Logements pour femmes itinérantes à Montréal : de l’aide au loyer, mais qu’en est-il de la transition ?

Source: The Conversation – in French – By Mélanie Fournier, Doctorante en psychologie, itinérance féminine et expérience de l’habiter, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Le projet Elmhurst, dont la construction doit débuter à l’automne 2026 à Montréal, comportera une cinquantaine de logements de transition pour des femmes en situation d’itinérance. Mais comme souvent pour de tels projets, l’aide financière est liée au logement plutôt qu’à sa locataire. La question du soutien aux occupantes pour la transition vers leur prochaine adresse demeure.


Le projet Elmhurst, qui a été annoncé le 15 juillet 2026, prévoit la construction, dans le quartier Notre-Dame-de-Grâce à Montréal, d’une cinquantaine d’unités modulaires destinées à des femmes en situation d’itinérance ou à risque de l’être.

Développé par Communia en collaboration avec l’Office municipal d’habitation de Montréal (OMHM), le projet doit entrer en chantier en septembre 2026. Il mise sur le préfabriqué pour livrer plus vite, contenir les coûts et reproduire le modèle ailleurs. Il s’agira de logements de transition — des unités individuelles et des espaces communs — avec un accompagnement assuré par la Mission Old Brewery.

Les résidentes admissibles pourront recevoir un supplément au loyer qui limitera leur contribution à 25 % de leur revenu. La Société d’habitation du Québec (SHQ) assumera 90 % de ce supplément, et la Ville de Montréal 10 %. Pour une femme vivant de prestations, d’un emploi précaire ou d’un revenu variable, c’est ce qui fait la différence entre un loyer payable et un loyer hors de portée.

L’aide suit-elle la femme ou le logement ?

Mes travaux doctoraux portent sur les trajectoires résidentielles de femmes après l’itinérance. Ils m’amènent à regarder moins le jour où une porte s’ouvre que ce qui permet de rester logée après l’avoir franchie.




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Elmhurst étant un milieu de transition, la question n’est pas seulement ce que les femmes y paieront, mais aussi ce qu’elles paieront à l’adresse suivante. Sortir de l’itinérance ne suffit pas, il faut aussi pouvoir ne pas y revenir.

La Ville affirme que les femmes pourront y vivre pour une période variable, selon leurs besoins et sans durée uniforme imposée au départ. Cette souplesse évite une sortie arbitraire, sans créer pour autant le logement permanent abordable qui doit suivre.

La Mission Old Brewery accompagnera les résidentes dans leur démarche vers un logement permanent. Ni cette fiche ni le communiqué ne précisent toutefois ce qu’il adviendra de l’aide au loyer au départ d’une résidente. Un modèle d’entente rattache le supplément au logement désigné, non au ménage qui l’occupe. Le montage retenu pour Elmhurst reste à confirmer.

Si cette règle s’applique, l’unité demeurera abordable pour la résidente suivante. On ignore toutefois quelle solution permettra à celle qui part de payer le logement suivant : s’agira-t-il d’un autre supplément, d’une place en HLM, d’un logement communautaire, ou d’une autre option durable ?

Voilà le point à clarifier. Sans passerelle, la transition devient un sursis.

Les avantages de l’approche à long terme

Une évaluation américaine a mesuré précisément ce que change la durée de cette aide et la forme d’intervention. Au début des années 2010, la Family Options Study, a mené une recherche commandée par le département américain du Logement et du Développement urbain (HUD) en partenariat avec l’Université Vanderbilt. Cette équipe interdisciplinaire réunissait notamment des spécialistes de l’évaluation des politiques publiques, de l’économie et de la psychologie communautaire. Elle a recruté 2 282 familles hébergées en refuge, dans 12 collectivités, et les a réparties au hasard entre quatre voies : une subvention à long terme, une aide courte au relogement, un logement transitoire avec services intensifs et enfin les services habituellement offerts en refuge.




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Au suivi de 37 mois, 16 % des familles auxquelles un accès prioritaire à une subvention à long terme avait été offert rapportaient avoir vécu, dans les six mois précédents, un épisode d’itinérance ou une cohabitation faute de pouvoir se loger. Mais dans le groupe des services habituels, la proportion atteignait 34 %. Les familles du premier groupe rapportaient aussi moins d’insécurité alimentaire, de détresse psychologique et de violence conjugale.

Cette population, composée de familles américaines avec enfants, ne correspond pas exactement aux futures résidentes d’Elmhurst, même si 91,8 % des adultes répondants étaient des femmes. L’étude montre néanmoins que, parmi les interventions comparées, l’offre d’une subvention à long terme produit les résultats les plus nets.

Au Canada, une équipe interdisciplinaire réunissant notamment des chercheuses et chercheurs de l’Université McGill, de l’Université Western et du Centre de recherche Douglas, a publié en 2024 une recension sur ce qu’il advient des femmes après un séjour en refuge. Elle n’a retenu que 20 études quantitatives ou mixtes : 16 aux États-Unis, trois au Canada et une aux Pays-Bas. Selon cinq d’entre elles, de 23 % à 46 % des femmes connaissaient encore une situation résidentielle instable dans l’année suivant leur sortie._

D’une étude à l’autre, les mêmes constats reviennent. Le logement subventionné et l’aide financière ressortent comme des facteurs favorables. Et les loyers élevés, les baux courts, les limites de durée et les listes d’attente sont des obstacles. Les chercheurs invitent à déplacer le regard de la gestion de crise vers la durabilité du logement.

Ces résultats ne veulent pas dire que l’accompagnement est accessoire. Ils rappellent qu’il ne remplace pas un loyer payable. Le logement met fin à l’absence de domicile, la subvention le rend payable et l’accompagnement soutient son maintien.

Suivre les résidentes après leur départ

Le projet Elmhurst est présenté comme une expérience pilote et reproductible. Son évaluation ne devrait donc pas s’arrêter au coût de construction, au délai de livraison ou au taux d’occupation. Le nombre de départs ne suffit pas non plus. Une sortie rapide n’est pas une réussite si elle mène à un logement impayable, et un séjour prolongé n’est pas nécessairement un échec quand rien de plus stable ne s’offre.


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Il faudra suivre les résidentes six mois, un an et deux ans après leur départ. Vivent-elles toujours dans un logement stable, et à quel prix ? Combien reviennent en refuge ou passent de nouveau par des cohabitations précaires ? L’aide financière et l’accompagnement survivent-ils au changement d’adresse ?

Construire rapidement une cinquantaine d’unités répond à une urgence réelle. Le chantier dira si la préfabrication permet d’ouvrir des portes plus vite. Les mois, puis les années suivant la sortie diront si ces portes mènent vers une stabilité durable.

La Conversation Canada

Mélanie Fournier travaille comme agente de recherche à La rue des Femmes, un organisme montréalais intervenant auprès de femmes en situation d’itinérance. La rue des Femmes n’est pas partenaire du projet Elmhurst et n’a pas participé à la préparation de cet article.

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Élections en Suède et au Québec : des enjeux similaires, des approches différentes

Source: The Conversation – in French – By Christophe Premat, Professor, Canadian and Cultural Studies, Stockholm University

Avec respectivement un peu plus de dix et neuf millions d’habitants, la Suède et le Québec sont d’une taille comparable et partagent un attachement important aux services publics et à la protection sociale. Les Suédois ont renouvelé leur Parlement le 13 septembre, tandis que les Québécois sont appelés aux urnes le 5 octobre.

Pourtant, derrière des préoccupations similaires comme le coût de la vie, la santé, l’immigration, le logement, l’environnement ou la sécurité apparaissent des cultures politiques sensiblement différentes.

En tant que chercheur en études culturelles francophones, je m’intéresse notamment aux discours politiques et à la manière dont ils font émerger certaines expressions qui finissent par caractériser une société à un moment donné.

Une campagne électorale constitue à cet égard un observatoire privilégié, car les partis ne cherchent pas seulement à proposer des mesures. Ils tentent aussi d’imposer des mots, des formules et des représentations capables de définir les problèmes d’une société et la manière dont celle-ci se raconte.

En Suède, un nouvel équilibre politique

En Suède, les élections ont mis fin à la majorité parlementaire sur laquelle s’appuyait le gouvernement d’Ulf Kristersson formé par les Modérés (Parti conservateur), les Chrétiens-démocrates et les Libéraux, et soutenu au Parlement par les Démocrates de Suède (extrême droite), sans que ces derniers participent directement au gouvernement.

Les quatre partis d’opposition disposent ensemble de 176 sièges contre 173 pour la droite sortante. Les Sociaux démocrates de Magdalena Andersson (centre gauche) doivent désormais réunir des soutiens suffisamment larges pour gouverner.

Au Québec, les sondages laissent prévoir un gouvernement minoritaire, où le parti élu devra forcément faire des alliances. Les cinq principales formations oscillent entre la gauche de Québec solidaire, représentée par Ruba Ghazal, le centre avec la Coalition avenir Québec de Christine Fréchette, le Parti québécois de Paul St-Pierre Plamondon, et le Parti libéral du Québec de Charles Milliard, et la droite, avec le Parti conservateur du Québec d’Éric Duhaime.

Deux manières de faire campagne

La différence apparaît d’abord dans le style des campagnes.

En Suède, la compétition demeure fortement structurée par les partis et par la logique des blocs parlementaires, si bien que la question de savoir quelles formations pourront gouverner ensemble accompagne constamment celle du parti qui arrivera en tête.

La personnalisation de la vie politique progresse néanmoins dans les deux systèmes. En Suède, elle se manifeste notamment par la mise en avant des prétendants au poste de premier ministre.

Au Québec, cette logique est plus prononcée. En effet, la campagne emprunte davantage aux codes nord-américains et s’organise largement autour des chefs, de leurs déplacements, de leurs annonces et des débats télévisés.

Cette différence de degré ne change pas la logique institutionnelle fondamentale : ni les Québécois ni les Suédois n’élisent directement leur premier ministre. Dans les deux cas, celui-ci émerge du jeu parlementaire.

Même parlementarisme, deux systèmes électoraux

En Suède, les 349 sièges du Riksdag sont répartis selon un système proportionnel qui permet au nombre de députés d’un parti de refléter assez fidèlement son poids électoral. Cette proportionnelle favorise la représentation de plusieurs formations et rend les négociations entre elles presque inévitables après le scrutin.

Le Québec offre presque l’image inversée puisque la province compte, pour l’élection de 2026, 127 circonscriptions dans lesquelles le candidat qui obtient le plus de voix remporte le siège, même lorsqu’il n’atteint pas la majorité absolue. Un parti peut ainsi recueillir une part importante des suffrages dans l’ensemble du Québec, mais obtenir relativement peu de députés lorsque ses électeurs sont répartis dans des circonscriptions où ses candidats terminent régulièrement en deuxième position.

Que peut encore promettre l’État social ?

Les deux campagnes se rapprochent davantage lorsqu’il est question de l’État-providence.

En Suède, les Sociaux démocrates ont replacé le système de santé, l’école et les soins aux personnes âgées au centre de leur campagne, tandis que les Modérés ne remettent pas en cause le principe d’une protection sociale développée, mais insistent davantage sur son efficacité et sur la fiscalité.

Le même débat apparaît au Québec sous une forme différente. Québec solidaire défend une intervention publique plus importante, tandis que le Parti conservateur souhaite réduire la place de l’État et accroître celle du secteur privé. Entre ces deux pôles, Christine Fréchette doit défendre huit années de gouvernement de la CAQ tout en imprimant sa marque après François Legault. Paul St-Pierre Plamondon conjugue défense du modèle social québécois et souveraineté, et Charles Milliard cherche à redéfinir l’offre du Parti libéral.

Immigration et identité

L’immigration fait apparaître une autre différence. En Suède, les Démocrates de Suède de Jimmie Åkesson (extrême droite) ont profondément transformé le débat depuis leur entrée au Riksdag en 2010 et leur influence a contribué au durcissement de la politique migratoire, y compris chez certains de leurs adversaires.

Le tournant est particulièrement visible depuis la crise migratoire de 2015, lorsque la Suède a reçu quelque 163 000 demandes d’asile en une seule année. Dix ans plus tard, le paysage est très différent : seulement 9 600 demandes ont été enregistrées en 2024, et les autorités en prévoyaient environ 7 000 pour 2025. Cette baisse accompagne un changement plus profond de doctrine. Après avoir longtemps mis l’accent sur l’accueil et l’accès aux droits, la politique suédoise insiste désormais davantage sur la réduction de l’immigration liée à l’asile et sur les exigences imposées aux nouveaux arrivants en matière d’intégration.

La langue occupe une place centrale dans ce changement. Le gouvernement Kristersson a renforcé les exigences entourant les cours de suédois pour immigrés (SFI) et défend une conception de l’intégration fondée sur la maîtrise du suédois, l’autonomie économique et la connaissance de la société. Depuis mars 2025, les nouveaux demandeurs d’asile doivent par ailleurs, sauf exception, résider dans un centre désigné par l’Agence des migrations pour bénéficier des allocations qui leur sont destinées.

Ces transformations interviennent dans une société dont la composition démographique a elle-même beaucoup changé. En 2025, 2,21 millions d’habitants étaient nés à l’étranger, soit un peu plus de 20 % de la population, contre environ un million en 2000. Si l’on adopte la définition plus large de « population d’origine étrangère » utilisée par l’agence statistique suédoise — personnes nées à l’étranger ou nées en Suède de deux parents nés à l’étranger — cette proportion atteignait 28 % de la population en 2025.

Au Québec, l’immigration s’inscrit dans l’histoire particulière d’une société francophone minoritaire en Amérique du Nord. Les enjeux linguistiques y occupent une place centrale : pour 2026, le gouvernement vise plus de 77 % de connaissance du français parmi les immigrants permanents admis et environ 45 000 admissions permanentes par année.

La question des capacités d’accueil a également pris de l’importance avec la forte croissance de l’immigration temporaire : au 1er janvier 2025, le Québec comptait près de 616 600 résidents non permanents. L’immigration touche aussi directement aux rapports avec Ottawa : en vertu de l’Accord Canada–Québec de 1991, Québec sélectionne notamment ses immigrants économiques, tandis que le gouvernement fédéral conserve la sélection dans certaines catégories, dont le regroupement familial.

À ce partage des compétences s’ajoute un clivage politique propre à l’histoire québécoise, entre souverainistes et fédéralistes : lors du référendum de 1995, le maintien dans le Canada ne l’avait emporté que par 50,58 % contre 49,42 % pour la souveraineté. Ce clivage continue de distinguer profondément le paysage politique québécois du cas suédois.

Il serait donc trompeur de rechercher un équivalent québécois exact pour chacun des partis suédois, puisque des préoccupations semblables sont absorbées par des systèmes politiques et des histoires nationales profondément différents.

Le Québec est-il un peu scandinave ?

Cette comparaison prend un relief particulier alors que le Canada cherche à approfondir ses relations avec l’Europe. Le 17 septembre, le premier ministre canadien Mark Carney s’est adressé au Parlement européen, à Strasbourg, en plaidant pour un rapprochement dans des domaines aussi différents que la défense, l’énergie, les minéraux critiques, l’intelligence artificielle et les services financiers. Son propos comportait également une dimension politique puisqu’il a présenté Canadiens et Européens comme des sociétés partageant des valeurs communes et disposant de systèmes compatibles.




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Les élections suédoise et québécoise permettent précisément de mettre cette proximité à l’épreuve. Le Québec reste profondément nord-américain par ses institutions, son mode de scrutin et la personnalisation de ses campagnes électorales. Il partage pourtant avec les sociétés scandinaves certains débats sur la place de l’État, le financement des services publics, la protection sociale ou encore l’équilibre entre prospérité économique et solidarité collective. Les réponses apportées ne sont pas nécessairement les mêmes, mais les questions posées se ressemblent suffisamment pour créer un terrain de dialogue.

Dans cette perspective, le modèle suédois pourrait constituer pour le Québec une porte d’entrée intéressante vers l’Europe. La Suède lui offre moins un modèle à reproduire qu’un point de comparaison : une petite société ouverte qui cherche, elle aussi, à conjuguer compétitivité, innovation et protection sociale face à des défis familiers, du vieillissement de la population au coût de la vie, en passant par l’intégration des immigrants.

La Conversation Canada

Christophe Premat est directeur du Centre d’études canadiennes de l’Université de Stockholm et membre de l’Association internationale des études québécoises (AIEQ). Ses recherches actuelles portent sur les représentations de la nation canadienne dans la presse suédoise entre 1864 et 1931, et plus particulièrement sur la manière dont les journaux suédois ont rendu compte de la construction et de l’évolution du Canada au cours de cette période. Il a notamment publié « Les usages du ‘modèle canadien’ dans la presse francophone », International Journal of Canadian Studies / Revue internationale d’études canadiennes, no 61, 2023, p. 60-80, DOI : 10.3138/ijcs-2022-0008.

ref. Élections en Suède et au Québec : des enjeux similaires, des approches différentes – https://theconversation.com/elections-en-suede-et-au-quebec-des-enjeux-similaires-des-approches-differentes-292437

« Vous souffrez de bouffées de chaleur ? » La ménopause, ce tabou qui creuse les inégalités au travail

Source: The Conversation – France in French (3) – By Sophie Hennekam, Associate Professor in Human Resource Management, specialized in Diversity Management, Audencia

La ménopause agit comme un révélateur puissant d’inégalités sociales et professionnelles déjà existantes. Une étude menée dans plusieurs pays, sur trois continents, suggère que, loin d’être une simple transition biologique, elle met en lumière la manière dont le genre, la classe sociale, la culture et l’organisation du travail s’entrecroisent pour façonner les parcours professionnels des femmes.


La ménopause est encore largement pensée comme une question médicale individuelle.

Pourtant, nous montrons dans notre recherche qu’elle est avant tout une expérience sociale, profondément marquée par la culture et la classe sociale, avec des conséquences très différenciées sur les carrières des femmes.

La ménopause ne produit pas, à elle seule, ces inégalités. Elle révèle et amplifie des mécanismes déjà à l’œuvre, dont les effets diffèrent selon les ressources professionnelles, sociales et culturelles dont disposent les femmes.

En France, la ménopause au travail commence tout juste à émerger dans le débat public, alors même qu’elle concerne 17 millions de femmes. Chaque année, environ 500 000 femmes entrent dans cette période de leur vie ; 87 % d’entre elles indiquent des incidences sur leur activité professionnelle. Le nombre de femmes en emploi concernées ne cesse d’augmenter, sous l’effet du vieillissement de la population active et du recul de l’âge de départ à la retraite.

Longtemps tabou, ce sujet suscite désormais un intérêt politique croissant. En avril 2025, un rapport parlementaire a formulé 25 propositions visant à mieux intégrer la ménopause dans les politiques de ressources humaines et à améliorer les conditions de travail des salariées concernées. Il marque une prise de conscience certes tardive, mais indispensable.

Notre recherche s’appuie sur 205 témoignages de femmes en emploi dans plusieurs pays, notamment en Chine, en Afrique du Sud, aux États-Unis, au Zimbabwe et en Zambie. Elle analyse la manière dont elles vivent cette transition et met en évidence un constat central : les effets professionnels de la ménopause sont profondément inégalitaires.

Médicalisation de la ménopause

La ménopause n’est pas interprétée de manière universelle. Elle est principalement appréhendée dans de nombreux contextes occidentaux à travers un prisme biomédical, qui met l’accent sur les symptômes, la fatigue ou la baisse de performance.




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Même si les répercussions de la ménopause sur la santé des femmes ne doivent être ni niées ni minorées, cette médicalisation contribue à renforcer les stéréotypes liés à l’âge et au genre tout en alimentant des formes de stigmatisation au travail, en particulier dans les environnements compétitifs.

À l’inverse, dans les contextes africains et asiatiques analysés, la ménopause est perçue comme une transition sociale, parfois associée à un statut symbolique renforcé ou à une reconnaissance accrue. Certaines femmes interrogées décrivent cette période comme une étape de redéfinition de soi, y compris sur le plan professionnel. Une première femme interviewée témoigne :

« Après avoir traversé ces changements physiques et émotionnels, je me sens mieux armée pour gérer le stress et les situations difficiles. Je suis également devenue plus empathique envers les personnes confrontées à des difficultés personnelles, ce qui a renforcé mes compétences en matière de communication et de leadership. De plus, la ménopause m’encourage à fixer des limites plus saines et à donner la priorité à prendre soin de moi. »

Plus grande difficulté avec des emplois physiques

Sur tous les continents, en revanche, les femmes qui cumulent plus fréquemment des emplois physiquement exigeants, peu flexibles et offrant peu de marges de négociation, assument davantage de responsabilités domestiques. Ce phénomène est largement documenté dans la littérature sociologique, notamment par les chercheuses Jan Windebank ou Tracey Warren.

Pour ces femmes, les symptômes de la ménopause peuvent devenir particulièrement difficiles à gérer. Elles disposent de moins de ressources organisationnelles et se sentent souvent moins légitimes à demander des aménagements.

Une personne interviewée rappelle que :

« Le plus dur, c’est sans aucun doute le travail physique. Je me fatigue assez vite et j’ai ensuite des bouffées de chaleur si, par exemple, je dois aider quelqu’un à prendre son bain. »

Auto-exclusion professionnelle

La sévérité des symptômes peut affecter la santé, la productivité et la présence au travail). Notre recherche met surtout en évidence un phénomène plus discret : l’auto-exclusion professionnelle.

« Je pense que la ménopause m’a empêchée de postuler à d’autres emplois auxquels j’aurais pu prétendre. Cela me rend très peu sûre de moi et limite mes choix », relate une personne interviewée.

De nombreuses femmes expliquent renoncer à des opportunités de promotion, de mobilité ou de formation, non par manque de compétences, mais par une anticipation d’un coût personnel trop élevé. Ce mécanisme marque particulièrement les trajectoires professionnelles féminines en contexte de précarité.

« Je pense que depuis que je suis entrée en périménopause, je m’intéresse moins à l’évolution de ma carrière. J’ai l’impression de n’avoir plus rien à apporter à un poste à plus grandes responsabilités. J’ai perdu la confiance que j’avais autrefois… Je me demande sans cesse si je fais bien mon travail », souligne une autre personne interviewée.

Logique implicite d’adaptation individuelle

La ménopause devient un enjeu relevant de l’organisation du travail. Nous mettons en lumière que les difficultés rencontrées par les femmes tiennent moins aux symptômes eux-mêmes qu’à l’articulation entre les contraintes professionnelles et les ressources organisationnelles disponibles.

« Je n’ai pas parlé de mes symptômes à mon employeur. Mais si je le faisais, je ne recevrais aucun soutien », exprime une personne interviewée.

Les réponses organisationnelles reposent largement sur une logique implicite d’adaptation individuelle, supposant que les salariées disposent des marges de manœuvre nécessaires pour ajuster leur activité ou solliciter du soutien. Ces marges sont socialement différenciées :

  • les femmes les mieux dotées en ressources professionnelles et organisationnelles sont davantage en mesure de composer avec la ménopause ;

  • celles occupant des positions plus contraintes se trouvent plus exposées à la fatigue morale et au retrait professionnel.

En ce sens, les politiques organisationnelles existantes tendent à bénéficier prioritairement aux femmes disposant déjà de ressources, laissant de côté celles qui en auraient pourtant le plus besoin. Ceci confirme les appels récents à reconnaître la ménopause comme une véritable question de travail.

Ce que la ménopause révèle des inégalités au travail

Les effets de la ménopause ne sont ni uniformes ni automatiques. Ils dépendent largement des ressources disponibles – individuelles, sociales et organisationnelles – dont disposent les femmes pour y faire face.

Celles qui occupent des emplois autonomes, mieux reconnus et plus flexibles peuvent plus facilement ajuster leur activité, mobiliser du soutien ou redéfinir leur trajectoire professionnelle. À l’inverse, les femmes cantonnées à des postes contraints et moins aménageables se trouvent exposées à une dégradation de leurs conditions de travail et à des arbitrages défavorables pour leur carrière.

La ménopause apparaît comme un moment critique où des inégalités jusqu’alors latentes deviennent visibles : renoncements à des opportunités professionnelles, auto-exclusion de certaines trajectoires. Ces mécanismes contribuent à renforcer les écarts déjà observés en matière de progression de carrière, de reconnaissance et de santé au travail.

Penser la ménopause autrement, c’est dépasser une approche strictement individuelle ou médicale pour l’envisager comme un enjeu organisationnel et social à part entière. Cela implique de concevoir des politiques de ressources humaines capables de tenir compte de la diversité des situations vécues par les femmes, en intégrant explicitement les dimensions de conditions de travail et de culture organisationnelle.

À ce titre, la ménopause constitue un levier essentiel pour repenser les politiques d’égalité professionnelle, de santé au travail et de maintien en emploi des femmes tout au long de leur carrière.


Cet article a été corédigé avec Bruno Felix, professeur à Fundação Dom Cabral au Brésil.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. « Vous souffrez de bouffées de chaleur ? » La ménopause, ce tabou qui creuse les inégalités au travail – https://theconversation.com/vous-souffrez-de-bouffees-de-chaleur-la-menopause-ce-tabou-qui-creuse-les-inegalites-au-travail-281810

Yémen, péninsule Arabique, mer Rouge : les houthistes à l’assaut de la région

Source: The Conversation – in French – By Jules Grange Gastinel, Doctorant du CNRS, rattaché à l’Université d’Aix-Marseille, affilié au Centre d’études et de documentation économiques, juridiques et sociales (CEDEJ) et à l’Institut de recherches et d’études sur les mondes arabes et musulmans (IREMAM), Aix-Marseille Université (AMU)


Depuis quelques semaines, la guerre civile yéménite connaît une brutale remontée en intensité. Les houthistes, qui contrôlent déjà la capitale Sanaa et l’essentiel du nord-ouest du pays, ont lancé une offensive vers l’ouest et le sud, s’emparant notamment de la ville porturaire de Mokha et de positions stratégiques autour du détroit de Bab el-Mandeb.

L’offensive marque une nouvelle étape dans un conflit qui remonte à la prise de Sanaa par les houthistes en septembre 2014. Le mouvement, issu du nord du Yémen, avait profité de l’effondrement politique consécutif au « printemps arabe » de 2011 pour étendre son contrôle. Après la prise du palais présidentiel et la fuite du président Abd Rabbo Mansour Hadi, une coalition menée par l’Arabie saoudite était intervenue militairement en mars 2015. Malgré des années de guerre et une trêve signée en 2022, les houthistes ont conservé leur bastion du Nord et considérablement développé leurs capacités politiques et militaires. Leur récente percée met en difficulté un camp anti-houthiste profondément fragmenté et ravive la menace sur les routes maritimes de la mer Rouge ainsi que sur les intérêts saoudiens.

Entretien avec Jules Grange Gastinel, spécialiste de la région.


The Conversation : Les offensives lancées par les houthistes début septembre ont-elles véritablement changé la donne au Yémen ?

Jules Grange Gastinel : Oui, mais pas exactement là où on le dit. Dès la mi-juillet, on avait vu les premiers mouvements de troupes et les lignes de front avaient bougé ; la reprise des affrontements s’est intensifiée en août avant les grandes offensives de début septembre.

Leur principal effet n’est pas de donner soudainement aux houthistes – le nom officiel de l’organisation est Ansar Allah – le contrôle de la mer Rouge : ils avaient déjà la capacité d’influencer le trafic maritime. Le changement majeur concerne plutôt le rapport de force à l’intérieur du Yémen. Les avancées houthistes affaiblissent encore le gouvernement internationalement reconnu et leur ouvrent potentiellement la voie vers des villes comme Aden ou, à terme, Marib, où leur offensive de 2020-2021 avait échoué.

Il faut aussi tenir compte du contexte régional. Le retrait des Émirats, survenu fin 2025, a laissé les Saoudiens isolés dans leur soutien au camp anti-houthiste. Fin 2025, le Conseil de transition du Sud (CTS, appuyé par Abou Dhabi) avait lancé une offensive contre les forces du gouvernement yéménite internationalement reconnu (le Conseil présidentiel de direction, PLC, proche de Riyad) et pris des territoires que ce dernier contrôlait, dans l’Est du pays. La réaction des Saoudiens a alors abouti au départ des Émiriens et à la reprise par le PLC des territoires perdus.

Cette confrontation a révélé la profonde fragmentation des adversaires des houthistes. Pour dire les choses schématiquement, le PLC souhaite reprendre l’ensemble du territoire du Yémen tandis que le CTS aspire à un État indépendant du Yémen du Sud.

La désunion demeure donc un problème central, alors que le CTS continue de bénéficier d’un certain soutien populaire à Aden. Les houthistes ont su mettre à profit cette scission pour réaliser leurs dernières avancées.

Qui contrôle réellement le Yémen aujourd’hui ?

J. G. G. : La carte est trompeuse si l’on se contente de regarder les superficies : certes, les houthistes ne contrôlent qu’environ 30 % du territoire, principalement dans le Nord-Ouest, mais cette zone concentre entre 70 et 80 % de la population, soit quelque 30 millions de personnes ! Dans le reste du pays, le territoire est en théorie sous l’autorité du PLC mais celui-ci rassemble une multitude d’acteurs qui ne disposent ni d’un commandement réellement unifié ni d’une administration pleinement fonctionnelle.

Le président du PLC, Rachad al-Alimi, est basé à Riyad. Son gouvernement fonctionne largement depuis l’extérieur du pays, tandis que les houthistes ont conservé, à Sanaa, une partie des anciennes structures administratives de l’État yéménite.

Le président Rachad Al-Alimi, à gauche, rencontre le ministre saoudien de la défense le prince Khalid bin Salman bin Abdulaziz, à Riyad, le 14 janvier 2026.
Agence de presse saoudienne (SPA)

Dans le Sud, Aden joue le rôle de capitale temporaire, mais les administrations et les différents pouvoirs locaux coopèrent difficilement. C’est l’une des grandes faiblesses du camp anti-houthiste : il dispose de territoires, mais pas d’un appareil politique et militaire comparable à celui de ses adversaires.

Justement, quels sont les moyens des houthistes ?

J. G. G. : Les chiffres sont difficiles à établir, mais les forces d’Ansar Allah ont été profondément réorganisées après les échecs de 2020-2021 et pendant la trêve avec les Saoudiens appliquée à partir de 2022. Elles comptent au minimum plus de 100 000 combattants selon les estimations, probablement davantage si l’on inclut les combattants très jeunes et ceux qui ne sont pas officiellement revendiqués.

Quant à leur armement, c’est une erreur commune de croire qu’il est intégralement fourni par l’Iran. En réalité, une grande partie provient des stocks de l’ancien État yéménite dont les houthistes se sont emparés à partir de 2014. Ils ont également coopté des militaires et des forces de sécurité.

L’Iran joue surtout un rôle stratégique, tactique et technique : il offre aux houthistes transfert de savoir-faire, conseils et coopération, notamment pour la fabrication et l’emploi de drones, plutôt qu’approvisionnement massif en arsenal.

Enfin, l’avantage des houthistes par rapport au PLC tient aussi à l’unité de leur commandement. Leur pouvoir est extrêmement centralisé autour du chef du mouvement Abdel Malek al-Houthi, alors que le camp adverse reste composé de commandements et de forces aux intérêts divergents.

« Yémen : les Houthis, maîtres du jeu ? », France 24, 14 septembre 2026.

Comment les houthistes financent-ils leur pouvoir ?

J. G. G. : Il faut, là encore, se méfier de l’image d’un mouvement qui serait entièrement financé par Téhéran. Le territoire qu’ils contrôlent est économiquement très faible et ne produit pas suffisamment pour assurer seul son fonctionnement. Une partie des ressources provient des transferts de la diaspora yéménite. L’autre grande source est le contrôle et le détournement de l’aide humanitaire – n’oublions pas que le pays est le théâtre de l’une des pires crises humanitaires de la planète, qui fait rage dans les zones houthistes comme dans le reste du pays.

Partout, les services publics restent extrêmement dégradés et les ONG assurent une grande partie des politiques sanitaires et sociales. Les fonctionnaires sont payés de manière irrégulière et avec des revenus très inférieurs à ceux d’avant-guerre.

Quel est leur objectif politique ?

J. G. G. : Leur projet n’est pas celui d’une simple partition entre un Nord houthiste et un Sud indépendant. Je l’ai dit : ils veulent prendre l’ensemble du Yémen.

Mais leur action a également une dimension régionale. Le mouvement conteste historiquement certaines frontières avec l’Arabie saoudite et tient un discours extrêmement hostile à la famille Al-Saoud. Les lieux saints de l’islam occupent une place particulière dans cette rhétorique. Les houthistes entretiennent notamment l’idée que la famille régnante saoudienne ne serait pas légitime à exercer son autorité sur La Mecque et Médine.

Quelle est exactement la relation entre les houthistes et l’Iran ? Dans leur politique extérieure, sont-ils un simple « proxy » de Téhéran qui agit quand les Iraniens lui ordonnent d’agir ?

J. G. G. : Cette présentation est trop simplificatrice. Les houthistes se revendiquent de « l’axe de la résistance » et entretiennent avec l’Iran des relations politiques, sécuritaires et militaires étroites. Il existe des échanges directs et réguliers entre responsables houthistes et iraniens, y compris entre services de renseignement. Mais cela ne signifie pas que les décisions houthistes sont prises à Téhéran.

Je parlerais plutôt d’un partenariat d’intérêts. Les deux acteurs poursuivent des objectifs qui peuvent converger, mais ils ont aussi leurs propres agendas. Les houthistes tiennent particulièrement à leur autonomie et refusent d’être décrits comme de simples supplétifs de l’Iran. C’est précisément ce qui permet de comprendre certaines de leurs initiatives récentes : elles correspondent à leurs intérêts propres, même lorsqu’elles servent parallèlement les intérêts régionaux de Téhéran.

Pourquoi l’Arabie saoudite semble-t-elle aussi vulnérable face aux houthistes ?

J. G. G. : Les houthistes ont appris à jouer avec les lignes rouges et à utiliser les frappes contre le territoire saoudien comme un instrument de négociation. Entre 2018 et 2022, ils avaient déjà ciblé des infrastructures pétrolières et militaires dans le sud du royaume. Cette stratégie avait contribué à pousser Riyad vers la négociation et la trêve de 2022, tout en laissant aux houthistes le temps de réorganiser leurs forces.

La situation actuelle prolonge cette logique. Les frappes récentes montrent leur capacité à atteindre des cibles très éloignées de leur zone de contrôle, tandis que Riyad souffre d’un déficit de renseignement sur le mouvement. Et une intervention militaire massive des Saoudiens et de leurs alliés en territoire houthiste est d’autant plus improbable que la Turquie et le Pakistan, malgré leurs nouveaux engagements sécuritaires avec l’Arabie saoudite, ne semblent pas vouloir s’enliser dans le conflit yéménite.




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Pour Mohammed ben Salmane, le prince héritier d’Arabie saoudite, le problème est aussi politique. Son pays a engagé depuis plusieurs années une stratégie de sortie du conflit, mais il reste confronté à un acteur qu’il ne contrôle pas, dont il connaît mal les ressorts internes et dont l’action met en péril sa fameuse Vision 2030 et, à plus court terme, les capacités saoudiennes d’exportation de ses hydrocarbures.

Comment les houthistes ont-ils réussi à gagner une telle audience internationale ?

J. G. G. : Leur positionnement sur la Palestine a joué un rôle déterminant. En s’attaquant à Israël et en présentant leurs opérations comme une contribution à la défense des Palestiniens, ils ont su monopoliser une partie importante du capital symbolique lié à la « résistance ». Le phénomène est d’autant plus efficace que le conflit yéménite est complexe et mal connu : à l’extérieur du pays, beaucoup de gens connaissent les houthistes essentiellement à travers leur confrontation avec Israël ou l’Arabie saoudite.

C’est une véritable réussite de communication politique. Les houthistes peuvent ainsi apparaître, notamment auprès d’une partie de la gauche internationale, comme des rebelles ou des résistants, alors que leur gouvernance intérieure est beaucoup plus autoritaire et religieusement conservatrice. Il existe donc un contraste très fort entre leur discours international, centré sur la résistance et la solidarité avec la Palestine, et leur politique intérieure.

À quoi ressemble la société dans les territoires contrôlés par les houthistes ?

J. G. G. : Le système est extrêmement répressif, notamment à l’égard des femmes. Les autorités ont développé des structures chargées d’encadrer la famille et les affaires sociales, avec une forte intervention dans la vie privée. Le port du voile est imposé et il existe des structures de contrôle et de renseignement spécifiquement féminines. La représentation des femmes dans les plus hautes sphères politiques est devenue marginale.

La répression touche également les journalistes et les opposants. Ce volet intérieur est important pour comprendre le mouvement : l’appareil houthiste est à la fois très centralisé, très autoritaire et profondément marqué par un projet politico-religieux qui contraste avec l’image de mouvement de résistance qu’il cherche à projeter à l’extérieur.




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Au fond, comment résumeriez-vous la situation du Yémen aujourd’hui ?

J. G. G. : Douze ans après leur entrée à Sanaa, les houthistes fonctionnent dans le nord comme un État, même s’ils ne sont pas reconnus comme tel. C’est un État très autoritaire, aux moyens économiques limités, qui dépend d’une forme de perfusion internationale et dont la population vit dans une situation humanitaire extrêmement difficile.

La formule qui me paraît la plus juste est celle de « guerre civile internationalisée ». Tous les acteurs du conflit ont des soutiens étrangers. C’est précisément cette combinaison entre une guerre civile, des acteurs locaux très autonomes et des puissances régionales qui explique la complexité et la dangerosité de la situation actuelle.


Propos recueillis par Grégory Rayko.

The Conversation

Jules Grange Gastinel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Yémen, péninsule Arabique, mer Rouge : les houthistes à l’assaut de la région – https://theconversation.com/yemen-peninsule-arabique-mer-rouge-les-houthistes-a-lassaut-de-la-region-292538

La santé ne commence pas à l’hôpital : Pourquoi la jeunesse doit être au cœur des politiques de prévention

Source: The Conversation – in French – By David Smadja, Professeur des Universités – Praticien hospitalier, Hopital Europeen Georges Pompidou, Université Paris Cité


L’ESSENTIEL

  • Les recherches les plus récentes nous ont appris que la santé se construit bien avant l’entrée dans le système de soin.

  • Les comportements favorables à la santé s’acquièrent dans des endroits et des secteurs très divers : dans les familles, à l’école, dans les clubs sportifs, dans les collectivités, etc.

  • Notre organisation institutionnelle doit être transformée pour tenir compte de l’évolution des connaissances scientifiques.


Jamais la prévention n’a autant été invoquée dans le débat public. Pourtant, notre système de santé continue d’intervenir principalement lorsque la maladie est déjà installée. Ce paradoxe est l’illustration de l’un des grands défis sanitaires du XXIᵉ siècle.

Pendant plus d’un demi-siècle, notre politique de santé s’est construite autour d’une ambition qui a profondément transformé la société française : garantir à chacun l’accès aux soins. Hôpitaux, médecine de ville, Assurance maladie, innovations thérapeutiques… Ce modèle a permis des progrès considérables et contribué à l’allongement de l’espérance de vie.

Le véritable défi du XXIᵉ siècle n’est plus seulement de soigner les maladies, mais de protéger et développer le capital santé dès les premières années de la vie.

Malheureusement, aujourd’hui, les politiques de santé, d’éducation, de jeunesse, de sport et de numérique demeurent largement organisées en silos. Cette fragmentation ne correspond plus aux déterminants contemporains de la santé, et nuit à l’efficacité de la prévention à destination des plus jeunes, qui devraient pourtant être au centre des préoccupations.

Des maladies évitables

Aujourd’hui, les principales menaces pour notre santé trouvent autant leur origine dans nos conditions de vie que dans les maladies elles-mêmes. Santé mentale, alimentation, activité physique, sommeil, exposition aux écrans ou inégalités sociales façonnent durablement notre état de santé.

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) rappelle que les maladies non transmissibles sont responsables d’environ 75 % des décès dans le monde. Pour mémoire, ces maladies, également appelées maladies chroniques, se caractérisent généralement par leur longue durée. Les principales d’entre elles sont les maladies cardiovasculaires (telles que les crises cardiaques et les accidents vasculaires, les cancers, les maladies respiratoires chroniques, comme l’asthme et la bronchopneumopathie chronique obstructive, ou BPCO), ainsi que le diabète.

Si ces maladies résultent d’une combinaison de facteurs génétiques, physiologiques, environnementaux et comportementaux, on considère néanmoins qu’aujourd’hui, la plupart de leurs facteurs de risque sont évitables.

Ce constat marque un changement de paradigme. Dès 2008, la Commission de l’OMS présidée par Michael Marmot rappelait que notre état de santé dépend bien davantage des conditions dans lesquelles nous vivons que de la seule qualité du système de soins.

Or, si les maladies non transmissibles trouvent en grande partie leur origine bien avant leur apparition, alors la prévention devient notre premier traitement. Un constat qui s’applique aussi à la santé mentale, particulièrement dégradée chez les plus jeunes.

En 2025, l’OMS estimait qu’un adolescent sur sept souffrait d’un trouble mental. Toujours selon cette organisation internationale, la moitié des troubles psychiques apparaissent avant l’âge de 14 ans, et près des trois quarts avant 25 ans.

En France, le rapport Terram & Institut Montaigne consacré à la santé mentale des jeunes souligne lui aussi l’urgence d’une réponse publique plus ambitieuse. Pourtant, comme dans le cas des maladies non transmissibles, les interventions arrivent encore très, voire trop tard.

Les trajectoires de santé se construisent dès la jeunesse

Lorsqu’un adolescent victime de harcèlement perd le sommeil, cesse de pratiquer un sport, s’isole progressivement, passe plus de temps sur les réseaux sociaux et développe des symptômes anxieux, sa santé se dégrade, ce qui justifie les appels à une vigilance accrue concernant les effets des réseaux sociaux sur la santé mentale des jeunes.

Nous continuons pourtant à intervenir trop tard. C’est probablement le principal paradoxe de notre système : s’il est remarquablement organisé pour réparer les dégâts causés par la maladie, il l’est beaucoup moins pour construire durablement la santé. L’OCDE rappelle que les dépenses consacrées à la prévention représentent une part très limitée des dépenses de santé.

Les interventions se mettent le plus souvent en place lorsque les troubles psychiques ou les conséquences du harcèlement sont déjà installés. Or, ces vulnérabilités ne relèvent pas seulement de la médecine. Elles concernent tout autant l’école, le sport, le numérique, l’environnement social et la qualité de l’information. Un constat qui vaut aussi pour d’autres affections, telles que l’obésité, les addictions, etc.

Or, la jeunesse n’est pas seulement une période de la vie. Elle est le moment où se construisent les trajectoires de santé.

Modifier notre approche de la santé

Pendant longtemps, nous avons pensé que le système de santé produisait la santé.

En réalité, il produit principalement des soins. La santé, elle, se construit largement ailleurs, et bien avant l’entrée dans le système de soins.

Elle se construit dans les familles, à l’école, dans les clubs sportifs, dans les collectivités, dans nos choix alimentaires, dans notre rapport au numérique, dans les compétences psychosociales que développent les enfants…

La médecine curative demeure certes indispensable. Mais elle ne peut plus constituer l’unique horizon de notre politique de santé. Prévenir ne consiste plus seulement à dépister ou à vacciner. Prévenir, c’est agir suffisamment tôt pour éviter que les vulnérabilités ne deviennent pas des maladies.

Si les maladies chroniques se construisent progressivement au cours de la vie, alors la prévention doit agir bien avant leur apparition.

Prévenir, ce n’est pas non plus médicaliser. C’est sans doute le principal malentendu. Faire de la prévention ne signifie pas transformer chaque enfant en patient. Au contraire, la prévention consiste à agir sur les déterminants de la santé. Elle commence dans les lieux où les enfants grandissent et apprennent. L’école en est l’un des principaux.

La prévention passe bien entendu par l’activité physique. En 2012, une série d’articles publiés par la revue médicale The Lancet rappelait déjà que l’activité physique est l’un des déterminants majeurs de la santé tout au long de la vie. L’OMS recommande au moins 60 minutes d’activité physique quotidienne pour les enfants et les adolescents.

Or, selon les données collectées par Santé publique France, en 2024, seuls 33 % des filles et 51 % des garçons de 6 à 17 ans atteignaient les recommandations en matière d’activité physique.

Prévenir, c’est aussi donner aux jeunes les moyens de comprendre leur environnement et d’y évoluer de manière éclairée. Elle implique une véritable éducation à la santé et aux médias afin de mieux faire face à la désinformation.

Le défi n’est plus seulement de mieux soigner les maladies. Il est de mieux organiser la santé.

Changer l’organisation de la santé

On sait aujourd’hui que les déterminants de la santé sont transversaux. Ils traversent les politiques éducatives, sportives, sociales, environnementales et numériques.

Or, notre organisation administrative, héritée du XXᵉ siècle, n’est pas adaptée pour relever ce défi. La santé dépend d’un ministère. La jeunesse d’un autre. Le sport d’un troisième. L’éducation d’un quatrième. Le numérique d’un cinquième. Cette fragmentation ne correspond plus à ce que nous connaissons aujourd’hui des déterminants contemporains de la santé.

Les connaissances scientifiques ont évolué ; l’organisation de l’État doit évoluer elle aussi. Sa transformation pourrait passer par la création d’un ministère de la santé, des préventions, de la jeunesse et des sports, capable de mieux coordonner les politiques qui agissent sur les déterminants de la santé.

Mais la prévention doit dépasser le seul champ sanitaire. La santé doit cesser d’être considérée comme la seule affaire du système de soins : elle doit devenir un critère de décision des politiques économiques, industrielles, environnementales et scientifiques. Les déterminants commerciaux, tout comme les pollutions, montrent combien les choix économiques et industriels peuvent peser sur la santé des populations.

Cette exigence concerne également le système de soins lui-même. L’hôpital traite les conséquences des expositions environnementales, tout en contribuant à l’empreinte écologique collective. Nous avons pour cette raison proposé un label « Hôpital de santé environnementale », afin d’intégrer santé environnementale, pertinence des soins et transition écologique au fonctionnement hospitalier.

La grande réussite sanitaire du siècle dernier a été de garantir l’accès aux soins. La grande ambition du XXIᵉ siècle doit être de garantir à chacun les conditions pour rester en bonne santé. Il s’agit de déplacer le centre de gravité de notre politique de santé : des maladies vers leurs déterminants, du soin vers la prévention, de la réparation vers l’anticipation.

La prévention ne doit plus être « juste » une politique sanitaire. Cela doit devenir une politique de société, au service d’un projet collectif. À ce titre, faire de la jeunesse le premier investissement de notre politique de santé, c’est bel et bien choisir d’agir avant la maladie plutôt qu’après.


Pour aller plus loin

David Smadja, La République de la prévention, LEH Édition, 2026.

The Conversation

David Smadja est membre du Think tank Le Laboratoire de la République. Mon équipe de recherche a reçu durant ses 5 dernières années des financements de l’ANR, l’ANRS MIE, de la fondation air liquide et du consortium EU-Response pour travailler sur les thématiques de COVID-19 et de COVID Long.

ref. La santé ne commence pas à l’hôpital : Pourquoi la jeunesse doit être au cœur des politiques de prévention – https://theconversation.com/la-sante-ne-commence-pas-a-lhopital-pourquoi-la-jeunesse-doit-etre-au-coeur-des-politiques-de-prevention-286711

Quand les archéologues révèlent les habitudes alimentaires d’autrefois

Source: The Conversation – in French – By Amy Benadiba, Conservatrice du patrimoine – Directrice scientifique et culturelle d’ARC-Nucléart, Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA)

Objets découverts lors de fouilles menées sur les épaves corsaires de la Natière, à Saint-Malo (XVIIIᵉ siècle). ARC-Nucléart, Fourni par l’auteur

L’ESSENTIEL

  • Les objets en matériaux organiques, comme le bois, le cuir ou les fibres végétales, sont par nature voués à disparaître avec le temps.

  • Si les archéologues les découvrent immergés dans l’eau, il existe cependant une solution technique permettant de les préserver, par des procédés relevant de la chimie et de la physique nucléaire.

  • Cette préservation nous donne accès à tout un pan de l’histoire de nos ancêtres, y compris préhistoriques : on sait mieux comment ils cuisinaient et ce qu’ils mangeaient.


Au Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA), c’est une chose que l’on a bien comprise, notamment au sein du laboratoire grenoblois ARC-Nucléart, qui réunit, depuis plus de cinquante ans, des ingénieurs spécialisés en physique nucléaire et en chimie avec des conservateurs et des restaurateurs du patrimoine.

ARC-Nucléart a, en effet, pour mission de mettre les sciences au service du patrimoine. Spécialisé dans la conservation d’œuvres et d’objets archéologiques en matériaux organiques, cet atelier laboratoire a permis à bon nombre d’objets de nous en apprendre plus sur la manière dont on cuisinait jadis, ou sur les aliments consommés autrefois.

Les objets en matériaux organiques, comme le bois, le cuir ou les fibres végétales, sont par nature voués à disparaître avec le temps. Fabriqués en matériaux dits « biodégradables », ils sont plus rarement parvenus jusqu’à nous que les éléments anciens en pierre, en céramique ou en matériaux plus durables.

Toutefois, lorsqu’ils sont découverts immergés dans l’eau ou enfouis dans des couches sédimentaires humides, les matériaux organiques sont conservés grâce au manque d’oxygène de ces milieux, limitant leur dégradation par des microorganismes ou les xylophages (les insectes xylophages sont des organismes dont les larves ou les adultes se nourrissent de bois).

Par ailleurs, au cours du temps, l’eau présente dans leur environnement va peu à peu solubiliser et prendre la place de certains de leurs constituants, entraînant une perte sensible de leurs propriétés mécaniques. On parle alors de « matériaux organiques gorgés d’eau ».

Plat et cuillère découverts dans les eaux du lac de Paladru sur le site de Charavines (Isère).
Fouilles archeologiques de Charavines, Fourni par l’auteur

Lorsqu’il se gorge d’eau, le bois va par exemple se ramollir en raison de la disparition de la cellulose qui le compose, remplacée par l’eau au cœur de ses cellules. En cas de découverte et d’extraction du milieu humide, tout séchage à l’air libre entraînerait une évaporation brutale de l’eau liquide contenue dans le matériau, causant des déformations irréversibles au volume de l’objet.

Pour conserver des éléments archéologiques en matériaux organiques gorgés d’eau, il est donc indispensable de leur appliquer un traitement de consolidation permettant leur séchage en limitant les déformations et les pertes de volume.

Différentes méthodes de préservation

Pour ce faire, ARC-Nucléart propose différentes méthodes faisant appel à la chimie ou à la physique nucléaire :

Le traitement de consolidation PEG/lyophilisation est la méthode conventionnelle utilisée par différents ateliers spécialisés dans la conservation des objets archéologiques en matériaux organiques gorgés d’eau. Elle consiste à imprégner l’objet durant plusieurs mois dans un bain contenant un mélange d’eau et d’un consolidant : le polyéthylène glycol (PEG).

Une fois l’objet suffisamment imprégné, c’est-à-dire lorsqu’une quantité suffisante de consolidant a pénétré dans l’objet pour remplacer l’eau au cœur de celui-ci (soit environ 35 %), il va être sorti du bain et séché par lyophilisation. Ce type particulier de séchage se déroule en deux phases :

  • une première de congélation, durant laquelle la quantité restante d’eau liquide présente à l’intérieur de l’objet va se transformer en glace,

  • puis une seconde de sublimation, durant laquelle le vide va être fait pour provoquer le passage direct de la glace formée à l’état vapeur, sans passer par la phase liquide de l’eau, permettant ainsi d’éviter la déformation de l’objet, en outre consolidé par le PEG dont il a été préalablement imprégné.

Pour les objets archéologiques en bois gorgé d’eau présentant un état de dégradation important, ou composites bois/métal, une autre méthode de consolidation a été mise au point par ARC-Nucléart : le procédé « Nucléart mixte ». Ce procédé consiste à compléter la méthode PEG/lyophilisation avec un traitement conçu par ARC-Nucléart pour consolider des objets en bois sec : le « procédé Nucléart ».

En effet, ce procédé ne peut s’appliquer directement sur des objets gorgés d’eau. Pour réaliser le procédé Nucléart mixte, l’objet en bois gorgé d’eau est d’abord classiquement imprégné dans un bain d’eau et de PEG, mais le taux d’imprégnation recherché va être limité entre 20 et 30 %.

Ensemble de collections entrant dans le lyophilisateur.
ARC-Nucléart, Fourni par l’auteur

Une fois ce seuil atteint, l’objet est séché par lyophilisation. Le procédé Nucléart, adapté aux objets en bois sec, peut alors être appliqué. Celui-ci consiste à imprégner le bois avec de la résine styrène-polyester liquide, grâce à un procédé vide-pression permettant de la faire pénétrer dans toute la microporosité du bois.

Après un essuyage très soigné, l’objet va être exposé au rayonnement gamma, au sein de l’irradiateur d’ARC-Nucléart, seul irradiateur gamma au monde consacré à la conservation du patrimoine. Le rayonnement gamma correspond à une lumière très pénétrante qui va avoir pour effet de faire polymériser la résine styrène-polyester au cœur de l’objet et ainsi le rendre très solide.

Du fait de son irréversibilité, cette méthode de consolidation est réservée aux objets particulièrement dégradés dont la conservation ne serait pas garantie par la simple application du traitement PEG/lyophilisation ou toute autre méthode.

Révéler le mode de vie des individus « ordinaires »

Découverts par les archéologues dans les mers, les lacs, les rivières ou les terrains humides qui les préservent, les objets en matériaux organiques sont bien souvent des éléments ne relevant pas d’une grande préciosité, à la différence des parures et des mobiliers retrouvés dans les sépultures.

Conserver et étudier ces objets, c’est combler un pan important de notre connaissance de l’histoire, en ne s’attachant pas uniquement au passé des élites mais en révélant également des biens plus communs, illustrant le mode de vie d’individus plus ordinaires. Leur découverte permet ainsi d’obtenir de riches informations sur la vie quotidienne, et notamment sur les pratiques culinaires ou les habitudes alimentaires des communautés du passé.

Les lacs jurassiens de Chalain et de Clairvaux ont, par exemple, révélé des objets du Néolithique en matériaux organiques gorgés d’eau très divers, traités par ARC-Nucléart majoritairement en PEG/lyophilisation, et aujourd’hui conservés au musée de Lons-le-Saunier (Jura).

Le Néolithique se caractérise par l’apparition d’activités nouvelles et par le développement de l’agriculture et de l’élevage. Ces innovations vont profondément marquer la vie des habitants des bords de ces lacs, dont les vestiges donnent un aperçu. Les restes osseux et botaniques témoignent ainsi de la pratique de la cueillette, de la nature des espèces cultivées ou domestiquées et de la pratique de la chasse attestée également par la présence de flèches ou de bâtons de jet.

La découverte de flotteurs en bois servant pour les filets de pêche témoigne de la consommation de poissons. Les herminettes et les outils en bois soulignent quant à eux une production céréalière intense vers 3000 avant notre ère. La vaisselle en bois mise au jour montre le recours à ce matériau pour la fabrication de récipients, comme des bols, des tasses avec anse, des louches utilisées comme cuillères ou puisoirs, ou des batteurs servant à mélanger les aliments et les liquides.

Une autre collection de référence est issue des sites bordant le lac de Paladru, en Isère. Traitée par ARC-Nucléart dès les années 1980, elle révèle des informations sur le mode de vie au Néolithique, mais aussi durant la période médiévale.

Présentée au Musée archéologique du lac de Paladru, elle comprend notamment de la vaisselle et des accessoires culinaires en bois conservant encore pour certains des dépôts, probablement laissés par les graisses des aliments, dont l’analyse est une source d’intérêt pour les archéologues.

Dans un tout autre registre, les amphores, barriques, tonneaux et autres récipients et accessoires découverts au fond des mers, dans des épaves, nous renseignent sur l’alimentation à bord de navires de toutes époques, sur les échanges commerciaux et sur le mode de conservation des denrées.

Bol en noix de coco provenant de l’épave de la Jeanne-Élisabeth après traitement et restauration, XVIIIᵉ siècle, Palavas (Hérault).
ARC-Nucléart, Fourni par l’auteur

Certains objets préservés, comme le bol en noix de coco provenant de l’épave de la Jeanne-Élisabeth, échouée au large de Palavas en 1755, nous plongent parfois au-delà de l’information archéologique dans le domaine de l’émotionnel, rendant tangibles par certains détails, comme un décor, d’infimes aspects de la personnalité de leur propriétaire.

L’apport des sciences à l’archéologie et à la conservation des biens culturels est donc essentiel, car il permet d’obtenir de riches informations sur notre connaissance des siècles passés et de transmettre ce patrimoine aux générations futures.


Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a eu lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

The Conversation

Amy Benadiba ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Quand les archéologues révèlent les habitudes alimentaires d’autrefois – https://theconversation.com/quand-les-archeologues-revelent-les-habitudes-alimentaires-dautrefois-290893

« Un Pikachu contre un Salamèche ? » : quand Pokémon crée la collection de cartes pour les enfants et les parents

Source: The Conversation – in French – By Pascale Ezan, professeur des universités – comportements de consommation – alimentation – réseaux sociaux, Université Le Havre Normandie

Comme ici, en Thaïlande, les cartes de Bulbizarre, Salamèche, Carapuce ou Pikachu, à échanger valent leur pesant d’or. Wachiwit/Shutterstock (no reuse)

L’ESSENTIEL

  • « Attrapez-les tous ! » Avec son slogan, Pokémon déchaîne les passions dans les cours de récréation.

  • Une recherche doctorale met en évidence que, au-delà d’une mode éphémère, les Pokémon réussissent à dépasser les générations… de joueurs comme de jeux.

  • L’entreprise japonaise a sorti une nouvelle collection de 160 cartes pour son 30ᵉ anniversaire.


À la rentrée, l’école devient le théâtre d’un phénomène bien connu des enseignants, des parents et des enfants : celui des collections. Cartes, billes, figurines, bracelets, images autocollantes ou petits objets apportés de la maison envahissent les cours de récréation.

Certaines collections disparaissent très vite. Après avoir déclenché quelques disputes, provoqué quelques trocs, elles seront remplacées par une nouvelle mode. D’autres, plus rares, s’installent durablement et alimentent dès lors la mémoire collective d’une génération d’enfants.

À cet égard, Pokémon constitue un cas à part. Née au Japon en 1996 avec les jeux vidéo Pokémon rouge et vert, la franchise créée par Nintendo s’est rapidement déployée à l’international, à travers les jeux vidéo, le dessin animé, les films, les jouets et surtout les cartes à collectionner, arrivées en Europe à la fin des années 1990.

Près de trente ans plus tard, Pokémon ne relève plus seulement de l’effet de mode enfantin. C’est un phénomène culturel planétaire, un marché mondialisé, une passion commune pour de nombreux joueurs et un puissant support de nostalgie pour beaucoup d’adultes.

Comment expliquer une telle longévité ? Pourquoi certains objets de collection disparaissent-ils au bout d’une saison, tandis que Pokémon continue de séduire les enfants, les adolescents, les adultes collectionneurs et les joueurs ? Ce succès repose sur divers facteurs que j’ai cherché à décrypter lors de ma thèse.

Effet de mode enfantin

Le premier ressort des Pokémon repose sur une promesse extrêmement simple :« Attrapez-les tous ! » Ce slogan est emblématique de ce qui fait une collection.

Collectionner, c’est poursuivre une quête, une sorte de chasse au trésor. Chaque nouvelle acquisition rapproche de l’objectif visé : compléter sa collection tout en faisant prendre conscience de ce qui nous manque encore.

La collection repose ainsi sur une tension permanente entre satisfaction et frustration.

Cette appétence des enfants à accumuler des objets a été largement instrumentalisée par Pokémon. La franchise repose, dès l’origine, sur une profusion de créatures à identifier, capturer, classer, comparer et échanger. Le Pokédex, qui répertorie les Pokémon, fournit une organisation à respecter. Il ne s’agit pas seulement d’obtenir de nombreuses cartes ou des personnages, mais de progresser dans un système ordonné, où chaque élément trouve sa place comme dans un album Panini.

Cette logique est particulièrement puissante chez les enfants. Elle répond à leur goût pour le classement, la série, la répétition et la maîtrise progressive d’un ordre à appréhender. Posséder des cartes Pokémon, c’est entrer dans un monde dont il faut apprendre les noms, les types de personnages, les forces, les évolutions. Ce mécanisme invite l’enfant à devenir un expert capable d’organiser sa collection et d’en parler.

Puissance symbolique des mascottes

Le deuxième facteur explicatif du succès tient à la puissance symbolique des mascottes, qui sont largement utilisées en marketing pour attirer les enfants. Pikachu en est évidemment l’exemple le plus célèbre, mais l’univers Pokémon ne se limite pas à une figure emblématique.




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Il propose un éventail très vaste de personnages, dont les caractéristiques et les pouvoirs autorisent des mécanismes d’identification multiples. Certains enfants s’attachent à des Pokémon mignons, d’autres à des créatures puissantes, mystérieuses ou spectaculaires. Les Pokémon fonctionnent comme des supports de projection. Ils ne sont pas seulement collectionnés ; tout comme une marque plébiscitée par les enfants, ils sont choisis, comparés, défendus au sein du groupe de pairs.

Rareté des cartes

La PSA 10 Pikachu Illustrator est la carte Pokémon la plus chère vendue au monde.
Wikimédia

Un autre atout concerne la rareté. Toute collection repose sur une hiérarchisation des objets. Si toutes les pièces se valent, l’envie de collectionner s’épuise rapidement. Pokémon a très tôt intégré cette logique en discriminant des cartes ordinaires, brillantes, holographiques ou issues d’éditions particulières. Cette hiérarchisation s’accompagne d’une tension entre les cartes qu’on peut acquérir facilement et celles plus précieuses et donc plus difficiles à trouver.

Cette rareté largement orchestrée par Pokémon contribue à nourrir une valeur symbolique à certaines cartes, mais attribue aussi une valeur sociale à ceux qui les détiennent. Dans la cour de récréation, posséder une carte rare modifie immédiatement le statut de l’enfant. Dans la mesure où il détient une pièce convoitée par les autres, il attire les regards de ses pairs et les propositions d’échange. Il devient, pour un temps, un leader, rôle largement recherché au sein du groupe.

Désir de lien social

La force des Pokémon réside dans le désir de lien social que ce concept a matérialisé. Pokémon repose sur une invitation à créer des relations entre enfants pour compléter sa collection. Dans les travaux que j’ai menés sur les objets à collectionner, cette dimension apparaît centrale : les effets de mode ne reposent pas seulement sur les caractéristiques des produits, mais aussi sur leur potentialité à circuler dans les groupes de pairs.




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Un objet qui ne se montre pas, ne se compare pas et ne s’échange pas a peu de chances de déclencher un phénomène de mode. À l’inverse, une collection qui a vocation à nourrir des conversations, des altercations et des transactions peut rapidement emporter l’engouement des enfants.

La puissance des Pokémon repose sur la logique de renouvellement des objets. Beaucoup de collections s’épuisent, faute de nouveaux produits à acquérir. L’intérêt des passionnés décline une fois l’ensemble complété ou une fois la mode passée. Au contraire, Pokémon organise en permanence la relance du désir d’accumulation : nouvelles générations de créatures, nouvelles séries de cartes, nouveaux jeux. En définitive, Pokémon a réussi à installer un univers suffisamment stable pour être rapidement reconnaissable et suffisamment évolutif pour rester présent dans l’esprit des collectionneurs.

Du phénomène de mode au sentiment de nostalgie

Le succès actuel de Pokémon ne peut plus s’expliquer uniquement par les enfants. Il faut désormais intégrer un autre phénomène : celui des kidultes, ces adultes qui continuent de consommer des produits liés à l’enfance, par passion ou par nostalgie.

Les enfants qui ont découvert Pokémon à la fin des années 1990 ou au début des années 2000 sont devenus des adultes. Certains ont conservé leurs cartes, d’autres ont repris leur collection, d’autres encore ont renoué avec l’univers à travers Pokémon Go, les jeux récents ou le marché des cartes rares.

Cette nostalgie joue un rôle économique majeur et alimente de nombreuses stratégies marketing. Un objet d’enfance n’a pas seulement une valeur matérielle. Il condense une période de la vie, des souvenirs, des sociabilités. Retrouver une carte, c’est revoir une cour d’école, une Game Boy, un dessin animé, un classeur rangé avec soin, une excitation partagée avec des copains.

Engouement générationnel

C’est ce passage de l’effet de mode à l’engouement générationnel qui rend le cas Pokémon exemplaire. La plupart des modes enfantines sont intenses, mais très brèves. Elles provoquent de l’enthousiasme parce que tout le groupe s’en empare au même moment. Pokémon a su créer cette dynamique sociale, mais il l’a dépassée, en transformant une mode dans les cours de récréation en patrimoine culturel partagé.

Cette transformation repose sur une véritable alchimie.

Pokémon propose aux enfants une collection structurée, des personnages attachants, des occasions d’échange et un univers jamais épuisé. Il offre aux adultes un lien avec leur propre enfance, une mémoire collective et parfois un support de spéculation.

Entre les deux, il maintient une continuité : les enfants d’hier peuvent transmettre aux enfants d’aujourd’hui les noms, les règles et les récits qui les ont eux-mêmes accompagnés.

C’est sans doute là que réside la force durable de Pokémon. Derrière les cartes, les jeux et les créatures, il y a une expérience sociale complète. On n’attrape jamais vraiment les Pokémon seul : on les acquiert avec les autres, malgré les autres, grâce aux autres, puis parfois, des années plus tard, pour retrouver une part de l’enfant que l’on a été.

The Conversation

Pascale Ezan ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. « Un Pikachu contre un Salamèche ? » : quand Pokémon crée la collection de cartes pour les enfants et les parents – https://theconversation.com/un-pikachu-contre-un-salameche-quand-pokemon-cree-la-collection-de-cartes-pour-les-enfants-et-les-parents-280932

Moustique-tigre : le changement climatique étend le risque de dengue à presque toute la France

Source: The Conversation – in French – By Andrea Radici, Modélisateur épidémiologique, Institut de recherche pour le développement (IRD)

Une femelle _Aedes albopictus_ se nourrissant de sang humain. James Gathany, CC BY

L’ESSENTIEL

  • Le moustique-tigre pourrait conquérir jusqu’à 96 % de la France hexagonale d’ici à 2085.

  • Dengue mais aussi Zika et chikungunya pourraient ainsi émerger sur presque tout l’Hexagone, montre une nouvelle étude

  • Les zones rurales et périurbaines seront les plus à risque.


Le moustique-tigre (Aedes albopictus) est arrivé accidentellement en France en 2004. Mais d’ici à 2085, on pourra le trouver dans tout l’Hexagone à l’exception des zones de haute montagne, et peut-être de certaines régions intérieures du nord. En conséquence, montre notre nouvelle étude, la dengue et les virus Zika et chikungunya transmis par cet insecte pourraient également se répandre dans toutes ces zones colonisées, hormis peut-être la côte de la Manche.

L’expansion de ces maladies est la conséquence directe du changement climatique, qui modifie la répartition géographique de différentes espèces, principalement par le biais de l’augmentation des températures, et continuera à le faire pendant encore plusieurs décennies.

Lorsque les températures de l’Hexagone se rapprochent de celles des régions tropicales, où le moustique-tigre a évolué pendant des milliers d’années, cet insecte se reproduit et se développe plus rapidement, vit plus longtemps et pique plus souvent. Comprendre ce changement est primordial pour prévenir le risque majeur qu’il représente pour la santé publique. C’est ce que nous avons voulu faire à travers notre nouvelle étude.

Comment ces prévisions ont-elles été réalisées ?

Pour cela, nous avons utilisé des modèles mathématiques qui permettent d’estimer la population de moustiques à un endroit donné à un moment précis. Ces modèles nous permettent de simuler l’évolution de ces peuplements de moustiques en utilisant des séries de projections météorologiques nous permettant de regrouper des paramètres comme la température, les précipitations, l’abondance des sites de reproduction…

Pour cette étude, nous avons utilisé des projections du GIEC pour les soixante prochaines années, qui varient en fonction des politiques climatiques futures : nous avons distingué un scénario « haute pression » (+ 3 °C et sur la période 2066-2085 par rapport à la période 1986-2005) et un scénario « moyenne pression » (+ 1,8 °C).

Ces deux trajectoires se traduisent directement sur l’expansion du moustique-tigre : dans le premier cas, entre 89 et 96 % du territoire deviendrait favorable à son implantation, dans le deuxième, cette expansion baisse à 72 %.

Ce que ces travaux nous permettent de comprendre

Si cette étude n’est pas la première à s’intéresser à l’impact du changement climatique sur les moustiques-tigres, elle propose cependant des prévisions d’une précision inédite pour le territoire hexagonal.

Elle nous permet ainsi de caractériser le risque épidémiologique en observant les différences de risque à différentes latitudes ainsi qu’entre les zones urbaines et périurbaines.

Bien que les villes hébergent davantage de moustiques, nos simulations montrent ainsi que les zones rurales et périurbaines seront plus vulnérables à la transmission que les grandes villes, car chaque moustique y pique un plus petit nombre de personnes de façon répétée, augmentant ainsi le potentiel de propagation.

Nous sommes également parmi les premiers à avoir étudié la possibilité de moustiques actifs toute l’année du fait d’hivers doux, qui leur permettraient de ne plus avoir besoin d’hiberner.

Comment poursuivre ces recherches ?

La France hexagonale va donc devoir composer avec le moustique-tigre. Pour minimiser les risques de transmission de maladie, des études à une échelle encore plus fines pourraient être d’une grande aide, afin de documenter l’interaction entre le moustique-tigre et l’humain en fonction de conditions locales telles que la végétalisation des villes, la gestion de l’eau, les pratiques de lutte contre les vecteurs. En comparant toutes ces données, nous pourrions ainsi identifier les pratiques qui minimisent les risques.

Parallèlement, il faut étudier la mise en œuvre opérationnelle des modèles, afin de mettre au point un outil que chaque citoyen pourrait consulter. À Montpellier (Hérault), la communauté des modélisateurs travaille en étroite collaboration avec les collectivités, les responsables de la santé publique et les agences de lutte contre les vecteurs afin de produire un outil adapté. Bientôt, nous pourrons ainsi, au-delà des prévisions météorologiques, proposer au public une « météo des moustiques ».


Tout savoir en trois minutes sur des résultats récents de recherches, commentés et contextualisés par les chercheuses et les chercheurs qui ont menées ces dernières, c’est le principe de nos « Research Briefs ». Un format à retrouver ici.

The Conversation

Andrea Radici ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Moustique-tigre : le changement climatique étend le risque de dengue à presque toute la France – https://theconversation.com/moustique-tigre-le-changement-climatique-etend-le-risque-de-dengue-a-presque-toute-la-france-292062

Ces présidents de la République devenus chanoines d’honneur du Latran

Source: The Conversation – in French – By Moisset Jean-Pierre, Maître de conférences HDR en histoire contemporaine, Université Bordeaux Montaigne

L’ESSENTIEL

  • Une tradition remontant à la monarchie confère aux présidents de la République française le titre honorifique de chanoine d’honneur de la basilique Saint-Jean-de-Latran, à Rome.

  • Depuis 1957, la participation à une cérémonie dans cet illustre lieu de culte romain caractérise les présidences ancrées à droite.

  • Ce marqueur méconnu de notre vie politique questionne le rapport des chefs de l’État à la laïcité.


Le président de la République française qui doit être élu en 2027 se rendra-t-il en voyage officiel à Rome au cours de son mandat pour y rencontrer le pape et participer à une cérémonie en tant que chanoine d’honneur de la basilique Saint-Jean-de-Latran ? S’il est de droite (ou d’extrême droite), c’est probable.

En effet, presque tous les présidents de la Vᵉ République rattachés à cette tendance politique ont fait ce choix, lequel fut d’abord fait en 1957 par le dernier président de la IVᵉ République René Coty, lui aussi de droite. Quant à leurs homologues positionnés à gauche, ils se sont gardés d’en faire autant.

Ainsi, une tradition à la fois diplomatique et politique vieille de soixante-dix ans s’est établie dans notre République. Son histoire demeure peu éclairée à ce jour. Seules ses origines sous la IVᵉ République (1947-1958) ont été explorées en profondeur.

Notre recherche en cours porte sur sa mise en œuvre depuis 1959, sous la Vᵉ République donc. Elle permet d’illustrer par un nouvel exemple la proximité de la droite française avec le catholicisme.

Une initiative de René Coty reprise par Charles de Gaulle

Lorsque René Coty accède à l’Élysée, en 1954, il est l’un des chefs de la droite modérée, de tendance libérale. Sur le plan religieux, c’est un catholique convaincu et reconnu comme tel, mais peu observant. Avant lui, aucun président ne s’est rendu en voyage officiel au Vatican pour y rencontrer un pape. Aussi, lorsqu’il décide de faire ce voyage, son entourage craint une exploitation politique de l’évènement. De fait, la visite qu’il rend à Pie XII est contestée par les organisations qui se présentent comme les gardiennes de la laïcité.

Le Canard enchaîné raille le « révérend président Coty »… habillé en « queue de Pie ». En comparaison, la cérémonie à laquelle participe Coty à la basilique Saint-Jean-de-Latran en tant que chanoine d’honneur passe relativement inaperçue, étant donné qu’elle ne revêt pas de dimension politique. Toutefois, cette cérémonie, qui se déroule le 14 mai 1957, est hautement symbolique. Un programme mêlant liturgie catholique, histoire de la célèbre basilique pontificale et échanges protocolaires a été soigneusement organisé pour accueillir le président Coty. Ce dernier en garde un souvenir si ému que, le 8 janvier 1959, il réserve aux chanoines du Latran sa dernière lettre rédigée à l’Élysée afin de les remercier de leur accueil « affectueux ». Le jour même, Charles de Gaulle commence sa présidence.

Le nouvel occupant de l’Élysée est lui aussi un catholique de droite. Mettant à profit un voyage officiel en Italie, il rend une visite privée au nouveau pape, Jean XXIII. Le lendemain (28 juin 1959), il est reçu au Latran en tant que chanoine d’honneur. La cérémonie suit le modèle mis au point deux ans plus tôt, y compris la station devant la statue du roi Henri IV, ou encore l’échange de discours et de cadeaux.

Ainsi, en deux ans, une nouvelle tradition prend forme. Un ancien lieu de mémoire de la monarchie sort de l’oubli et devient susceptible d’être investi par les présidents de la République française. Notons qu’avec le passage à la Vᵉ République, le sens de la cérémonie au Latran se modifie puisque, selon la nouvelle Constitution, les pouvoirs du président sont bien plus étendus que sous la précédente. Le geste de l’homme qui est désormais le chef de la diplomatie acquiert donc une portée nouvelle.

Le non-voyage du président Pompidou

Le gaulliste Georges Pompidou succède à Charles de Gaulle en 1969. Comme lui, c’est un catholique pratiquant. Tout semble le disposer à gagner la Rome pontificale au cours de son mandat, mais il ne le fait pas. Pourquoi ?

L’explication principale se trouve, selon nous, dans le contexte ecclésial français : il s’agit de la détérioration des relations de l’épiscopat avec le pouvoir gaulliste. Par souci de fidélité au concile Vatican II (1962-1965), mais aussi sous l’effet d’un glissement vers la gauche de la jeune génération de clercs, une fraction de l’épiscopat prend ses distances avec le régime. Plusieurs évêques désapprouvent publiquement la politique économique et militaire (force de frappe nucléaire, ventes d’armes) conduite. Désormais, certains prélats fuient la proximité avec les représentants du pouvoir.

Ainsi, le cardinal Marty expose son peu d’attrait pour les cérémonies officielles au côté des élus et des personnalités diplomatiques ou militaires. Il déclare qu’il faut « trouver un autre style » (« Le cardinal Marty s’explique », Informations catholiques internationales, 1971). Ainsi, l’archevêque de Paris et président de la Conférence des évêques de France cesse d’assister au défilé des forces militaires du 14-Juillet au côté du président de la République et des représentants des grands corps de l’État.

Les positionnements de la figure de proue du clergé français ont le don d’irriter de plus en plus parmi les responsables gaullistes. L’air du temps régnant dans le clergé français ne dispose donc pas le président Pompidou à se mettre en scène en tant que chanoine d’honneur d’une basilique romaine.

De Valéry Giscard d’Estaing à Emmanuel Macron

Élu président de la République en 1974, Valéry Giscard d’Estaing renoue avec Coty et de Gaulle en participant lui aussi à une cérémonie dans la basilique Saint-Jean-de-Latran, le 26 octobre 1978.

Après le septennat de ce catholique appartenant à la droite libérale, le socialiste François Mitterrand est élu en 1981. Aussitôt, il reçoit la lettre traditionnelle adressée au nouveau président par les chanoines de Saint-Jean-de-Latran pour le féliciter et pour l’inviter. François Mitterrand y répond en exprimant sa gratitude pour la messe annuelle célébrée à l’intention de la France et en soulignant qu’il est très honoré d’être chanoine honoraire du chapitre de Saint-Jean-de-Latran. Toutefois, il ne se rend pas au Latran au cours de ses deux septennats (1981-1995). François Mitterrand se contente d’une visite privée à Jean-Paul II en 1982 d’une part, et de rencontres à l’occasion des voyages du pape en France d’autre part.

La droite gaulliste revient à l’Élysée en 1995 avec Jacques Chirac. Dès le 20 janvier 1996, le nouveau président se rend en visite officielle au Vatican pour rencontrer le pape Jean-Paul II et au Latran pour y prendre possession de sa stalle de chanoine d’honneur. Son successeur, Nicolas Sarkozy, issu de la même famille politique, fait de même le 20 décembre 2007. À cette occasion, il prononce un discours controversé valorisant le christianisme et appelant l’avènement d’une « laïcité positive ». Pour la première fois, le passage présidentiel par le Latran devient un évènement politique.

En 2012, une nouvelle alternance se produit : le socialiste François Hollande succède à Nicolas Sarkozy. Comme les autres occupants de l’Élysée, il est félicité par le chapitre du Latran et invité à prendre possession de sa stalle de chanoine d’honneur dans les jours qui suivent son élection. Cependant, comme François Mitterrand, il ne se rend pas au Latran.

Emmanuel Macron, quant à lui, accepte l’invitation et participe à une cérémonie à Saint-Jean-de-Latran, le 26 juin 2018. Ce faisant, l’homme qui venait d’être élu en brouillant les repères partisans habituels complète son profil politique droitier.

Une expression du clivage droite/gauche

En fin de compte, il ressort de l’histoire des IVᵉ et Vᵉ Républiques qu’aucun socialiste ayant accédé à la présidence de la République depuis 1947 (Vincent Auriol, François Mitterrand, François Hollande) ne s’est rendu au Latran pour y prendre solennellement possession de sa stalle de chanoine d’honneur. Ce non-déplacement des présidents élus par la gauche met en relief l’attitude opposée des présidents de droite, Pompidou mis à part.

Cela suggère deux choses concernant les présidents de droite. D’une part, sur un plan personnel, ils sont plus intégrés à l’Église catholique, même si tous ne sont pas des pratiquants réguliers. D’autre part, sur un plan politique, ils sont davantage soucieux de donner des gages à l’opinion catholique française. L’affichage de leur identité catholique sous les ors et les marbres du Latran assoit leur popularité auprès de leur électorat. Inversement, un président élu par la gauche qui poserait pour les photographes en tant que chanoine d’honneur entouré d’ecclésiastiques romains aurait plus à perdre qu’à gagner.

En guise de mise en perspective, soulignons que la cérémonie du Latran tourne le dos à l’héritage laïque de la IIIᵉ République. À cet égard, rappelons que lorsque l’archevêque de Paris invita Clemenceau à participer au Te Deum chanté à Notre-Dame de Paris pour la célébration de la victoire de 1918 : le président du Conseil refusa l’invitation pour lui-même comme pour les membres de son gouvernement. En outre, dans son communiqué, il dissuada implicitement d’y assister aussi bien le président de la République Raymond Poincaré que le président de la Chambre des députés Paul Deschanel. Selon Clemenceau, la séparation des Églises et de l’État imposait aux autorités républicaines de s’abstenir de participer ès qualités à une cérémonie religieuse.

The Conversation

Moisset Jean-Pierre ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Ces présidents de la République devenus chanoines d’honneur du Latran – https://theconversation.com/ces-presidents-de-la-republique-devenus-chanoines-dhonneur-du-latran-285200

Derrière le succès du terme de « pervers narcissique », une psychologisation des rapports sociaux

Source: The Conversation – in French – By Claire Burlat, Professeure associée à Audencia, Audencia

Dans le film *l’Amour et les Forêts* (Valérie Donzelli, 2023), Melvil Poupaud incarne un personnage souvent estampillé « pervers narcissique » par le public. Rectangle Porductions/France 2 Cinéma/Les films de Françoise

Pourquoi une catégorie absente des classifications psychiatriques officielles est-elle devenue omniprésente dans les médias et les conversations du quotidien ? Le succès du « pervers narcissique » éclaire moins une réalité clinique qu’une nouvelle manière de nommer les conflits, les souffrances et les formes ordinaires de domination.


Il suffit aujourd’hui d’un conflit récurrent, d’un comportement jugé froid ou d’une décision impopulaire pour que l’étiquette tombe : « C’est un pervers narcissique. » Longtemps cantonné aux affaires criminelles ou aux relations amoureuses toxiques, le terme s’est diffusé dans la plupart des espaces sociaux jusqu’au monde politique.

Donald Trump est régulièrement décrit comme « malignant narcissist » dans la presse américaine tandis qu’Emmanuel Macron avait été qualifié de « pervers narcissique » au plus fort de la crise des gilets jaunes.

Comment expliquer la viralité d’un terme qui n’existe pourtant dans aucune classification psychiatrique officielle ? En effet, la catégorie « pervers narcissique » ne figure ni dans le DSM ni dans la CIM, les manuels de classifications psychiatriques internationales.

Alors, pourquoi le « pervers narcissique » s’impose-t-il dans les discours ? Nous avons étudié près de vingt ans de productions médiatiques et culturelles sur les « pervers narcissiques ».

Notre analyse montre que le « pervers narcissique » fonctionne comme une formule sociale : une expression stabilisée, immédiatement reconnaissable, qui condense un ensemble de problèmes relationnels et permet de les raconter.

Du spectaculaire au banal

La notion de « pervers narcissique » a connu trois grandes phases d’extension.

Au départ, dans les années 2000, l’expression apparaît surtout dans des contextes criminels. Elle est dérivée du concept de « perversion narcissique », initialement proposé par le psychiatre et psychanalyste Paul-Claude Racamier à la fin des années 1970 et popularisé dans l’ouvrage de la psychiatre Marie-France Hirigoyen, le Harcèlement moral, la violence perverse au quotidien, publié en 1998. Elle sert à qualifier certains agresseurs ou criminels violents, tels que Guy Georges ou Michel Fourniret, présentés comme manipulateurs et dépourvus d’empathie. Le terme fonctionne alors comme une étiquette spectaculaire, mobilisée pour expliquer des faits divers particulièrement choquants.

À partir de 2008, l’expression change de terrain. Elle quitte progressivement les pages consacrées aux crimes pour apparaître dans des articles consacrés à la vie quotidienne pour qualifier une violence banalisée, diffuse. Les médias évoquent désormais le « pervers narcissique » dans les relations de couple, dans les relations familiales ou dans l’univers du travail. Le terme devient un outil d’interprétation des relations toxiques.

À partir de 2012, la figure connaît une véritable explosion dans divers médias, tels des magazines féminins, la presse people ou professionnelle. En moyenne, on recense 13,6 articles par an pour cette dernière phase d’expansion de la notion, là où le rythme de publication était de 2 articles par an pour la période précédente. Cette figure circule dans des vidéos, des témoignages en ligne, des articles de développement personnel, des fictions et finit par qualifier des hommes politiques.

Autrement dit, l’expression a changé de statut. D’une catégorie utilisée ponctuellement pour expliquer des comportements criminels, elle est devenue une grille de lecture du quotidien. Le « pervers narcissique » fonctionne désormais comme une formule sociale permettant de nommer des expériences relationnelles perçues comme injustes ou toxiques et rendant intelligibles les mécanismes d’assujettissement.

Sur les réseaux sociaux ou les blogs, la figure prend souvent la forme du partenaire amoureux toxique. Des récits personnels racontent des relations marquées par la manipulation, le gaslighting (critique de la parole d’une femme par la mise en doute de son état mental par l’époux) ou la culpabilisation. L’étiquette de « pervers narcissique » permet alors de mettre des mots sur des expériences difficiles et de partager un récit commun.

Dans la presse économique, la figure du « pervers narcissique au travail » existe aussi. Il s’agit souvent d’un supérieur hiérarchique manipulateur, qui humilie ses subordonnés, divise les équipes ou s’approprie le travail des autres. Ces articles proposent parfois des listes de signes permettant de l’identifier, ou des conseils pour « s’en protéger ».

Dans des films et séries, des spectateurs et des médias pensent voir dans des manipulateurs charismatiques ou des figures de domination psychologique des « pervers narcissiques ».

Pourquoi cette figure parle autant à notre imaginaire ?

Pourquoi cette figure, plutôt qu’une autre, s’est-elle imposée pour dire nos conflits, nos souffrances et nos rapports de pouvoir ordinaires ? L’une des raisons est à chercher du côté du symbole.

La figure du pervers narcissique s’appuie en effet sur trois motifs symboliques très forts, récurrents dans les discours médiatiques et culturels :

  • le marionnettiste. Le pervers narcissique tire les ficelles, manipule les émotions et orchestre les relations à son avantage ;

  • le masque. Il exerce une domination psychologique dans l’intimité, mais cache sa véritable nature derrière une apparence séduisante ou respectable ;

  • le vampire. Il « vide » les autres de leur énergie, de leur confiance ou de leur estime de soi.

Ces images, déjà présentes dans la culture populaire, facilitent l’appropriation du terme. Elles permettent de raconter des expériences relationnelles complexes à travers des histoires prêtes à l’emploi. Ces motifs ne disent rien de la réalité psychologique des personnes ainsi qualifiées, mais ils éclairent la manière dont la figure se construit médiatiquement : par réactivation d’imaginaires anciens, aisément mobilisables au quotidien.

Un symptôme culturel plus qu’un diagnostic

Il nous semble pertinent de considérer le « pervers narcissique » comme un symptôme culturel. Sa diffusion massive révèle un besoin de nommer des expériences relationnelles difficiles, une demande de récits explicatifs simples et une tendance à psychologiser les rapports sociaux.

Le terme agit ainsi comme un raccourci narratif. Il permet d’identifier rapidement un responsable, de structurer un récit conflictuel et de rendre lisibles des situations relationnelles souvent floues ou difficiles à décrire.

Dans un contexte social marqué par une forte valorisation du bien-être psychologique et de l’épanouissement individuel, cette figure offre une grille d’interprétation synthétique de rapports humains complexes et dégradés. Les tensions conjugales, professionnelles ou politiques peuvent alors être reformulées dans un vocabulaire psychologique devenu accessible au plus grand nombre.

Cette diffusion témoigne également d’un phénomène plus large de psychologisation des rapports sociaux. Des situations auparavant interprétées en termes sociaux, hiérarchiques ou politiques sont désormais fréquemment traduites dans le registre émotionnel et relationnel. Le conflit au travail devient l’effet d’un manager « toxique », une rupture amoureuse est relue à travers la manipulation psychologique, et certaines figures politiques sont décrites à partir de traits de personnalité supposés pathologiques. La notion de « pervers narcissique » contribue ainsi à déplacer et parfois à dépolitiser des rapports de pouvoir structurels vers des lectures centrées sur les comportements individuels.

Le succès de cette figure tient aussi à sa plasticité et à sa polyvalence. Elle peut désigner un conjoint violent, un supérieur hiérarchique abusif, une célébrité controversée ou encore un dirigeant politique autoritaire. Cette souplesse favorise sa circulation dans des espaces médiatiques très différents, des témoignages intimes aux débats télévisés, en passant par les réseaux sociaux et les contenus de développement personnel. Le terme devient alors une catégorie populaire qui s’avère morale autant qu’explicative : il ne sert pas seulement à comprendre une situation, mais aussi à condamner symboliquement certains comportements.

En ce sens, le « pervers narcissique » apparaît comme une figure culturelle emblématique de notre époque riche en vécus étiquetés. Le « pervers narcissique » s’invite dans des sphères traversées d’interrogations sur les phénomènes de domination et permet la mise en récit des souffrances, tout en simplifiant parfois à l’excès des réalités sociales structurelles épineuses et complexes. Ainsi, le « pervers narcissique » sert moins à poser un diagnostic qu’à trouver les moyens d’énoncer et de dénoncer diverses formes d’abus de pouvoir vécus ou perçus comme tels.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Derrière le succès du terme de « pervers narcissique », une psychologisation des rapports sociaux – https://theconversation.com/derriere-le-succes-du-terme-de-pervers-narcissique-une-psychologisation-des-rapports-sociaux-281964