Les chocs climatiques peuvent-ils modifier l’attitude des citoyens vis-à-vis du paiement des impôts ?

Source: The Conversation – in French – By Enrico Nichelatti, Postdoctoral researcher, University of Luxembourg

Les catastrophes climatiques deviennent de plus en plus fréquentes et intenses dans toute l’Afrique subsaharienne. Les inondations, les sécheresses, les vagues de chaleur et les tempêtes ne sont plus de simples phénomènes environnementaux isolés. Elles influent sur les moyens de subsistance, les inégalités, la confiance du public ainsi que les relations entre les citoyens et l’État.

Les gouvernements comptent sur les impôts pour financer les écoles, les soins de santé, les infrastructures et les politiques d’adaptation au changement climatique. Cependant, la fiscalité ne repose pas uniquement sur l’application de la loi : elle dépend aussi de la confiance que les citoyens accordent à la capacité de l’État à agir efficacement, équitablement et avec réactivité en temps de crise.

Nos recherches portent sur la fiscalité, les inégalités, les finances publiques et les effets des chocs climatiques en Afrique subsaharienne. Dans une étude récente, nous avons examiné une conséquence encore peu étudiée des catastrophes climatiques en Afrique : leur impact sur la morale fiscale, c’est-à-dire la volonté des citoyens de s’acquitter volontairement de leurs impôts.

Le civisme fiscal est important, car de nombreux pays africains peinent à mobiliser suffisamment de recettes fiscales nationales. Or, les citoyens sont plus enclins à payer leurs impôts lorsqu’ils ont confiance à leurs autorités perçues comme justes, efficaces et réactives.

Nous avons analysé des données portant sur 25 pays d’Afrique subsaharienne entre 2011 et 2021. Nous avons croisé les données d’enquête d’Afrobarometer avec les registres de catastrophes climatiques issus de la Base de données internationale sur les catastrophes (EM-DAT), qui recense les événements d’urgence à travers le monde. Notre étude a porté sur cinq types de catastrophes : les sécheresses, les inondations, les températures extrêmes, les tempêtes et les feux de forêt.

Nous avons associé les catastrophes avec les personnes les personnes interrogées en fonction de leur lieu de résidence et de la date de l’entretien. Nous avons ensuite utilisé des modèles statistiques pour examiner le lien entre l’exposition aux catastrophes et la morale fiscale. L’analyse s’est également penchée sur le rôle des inégalités et de la confiance dans les institutions publiques.

Les résultats révèlent une situation complexe. Ils montrent que les catastrophes n’affectent pas toutes la morale fiscale de la même manière. Les sécheresses et les températures extrêmes sont associées à une baisse du civisme fiscal. Les inondations, en revanche, s’accompagnent d’un civisme fiscal légèrement plus élevé. Une exposition répétée à de multiples catastrophes liées au climat est associée à un déclin global de la morale fiscale.

Nous avons également constaté que les catastrophes sont associées à une augmentation des inégalités économiques. Lorsque les inégalités augmentent, la confiance dans les institutions publiques diminue. Le respect des obligations fiscales s’affaiblit aussi. Les résultats de notre analyse viennent étayer cet argument en intégrant la dimension des catastrophes climatiques. Les catastrophes liées au climat exacerbent les inégalités. Cela réduit, à son tour, la confiance dans les institutions publiques et, en fin de compte, le respect des obligations fiscales.

Bien que les catastrophes climatiques aient tendance à réduire le respect des obligations fiscales, notre analyse montre que l’environnement institutionnel peut en atténuer les effets. Nous nous sommes penchés plus particulièrement sur le Kenya, le Bénin et l’Afrique du Sud. Ces trois pays sont très vulnérables aux catastrophes liées au climat et ont adopté, au cours des dernières décennies, une législation en matière de gestion des catastrophes et de lutte contre le changement climatique.

Cette analyse complémentaire nous a permis d’examiner si les cadres institutionnels de gestion des catastrophes peuvent atténuer les effets de celles-ci sur les attitudes fiscales des citoyens. Les résultats indiquent que ces dispositifs institutionnels ont considérablement réduit, voire, dans certains cas, complètement neutralisé les effets négatifs des catastrophes naturelles sur la morale fiscale.

Ces conclusions suggèrent que les citoyens réagissent à la manière dont les gouvernements gèrent les catastrophes et y répondent. Lorsque les pouvoirs publics apportent une réponse efficace, les effets négatifs des catastrophes sur la morale fiscale sont nettement atténués.

Pourquoi les catastrophes climatiques influencent les attitudes à l’égard de la fiscalité

La fiscalité n’est pas seulement une question économique. C’est aussi un contrat social. Les citoyens sont plus disposés à s’acquitter de leurs impôts lorsqu’ils estiment que les gouvernements utilisent les ressources publiques de manière équitable et assurent leur protection en cas de crise.

Des données provenant de pays africains suggèrent que la confiance joue un rôle déterminant dans le civisme fiscal. Plus les citoyens ont confiance dans les institutions publiques, plus ils ont la volonté de payer leurs impôts. Cela vaut particulièrement pour les collectivités locales et les organismes publics.

La qualité de la prestation des services publics semble également avoir son importance. Une prestation de services efficace tend à renforcer le civisme fiscal.

Des études antérieures démontrent que les catastrophes climatiques peuvent effriter cette relation de plusieurs façons.

Premièrement, les catastrophes détruisent les moyens de subsistance et réduisent les revenus. Ce qui rend plus difficile pour les ménages de subvenir à leurs besoins fondamentaux. Lorsque les familles peinent à subvenir à leurs besoins essentiels, la survie passe avant tout et le paiement des impôts devient moins important.

Deuxièmement, les catastrophes peuvent réduire la confiance dans les pouvoirs publics lorsque les interventions sont perçues comme lentes, inégales ou politisées. La volonté de s’acquitter de ses impôts diminue — même chez les contribuables aux revenus les plus élevés — si les citoyens estiment que l’aide d’urgence ne profite qu’à certains groupes, ou si la corruption affecte la distribution de l’aide.

Troisièmement, les chocs climatiques exercent une pression supplémentaire sur les finances publiques. Les gouvernements peuvent voir leurs recettes diminuer tout en devant faire face à une hausse des dépenses consacrées à la reconstruction et à l’aide d’urgence.

Ce qui influe sur la volonté de payer

Notre étude a montré que les effets négatifs les plus marqués sur le civisme fiscal provenaient des sécheresses et des températures extrêmes. Cela n’a rien de surprenant. Les sécheresses affectent directement la production agricole, la sécurité alimentaire et les moyens de subsistance en milieu rural. Les vagues de chaleur réduisent également la productivité du travail et augmentent les coûts de santé, en particulier pour les populations vulnérables.

Les inondations ont donné des résultats différents. Dans certains cas, elles ont été associées à un civisme fiscal légèrement plus élevé. Une explication possible est que les interventions visibles et efficaces des pouvoirs publics lors des inondations, telles que l’aide d’urgence et la remise en état des infrastructures, peuvent renforcer la perception d’un État réactif.

Nos recherches suggèrent également que les effets des catastrophes climatiques varient selon les pays et les communautés. L’effet négatif sur le civisme fiscal est plus marqué dans les pays les plus pauvres et dans les zones rurales. Dans ces régions, les moyens de subsistance dépendent davantage d’activités sensibles au climat, telles que l’agriculture. De plus, les ménages ruraux sont souvent plus exposés aux inondations et aux sécheresses. Ils ont également un accès plus limité aux services publics, à la protection financière et au soutien de l’État.

Dans ces contextes, des chocs climatiques répétés peuvent renforcer l’impression que les gouvernements sont incapables ou peu disposés à protéger les populations vulnérables.

Le rôle de la politique climatique

Les politiques d’adaptation au changement climatique doivent s’attaquer aux inégalités et renforcer la confiance des citoyens dans les institutions publiques. À défaut, la répétition des chocs climatiques risque d’effriter leur volonté de contribuer aux finances publiques.

Une protection sociale ciblée, une aide d’urgence équitable en cas de catastrophe et des dépenses publiques transparentes sont essentielles. Il en va de même pour les investissements dans la résilience climatique des communautés vulnérables.

Nos conclusions suggèrent que les catastrophes climatiques ne menacent pas seulement les économies et les moyens de subsistance. Elles peuvent également nuire à la relation fiscale entre les gouvernements et les citoyens là où les inégalités sont fortes et la confiance institutionnelle faible.

Abrams Tagem, spécialiste de la recherche fiscale, a contribué à cet article.

The Conversation

Enrico Nichelatti does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Les chocs climatiques peuvent-ils modifier l’attitude des citoyens vis-à-vis du paiement des impôts ? – https://theconversation.com/les-chocs-climatiques-peuvent-ils-modifier-lattitude-des-citoyens-vis-a-vis-du-paiement-des-impots-286999

Cinq failles dans le mythe du travail « augmenté » par l’IA. Résultats d’un grand sondage québécois

Source: The Conversation – in French – By Xavier Parent-Rocheleau, Professor, HEC Montréal

On nous promet une révolution. L’intelligence artificielle rendrait le travail à la fois plus productif et plus agréable en nous libérant des tâches pénibles et en nous permettant d’investir plus de temps dans ce qui compte vraiment. C’est le récit du « travail augmenté ». Mais que vivent réellement les personnes qui travaillent déjà avec l’IA ?


Pour le savoir, notre équipe de recherche chapeautée par l’Observatoire international sur les impacts sociaux de l’IA et du numérique (Obvia), en partenariat avec onze organisations syndicales représentant plus de 1,4 million de membres, a interrogé 4 595 personnes syndiquées au Québec en 2025. Nos résultats invitent à revisiter sérieusement le mythe d’un travail universellement amélioré par la machine.

Des gains de productivité moins évidents qu’annoncé

Commençons par la promesse-phare : la productivité. Si l’IA tient ses promesses, ses utilisateurs et utilisatrices devraient travailler plus efficacement. Or, parmi les personnes qui s’en servent quotidiennement, seulement 44 % rapportent un réel gain de productivité. Plus surprenant encore, 26 % déclarent au contraire une perte d’efficacité à cause de la technologie.

Ces pertes de productivité découleraient notamment de la prolifération de travail « vite fait mal fait » avec l’IA (‘AI slope’ en anglais) dont la piètre qualité entraîne des pertes de temps parfois significatives. Ce peut être un rapport qu’il faut reprendre, car il ne répond pas aux normes de qualité, des informations qu’il faut vérifier, car jugées peu viables, une chaîne de courriels devenue incompréhensible et qui nécessite d’être clarifiée entre collègues, etc.

Adopter l’IA ne garantit donc pas de bénéfices concrets. Tout dépend des tâches, des contextes et du profil des personnes. D’ailleurs, l’IA reste pour l’instant cantonnée à des tâches jugées mineures : 75 % des utilisateurs et utilisatrices l’emploient pour un soutien ou un rôle accessoire, et seulement 3 % en font un élément central de leur travail.

Charge de travail et stress : autant de gagnants que de perdants

L’allègement de la charge constitue la deuxième promesse du « travail augmenté » par l’IA. Là encore, le portrait est en demi-teinte. L’IA allège effectivement le fardeau de 46 % des personnes répondantes. Mais elle l’alourdit pour près d’une personne sur cinq (17 %), et ne change rien pour le tiers restant. Par exemple, une parajuriste peut gagner en efficacité grâce à l’IA, mais au final se voir confier davantage de dossiers ou de tâches, ce qui se solde par un alourdissement de sa charge de travail.

Nos données montrent la même ambivalence quant au stress au travail. Dans une proportion égale, l’IA peut soit réduire le stress (28 % des répondants) ou l’augmenter (28 %). Une enseignante du collégial résume cette tension : « Les outils évoluent tellement vite que nous n’avons pas le temps de suivre les changements. Cela est anxiogène et décourageant. »

Autrement dit, l’IA n’améliore pas le travail de façon uniforme : elle le reconfigure. Et selon le secteur, le métier ou l’âge, cette reconfiguration penche vers le mieux… ou vers le pire.


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Travail augmenté, ça dépend pour qui

C’est sans doute le constat le plus important de notre étude : les bénéfices de l’IA ne sont pas distribués au hasard, ils suivent les lignes de fracture déjà existantes du marché du travail.

Les professionnels et les personnes diplômées de l’université figurent parmi les principaux gagnants. Ils disent utiliser l’IA de façon autonome, gagnent en productivité et participer pleinement aux décisions. À l’autre bout, le personnel technique, industriel ou des services se fait plus souvent imposer l’IA. Il rapporte subir davantage la surveillance algorithmique et moins profiter de ses avantages.

La perception de gagner en productivité illustre bien ce clivage : 55 % des personnes diplômées des cycles supérieurs s’estiment plus productives grâce à l’IA, contre seulement 22 % des personnes diplômées du secondaire.

Déficit d’encadrement et de communication

Là où tous, ou presque, s’entendent, c’est pour déplorer deux choses.

D’abord, un manque d’encadrement dans les organisations, alors que seulement 24 % des personnes interrogées observent la présence de politique relative à l’usage de l’IA ou d’un autre mécanisme de régulation.




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Ensuite, le déploiement est tout sauf transparent et démocratique : à peine 12 % disent avoir été consultés avant le déploiement, et seuls 26 % estiment que leur organisation est transparente en matière d’IA.

Résultat, seulement 35 % ont confiance en leur employeur concernant ses projets d’IA.

Une peur du remplacement à contre-courant des prédictions

Près d’une personne sur cinq (18 %) craint pour son emploi à cause de l’IA. Cette inquiétude grimpe avec l’âge, et elle est nettement plus marquée chez les personnes travaillant dans l’industrie et les services, et chez les moins diplômées.

Ces résultats contrastent avec la plupart des grandes études prospectives, qui prédisent au contraire que ce sont les emplois de bureau qualifiés qui sont les plus menacés par l’IA.

Ce décalage entre les prédictions des modèles et les craintes vécues sur le terrain mérite qu’on s’y attarde : il rappelle que l’angoisse technologique se loge souvent là où les personnes se sentent déjà les plus vulnérables.




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Sortir du récit pour regarder les faits

Que retenir ? Que le « travail augmenté » n’est pas un mensonge, mais un récit incomplet.

Pour une partie des travailleurs et travailleuses, souvent les plus qualifiés, l’IA est effectivement un outil de soutien bienvenu et utilisé de leur propre chef. Pour beaucoup d’autres, elle est source de pression, de baisse d’autonomie, de surveillance ou d’insécurité.

À l’heure où les organisations doivent faire face à des enjeux de compétences, de qualification, de pénurie de personnel et d’innovation, les questions soulevées par l’IA au travail doivent être remises au cœur des décisions : l’IA seule ne peut être la solution.

Prendre le temps de discuter de l’IA avec l’ensemble du personnel concerné peut mener beaucoup plus loin : plus les personnes sont formées, impliquées et réellement parties prenantes, plus les bénéfices deviennent concrets et plus on évite que l’IA, faute de réflexion collective, ne finisse par détériorer le travail qu’elle prétend améliorer.

La Conversation Canada

Xavier Parent-Rocheleau a reçu des financements de l’Obvia.

Julie (M.É) Garneau est membre du Centre de recherche interuniversitaire sur la mondialisation du travail (CRIMT) et de l’Observatoire international sur les impacts sociétaux du numérique et de l’IA (Obvia). Elle a reçu des financements du FQRSC, du CRIMT et de l’Obvia.

Vincent Pasquier a reçu des financements de l’Obvia et du FRQ.

ref. Cinq failles dans le mythe du travail « augmenté » par l’IA. Résultats d’un grand sondage québécois – https://theconversation.com/cinq-failles-dans-le-mythe-du-travail-augmente-par-lia-resultats-dun-grand-sondage-quebecois-284406

De nouvelles technologies pour aider les aînés devenus moins autonomes en raison de pertes cognitives

Source: The Conversation – in French – By Amel Yaddaden, Candidate au Ph.D. en sciences de la réadaptation, Université de Montréal

Les maladies neurodégénératives liées au vieillissement, telles que la maladie d’Alzheimer ou le Parkinson, posent des défis majeurs dans le contexte de nos sociétés vieillissantes. Pour les personnes âgées aux prises avec des troubles cognitifs, les outils technologiques de soutien mental constituent une piste encourageante pour préserver leur autonomie au quotidien.


Selon les données les plus récentes, environ 8,7 % des personnes de 65 ans et plus sont atteintes de démence, et ce chiffre pourrait atteindre les 131,5 millions d’individus d’ici 2050. Cette progression rapide accentue la vulnérabilité des personnes concernées, augmentant les risques de perte d’autonomie, d’isolement social et de déclin fonctionnel, ce qui représente de véritables défis qui affectent leur quotidien.

Dès les premiers stades de la maladie, les personnes atteintes éprouvent des difficultés cognitives affectant la mémoire, la planification et la résolution de problèmes. Ces difficultés se manifestent surtout dans les activités complexes, c’est-à-dire celles qui requièrent la gestion simultanée de plusieurs étapes ou l’adaptation à des situations imprévues. Par exemple, préparer un repas nécessite de planifier les ingrédients, de gérer le temps de cuisson et de réaliser plusieurs tâches en parallèle, ce qui peut devenir un véritable défi pour ces personnes.

Face à ces enjeux, le développement de solutions innovantes est essentiel pour préserver leur dignité, leur sécurité et leur inclusion sociale.

Candidates au doctorat en sciences de la réadaptation à l’Université de Montréal, nos recherches portent respectivement sur l’utilisation des technologies d’assistance à la cognition pour soutenir l’autonomie et la sécurité à domicile, ainsi que sur l’implantation des technologies pouvant venir soutenir le système de santé dans l’offre de service à domicile pour les personnes âgées.


Cet article fait partie de notre série La Révolution grise. La Conversation vous propose d’analyser sous toutes ses facettes l’impact du vieillissement de l’imposante cohorte des boomers sur notre société, qu’ils transforment depuis leur venue au monde. Manières de se loger, de travailler, de consommer la culture, de s’alimenter, de voyager, de se soigner, de vivre… découvrez avec nous les bouleversements en cours, et à venir.


Une solution innovante

Les technologies d’assistance à la cognition constituent une réponse prometteuse pour soutenir l’autonomie des aînés vivant avec des troubles cognitifs.

Ces outils technologiques, conçus pour compenser les difficultés cognitives et favoriser l’autonomie fonctionnelle, incluent par exemple les applications de gestion des médicaments, comme les piluliers intelligents qui envoient des rappels automatisés, les systèmes d’alerte permettant de prévenir les oublis et d’assurer la sécurité, les agendas électroniques facilitant l’organisation des activités quotidiennes, ainsi que les objets connectés.




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Au-delà de l’autonomie fonctionnelle, ces technologies jouent un rôle essentiel dans la lutte contre l’isolement social. Des applications de communication adaptées sur tablette électronique permettent par exemple aux aînés de rester connectés à leurs proches, même lorsqu’ils éprouvent des difficultés avec les outils numériques classiques. Des dispositifs favorisant l’engagement communautaire, comme les plates-formes numériques de participation à des événements virtuels, renforcent pour leur part le sentiment d’appartenance et contribuent à prévenir la dépression.

Malgré leur potentiel, ces technologies font face à plusieurs obstacles importants. Outre les enjeux liés à l’accessibilité financière, l’utilisabilité et l’acceptabilité représentent également des défis majeurs. Pour être réellement bénéfiques, ces technologies doivent être faciles à utiliser, intuitives et surtout adaptées aux besoins réels des aînés, notamment ceux vivant avec des troubles cognitifs.

Des méthodes d’apprentissage adaptées

Contrairement à certaines croyances répandues selon lesquelles les personnes âgées atteintes de troubles cognitifs seraient incapables d’apprendre à se servir de nouvelles technologies, les données scientifiques démontrent qu’un apprentissage demeure tout à fait possible, particulièrement dans les stades précoces de la maladie.

La clé réside dans l’adaptation des méthodes d’apprentissage aux capacités résiduelles de la personne. Une approche bien établie en sciences de la réadaptation cognitive est celle de l’apprentissage sans-erreur (errorless learning). Cette méthode consiste à minimiser, voire éliminer, les occasions d’erreurs pendant l’apprentissage, en guidant la personne étape par étape vers la bonne réponse.




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L’apprentissage sans-erreur est particulièrement efficace pour permettre aux personnes âgées d’apprendre à utiliser une technologie, car il utilise les capacités préservées, comme les automatismes de la personne – dite mémoire procédurale. Cette méthode ne requiert donc pas de mobiliser les capacités d’encodage classiques liées à la concentration, souvent atteintes dans la maladie d’Alzheimer.

Les études démontrent que cette méthode favorise la rétention des apprentissages de tâches simples, augmente la confiance des utilisateurs et peut améliorer leur autonomie dans l’utilisation de nouvelles technologies.


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Un domaine en pleine explosion

Le domaine du développement technologique pour soutenir le vieillissement est en pleine explosion.

Un répertoire de technologies disponibles au Québec donne un aperçu de la situation et de leurs utilités pour venir en support aux différentes activités de la vie quotidienne.

Toutefois, il est important de rappeler que les technologies d’assistance à la cognition demeurent des outils et ne remplacent pas les interactions humaines et l’accompagnement professionnel. En soutenant l’autonomie et en facilitant l’inclusion sociale, elles répondent aux besoins des aînés vivant avec des troubles cognitifs lorsqu’elles sont enseignées adéquatement. Néanmoins, pour maximiser leur impact, des investissements dans la recherche et le déploiement de ces technologies sont indispensables.

Heureusement, beaucoup de chercheurs travaillent activement sur les problématiques entourant l’évaluation rigoureuse de ces technologies, pour évaluer leurs efficacités, leur adoption, leur utilisabilité et leur acceptabilité en vue d’optimiser leur déploiement et leur pérennisation.

Bien que le Ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) et le gouvernement fédéral soutiennent des initiatives pour le vieillissement en santé dans la communauté (Le plan d’action gouvernemental 2024-2029 « La fierté de vieillir » du MSSS : et l’intiative fédérale de subvention « Bien vieillir chez soi », il reste beaucoup des politiques publiques a approfondir pour une utilisation éthique et équitable de ces solutions. Ces efforts permettront de lever les barrières actuelles et de faire des technologies d’assistance à la cognition un levier pour un vieillissement sain et digne.

Dans un monde en constante évolution, ces technologies représentent une véritable promesse : celle d’un avenir où les aînés peuvent continuer à vivre de manière autonome, malgré les défis posés par le vieillissement et les troubles cognitifs.

La Conversation Canada

Amel Yaddaden a reçu des financements des Fonds de recherche du Québec et de AGE-WELL

Aline Aboujaoude est membre de la coopérative de solidarité IXIA. Elle a reçu des financements des Fonds de Recherche du Québec et de AGE-WELL.

ref. De nouvelles technologies pour aider les aînés devenus moins autonomes en raison de pertes cognitives – https://theconversation.com/de-nouvelles-technologies-pour-aider-les-aines-devenus-moins-autonomes-en-raison-de-pertes-cognitives-246952

Football : les Bleus représentent-ils la France ?

Source: The Conversation – in French – By Tapiwa Seremani, Associate Professor in Business Ethics, IÉSEG School of Management

À chaque Coupe du monde, ce ne sont pas seulement les performances des Bleus qui sont scrutées, mais l’identité des joueurs et leurs origines. Leur présence sur le terrain ravive un débat ancien sur l’immigration, l’identité nationale et la manière dont la France se pense elle-même. Derrière la composition de l’équipe se rejoue, à chaque tournoi, la question inachevée de l’identité postcoloniale du pays et de ce que signifie être français au XXIᵉ siècle.


Lorsque le sélectionneur Didier Deschamps a dévoilé la liste des joueurs retenus pour représenter la France lors de la Coupe du monde 2026, l’une des premières questions qui lui a été posée portait sur la présence de joueurs originaires des outre-mer au sein de l’équipe. En réponse, Deschamps a souligné que la sélection nationale reflétait à la fois la société française et son histoire.

Cette déclaration a rapidement suscité de nombreux débats, notamment sur les réseaux sociaux, où il est apparu que la composition de l’équipe ne correspondait pas, pour beaucoup, à leur vision de la France. Comme nombres de ses prédécesseurs, Didier Deschamps venait en effet de constituer une sélection majoritairement composée de joueurs issus de l’immigration. Et, comme eux, il s’est retrouvé confronté à une question qui accompagne depuis longtemps l’équipe de France : les Bleus représentent-ils réellement la France et la société française ?

Lorsque la France remporte sa première Coupe du monde en 1998, les célébrations sont largement interprétées à travers le prisme de l’identité nationale. Le slogan « Black-Blanc-Beur » s’impose alors comme symbole d’une France multiculturelle. À l’inverse, lorsque les choses tournent mal pour les Bleus, comme lors du scandale de la Coupe du monde 2010 en Afrique du Sud, marqué par la grève des joueurs, les critiques sont également formulées en termes d’identité, de valeurs françaises et de ce qui constitue une représentation authentique de la nation.

Si cette question revient à chaque Coupe du monde, c’est qu’elle dépasse largement le football. Pourquoi une équipe dont la plupart des joueurs sont nés en France continue-t-elle d’être interrogée sur sa capacité à représenter la nation ? Pour répondre à cette question, il faut revenir à l’histoire longue de la France, de son empire colonial à son modèle de formation sportive.

Une équipe façonnée par l’histoire

Pourquoi les Bleus comptent-ils autant de joueurs issus de l’immigration ? La réponse réside notamment dans la rencontre entre plusieurs dynamiques historiques.

Les vagues migratoires en provenance des anciennes colonies françaises se sont souvent concentrées dans des quartiers défavorisés.

Parallèlement, l’État et la Fédération française de football ont développé, notamment à partir des années 1980 et 1990, des infrastructures sportives dans ces territoires afin d’offrir aux jeunes des activités structurantes et de lutter contre une marginalisation qui prenait parfois la forme de la délinquance chez les jeunes de ces quartiers. Le football est alors devenu un loisir accessible pour les enfants des quartiers populaires, dont beaucoup étaient originaires de familles immigrées venues des anciennes colonies.

Plus qu’un simple loisir, il est devenu pour beaucoup une voie d’émancipation, offrant une possibilité d’échapper à la pauvreté, à l’exclusion sociale et à la marginalisation. Pour de nombreux jeunes, il a constitué un espace d’intégration sociale, mais également une opportunité de mobilité économique et de sortie de la pauvreté. Il n’est donc pas surprenant que le principal vivier du football français soit aujourd’hui largement concentré dans ces territoires.

Cette réalité se reflète dans la composition de l’équipe nationale et dans de nombreux autres pays européens au passé colonial, tels que l’Angleterre et les Pays-Bas. Cependant, au sein de l’équipe de France, des questions liées à l’identité et à la représentation semblent demeurer irrésolues. La France produit aujourd’hui un nombre exceptionnel de joueurs de classe mondiale dans les banlieues françaises.

Avec 99 joueurs nés et formés sur son sol parmi les 1 248 participants à la Coupe du monde 2026, la France est le premier pays exportateur de talents du tournoi. Si 23 d’entre eux portent le maillot des Bleus, les 76 autres représentent d’autres sélections, parmi lesquelles Haïti, le Sénégal, le Maroc ou encore l’Algérie.

Le poids de l’imaginaire national

Ensemble, l’héritage colonial français, les dynamiques migratoires et les politiques de formation mises en œuvre par la Fédération française de football depuis les années 1990 ont contribué à créer l’un des systèmes de production de talents footballistiques les plus performants du monde.

Ces facteurs permettent d’expliquer pourquoi l’équipe de France présente aujourd’hui ce visage. Ils n’expliquent pas, en revanche, pourquoi cette composition continue d’être contestée. Pour répondre à cette question, il faut déplacer le regard du terrain vers les représentations de la nation.

La colonisation n’a pas seulement transformé l’identité des peuples colonisés, elle a aussi profondément remodelé celle des sociétés colonisatrices, qui continuent aujourd’hui d’en gérer les héritages et les contradictions. Dans le cas français, une tension demeure quant à ce qui représente véritablement la France.

D’un côté subsiste une vision précoloniale ou nostalgique de la nation, selon laquelle une représentation symboliquement « correcte » de la France serait celle d’une France essentiellement blanche sur le plan ethnique. De l’autre, une vision qui considère que l’histoire impériale de la France a contribué à façonner une nation multiculturelle et pluralisée par les migrations, tout en restant fondée sur les principes universalistes de la République. Ces deux visions continuent de coexister et parfois de s’opposer. Cette tension, restée largement irrésolue, resurgit à l’occasion d’événements comme la Coupe du monde, lorsque revient la question sensible de savoir qui peut véritablement prétendre représenter la France.

La compréhension des identités contemporaines nécessite de reconnaître les formes d’hybridité culturelle produites par l’expérience coloniale. La France est une société hybride : une nation façonnée par son histoire coloniale, mais qui demeure parfois mal à l’aise avec des représentations de la nation qui s’éloignent d’une image traditionnellement blanche de la France.

Ainsi, le problème semble moins résider dans l’équipe de France que dans l’imaginaire national. Celui-ci paraît parfois figé dans une représentation d’une « France blanche » précoloniale, sans pleinement reconnaître que la France contemporaine est le produit d’une histoire complexe et métissée.

Les Bleus sont-ils français ? Sans aucun doute. Représentent-ils une France marquée par son histoire coloniale ? Oui. Représentent-ils, en revanche, l’image idéalisée que certains continuent d’associer à la nation française ? Sans doute pas.

En définitive, le débat récurrent sur la représentativité des Bleus en dit peut-être moins sur ceux qui portent le maillot de l’équipe de France que sur les tensions persistantes qui opposent l’héritage colonial de la France à la persistance d’un imaginaire national fondé sur une identité blanche.

The Conversation

Tapiwa Seremani ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Football : les Bleus représentent-ils la France ? – https://theconversation.com/football-les-bleus-representent-ils-la-france-285756

Médias : qui décide de ce que vous lisez ? Dans les coulisses de la « mécanique de la donnée »

Source: The Conversation – in French – By Cassandre Burnier, Lecturer in Communication, Université Libre de Bruxelles (ULB)

Aujourd’hui, les médias en ligne peuvent suivre en temps réel les audiences de leurs articles et les réseaux sociaux analysent ce que vous lisez pour vous proposer d’autres contenus censés être plus en phase avec vos centres d’intérêt. Regard sur cette « mécanique de la donnée », à travers une enquête ethnographique au sein de deux groupes de presse belges.


Chaque matin, vous ouvrez l’infolettre de votre journal. Souvent, elle est la même pour tous les abonnés : une sélection et une hiérarchie d’articles décidées par la rédaction. Mais de plus en plus de journaux proposent des infolettres personnalisées, dont les articles semblent avoir été choisis à votre attention, en fonction de vos goûts et de vos habitudes.

Ce second type de sélection repose sur un algorithme qui analyse vos clics, votre temps de lecture et vos centres d’intérêt pour vous proposer les contenus jugés les plus « pertinents ».

Mais attention, cette personnalisation n’en est pas vraiment une. Un système de recommandation ne part pas de vous : il vous représente à travers des lecteurs jugés « similaires ». Vos clics et votre temps de lecture sont comparés à ceux d’autres milliers d’abonnés, puis l’algorithme vous range parmi des profils aux comportements proches.

Ce qu’il produit n’est pas le reflet de vos préférences singulières, mais une projection construite à partir de ces régularités collectives : ce que des lecteurs « comme vous » ont tendance à lire. Autrement dit, l’algorithme ne vous connaît pas : il vous classe.

C’est ce que j’appelle la « mécanique de la donnée ». Il ne s’agit pas seulement de la présence de chiffres dans les rédactions, déjà bien étudiée par des chercheuses comme Angèle Christin ou Caitlin Petre. Il s’agit de la manière dont la donnée se met à agir comme si elle parlait d’elle-même, telle une mécanique : elle automatise des tâches, quantifie ce qui ne l’était pas et fait converger des métiers longtemps tenus séparés : le marketing, la rédaction et la technique. Ce faisant, elle circule dans toute l’organisation et façonne, de proche en proche, l’information que vous recevez.

Mesurer l’audience n’est pas nouveau : la presse certifie sa diffusion depuis des décennies. Mais ses instruments restaient cantonnés à une opération bien délimitée : segmenter des profils de lecteurs pour vendre l’audience aux annonceurs.

La mécanique de la donnée, elle, ne procède plus par sondage : elle enregistre en continu le comportement de chaque lecteur et, surtout, elle change de place. La donnée circule. Elle ne se contente plus de compter les lecteurs une fois l’article publié, elle entre dans les réunions, les tableaux de bord, les décisions, et se met à peser sur ce qui sera produit, sur ce qui compte et ne compte pas. Mesure et production, longtemps distinctes, tendent à converger.

Pendant trois ans, j’ai mené une enquête ethnographique au sein de deux grands groupes de presse belges francophones. J’ai observé les réunions, suivi les professionnels de la donnée dans leur quotidien et écouté les tensions entre ceux qui fabriquent l’information et ceux qui la mettent en chiffres.

Ce que j’ai découvert, ce n’est ni le remplacement du journaliste par la machine ni un statu quo rassurant. C’est une redistribution des rôles, notamment en matière d’éditorial.

Quand un article reçoit une « note »

Lors de mon terrain, ces dispositifs n’étaient pas tous déployés : j’ai observé des mécanismes en train de s’installer. Et c’est précisément à ce stade qu’on voit affleurer les choix qui, plus tard, deviendront invisibles.

Dans l’un des groupes de presse que j’ai étudiés, un projet visait à attribuer un score à chaque article publié en ligne. Le principe (croiser la durée de consultation avec la taille de l’article) part de l’idée qu’un lecteur qui va au bout d’un long format est un lecteur engagé, donc plus susceptible de s’abonner et de rester exposé aux publicités. De cet engagement présumé, on tire une « valeur » chiffrée par article. Présenté comme un outil objectif, ce score devient un instrument de gestion.

Mais ce calcul repose sur des choix. Quelles variables retenir pour mesurer « l’engagement » ? L’équipe data et le marketing les définissent ensemble, au fil de réunions où l’on ajuste les « paramètres » : les mots du titre, sa longueur, la présence de chiffres, certains « mots forts ». Par exemple, le mot « coulisses » dans un titre appelle à cliquer ; celui-là même, vous l’aurez noté, qui ouvre cet article.

Le directeur du département data insiste pour que la rédaction soit, elle aussi, de la partie. Mais dans les faits, elle n’est représentée que par une personne, et de son propre aveu, ce qu’on lui présente reste trop abstrait pour qu’elle sache « quelles cartes [elle aurait] en main pour discuter avec les équipes ».

Reste l’usage qu’on en projette. Lors d’une réunion que j’ai observée, le directeur général reformule l’objectif : il ne s’agit plus seulement de mesurer, mais de pouvoir tenir aux rédactions un discours du type « Vous êtes censés faire autant d’articles engageants ; ce mois-ci vous en avez fait 35, vous deviez en faire 50, merci de rectifier le tir ». La donnée, censée décrire le réel, se met à prescrire ce que les journalistes doivent produire.

Au moment de mon enquête, le modèle n’était pas encore déployé : ce dialogue mensuel avec les chefs d’édition restait un horizon. Mais la mécanique était déjà inscrite dans les mots : c’est désormais au modèle de « déterminer les critères » d’un bon article, et aux rédactions de les valider.

L’infolettre de la machine et du journaliste

Un second projet, observé sur plusieurs années, portait sur l’automatisation d’une infolettre quotidienne. L’idée : remplacer la sélection manuelle des articles par un algorithme de recommandation, nourri par les traces de lecture de chaque abonné.

L’enjeu est considérable. Sélectionner et hiérarchiser l’information constitue historiquement le cœur du métier de journaliste. Confier cette tâche, ne serait-ce que partiellement, à une machine, c’est toucher à ce cœur de métier. Une analyste de la donnée résume la tension avec lucidité : « On automatise des choses qui normalement devraient être dans la main, dans le pouvoir des journalistes. Ça touche un peu à leur ligne éditoriale ».

Face à cette tension, les équipes cherchent des compromis. Le rédacteur en chef adjoint accepte l’algorithme, mais à une condition claire : la rédaction garde la main sur la hiérarchie de l’information. L’algorithme peut suggérer (« ceci devrait aussi vous intéresser »), mais ne décide pas de la structure d’ensemble. Le journaliste reste l’expert de l’actualité ; la machine gère le trafic.

Ce partage des rôles dessine deux registres de personnalisation : l’un « curatorial », fondé sur le jugement humain et la signature éditoriale ; l’autre « prédictif », fondé sur les données comportementales. Les deux coexistent, mais leur frontière est constamment négociée.

Dépossession ou redéfinition des rôles ?

Ce qui change en profondeur, c’est la nature de l’autorité éditoriale. Celle-ci ne réside plus seulement dans la personne du rédacteur en chef, mais se distribue entre des acteurs humains et des dispositifs techniques (algorithmes, métriques, tableaux de bord) qui participent tous, à leur manière, à décider de ce que vous lirez demain.

Il serait tentant de raconter cette histoire comme celle d’une dépossession, où les algorithmes remplaceraient les journalistes. La réalité est plus nuancée, sans être pour autant symétrique. Les journalistes ne disparaissent pas, mais ils négocient depuis une position de faiblesse : dans les dispositifs que j’ai observés, l’éditorial n’était souvent représenté que par une voix, face à des équipes de la donnée et marketing qui maîtrisent, elles, les paramètres du calcul.

Les professionnels de la donnée, de leur côté, ne sont pas des envahisseurs : ils se retrouvent dans un rôle de médiateur entre la rédaction et la machine, cherchant les bons réglages pour que le système fonctionne sans trahir l’esprit du journal.

Pour les travailleurs dont on automatise les tâches, l’enjeu dépasse la technique. L’un des scientifiques de la donnée que j’ai interrogés observe deux réactions chez ses collègues :

« Il y en a qui veulent se défaire des tâches monotones. Et il y en a d’autres qui avaient un peu leur fierté d’avoir ça à faire. Genre “C’est moi qui gère ça”. »

Perdre la tâche, c’est parfois perdre une part de soi dans l’organisation.

Ces transformations ne concernent pas que les rédactions. Elles touchent directement la qualité et la diversité de l’information que nous recevons. Si les algorithmes optimisent l’engagement (le clic, le temps passé), ils ne sont pas conçus pour garantir le pluralisme. Or certains sujets performent mal par construction : l’enquête locale au long cours, les matières arides mais nécessaires (un budget communal, une réforme administrative), certaines formes d’art, tout ce qui demande au lecteur un effort avant la récompense. Ce sont précisément ces angles-là qui risquent de glisser hors des radars dès lors qu’on hiérarchise l’information sur ce qui retient l’attention.

La question n’est donc pas tant de savoir si les données ont leur place dans les médias mais plutôt qui décide de ce qu’elles mesurent, valorisent et laissent dans l’ombre.

The Conversation

Cassandre Burnier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Médias : qui décide de ce que vous lisez ? Dans les coulisses de la « mécanique de la donnée » – https://theconversation.com/medias-qui-decide-de-ce-que-vous-lisez-dans-les-coulisses-de-la-mecanique-de-la-donnee-284348

Au-delà du projet immobilier Kushner-Trump, les racines de la contestation politique en Albanie

Source: The Conversation – in French – By Altin Gjeta, PhD Candidate in Political Science and International Studies, University of Birmingham

Née de l’opposition au projet immobilier de Jared Kushner et d’Ivanka Trump sur le littoral albanais, la mobilisation, qui se déroule depuis le début du mois de juin, révèle des tensions politiques plus profondes. Elle met en lumière le rejet de la corruption et du mode de gouvernance du premier ministre Edi Rama.


Depuis plusieurs semaines, des milliers d’Albanais descendent dans les rues de leur capitale, Tirana, pour s’opposer au projet de luxueux complexe touristique porté par le gendre de Donald Trump, Jared Kushner. Celui-ci prévoit d’investir près de 4 milliards d’euros dans la construction d’infrastructures immobilières sur le littoral préservé de Zvërnec (sud de l’Albanie) et dans les zones humides environnantes.

À la tête de l’Albanie depuis 2013, le premier ministre Edi Rama vante ce projet qu’il présente comme un levier de transformation de l’économie albanaise et spécialement de son secteur touristique. Mais les riverains et les organisations environnementales y voient au contraire une menace pour des écosystèmes fragiles et dénoncent des litiges fonciers jamais résolus.

La contestation a pris de l’ampleur à la fin du mois de mai, après la diffusion d’une vidéo montrant un manifestant traîné au bord d’une falaise par des agents de sécurité sur le site du projet. Devenue virale, elle a déclenché les plus importantes manifestations qu’ait connues l’Albanie depuis plusieurs décennies — des manifestations qui ont rassemblé une société longtemps divisée autour de clivages partisans et de visions divergentes de l’héritage du communisme.

Les mobilisations se sont progressivement muées en un vaste mouvement antigouvernemental désormais connu sous le nom de « révolution des flamants roses », en référence aux oiseaux emblématiques des zones humides menacées à Zvërnec. À Tirana comme dans plusieurs villes européennes où la diaspora se mobilise, les contestataires appellent à la démission d’Edi Rama.

Une contestation qui dépasse le projet de Kushner

La colère exprimée aujourd’hui traduit un rejet de la corruption systémique qui gangrène le pays. Elle est alimentée par une succession d’affaires ayant conduit à l’incarcération de plusieurs ministres pour abus de pouvoir et faits de corruption.

Alors que la lutte contre la corruption et le crime organisé constitue l’une des principales conditions de l’adhésion du pays à l’Union européenne – les négociations ont officiellement débuté en 2024 –, Rama est accusé d’affaiblir sans cesse les mécanismes de transparence et de contrôle.

Malaise économique au cœur de la crise

Ces dernières années, le coût de la vie s’est envolé. Les prix des carburants figuraient déjà parmi les plus élevés des Balkans avant même les chocs énergétiques provoqués par les guerres en Ukraine et en Iran. Les critiques pointent la concentration du marché énergétique entre les mains de personnalités proches du pouvoir, au détriment de la concurrence. Les investisseurs étrangers peinent depuis longtemps à s’implanter en Albanie, freinés par une concurrence faussée, un système d’attribution des marchés publics empreint de corruption et une application défaillante des contrats.

Dans le même temps, la flambée des prix de l’immobilier a aggravé les difficultés d’accès au logement. Le contrôle insuffisant des transactions a favorisé l’expansion rapide du secteur immobilier. Un rapport de l’ONU suggère que la hausse des prix est alimentée par le blanchiment d’argent illégal, notamment à Tirana et sur le littoral.

Le tourisme, qui attire chaque année plusieurs millions de visiteurs, demeure l’un des principaux moteurs de la croissance du pays. Toutefois, le sous-développement de l’industrie agroalimentaire, conjugué aux défaillances des réseaux routiers et ferroviaires, prive une grande partie de la population des retombées de cette réussite.

Les jeunes se sentent particulièrement touchés par ce décalage. Ils dénoncent leur mise à l’écart des processus politiques et des opportunités économiques, dans un contexte de gouvernance jugée opaque. Plus d’un demi-million d’Albanais ont émigré vers l’Union européenne au cours de la dernière décennie, en quête de meilleures opportunités.

Quelle issue politique ?

Alors que les mobilisations se poursuivent, l’issue de la crise demeure incertaine. Les manifestants réclament non seulement la démission du gouvernement, mais aussi des réformes institutionnelles, à commencer par une refonte du système électoral. Certains demandent la mise en place d’un gouvernement de transition chargé d’engager des réformes constitutionnelles et de relancer la lutte contre la corruption et le crime organisé.

Mais le Parti socialiste dispose d’une confortable majorité parlementaire et Rama a jusqu’à présent rejeté l’éventualité d’une démission. Il a également accusé les manifestants d’agir sous l’influence de puissances étrangères, notamment de l’Iran, sans présenter d’éléments à l’appui de cette affirmation.

Pourtant, la pression sur son gouvernement s’intensifie. Le 17 juin, le Parlement européen a appelé les autorités albanaises à suspendre les travaux dans les zones protégées. Le parquet, quant à lui, a engagé de nouvelles poursuites visant des personnes soupçonnées de blanchiment d’argent dans le secteur de la construction, longtemps considéré comme un pilier du pouvoir du gouvernement.

Des signes de dissidence apparaissent parallèlement au sein du parti au pouvoir. La députée Marjana Koçeku a récemment quitté le Parti socialiste pour siéger comme indépendante, tandis que plusieurs anciens ministres ont publiquement dénoncé la gouvernance de Rama, jugée de plus en plus autoritaire.

Le mouvement de protestation, idéologiquement hétérogène, peine à trouver une traduction électorale. Il n’en constitue pas moins un défi pour l’autorité de Rama. Par son ampleur, la mobilisation populaire révèle une profonde crise de légitimité du pouvoir et une aspiration à un renouvellement de la classe dirigeante.

Le premier ministre, qui refuse de démissionner, mise sur l’essoufflement du mouvement. Mais les manifestations ont renforcé le sentiment dans la population qu’un changement politique d’envergure était désormais envisageable.

The Conversation

Altin Gjeta ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Au-delà du projet immobilier Kushner-Trump, les racines de la contestation politique en Albanie – https://theconversation.com/au-dela-du-projet-immobilier-kushner-trump-les-racines-de-la-contestation-politique-en-albanie-286681

Droit et vagues de chaleur : la France n’a pas de service public de la fraîcheur, et c’est un problème

Source: The Conversation – in French – By Carina Bury, Chargée d’enseignement, Université Paris Nanterre

La France est entrée dans un nouvel épisode de chaleur extrême, déjà le troisième de l’année 2026. Si le droit français entend protéger explicitement deux catégories de population – les personnes âgées et/ou vulnérables inscrites sur un registre communal et les salariés –, il protège insuffisamment tous les citoyens dans leur ensemble. Le droit international, en vertu de la jurisprudence récente, comme la Constitution française, en vertu de ses principes et objectifs, commandent au législateur, qui ne s’en est pas saisi jusqu’ici, d’agir sur ce terrain.


En pleine canicule, chacun cherche – parfois désespérément – un endroit où avoir moins chaud. On parle de plus en plus de « refuges climatiques » (ou abris climatiques) pour décrire les espaces où les populations peuvent se mettre en sécurité lors des épisodes de températures extrêmes. C’est en cherchant s’il existait un tel lieu où je puisse me réfugier qu’une question s’est imposée à la juriste que je suis : où est ce lieu frais que la collectivité aurait à m’offrir ?

Après vérification, la réponse tient en deux mots : nulle part, ces refuges étant encore très peu déployés en France. Mais il ne s’agit pas simplement d’un vide juridique. Ce déficit est lié à l’architecture même du droit, qui s’inscrit dans un héritage de plus en plus inadapté aux enjeux climatiques contemporains.

Ces publics que le droit français protège… et ceux qu’il oublie

Soyons justes : la France n’a pas rien fait. Elle a même fait beaucoup, mais surtout en 2004 sous le choc des quelque 15 000 morts de l’été 2003.

La loi du 30 juin 2004 impose ainsi aux maires de tenir un registre nominatif des personnes âgées et handicapées de leur commune qui en font la demande, pour les contacter et les secourir en cas de risque exceptionnel. C’est le cœur d’un dispositif sanitaire pensé autour de deux mots : le fragile et l’exceptionnel.

Autrement dit, elle met avant tout en place un plan de gestion de crise, pas un service public de confort thermique.




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Le salarié, lui aussi, est désormais protégé. Le décret du 27 mai 2025, entré en vigueur le 1er juillet 2025, a introduit dans le Code du travail un chapitre consacré aux « épisodes de chaleur intense », avec plusieurs obligations : eau fraîche près des postes, adaptation des horaires, prise en compte du risque dans l’évaluation obligatoire. Depuis 2024, la canicule ouvre même droit au chômage-intempéries dans le bâtiment.

En bref, si vous êtes âgé et inscrit sur un registre, ou salarié, le droit veille (tout du moins en théorie) sur vous. Le citoyen ordinaire, lui, n’a aucun droit comparable.




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Ce que dit pourtant la Constitution

Si vous êtes simplement une personne qui transpire dans son séjour pourtant orienté nord, il n’existe pour vous aucun droit opposable à un lieu rafraîchi. Il n’existe pas de service public de la fraîcheur.

Certes, certaines agglomérations peuvent décider, de façon discrétionnaire, de laisser les parcs ouverts la nuit ou d’ouvrir des refuges réservés aux publics fragiles ; il reste aussi les centres commerciaux climatisés, mais à condition d’y consommer.

L’ironie est, en réalité, constitutionnelle. Car l’article 1ᵉʳ de la Charte de l’environnement proclame :

« Chacun a le droit de vivre dans un environnement équilibré et respectueux de la santé. »

Belle phrase, mais elle ne vous procurera pas un degré de moins dans votre cuisine.

Et pourtant, en restant dans le seul droit interne (c’est-à-dire, celui en vigueur dans un État pour régir les rapports sociaux au sein de cet État), le bloc de constitutionnalité commande sur le papier bien davantage.

La protection de la santé publique, tirée du Préambule de la Constitution de 1946, est un objectif de valeur constitutionnelle. Or, la canicule en est une menace de masse par excellence. La même lecture vaut pour la possibilité de disposer d’un logement décent, elle aussi érigée en objectif de valeur constitutionnelle, qu’interroge frontalement le logement devenu « bouilloire thermique » plusieurs semaines par an.

Ces exigences dessinent, en creux, la forme d’un service public qui n’existe pas. Car la mosaïque actuelle – un parc ici, une salle climatisée là, rien ailleurs – dépend du bon vouloir de chaque commune, et l’accès à la fraîcheur se trouve ainsi distribué de façon profondément inégale selon le lieu où l’on vit. Or, si un tel service venait à être organisé, le principe d’égalité devant le service public imposerait qu’il bénéficie à tous dans les mêmes conditions. L’absence de cadre national ne fait donc pas que laisser un vide : elle laisse prospérer une inégalité géographique que la logique constitutionnelle réprouve.

Reste le nerf de l’affaire : ces exigences constitutionnelles ont une particularité : elles s’adressent au législateur, pas directement au citoyen. La santé, le logement décent ou l’environnement équilibré ne sont pas des droits que l’on peut invoquer seul devant un juge, comme on le ferait pour la liberté d’expression ou le droit de propriété. Ce sont des objectifs que la Constitution assigne à l’État, à charge pour lui de les mettre en œuvre. Autrement dit, la Constitution impose beaucoup au législateur, mais n’offre au citoyen qui suffoque chez lui – ou dans les transports – aucun droit qu’il pourrait faire valoir en justice pour réclamer un lieu frais.

L’absence de service public de la fraîcheur n’est donc pas un simple angle mort du droit. C’est la sous-réalisation, par le législateur, d’objectifs constitutionnels qui convergent pourtant vers une meilleure prise en compte de la chaleur. Ce n’est pas tant que la Constitution ne procure pas des salles climatisées accessibles à tous : c’est surtout qu’elle laisse au législateur peu d’excuses pour ne pas organiser un tel dispositif.




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Ce que le droit international ajoute

La pression ne vient plus seulement d’en bas. En 2024 et en 2025, plusieurs juridictions internationales ont, coup sur coup, fait de l’adaptation au changement climatique une obligation. Or, la chaleur en est l’application la plus directe.

En effet, l’accord de Paris ne saurait se borner à seulement fixer un objectif d’adaptation : il impose des processus de planification visant nommément les « populations, lieux et écosystèmes vulnérables ». Soit, au premier chef, les personnes âgées isolées et les ménages mal logés, exactement la population que le registre communal recense sans la rafraîchir. C’est l’analyse qu’en a fait la Cour internationale de justice dans son avis du 23 juillet 2025 : l’adaptation est une obligation juridique dont l’inexécution engage la responsabilité de l’État.

Il existe un autre précédent encore plus transposable, tant il pose littéralement la question des inégalités dans la vulnérabilité à la chaleur. Dans l’affaire KlimaSeniorinnen (Aînées pour la protection du climat) contre la Suisse (avril 2024), la Cour européenne des droits de l’homme, à la demande de femmes âgées invoquant leur vulnérabilité aux vagues de chaleur, a jugé que l’État a l’obligation positive de protéger effectivement la vie et la santé contre les effets graves du changement climatique.

En 2024, la Cour européenne des droits de l’homme a donné raison aux Aînées pour la protection du climat contre la Suisse.

Le raisonnement est immédiatement déplaçable : si l’inaction climatique méconnaît la Convention européenne des droits de l’homme, l’absence de tout dispositif de mise à l’abri lors d’une canicule prévisible et meurtrière relève également du même champ.

La jurisprudence onusienne converge dans le même sens : dans l’affaire Billy c. Australie (2022), le Comité des droits de l’homme a jugé qu’un retard à édifier des infrastructures d’adaptation violait le Pacte des Nations unies sur les droits civils et politiques. Autrement dit, un défaut d’équipement en infrastructures adaptées pour faire face au changement climatique, et pas seulement un excès d’émissions, peut être illicite au plan international.

Le mouvement s’est encore accéléré en 2025 : la Cour interaméricaine des droits de l’homme a reconnu, elle aussi, un droit autonome à un climat sain et des devoirs renforcés envers les groupes vulnérables.

Certes, ces avis ne sont pas contraignants, mais ils fixent désormais le standard. Aucun de ces textes ne crée, à lui seul, un droit individuel opposable à un local rafraîchi. Mais combinés, ils peuvent avoir des effets notables.

Recenser les personnes vulnérables à la chaleur sans organiser leur mise à l’abri ne satisfait plus à l’obligation de diligence. Protéger les seuls salariés et les seuls inscrits à une liste, en laissant la population générale sans dispositif de protection, devient un point de friction face à un standard défini par le droit international qui se durcit d’année en année.




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En France, un fossé béant entre promesses et réalité

C’est là que se creuse l’écart pour la France. Sur le papier, la France promet beaucoup : un environnement respectueux de la santé, un logement décent, l’égalité devant le service public et le respect d’engagements internationaux d’adaptation de plus en plus exigeants. Dans les faits, elle protège deux catégories de personnes et laisse le reste de la population se débrouiller. Entre ce que le droit annonce et ce qu’il organise, le fossé est béant – et il ne cesse de s’élargir à mesure que les canicules deviennent la norme.

Le débat politique, lui, est resté étonnamment court. À l’été 2025, une partie de la droite a réclamé un « grand plan d’équipement pour la climatisation ». À gauche et au centre, la climatisation est vue comme porteuse d’un risque de maladaptation et n’est admise que comme solution d’appoint, la végétalisation et l’isolation étant vues comme prioritaires – car climatiser massivement, c’est refroidir l’intérieur en réchauffant l’air extérieur, un cercle vicieux qui aggrave encore la surchauffe urbaine.

Résultat : la discussion tourne en rond autour d’une seule question, « clim ou pas clim », et rate l’essentiel. Ce débat s’est encore rejoué en juin 2026.




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S’inspirer des approches prometteuses en Espagne et au Québec

Or, on peut poser le problème autrement. D’autres pays, comme l’Espagne, l’ont fait à travers une véritable politique d’urbanisme, en mettant à disposition « des refuges climatiques » – bibliothèques, centres civiques, écoles ouvertes à tous, sans obligation de consommer ni devoir justifier d’une situation particulière. Au point qu’à Barcelone, 99 % de la population dispose désormais d’un tel lieu à moins de dix minutes à pied de son domicile.

Le parc de La Muntanyeta fait partie du réseau de refuges climatiques de Barcelone.
Área Metropolitana de Barcelona, CC BY-SA

Au Québec aussi, l’accès à la fraîcheur est revendiqué comme une question de santé publique, avec un « Code de l’ombre » pour l’aménagement urbain et le soutien aux refuges climatiques. Là-bas, le débat n’est pas resté coincé sur l’appareil à installer ou non ; il a porté sur l’organisation collective de la fraîcheur. La catégorie existe donc ailleurs. Il ne lui manque, chez nous, qu’un cadre juridique et surtout un peu d’imagination institutionnelle.

Car le maire, lui, n’est pas démuni. Son pouvoir de police générale l’autorise déjà à prendre les mesures qu’exigent la sécurité et la salubrité publiques : ouvrir des salles rafraîchies, étendre les horaires des équipements frais, cartographier les îlots de fraîcheur… Paris l’a fait, avec près de 1 400 lieux recensés. D’autres communes se contentent de l’ombre des jardins privés.

L’absence de service public de la fraîcheur n’est donc pas une fatalité juridique. C’est un choix – ou un non-choix – qui repose sur une fiction de plus en plus intenable : celle d’un événement exceptionnel, alors que la chaleur extrême est devenue une donnée structurelle. Aujourd’hui encore, le droit de la canicule reste un droit de l’urgence : il lui faudra devenir un droit de l’habitude.

D’ici là, la fraîcheur, en France, demeure l’objet d’obligations sans être un droit. L’État et les communes en doivent la diligence ; le citoyen, lui, n’en tient aucune créance. En attendant que le législateur rattrape son retard, il ne reste que des expédients : une bibliothèque climatisée, une séance de cinéma où il faudra acheter sa place, la bonne volonté individuelle de veiller sur un voisin âgé. Pour l’heure, la débrouille et la solidarité suppléent à l’absence de texte, mais ce n’est pas tenable sur la durée.

The Conversation

Carina Bury ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Droit et vagues de chaleur : la France n’a pas de service public de la fraîcheur, et c’est un problème – https://theconversation.com/droit-et-vagues-de-chaleur-la-france-na-pas-de-service-public-de-la-fraicheur-et-cest-un-probleme-287009

En supprimant le garant et le dépôt de garantie, le Brésil facilite la location des logements. Qui en profite vraiment ?

Source: The Conversation – in French – By Fabio Shimabukuro Sandes, Enseignant Chercheur en Marketing, UCLy (Lyon Catholic University)

Au Brésil, la plateforme Quintoandar se charge du recouvrement judiciaire auprès des propriétaires en cas d’impayés des locataires. Une garantie locative privée qui arrange tout le monde. Mais qui sont les véritables gagnants et perdants entre propriétaires, locataires et cet intermédiaire numérique ?


En 2013, deux entrepreneurs brésiliens lancent à Quintoandar, une plateforme numérique de location qui dispense le locataire de fournir un garant, une caution ou un dépôt de garantie. Douze ans plus tard, l’entreprise est valorisée à plus de 5 milliards de dollars et gère plus de 270 000 contrats dans 75 villes brésiliennes. Toutes les quatre minutes, un contrat y est signé.

En tant que chercheur du comportement du consommateur et de l’économie de l’accès dans les marchés émergents, je vois dans ce cas un paradoxe qui dépasse le Brésil. Ce mécanisme démocratisant l’accès à la location, en remplaçant le garant par une analyse algorithmique du risque, pourrait nourrir une crise déjà connue en Europe : la flambée des loyers et l’éviction des habitants. Une pression exacerbée par des acteurs comme Airbnb sur les marchés locatifs de longue durée.

Remplacer la confiance par un chiffre

Au Brésil, louer exigeait autrefois un garant. Le locataire devait trouver dans son entourage un propriétaire prêt à s’engager à payer en cas d’impayé. La procédure était longue et excluait toute personne sans proche fortuné.

Le lecteur français reconnaît le problème. Pour louer en France, il faut souvent un garant résidant en France et disposant de revenus élevés. Étudiants étrangers, expatriés, nouveaux arrivants et migrants se heurtent à ce mur. L’État a d’ailleurs créé une garantie publique, Visale, pour les salariés modestes et les jeunes sans garant : 79 % des locations conclues grâce à ce dispositif n’auraient pas eu lieu sans lui.

La plateforme brésilienne y a vu une opportunité. Elle a fait le choix de supprimer deux exigences classiques en France comme au Brésil : le garant et le dépôt de garantie. Elle les a remplacés par une analyse algorithmique du risque financier. Concrètement, en cas d’impayé, le propriétaire reçoit son loyer et l’entreprise se charge du recouvrement judiciaire. Tout le parcours client est numérique – visites en ligne, agents immobiliers attribués automatiquement, signature électronique, états des lieux photographiques validés par les deux parties.

Le changement est plus radical qu’il n’y paraît. La plateforme traite la garantie comme un problème financier et non comme une question de confiance sociale. Des locataires sans proche fortuné ont pu louer   y compris ceux qui n’ont aucune famille dans le pays. Un gain réel.

L’« Internet des propriétaires »

L’innovation produit un second effet. Lorsque la location devient un produit financier standardisé, le logement cesse d’être traité comme un lieu d’habitation. Il devient un actif. Le propriétaire ne pense plus à qui va y vivre. Il pense au rendement mensuel sur le capital investi.

Le géographe Manuel Aalbers et l’ancienne rapporteuse de l’ONU sur le logement Raquel Rolnik décrivent ce mécanisme comme la financiarisation du logement : un processus où l’habitat, jadis valeur d’usage, devient un actif financier mondial.

Au Brésil, le chercheur Lucas Batista a montré comment 760 millions de dollars états-uniens de capital majoritairement étranger ont réorganisé le marché locatif autour de cette logique. Sa conclusion : la crise du logement ne tient pas qu’au manque de logements, mais aussi à la manière dont la location est structurée et financiarisée. Le chercheur Jathan Sadowski parle d’« Internet of Landlords » – l’« Internet des propriétaires » – pour décrire ce schéma à l’échelle globale.

Parallèle avec Airbnb

C’est ici que le cas parle directement à l’expérience européenne.

Une étude montre qu’Airbnb fait pression sur les prix de la location résidentielle en retirant des unités du marché de longue durée. À Lisbonne et Porto (Portugal), une autre étude constate qu’une hausse d’un point de pourcentage de la part d’Airbnb entraîne une augmentation de 3,2 % des prix des logements. Dans les centres historiques très touristiques, les hausses atteignent 24,3 % en 2015 et 32,3 % au premier trimestre 2016 par rapport à la période pré-Airbnb.

La logique est analogue à celle qui se déploie au Brésil. En facilitant la gestion financière d’un bien, la plateformisation banalise la décision de traiter le logement comme un investissement. Paris, Barcelone, Lisbonne et Berlin en connaissent les conséquences : retrait d’unités du marché résidentiel, pression sur les prix ou éviction des habitants.

Quintoandar ne retire pas d’unités de la location de longue durée. La plateforme fait quelque chose de plus subtil : elle rend si simple le fait d’être propriétaire-investisseur qu’elle modifie le profil de ceux qui entrent sur le marché. Elle ne cause pas la financiarisation ; elle l’opérationnalise à grande échelle, et la rend accessible à n’importe quel petit propriétaire.

Une gouvernance publique de la location

Le cas brésilien pose à l’Europe une question double. Comment capter les bénéfices de la plateformisation pour celles et ceux qui en sont structurellement exclus, sans reproduire le vecteur qui a produit la crise Airbnb ?

L’Europe a deux options évidentes, et toutes deux ont un coût. Laisser les plateformes se développer sans cadre reproduit la trajectoire d’Airbnb : facilité d’accès, mais pression sur les prix et financiarisation. Les bloquer préserve les prix, mais maintient le mur qui exclut aujourd’hui six millions de personnes sans garant.

Une troisième voie existe. Elle suppose de construire des plateformes avec gouvernance publique, plafonds de rendement, transparence sur le profil des propriétaires, et mécanismes protégeant le caractère résidentiel du logement. Cela peut prendre la forme d’un cadre réglementaire imposé aux acteurs privés, ou d’une plateforme publique inspirée de Visale. Cette garantie locative gratuite par laquelle Action Logement se porte caution à la place d’un proche serait appliquée cette fois aux plateformes. Rien de tout cela n’est purement technique. Tout cela est politique.

Remplacer la confiance par un algorithme apporte un bénéfice indéniable : un accès plus large et plus démocratique. Mais ce choix peut entraîner un coût visible seulement après plusieurs années. Ce coût retombe sur ceux qui ne peuvent plus assumer les loyers des grandes villes. L’accès démocratique risque alors de n’être disponible qu’à ceux qui peuvent se le payer.

The Conversation

Fabio Shimabukuro Sandes ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. En supprimant le garant et le dépôt de garantie, le Brésil facilite la location des logements. Qui en profite vraiment ? – https://theconversation.com/en-supprimant-le-garant-et-le-depot-de-garantie-le-bresil-facilite-la-location-des-logements-qui-en-profite-vraiment-281809

Canicule et santé au travail : quelles sont les adaptations mises en place par les organisations ?

Source: The Conversation – in French – By Marc Dumas, Professeur en management et gestion des ressources humaines, Université Bretagne Sud (UBS)

Au-delà des obligations légales, comment les employeurs mettent-ils en place des mesures pour accompagner les salariés en période de forte chaleur, voire de canicule ? Une recherche portant sur plusieurs accords d’entreprises en Bretagne montre une grande hétérogénéité des dispositions effectives. Comment articulent-ils santé des salariés et continuité de la production ?


Engagée vers la neutralité carbone à l’horizon 2050, conformément à la stratégie nationale bas carbone, la France renforce progressivement les obligations environnementales des entreprises. Bilan des émissions de gaz à effet de serre, publication des émissions de CO₂, plan de vigilance environnementale sont autant de dispositifs qui les conduisent à mettre en œuvre des actions concrètes.

Depuis la canicule de 2003, les épisodes de fortes chaleurs se sont multipliés en France, entraînant un renforcement progressif du cadre réglementaire. Ainsi, le décret du 27 mai 2025 marque la reconnaissance de la chaleur comme risque professionnel. Il impose aux employeurs d’intégrer ce risque au document unique d’évaluation des risques professionnels (Duerp), d’adapter l’organisation du travail selon les niveaux de vigilance de Météo-France, que de l’eau potable soit à disposition, que la température des locaux soient adaptées aussi aux fortes chaleurs, de protéger les salariés vulnérables et de sensibiliser l’ensemble des travailleurs aux mesures de prévention.

Au niveau institutionnel, plan national canicule mis en place à partir de 2003, PNST 5 et pour les entreprises plans chaleur, accords collectifs de prévention et de gestion des canicules ou de prévention de la pénibilité et plans de continuité d’activité en cas de fortes chaleurs, les dispositifs se sont progressivement structurés.




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Travailler en cas de forte chaleur, que dit le droit ?


Cet article analyse la prise en compte du « risque chaleur » par les organisations comme enjeu de santé et de sécurité au travail, dans le cadre de la transition écologique, de la négociation collective et de l’adaptation des organisations du travail.

L’analyse repose sur l’étude de 64 accords d’entreprise (parmi 300 accords sélectionnés selon le critère de présence des termes chaleurs ou canicule) et des entretiens menés auprès de 49 préventeurs de l’ouest de la France (questionnaire élaboré par un groupe de travail du Comité régional d’orientation des conditions de travail, CROCT, Bretagne) dans le cadre d’une recherche sur le changement climatique, le travail et la prévention des risques professionnels.

Une logique d’abord pragmatique

Alors que toutes les entreprises interrogées ont adopté une démarche de transition écologique, celles-ci demeurent hétérogènes. Elles relèvent principalement d’une logique pragmatique, axée sur des actions opérationnelles, ou d’une logique de conformité, orientée vers le respect des exigences réglementaires à l’aide d’audits et de mises en conformité.

Les actions mises en œuvre par les entreprises se répartissent en quatre catégories :

  • les changements de pratiques (achats responsables, réduction des déchets, mobilité douce, visioconférences),

  • les dispositifs de diagnostic (audits énergétiques, études techniques),

  • les outils de structuration stratégique (plans d’action, directives),

  • et la mobilisation de ressources externes, notamment les aides publiques.

Les entreprises recherchent avant tout une réduction de leur impact environnemental et une amélioration de leur performance, via la maîtrise des coûts et l’optimisation des ressources. Les effets sur l’organisation (protection des salariés contre les aléas climatiques, recrutement de spécialistes, amélioration de la qualité de vie au travail) et l’innovation sont plus rarement mis en avant.

Le secteur plus que la géographie

Le risque lié aux fortes chaleurs est traité de façon différente dans des accords aux objets variés (temps de travail, pénibilité, négociation annuelle obligatoire, qualité de vie et des conditions de travail, télétravail, relations de travail), même si près d’un tiers des textes portent spécifiquement sur les fortes chaleurs et les canicules.

L’industrie est le principal secteur concerné par les accords, devant le bâtiment et les travaux publics (BTP), l’agriculture et les transports. Ces activités ont en commun une forte exposition à la chaleur, qu’elle soit extérieure ou intérieure.

Si les métiers de plein air sont particulièrement exposés, certaines activités industrielles le sont tout autant en raison de la chaleur générée par les procédés de production, des bâtiments et d’une ventilation insuffisante. La localisation géographique joue un rôle secondaire. La conclusion d’accords dépend davantage du secteur d’activité que du territoire. L’intensification des épisodes de chaleur contribue ainsi à généraliser le risque climatique à l’ensemble du territoire.

Les accords antérieurs au décret du 27 mai 2025 relèvent principalement de démarches de prévention de la pénibilité ou de qualité de vie au travail. Le décret relatif aux fortes chaleurs vise quant à lui à prévenir les risques liés aux épisodes de chaleur intense (vigilance jaune, orange, rouge) et à garantir la santé et la sécurité des salariés.

Le rôle clé du référent chaleur

Les accords reposent généralement sur trois types de mesures : organisationnelles (aménagement des horaires, pauses supplémentaires, travail de nuit, télétravail), matérielles (eau, ventilation, climatisation, brumisateurs) et sociales (sensibilisation, affichage, formation aux signaux de coup de chaleur).

Dans les accords, le « référent chaleur » joue un rôle central : il assure la veille météorologique, active les mesures de prévention, coordonne les dispositifs de rafraîchissement, identifie les salariés vulnérables et adapte leur organisation du travail en conséquence, notamment via le « Document unique d’évaluation des risques professionnels » (Duerp).

Des risques émergents

Les 49 répondants identifient une hausse des risques pour la santé et la sécurité des salariés ainsi qu’une dégradation des conditions de travail. Une quarantaine d’entreprises mentionnent notamment les troubles liés à la chaleur (inconfort thermique, déshydratation, fatigue, baisse de vigilance). Des disparités importantes selon les métiers sont soulignées. Quelques entreprises sont conscientes que la dégradation de la santé des salariés peut être aggravée par leurs conditions de vie, comme l’isolation de leur logement, ou leurs temps de déplacement.

Des risques nouveaux ou émergents sont plus rarement identifiés. Il en est ainsi des risques psychosociaux pour une douzaine d’entreprises qui cite la charge mentale et le stress en raison de la pression liée aux aléas climatiques, à la réorganisation des plannings, à la surcharge de travail, à la pression sur les équipes.

France 24 – 2026.

Les plus exposés sont les plus avancés

Pour s’adapter aux risques climatiques, la plupart des entreprises ont intégré la chaleur dans leur DUERP et mis en place des plans canicule ou des protocoles dédiés, avec des mesures graduées selon les niveaux de vigilance de Météo-France. Les secteurs les plus exposés, tels que le BTP, l’agroalimentaire ou l’éolien, apparaissent les plus avancés.

Les mesures les plus fréquentes concernent l’organisation du travail (aménagement des horaires, pauses supplémentaires, réorganisation des tâches, plus rarement un arrêt de la production), la mise à disposition d’eau et d’équipements rafraîchissants (fontaines, brumisateurs, gilets), ainsi que des actions de sensibilisation. À plus long terme, certaines entreprises engagent des travaux de rénovation des bâtiments afin d’améliorer leur isolation.

La prise en compte des épisodes de canicule s’impose désormais comme un levier d’adaptation au changement climatique et d’engagement dans la transition écologique. Elle met en tension les temporalités de court et de long terme. Face à des épisodes appelés à devenir plus intenses et plus fréquents, les organisations doivent concilier réponses immédiates et transformations structurelles pour garantir la santé des salariés.

The Conversation

Nathalie Dedessus Le Moustier est membre du CROCT Bretagne en tant que personne qualifiée.

Bénédicte BERTHE et Marc Dumas ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Canicule et santé au travail : quelles sont les adaptations mises en place par les organisations ? – https://theconversation.com/canicule-et-sante-au-travail-quelles-sont-les-adaptations-mises-en-place-par-les-organisations-286610

Peut-on apprendre la géographie française grâce aux jeux « Pokémon » ?

Source: The Conversation – in French – By Amélie Soubie, Doctorante en géographie, Université Bordeaux Montaigne

Concept art pour *Pokémon X et Y*, présenté lors du Pokemon Center Paris, 2014. Pokémon

Qu’ont en commun les menhirs bretons, les mosaïques de Barcelone et le château de la famille royale britannique ? Tous ont été adaptés en pixels dans la série de jeux vidéos Pokémon. Les jeux vidéo, souvent dénigrés pour leur tendance à « couper les jeunes du monde réel », transforment ici les joueuses et les joueurs du monde entier en touristes numériques, et leur font découvrir de nouveaux lieux.


Depuis sa sortie en 2016, l’application mobile Pokémon Go a été amplement étudiée pour sa capacité à faire découvrir ou redécouvrir des lieux réels. À l’inverse, les jeux vidéo Pokémon se déroulent dans des régions fictionnelles, et leur plus-value géographique a été peu explorée.

Or, ces régions nommées « Hoenn », « Galar » ou « Johto », s’inspirent de territoires qui existent vraiment. Le tout premier jeu vidéo Pokémon, sorti en 1996, se déroule dans la région de « Kanto », nommée d’après la région de l’aire métropolitaine de Tokyo (Kantō). Il faut attendre 2010 pour voir apparaître la première région inspirée d’un pays occidental, les États-Unis, et 2013 pour un pays européen : la France.

Kalos, une région inspirée par la géographie française

Les jeux Pokémon mobilisent en toile de fond la géographie, l’histoire et la culture des lieux dont ils sont inspirés. Ainsi, Pokémon X et Y (2013) et Légendes Pokémon : Z-A (2025) diffusent auprès d’un public international, souvent jeune, des connaissances géographiques sur la France, même si elles sont incomplètes et parfois approximatives.

Voici la carte officielle de la région de Kalos, inspirée de la France. On constate qu’elle ne représente en réalité qu’une partie du pays : le sud est remplacé par une chaîne de montagnes et les territoires ultramarins sont absents.

Au milieu, la carte officielle de Kalos présentée par la franchise Pokémon. Autour de la carte, six captures d’écran extraites du jeu Pokémon X et Y et représentant des infrastructures, des architectures ou des lieux français reconnaissables. Entre guillemets, le nom de la ville dans Kalos.
Pokémon

La France hexagonale reste pourtant reconnaissable par les contours de ses littoraux, le tracé de ses fleuves (la Loire coupe la carte en deux, la Seine traverse Paris) ou certains reliefs, comme les Alpes à l’est. La joueuse ou le joueur, en parcourant Kalos, voit également l’architecture se modifier selon les villes traversées : bâtiments haussmanniens, maisons à colombages, briques rouges, etc.

Design d’une usine dans le nord de Kalos dans le jeu, et usine reconvertie proche de Lille.
Agence Nathalie Tkint/Pokémon

Tout en complétant les quêtes propres au jeu vidéo (attraper des Pokémon, gagner des combats, etc.), les joueuses et les joueurs sont immergés dans un univers qu’ils apprennent à connaître. Par exemple, on trouve à l’ouest de Kalos une péninsule sur laquelle se trouvent des alignements de rochers, faisant référence aux mégalithes de Bretagne. Les joueurs internationaux peuvent donc associer ces paysages à cette partie de la France.

Les noms de lieux participent également à la meilleure connaissance du pays. Ainsi, la route nommée « Route Menhir » débouche sur une ville dont le nom français (« Cromlac’h ») s’inspire à la fois de la ville de Carnac et de la disposition rocheuse nommée cromlec’h, tandis que le nom anglais (« Geosenge ») fait référence au site anglais de Stonehenge.

Justement, la disposition de cailloux en rond sur la carte évoque en réalité davantage Stonehenge que Carnac, dont les menhirs sont plutôt alignés. C’est là que l’on atteint la limite de la comparaison. La région de Kalos reste, avant tout, fictionnelle. La volonté de ressemblance avec la réalité est limitée par un ensemble de facteurs : les spécificités de l’univers fictionnel (rajout de statues représentant des Pokémon), le respect d’exigences propres à la franchise (création d’un désert près de Paris pour y faire vivre certains Pokémon), voire même la méconnaissance de la région d’origine.

Le directeur des jeux, Junichi Masuda, le formule ainsi dans le Point :

« Dans le jeu, on peut visiter des endroits typiquement français et ressentir une ambiance générale qui rappelle la France. Mais ce n’est pas la France, c’est un lieu imaginaire qui s’appelle la région de Kalos. »

Cela conduit, par exemple, des fans à ne pas pouvoir s’accorder sur les lieux réels qui inspirent certaines des villes fictionnelles : Lille ou Amiens, Lyon ou Arles, etc.

Une abondance de clichés…

Cette « ambiance générale qui rappelle la France » est grandement alimentée de clichés. Pour Masuda, la France est un pays où « la beauté et l’élégance régentent la vie de tous les jours » et le nom de la région, Kalos, signifie « beauté » en grec. Kalos est une région créée par une équipe japonaise, à destination d’un public international, pas nécessairement familier de la France et de sa culture. Le jeu ne présente pas la France telle qu’elle est réellement, mais telle qu’elle est imaginée, comme souvent dans les œuvres de fictions.

Des personnages portent des bérets dans la rue, et certains combats dans un château permettent d’obtenir des titres de noblesse. Les noms de lieux sont tous liés aux parfums dans les versions anglaises et japonaises du jeu et à l’art dans la traduction française. Ainsi, le bâtiment évoquant le château de Versailles s’appelle le palais « Parfum » en anglais, et le palais « Chaydeuvre » en français.

Mais un certain réalisme

Malgré ces clichés, le jeu s’avère réaliste sur certaines représentations. Entre les deux jeux Pokémon sur Kalos, conçus à douze ans d’écart, les panneaux d’affichage des gares s’adaptent et les composteurs sont remplacés par des bornes tactiles.

Pokémon X et Y (2013) et Légendes Pokémon : Z-A (2025).
Pokémon

L’attention aux détails est parfois tellement poussée qu’elle peut favoriser l’apprentissage géographique. C’est ce que l’on constate, par exemple, avec la ville de Port Tempères, au nord-ouest de la carte. La ville est qualifiée par le jeu de « station balnéaire chic, réputée pour son paysage enchanteur et son climat fort doux ». Port Tempères est une ville à deux niveaux reliés par un funiculaire : une partie basse, comprenant un port de plaisance, et une partie haute plus résidentielle. Elle est directement inspirée de la ville portuaire du Havre, en Normandie. Les maisons de Port Tempères représentent une version simplifiée de certains bâtiments du centre du Havre.

Port Tempères dans le jeu Pokémon et le centre-ville du Havre (Seine-Maritime, vue 3D de Google Maps).
Pokémon/Google maps

L’équipe du jeu, avant de créer Port Tempères en pixels, réalise un « concept art » à la main, soit ici une illustration d’ensemble destinée à évoquer l’ambiance et illustrer les environs de la ville.

Le funiculaire est en bleu sur l’image. Les visuels à l’arrière de l’illustration évoquent le phare de la Hève (à Sainte-Adresse, Seine-Maritime) et son chapeau rouge ainsi que les célèbres falaises d’Étretat (Seine-Maritime).

Les jeux Pokémon ont donc une capacité à nous faire davantage connaître les lieux réels, qui résulte d’une volonté claire des créateurs. Masuda lui-même le présente comme un des objectifs du jeu «Pokémon X et Y :

« Lorsque nous avons créé cette région, je l’ai fait en ayant à l’esprit que si les enfants et les étudiants du monde entier pouvaient, en jouant à ce jeu, avoir l’envie de visiter la France, c’était gagné. »

The Conversation

Amélie Soubie ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Peut-on apprendre la géographie française grâce aux jeux « Pokémon » ? – https://theconversation.com/peut-on-apprendre-la-geographie-francaise-grace-aux-jeux-pokemon-286912