliniques.

De nouveaux médicaments, potentiellement plus sûrs, font également leur apparition, notamment le Lynkuet (élinzanétant). Celui-ci cible à la fois les récepteurs NK1 et NK3 et a été autorisé en septembre 2025 pour traiter les symptômes vasomoteurs associés à la ménopause.

Des essais cliniques menés auprès de plus de 1 500 femmes ont montré que le Lynkuet réduisait les symptômes vasomoteurs et les troubles du sommeil, tout en améliorant la qualité de vie, y compris chez les femmes ne pouvant pas suivre de traitement hormonal. Le Lynkuet semble également présenter moins de risques pour le foie que le Veoza.

À l’avenir, ces médicaments pourraient également être utilisés chez d’autres catégories de patients, lorsqu’il est nécessaire d’agir sur le système des neurokinines.

Jusqu’à 80 % des hommes suivant un traitement par privation androgénique contre le cancer de la prostate souffrent de bouffées de chaleur. Des essais cliniques sont en cours pour évaluer l’efficacité du Veoza contre les bouffées de chaleur associées à ce traitement.

The Conversation

Robyn Brown a reçu des financements du National Health and Medical Research Council (NHMRC).

Leigh Walker bénéficie de financements du Conseil national australien de la santé et de la recherche médicale (NHMRC), du Conseil australien de la recherche (ARC), de la Fondation CASS et de la Fondation pour la recherche sur le cerveau et le comportement (BBRF).

– ref. Comment fonctionne le Veoza, un médicament contre les symptômes de la ménopause ? Et en quoi est-il différent du traitement hormonal ? – https://theconversation.com/comment-fonctionne-le-veoza-un-medicament-contre-les-symptomes-de-la-menopause-et-en-quoi-est-il-different-du-traitement-hormonal-294504

Haro sur le « gouvernement des juges » : ces menaces que les politiques font peser sur le Conseil constitutionnel

Source: The Conversation – in French – By Nicolas Pauthe, Maître de conférences en droit public, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)

Le Conseil constitutionnel est composé de neuf membres et présidé par Richard Ferrand (au premier rang, au centre). Conseil constitutionnel

L’ESSENTIEL

  • Le Conseil constitutionnel est attaqué par des responsables politiques. Marine Le Pen va jusqu’à demander la démission de son président Richard Ferrand.

  • Le contrôle des lois fondé sur le préambule de la Constitution (portant sur les droits et libertés fondamentaux) est l’objet des principales critiques.

  • Les réformes proposées par certains candidats à la présidentielle pourraient mettre en péril des évolutions majeures dont a bénéficié de l’État de droit.


Le 14 août 2026, le Conseil constitutionnel a censuré l’interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 15 ans. « De quel droit ? », s’est alors interrogée la présidente de la région Île-de-France Valérie Pécresse, soufflant sur les braises du mécontentement ambiant. L’idée est en effet répandue selon laquelle les juges constitutionnels, nommés par le pouvoir politique, n’auraient aucune légitimité pour censurer le travail effectué par les députés, élus, eux, directement par les citoyens.

Le droit constitutionnel organise pourtant cette compétence. L’article 61 de la Constitution prévoit par exemple que les lois puissent être déférées au Conseil qui se prononce sur leur conformité à la Constitution. L’article 62 ajoute qu’une « loi déclarée inconstitutionnelle sur le fondement de l’article 61 ne peut être promulguée ni mise en application ».

Candidat déclaré à la prochaine élection présidentielle, Bruno Retailleau (Les Républicains, LR) fustige quant à lui le fait que « les lois [soient] vidées de leur substance par les juges ». Il considère que « le juge ne peut pas se substituer au législateur ».

En général, les lois invalidées le sont toutefois en partie seulement, et concernent des textes législatifs souvent mal rédigés, dont la censure aurait pu être évitée si les parlementaires avaient davantage pris en considération le droit constitutionnel dans leur raisonnement.

À titre d’exemple, la décision de censure partielle prise contre la première loi Duplomb, en 2025, reprochait au législateur de ne pas avoir suffisamment précisé les cas dans lesquels une dérogation à l’interdiction de certains néonicotinoïdes pouvait être autorisée.

La seconde loi Duplomb a, par la suite, apporté les précisions nécessaires, ce qui a conduit le Conseil à la valider en août 2026. On est loin ici d’un « gouvernement des juges », censeur à tout crin du travail parlementaire.

Se battre contre le « gouvernement des juges » ?

Cette expression, que l’on retrouve en 1921 sous la plume de l’universitaire Édouard Lambert, sert à fustiger une situation dans laquelle les juges, par leurs décisions, sortiraient supposément de leur rôle pour décider à la place du pouvoir politique.

Pour Éric Zemmour, président du parti d’extrême droite Reconquête, le travail du Conseil constitutionnel repose même depuis près d’un demi-siècle sur un « coup d’État de droit ».

Pourquoi un demi-siècle ? Parce qu’en 1971, le Conseil devait contrôler la constitutionnalité d’une loi visant à réformer la procédure de création d’une association. Jusqu’alors, une simple déclaration à l’administration suffisait. La loi votée à l’époque par le Parlement subordonnait la création des associations à un contrôle de légalité préalable par l’autorité judiciaire et rendait donc la création d’une association plus complexe.

Le dilemme face auquel était placé le Conseil pour statuer sur ce cas mérite d’être rappelé.

Il lui était possible de considérer que son contrôle se restreignait à vérifier que les lois respectent uniquement les articles de la Constitution, et donc la seule séparation des pouvoirs, puisque lesdits articles se limitent à les organiser.

Le Conseil pouvait aussi considérer que non seulement les articles de la Constitution, mais également son préambule, faisaient partie du bloc de constitutionnalité. Prenant quelque distance avec l’intention des rédacteurs du texte de 1958, le Conseil reconnaissait alors une valeur constitutionnelle aux textes auxquels le préambule renvoie, notamment la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 et le préambule de la Constitution de 1946.

Cette seconde interprétation a été retenue. Après de véritables débats au sein du Conseil, la loi a été censurée en raison des atteintes qu’elle portait à la liberté d’association à laquelle le Conseil reconnaît une valeur constitutionnelle en tant que « principe fondamental reconnu par les lois de la République » (PFRLR), expression qu’il emprunte au préambule de 1946.

Le prétendu coup d’État résiderait dans l’audace interprétative déployée par le Conseil lors de cette décision du 16 juillet 1971, qui a précisé son propre rôle et donné naissance au bloc de constitutionnalité.

Depuis cette date, le Conseil ne vérifie donc plus seulement que les lois respectent les articles de la Constitution : il contrôle également leur conformité au préambule et, à travers lui, aux droits et libertés constitutionnellement reconnus. Pour ce faire, il dresse lui-même la liste des PFRLR en les déduisant des textes adoptés sous les Républiques précédentes.

C’est précisément cette extension de son rôle qui nourrit les critiques dont fait l’objet le Conseil constitutionnel. En donnant une portée constitutionnelle aux droits et libertés, la décision de 1971 a, en effet, élargi le champ de son contrôle.

Le rôle du Conseil constitutionnel a été validé et renforcé par le pouvoir constituant

Les détracteurs de l’intégration du préambule au bloc de constitutionnalité oublient un peu vite que le Conseil n’a pas fait cavalier seul en empruntant cette voie, comme le montrent les évolutions successives intervenues à la suite de cette décision de 1971.

L’article 89 de la Constitution organise en effet la procédure pour réviser le texte suprême. Le pouvoir constituant dérivé est celui que la Constitution reconnaît compétent pour en modifier la teneur. Ainsi, l’initiative de la révision appartient au président de la République, sur proposition du premier ministre, ou aux membres du Parlement. Le texte doit ensuite être adopté par l’Assemblée nationale et par le Sénat en termes identiques, puis validé soit par référendum, soit par le Parlement réuni en Congrès à la majorité des trois cinquièmes des suffrages exprimés.

En 1974, le président Giscard d’Estaing a utilisé cette procédure, dans sa forme congressionnelle, pour renforcer le rôle du Conseil constitutionnel tel qu’il l’avait lui-même précisé dans sa décision de 1971. Saisir le Conseil est depuis possible pour 60 députés ou 60 sénateurs.

En 2004, le président Chirac a, lui aussi, agi en ce sens pour faire adopter la charte de l’environnement et l’inclure dans le bloc de constitutionnalité, plaçant sous le régime protecteur du Conseil de nouveaux droits, comme celui de vivre dans un environnement équilibré et respectueux de la santé.

En 2008, il en a été de même du président Sarkozy, permettant aux justiciables de solliciter l’intervention du Conseil à l’occasion d’un procès, à travers le mécanisme de la question prioritaire de constitutionnalité (QPC).

À rebours de ces évolutions, le Rassemblement national (RN) a déposé en 2019 une proposition de loi constitutionnelle visant à exclure les droits et libertés des normes de référence du contrôle de constitutionnalité des lois, en limitant celles-ci aux seuls articles de la Constitution. Si ce texte venait à être adopté un jour, la protection des droits et libertés, découlant du préambule, échapperait au contrôle du Conseil. L’intention est de limiter ses interventions à des considérations formelles, tenant aux seules règles de compétence et de procédure.

L’adoption d’une telle proposition anéantirait la plupart des grandes évolutions dont a bénéficié l’État de droit ces cinquante-cinq dernières années.

Car elle reviendrait non seulement sur le choix interprétatif opéré par le Conseil en 1971, mais elle rayerait aussi d’un trait de plume les avancées constitutionnelles de 1974, de 2004 et de 2008. À quoi bon en effet saisir plus facilement le Conseil et reconnaître de nouveaux droits et libertés si le Conseil est contraint de limiter à des considérations formelles le contrôle qu’il réalise sur les lois ?

Quant à l’appel à la démission, formulé le 15 octobre 2026 par Marine Le Pen à l’encontre du président du Conseil constitutionnel, il semble difficile à justifier. À l’origine de son mécontentement, les déclarations de Richard Ferrand n’ont fait que rappeler que seule la procédure prévue à l’article 89 est possible pour réviser la Constitution. C’est en effet l’unique article que contient le titre XVI intitulé « De la révision ». La promesse du RN d’organiser un référendum constitutionnel, sur le fondement de l’article 11 prévu pour faire adopter des lois ordinaires, serait donc juridiquement impossible à réaliser, s’il ressortait vainqueur des prochaines échéances électorales.

Bruno Retailleau propose… ce que prévoit déjà l’article 89 de la Constitution

L’utilisation de la procédure prévue pour réviser la Constitution a donc déjà eu pour incidence de renforcer la décision de 1971.

Une telle procédure peut être également un moyen pour le pouvoir politique d’invalider et de surmonter une décision du Conseil. Si dernier mot il y a, c’est bien au pouvoir constituant qu’il appartient. En toute circonstance, le pouvoir politique conserve donc la main.

Ainsi, en 1993, la loi Pasqua sur l’immigration a été censurée par le Conseil. En conséquence, les débats parlementaires qui ont suivi à l’époque ont porté en partie sur la nécessité de modifier les attributions du Conseil. Cette possibilité a été écartée, et l’article 89 a été utilisé pour insérer un nouvel article 53-1 dans le texte constitutionnel. Écartant alors l’idée d’une réforme en profondeur du Conseil constitutionnel, le pouvoir constituant s’est attaché à régler la difficulté soulevée par la décision de celui-ci en matière de droit d’asile.

L’article 53-1 a permis notamment de faire coexister l’exigence constitutionnelle du droit d’asile, découlant du préambule de 1946 inclus dans l’actuel bloc de constitutionnalité, et la possibilité prévue par la loi de répartir entre États européens la responsabilité de l’examen des demandes d’asile. Cet article fonde ainsi constitutionnellement une telle répartition, et préserve la possibilité pour la France d’accorder l’asile.

De manière inédite, cette réforme constitutionnelle a conduit à contourner la censure des dispositions de la loi Pasqua qui avait été faite par le Conseil.

C’est à la lumière de cet exemple qu’il convient d’apprécier la proposition de Bruno Retailleau. Celui-ci veut en effet créer « une nouvelle procédure qui donne au peuple français, ou à ses représentants, le dernier mot ». S’il remportait la présidentielle de 2027, il s’engage

« lorsque le Conseil constitutionnel censurera une loi votée par le parlement, [à ce que] le président de la République [puisse] donner la parole au peuple français pour censurer la censure. Soit par référendum, soit en réunissant le Parlement en congrès ».

Proche d’une autre déjà verbalisée par Laurent Wauquiez (LR), cette proposition ressemble à s’y méprendre à la procédure de l’article 89, utilisée en 1993 pour surmonter une décision du Conseil. On peine alors à en apprécier l’apport, si ce n’est, a priori, qu’un référendum pour lequel la réunion du Congrès pourrait avoir lieu sans l’intervention préalable de chacune des assemblées parlementaires. La différence avec ce que prévoit l’article 89 paraît cependant trop fine pour opérer une véritable révolution juridique.

Cette « nouvelle procédure » se révèle même incomplète au regard de l’objectif affiché. Avec celle-ci, Bruno Retailleau entend en effet « rendre la parole » au peuple, et « en finir avec la confiscation démocratique ».

On peut alors s’étonner qu’elle se limite aux cas où le Conseil censurerait une loi. Même si pour cela il a fallu recourir à l’article 49 al. 3, la dernière réforme des retraites a bien été votée par le Parlement, avant d’être validée par le Conseil. Au vu du mécontentement qu’elle a suscité, n’aurait-elle pas mérité de faire elle aussi l’objet d’un référendum ?

Le pouvoir en place ne l’a pas souhaité, et ce cas de figure ne semble pas inclus dans le raisonnement de M. Retailleau.

De même, et de manière historique, une pétition pour s’opposer à la première loi Duplomb avait réuni plus de 2 millions de signatures, sans parvenir à influer sur le processus législatif. La proposition formulée ne fait, là non plus, aucune considération d’une telle situation d’opposition à une loi quelques jours seulement après son adoption au Parlement.

La campagne présidentielle commence à peine. Elle recentre malgré lui le Conseil constitutionnel au cœur de l’arène politique. De sa capacité à faire face dépendra la préservation de l’État de droit.

The Conversation

Nicolas Pauthe est membre de CURAPP-ESS et de la SFDE.

– ref. Haro sur le « gouvernement des juges » : ces menaces que les politiques font peser sur le Conseil constitutionnel – https://theconversation.com/haro-sur-le-gouvernement-des-juges-ces-menaces-que-les-politiques-font-peser-sur-le-conseil-constitutionnel-291829

Plus de 80 % des femmes ressentent les symptômes de la ménopause, mais le monde du travail les ignore

Source: The Conversation – France (in French) – By Lidia de la Iglesia Aza, Professor of Labour Law and Social Security, Universidade de Santiago de Compostela

Les symptômes de la ménopause peuvent affecter les conditions de travail et freiner la carrière des femmes, faute d’une prise en compte suffisante par les employeurs. Roman Samborskyi/Shutterstock

L’ESSENTIEL

  • Plus de 80 % des femmes connaissent des symptômes de la ménopause, qui peuvent perturber leur vie professionnelle.

  • La ménopause peut freiner les carrières, poussant certaines femmes à réduire leur activité ou à quitter leur emploi.

  • Des aménagements simples des conditions de travail permettraient de mieux accompagner les salariées.


La ménopause a longtemps été considérée comme une affaire privée, mais le silence qui l’entoure est de plus en plus en décalage avec la réalité démographique. Dans de nombreux pays, les femmes de plus de 50 ans constituent la catégorie de salariés dont les effectifs augmentent le plus rapidement, et la plupart connaîtront la ménopause au cours de leur vie professionnelle.

Pourtant, le monde du travail, les politiques publiques et la recherche continuent de considérer la ménopause comme une question individuelle plutôt que comme un enjeu structurel. Il en résulte un profond décalage entre ce que vivent les femmes et les conditions dans lesquelles elles travaillent.

Sur le plan médical, la ménopause est une étape naturelle de la vie qui marque l’arrêt des règles en raison de la cessation de l’activité ovarienne. La période de transition qui la précède, appelée périménopause, peut durer de deux à huit ans. Les symptômes varient considérablement d’une femme à l’autre. Certaines ne ressentent que peu de changements, tandis que d’autres souffrent de bouffées de chaleur, de sueurs nocturnes, d’insomnies, de douleurs articulaires, de sautes d’humeur, d’irritabilité, d’anxiété, de troubles cognitifs ou encore de fatigue.

Plus de 80 % des femmes présentent des symptômes, qui sont sévères pour environ un tiers d’entre elles. Ces manifestations peuvent persister pendant des années et perturber considérablement la vie quotidienne, notamment les capacités professionnelles, la concentration et le bien-être psychologique.

Le « second plafond de verre »

L’ampleur du phénomène est considérable. Dans le monde, 657 millions de femmes ont entre 45 et 59 ans, et près de la moitié d’entre elles sont actives. Dans les seuls pays du G7, les femmes en âge d’être ménopausées représentent 11 % de l’ensemble des travailleurs. La Commission européenne a ouvertement reconnu qu’« il n’existe aucune collecte de données à l’échelle de l’Union européenne sur cette question » et que les recherches restent fragmentaires.

Les données dont nous disposons sont préoccupantes. En Europe, l’écart entre les taux d’emploi des femmes et des hommes se creuse avec l’âge. Des études suggèrent que les symptômes de la ménopause conduisent certaines femmes à réduire leur temps de travail, à changer de poste ou à quitter définitivement le marché du travail.

Les répercussions de la ménopause sur la vie professionnelle sont bien documentées. Une étude de 2021 a ainsi révélé que près d’un million de femmes au Royaume-Uni avaient quitté leur emploi en raison des symptômes de la ménopause. Or, cette période coïncide souvent avec l’apogée de leur carrière, au moment où elles pourraient accéder à des postes de direction. Certains chercheurs ont ainsi qualifié ces départs massifs de « second plafond de verre ».

Les conditions de travail

Dans tous les secteurs d’activité, les femmes témoignent de conditions de travail qui aggravent souvent leurs symptômes. Une mauvaise ventilation, des températures élevées, des uniformes en matières synthétiques, un accès insuffisant à l’eau fraîche, des horaires rigides, le travail posté et une autonomie limitée accentuent leur inconfort.

Se met alors en place un cercle vicieux : les symptômes s’aggravent, le travail devient plus difficile, le stress augmente, ce qui accentue encore les symptômes. Ces facteurs poussent de nombreuses femmes à réduire leur temps de travail, à changer d’emploi ou à prendre une retraite anticipée. Il ne s’agit pas d’une défaillance individuelle, mais d’un problème structurel.

Certains gouvernements nationaux ont pris des initiatives similaires. Au Royaume-Uni, par exemple, le Parlement a lancé plusieurs enquêtes sur les discriminations liées à la ménopause, l’une en 2019 et l’autre en 2021.

En Islande, une association consacrée à la ménopause a été créée dès 2013 et figure sur le site officiel du gouvernement. La prise de conscience progresse également dans les pays nordiques.

En Irlande, la question fait l’objet de recommandations dans les politiques publiques, tandis qu’en France, elle a récemment bénéficié d’une attention médiatique à l’échelle nationale.

Des protections concrètes pour les salariées

Si les recommandations et l’attention médiatique constituent des avancées, elles ne remplacent pas des protections inscrites dans la loi et garanties à l’ensemble des salariés. À quoi pourraient donc ressembler des mesures réellement efficaces pour les femmes confrontées à la ménopause dans leur vie professionnelle ?

Avant tout, les entreprises devraient intégrer la ménopause dans l’évaluation des risques professionnels. Concrètement, cela suppose de veiller à une température adaptée et à une bonne ventilation des locaux, de fournir des tenues de travail respirantes et de permettre des aménagements d’horaires. Cela implique également de former les responsables hiérarchiques et de favoriser une culture d’entreprise où l’on puisse parler ouvertement de la ménopause, sans crainte d’être stigmatisée.

Ces changements sont simples et peu coûteux, mais ils nécessitent une prise de conscience et une réelle volonté d’agir.

En définitive, la prise en compte de la ménopause au travail ne relève pas seulement de la santé. C’est aussi une question d’égalité, de dignité et de justice. Les femmes ne devraient pas avoir à choisir entre leur santé et leur carrière. Les entreprises ont elles aussi tout à y gagner : en accompagnant les salariées pendant la ménopause, elles peuvent conserver des collaboratrices expérimentées, des compétences précieuses et des talents capables d’exercer des responsabilités.

Alors que la population vieillit et que les carrières s’allongent, il n’est plus possible d’ignorer la ménopause. Il est temps de briser le silence et de faire évoluer le monde du travail pour qu’il tienne compte des réalités vécues par la moitié de la population.

The Conversation

Lidia de la Iglesia Aza a reçu des financements de l’Instituto Sindical Europeo (ETUI).

– ref. Plus de 80 % des femmes ressentent les symptômes de la ménopause, mais le monde du travail les ignore – https://theconversation.com/plus-de-80-des-femmes-ressentent-les-symptomes-de-la-menopause-mais-le-monde-du-travail-les-ignore-294505

Aux États-Unis, la ménopause reste largement absente des dossiers médicaux (et c’est un problème)

Source: The Conversation – France in French (3) – By Audrey Hendricks, Associate Professor of Biomedical Informatics, University of Colorado Anschutz


L’ESSENTIEL

  • Sur près de 240 000 dossiers médicaux de femmes états-uniennes, seuls 12 % mentionnent la ménopause.

  • Ce manque de données freine la recherche sur ses conséquences pour la santé.

  • Un simple questionnaire en consultation pourrait améliorer le suivi des patientes.


Toute personne ayant des ovaires connaîtra la ménopause si elle vit suffisamment longtemps. Bien qu’il s’agisse d’une transition naturelle au milieu de la vie, la ménopause peut avoir des répercussions importantes sur la qualité de vie, ainsi que sur le risque présent et futur de maladies cardiovasculaires, d’ostéoporose et d’autres problèmes de santé. On pourrait donc penser que le dossier médical d’une personne précise si elle traverse cette transition ou si elle est déjà ménopausée.

Pourtant, lorsque nous avons examiné, avec nos collègues, les dossiers médicaux électroniques de près de 240 000 femmes états-uniennes, seuls 12 % mentionnaient la ménopause, alors que plus de la moitié de ces femmes avaient déclaré, dans un questionnaire distinct, qu’elles traversaient cette transition. Nos résultats, publiés dans la revue Menopause, révèlent une lacune majeure dans la manière dont les professionnels de santé consignent des informations fondamentales sur la santé des femmes.

Les femmes ménopausées que nous avons étudiées font partie d’un groupe plus large de 400 000 personnes participant au programme de recherche All of Us. Cette étude nationale, menée par les Instituts nationaux de la santé américains (NIH), vise à recueillir un large éventail de données de santé auprès d’au moins un million d’Américains. Nous avons examiné la manière dont les informations sur la ménopause étaient consignées dans les dossiers médicaux électroniques et les différences observées selon des caractéristiques comme l’âge, le niveau d’études, l’origine raciale et les revenus.

Les personnes participant à l’étude ayant rempli des questionnaires de santé lors de leur inscription, nous avons pu repérer les écarts entre ce qu’elles déclaraient au sujet de leur ménopause et les informations figurant dans leur dossier médical. L’âge à la ménopause et les symptômes, comme les bouffées de chaleur ou les troubles du sommeil, étaient eux aussi largement absents des dossiers médicaux et du questionnaire.

Des connaissances encore lacunaires

De nombreux aspects de la ménopause, ainsi que la diversité des expériences vécues par les femmes, restent mal compris.

Par exemple, l’âge auquel survient la ménopause et l’intensité des désagréments causés par ses symptômes peuvent varier considérablement. Certaines femmes souffrent de fortes bouffées de chaleur, de troubles du sommeil et de brouillard mental, tandis que d’autres n’en souffrent pas. Une femme peut être naturellement ménopausée à 45 ans, une autre à 54 ans. Ces deux âges se situent dans la normale, mais cette différence peut avoir des conséquences distinctes sur leur santé présente et future.

Les dossiers médicaux électroniques offrent une occasion sans équivalent de combler ces lacunes, en permettant aux chercheurs d’étudier l’expérience de centaines de milliers, voire de millions de personnes à partir de données recueillies dans le cadre des soins courants.

Ces études à grande échelle pourraient éclairer l’évolution des symptômes de la ménopause au fil du temps et identifier les personnes les plus susceptibles d’en souffrir. Elles pourraient aussi aider à comprendre comment les indicateurs de santé cardiovasculaire, osseuse ou mentale évoluent en lien avec la ménopause, ou encore comment les déterminants sociaux de la santé, comme l’origine ethnique et l’accès aux soins, influencent la manière dont cette transition est vécue. Et apporter des réponses à d’innombrables autres questions encore en suspens.

Combler le manque de données

Notre étude n’est pas la première à souligner à quel point la consignation du statut ménopausique et des symptômes varie dans les structures de soins et les dossiers médicaux électroniques. Mais elle met systématiquement en évidence l’ampleur de cette lacune, en montrant que, bien souvent, la ménopause ne fait l’objet d’aucune mention.

On ne sait pas précisément pourquoi la ménopause est si rarement documentée dans les dossiers médicaux électroniques. Cela tient peut-être au fait qu’elle n’est pas une maladie : les professionnels de santé ne pensent donc généralement pas à lui attribuer un code. Son identification ou son évaluation peuvent leur sembler aller de soi, ou présenter peu d’intérêt. Il est également possible que les patientes elles-mêmes n’abordent souvent le sujet que lorsque leurs symptômes sont sévères. Les professionnels de santé interrogent régulièrement les patientes d’âge moyen sur leur santé reproductive, par exemple sur la date de leurs dernières règles, mais ces informations sont rarement consignées dans le dossier médical électronique.

À nos yeux, ne pas recueillir ces informations revient à laisser passer une occasion majeure de faire avancer des recherches essentielles et de mieux personnaliser les soins. Notre équipe élabore un questionnaire court et simple sur le statut ménopausique et les symptômes, que les patientes pourraient remplir à leur arrivée en consultation. Leurs réponses pourraient ensuite être intégrées à leur dossier médical, pour être utilisées à la fois par l’équipe soignante et par les chercheurs. Nous développons également une méthode informatique permettant de déduire des informations sur la ménopause à partir d’autres données du dossier médical ou des données génétiques d’une femme.

Enfin, nous explorons les données du programme All of Us afin de repérer des différences systématiques qui pourraient être liées à la présence ou à l’absence d’informations sur la ménopause dans les dossiers médicaux. Ces différences pourraient concerner, par exemple, le milieu culturel ou le niveau de revenus des patientes, les pratiques propres aux différents systèmes de soins, ou encore le fait de vivre en ville ou à la campagne. Les liens ainsi mis en évidence pourraient permettre de cibler les actions à mener pour encourager le recueil de ces informations.

Impossible d’étudier et de prendre en charge ce que l’on ne mesure pas. Consigner les informations sur la transition ménopausique est une étape essentielle pour améliorer les soins apportés aux femmes au milieu de leur vie.

The Conversation

Audrey Hendricks a reçu des financements des NIH et de la Foundation for Women’s Health.

Nanette Santoro est membre des comités scientifiques consultatifs d’Amazon (Project Ember), d’Astellas, de Bayer, d’Eli Lilly, de Menogenix, de Novo Nordisk et de Perrigo. Elle est consultante pour Ansh Labs. Ses recherches bénéficient de financements des Instituts nationaux de la santé américains (NIH) et de la Fondation Cohen. Elle est actuellement présidente de l’Endocrine Society.

– ref. Aux États-Unis, la ménopause reste largement absente des dossiers médicaux (et c’est un problème) – https://theconversation.com/aux-etats-unis-la-menopause-reste-largement-absente-des-dossiers-medicaux-et-cest-un-probleme-294503