Exilés en Géorgie, les artistes russes anti-guerre doivent réinventer leur art et leur engagement

Source: The Conversation – in French – By Yauheni Kryzhanouski, Chercheur postdoctoral à Plurielles (Université Bordeaux-Montaigne) pour le projet ANR Exilest, chercheur associé au CERCEC (EHESS) et au SAGE (Université de Strasbourg), Université de Strasbourg

Un tableau de la peintre russe Alisa Yoffe est brandi lors d’une manifestation pro-ukrainienne à Tbilissi, le 3 avril 2022.
Jenia Filatova

L’ESSENTIEL

  • Depuis 2022, la Géorgie a accueilli plusieurs vagues d’artistes russes fuyant les persécutions, la guerre ou la mobilisation.

  • L’exil transforme leurs pratiques artistiques et professionnelles, tout en les poussant à s’engager en faveur de l’Ukraine et dans les mobilisations géorgiennes.

  • Face à la montée de l’autoritarisme en Géorgie et à la lassitude suscitée par la guerre, nombre d’entre eux cherchent désormais un nouvel ailleurs et de nouvelles formes artistiques, parfois dépolitisées.


Depuis le début de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, des milliers de Russes ont quitté leur pays, certains pour échapper aux persécutions politiques, le régime du Kremlin s’étant encore durci depuis février 2022, d’autres pour ne pas avoir à vivre dans un pays menant une guerre injuste, d’autres encore pour éviter la mobilisation. Parmi eux, bon nombre d’artistes ont choisi la Géorgie, proche géographiquement, facilement accessible et perçue comme un refuge relativement sûr pour les opposants russes, dès avant l’attaque massive contre l’Ukraine. À Tbilissi, ils ont reconstitué des réseaux, poursuivi leurs activités et parfois profondément transformé leur manière de créer.

Cet exil n’a rien d’un simple déplacement. Il bouleverse les trajectoires professionnelles et personnelles, modifie les pratiques artistiques et place ces Russes opposés à la guerre dans une position parfois paradoxale au sein de la société géorgienne. Quatre ans après l’invasion de l’Ukraine, alors que la Géorgie connaît elle-même un tournant autoritaire, certains de ces artistes envisagent déjà un nouvel exil. Leur parcours révèle ainsi les tensions et les ambiguïtés d’une émigration russe qui ne cesse de se déplacer.

De journaliste à musicien en exil

Dans les années 2010, Alexeï Ponomarev est un journaliste moscovite qui collabore avec plusieurs médias indépendants ; à ses heures perdues, il chante et compose sous le nom de Joker James, mêlant rap et rock indé. En 2021, alors que son épouse de l’époque est citée à comparaître en tant que témoin dans une affaire de haute trahison – un statut qui, en Russie, peut vite se transformer en mise en accusation –, il part avec elle en Géorgie.

Si la famille choisit Tbilissi comme destination d’émigration, c’est avant tout parce que les mesures sanitaires liées au Covid-19 y sont moins strictes que dans l’Union européenne. Alexeï continue un temps ses allers-retours en Russie, jusqu’au début de l’invasion à grande échelle déclenchée contre l’Ukraine en février 2022. Le 2 mars 2022, il quitte définitivement le pays, peu avant ses collègues du média Holod : la censure rend le journalisme indépendant difficilement envisageable.

L’exil se traduit pour Alexeï par plusieurs ruptures. Familiale, d’abord : il se sépare de son épouse, partie s’installer dans l’Union européenne. Professionnelle, ensuite : il a aujourd’hui « presque quitté » le journalisme et vit désormais de la musique, qu’il pratique en artiste à part entière et non plus en amateur. L’exil accentue enfin la politisation de son œuvre, déjà amorcée après l’annexion de la Crimée en 2014.

Privé de ses musiciens, il change de mode de production et se met à enregistrer et à jouer seul, dans l’esprit Do It Yourself (DIY). Fin 2022 sort l’album Khorochiï (Bon), clin d’œil ironique à l’expression « Bon Russe », souvent utilisée pour désigner les Russes anti-guerre.

Rempli de chansons qui dénoncent l’agression visant l’Ukraine et raillent le passé soviétique – l’une d’elles comporte une phrase en ukrainien –, l’album vaut à Alexeï une amende administrative en Russie pour « incitation à la haine » envers les « journalistes des chaînes fédérales » et envers « les Russes ». Avec ses guitares et son looper, il tourne dans les capitales de la « nouvelle émigration russe » – Vilnius, Riga, Tallinn, Belgrade, Erevan, Paris, Berlin –, où il dispose, pendant ses concerts, des urnes destinées à récolter des dons des spectateurs pour les réfugiés ukrainiens. Depuis 2025, il cherche cependant à réinventer Joker James : ses nouvelles chansons s’éloignent de la contestation frontale, le public comme l’auteur se lassant des thèmes tragiques de la guerre et de l’exil.

Alexeï Ponomarev (Joker James).
Dmitry Shestakov

Bien qu’il juge la communauté exilée russe de Tbilissi plus politisée et plus pro-ukrainienne que celles de Belgrade, Erevan ou Berlin, et qu’il apprécie son « bouillon créatif » associatif et artistique, Alexeï ne s’y sent pas chez lui.

Une partie de la société géorgienne se montre réticente à l’égard des Russes, surtout parmi la jeunesse. Mais c’est surtout le tournant autoritaire du pouvoir géorgien, porté par le parti Rêve géorgien, qui complique son intégration : déjà refoulé sans explication à la frontière en 2022 avant d’être réadmis ; il se dit désormais « intérieurement prêt » à l’être de nouveau à tout moment.

Il a abandonné les cours de géorgien entamés à son arrivée, et son cercle social comme son public restent composés surtout d’immigrés russes, bélarusses et ukrainiens. Après une année passée à Berlin en 2024-2025, il envisage à nouveau de quitter la Géorgie, cette fois pour la France.

Trois vagues d’exil artistique

Le parcours d’Alexeï Ponomarev n’a rien d’exceptionnel. En 2026, dans le cadre du projet de recherche ANR Exilest, j’ai interrogé une dizaine d’artistes russes exilés en Géorgie depuis 2022 : la dessinatrice, performeuse et autrice Daria Apakhonchich, la peintre Alisa Yoffe, l’actionniste Léonid Tsoï, la légende de la scène underground pétersbourgeoise Arseny Morozov et son ancien complice des groupes Sonic Death et Arseny Krestitel (Arséni le Baptiste), le batteur Sam Twilight, ainsi que d’autres artistes ayant préféré rester anonymes. Leurs trajectoires éclairent les tensions, les ruptures et les ambiguïtés propres aux cercles culturels russes récemment exilés.

Comme les autres exilés russes, les artistes arrivés en Géorgie se répartissent en trois vagues. La première, à l’image d’Alexeï Ponomarev ou de Daria Apakhonchich, part avant même la guerre, en général pour fuir des poursuites politiques. Daria a quitté la Russie début 2021 après une arrestation (pour participation à des performances féministes et autres activités militantes, notamment l’organisation de camps d’été anti-guerre en Finlande pour des activistes russes et ukrainiens) suivie de l’attribution du statut d’« agent de l’étranger », ce qui restreignait ses activités. L’invasion de l’Ukraine rendra tout retour de ces dissidents plus improbable encore.

La deuxième vague, également politisée, suit le début de l’invasion à grande échelle, le 24 février 2022 : opposition à la guerre, peur des répressions ou refus de continuer à créer dans un pays désormais perçu comme agresseur motivent ces départs.

Comme le raconte Alisa Yoffe :

« Je comprenais que je ne pouvais pas rester là et créer mes œuvres d’art. Les exposer, dans cette situation, dans ce contexte. Je suis, disons, payée en échange. Par qui ? Et ensuite où est-ce que je verse cet argent, où vont les impôts ? En somme, toute cette chaîne alimentaire pour moi… devait être transférée avec mon corps vers un autre lieu. »

Sam Twilight, lui, ne voyait pas comment continuer à « divertir son public » en temps de guerre :

« Nous avions des groupes assez… disons… couronnés de succès dans des cercles restreints, mais nous n’avons pas jugé possible de poursuivre une quelconque activité créative dans un contexte de guerre. […] Je ne voyais pas comment il aurait été possible de continuer à faire de la création, de la musique, de l’”entertainment”, dans ces réalités. »

Ces départs, souvent improvisés dans une atmosphère de fin du monde, restent dans la mémoire d’Arseny Morozov :

« Nous avons senti comme des vagues — nos amis partent, tout le monde part. […] C’était le sentiment de l’exode : le pays qui part. »

Enfin, ceux qui étaient initialement restés en Russie, y compris pour y protester, partent avec l’annonce de la mobilisation militaire « partielle » de septembre 2022 : cette troisième vague, majoritairement masculine, fuit dans l’urgence pour échapper à l’appel sous les drapeaux.

Quelle que soit la vague de départ, le choix de la Géorgie tient à plusieurs facteurs. D’un côté, les formalités y sont plus légères que dans l’UE, pour le séjour comme pour l’activité professionnelle, et le coût de la vie plus faible. D’un autre côté, en 2022, la Géorgie bénéficie de l’image d’un pays sûr pour les opposants russes. À la différence d’autres pôles de la nouvelle émigration russe comme le Kazakhstan, l’Arménie ou la Serbie, il y a peu de coopération (et donc de risques d’extradition) avec la Russie, dans un contexte marqué par l’occupation russe de deux régions géorgiennes (l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud) ; et la société géorgienne est vue comme très pro-ukrainienne.

Arseny Morozov — Moemu Pokoleniiu (À ma génération), 2023.

Une fois sur place, la plupart poursuivent leur pratique artistique. Pour certains, comme Alexeï Ponomarev, l’exil consacre une reconversion professionnelle définitive ; pour d’autres, il ouvre une rupture créative.

Arséni Morozov politise l’expression de son groupe Sonic Death, qui intègre désormais des chansons en ukrainien, puis fonde avec Alisa Yoffe le projet d’« auto-culpabilisation » Xanax Tbilisi, anglophone — « parce que je comprenais qu’on ne pouvait pas chanter en russe ».

Daria Apakhonchich abandonne performances et actions de rue pour l’écriture autobiographique : « Je ne connaissais pas le contexte géorgien, je ne pouvais pas imposer mes codes. » Elle poursuit toutefois son projet des « Lettres d’amour au ministère de la justice » russe : détournant l’obligation, propre à son statut d’« agent de l’étranger », de déclarer ses activités, elle envoie à Moscou des formulaires officiels transformés en dessins contestataires.

Pour Alisa Yoffe, la liberté retrouvée en Géorgie permet d’assumer pleinement des messages jusque-là difficilement réalisables : « Je peux écrire “La Russie tue”, je peux le dire ouvertement. »

Si les plus établis ou chanceux vivent de leur art, d’autres exercent des métiers alimentaires variés, de la gestion d’un bar à la restauration ; Daria enseigne le russe à des étudiants étrangers, tandis que Léonid Tsoï exerce aussi comme psychologue.

Simultanément, ces artistes s’engagent aussi sur le terrain militant : la plupart collaborent avec des associations d’aide aux réfugiés ukrainiens ou participent à des événements caritatifs et à des collectes de dons. Plusieurs participent également, à l’invitation d’amis géorgiens, aux mobilisations contre les réformes autoritaires du parti Rêve géorgien, notamment la loi sur les « agents de l’étranger » : Arséni Morozov y brandit des pancartes en géorgien, quand celle de Léonid Tsoï proclame « I thought I left Russia ».

Léonid Tsoï avec sa pancarte.
tauragesradijas.lt

Une toile monumentale anti-guerre d’Alisa Yoffe a même été déployée devant le parlement géorgien lors de manifestations pro-ukrainiennes.

Une intégration sous tension

La position de ces exilés — engagés contre la guerre, mais d’origine russe — reste toutefois ambiguë dans la société d’accueil, entre insultes ponctuelles dans la vie quotidienne et réticences de la scène culturelle locale ; les collaborations avec des artistes géorgiens demeurent rares.

Cette méfiance, alimentée par la hausse des loyers suite à l’arrivée des exilés et le souvenir des différentes formes de domination russe qui se sont toujours accompagnées d’une « russification culturelle » – colonisation impériale, statut périphérique au sein de l’URSS, occupations territoriales actuelles –, est en général comprise par les artistes russes eux-mêmes.




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Le problème le plus sérieux tient plutôt au tournant autoritaire géorgien, qui accroît le risque d’expulsion et prive les exilés de toute perspective de résidence stable. Cette précarité pousse la quasi-totalité des artistes interrogés à partir vers une nouvelle destination ou à s’y préparer : Arséni Morozov et Alisa Yoffe vivent désormais à Paris, Daria Apakhonchich à Cologne, Léonid Tsoï à Erevan, tandis que Sam Twilight parcourt le Vietnam en quête de ville où s’installer.

Quand l’art se détache de la guerre

La dernière ambiguïté que doivent affronter les artistes en exil est l’évolution de la politisation de leur œuvre. Si, en 2022-2023, l’engagement frontal contre la guerre, y compris dans l’œuvre, semblait la seule réponse possible à l’horreur du conflit et à l’effondrement de leur cadre de vie, quatre ans plus tard les principes d’autonomie artistique et de primauté de l’esthétique reprennent le dessus.

Tout se passe comme si le temps était venu de chercher de nouvelles formes d’expression, moins immédiatement tributaires de l’abîme politique et psychologique creusé par la guerre – l’art renouant avec sa fonction de quête de vérités plus universelles.

The Conversation

Yauheni Kryzhanouski a reçu des financements de l’Agence nationale de la recherche (ANR).

– ref. Exilés en Géorgie, les artistes russes anti-guerre doivent réinventer leur art et leur engagement – https://theconversation.com/exiles-en-georgie-les-artistes-russes-anti-guerre-doivent-reinventer-leur-art-et-leur-engagement-293232

Cueillettes de plantes et de champignons : gare aux parasites, voici comment les éviter

Source: The Conversation – in French – By Françoise Debierre-Grockiego, Enseignant chercheur, Université de Tours


L’ESSENTIEL

  • Les plantes cueillies dans la nature ou dans les jardins peuvent être contaminées par des parasites.

  • Bien que le lavage aide à éliminer certains parasites, il n’est pas toujours efficace.

  • Seule la cuisson à une température suffisante permet de s’assurer que le risque est totalement levé.


Fraises des bois, mûres des chemins, menthe sauvage, cèpes ou trompettes de la mort… la cueillette de plantes et de champignons comestibles dans la nature a de nombreux adeptes en France.

Cependant, il ne faut pas oublier que ces aliments peuvent avoir été souillés par des excréments d’animaux sauvages ou domestiques. Or, ces derniers contiennent parfois des parasites responsables de maladies plus ou moins graves. Un constat qui vaut aussi pour les aliments ramassés dans les jardins potagers, y compris en zone urbaine.

Heureusement, si vous pratiquez la cueillette, quelques mesures d’hygiène simples permettent de consommer sans risque les produits récoltés, en évitant les complications médicales.

Quels sont les parasites en cause en France ?

Les excréments des animaux, qu’ils soient sauvages ou domestiques, peuvent contenir non seulement des bactéries, des virus ou des champignons microscopiques potentiellement dangereux pour la santé, mais aussi des parasites responsables de maladies plus ou moins graves. C’est à cette dernière catégorie de pathogènes que nous allons nous intéresser.




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En France, les parasites retrouvés dans la nature sont principalement hébergés dans l’intestin ou le foie d’animaux et d’êtres humains. Au cours de leur cycle de reproduction, ils se dispersent dans l’environnement en étant excrétés avec les selles de leurs hôtes.

Point très important à souligner : certains parasites peuvent persister jusqu’à plusieurs mois dans l’environnement, et rester infectants alors que la moindre trace de déjection a disparu depuis longtemps !

Parmi les parasites les plus courants dans notre pays, certains sont des parasites unicellulaires (donc microscopiques). C’est, par exemple, le cas de Giardia duodenalis, responsable de la giardiase. Cette infection intestinale provoque des vomissements et des diarrhées pouvant devenir chroniques et entraîner des pertes de poids, voire des carences alimentaires (750 cas notifiés entre 2017 et 2019).

Autre parasite unicellulaire courant, Cryptosporidium parvum est, quant à lui, responsable de la cryptosporidiose, à l’origine, là encore, de diarrhées (près de 4 500 cas dépistés en Europe en 2021). Enfin, Toxoplasma gondii, le parasite responsable de la toxoplasmose, fait l’objet d’une surveillance particulière chez les femmes enceintes (118 cas de toxoplasmoses congénitales en 2023). Il peut en effet provoquer des atteintes fœtales pouvant aller jusqu’à des malformations ou un avortement spontané. Dès que l’infection de la femme enceinte est connue, un traitement est mis en place pour limiter les complications (association d’un antiparasitaire et d’un antibiotique). En outre, la présence de Toxoplasma gondii dans les tissus peut parfois entraîner une dégradation de la rétine ou, dans les cas les plus graves, une encéphalite. Le même traitement est alors appliqué.

Parmi les autres parasites présents en France, citons les échinocoques, des vers plats parasites vivant dans l’intestin des canidés (chiens, renards) et des chats. Echinococcus granulosus et Echinococcus multilocularis sont responsables de deux maladies très graves lors d’infection accidentelle humaine (une vingtaine de cas pour chacune d’elles en 2024), l’échinococcose kystique et l’échinococcose alvéolaire.




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D’autres vers (ronds, ceux-là), vivant dans l’intestin des canidés et des chats, Toxocara canis et Toxocara cati, peuvent aussi être responsables de la toxocarose, dont les symptômes, qui sont dus à la migration des larves dans différents organes et tissus (sans qu’elles ne se transforment jamais en vers ; on parle de « larva migrans »), peuvent consister en fièvre, en toux, en gonflement du foie (hépatomégalie), en pneumonie, voire plus rarement en encéphalite ou en atteinte de l’œil.

Dans les cas des échinocoques et des vers ronds du genre Toxocara, la gravité dépend essentiellement de la localisation des larves. En toute logique, les atteintes sont plus importantes lorsque les parasites se logent dans les organes essentiels (cœur, poumon, foie, cerveau). La grande variabilité des manifestations possibles rend alors le diagnostic très difficile à établir.

Enfin, citons le cas particulier de la grande douve du foie, Fasciola hepatica, dont les vers sont localisés dans les canaux biliaires des mammifères herbivores, qu’ils soient domestiques ou sauvages (vaches, moutons, chèvres, sangliers, ragondins, etc.). Les œufs qu’ils produisent rejoignent les intestins, et sont expulsés avec les selles.

Lorsqu’une flaque d’eau est contaminée par des selles contenant des œufs, les larves qui en sortent peuvent infester de nouveaux hôtes, les limnées, des sortes de petits escargots aquatiques mesurant moins d’un centimètre. Les larves se multiplient dans ces mollusques gastéropodes, s’y transforment, puis s’en échappent sous leur nouvelle forme larvaire pour se fixer sur des plantes.

Parmi les différentes herbes concernées figurent notamment le cresson ou le pissenlit, très appréciés par certains gourmets. En cas d’ingestion, les larves de douves se retrouvent accidentellement dans les canaux biliaires et le foie des consommateurs, où elles arrivent à maturation. Les vers et leurs œufs provoquent alors obstruction, inflammation et fibrose.




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La maladie résultante, appelée fasciolose, se manifeste par une phase aiguë (accompagnée de fièvre, de nausées, de fortes douleurs abdominales et de gonflement du foie) et une phase chronique, qui peut durer des années et se manifeste par des douleurs dans la région supérieure centrale de l’abdomen (douleurs épigastriques), des nausées, une intolérance aux graisses, une inflammation et une obstruction des canaux biliaires ainsi que des lésions hépatiques, une jaunisse et une anémie.

Des affections sous-diagnostiquées

La gravité des maladies causées par les parasites dépend non seulement de facteurs liés au parasite considéré (comme sa capacité à proliférer ou à échapper au système immunitaire), mais aussi de facteurs liés à l’hôte (maladie chronique, déficit immunitaire, etc.).

En outre, le risque de développer des symptômes est plus important lorsque la quantité de parasites ingérés est élevée.

La sensibilité individuelle est également prépondérante dans l’apparition et l’évolution de la maladie. Pour les personnes en bonne santé générale, c’est-à-dire la majorité des cas, il y aura peu ou pas de symptômes pour tous les parasites cités ici.

Pour les populations dites « fragiles », telles que les jeunes enfants, les personnes de plus de 65 ans ou les patients atteints d’un déficit immunitaire, les troubles peuvent être plus graves.

Point important à souligner : le nombre réel de cas d’infections par l’ensemble de ces parasites est largement sous-estimé dans notre pays. En effet, le diagnostic n’est pas systématique, soit parce que les symptômes sont légers et de courte durée, soit parce qu’un traitement est administré au plus tôt sans attendre de connaître la cause précise (antidouleur, antipyrétique, parfois pris en automédication).

Quelles sont les zones géographiques concernées ?

Avant tout, il faut faire la distinction entre les parasites hébergés par de nombreuses espèces animales, qui sont donc très fréquents, et les parasites plus restrictifs, et donc plus rares.

Giardia duodenalis et Cryptosporidium parvum sont présents dans les déjections de nombreuses espèces de mammifères, dont les humains. Toxoplasma gondii est quant à lui présent uniquement dans les déjections des félidés, comme le chat européen (on le retrouve cependant aussi piégé sous forme de kystes dans les tissus des autres mammifères et des oiseaux).

En France, les parasites qui contaminent fréquemment les humains, tels que Giardia duodenalis, Cryptosporidium parvum, Toxoplasma gondii ou Toxocara canis, contaminent également un grand nombre d’animaux domestiques et sauvages (bovins, ovins, chiens, chats). Ils sont donc cosmopolites, c’est-à-dire qu’ils sont répartis sur tout le territoire hexagonal. On les trouve également dans les outre-mer.

Les autres espèces données ici en exemple, la douve et les échinocoques ont une répartition géographique plus restreinte, en raison des spécificités de leur cycle de vie.

Les larves d’Echinococcus granulosus se multipliant dans le foie de mammifères herbivores, cette espèce se trouve principalement dans les zones d’élevages, notamment de moutons (Corse, Provence-Alpes-Côte d’Azur, Landes, Pays basque). L’espèce Echinococcus multilocularis est apparue en France en provenance de l’est de l’Europe, véhiculée par des renards, et sa progression vers le nord et l’ouest du pays est très lente.

Pour ce qui est de Fasciola hepatica, son existence requiert la présence simultanée de grands mammifères herbivores et des limnées aquatiques et est donc étroitement liée à la pratique du pâturage en zones humides (Auvergne, Centre, Limousin et Ouest avec une majorité de cas humains en Limousin). Les risques de contamination sont donc variables en fonction des régions.

Un point important à ne pas oublier est que les parasites peuvent aussi se trouver dans les jardins potagers et les tas de compost, qui peuvent être visités par les chats du voisinage, voire par des renards, même en zones urbaines.

Les gestes à adopter pour limiter les risques

La prise de risque est la plus importante lorsque plantes et champignons sont consommés crus et non lavés. Le nettoyage des champignons avec une brosse ne fait pas partie des recommandations pour éliminer les parasites.

Le lavage sous le jet d’eau du robinet (et non pas par trempage !), si possible en frottant bien, permet de retirer mécaniquement une très grosse partie des pathogènes.

Mais certains aliments fragiles, tels que champignons ou baies, ne supportent pas un tel traitement. De plus, cette méthode n’est pas du tout efficace pour éliminer les larves de Fasciola hepatica, trop fortement fixées sur les feuilles pour être emportées avec le liquide.

Il est souvent entendu que l’ajout de vinaigre permet de laver plus efficacement les fruits et légumes, mais en réalité, il est trop dilué pour avoir un effet désinfectant. Des expériences en laboratoire ont montré que la destruction totale des formes de résistance (autrement dit les formes qu’adoptent les parasites pour survivre quand les conditions de l’environnement sont défavorables) de Toxoplasma gondii demande une application de chlore, d’alcool ou d’acide à des concentrations élevées, ce qui est à la fois dangereux pour la santé et pour les aliments traités.

Le seul moyen permettant de détruire assurément tous les parasites est la cuisson (poêlée de champignons, soupe de cresson, confitures et tartes pour les baies…). Plus la température est élevée et plus la destruction est rapide (en moins de cinq minutes au-delà de 70 °C). Le réchauffement au four à micro-ondes est à considérer avec précaution pour tuer les parasites, car la température peut ne pas être homogène au sein des aliments.

Enfin, il n’existe que peu de données concernant la survie des parasites lorsque les plantes sont séchées à basse température (inférieures à 30 °C) pour préserver leurs propriétés médicinales. Dans un tel cas de figure, il est préférable de les utiliser dans des préparations culinaires cuites, ou de les ébouillanter si elles sont destinées à des infusions ou des décoctions.

En cas de doute, que faire ?

Si la consommation de plantes et de champignons sauvages fait partie des voies de contamination par les parasites à ne pas négliger, il faut se souvenir qu’il en existe bien d’autres.

Parmi elles, on peut citer la baignade en milieu naturel (contamination par la bouche, le nez ou la peau), la consommation d’aliments crus ou peu cuits (viandes, fruits de mer, légumes, fruits, herbes aromatiques…), la mise à la bouche de mains souillées (après avoir touché la terre, le sable, des animaux domestiques, tout objet lui-même souillé par contact avec le sol, par exemple, etc.), la consommation d’eau du robinet (lors de voyages, surtout, car ce mode de contamination est très rare en France), ou encore la mauvaise habitude qui consiste à tolérer de se faire lécher le visage par son chien ou son chat…

Il faut consulter un médecin en cas de diarrhées, de douleurs persistantes ou de fièvre. Il pourra alors demander un examen parasitologique des selles qui permet de mettre en évidence la présence de Cryptosporidium parvum, de Giardia duodenalis et de Fasciola hepatica. Les toxocaroses et les échinococcoses tissulaires sont diagnostiquées par imagerie ou par biopsie. Des antiparasitaires seront prescrits si nécessaire, mais ils ne sont pas efficaces à 100 % sur ces espèces.

Enfin, rappelons que les parasites ne sont pas les seuls microorganismes présents dans l’intestin des animaux, qui abritent aussi des virus, des bactéries et des champignons microscopiques potentiellement dangereux pour la santé. Suivre les mesures d’hygiène alimentaire évoquées ici permet de prévenir non seulement les maladies parasitaires, mais aussi l’ensemble des maladies infectieuses concernées.


Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

The Conversation

Françoise Debierre-Grockiego ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Cueillettes de plantes et de champignons : gare aux parasites, voici comment les éviter – https://theconversation.com/cueillettes-de-plantes-et-de-champignons-gare-aux-parasites-voici-comment-les-eviter-291408

Quand la loi d’urgence agricole cherche à réserver la ressource en eau plutôt que d’adapter les besoins

Source: The Conversation – France (in French) – By Benoît Grimonprez, Droit rural et de l’environnement, Université de Poitiers


L’ESSENTIEL

  • La loi d’urgence pour la protection et la souveraineté agricoles (Upsa) érige l’accès à l’eau en condition existentielle de l’agriculture française.

  • Malgré cette nouvelle orientation, le nouveau texte ne remet pas fondamentalement en cause le principe de gestion équilibrée et durable de l’eau inscrit dans le Code de l’environnement.

  • Elle risque toutefois de faire tanguer la gouvernance de l’eau, en faisant évoluer le cadre d’action de plusieurs instances.


La loi d’urgence pour la protection et la souveraineté agricoles (Upsa) du 18 août 2026 érige l’accès à l’eau en condition existentielle de l’agriculture française. Pour en garantir la disponibilité, le texte encourage le stockage, assouplit les procédures et accorde davantage de poids aux intérêts agricoles dans les instruments de gestion de la ressource.

Faut-il y voir la consécration d’un droit des agriculteurs à l’eau qui supplanterait les autres usages ? Pas exactement. De manière plus subtile, la loi déplace les équilibres sur lesquels repose notre gouvernance de l’eau.

L’eau, nouveau pilier de la souveraineté agricole

L’agriculture traverse une crise de revenus et de compétitivité. L’excédent brut des exploitations agricoles a reculé de 25,7 % en 2023, puis à nouveau de 9,4 % en 2024, en euros constants.

Le changement climatique, particulièrement brutal en France durant l’été 2026, aggrave la situation. Répétées et plus intenses, les sécheresses menacent cultures, prairies et élevages, faisant plus que jamais de l’irrigation une assurance-vie agricole.

Or l’eau aussi est en crise, de façon qualitative et quantitative. Les milieux aquatiques et les captages d’eau potable se dégradent, tandis que la ressource s’amenuise de plus en plus aux beaux jours. Agriculture et eau se retrouvent prises dans une même spirale : garantir la production exige davantage d’eau, alors que la ressource souffre déjà des pressions anthropiques.

« Sécheresse en France : les agriculteurs s’organisent face aux restrictions d’eau », reportage de France 2 d’août 2026.

C’est dans ce contexte défavorable, pour ne pas dire apocalyptique, que la loi dite Upsa entend sanctuariser l’usage de l’eau pour l’agriculture. Son parti pris est clair : augmenter l’offre pour répondre à la demande. D’où les objectifs de doubler les volumes de stockage agricole d’ici 2035 et de multiplier fortement la réutilisation des eaux usées traitées.

Il faut toutefois, avec le Conseil constitutionnel, ramener ces ambitions à leur juste portée. Il s’agit de simples déclarations d’intention, sans force contraignante, qui ne permettent pas d’autoriser des projets qui méconnaîtraient les règles de protection des milieux aquatiques.

La loi affirme aussi l’absence de hiérarchie générale entre les usages économiques et environnementaux, qui doivent être conciliés. Aucune priorité donc à l’irrigation, le Code de l’environnement continuant de faire prévaloir santé, salubrité publique, sécurité civile et eau potable. En somme, espérer stocker davantage ne signifie pas prendre davantage, ni n’importe comment.




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Le stockage, entre dogmatisme et pragmatisme

À la problématique climatique, la loi semble n’avoir trouvé qu’une réponse d’urgence, longue à mettre en place : le stockage. L’approche séduit par sa simplicité : garder l’eau quand elle abonde pour l’utiliser quand elle manque. La stratégie, si elle ne doit pas être exclue, n’est sûrement pas exclusive. Le tort majeur de la loi est de ne rien envisager d’autre.

Surtout que le débat s’est enfermé dans l’opposition entre les « pour » et les « contre » les « bassines », positions antagonistes qui masquent une réalité bien plus nuancée. Le stockage n’est ni bon, ni mauvais par nature, pas plus qu’il n’est interdit ou autorisé par principe. Les nombreux contentieux montrent que ce ne sont pas tant les réserves elles-mêmes qui sont condamnées que leurs défauts de conception : études d’impact insuffisantes, volumes excessifs.

« Que sont les bassines ? », 20 Minutes France, 2023.

Le débat « scientifique » mérite, lui aussi, d’être enrichi.

D’abord, les études hydrologiques menées au plus près des bassins identifient souvent des volumes hivernaux disponibles compatibles avec un retour à l’équilibre, mais sous conditions. À savoir : privilégier les eaux superficielles, mobiliser les plans d’eau déjà existants, fixer des seuils de remplissage protecteurs, et respecter la substitution entre prélèvements hivernaux et estivaux.

Ensuite, le stockage n’est pas forcément antinomique avec la transition du modèle agricole. Mais encore faut-il que la gouvernance de l’eau en fasse un levier territorial de changement collectif des pratiques et de restauration des milieux. Cela suppose de sortir, comme l’ont tenté certains bassins, d’une logique binaire où les deux approches (stockage et agroécologie) sont vues comme mutuellement exclusives, alors qu’elles ne le sont pas nécessairement.

C’est sur ces conditions d’acceptabilité (sociales, écologiques, économiques) que la loi laisse le lecteur assoiffé, car elle laisse en suspens plusieurs points cruciaux. Quelle eau stocker ? Par qui ? Pour cultiver quoi ? Avec quels financements publics ?

Sur ces questions majeures, le législateur se contente de renvoyer à un instrument encore à l’état de brouillon : le projet de territoire pour la gestion de l’eau (PTGE).




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La montée en puissance des PTGE

Longtemps cantonnés à un rôle purement organisationnel, les PTGE changent de statut avec la loi d’urgence agricole. Elle en fait des documents officiels permettant d’adapter les usages à la ressource disponible et de prendre en compte l’évolution des besoins agricoles.

Leur force nouvelle tient surtout à leur rapport avec le schéma d’aménagement et de gestion des eaux (SAGE). Lorsqu’un projet de stockage figure dans un PTGE approuvé, le SAGE doit être révisé pour en tenir compte. Et si la révision n’intervient pas dans le délai fixé, le préfet coordonnateur de bassin peut autoriser une dérogation aux prescriptions du SAGE, sous réserve du respect des volumes prélevables et de la compatibilité avec schéma directeur d’aménagement et de gestion de l’eau (SDAGE).

Ce dispositif est discutable parce qu’il inverse la logique habituelle. Jusqu’ici, les projets d’ouvrages s’inscrivaient nécessairement dans le cadre du SAGE ; demain, ils pourront conduire à l’adapter, voire à l’écarter ponctuellement. Le PTGE devient ainsi un nouvel espace de pouvoir – démocratique ? – au sein de la gouvernance de l’eau, alors même que ses conditions d’élaboration et son contenu sont aux mains du pouvoir réglementaire.

Une gouvernance de l’eau qui tangue

La loi s’attaque, plus largement, à la gouvernance hydrique. D’abord, les organismes uniques de gestion collective (OUGC), chargés de répartir l’eau entre irrigants, sont invités à revoir leurs pratiques.

Il faut savoir que les quotas d’eau individuels sont souvent basés sur des droits historiques, qui ne tiennent pas compte des nouveaux prétendants. En guise de remède, la loi impose aux OUGC d’élaborer une stratégie concertée d’irrigation, de garantir un accès non discriminatoire à l’eau et de publier un bilan annuel des prélèvements. La formulation très générale de ces missions augure toutefois d’une faible portée juridique, alors que la réforme aurait pu en faire de véritables instruments d’orientation des pratiques agricoles.

Ensuite, ce sont les SDAGE et les SAGE qui sont invités à s’« assagir », autrement dit, à réduire leurs ambitions. Pour corriger leur supposé tropisme environnemental, ils doivent désormais intégrer des orientations en faveur de l’optimisation des usages et du stockage, évaluer les conséquences socio-économiques de leurs prescriptions sur l’agriculture et veiller à leur proportionnalité.

Le pouvoir normatif des SAGE se trouve aussi amputé, voire neutralisé : les retenues collinaires agricoles soumises à déclaration ne peuvent plus être interdites ou limitées par ces schémas, lesquels doivent en outre s’adapter aux volumes prélevables fixés par le préfet ainsi qu’aux projets de stockage inscrits dans les PTGE.

La réforme ne remet pas formellement en cause le principe de gestion équilibrée et durable de l’eau. Toutefois, elle complique sa mise en œuvre, en soumettant les restrictions imposées à l’agriculture à une exigence de proportionnalité aujourd’hui impossible à apprécier.

Le recadrage atteint jusqu’à l’expertise scientifique. Les études HMUC (hydrologie, milieux, usages et climat) doivent maintenant intégrer les besoins de stockage de l’agriculture. Après la loi Duplomb, qui leur imposait déjà de prendre en compte la souveraineté alimentaire, les études doivent être à nouveau complétées.

Voilà qui va retarder, et sans doute fragiliser, la détermination des volumes prélevables. Mieux faire place aux besoins agricoles, certes, mais jusqu’à quel point sans brouiller les frontières entre expertise scientifique, arbitrage politique et concertation territoriale ?

Enfin, la loi remodèle la gouvernance de l’eau. Elle renforce la représentation agricole au sein des commissions locales de l’eau (CLE), où la profession dispose désormais d’au moins un tiers des sièges du collège des usagers. Est aussi imposée, au sein de la CLE, la création d’une commission technique dédiée aux usages agricoles, présidée par un agriculteur. Les agences de l’eau demeurent sous la tutelle du ministère chargé de l’environnement, mais plusieurs ministères sectoriels sont désormais associés aux décisions qui les concernent.

Changer le droit de l’eau : en vain ?

Au-delà de son orientation politique, cette loi interroge quant à sa portée effective.

  • D’un côté, elle opère incontestablement un rééquilibrage de la gestion de l’eau au profit de la corporation agricole. Le texte est cependant loin d’annihiler le principe d’une gestion durable et partagée de la ressource, qui continue de s’imposer aux documents de planification comme aux prélèvements. Comme avant, le juge conservera une importante latitude pour censurer les projets incompatibles avec la préservation de la ressource.

  • D’un autre côté, les espoirs suscités par cette loi dans le monde agricole risquent fort d’être douchés. S’agissant du stockage, les quelques verrous levés ne suffiront pas à surmonter les obstacles administratifs, techniques et financiers auxquels se heurtent les projets.

Pour le reste, le texte ne propose aucun moyen à l’agriculture de s’adapter au changement climatique. Le législateur, en mettant l’exception agricole à tout bout de champ, verse dans la complexification d’un droit de l’eau déjà très trouble. L’urgence agricole laissera ainsi des traces durables dans la législation, sans apporter de réponses convaincantes à des difficultés bien réelles.




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The Conversation

Benoît Grimonprez ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Quand la loi d’urgence agricole cherche à réserver la ressource en eau plutôt que d’adapter les besoins – https://theconversation.com/quand-la-loi-durgence-agricole-cherche-a-reserver-la-ressource-en-eau-plutot-que-dadapter-les-besoins-293464

« Ça vient direct du marché de producteurs » : Quand le greenwashing personnel conduit à agir concrètement

Source: The Conversation – France (in French) – By Nadège Ianni, Doctorante en marketing durable, Aix-Marseille Université (AMU)


L’ESSENTIEL

  • Si les Français s’inquiètent pour l’environnement, ils sont peu nombreux à faire des actions concrètes. C’est ce qu’on appelle le green gap.

  • La théorie du comportement planifié aide à en comprendre les mécanismes. Elle met aussi en avant un levier pour le réduire.

  • Si les comportements ostentatoires recherchent une récompense sociale, ils peuvent aussi être à l’origine d’un engagement écologique.


Poster sa skincare 100 % DIY sur Instagram, exhiber son sac en tissu au marché ou parader avec une pièce de seconde main… Ces pratiques sont souvent perçues comme du greenwashing personnel. Et si, à l’inverse, exposer ses choix responsables favorisait l’engagement écologique ?

Huit Français sur dix jugent que la crise climatique les oblige à revoir leurs habitudes de consommation, selon l’Agence de la transition écologique (Ademe). Mais seulement 13 % d’entre eux font tout leur possible pour y parvenir.

Ce paradoxe s’appelle le green gap : on aimerait avoir des comportements responsables mais il reste difficile de passer à l’acte. Les recherches en marketing durable ont identifié les causes du « green gap » et tentent désormais de trouver des leviers pour le réduire. Nos travaux, qui s’appuient des entretiens individuels avec des consommateurs responsables et anti-consommateurs, s’inscrivent dans cette démarche.

Pourquoi la bonne volonté ne suffit pas

Vouloir consommer de façon responsable ne suffit pas. La théorie du comportement planifié explique pourquoi une bonne volonté ne se transforme pas systématiquement en acte, comme l’illustre le green gap. En effet, le comportement responsable s’appuie sur trois piliers : l’attitude, la norme subjective (ou norme sociale) et le contrôle comportemental perçu. Passons en revue ces différentes conditions.




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Tout d’abord, l’attitude doit être favorable à la responsabilité, c’est-à-dire que l’acte responsable doit avoir du sens. Ensuite, la norme sociale doit accompagner ce changement : un entourage qui valorise la responsabilité encourage à faire pareil. Enfin, il y a le contrôle comportemental perçu, qui correspond au jugement de ses propres capacités à pouvoir réaliser un acte responsable. L’expérience renforce le contrôle comportemental perçu : une fois que l’on a déjà accompli un acte responsable, on se sent capable de recommencer plus facilement.

Ces phénomènes qui creusent le « green cap »

Ces moteurs du comportement responsable peuvent rencontrer des obstacles. Par exemple, une communication maladroite peut obtenir l’effet inverse de celui escompté sur l’attitude des individus. Ils peuvent ainsi rejeter le comportement responsable quand le message est perçu comme culpabilisant ou manipulateur. De la même manière, la norme sociale ne doit pas être ressentie comme une pression.




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Un autre frein apparaît : le contrôle comportemental perçu s’effondre dès que l’acte demande un changement d’habitude ou un effort. Pas facile de faire les courses en vélo quand on a toujours pris la voiture ! Or la consommation responsable demande parfois de renoncer au confort, ou de dépasser ses freins financiers.

Enfin, la désirabilité sociale brouille les pistes. On peut se déclarer plus responsable qu’en réalité pour montrer une bonne image de soi. Ce biais creuse le green gap car l’intention est artificiellement exagérée sans changer le comportement réel. Paradoxalement, un levier permet justement de transformer ce greenwashing personnel en passage à l’acte : le comportement ostentatoire responsable.

Le summum de la distinction sociale : ne rien acheter

Le comportement ostentatoire responsable consiste à rendre visible un acte qui diffuse un statut d’engagement social ou environnemental. L’ostentation responsable permet de montrer qu’on est quelqu’un de bien, parce qu’on a des valeurs écologiques et sociales. Au-delà d’un discours, c’est un comportement posé par des actes. Offrir des légumes de son producteur à ses invités, montrer ses techniques zéro déchet ou donner ses vêtements plutôt que de les jeter… Autant de pratiques publiques qui valorisent !




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En rendant les efforts visibles pour consommer mieux ou réduire sa consommation, on reçoit une récompense sociale statutaire. Nous avons interrogé plusieurs anti-consommateurs qui témoignent de cette valorisation. « Ils avaient été absolument fascinés parce qu’ils s’étaient rendu compte qu’en fait, avec tous les déchets de légumes, je faisais un bouillon à côté. On leur avait fait un risotto, et quand ils avaient découvert que le bouillon n’était pas sous forme d’un cube emballé dans de l’aluminium, ils avaient été hyperimpressionnés », développe Romain, 42 ans.

De la désirabilité à l’engagement écologique

À l’œuvre derrière le greenwashing personnel, le comportement ostentatoire parait intéressé. Mais il peut aboutir à une démarche plus sincère. La théorie de l’engagement l’explique : un acte public qui demande un effort crée une cohérence comportementale future. En effet, agir devant des témoins pousse à continuer dans la même voie pour garder une cohérence avec l’image que l’on vient de donner de soi.

Plus l’acte demande des efforts, plus on se l’approprie et plus il engage. Une intention silencieuse n’engage personne, alors qu’un effort visible engage et pousse à recommencer, jusqu’à ce que l’effort perçu s’efface. « Ça demande un effort supplémentaire de penser ses courses avant, ça demande de cuisiner plus. Mais après, une fois qu’on a fait le changement, on a du mal à revenir », nous a assuré Sylvie, 52 ans, qui cherche à moins dépendre de la grande distribution.

Ainsi, le basculement vers l’engagement suit une trajectoire en trois temps : je voudrais, je fais, je deviens. Tout d’abord, la désirabilité sociale donne envie de paraître responsable. Ensuite, cette volonté se transforme en premier acte ostentatoire visible et coûteux. Visible pour montrer aux autres que l’on est responsable. Coûteux parce qu’il demande un changement d’habitude. Enfin, l’acte se répète et s’étend : on commence par trier le verre puis on supprime petit à petit les emballages. L’engagement s’intensifie et transforme l’identité. On devient la personne responsable que l’on voulait être au départ.

Cet engagement peut amener à des décisions radicales, comme nous l’a confié Véronique, 38 ans : « J’ai fait un gros choix écologique, c’est de ne pas avoir d’enfant. »

Réduire le green gap grâce aux comportements ostentatoires

Les comportements ostentatoires responsables peuvent être mobilisés pour encourager l’engagement écologique et réduire le green gap. Pour ce faire, l’acte ostentatoire responsable doit être public, coûteux et valorisant. On oublie les campagnes de communication de masse, l’idée est de multiplier les contacts sur les lieux où la compétence responsable se montre : jardins partagés, associations locales ou ateliers de quartier.

Les plus engagés peuvent être sollicités comme modèles sans en faire trop. Ces derniers deviennent des références de compétence responsable. Le statut qu’ils gagnent doit rester inclusif et accessible à qui apprend. Ce rôle les valorise en retour, ce qui rend le mécanisme durable : plus leur compétence responsable est reconnue, plus ils ont intérêt à continuer.

Ademe, juillet 2026.

La répétition des actes ostentatoires responsables agit sur les trois piliers du comportement planifié que nous avons présentés plus tôt. L’attitude se renforce par l’expérience positive vécue. La valorisation de la responsabilité renforce la norme subjective. Enfin, l’expérience favorise la capacité à recommencer et donc le contrôle comportemental perçu. Ces mécanismes réduisent donc le green gap, non pas en imposant le comportement responsable mais en le rendant visible, désirable et reproductible.

En clair : on passe à l’action quand le comportement responsable est visible par le groupe et valorisé socialement. Lorsque la désirabilité sociale ne joue aucun rôle, se montrer responsable n’engage pas. L’ostentation responsable n’est donc pas une solution universelle au green gap mais elle peut transformer un greenwashing personnel en engagement acté. La prochaine fois qu’on s’habillera d’une pièce de seconde main ou que l’on exhibe son sac en tissu, c’est peut-être le début d’un engagement écologique.

The Conversation

Nadège Ianni ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. « Ça vient direct du marché de producteurs » : Quand le greenwashing personnel conduit à agir concrètement – https://theconversation.com/ca-vient-direct-du-marche-de-producteurs-quand-le-greenwashing-personnel-conduit-a-agir-concretement-291882

« Marie-Antoinette » : vingt ans après sa sortie, le film subversif de Sofia Coppola célébré à Versailles

Source: The Conversation – France (in French) – By Fiona Handyside, Associate Professor of Film Studies, University of Exeter


L’ESSENTIEL

  • Le château de Versailles célèbre les vingt ans du film Marie-Antoinette, de Sofia Coppola, à travers une exposition présentée au Petit Trianon, conçue en collaboration avec la réalisatrice.

  • L’exposition explore la genèse de l’œuvre, ses choix esthétiques et son impact culturel.

  • Il s’agit d’une reconnaissance importante pour un film qui avait été hué à Cannes, en mai 2006, tandis qu’il était projeté pour l’ouverture du festival.


Jusqu’à fin janvier 2027, un événement unique se déroule au Petit Trianon, cette petite résidence d’été nichée au milieu des parterres de fleurs du vaste domaine du château de Versailles.

En parcourant ses salles, les visiteurs peuvent admirer des compositions florales d’un rose éclatant tout en écoutant la musique de New Order. Cet événement a été conçu en hommage au film de Sofia Coppola sorti en 2006, Marie-Antoinette.

Le film, tourné à Versailles, fait l’objet d’une extraordinaire fête pour son 20ᵉ anniversaire. Des scènes et des décors ont été recréés dans les salles mêmes où la reine adolescente (incarnée dans le film par Kirsten Dunst) échappait autrefois aux hiérarchies rigides de la vie de cour.

Dans ce mélange de réalité et de fiction, les visiteurs peuvent découvrir le véritable service de table en porcelaine de Sèvres de Marie-Antoinette. À ses côtés sont exposés les accessoires culinaires sophistiqués créés pour le film de Coppola par la directrice artistique Anne Seibel et le chef étoilé Marc Meneau. Des portraits de Marie-Antoinette par Élisabeth Vigée Le Brun sont accrochés aux côtés de mannequins dont la tenue rappelle celles de Kirsten Dunst dans le film.

Plus de 200 films ont été tournés sur place, dans les bâtiments et les jardins de Versailles et aux alentours, mais il s’agit ici de la première exposition consacrée à un seul et même film.

Coppola a collaboré avec les commissaires d’exposition Laurent Salomé et Hélène Delalex pour la conception artistique de l’exposition. Le résultat est une expérience extraordinaire et étrange : le Petit Trianon vu à travers la double sensibilité de la cinéaste et de la reine.

Ici, les visiteurs voient comment ces deux femmes ont construit des univers clos destinés à nourrir leur identité et à préserver leurs plaisirs de jeunes filles. Dans le même temps, toutes deux comptaient – peut-être trop – sur leurs privilèges et leur image pour se maintenir à flot.

En avance sur son temps

Le film de Sofia Coppola a été hué lors de la projection d’ouverture au Festival de Cannes en mai 2006. Ce fut un échec commercial, le film ayant à peine couvert son budget de 40 millions de dollars (21,7 millions de livres sterling). Coppola n’a pas réalisé d’autre film pendant quatre ans.

Il est donc d’autant plus gratifiant pour les fans du film de le voir gagner en stature et en reconnaissance. À l’occasion de son 20ᵉ anniversaire, Marie-Antoinette bénéficie d’un regain d’intérêt et, enfin, du prestige culturel que, selon moi, son audace mérite.

L’entreprise de distribution de films Criterion a sorti une restauration numérique en 4K dans sa prestigieuse collection, accompagnée de commentaires audio, de scènes coupées et d’un essai de Claire Healy, spécialiste de l’enfance des filles. Réalisé par la mère de Sofia, Eleanor Coppola, The Making of Marie-Antoinette sortira en novembre.

Pourquoi, deux décennies après sa sortie, le film de Sofia Coppola reçoit-il enfin la reconnaissance du public et de la critique qu’il mérite – célébrant ainsi son choix audacieux de raconter l’histoire d’une reine du XVIIIᵉ siècle à travers le prisme du pop art ?

Cela s’explique en partie par le fait que la cinéaste a anticipé un genre de fantaisie historique devenu courant aujourd’hui : la Régence délibérément kitsch de la série les Chroniques de Bridgerton (2020), le langage grossier et ironique de la cour russe dans la série The Great (2020), et l’univers du XVIIIᵉ siècle joyeusement révisionniste du film la Favorite (2018).

Mais cette reconnaissance n’est pas seulement liée au fait que le postmodernisme ludique de Coppola soit devenu plus accessible culturellement. La cinéaste annonce ses intentions avec une clarté extraordinaire dès le tout début du film.

Un postmodernisme ludique

Le film s’ouvre sur un écran noir, le texte du générique apparaissant en rose vif. La chanson Natural’s Not in It de Gang of Four retentit (« I do love a new purchase/a market of the senses ») tandis que la première scène est lancée.

Dunst, vêtue d’un corset en soie blanche et de jupons, les cheveux ornés de plumes blanches, est allongée sur une chaise longue gris tourterelle. Une femme de chambre place un soulier sur son pied tendu, tandis qu’elle prélève nonchalamment une cuillerée de glaçage rose épais sur un gâteau posé à côté d’elle.

Alors qu’elle porte son doigt à sa bouche, elle se tourne et lance un regard à la caméra. Elle nous salue. C’est une femme consciente d’être observée : par la cour, par la caméra, par les spectateurs.

Une scène de Marie-Antoinette, illustrant l’amour de la jeune reine pour la mode.

La célèbre galerie des Glaces préfigure l’univers des réseaux sociaux, où les représentations passent d’un écran à l’autre dans des boucles de références sans fin. Les paroles du groupe punk Gang of Four associent l’acquisition d’objets au plaisir sensuel et à la construction d’un mode de vie désirable – faisant de la Marie-Antoinette de Dunst une influenceuse avant la lettre.

Pourtant, le film garde une pointe de mélancolie. À l’ère des contraintes financières post-austérité, du dérèglement climatique et des événements géopolitiques imprévisibles, sa représentation d’un monde vacillant au bord de la crise – tout en se consacrant à la mise en scène de modes de vie toujours plus raffinés – trouve un écho troublant.

En regardant le film de Coppola projeté sur les murs de pierre du Petit Trianon, dans les pièces mêmes où Marie-Antoinette a vécu, les visiteurs se rappellent aussi la fin sanglante qui attendait la charmante jeune femme que l’on voit danser devant eux.

C’est un film qui place le regard d’une jeune fille au cœur d’un moment convulsif de l’histoire mondiale. Et Coppola insiste sur le fait que ses expériences et ses sentiments comptent.

Ce film est un manifeste en faveur de la spécificité de l’enfance féminine : il affirme avec force que grandir en tant que fille est une expérience à part entière, façonnée par les attentes imposées aux corps et aux identités.

Si même les jeunes filles les plus privilégiées ressentent le poids de l’oppression et des attentes dans un monde régi par les images, qu’est-ce que cela signifie pour celles qui ne bénéficient pas du même niveau de confort matériel ?

La bande-annonce de Making Marie Antoinette.

Le film de Sofia Coppola est sorti à une époque culturelle dominée par un consumérisme présenté comme une forme d’émancipation, où le « girl power » servait à vendre de la musique et de la mode aux jeunes femmes. Le contre-message du film – selon lequel ce pouvoir est strictement limité, affaibli d’un côté par un establishment patriarcal hypertrophié et de l’autre par la pauvreté scandaleuse qui se cache derrière les plaisirs de Marie-Antoinette, dont elle n’avait guère conscience – semblait anachronique et hors de propos à l’époque.

Aujourd’hui, à l’ère post-#MeToo, alors que Donald Trump entame son deuxième mandat présidentiel et que la montée du populisme de droite met en évidence des injustices sociales profondément enracinées et des inégalités de revenus, le film de Coppola semble bien trop prémonitoire.

The Conversation

Fiona Handyside ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. « Marie-Antoinette » : vingt ans après sa sortie, le film subversif de Sofia Coppola célébré à Versailles – https://theconversation.com/marie-antoinette-vingt-ans-apres-sa-sortie-le-film-subversif-de-sofia-coppola-celebre-a-versailles-293977

La violence d’être cloné : et si le deepfake n’était pas qu’un mensonge, mais aussi une atteinte à notre corps numérique ?

Source: The Conversation – France in French (2) – By Adela Barbulescu, Ingenieur de recherche (audio-visual speech synthesis, multimodal AI, affective computing), Inria; Université de Bordeaux

Nos traces numériques, que ce soit des photos, des vidéos, des sons ou des écrits, peuvent être détournées à des fins malveillantes (image réalisée avec Gemini). Adela Barbulescu, Fourni par l’auteur

L’ESSENTIEL

  • Les deepfakes sont des images et des vidéos truquées générées à l’aide d’intelligences artificielles génératives. Un grand nombre d’entre elles sont des contenus pornographiques non consentis.

  • En se focalisant sur l’authentification de la véracité des contenus, on occulte une partie du problème : le tort fait aux victimes dont l’identité est volée pour être manipulée a des conséquences dans la vie physique.

  • Aujourd’hui, les protections juridiques sont fragmentées. En agissant en amont de la génération de deepfakes malveillants, pourrait-on mieux se protéger de ces atteintes à nos corps numériques ?


En 2018, la journaliste Rana Ayyub a subi une campagne de cyberharcèlement avec des vidéos pornographiques truquées utilisant son image pour la faire taire à la suite de ses enquêtes en Inde.

La violence de ce harcèlement, dénoncé par le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, ne vient pas seulement du mensonge : la vidéo produite utilise le visage d’une femme réelle pour lui imposer une scène qu’elle n’a jamais vécue ni acceptée. Son identité et son intimité sont devenues une arme contre elle.

Le terme « deepfake », qui désigne une image, un son ou une vidéo généré ou modifié par un réseau d’apprentissage profond (deep learning) afin de reproduire l’apparence ou la voix d’une personne réelle, est souvent associé à des fins malveillantes. Les exemples sont nombreux.

La désinformation : en Slovaquie, lors des législatives de 2023, un faux enregistrement audio attribué au chef du parti pro-européen a été diffusé en plein silence électoral. La fraude : à Hong Kong, un salarié a viré près de 24 millions d’euros après une visio où tous les autres participants étaient des deepfakes ; tandis qu’en France, les tentatives de fraude par deepfake ont bondi de 700 % en un an. Les images intimes non consenties : une étude de 2019 recensait 96 % de contenus pornographiques non consentis parmi les vidéos deepfake en circulation ; et en 2026, Grok a été utilisé pour générer des millions de deepfakes à caractère sexuel sur X.

Ces affaires sont graves. Pourtant, elles ne disent pas tout. Quand une personne est clonée sans son consentement, ce n’est pas seulement l’argent ou la vérité qu’on lui enlève. C’est une part de soi : une atteinte à son visage, à sa voix, à ses gestes et à la confiance que les autres lui accordent.

La violence d’être cloné : une atteinte au corps numérique

Imaginez une vidéo où l’on voit votre visage. Vous y parlez avec votre voix, vous souriez, vous bougez. Pourtant, vous n’avez jamais tourné cette vidéo. Vous n’avez jamais dit ces mots. Quelqu’un a utilisé votre image et votre voix pour fabriquer un double de vous.

On peut désigner le « corps numérique » comme l’ensemble des signaux par lesquels on nous reconnaît : visage, voix, gestes, expressions, façon de parler et de bouger. Ce concept est une représentation numérique de l’humain physique, une prolongation du corps biologique. Ces signaux ne sont pas seulement des données ou des fichiers, ils forment la couche corporelle de notre identité numérique.

Les travaux en apprentissage automatique traitent les deepfakes comme un simple problème de vérification, proposant d’authentifier et de détecter le faux, en ignorant la personne dont le corps numérique a été instrumentalisé. Or, plusieurs études montrent que le fait de savoir que la vidéo est fausse n’atténue pas la souffrance de la victime, et peut même l’aggraver.

La recherche parle d’atteintes incarnées (ou embodied harms) pour désigner cette violence qui fracture le rapport au corps et à l’identité bien au-delà de l’écran. Quand la journaliste Rana Ayyub a été ciblée par des vidéos pornographiques synthétiques, l’impact a été immédiat : isolement, anxiété aiguë et sentiment d’effraction intime.

De plus, des études qualitatives sur les clones IA identifient une « doppelganger-phobie » (un Doppelgänger est le sosie d’une personne), un rejet émotionnel face au potentiel de ces contenus à s’approprier et à déplacer l’identité d’une personne, même sans contenu explicite.

Une histoire de la synthèse humaine

En informatique graphique, la synthèse humaine est le fait de produire numériquement l’apparence d’une personne : son visage, sa voix, ses mouvements. C’est la famille de techniques dont les deepfakes sont l’expression la plus récente.

La première image numérique, créée en 1957 grâce à un scanner à tambour rotatif, inventé par le National Institute of Standards and Technology (NIST, États-Unis).
R. Kirsch/NIST

Pourtant, la synthèse humaine n’est pas née avec les modèles génératifs. En 1957, Kirsch, Cahn, Ray et Urban présentent la première numérisation d’image : un portrait de trois mois de Walden Kirsch, le fils du chercheur.

Depuis, cinéma, musique et jeu vidéo ont inventé avatars et voix de synthèse. L’intégration d’acteurs virtuels dans le cinéma s’installe après le film The Crow (1994) : à la mort de Brandon Lee en plein tournage, l’équipe termine les scènes manquantes en superposant numériquement son visage sur le corps d’une doublure, avec l’accord explicite de sa famille.

En 2007, la chanteuse virtuelle Hatsune Miku, dont la voix est synthétisée à partir d’échantillons enregistrés contractuellement par une comédienne, au moyen du logiciel Vocaloid de Yamaha, popularise un modèle de création où chacun peut commercialiser ses propres compositions avec sa voix.

Le mot « deepfake » lui-même naît d’une rupture nette du consentement : en 2017, un utilisateur de Reddit surnommé « Deepfakes » partage des vidéos pornographiques d’actrices célèbres, utilisant une technique de substitution de visage (face swap) reposant sur un auto-encodeur.

C’est à cette époque que les techniques pour générer des deepfakes se sont enchaînées : les réseaux antagonistes génératifs (GAN) en 2014, puis les transformers en 2017, jusqu’aux modèles de diffusion en 2020, qui dominent la génération d’images aujourd’hui.

Consentement et frontière juridique

La recherche en informatique réduit le deepfake à un problème de criminalistique (ensemble de techniques mises en œuvre pour établir la preuve d’un délit ou d’un crime et en identifier l’auteur) : traque des incohérences de pixels et de la provenance cryptographique pour distinguer le vrai du faux.

Cette approche est réductrice, car elle vérifie l’authenticité de l’image, et non la légitimité de son existence. Le système juridique mobilise des protections fragmentées sur la propriété, sur la réputation ou sur la vie privée plutôt qu’un droit unifié à l’intégrité de l’identité numérique.

La loi visant à sécuriser et à réguler l’espace numérique (loi SREN) de 2024 sanctionne la diffusion d’un deepfake, non l’atteinte à l’identité ; et l’article 50 de l’AI Act européen, appliqué depuis août 2026, impose de signaler les contenus générés par IA, protégeant le droit du public à être informé, mais pas l’intégrité de la personne représentée.

Ce vide oblige les parties à trouver des solutions au cas par cas. En France, 25 comédiens de doublage ont obtenu le retrait de 47 voix clonées en mettant en demeure les plateformes de clonage vocal Fish Audio et VoiceDub. Des artistes protègent leurs attributs, de Scarlett Johansson face aux abus d’OpenAI à Matthew McConaughey déposant sa voix et son image.

Mais renforcer cette protection soulève une difficulté : jusqu’où aller sans menacer la liberté d’expression ? C’est l’alerte des défenseurs des libertés numériques comme l’Electronic Frontier Foundation (EFF, Fondation des frontières numériques), une organisation de défense des droits sur Internet, pour qui une régulation doit cibler l’intention malveillante afin de ne pas étouffer la parodie et la satire.

C’est ce qui pousse des pionniers à réinventer le cadre. Par exemple, le Danemark a proposé d’accorder à chacun un droit direct sur son visage, sa voix et son corps, marquant la première tentative européenne de faire du consentement à l’identité numérique un droit à part entière : l’usage de l’image sans accord y deviendrait illicite en soi, sans que la victime ait à prouver un préjudice.

Protéger l’identité numérique : un nouveau standard

L’enjeu est de bâtir un véritable standard d’identité numérique : un cadre commun, partagé par tous, qui rende vérifiables l’origine d’un contenu et le consentement de la personne représentée. Des standards ouverts comme C2PA en posent une première pierre, en attachant aux médias des métadonnées infalsifiables sur leur provenance. Mais un tel standard n’a de valeur que s’il est adopté par tous et soutenu par un cadre juridique et technique capable de le faire respecter.

Aujourd’hui, la réponse technique dominante reste la détection a posteriori : repérer un contenu cloné une fois qu’il a déjà été produit et diffusé.

Une seconde approche, complémentaire, consiste à agir en amont : protéger le média à la source pour empêcher son détournement, à l’aide de techniques qui rendent images et voix plus difficiles à cloner par des modèles génératifs non autorisés.

C’est dans cette logique que s’inscrit BeepFake, projet en recherche et développement mené au sein de l’Institut national de recherche en sciences et technologies du numérique (Inria, France), qui vise à protéger images, voix et vidéos avant leur diffusion, grâce à plusieurs mécanismes qui perturbent le clonage des traits de l’identité audiovisuelle (visage, voix). L’ambition : rendre le détournement plus difficile, renforcer la traçabilité et redonner aux personnes une capacité d’action.

Protéger le corps numérique, c’est garantir qu’aucun visage ne soit cloné, aucune voix échantillonnée, sans le consentement de la personne à laquelle ils appartiennent. Faire du consentement le point de départ, c’est faire de nos images et de nos voix le prolongement de nous-mêmes plutôt que l’instrument de notre dépossession.

The Conversation

Adela Barbulescu a reçu des financements de France 2030.

– ref. La violence d’être cloné : et si le deepfake n’était pas qu’un mensonge, mais aussi une atteinte à notre corps numérique ? – https://theconversation.com/la-violence-detre-clone-et-si-le-deepfake-netait-pas-quun-mensonge-mais-aussi-une-atteinte-a-notre-corps-numerique-291708

Aliments et boissons : peut-on tout fermenter ?

Source: The Conversation – France in French (2) – By Élodie Choque, Maitre de conférence en microbiologie, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)


L’ESSENTIEL

  • La fermentation est de plus en plus tendance. Parmi les arguments apportés par ses promoteurs, on trouve notamment une plus grande digestibilité et une conservation accrue des aliments.

  • Il existe plusieurs types de fermentations, qui peuvent être combinés, comme c’est le cas pour le roquefort, le champagne et le pain au levain.

  • Cela signifie-t-il que tous les aliments peuvent être fermentés ? Peut-on manger trop d’aliments fermentés ?


Choucroute, yaourt, fromage, saucisson, vin ou bière sont les premiers aliments fermentés qui viennent à l’esprit. Mais c’est un monde beaucoup plus vaste qu’on ne le croit. En effet, le pain, la brioche, le chocolat, le café ou encore le poivre blanc peuvent aussi être considérés comme des aliments fermentés, et de nouveaux produits commencent à émerger sur le marché européen, comme le kéfir, le kombucha ou le kimchi. On estime que les aliments fermentés représentent en réalité entre 5 et 40 % de l’alimentation de chacun d’entre nous.

Si la fermentation alimentaire a d’abord été une méthode de conservation très prisée avant l’apparition de la réfrigération et a façonné l’histoire culinaire mondiale, elle connaît aujourd’hui un véritable engouement. En effet, il a été démontré que les aliments fermentés avaient un effet bénéfique sur le microbiote intestinal, car ils apportent des probiotiques (bactéries vivantes bénéfiques), des prébiotiques (des fibres végétales) et des postbiotiques (des acides gras à chaîne courte) qui ensemble renforcent le microbiote et la barrière intestinale.

Mais tous les aliments peuvent-ils être fermentés ? Consommer des aliments fermentés présente-t-il autant d’intérêt qu’on peut le lire sur le Net ?

Un panorama non exhaustif des matières premières fermentées.
Élodie Choque, Fourni par l’auteur

Qu’est-ce que la fermentation ?

La fermentation est un mécanisme biologique au cours duquel des micro-organismes (bactéries, levures, moisissures) consomment les sucres et les protéines présents dans l’aliment et les transforment en acides organiques, en éthanol, en gaz, en peptides et en composés aromatiques.

On distingue quatre grands types de fermentation alimentaire.

La plus connue reste la fermentation alcoolique, pendant laquelle des levures transforment des sucres simples en alcool et en dioxyde de carbone donnant, donnant naissance au vin, à la bière, ou au cidre. Cette fermentation est aussi à l’origine de la panification : la production de dioxyde de carbone aère la mie et l’alcool s’évapore lors de la cuisson du produit.

Lors de la fermentation acétique, des bactéries transforment l’alcool en acide acétique, ce qui donne du vinaigre ou un kombucha. On parle de vinaigre de vin ou de vinaigre de cidre car une première fermentation alcoolique est nécessaire pour que la fermentation acétique puisse avoir lieu.

La fermentation fongique (aussi appelé fermentation enzymatique) résulte de l’action de champignons filamenteux qui utilisent leurs enzymes pour casser les sucres et les protéines de l’aliment. C’est le processus qui permet l’obtention de la sauce soja, du miso ou encore du tempeh, mais aussi de certains fromages comme le roquefort ou le camembert.

Enfin, dans la fermentation lactique, des bactéries vont transformer des sucres simples en acide lactique et en gaz, en acide organique et parfois en alcool. C’est le processus qui permet l’obtention des yaourts, des fromages, de la choucroute, du kimchi ou encore de certaines viandes pour l’obtention du saucisson.

Certains aliments fermentés nécessitent la combinaison de deux fermentations. L’association d’une fermentation lactique et d’une fermentation fongique donnera la plupart des fromages et des saucissons. Le champagne, lui, résulte d’une double fermentation alcoolique, la première apporte l’alcool et la seconde apporte à la fois de l’alcool et des bulles de dioxyde de carbone lui conférant son côté pétillant. Le pain au levain, quant à lui, résulte lui de l’association d’une fermentation lactique et d’une fermentation alcoolique.

Des vertus santé, mais sans miracle

La fermentation alimentaire montre plusieurs avantages : (i) elle rallonge la durée de vie des aliments, (ii) elle améliore leurs qualités organoleptiques (telles que l’odeur, la texture ou le goût de l’aliment), (iii) elle réduit leur temps de cuisson.

La fermentation alimentaire peut être vue comme une « prédigestion » de l’aliment qui peut faciliter leur consommation. Les cornichons ou les olives, par exemple, sont difficilement consommables s’ils ne sont pas fermentés au préalable. De même, les bactéries lactiques consomment le lactose du lait permettant aux personnes intolérantes au lactose de consommer certains produits à base de lait sans craindre de symptômes trop violents (kéfir, les fromages hautement fermentés comme le parmesan ou encore les yaourts).




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Ainsi, les aliments fermentés apportent aussi des avantages nutritionnels et de santé, ce qui explique la nouvelle tendance de leur développement sur le marché depuis une décennie.

De la même manière, la fermentation alimentaire permet de diminuer la présence de FODMAPS (oligosaccharides, disaccharides, monosaccharides et polyols fermentescibles) dans les matières premières. Ces sucres complexes mal assimilés par l’intestin grêle fermentent dans le colon et sont la cause des douleurs intestinales liées au syndrome de l’intestin irritable.

La fermentation alimentaire permet de dégrader et neutraliser les anti-nutriments présents naturellement dans certains aliments, empêchent l’assimilation de certains nutriments et minéraux (fer, zinc, magnésium, calcium) par l’organisme par exemple l’acide phytique dans les céréales complètes et les légumineuses ou le cyanure dans le manioc.

Les aliments fermentés enrichissent le microbiote et vous apportent des vitamines et des antioxydants. En effet, lorsqu’ils sont non pasteurisés ou non cuits, ils vous apportent des milliards de bactéries vivantes (les probiotiques, qui ont réalisé la fermentation) importantes pour maintenir la diversité de votre microbiote. De plus, lors de la fermentation alimentaire, les micro-organismes se développent et produisent naturellement des vitamines (B et K) ainsi que des molécules antioxydantes qui sont aussi bénéfiques à votre organisme.

Attention toutefois : si les aliments fermentés s’intègrent parfaitement dans une alimentation saine et variée, ils ne constituent pas des « super-aliments » miracles, notamment pour vos maux d’estomac. En effet, contrairement aux probiotiques de pharmacie conçus pour résister à l’acidité gastrique, la plupart de leurs bactéries sont détruites dans l’estomac avant d’atteindre le côlon. De plus, la pasteurisation des produits du commerce élimine souvent une partie de ces micro-organismes vivants.

Autre inconvénient : certains aliments fermentés ont une forte teneur en sel (kimchi, miso, choucroute), celui-ci s’étant concentré lors de la fermentation. Enfin, la présence résiduelle de FODMAP peut même aggraver les ballonnements chez les personnes souffrant du syndrome de l’intestin irritable, qui doivent faire attention à leur consommation. Il convient donc de les consommer pour le plaisir, sans excès et sans les prendre pour des traitements médicaux.

Tous les aliments peuvent-ils être fermentés ?

Au sens pratique et culinaire, la réponse est presque tous.

La fermentation alimentaire est une alliée santé de premier ordre qui transforme la quasi-totalité de nos ingrédients bruts en trésors digestifs et nutritionnels.

En revanche, au sens biologique du terme, la réponse est non : en effet, certaines conditions doivent être réunies pour que les micro-organismes puissent réaliser la fermentation. Ainsi les matières premières trop grasses (comme l’huile), les matières premières déshydratées (comme les fruits secs comme les noix), les aliments trop sucrés (comme le miel), trop salés ou contenant des conservateurs (car déjà transformés) résisteront à l’action des micro-organismes.

Quant à moi, je vous recommande l’association pomme-betterave, si vous vouliez vous lancer dans l’aventure de la fermentation. C’est ma préférée !


Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

The Conversation

Élodie Choque a reçu des financements de la région Hauts-de-France (dynamique Economie Ciculaire et Nouveaux Modèles de Développement).

– ref. Aliments et boissons : peut-on tout fermenter ? – https://theconversation.com/aliments-et-boissons-peut-on-tout-fermenter-292807

Additifs alimentaires dangereux dans nos assiettes : quand les industriels contournent les règles (du XIXᵉ siècle à nos jours)

Source: The Conversation – France in French (3) – By Hachez-Leroy Florence, Historienne de l’économie, des sciences et des techniques, Université d’Artois


L’ESSENTIEL

  • L’emploi d’additifs alimentaires est mentionné dès l’Antiquité, mais les progrès de la chimie au XIXᵉ siècle ont permis de banaliser leur utilisation.

  • Les dangers de ces additifs sont rapidement connus et des vagues de régulation se succèdent à partir de 1905 avec la loi sur l’alimentation.

  • Ces dernières décennies, la mondialisation des échanges et la consommation massive d’aliments ultratransformés ont rendu la régulation encore plus difficile.


Les controverses sur les additifs alimentaires occupent régulièrement l’actualité avec leurs scandales : colorants, conservateurs, exhausteurs de goût, sel, aluminium, etc.

L’emploi d’additifs dans l’alimentation est mentionné dès l’Antiquité, mais les progrès de la chimie ont eu pour effet d’élargir leur nombre et de banaliser leur utilisation. Un nombre considérable de nouvelles substances aux usages variés apparaissent pour améliorer les conditions de conservation, contrôler les qualités gustatives ou modifier l’aspect visuel des aliments. En 1800, environ 550 substances chimiques organiques étaient connues et leur nombre a atteint environ 150 000 au tournant du XXᵉ siècle.

Quelles furent les grandes étapes de cette régulation, et quel bilan tirer de cette action, alors que la quantité de substances utilisées n’a cessé de croître depuis le XIXᵉ siècle ?

Conserver sans intoxiquer

Les conservateurs sont les additifs les plus utiles pour prolonger la durée de consommation des aliments dans de bonnes conditions sanitaires. Les premiers usages systématiques des conservateurs de synthèse dans l’industrie sont difficiles à dater faute de sources, mais des exemples permettent de comprendre leur développement.

En 1837, les Allemands Wöhler et Liebig découvrent les propriétés chimiques de l’acide benzoïque (E 210), un conservateur alimentaire présent naturellement dans certaines plantes, dont l’amande amère. Son développement semble rapide et en 1879, les archives rapportent des discussions entre Pasteur et le préfet de la Seine pour l’autoriser. D’autres conservateurs sont utilisés comme l’acide borique, le borate de soude et l’acide salicylique dans les années 1870. L’usage du borax (E285) est aussi ancien, en particulier en métallurgie et marginalement en médecine. Son emploi dans l’alimentation, nouveau au XIXᵉ siècle est largement encouragé par les industriels. Le borax est interdit dans l’Union européenne depuis 2010, mais reste autorisé dans d’autres pays.

Couleurs et arômes artificiels

La découverte de l’aniline à partir de l’indigo, en 1826, a donné naissance à de nombreuses autres couleurs artificielles ou de synthèse. La nomenclature des substances interdites pour la coloration des aliments et de leurs papiers d’emballage témoigne de la riche palette des possibles : substances d’origine minérale comportant des composés de cuivre, de plomb et d’arsenic, le sulfate de mercure – notamment les dérivés du goudron de houille –, et colorants d’origine organique, comme la fuchsine et ses dérivés.

Les arômes suivent le même mouvement tel l’« arôme de beurre » à base d’aldéhyde benzoïque, de nitrobenzène et d’acide butyrique, ou l’arôme « noix de coco ». Ils sont complétés par les exhausteurs de goût. Identifié au XIXe siècle, le glutamate de sodium est isolé au début du XXe siècle dans une algue, son usage se répand largement. Et l’on pourrait poursuivre avec les modificateurs de texture et les émulsifiants – la margarine, en 1869 –, les épaississants, les gélifiants ou encore les phosphates, dont le phosphate d’aluminium sodique, utilisé en boulangerie dès les années 1870 aux États-Unis, la fameuse levure chimique.

La régulation à partir de 1914

Le XIXᵉ siècle n’est donc pas une période où l’on pouvait se nourrir sans danger, loin de là : des pratiques alimentaires frauduleuses et le développement des additifs alimentaires conduisaient à la mise sur le marché d’aliments toxiques.

En réaction, des vagues de régulation se sont succédé dans les pays européens dès avant 1914. En France, la dangerosité des additifs est combattue après la fraude et la falsification des denrées. La régulation est progressive, jusqu’à la loi de 1905 sur l’alimentation.

Les colorants sont encadrés à partir de 1911. Leur approbation est soumise à une double tutelle conjointe des ministres de l’agriculture et de l’intérieur, sur avis conjoint du Conseil supérieur d’hygiène publique de France et de l’Académie de médecine. On peut y voir la main d’Eugène Roux, figure emblématique de la régulation de l’alimentation, directeur du service de répression des fraudes du ministère de l’agriculture.

À partir de 1912, l’usage des additifs alimentaires est interdit, à l’exception des cas déterminés par la loi. Le législateur détaille aussi les types d’emballage et les revêtements apposés à l’intérieur.

Certaines exceptions demeurent : le plomb et l’arsenic, autorisés dans les alliages, avec des pourcentages précisés. Le cuivre, le zinc et le fer galvanisé sont explicitement exclus des processus de fabrication et de conservation à l’exception de trois secteurs : chocolaterie, confiserie et distillerie.

Mais les industriels et artisans font preuve d’une exceptionnelle inventivité pour contourner la loi : la nécessité d’écouler des stocks, le lobbying auprès des ministères, l’usage non déclaré, l’erreur de manipulation, la minimisation du risque, le financement d’études « scientifiques » manipulées et l’instrumentalisation du doute bien sûr, arme favorite déployée déjà au XIXᵉ siècle.

La régulation de l’entre-deux-guerres et de la fin du XXᵉ siècle

La régulation connaît une accélération dans l’entre-deux-guerres. Parallèlement, la recherche scientifique progresse dans la compréhension des processus de dégradation des denrées et dans leur analyse toxicologique. Les chercheurs œuvrent auprès des pouvoirs publics pour protéger les populations et faire évoluer les lois : Louis Pasteur en France, Friedrich Accum en Allemagne, et Harvey W. Wiley aux États-Unis. Ils contribuent à développer la formation des chimistes en alimentation, dont le travail au sein des administrations et des entreprises participe au renforcement des contrôles sanitaires.

Pourtant, tout au long du XXᵉ siècle, l’usage de substances nouvelles est exponentiel. En outre, l’industrie agroalimentaire rend ces additifs indispensables à l’alimentation, sans en mesurer les effets sur la santé. Les recherches sur la toxicité de ces substances, qui nécessitent des moyens considérables, dépassent alors les possibilités des institutions publiques. Après-guerre, ce sera l’un des moteurs du développement d’organisations internationales comme l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). De fait, à partir des années 1950, la régulation conduit à une progressive et importante diminution du nombre d’additifs autorisés, tandis qu’est posée la question de l’exposition des consommateurs à ces substances et instaurée la dose journalière admissible.

Reste que ce mouvement est très vite soumis aux coups de boutoir des industriels. Créée en 1955, la Conférence mixte FAO/OMS sur les substances ajoutées aux denrées alimentaires permet la création d’un Comité d’experts des additifs alimentaires. Ce dernier publie un premier rapport très complet sur la nature et l’usage des additifs, les recherches à mener, l’information des consommateurs à assurer, etc. Mais dès le second rapport, en 1958, une personnalité issue de la Dow Chemical Company, l’une des plus grandes entreprises chimique américaine, est nommée au sein de ce comité. Dès lors, les travaux seront teintés d’un certain « pragmatisme » afin que soient préservées les possibilités de développements commerciaux des additifs.

La situation actuelle

Qu’en est-il aujourd’hui ? La mondialisation a renforcé les lobbys industriels. La situation s’est largement complexifiée pour de multiples raisons qui s’entrecroisent :

  • interactions entre substances dont les mécanismes restent à comprendre mais suspectées dans de nombreuses pathologies ;

  • consommation d’aliments ultratransformés ;

  • effets à très long terme comme les perturbateurs endocriniens ;

  • omniprésence de ces substances, dont les plastiques, dans notre environnement avec des contaminations multiples ;

  • différences importantes de législation et de contrôle selon les pays dans un espace mondialisé, qui fragilisent les dispositifs normatifs européens.

Les travaux en santé environnementale n’ont de cesse d’alerter sur la dangerosité des intrants agricoles et des additifs alimentaires. L’histoire longue montre, s’il le faut, à quel point la régulation a été et reste indispensable pour protéger les consommateurs et l’environnement, et relève du droit à l’alimentation.


Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

The Conversation

Hachez-Leroy Florence a reçu des financements de l’IUF et de l’ANR.

– ref. Additifs alimentaires dangereux dans nos assiettes : quand les industriels contournent les règles (du XIXᵉ siècle à nos jours) – https://theconversation.com/additifs-alimentaires-dangereux-dans-nos-assiettes-quand-les-industriels-contournent-les-regles-du-xix-siecle-a-nos-jours-293572

« Vous pouvez nous prendre le téléphone, mais pas la parole » : le mouvement lycéen et le sentiment de ne pas être écouté

Source: The Conversation – in French – By Annabelle Allouch, Maîtresse de conférences en sociologie, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)


L’ESSENTIEL

  • Le mouvement lycéen entame sa quatrième semaine d’action, avec une grande manifestation prévue mardi 13 octobre.

  • Parmi les jeunes mobilisés, beaucoup se plaignent de ne pas être écoutés par l’école et les institutions.

  • Le dispositif d’orientation dans l’enseignement supérieur, Parcoursup, cristallise le sentiment d’incompréhension.


Une chose frappe à la lecture des pancartes des mobilisations lycéennes de ces dernières semaines : au même titre que de voir leurs enseignants remplacés et de ne pas pâtir de plafonds qui tombent dans les classes, les lycéens demandent à être entendus. Comme ils le disent, ils se considèrent « non pas mal éduqués mais mal écoutés ».

Cette revendication exprime le décalage entre les multiples sources de stress qu’ils expriment (manque de professeurs et d’investissements, et insécurité face à l’avenir) et les réponses jugées inadaptées du gouvernement.

La centralité de l’enjeu de l’écoute est d’ailleurs perceptible dans la plateforme de doléances mise en ligne par le ministère (qui ne manque pas d’évoquer les cahiers proposés aux gilets jaunes) ; ainsi que par le temps « banalisé » d’écoute dans l’établissement.

Une socialisation politique par la manifestation

Les travaux d’Annick Percheron sur la socialisation politique ont mis en évidence l’existence d’une double lecture du rapport des jeunes à la politique : d’un côté, les jeunes incarnent une innocence fantasmée et, par définition, apolitique ; de l’autre, leur politisation s’associe souvent pour les acteurs publics à un nécessaire recadrage.

Ce paradoxe est parfaitement illustré par la violence de la répression de la police, et par l’un des mots d’ordre du mouvement :

« Trop jeunes pour être écoutés, mais assez grands pour se faire gazer. »

Les travaux dans ce domaine ont, par ailleurs, montré l’impact personnel et politique de l’engagement précoce dans des mouvements sociaux (par exemple, Mai-68).

La prolifération des slogans qui renvoient à cet héritage (« La génération 6/7 refait Mai-68 ») souligne à quel point ces évènements peuvent produire des récits culturels et intergénérationnels, qui contribueront à une socialisation au politique au-delà des participants eux-mêmes.

À partir de nos enquêtes respectives sur les enfants de 10 ans à 17 ans face aux crises contemporaines pour l’une et sur les pratiques politiques des lycéens et des étudiants avant et après Parcoursup pour l’autre, nous postulons que le rapport à la citoyenneté des jeunes sera affecté par deux éléments concomitants : l’expérience de ne pouvoir exprimer sa frustration dans des espaces légitimés par l’institution, qu’elle soit politique ou scolaire, et celle du sentiment de ne pas être écouté par le pouvoir politique.

Les formes de la non-écoute

Dans le cadre d’une enquête sur le rapport des adolescents aux crises contemporaines et à la démocratie, nous avons mené des entretiens avant et pendant le mouvement lycéen, auprès de manifestants et de non-manifestants.

Avant le mouvement, le sentiment de ne pas être écouté renvoyait surtout à l’institution scolaire : manque d’opportunité de débats, superficialité des instances dites de « démocratie » scolaire, etc.

Dans les entretiens récents, cette non-écoute rejaillit sur d’autres institutions, notamment la police, dont la violence constitue pour certains le révélateur de la relation asymétrique qu’ils entretiennent avec le pouvoir :« Dès qu’on s’exprime, on se fait réprimer dans la violence », explique une manifestante de 16 ans (issue d’une famille politisée). On s’insurge aussi contre les propos de certains politiques sur ce point, « “Les jeunes n’ont qu’à s’asseoir et se taire” – ça m’a révoltée ! », note une manifestante de 17 ans (venant d’une famille peu politisée).

Plus largement, cette critique renvoie à l’idée que « normalement l’État est censé écouter directement le peuple » (fille, 17 ans, famille peu politisée) et au sentiment que le voir « dériver, c’est inquiétant pour la démocratie… ça m’a rappelé ce qu’on voit en cours d’histoire » (garçon, 17 ans, famille peu politisée).

Même chez les non-manifestants, voir leurs pairs se faire gazer politise ce constat de non-écoute. Ainsi, ces manifestations semblent nourrir l’appréciation d’un écart entre une idée abstraite d’État démocratique et la réalité constatée : ce qui constitue un apprentissage politique, que l’on soit sur le blocus ou non.

Sur Parcoursup : la sourde oreille

Dans le cadre de notre enquête sur Parcoursup avec Delphine Espagno-Abadie, nous avons identifié un processus qui illustre particulièrement bien la résurgence du sentiment de non-écoute.

La réforme Orientation et réussite des étudiants (ORE) de 2018 (qui crée la plateforme Parcoursup) entraîne non seulement la multiplication des épreuves, mais aussi la reconfiguration des espaces de discussion du jugement scolaire. Cela génère une angoisse qui s’ajoute à la distance créée par la dématérialisation de l’accès dans le supérieur.

Cette mise à distance des lycéens s’incarne par des formes faibles d’explication du jugement scolaire, particulièrement réduites et standardisées en cas de refus. C’est le cas de la mention fréquente « Le niveau scolaire (ou la motivation) apparaît insuffisant pour la formation, au regard de celui d’autres candidats »). Mais comment reconnaître la légitimité d’un jugement aussi succinct ?

Les numéros verts gérés par les rectorats ne proposent pas non plus d’explicitation au jugement des formations, mais des solutions de compensation. Il s’agit moins d’écouter les plaintes des élèves que de les conserver dans les canaux de la plateforme pendant les différentes phases. Alors que la réforme devait valoriser le choix personnel et authentique du lycéen éclairé par un travail d’orientation au long cours, la faiblesse des espaces de négociation et d’écoute fait de Parcoursup un couperet, dont la sélectivité ne se justifie, par ailleurs, pas toujours par le prestige ou la rareté de la formation recherchée.

On voit alors comment un tel système peut non seulement entraîner un fort sentiment d’injustice (« Pourquoi suis-je mal classée dans une formation pour laquelle je suis motivée ? ») qui va nourrir les formes de contestation « à bas bruit » (la plainte sur les terrasses des cafés ou dans les repas de famille) comme les luttes ouvertes dans la rue, ainsi que nous le montre le mouvement actuel.

L’importance de la demande d’écoute dans les revendications lycéennes nous fournit ainsi une illustration des travaux de Laurent Lardeux et de Vincent Tiberj pour qui les revendications des jeunes sont les « révélateurs des apories de nos démocraties ». Elle nous montre aussi à quel point les apories de la démocratie sont aussi la fondation d’une socialisation politique. Comme dit une pancarte : « Si on ne nous écoute pas, on crie. »

The Conversation

Katharine Throssell a reçu des financements européens pour cette recherche en tant que Marie Sklodowska Curie Fellow.

Annabelle Allouch ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. « Vous pouvez nous prendre le téléphone, mais pas la parole » : le mouvement lycéen et le sentiment de ne pas être écouté – https://theconversation.com/vous-pouvez-nous-prendre-le-telephone-mais-pas-la-parole-le-mouvement-lyceen-et-le-sentiment-de-ne-pas-etre-ecoute-294157

Sénégal : la bataille des mœurs est devenue un enjeu politique

Source: The Conversation – in French – By Saliou ngom, Université Cheikh Anta Diop de Dakar

Une danse considérée comme trop osée et qui suscite l’indignation sur les réseaux sociaux. Une artiste qui se retrouve au centre d’une enquête pour une scène jugée inappropriée. Une revendication féministe de réformer l’autorité paternelle qui déclenche une levée de boucliers. Un débat sans fin sur les interruptions volontaires de grossesse (IVG), perçu par les uns comme un droit, et par les autres comme une conspiration internationale.

Ces polémiques, en apparence disparates, reviennent année après année dans le débat public sénégalais. Elles disent quelque chose de l’influence acquise par les groupes conservateurs dans l’arène politique, ainsi que la manière dont presque toute la classe politique (de la majorité comme de l’opposition) a fini par composer avec elles.

J’ai étudié les rapports entre politique et religion et la reconfiguration de la place des acteurs religieux au Sénégal. À mon sens, le débat n’est pas nouveau. Il remonte au Code de la période coloniale.

Après l’indépendance, quand le président Léolpold Sédar Senghor décide de mettre en place un code unique de la famille pour moderniser les rapports entre hommes et femmes (consentement au mariage, âge légal etc.), le débat refait surface.

À l’époque déjà, des acteurs conservateurs avaient dénoncé une rupture avec les valeurs musulmanes, en faisant référence à la suspension des tribunaux musulmans. Depuis, chaque tentative de réformer le code de la famille rouvre la même plaie. D’un côté, des acteurs de la société civile qui défendent un État laïc et progressiste ; de l’autre, des mouvements conservateurs qui voient dans ces réformes une « occidentalisation rampante ».

Gendarmes des mœurs

Ce qui a changé, c’est l’ampleur de la mobilisation. Certaines organisations comme And samm jiko yi (expression wolof qui signifie “Ensemble, préservons nos valeurs”) se sont progressivement transformées en véritables gendarmes des mœurs : demandes de censure de séries télévisées jugées trop osées, croisade contre les débats liés à l’avortement, etc. Ces organisations ont rejoint d’anciens collectifs comme Jamra, avec les réseaux sociaux comme moyen d’amplification de leurs mobilisations.

Le point le plus intéressant, c’est que ce discours moral ne se contente pas de défendre des principes religieux abstraits. Il construit une figure bien précise : celle de l’homme protecteur, rempart contre une société jugée « efféminée » par la mondialisation.

On l’a vu avec la polémique autour du sac à main de Wally Seck (un jeune chanteur très influent auprès des jeunes) en 2016, jugé trop féminin. On le voit également dans l’insistance de certains responsables publiques à présenter leur masculinité (faisant référence à l’hétérosexualité), comme un argument de virilité autant que de moralité.

La défense de l’autorité paternelle, l’opposition à l’avortement : tout cela dessine une même figure, celle du « vrai homme » (Góor Yàlla, Jambaar) face à des menaces (efféminement etc.) perçues comme extérieures ou subversives.

La moralisation comme langage électoral

C’est là que la dimension électorale prend tout son sens. À intervalles réguliers, les élections voient resurgir ces mêmes thèmes : durcissement des positions sur la sexualité et les mœurs, réforme du Code de la famille, promesses de fermeté envers les artistes jugés complaisants envers les scènes « choquantes ».

Le calcul n’est pas que juridique, il est aussi politique. S’approprier un territoire que l’électorat religieux considère souvent comme délaissé par les dirigeants et se distinguer de concurrents perçus comme trop prudents ou trop alignés sur les normes occidentales. Ce type de positionnement est devenu une ressource accessible pour quiconque cherche à rallier rapidement l’opinion publique, en particulier via les réseaux sociaux.

Ces dernières années, c’est tout l’espace politique sénégalais qui a intégré la moralisation comme un langage électoral performant, quel que soit le camp politique. La protection de la famille, de l’autorité paternelle et des « valeurs culturelles » locales s’ajoutent à des thèmes plus traditionnels et liés à la souveraineté économique.

Au cœur de ces stratégies rhétoriques se trouvent des ressorts communs, utilisables par tout mouvement cherchant à accroître sa crédibilité auprès du public. Un « nous » sénégalais et croyants face à un « eux » incarné par les acteurs internationaux, les mouvements transnationaux de défense des droits, voire parfois les organisations féministes.

Cette rhétorique fonctionne aussi parce qu’une partie de la population s’y reconnaît. Chez beaucoup de jeunes en particulier, il existe le sentiment que l’Occident et les acteurs internationaux (bailleurs, agences, ONG, grandes institutions) cherchent à leur imposer des normes culturelles, sur la famille, le genre ou les mœurs, sous couvert d’universalisme.

Le conflit mis en scène (un peuple vertueux, garant des valeurs traditionnelles, face à des élites jugées corrompues ou inféodées à un modèle occidental) donne une forme politique à ce sentiment. Il répond ainsi à une attente sociale, relayée et renforcée par des organisations qui prétendent elles-mêmes parler au nom du peuple.

Les figures politiques et les groupes conservateurs tirent leur substance l’un de l’autre, s’engageant dans une spirale où chacun se vante de défendre la volonté du peuple contre des normes internationales perçues comme détachées.

Ce que montre aussi cette histoire, c’est que les collectifs conservateurs ne se contentent plus de prêcher. Ils ont développé une véritable stratégie d’influence. Celle-ci passe d’abord par la consultation des acteurs religieux confrériques pour obtenir des lettres de soutien et une plus grande légitimité.

Elle s’exerce également par des tentatives d’influence sur les instances de régulation de l’audiovisuel, au nom de la lutte contre les « scènes choquantes » ou les danses jugées obscènes, ainsi que par des manifestations de rue pouvant rassembler plusieurs milliers de personnes. Enfin, elle passe plus directement par un soutien électoral à des candidats ou à des partis jugés fiables sur ces questions.

Certaines figures et groupes politiques, connus pour leur engagement sur ce terrain, ont ainsi pu peser dans les recompositions politiques des dernières années.

Une question qui reste ouverte

Une question profonde émerge de ces controverses récurrentes : dans un État qui se définit comme laïc, qui contrôle réellement les corps et les actions ? L’État peine souvent à trancher lui-même par la loi et semble s’appuyer, de fait, sur ces acteurs pour réguler ce qu’il préfère laisser dans le flou.

Ce subtil équilibre entre la laïcité institutionnelle et les accommodements religieux se retrouve dans tous les aspects du paysage politique, quel que soit le parti au pouvoir. Ce qui a changé, c’est l’intensité avec laquelle on articule désormais souveraineté et morale dans le discours politique en général.

Cette dynamique dépasse les clivages partisans habituels et est portée autant par les partis que par une bonne partie de l’opinion elle-même.

The Conversation

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– ref. Sénégal : la bataille des mœurs est devenue un enjeu politique – https://theconversation.com/senegal-la-bataille-des-moeurs-est-devenue-un-enjeu-politique-293027