Ukraine : un remaniement qui révèle les fractures au sein du premier cercle de Volodymyr Zelensky

Source: The Conversation – in French – By Stefan Wolff, Professor of International Security, University of Birmingham

Le conflit entre le ministre de la défense Mykhaïlo Fedorov, 35 ans, et le chef d’état-major Oleksandr Syrsky, 60 ans, a été tranché en faveur du second nommé : Volodymyr Zelensky a limogé Fedorov. Une décision qui a suscité une large levée de boucliers au sein de la population mais aussi parmi les proches soutiens du président.


Pour la deuxième fois en un an, une décision de Volodymyr Zelensky a provoqué des manifestations de protestation dans plusieurs villes d’Ukraine.

En juillet 2025, le président avait tenté de réduire les prérogatives de deux agences anticorruption indépendantes, ce qui avait suscité une vive contestation, au point qu’il dut se résoudre à faire machine arrière. Cette fois, c’est le limogeage du très populaire ministre de la Défense, Mykhaïlo Fedorov — dans le cadre d’un remaniement plus vaste marqué notamment par le départ de la première ministre Ioulia Svyrydenko — qui a déclenché la colère de la rue.

Ministre de la défense, un fauteuil éjectable depuis plusieurs années

Ce n’est pas la première fois que Zelensky remanie son équipe en charge de la défense. Oleksiï Reznikov, ministre depuis 2021, avait été démis de ses fonctions en 2023 à la suite d’une série de scandales de corruption très médiatisés.

Il avait été remplacé par Roustem Oumerov qui resta à ce poste jusqu’en juillet 2025, quand il fut nommé secrétaire du Conseil national de sécurité et de défense de l’Ukraine dans le cadre d’un vaste remaniement gouvernemental.

Son successeur, Denys Chmyhal, qui avait été premier ministre durant les cinq années précédentes, n’est resté en fonctions qu’un peu moins de six mois avant d’être lui aussi emporté, en janvier 2026, par un nouveau remaniement, conséquence prolongée des scandales de corruption de l’été 2025. Devenu ministre de l’Énergie, il a cédé sa place à Mykhaïlo Fedorov.

Ce qui distingue toutefois l’éviction de Fedorov de celles de ses prédécesseurs, c’est qu’il s’agit de la première réorganisation motivée non par un scandale, mais par des désaccords internes au sein même du cercle rapproché de Volodymyr Zelensky.

Le conflit Fedorov-Syrsky

Lors d’une conférence de presse, le 16 juillet, Fedorov a accusé le commandant en chef des forces armées ukrainiennes, Oleksandr Syrsky, d’entraver ses projets de réforme et de « diviser le pays ». Les tensions entre les deux hommes étaient devenues de plus en plus visibles. Selon plusieurs sources, chacun aurait réclamé le départ de l’autre, au lieu de parvenir au compromis souhaité par Zelensky.

Le choix du président de soutenir le commandant en chef plutôt que le ministre de la défense peut paraître surprenant. Dès son passage au ministère de la transformation numérique, immédiatement après l’arrivée de Zelensky au pouvoir en 2019 (il était alors devenu, à 28 ans, le plus jeune ministre de toute l’histoire du pays), Fedorov s’était imposé comme l’un des principaux promoteurs de la guerre conduite par drones.




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Depuis sa nomination au ministère de la défense en janvier, l’Ukraine était parvenue à ralentir sensiblement la dynamique des forces russes. Cette évolution s’explique en grande partie par l’intensification des frappes contre les infrastructures pétrolières russes, l’un des piliers de l’économie de guerre du pays.

Fedorov s’est également attaqué à la réforme des procédures d’achat du ministère de la défense. En juin, il déclarait que la mise en concurrence systématique des marchés avait permis d’économiser plus de 100 millions de dollars (74 millions de livres sterling) grâce à une baisse du coût des obus d’artillerie de 155 mm.

C’est probablement là que se trouve l’une des principales sources de son conflit avec Syrsky, qui décide des systèmes d’armes et des équipements militaires à acquérir. Au-delà des questions de corruption, c’est en réalité la maîtrise des décisions qui est en jeu, avec, en toile de fond, un affrontement entre deux cultures : celle du modernisateur Fedorov et celle d’un haut commandement militaire plus traditionnel, incarné par Syrsky.

Après son limogeage, Fedorov aurait refusé de conserver un rôle de conseiller auprès de Zelensky. Deux éminents conseilleurs du ministère de la défense, Serhiï « Flash » Beskrestnov et Serhiï Sternenko, ainsi que le commandant en second de l’armée de l’air, Pavlo Yelizarov, ont depuis présenté leur démission.

Ces départs illustrent encore davantage les profondes divergences stratégiques qui traversent les plus hautes sphères du pouvoir ukrainien quant à la conduite de la guerre.

La succession de Fedorov

Le premier choix de Zelensky pour succéder à Fedorov s’est porté sur Ihor Klymenko. Mais celui-ci aurait décliné l’offre et devrait finalement prendre la tête du Conseil national de sécurité et de défense de l’Ukraine.

Ancien chef de la police nationale et ministre de l’Intérieur depuis 2023, Klymenko était considéré comme l’homme capable de résoudre la crise persistante du recrutement militaire. C’est d’ailleurs le domaine dans lequel Fedorov semble avoir obtenu les résultats les plus décevants.

Alors que les rumeurs d’une nouvelle mobilisation russe à l’automne persistent, la pénurie d’effectifs apparaît plus que jamais comme l’un des principaux défis auxquels l’Ukraine est confrontée.

Selon le propre constat de Fedorov, l’ampleur du problème est considérable : deux millions d’Ukrainiens seraient actuellement recherchés pour avoir échappé à la conscription, tandis que 200 000 militaires seraient absents de leur unité sans autorisation.

On comprend en revanche moins bien pourquoi Klymenko avait été pressenti pour ce poste. En tant que ministre de l’Intérieur, il portait lui-même une part de responsabilité dans les dérives de ce que les Ukrainiens appellent désormais la busification : ces arrestations forcées d’hommes en âge de servir, embarqués dans des véhicules par les agents chargés de la mobilisation. Klymenko a toujours soutenu que ces pratiques s’inscrivaient dans le cadre légal de la loi martiale.

Son refus d’accepter le portefeuille de la Défense peut d’ailleurs être interprété comme une reconnaissance implicite de l’extrême difficulté que représenterait une réforme du système de recrutement.

D’autant que Zelensky s’est publiquement engagé à mettre fin à la busification lors de sa conférence de presse du 16 juillet à Kiev, aux côtés du premier ministre britannique sortant, Keir Starmer.

C’est finalement Ievhen Khmara, général de division et directeur par intérim du Service de sécurité d’Ukraine (SBU), qui a été nommé ministre de la Défense par intérim. Compte tenu du rôle qu’il a joué dans le renforcement de la campagne aérienne ukrainienne contre la Russie, sa désignation répond en partie aux critiques suscitées par l’éviction de Fedorov. Des membres du propre parti de Zelensky avaient souligné que Klymenko ne partageait pas suffisamment la stratégie de Fedorov pour conduire la guerre.

Pour autant, un retour à la vision stratégique défendue par Fedorov ne résoudra ni la crise du recrutement, ni le conflit de fond avec Syrsky. Or le maintien de ces tensions risque d’être particulièrement déstabilisateur, d’autant que le calendrier de confirmation de Khmara par le Parlement demeure incertain.

Conformément au droit ukrainien, Khmara devra d’abord quitter le service actif avant de pouvoir exercer les fonctions civiles de ministre de la défense. Le président devra ensuite le proposer officiellement, avant que la Verkhovna Rada, le Parlement ukrainien, ne valide sa nomination.

Un mauvais timing

Comme lors de la crise de corruption de l’été 2025, Zelensky parviendra sans doute à surmonter cette nouvelle épreuve. Mais le prix politique pourrait être élevé : une nouvelle érosion de son autorité et un rétrécissement progressif du cercle des collaborateurs en qui il place sa confiance.

Cette crise constitue une distraction aussi inutile que préjudiciable, alors même que l’Ukraine semblait enfin reprendre l’initiative sur le terrain, une première depuis la fin de l’année 2022.

The Conversation

Stefan Wolff a bénéficié par le passé de subventions accordées par le Conseil de recherche sur l’environnement naturel (NERC) du Royaume-Uni, l’Institut américain pour la paix (USIP), le Conseil de recherche économique et sociale (ESRC) du Royaume-Uni, la British Academy, le programme « Science pour la paix » de l’OTAN, les 6e et 7e programmes-cadres de l’UE et Horizon 2020, ainsi que le programme Jean Monnet de l’UE. Il est administrateur et trésorier honoraire de l’Association des études politiques du Royaume-Uni et chercheur senior au Foreign Policy Centre de Londres.

ref. Ukraine : un remaniement qui révèle les fractures au sein du premier cercle de Volodymyr Zelensky – https://theconversation.com/ukraine-un-remaniement-qui-revele-les-fractures-au-sein-du-premier-cercle-de-volodymyr-zelensky-287851

Taylor au pays des Soviets : quand Lénine s’inspirait de l’organisation scientifique du travail

Source: The Conversation – in French – By François-Xavier de Vaujany, Professeur en management & théories des organisations, Université Paris Dauphine – PSL

En 1918, Lénine écrit « Les Soviétiques au travail » en mentionnant les travaux de Frédéric Winslow Taylor. Wikimediacommons

Ford Motor Company à Nijni Novgorod, Arthur Glenn McKee & Co à Magnitogorsk… dans les années 1920-1930, les États-Unis s’exportent en Union des républiques socialistes soviétiques (URSS). Au-delà des technologies, les Soviétiques adoptent une version marxisée du taylorisme pour rationaliser le travail et accélérer l’industrialisation de l’URSS. Le partisan de cette méthode ? Lénine.


Après la révolution de février 1917, l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) s’engage dans une industrialisation à marche forcée. Dès 1921, Lénine met en place la Nouvelle politique économique (NEP). Le tournant de cette reconfiguration : le premier plan quinquennal (1929-1933), une planification centralisée avec par exemple l’objectif de tripler la production d’acier.

Pour les dirigeants soviétiques, la modernisation de l’appareil productif suppose des capitaux, des machines, mais également des façons inédites d’organiser le travail. Et de façon surprenante, l’URSS va chercher son inspiration d’un autre grand pays ayant lui aussi connu sa révolution : les États-Unis.

À cette époque, le taylorisme est déjà un phénomène majeur aux États-Unis, mais également en Europe et en Asie. Son organisation scientifique du travail acte une structuration « moderne » de la production ; cet ensemble de méthodes nouvelles est fondé sur l’observation, le chronométrage et une part d’expérimentation, garantissant l’efficience des modes d’organisation, un « one best way ».

Lénine adepte de Taylor

Après une phase de doute, Vladimir Ilitch Oulianov, dit Lénine, se montre impressionné par le taylorisme et plus spécifiquement par les travaux de Frank Bunker Gilbreth. Dans son ouvrage Les Soviétiques au travail publié en 1918, Lénine affirme ainsi :

« Nous devrions mettre à l’essai toutes les propositions scientifiques et progressistes du système Taylor […] La viabilité du socialisme dépendra de notre capacité à combiner le régime soviétique […] avec les dernières mesures progressistes du capitalisme. »

Comme le montrent notamment les travaux de Mark Beissinger ou de Robert Linhardt, taylorisme et socialisme sont rapidement entrés en conversation dans la Russie soviétique. À l’aube des années 1920, la pensée de Frederick Taylor et celle de ses disciples sont largement traduites et disponibles en russe. Elles font l’objet d’une lecture attentive par certains dirigeants du parti communiste.

En 1932, l’américain Hugh Lincoln Cooper supervise la construction de la centrale hydroélectrique du Dniepr avec le russe Alexander Vinter.
Wikimedia

D’autres penseurs occidentaux sont également traduits et mobilisés dans les discours officiels, mais à une échelle moindre. C’est le cas du français Henri Fayol, perçu par les Soviétiques comme un théoricien bourgeois de l’organisation industrielle du capitalisme – à la différence de l’approche tayloriste plus centrée sur l’atelier et le monde ouvrier. Sa doctrine n’est pas jugée compatible avec l’idéal d’un management ouvrier dans un État socialiste.

La centralisation planifiée, le Gosplan, ainsi que les méthodes de planification prévalent sur une logique d’entreprise autonome.

Ford Motor Company à Nijni Novgorod

Pour l’essentiel, la jeune république soviétique s’associe à des firmes et des experts états-uniens afin d’approfondir sa connaissance du management scientifique. On peut faire mention de la Ford Motor Company avec laquelle l’URSS signe un contrat inédit le 31 mai 1929. Il s’agit de construire une vaste usine automobile à Nijni Novgorod (rebaptisée Gorky en 1932) avec l’objectif de produire 100 000 véhicules par an. Une usine d’assemblage doit également voir le jour à Moscou. En contrepartie, l’URSS s’engage à acheter 72 000 voitures et camions Ford non assemblés, ainsi que toutes les pièces détachées nécessaires.

L’industrie soviétique a produit une version dérivée du Fordson F de 1924 à 1932.
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À la même époque, la firme d’architecture et d’ingénierie Albert Kahn Associates s’engage à concevoir des usines soviétiques. Ce partenariat se traduit par la construction d’une usine de tracteurs à Stalingrad (aujourd’hui Volgograd), toujours en 1929. General Electric Company signe en 1929 un autre contrat avec les Soviétiques. La prestation porte sur une assistance technique dans l’électrification et la fourniture d’équipements, etc.

Plus à l’est, le complexe sidérurgique de Magnitogorsk, « cœur d’acier de la patrie », est inspiré des usines sidérurgiques US Steel de Gary aux États-Unis. En 1930, un accord est signé avec l’entreprise Arthur Glenn McKee & Co pour la conception du haut fourneau numéro 1.

Société Taylor et marxiste

Logo de l’Amtorg, la première représentation commerciale de l’Union soviétique aux États-Unis.
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Ce mouvement de coopérations internationales est indissociable d’un partage plus large d’expertises sur le « management scientifique ». De fait, un certain nombre d’ingénieurs et de spécialistes états-uniens et non états-uniens viennent sensibiliser, former, accompagner les ouvriers et les cadres soviétiques. Certains sont recrutés par l’Amtorg Trading Corporation, la première représentation commerciale de l’Union soviétique aux États-Unis, afin de venir durablement travailler en URSS.




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Walter Nicholas Polakov (1879–1948), un des acteurs majeurs de la taylorisation des processus productifs soviétiques.
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Parmi ces missionnaires du taylorisme, on peut notamment faire mention de Walter Nicholas Polakov, membre de la Taylor Society et marxiste. Cet ingénieur états-unien d’origine russe est l’un des acteurs majeurs de la taylorisation des processus productifs soviétiques. Il revient en URSS entre 1929 et 1931. Walter Nicholas Polakov diffuse les méthodes du management scientifique, les techniques de chronométrage, l’usage du diagramme de Gantt, et d’autres méthodologies typiques des techniques d’organisation industrielle de l’entre-deux-guerres. Il croit fermement dans la possibilité d’une version marxisée du taylorisme.

Cette importation du « management scientifique » coordonnée par l’État soviétique au tournant des années 20 est hautement stratégique. Les buts sont multiples : accélérer la construction d’installations industrielles (usines, centrales, mines) mais également former des spécialistes soviétiques à ces méthodes afin de les essaimer ensuite dans tout le pays.

Institut Central du Travail

Avec le poète Alekseï Gastev, les Soviétiques développent dès 1921 leur propre « Institut Central du Travail » (CTI) à mi-chemin entre école d’ingénierie industrielle et bureau des méthodes.

L’initiative, encouragée par Lénine, permet de former plus de 500 000 travailleurs qualifiés entre 1921 et 1938, dans plus de 200 professions, et pas moins de 20 000 instructeurs. Les textes de Frédéric Winslow Taylor (traduits en russe sur la même période) y sont cruciaux dans l’enseignement de l’apôtre russe du management scientifique, dont l’ambition ultime est de produire une « machine » productive révolutionnaire. En 1930, il est élevé au rang de ministre de la Standardisation de l’Union soviétique.

Selon Alexei Gastev, voici à quoi ressemble un mouvement de marteau optimal extrait de l’ouvrage : « Attitudes au travail » de 1924.
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Ces méthodes sont dissociées de leur cadre capitaliste d’origine, dans le cadre d’une économie étatisée. En dépit des efforts d’adaptation, l’efficience recherchée par le taylorisme se heurte aux contraintes de la planification soviétique des années 1920 et 1930. : objectifs changeants, quotas souvent irréalistes, désorganisation des chaînes d’approvisionnement, manque de main-d’œuvre qualifiée ou la suspicion grandissante envers les experts jugés étrangers amplifiée par le procès Chakhty en 1928. Dans ce procès, des ingénieurs de la ville de Chakhty sont accusés de conspirer avec les anciens propriétaires des mines de charbon vivant à l’étranger. Onze personnes sont condamnées à mort.

Chamboulement de la Seconde Guerre mondiale

La grande mobilisation industrielle soviétique de la Seconde Guerre mondiale change temporairement la donne. La reconversion de l’industrie civile russe au service d’une production militaire est intégrée dès les plans quinquennaux des années 1930. Les Soviets anticipent la reconversion possible des usines de tracteurs en producteurs de tanks et des entités produisant de l’engrais en fournisseur de munitions et d’explosifs.

Plus impressionnant encore, les machines et les ouvriers sont massivement déplacés à l’extrême est de l’URSS quand les Allemands déclenchent l’opération Barbarossa, le 21 juin 1941. L’appareil productif tout entier est chargé dans des trains, et les femmes et les hommes travaillant dans les usines sont transportés à des milliers de kilomètres.

Départ de chars T-34 de l’usine Ouralmach d’Iekaterinbourg en 1942.
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2 500 usines sont démontées pièce par pièce ; dix millions de travailleurs (ouvriers et familles) sont acheminés vers la Sibérie et l’Asie centrale, au plus loin de la ligne de front. Les nouveaux pôles industriels de l’URSS deviennent alors l’Oural avec Sverdlovsk et Tcheliabinsk, la Sibérie occidentale avec Novossibirsk et Omsk, le Kazakhstan et la République d’Asie centrale avec l’Ouzbékistan.

De là sont produits la grande majorité des chars T-34, des avions Yak et des munitions de l’Armée rouge. Une partie moindre de la production est maintenue à Moscou ou Gorki (Nijni Novgorod).

Par bien des aspects, cette grande mutation de l’économie productive a permis une remise à plat de la question des organisations industrielles et des processus tant bureaucratiques qu’industriels. Comme pour les États-Unis, la Seconde Guerre mondiale a été un moment de reconfiguration et de relégitimation radical des modes d’organisation industriels. Mais cette vaste dynamique ne s’est pas « technicisée » de la même façon, et la « Tektologie » d’Alexandre Bogdanov n’a jamais été en Russie l’équivalent de la cybernétique aux États-Unis.

The Conversation

François-Xavier de Vaujany ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Taylor au pays des Soviets : quand Lénine s’inspirait de l’organisation scientifique du travail – https://theconversation.com/taylor-au-pays-des-soviets-quand-lenine-sinspirait-de-lorganisation-scientifique-du-travail-278683

Santé des étudiants : plus d’un sur deux entre à l’université avec une fragilité physique ou mentale

Source: The Conversation – in French – By Lucien Crombez, Doctorant en STAPS, Université de Lille

26 % des étudiants présentent une vulnérabilité psychique lors de leur entrée à l’université. Tim Gouw / Unsplash, CC BY

Dans l’imaginaire collectif, les années étudiantes sont souvent associées à une période d’insouciance et d’émancipation. Pourtant, les recherches récentes nuancent fortement ce tableau. À Lille, une enquête menée auprès d’environ 3 000 étudiants de première année met en évidence une forte hétérogénéité des états de santé, avec plus d’un sur deux présentant une vulnérabilité physique et/ou psychologique.


L’entrée à l’université est souvent présentée comme une période d’émancipation. Pour de nombreux jeunes, elle marque l’accès à une plus grande autonomie, à de nouvelles rencontres et à davantage de liberté. Mais cette transition s’accompagne également de nombreux défis : éloignement du cadre familial, nouvelles responsabilités, augmentation des dépenses, premiers emplois, charge de travail accrue ou encore incertitudes concernant l’avenir.

Ces changements ne sont pas sans conséquences et, depuis plusieurs années, la littérature scientifique alerte sur la dégradation de la santé des étudiants. À l’échelle mondiale, près d’un étudiant sur cinq présenterait un trouble de santé mentale. Dans le même temps, plusieurs études montrent une diminution de l’activité physique et une augmentation des comportements sédentaires lors du passage à l’enseignement supérieur.

Pourtant, tous les étudiants ne traversent pas cette période de la même manière. Comprendre cette diversité constitue une étape essentielle pour mieux accompagner les jeunes à leur arrivée à l’université.

Une majorité d’étudiants déjà fragilisés à leur arrivée

Afin de mieux cerner ces fragilités, nous avons conduit, fin 2025, une étude auprès d’environ 3 000 étudiants de première année à l’Université de Lille.

Les participants ont réalisé des tests permettant d’évaluer leur condition physique (endurance, vitesse, force musculaire…). Ils ont également répondu à des questionnaires portant sur leur anxiété, leur dépression et leur qualité de vie.

L’analyse des données a permis d’identifier trois grands profils de santé.

Le premier profil, représentant 28 % des étudiants, rassemble des jeunes présentant principalement une vulnérabilité physique. Leur condition physique est significativement plus faible que celle des deux autres profils et ils présentent plus souvent une situation de surpoids ou d’obésité par rapport au reste de la cohorte.

Le deuxième profil, qui concerne 26 % des étudiants, se caractérise surtout par une vulnérabilité psychologique. Les niveaux d’anxiété et de symptômes dépressifs y sont significativement plus élevés que dans les deux autres profils, tandis que la qualité de vie apparaît plus dégradée chez ces étudiants.

Enfin, le troisième profil, représentant 46 % des étudiants, affiche des indicateurs favorables à la fois sur le plan physique et sur le plan mental, se caractérisant par de meilleurs résultats que les premier et deuxième profils.

Par conséquent, le constat est inquiétant : plus d’un étudiant sur deux entre à l’université avec une vulnérabilité préoccupante, qu’elle soit physique ou psychologique.

Une même activité ne répond pas aux besoins de toutes et tous

Face à ces fragilités, l’activité physique apparaît comme un levier particulièrement intéressant. Ses bénéfices sont désormais largement documentés, tant sur la santé physique que sur la santé mentale. Mais encore faut-il parvenir à engager les étudiants dans une activité physique régulière leur permettant de respecter les recommandations de l’OMS (au moins 150 minutes d’activité modérée ou 75 minutes d’activité soutenue par semaine). Pour mieux comprendre leur relation vis-à-vis de l’activité physique, nous avons également interrogé les étudiants sur ce qu’ils recherchaient lorsqu’ils envisagent de pratiquer une activité physique. Les réponses montrent que les attentes diffèrent fortement selon le profil de santé et le sexe.

Chez les étudiantes, les attentes sont principalement liées au bien-être psychologique : réduire le stress, se détendre ou retrouver un équilibre personnel. Les aspects organisationnels jouent également un rôle important, notamment la proximité des installations ou la compatibilité avec l’emploi du temps universitaire.

Chez les hommes, les attentes apparaissent plus hétérogènes. Les étudiants en bonne santé mettent en avant les bénéfices physiques et la progression des performances. À l’inverse, ceux qui présentent une vulnérabilité psychologique recherchent avant tout le bien-être psychologique lié à l’activité physique, rejoignant ainsi les attentes exprimées par de nombreuses étudiantes.

Ces différences ne sont pas anecdotiques. Elles suggèrent qu’il n’existe pas de « profil type » et que, pour engager durablement les étudiants et étudiantes dans une activité physique, il faut tenir compte de la spécificité de leur situation.

La fin du modèle « une solution pour tous »

Pendant longtemps, les programmes de promotion de l’activité physique ont majoritairement reposé sur une logique uniforme : proposer les mêmes activités à l’ensemble des étudiants, indépendamment de leur état de santé, de leurs attentes ou de leur expérience sportive antérieure.

Cette approche peut produire certains effets positifs, mais elle atteint rapidement ses limites. Les besoins d’un étudiant sportif cherchant à améliorer ses performances sont très différents de ceux d’un étudiant souffrant d’anxiété ou d’un jeune adulte souhaitant simplement retrouver confiance en son corps. Il est donc essentiel de développer des interventions qui répondent à l’ensemble des besoins des individus.

Vers une activité physique sur mesure

Depuis plusieurs années, les études scientifiques montrent que les interventions en activité physique sont plus efficaces lorsqu’elles tiennent compte des caractéristiques des individus auxquels elles s’adressent. Parallèlement, les outils numériques occupent une place croissante dans le domaine de la santé. Par exemple, les applications mobiles, objets connectés ou plateformes de suivi permettent aujourd’hui d’offrir un accompagnement plus individualisé, en adaptant les recommandations aux caractéristiques et aux objectifs de chacun.

Nos résultats illustrent l’intérêt d’une telle approche chez les étudiants. Plutôt que de prescrire une activité générique, l’enjeu réside dans l’adaptation des contenus de séances. Une étudiante présentant une vulnérabilité psychologique pourrait se voir proposer des situations d’apprentissages centrées sur le bien-être et la gestion du stress. À l’inverse, un étudiant physiquement vulnérable pourrait bénéficier d’un accompagnement visant à améliorer son endurance, sa force, ou encore sa souplesse.

Le développement de telles approches dans le cadre universitaire pourrait constituer une réponse particulièrement pertinente aux défis actuels. Au-delà de la seule question de l’activité physique, l’enjeu est la capacité des universités à accompagner une génération confrontée à des vulnérabilités croissantes. Nos résultats soulignent l’intérêt d’identifier les besoins et les caractéristiques spécifiques des étudiants afin de les orienter vers des dispositifs adaptés à leur profil et à leurs problématiques de santé.

The Conversation

Lucien Crombez a reçu des financements par le programme France 2030, géré par l’Agence Nationale de la Recherche (ANR), sous la référence ANR-23-EXES-0006

Jérémy Coquart a reçu des financements par le programme France 2030, géré par l’Agence Nationale
de la Recherche (ANR), sous la référence ANR-23-EXES-0006.

Clément Llena ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Santé des étudiants : plus d’un sur deux entre à l’université avec une fragilité physique ou mentale – https://theconversation.com/sante-des-etudiants-plus-dun-sur-deux-entre-a-luniversite-avec-une-fragilite-physique-ou-mentale-286054

Quand l’État vacille, qui gouverne encore ?

Source: The Conversation – in French – By Mohamad Fadl Harake, Docteur en Sciences de Gestion, Chercheur en Management Public Post-conflit, Université de Poitiers

L’effritement de l’État ne plonge pas nécessairement le pays où ce phénomène se produit dans un vide organisationnel absolu. D’autres formes de gouvernance émergent, portées par des acteurs alternatifs — une réalité qui oblige à repenser l’articulation entre État et action publique.


Plusieurs quartiers de la capitale haïtienne, Port-au-Prince, échappent aujourd’hui, en partie ou en totalité, au contrôle de l’État. Des gangs armés imposent des règles de circulation, tiennent certains axes routiers et influencent l’accès à certaines ressources essentielles. Pourtant, la vie collective ne s’arrête pas : des marchés continuent de fonctionner, des réseaux de solidarité persistent, des soins sont assurés et des formes de médiation sociale subsistent. Cette réalité soulève une question aussi simple qu’inconfortable : que reste-t-il de l’action publique lorsque l’État ne contrôle plus réellement son territoire, ne paie plus régulièrement ses agents ou n’est plus capable d’assurer les services essentiels ?

L’image qui nous vient naturellement à l’esprit est celle du chaos. Dans notre imaginaire politique, l’État apparaît comme la condition naturelle de l’ordre collectif. Sans administration, sans bureaucratie, sans autorité centrale, il n’y aurait plus que désordre, violence et fragmentation. Pourtant, l’observation de nombreux terrains de crise raconte une histoire plus nuancée. Même lorsque les ministères cessent de fonctionner, lorsque les administrations se désagrègent ou lorsque le pouvoir central perd sa capacité d’action, certaines formes de gouvernance continuent d’exister. L’eau circule encore dans certains quartiers, des écoles rouvrent, des dispensaires restent actifs, des conflits sont arbitrés.

Autrement dit, absence de l’État ne signifie pas nécessairement absence de gouvernance.

L’État et la gouvernance ne sont pas la même chose

En sciences politiques comme en management public, État et gouvernance sont souvent confondus. Cette distinction est pourtant essentielle, car les deux notions ne se recouvrent pas totalement.

L’État désigne une structure institutionnelle formelle dotée d’une autorité légale et, selon la définition classique de Max Weber, du monopole de la violence légitime. Plus près de nous, Michael Mann souligne dans ses travaux sur le « pouvoir infrastructurel de l’État » la capacité de celui-ci à organiser concrètement la vie collective en faisant circuler ressources, informations et services sur l’ensemble du territoire.

La gouvernance renvoie plus largement à l’ensemble des mécanismes qui permettent de coordonner une action collective. Lorsque l’État vacille, ces mécanismes ne disparaissent pas forcément : ils se déplacent, se fragmentent et se recomposent autour d’autres acteurs.

C’est ce phénomène que l’on pourrait qualifier de « management public post-étatique » : une forme d’organisation de l’action publique dans laquelle la continuité des fonctions collectives ne repose plus principalement sur un appareil étatique pleinement opérationnel, mais sur des arrangements hybrides entre acteurs publics, privés, communautaires, humanitaires ou informels.

Il ne s’agit pas de dire que l’État devient inutile ni d’annoncer son dépassement. Il s’agit de reconnaître une réalité de plus en plus visible : dans certaines crises extrêmes, l’État cesse temporairement (parfois durablement) d’être le centre exclusif de coordination de l’action publique.

Quand d’autres acteurs prennent le relais

Les contextes post-conflit rendent cette dynamique particulièrement visible. En Syrie, des conseils locaux, des ONG et des réseaux civils ont, selon les territoires, assuré des fonctions essentielles liées à l’éducation, à l’eau ou à la santé. Au Liban, l’effondrement financier et institutionnel a mis en lumière l’importance de réseaux associatifs, municipaux et confessionnels capables de compenser partiellement la paralysie des structures centrales.

Le point commun de ces situations reste qu’elles produisent rarement un vide organisationnel absolu. Lorsqu’une bureaucratie se retire, d’autres structures occupent l’espace laissé vacant. Organisations internationales, ONG, collectivités locales, réseaux religieux, entreprises privées ou groupes armés peuvent assumer des fonctions habituellement associées à l’État.

Cela oblige à repenser un présupposé central du management public moderne : l’action publique est-elle nécessairement bureaucratique ?

Gouverner, c’est d’abord coordonner

Dans sa forme classique, le management public repose sur des hiérarchies stables, des responsabilités clairement définies et des procédures codifiées. La bureaucratie moderne promet continuité, prévisibilité et standardisation. En situation d’effondrement institutionnel, cette architecture devient souvent inopérante. Les circuits de financement se désorganisent, les ressources humaines se dispersent et les systèmes d’information cessent de fonctionner.

Le rôle du manager public s’en trouve profondément transformé. Il n’est plus seulement un administrateur chargé d’appliquer des règles. Il devient aussi médiateur, coordinateur, négociateur, parfois même entrepreneur institutionnel. Sa mission n’est plus simplement de mettre en œuvre des politiques publiques, mais de rendre possible une coordination minimale entre des acteurs qui ne partagent ni les mêmes ressources, ni les mêmes intérêts, ni les mêmes légitimités.

La compétence centrale n’est alors plus seulement technique ou réglementaire ; elle devient relationnelle, adaptative et stratégique.

Quand la performance devient source de légitimité

Cette transformation révèle un paradoxe important. Dans les situations de crise extrême, l’efficacité peut parfois venir de structures plus souples que l’État lui-même. Des circuits de décision plus courts, des arrangements pragmatiques et des réseaux informels peuvent réagir plus rapidement qu’une bureaucratie lourde.

Mais cette agilité soulève une question fondamentale : l’efficacité suffit-elle à produire de la légitimité ?

Dans les États stables, la légitimité administrative repose largement sur la légalité. Une institution est reconnue parce qu’elle est officiellement habilitée à agir. En situation de crise profonde, cette source de légitimité s’érode. D’autres formes apparaissent. Une organisation peut devenir légitime non parce qu’elle est légalement mandatée, mais parce qu’elle soigne, nourrit, protège ou maintient des services essentiels.

Cette dynamique est observable dans des contextes historiques et idéologiques variés. Durant le mandat britannique en Palestine, les institutions du Yichouv, dont la Haganah pour les questions de sécurité, assuraient déjà diverses fonctions administratives, éducatives, sanitaires et sécuritaires avant la création de l’État d’Israël. L’Organisation de libération de la Palestine (OLP) a, pour sa part, développé des réseaux de services sociaux et administratifs dans plusieurs territoires (notamment au Liban avant 1975) où les institutions étatiques étaient absentes ou limitées. Pendant la guerre civile libanaise (1975-1990), les Forces libanaises, milice chrétienne, et le Hezbollah, mouvement islamiste soutenu par la République islamique d’Iran, ont également assuré diverses fonctions de sécurité, de justice et de prestation de services.

Des phénomènes comparables ont été observés dans les territoires administrés par le Parti communiste du Népal (maoïste), dans les zones contrôlées par les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), ainsi que dans certaines régions du Mali sous l’autorité de groupes armés djihadistes affiliés au Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM).

Dans certaines favelas de Rio de Janeiro, des organisations criminelles assurent parfois des fonctions de régulation locale, d’arbitrage des conflits ou de protection des habitants.




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Malgré leurs différences idéologiques, politiques et historiques, ces organisations illustrent un même phénomène : lorsque l’État est incapable d’exercer durablement ses fonctions, des acteurs non étatiques peuvent mettre en place des institutions parallèles et acquérir une forme de légitimité fonctionnelle en produisant de l’ordre et en assurant certains services essentiels.

Les situations de guerre urbaine illustrent particulièrement cette dynamique. Lorsqu’un territoire subit des destructions massives, la continuité de services vitaux (c’est-à-dire soins d’urgence, distribution d’aide, approvisionnement en eau ou logistique médicale, etc.) repose souvent sur des arrangements de crise entre personnels hospitaliers, organisations humanitaires, autorités locales et réseaux communautaires. Dans de telles situations, la légitimité perçue provient moins du statut institutionnel que de la capacité effective à maintenir des services indispensables sous contrainte extrême.

La confiance bascule alors progressivement du statut vers la performance. La question n’est plus seulement « qui a légalement autorité ? », mais « qui est capable de faire fonctionner le quotidien ? »

Une gouvernance efficace… mais pas toujours démocratique

C’est ici qu’apparaît le principal danger.

Une gouvernance sans État peut sauver des vies. Elle peut stabiliser un territoire, maintenir des services vitaux et éviter un effondrement total. Pourtant, plus cette gouvernance de substitution devient efficace, plus elle peut paradoxalement réduire l’incitation à reconstruire des institutions publiques pleinement redevables.

C’est tout le paradoxe : ce qui sauve à court terme peut fragiliser à long terme.

Lorsque l’action publique dépend de plus en plus d’ONG, de bailleurs internationaux, d’entreprises privées ou d’autorités non élues, une question devient inévitable : qui contrôle réellement ces acteurs ? Qui les évalue ? Qui peut les sanctionner ? Une gouvernance efficace n’est pas nécessairement démocratique. Elle peut produire des résultats tout en échappant à la transparence, à la représentation et à la redevabilité citoyenne.

Le dilemme devient alors profondément politique : comment préserver la capacité d’action collective sans perdre la responsabilité démocratique ?

Une leçon pour les démocraties occidentales

Cette interrogation dépasse largement les seuls contextes post-conflit. Les démocraties occidentales ont elles aussi commencé à expérimenter des formes partielles de gouvernance post-étatique. La pandémie de Covid-19 en a fourni une illustration frappante. Des cellules de crise ad hoc, des cabinets privés, des plates-formes numériques et des dispositifs exceptionnels de coordination ont temporairement reconfiguré l’action publique bien au-delà des cadres administratifs habituels.

Demain, des cyberattaques massives, des catastrophes climatiques ou des ruptures logistiques majeures pourraient accentuer ce phénomène. Dans de tels scénarios, l’enjeu ne serait plus seulement de protéger des institutions, mais de préserver la capacité même à coordonner l’action collective sous contrainte extrême.

Les contextes post-conflit apparaissent ainsi comme des laboratoires précieux pour penser l’avenir. Ils montrent que la résilience d’un système politique dépend certes de la robustesse de l’État, mais aussi de sa capacité à maintenir trois fonctions essentielles : coordonner, décider et préserver la confiance collective.

Longtemps, le management public s’est surtout demandé comment rendre l’État plus performant. Le XXIe siècle pourrait imposer une question plus radicale : comment maintenir l’action publique lorsque l’État lui-même vacille ?

Car une grande crise ne commence pas nécessairement lorsque les bâtiments administratifs tombent. Elle commence lorsque plus personne ne sait qui coordonne, qui décide, et surtout au nom de qui.

The Conversation

Mohamad Fadl Harake ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Quand l’État vacille, qui gouverne encore ? – https://theconversation.com/quand-letat-vacille-qui-gouverne-encore-286368

Pourquoi la transition écologique fâche-t-elle les campagnes ?

Source: The Conversation – in French – By Theodore Tallent, Chercheur en science politique au Centre d’Etudes Européennes et de politique comparée, Sciences Po

Des gilets jaunes aux mobilisations contre les zones à faibles émissions ou contre les parcs éoliens, un constat s’impose : les politiques climatiques suscitent une opposition particulièrement vive hors des grandes villes. Ce phénomène n’est pas propre à la France, on l’observe dans plusieurs pays européens. Mais d’où vient ce mécontentement ? Et comment y répondre ?


Plusieurs années de recherches m’ont conduit à une conclusion : le mécontentement face aux politiques climatiques naît de la rencontre entre deux dimensions. D’une part, des vulnérabilités structurelles bien réelles. D’autre part, la manière dont elles sont vécues et racontées au quotidien.

Des territoires structurellement plus exposés

La première explication est la plus intuitive et probablement la plus importante : certains territoires concentrent des caractéristiques qui les rendent objectivement plus vulnérables aux effets de la transition écologique.

Pour le vérifier, j’ai analysé les réponses de près de 6 000 Français en croisant l’opinion de chaque répondant avec des données fines sur son territoire de résidence : quels emplois y sont présents, quel poids occupe l’industrie dans l’économie locale, combien de kilomètres les habitants parcourent en moyenne chaque jour, ou si la commune dispose encore d’un service public de proximité (comme un bureau de poste) qui réduit les déplacements.

Premier constat : les répondants ruraux vivent dans des territoires nettement plus exposés sur ces trois plans. On y trouve davantage d’emplois dans des secteurs vulnérables à la transition (automobile, métallurgie, chimie, agriculture, etc.), une économie locale plus dépendante d’industries carbonées, et des trajets quotidiens plus longs, dans des communes où les services publics de proximité se sont souvent raréfiés.

Surtout, en croisant ces caractéristiques territoriales avec le soutien exprimé à un ensemble de politiques climatiques (taxe carbone, fin des véhicules thermiques, rénovation énergétique, etc.), on observe que ces variables structurelles sont systématiquement corrélées à un moindre soutien à la transition. Et ce lien reste fort même quand on prend en compte le simple fait d’habiter en zone rurale ou urbaine. Ce qu’on appelle souvent la « fracture urbain-rural » perd alors une grande partie de sa force explicative. Autrement dit, ce n’est pas tant le fait d’habiter « à la campagne » en soi qui nourrit l’opposition aux politiques climatiques, mais le fait de vivre dans un territoire qui cumule ces vulnérabilités très concrètes – emplois menacés, économie locale vulnérable, dépendance à la voiture, services publics absents.

Un dernier élément mérite d’être souligné. Alors que le mécontentement croît à mesure que les distances en voiture s’allongent, ce qui compte pour l’emploi et l’économie locale, c’est lorsque ceux-ci deviennent structurants. En clair, une commune avec un peu d’industrie ne se distingue pas vraiment d’une commune sans industrie du tout. C’est surtout à partir d’un certain niveau de dépendance économique que le soutien aux politiques climatiques chute nettement – notamment lorsque plus de 10 % des actifs travaillent dans des secteurs vulnérables à la transition, ou que les secteurs industriels et de la construction représentent près de 20 % du PIB communal.

Ce que racontent les habitants : « ici, on n’a pas le choix »

Les entretiens approfondis que j’ai menés sur le terrain, en Alsace, en Lorraine et en Bretagne, donnent corps à ces résultats statistiques.

La dépendance à la voiture revient de façon quasi systématique : pour de nombreux habitants, elle n’est pas un choix mais une condition de la vie quotidienne (pour le travail, les courses ou les loisirs), ce qui rend les mesures touchant au coût ou à l’usage de la voiture particulièrement sensibles. Max, jeune ouvrier du bâtiment en Lorraine, résume ainsi la situation à propos de la hausse de la taxe carbone et de la fin programmée des véhicules thermiques :

« La campagne, ça consomme toujours plus en termes de carburant, en termes de déplacement. Parce qu’on vit dans un village, dès qu’on veut aller au magasin, chez le coiffeur, ou ailleurs […], on doit conduire ou se faire conduire. Alors qu’en ville, on peut presque tout faire à pied, en métro ou en bus. »

Cette contrainte est d’ailleurs souvent mise en regard de la situation des habitants des villes, perçus comme moins exposés aux mêmes coûts et aux mêmes obligations.

À cela s’ajoute la disparition progressive de services et d’infrastructures locales (fermetures de services publics locaux, suppression de lignes de bus ou de train), vécue non comme une fatalité géographique mais comme le résultat de choix politiques passés, ce qui nourrit un sentiment plus large de désengagement de l’État vis-à-vis de ces territoires. Alain, résident d’une commune rurale bretonne, décrit cette situation :

« On n’a pas les infrastructures, on n’a pas l’accès, on n’a pas les moyens de transport, on est mal desservis. Avant, il y avait des lignes partout. Maintenant on n’a plus de lignes de bus. »

Enfin, dans les anciennes régions industrielles en particulier, les craintes économiques dépassent souvent le cercle des personnes directement concernées : beaucoup s’inquiètent des conséquences de la transition sur l’économie locale dans son ensemble, et donc sur l’emploi de leurs proches ou de leur commune, bien plus que sur leur propre situation. Julie, qui évoque les fermetures d’usines possibles liées à la hausse du prix de l’énergie, résume un doute partagé par de nombreux habitants face aux politiques de fermeture des sites les plus polluants :

« En principe, oui, mais le truc c’est que derrière les usines il y a des gens qui travaillent. Donc est-ce que fermer les usines c’est vraiment le bon plan plutôt que de les aider à changer et à trouver une autre solution ? »

Quand la politique climatique heurte une identité

Si les contraintes matérielles expliquent une grande partie du mécontentement, elles n’expliquent pas tout. Certaines mesures évoquées en entretien (comme la promotion de l’alimentation végétarienne, la densification urbaine ou le développement de l’éolien) suscitent parfois des résistances alors même qu’elles n’imposent, pour la plupart des personnes interrogées, aucun coût économique direct.

C’est ici qu’intervient une deuxième dimension : la manière dont les habitants se représentent leur territoire et ce qui en fait, selon eux, la spécificité. De nombreux enquêtés revendiquent une identité rurale construite en creux par rapport au mode de vie urbain, et cette identité agit comme un filtre à travers lequel les politiques sont jugées – pas seulement selon leur coût, mais selon leur compatibilité avec une certaine manière de vivre. La maison avec jardin, la voiture, ou encore certaines pratiques alimentaires (jardins potagers, échanges entre voisins, barbecue, etc.) renvoient à une idée de l’autonomie et de la liberté ainsi qu’à des habitudes bien ancrées localement.

Des politiques qui s’attaquent frontalement à ces éléments, même sans coût direct (qu’il s’agisse de promouvoir les logements collectifs, l’alimentation bio ou la mobilité électrique), peuvent ainsi être perçues comme une remise en cause de ce mode de vie. Albert, maire d’un village lorrain, raconte la réaction d’un habitant face au terme « bio » :

« Quand on parle de ‘bio’ à des gens en milieu rural, qui ont toujours eu des jardins potagers – certes pas bio, mais ‘naturels’ – pour eux c’est un terme qui vient de la ville, des intellectuels, et qui ne vient pas d’eux. C’est un terme étranger. Le terme ‘bio’ est une dépossession de leur savoir… c’est culturel. »

Le logement individuel et la voiture occupent une place tout aussi centrale dans ces récits de « normalité » rurale, que ce soit ce que Marie-Jeanne appelle le « culte de la maison individuelle » ou le scepticisme de William, 50 ans, vis-à-vis des voitures électriques pas vraiment perçues comme « une vraie voiture ».

Opposition aux éoliennes, en Moselle, en octobre 2023
Opposition aux éoliennes, en Moselle, en octobre 2023.
Auteur, CC BY

L’attachement au paysage joue un rôle similaire face aux projets d’énergies renouvelables, en particulier lorsque ces installations sont perçues comme bénéficiant avant tout à d’autres territoires, plus urbains. Cédric, directeur d’établissement scolaire en Lorraine, résume ainsi :

« On ne va pas mettre des éoliennes partout dans la campagne pour que les gens à Paris aient de l’électricité. »

Ces deux dimensions ne fonctionnent pas isolément : elles se renforcent mutuellement. Les contraintes matérielles prennent un sens collectif à travers le sentiment d’appartenance à un territoire, et ce sentiment d’appartenance peut à son tour transformer des politiques en menaces perçues.

Répondre à ce mécontentement est possible et suppose donc d’agir sur les deux fronts à la fois. D’un côté, traiter les vulnérabilités structurelles par des mesures concrètes : accompagnement des secteurs et emplois exposés, compensations financières, maintien ou retour de services et d’infrastructures de proximité. De l’autre, construire un discours et des politiques qui reconnaissent les attachements, les pratiques et les identités locales, plutôt que de les ignorer ou de les traiter comme des freins à dépasser. Sans cela, chaque nouvelle mesure climatique risque de devenir un nouveau motif de ressentiment territorial.

The Conversation

Théodore Tallent a reçu des financements de l’Association Nationale de la Recherche et de la Technologie pour sa thèse.

ref. Pourquoi la transition écologique fâche-t-elle les campagnes ? – https://theconversation.com/pourquoi-la-transition-ecologique-fache-t-elle-les-campagnes-285391

L’IA générative, une révolution dans les comportements politiques et électoraux ?

Source: The Conversation – in French – By Marie Neihouser, Chercheuse en science politique, maîtresse de conférences à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et membre du Centre Européen de Sociologie et de Science Politique, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Les usages politiques et électoraux de l’intelligence artificielle (IA) générative sont de plus en plus discutés dans le débat public. Selon certains acteurs, ils seraient susceptibles de remodeler nos systèmes démocratiques et notre rapport à la politique. Quelle est la réalité de ces usages, aujourd’hui, en France ? Cas d’école à Lille, lors des dernières élections municipales.


Vous l’avez peut-être lu dans la presse : 1 français sur 4 déclarerait avoir l’intention d’utiliser une « intelligence artificielle comme ChatGPT, Gemini, Claude ou Le Chat pendant la campagne présidentielle ». 22 % voudraient utiliser l’IA « pour se renseigner sur les programmes des candidats » et 10 % « pour les aider à faire leur choix de vote ». Si ce sondage pose des questions méthodologiques en invitant les répondants à se projeter dans plusieurs mois sur des usages hypothétiques, il témoigne néanmoins de l’intérêt pour ces outils et des attentes qu’ils génèrent dans le débat public.

Dans le prolongement de la manière dont les usages politiques des réseaux sociaux étaient présentés il y a quelques années, les usages de l’IA générative en politique sont tour à tour soupçonnés de fragiliser le fonctionnement de la démocratie (influences étrangères, propagation des « fake news », augmentation de la méfiance vis-à-vis du système politique) ou au contraire, loués comme de nouvelles opportunités, susceptibles de reconnecter les citoyens à la politique et d’augmenter leur participation ( « vulgarisation » des enjeux politiques, accès aux jeunes).

Grâce aux résultats d’une enquête menée à Lille juste après les élections municipales de 2026, nous tentons ici d’éclairer ce débat.

Des usages minoritaires

L’IA générative peut être définie comme une catégorie d’intelligence artificielle qui se concentre sur la création autonome de contenus. Du fait de leur développement très récent, les recherches sur les usages de ce type d’IA par les citoyens à des fins politiques restent relativement rares.

Certes, les usages généraux de l’IA générative en France sont très répandus : en 2025, 48 % de la population affirme l’utiliser (85 % pour les 18-24 ans), dont 73 % pour de la recherche d’information.

Pourtant, les rares travaux relativisent ces usages et leurs effets. Ainsi, concernant la recherche d’informations sur l’actualité, les usages de l’IA sont encore faibles : en 2024, une étude comparant les usages dans six pays industrialisés dont la France avance le chiffre de 5 % de la population qui utiliserait l’IA pour consulter les dernières nouvelles.

Notre enquête confirme la faiblesse des usages citoyens de l’IA à des fins politiques et électorales. À Lille, lors des élections municipales de 2026, seuls 14 % des enquêtés ont utilisé des outils d’IA pour s’informer sur la politique en général et 8 % sur les élections en particulier. Or, 76 % des enquêtés utilisent des outils d’IA. Ainsi, ce n’est pas parce qu’une pratique numérique est majoritaire dans la population qu’il en est de même de sa déclinaison politique.

Ni un usage politique comme les autres, ni une pratique de compensation

Nos analyses montrent que l’activité politique sur les réseaux sociaux, le nombre de réseaux sociaux sur lequel les personnes sont inscrites, le niveau d’intérêt pour la politique en général et le suivi de la campagne municipale en particulier n’ont aucun lien statistique significatif avec le recours à l’IA à des fins politiques.

Ainsi, il ne s’agit ni d’une pratique « normalisée » par des personnes très intéressées par la politique, ni d’une pratique de compensation d’un faible suivi ou d’un faible intérêt pour la politique.

On ne distingue pas de différence de comportement en fonction du genre ou du niveau de diplôme. L’âge a tout de même un effet significatif : les plus jeunes sont plus nombreux que leurs aînés à utiliser l’IA pour s’informer sur la politique, à l’image de ce que l’on observe pour les autres usages de ces outils. Mais cette pratique reste minoritaire : même parmi les moins de 30 ans, seuls 24 % y ont recours pour s’informer sur la politique en général, et 12 % pour s’informer sur les élections.

Une influence sur les choix électoraux limitée

Si peu de citoyens ont eu recours à l’IA générative pour s’informer sur la politique et les élections, il reste à savoir si les comportements électoraux de celles et ceux qui utilisent l’IA générative à des fins politiques diffèrent de ceux du reste de la population.

Notre enquête montre que les électeurs ayant eu recours à l’IA ont davantage voté LFI, voire RN. Ainsi alors que les votants LFI représentent 16 % de notre échantillon, ils représentent 22 % des répondants déclarant un usage politique de l’IA et 32 % de ceux déclarant un usage électoral.

De même, alors que les électeurs RN représentent 7 % de l’échantillon, ils représentent 10 % des personnes déclarant un usage politique de l’IA et 14 % de celles déclarant un usage électoral de l’IA.

Les répondants déclarant un usage électoral de l’IA semblent par ailleurs légèrement moins non-inscrits que la moyenne (11 % contre 15 %), mais pas moins abstentionnistes.

Néanmoins, d’une part ces écarts sont faibles au regard de la taille de l’échantillon et, d’autre part, ils pourraient bien plus s’expliquer par l’âge bien moins élevé des électeurs LFI, voire RN.

Quelques éléments à retenir en vue de la présidentielle de 2027

Les résultats présentés ci-dessus invitent dès lors à nuancer fortement les récits médiatiques annonçant une transformation profonde et rapide des comportements politiques sous l’effet de l’IA. Ils permettent surtout de souligner que cette technologie reste en phase d’appropriation, avec des effets encore incertains et largement dépendants des contextes d’usage.

Concernant le profil des usagers, ils indiquent que les usages politiques et électoraux de l’IA ne correspondent pas à des segments sociaux ou politiques clairement identifiables : ils ne sont ni le fait d’individus très politisés, ni celui d’individus peu intéressés par la politique. Cela suggère que ces usages relèvent davantage d’une logique exploratoire de la part des citoyens que d’appropriation structurée.

En outre, cela permet de nuancer l’idée d’une structuration des usages politiques autour d’un « AI divide » qui reprendrait les contours du « digital divide » désormais bien connu, qui fragiliserait notamment les plus âgés ayant un niveau d’éducation inférieur à la moyenne.

Si un effet d’âge est bien observable, les autres variables sociodémographiques et politiques jouent un rôle limité, ce qui suggère que ces usages restent encore peu stabilisés socialement. Enfin, s’agissant des effets politiques du recours à l’IA, nos analyses montrent que ces pratiques sont relativement peu liées au choix électoral.

Au total, notre recherche met en évidence un décalage important entre, d’une part, les discours publics sur le rôle de l’IA, et d’autre part, la réalité empirique des usages citoyens. Ce « nouvel usage » numérique apparait largement inscrit dans des logiques de continuité des pratiques politiques plutôt que de transformation. L’IA générative, bien qu’elle ouvre des perspectives importantes en matière de communication politique et de persuasion, ne semble pas encore constituer un facteur structurant des comportements électoraux ordinaires.

The Conversation

Marie Neihouser a reçu des financements de l’Agence nationale de la recherche et de France 2030 dans le cadre des projets CERTES (Comportements électoraux et rapports au travail, à l’emploi et aux syndicats, ANR-23-CE41-0004) et DemoCIS (Démocraties, citoyenneté et institutions face aux transformations des espaces publics, ANR-24-RSHS-0001).

Emma Nemesien a reçu des financements de l’Agence nationale de la recherche et de France 2030 dans le cadre des projets CERTES (Comportements électoraux et rapports au travail, à l’emploi et aux syndicats, ANR-23-CE41-0004) et DemoCIS (Démocraties, citoyenneté et institutions face aux transformations des espaces publics, ANR-24-RSHS-0001).

Felix-Christopher von Nostitz a reçu des financements de l’Agence nationale de la recherche et de France 2030 dans le cadre des projets CERTES (Comportements électoraux et rapports au travail, à l’emploi et aux syndicats, ANR-23-CE41-0004) et DemoCIS (Démocraties, citoyenneté et institutions face aux transformations des espaces publics, ANR-24-RSHS-0001).

François Briatte a reçu des financements de l’Agence nationale de la recherche et de France 2030 dans le cadre des projets CERTES (Comportements électoraux et rapports au travail, à l’emploi et aux syndicats, ANR-23-CE41-0004) et DemoCIS (Démocraties, citoyenneté et institutions face aux transformations des espaces publics, ANR-24-RSHS-0001).

Tristan Haute a reçu des financements de l’Agence nationale de la recherche et de France 2030 dans le cadre des projets CERTES (Comportements électoraux et rapports au travail, à l’emploi et aux syndicats, ANR-23-CE41-0004) et DemoCIS (Démocraties, citoyenneté et institutions face aux transformations des espaces publics, ANR-24-RSHS-0001).

ref. L’IA générative, une révolution dans les comportements politiques et électoraux ? – https://theconversation.com/lia-generative-une-revolution-dans-les-comportements-politiques-et-electoraux-284627

Les centres de données spatiaux posent aussi des risques écologiques. Qu’en dit le droit ?

Source: The Conversation – in French – By Anna Hurova, Post-doctorante, Chaire Espace, École normale supérieure (ENS) – PSL

Déploiement de Starcloud-1 en novembre 2025 : avec ses GPU de Nvidia, c’est le premier satellite à faire tourner le modèle de langage de Google dans l’espace (Gemini). Philipjohnst, Wikipédia

Différents acteurs du spatial prévoient d’envoyer des centres de données en orbite, souvent sous la forme de constellations de nombreux satellites. Souvent, l’argument est de délocaliser les nuisances contre lesquelles des voix s’élèvent sur Terre. Mais les centres de données spatiaux ne règlent pas tous les problèmes, et en génèrent des nouveaux. Un regard juridique.


Le 30 janvier, l’entreprise SpaceX a sollicité l’autorisation de lancer un million de satellites dotés d’une capacité de calcul destinée à alimenter des modèles avancés d’intelligence artificielle (IA). À la fin du mois de mars, un premier modèle de satellite, l’AI Sat Mini, a été présenté : l’appareil mesurerait environ 170 mètres de long, dont près de 100 mètres de panneaux solaires, soit une dimension proche de celle de la Station spatiale internationale. Pour l’instant, le projet est encore en cours de développement et les caractéristiques précises de la configuration des satellites qui seront déployés au sein d’une constellation d’un million d’unités ne sont pas encore connues. Néanmoins, il permet d’illustrer les perspectives de ce futur déploiement.

Parallèlement, la Chine prévoit le lancement de la constellation Three-Body Computing Constellation, composée de 2 800 satellites. De plus en plus d’États et d’acteurs privés envisagent également le déploiement de satellites destinés à soutenir ce type de technologie.

L’émergence simultanée de ces projets témoigne d’une concurrence technologique particulièrement intense et met en lumière la nécessité de repenser, de manière qualitative, les cadres actuels de la gouvernance spatiale. Cette réflexion pourrait notamment s’inscrire dans le cadre des consultations relatives aux aspects juridiques et politiques de la gestion du trafic spatial au sein du Sous-comité juridique du Comité des utilisations pacifiques de l’espace extra-atmosphérique, ou encore prendre la forme d’un nouveau cadre normatif, tel qu’évoqué dans le Pacte pour l’avenir de l’ONU.

L’argument écologique contestable

L’objectif consiste à fournir une puissance de calcul inédite afin de faire tourner des modèles avancés d’IA de manière plus viable économiquement, directement dans l’espace. Cela concerne notamment le traitement des images satellitaires sans les dupliquer, par exemple pour la gestion des catastrophées, le suivi des ressourcés agricoles ou encore d’étude du climat, etc.

En effet, ces derniers consomment des quantités considérables d’électricité, et certains scénarios estimant qu’ils pourraient représenter jusqu’à 30 % de la consommation électrique européenne, ainsi que d’importants volumes d’eau nécessaires au refroidissement des infrastructures. Véolia rapporte par exemple que la consommation d’eau des centres de données de Virginie, aux États-Unis, est passée de 1,13 à 1,85 milliard de gallons entre 2019 et 2023.

Le projet de recherche ASCEND, mené par l’Union européenne, souligne également que le déploiement futur de capacités de traitement de données en orbite pourrait contribuer à la stratégie de réduction de l’empreinte carbone du secteur numérique, conformément aux objectifs du Pacte vert pour l’Europe.

À première vue, le transfert des centres de données vers l’espace apparaît comme une solution écologiquement prometteuse.

Plan d’encombrement des orbites et conséquences environnementales

L’espace peut sembler infini et détaché des contraintes environnementales terrestres. Pourtant, une approche systémique des interactions entre l’espace et la Terre permet de mettre en évidence de profondes interdépendances.

Il convient notamment de souligner que les projets visant à déployer des centres de données en orbite concernent principalement l’orbite basse, qui constitue déjà la région orbitale la plus encombrée. Dans le projet de SpaceX, par exemple, la constellation serait déployée à des altitudes comprises entre 500 et 2 000 kilomètres. Les satellites seraient répartis dans des « coquilles orbitales » étroites, d’une épaisseur maximale de 50 kilomètres chacune.

Or, le nombre d’objets en orbite autour de la Terre connaît une croissance extrêmement rapide. Aujourd’hui, on estime qu’environ 26 000 objets de plus de 10 centimètres se trouvent en orbite terrestre basse, dont près de 9 300 satellites actifs. À cela s’ajoutent environ 1,2 million d’objets mesurant entre 1 et 10 centimètres, ainsi qu’environ 130 millions de fragments compris entre 1 millimètre et 1 centimètre.

La combinaison du nombre actuel d’objets spatiaux et des futurs déploiements alimente les craintes liées à ce que l’on appelle le « syndrome de Kessler » : une réaction en chaîne de collisions générant toujours plus de débris et pouvant rendre certaines orbites inutilisables durant des décennies. L’augmentation du nombre et de la taille des satellites accentue ce risque et impose de repenser la gestion du trafic spatial.




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D’autres conséquences environnementales liées à ce type de projets méritent également d’être soulignées.

Tout d’abord, la dissipation thermique produite par les infrastructures orbitales dans le vide spatial pourrait créer des interférences nuisibles pour les satellites évoluant sur la même trajectoire et ainsi soulever des interrogations au regard de l’obligation de ne pas créer d’entraves injustifiées aux activités spatiales d’autres États, telle qu’énoncée à l’article IX du Traité de l’espace de 1967.

Ensuite, les impacts sur l’environnement terrestre associés aux lancements et aux rentrées atmosphériques des satellites suscitent des préoccupations croissantes. Les panaches d’émissions des lanceurs ainsi que les processus de désintégration atmosphérique pourraient notamment affecter la couche d’ozone.

Afin de mieux appréhender ces contraintes, il est possible de mobiliser la théorie des « limites de la croissance », initialement développée pour analyser les limites écologiques de l’expansion économique humaine.

Face à ces défis, le droit reste relativement limité

Plusieurs documents juridiques existent, mais ils sont insuffisamment coordonnés.

Les lignes directrices relatives à l’atténuation des débris spatiaux élaborées par les Nations unies, l’Agence spatiale européenne et l’Inter Agency Space Debris Coordination Committee abordent par exemple peu les impacts des débris spatiaux sur l’environnement terrestre. Par ailleurs, certaines mesures destinées à réduire les débris en orbite, comme la désorbitation des satellites, peuvent paradoxalement accentuer les effets sur l’atmosphère ou sur les écosystèmes marins.

D’autres instruments juridiques présentent également des limites. En particulier, le Protocole de Montréal relatif aux substances qui appauvrissent la couche d’ozone, même modifié par l’amendement de Kigali, ne prend pas en compte certaines substances issues de la rentrée des satellites, comme l’alumine.

Similairement, la Convention sur la pollution atmosphérique transfrontière à longue distance (c’est-à-dire qui exerce des effets dommageables dans une zone soumise à la juridiction d’un autre État, et à une distance telle qu’il n’est généralement pas possible de distinguer les apports des sources individuelles ou groupes de sources d’émission) ne s’applique pas à ce type de phénomènes.

Dépasser les limitations du droit actuel en s’appuyant sur les obligations des États en matière de changement climatique

En l’absence de règles internationales précises, les juridictions internationales pourraient jouer un rôle important. Dans son avis consultatif sur les « obligations des États en matière de changement climatique », la Cour internationale de justice a rappelé plusieurs principes importants :

  • Les activités menées au-delà de la juridiction nationale mais sous le contrôle d’un État peuvent engager sa responsabilité si elles causent un préjudice.

  • Les effets à prendre en compte ne se limitent pas aux impacts directs : les effets cumulatifs ou indirects doivent également être considérés.

  • La responsabilité d’un État ne consiste pas seulement à mettre en place des mécanismes institutionnels de contrôle, mais aussi à garantir l’effectivité et la qualité de leur mise en œuvre.

Ces principes pourraient servir de base juridique pour interpréter l’article IX du Traité de l’espace. Celui-ci prévoit notamment la tenue de consultations internationales lorsque les activités d’un État causeraient une gêne potentiellement nuisible aux activités d’autres États parties au Traité en matière d’exploration et d’utilisation pacifiques de l’espace extra-atmosphérique.

Dans un contexte de multiplication rapide des satellites, cette approche pourrait contribuer à développer progressivement un cadre juridique.

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Anna Hurova ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les centres de données spatiaux posent aussi des risques écologiques. Qu’en dit le droit ? – https://theconversation.com/les-centres-de-donnees-spatiaux-posent-aussi-des-risques-ecologiques-quen-dit-le-droit-286490

Dengue, Zika, chikungunya : les moustiques invasifs coûtent des milliards, la prévention reste à la traîne

Source: The Conversation – in French – By David Roiz, Investigador en ecologia de enfermedaes emergentes transmitidas por mosquitos, Institut de recherche pour le développement (IRD)

Les moustiques invasifs ne constituent pas seulement une menace sanitaire : ils représentent aussi un coût économique majeur. Une étude internationale estime qu’entre 1975 et 2020, les maladies transmises par les moustiques Aedes ont engendré au moins 94,7 milliards de dollars de pertes dans le monde. Plus frappant encore, les dépenses consacrées à la prévention restent très inférieures aux coûts supportés une fois les épidémies déclarées.


Ils sont petits, à peine visibles, et pourtant leur impact économique atteint une ampleur comparable à celle de certaines crises sanitaires majeures. Les moustiques invasifs du genre Aedes – notamment Aedes albopictus (moustique tigre) et Aedes aegypti (son cousin, moins connu en Europe, le moustique de la fièvre jaune)- ne se contentent pas de troubler nos soirées estivales, ils nous transmettent les virus de la dengue, de la fièvre jaune, chikungunya ou encore Zika et, ce faisant, ils engendrent également des coûts considérables pour les systèmes de santé, les collectivités et les ménages du monde entier.

Dans une étude publiée en 2024 dans Science of The Total Environment on estime qu’entre 1975 et 2020, les coûts économiques liés à ces moustiques et aux maladies qu’ils transmettent, atteignent au minimum 94,7 milliards (en dollars de 2022). Les estimations hautes suggèrent elles un coût total supérieur à 300 milliards lorsque les séquelles à long terme sont prises en compte, soit un montant comparable au coût total de l’ouragan Katrina, l’une des catastrophes naturelles les plus coûteuses de l’histoire contemporaine, et supérieur à ceux de la catastrophe pétrolière de Deepwater Horizon en 2010 dans le golfe du Mexique.

Derrière ce chiffre impressionnant, on trouve une réalité plus préoccupante encore : cette évaluation est sans doute largement sous-estimée et, contrairement à une catastrophe ponctuelle, ces coûts s’accumulent année après année. Et surtout, elle révèle un déséquilibre majeur dans nos choix collectifs : nous dépensons beaucoup plus pour réparer les dégâts que pour prévenir les crises, environ dix fois plus.

Une expansion silencieuse, un coût croissant

Pour comprendre ces montants colossaux, il faut d’abord regarder l’expansion silencieuse des moustiques concernés.

Issus de régions tropicales, les moustiques Aedes ont étendu leur aire de répartition à un rythme soutenu. Aedes aegypti, originaire d’Afrique, est aujourd’hui présent dans une grande partie des régions tropicales et subtropicales d’Amérique, d’Asie et d’Océanie. Son aire de répartition s’est progressivement étendue sous l’effet des échanges commerciaux et de l’urbanisation.

Aedes albopictus, le moustique tigre, lui, a colonisé le monde plus tardivement, à partir des années 1970, en provenance d’Asie. Portés par la mondialisation des échanges (commerce international, transport maritime et aérien), l’urbanisation rapide et souvent mal planifiée, ainsi que par le réchauffement climatique, ces vecteurs de virus se sont implantés sur tous les continents, y compris en Europe et en Amérique du Nord.

Leur succès écologique a une conséquence directe : l’augmentation du nombre d’épidémies. La dengue, autrefois confinée à certaines régions tropicales, est devenue l’une des maladies virales à transmission vectorielle les plus répandues au monde. Présente dans plus de 100 pays, elle connaît des flambées de plus en plus fréquentes et de plus en plus importantes, avec des niveaux records observés ces dernières années.

En 2023 et 2024, plusieurs pays d’Amérique latine, dont le Brésil et l’Argentine, ont enregistré des épidémies historiques comptant plusieurs millions de cas. Le chikungunya et le Zika ont provoqué des crises sanitaires majeures depuis le début des années 2000, avec des répercussions sanitaires durables, notamment des complications neurologiques et congénitales.

Cette crise sanitaire est aussi une crise économique, dont les conséquences restent largement sous-estimées dans le débat public.

94,7 milliards de dollars : une estimation minimale

Notre équipe a compilé les données issues de la base internationale InvaCost) qui recense les coûts économiques associés aux espèces invasives. Sur une période de 45 ans (1975-2020), nous avons identifié au moins 94,7 milliards de dollars (soit environ 105 milliards en dollars 2026) de coûts cumulés liés aux moustiques Aedes et aux maladies qu’ils transmettent. Cela représente en moyenne plus de 3 milliards de dollars par an, avec des pics spectaculaires : en 2013, la facture a dépassé les 20 milliards de dollars.

Ces montants incluent plusieurs types de dépenses : les coûts médicaux (hospitalisations, consultations, traitements), les pertes de productivité liées aux arrêts de travail, les dépenses publiques de surveillance et de lutte antivectorielle (limitation des populations de moustiques par divers moyens dont les campagnes de participation communautaire pour la réduction d’eaux stagnantes, les larvicides, où les insecticides), ainsi que certains impacts économiques indirects (comme l’absentéisme ou des baisses de productivité).

La dengue représente à elle seule près de 80 % des coûts totaux estimés. Le chikungunya et le Zika, bien que plus ponctuels dans leur émergence, contribuent également de manière significative dans la dernière décennie, reflétant plusieurs grandes crises épidémiques sur la période.

Mais ces chiffres impressionnants ne représentent pourtant qu’une partie de la réalité.

Une sous-estimation structurelle

De fait, les 94,7 milliards de dollars identifiés ne représentent que les coûts documentés et publiés dans la littérature scientifique ou institutionnelle. Il ne s’agit pas d’estimations ni d’extrapolations. Or, de nombreux pays, notamment à revenu faible ou intermédiaire, ne disposent pas des moyens pour mesurer et documenter ces impacts économiques.

Les dépenses informelles des ménages, les pertes économiques non déclarées, les conséquences à long terme sur la santé (handicaps, troubles neurologiques, complications congénitales liées au Zika), ou encore les effets sur le tourisme et l’attractivité économique (le nombre de visiteurs chute drastiquement dans les pays connaissant une épidémie) sont rarement quantifiés. Autrement dit, la facture réelle pourrait être bien plus élevée.

Ce biais révèle en outre une inégalité structurelle : les pays les plus touchés sont souvent ceux qui disposent des systèmes de surveillance les moins robustes, en particulier dans plusieurs régions d’Asie du Sud-Est, d’Afrique subsaharienne et d’Amérique latine. Le manque de données n’est pas synonyme d’absence de coût : il traduit plutôt une invisibilisation économique des régions les plus vulnérables.

Réagir et soigner plutôt que prévenir : un choix coûteux

Anticiper ces conséquences et investir dans la prévention, la surveillance et la gestion intégrée des vecteurs apparaît donc essentiel pour limiter les effets sanitaires, économiques et sociaux des futures épidémies.

Les données montrent cependant que les coûts liés aux « dommages et pertes » – c’est-à-dire les conséquences des maladies une fois qu’elles surviennent – sont largement supérieurs aux dépenses consacrées à la prévention et à la gestion. En d’autres termes, on dépense beaucoup plus en réaction aux épidémies que pour les empêcher.

Les campagnes de démoustication, la surveillance entomologique, l’amélioration des infrastructures urbaines (gestion des eaux stagnantes, assainissement), ou encore la recherche sur les méthodes innovantes de contrôle des populations de moustiques (comme la dissémination de moustiques porteurs de Wolbachia ou de mâles stériles) restent sous-financées par rapport à l’ampleur des dommages constatés. Ce déséquilibre pose une question centrale de politique publique : pourquoi attendons-nous que la crise éclate pour agir ?

La méthode Wolbachia en Nouvelle-Calédonie.



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La réponse est en partie politique et budgétaire. Les dépenses de prévention sont souvent moins visibles, moins médiatisées, et leurs bénéfices sont difficiles à attribuer directement. À l’inverse, les coûts des épidémies apparaissent brutalement dans les statistiques hospitalières et économiques.

Mais cette logique court-termiste se révèle économiquement inefficace. Les données montrent pourtant qu’un investissement accru dans la prévention pourrait réduire significativement la charge économique globale à long terme.

Une problématique sociale mondiale

Au-delà des chiffres, l’enjeu est profondément social. Les maladies transmises par les moustiques Aedes touchent de manière disproportionnée les populations urbaines défavorisées, vivant dans des environnements où l’accès à l’eau potable, à l’assainissement et aux infrastructures sanitaires est limité.

Les inégalités socio-économiques favorisent la prolifération des moustiques : stockage d’eau dans des récipients ouverts, absence de systèmes d’évacuation performants, habitat dense et précaire. Les populations les plus vulnérables cumulent donc les risques sanitaires et les pertes économiques.

Lorsqu’un membre d’un foyer tombe malade, les conséquences dépassent le simple coût médical : perte de revenus, déscolarisation temporaire des enfants, endettement pour financer les soins. À l’échelle collective, ces micro-chocs économiques s’additionnent pour former un fardeau macroéconomique.

La mondialisation du phénomène ajoute une dimension supplémentaire : même les pays tempérés, longtemps considérés comme à l’abri, voient désormais l’implantation durable de Aedes albopictus. Les épisodes autochtones de dengue ou de chikungunya en Europe illustrent cette nouvelle réalité et les récentes projections climatiques suggèrent que le potentiel de transmission pourrait encore s’étendre dans les décennies à venir. La question n’est plus celle d’un « problème tropical », mais d’un enjeu global.




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Une alerte et une opportunité

Cette lecture économique permet de renouveler notre compréhension d’un problème souvent abordé sous le seul angle sanitaire. En mettant un coût sur les conséquences des invasions de moustiques Aedes, cette étude déplace le débat vers le terrain des politiques publiques et des arbitrages budgétaires.

Les moustiques ne sont pas seulement une nuisance estivale. Ils représentent un coût structurel croissant pour les systèmes de santé, les économies nationales et les ménages. Dans un monde marqué par l’intensification des échanges et les bouleversements climatiques, ils illustrent une réalité concrète : certains impacts économiques des transformations environnementales ne sont ni abstraits ni lointains. Ils se traduisent en milliards de dollars, en inégalités sociales accrues et en systèmes de santé sous tension.

Reconnaître l’ampleur économique du phénomène conduit ainsi à changer de perspective : dans un contexte de mondialisation des échanges et de changement climatique, la lutte antivectorielle n’est plus seulement une mesure de santé publique. Elle constitue un investissement collectif destiné à éviter des coûts sanitaires, sociaux et économiques bien plus élevés demain.

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Frédéric Simard a reçu des financements de l’Université de Montpellier à travers le dispositif KeyWI Vect-OH.

Jean-Michel Salles a reçu des financements de l’ANR sur plusieurs projets de recherche au cours de sa carrière. Les trois auteurs ont été membre du groupe de travail de l’ANSES sur l’impact des arboviroses.

David Roiz ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Dengue, Zika, chikungunya : les moustiques invasifs coûtent des milliards, la prévention reste à la traîne – https://theconversation.com/dengue-zika-chikungunya-les-moustiques-invasifs-coutent-des-milliards-la-prevention-reste-a-la-traine-286365

Manger sans avoir faim parce qu’on passe une mauvaise journée : l’alimentation émotionnelle est-elle un problème ?

Source: The Conversation – in French – By Itziar Alonso Arbiol, Profesora Catedrática de Psicología, Universidad del País Vasco / Euskal Herriko Unibertsitatea

L’alimentation émotionnelle est un comportement assez fréquent chez les femmes comme chez les hommes, qui n’est pas considéré, en soi, comme un trouble psychologique. MaxStrogiy/Shutterstock

L’alimentation émotionnelle consiste à manger pour gérer des émotions. Ce comportement n’est pas considéré comme un trouble psychologique. Mais il souligne la nécessité de prendre en charge autrement ses émotions négatif car le soulagement procuré par une nourriture – par ailleurs souvent très calorique, grasse et sucrée – n’est que passager.


Après que notre chef nous a passé un savon, nous rentrons à la maison et mangeons plusieurs biscuits au chocolat. Ou alors, nous sommes en train de réviser en vue d’un examen, nous sommes nerveux et nous nous ennuyons, ce qui nous pousse à ouvrir le frigo sans arrêt. Ou encore peut-être que nous sommes très stressés ces derniers temps, ce qui nous pousse à acheter plus de snacks, de sucreries ou de plats à emporter que d’habitude.

Ces situations, qui nous sont si familières, ont un point commun : nous ne mangeons pas parce que nous avons physiquement faim, mais pour gérer nos émotions. C’est ce qu’on appelle l’alimentation émotionnelle. Cela peut-il devenir un problème ? Comment l’éviter ?

Manger pour faire face aux émotions négatives

L’alimentation émotionnelle est un phénomène assez fréquent et n’est pas considérée, en soi, comme un trouble psychologique. Les recherches montrent que de nombreuses personnes ont parfois recours à la nourriture pour faire face à des émotions négatives. On parle ici de 40 à 45 % de la population adulte et d’environ 30 % des adolescents. Ce phénomène se produit dans des situations de stress, d’anxiété et de tristesse, et a été clairement observé pendant la pandémie de Covid-19.

Manger en lien avec ses émotions fait partie du quotidien de nombreuses personnes. En effet, il est courant d’organiser des déjeuners ou des dîners avec ses proches lors d’occasions importantes. Le problème ne réside pas tant dans le fait de se tourner de temps en temps vers la nourriture, mais plutôt dans le fait que cette stratégie devienne une habitude quand on se sent mal. Car le soulagement procuré par la nourriture est passager et peut engendrer un sentiment de culpabilité.

De plus, ce comportement est associé à la consommation régulière d’aliments très caloriques, riches en sucre ou en graisse. À long terme, cela pourrait nuire à la santé. Par exemple, cela pourrait augmenter le risque d’obésité, de diabète et de maladies cardiovasculaires. L’alimentation émotionnelle augmente également le risque de développer des troubles des conduites alimentaires.




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Comment gérons-nous nos émotions et quel rôle joue la nourriture ?

On peut recourir à de nombreuses stratégies pour gérer ses émotions. Par exemple, parler à quelqu’un, pratiquer une activité physique ou se distraire pour ne pas penser à ce qui nous préoccupe. Manger peut également remplir cette fonction. Mais que se passe-t-il quand la nourriture devient le principal moyen pour gérer son mal-être ?

La communauté scientifique s’intéresse depuis des années à cette question et à d’autres : Les personnes qui ne savent pas gérer leurs émotions ont-elles davantage tendance à adopter ce type d’alimentation ? Ce lien n’apparaît-il que chez celles et ceux qui souffrent de troubles de l’alimentation ?

On ne savait pas clairement si l’alimentation émotionnelle existait chez les personnes sans troubles et d’âges différents. Nous ne savions pas non plus dans quelle mesure les études pouvaient être extrapolées à la population générale et à différentes étapes de la vie, car beaucoup d’entre elles ont été menées sur des groupes très spécifiques, comme les personnes suivant un traitement bariatrique (appelé aussi chirurgie bariatrique ou « chirurgie de l’obésité », ndlr).

C’est pourquoi nous avons réalisé une méta-analyse (une étude regroupant plusieurs études), dans le but de synthétiser les résultats antérieurs et d’affiner notre analyse. Nous avons ainsi pu tirer des conclusions plus solides que celles issues d’une seule étude. Cela nous a également permis de déterminer dans quelles conditions la gestion des émotions conduisait à consommer de la nourriture sans avoir faim.

Notre étude a mis en évidence une série de résultats intéressants :

  1. Les personnes qui ont le plus de mal à gérer leurs émotions négatives ont davantage tendance à se tourner vers la nourriture.

  2. Le lien entre l’incapacité à gérer ses émotions et la consommation alimentaire s’observe aussi bien chez les personnes souffrant de troubles psychologiques que chez celles qui n’en souffrent pas.

  3. Ce lien s’observe de la même manière chez les personnes de tous âges et de tous genres.

  4. Ce lien reste le même pour toutes les émotions négatives (tristesse, anxiété, ennui). En revanche, il n’apparaît pas pour les émotions positives.

Apprendre à gérer ses émotions est essentiel

Ces résultats suggèrent qu’apprendre à mieux gérer ses émotions négatives pourrait avoir des effets bénéfiques dans plusieurs domaines de la santé, et pas seulement concernant notre rapport à la nourriture. Ils soulignent également l’intérêt d’apprendre cela dès le plus jeune âge.

On pourrait croire à tort que le fait de grignoter parce qu’on ne maîtrise pas ses émotions est un phénomène qui touche surtout les femmes. Il est vrai que les femmes ont davantage tendance à manger sous l’effet des émotions, mais nos résultats montrent que la corrélation entre le dérèglement émotionnel et le recours à la nourriture s’observe de manière similaire tant chez elles que chez eux.

Alors, que pouvons-nous faire ?

Les interventions psychologiques efficaces pour la gestion des émotions intègrent des éléments qui se sont avérés utiles pour la santé mentale et les habitudes de vie. Ces stratégies consistent notamment à apprendre à identifier ses émotions et à distinguer les situations qui les déclenchent. Elles fournissent également des outils qui aident à développer des stratégies plus adaptatives face au stress et à pratiquer la pleine conscience.




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Ce point est important car la régulation émotionnelle n’influence pas seulement notre rapport à la nourriture : elle a également été associée à des problèmes tels que l’anxiété et la dépression. C’est ce que l’on appelle en psychologie « l’effet transdiagnostique », ce qui signifie qu’agir sur certaines variables permet de prévenir différents problèmes. Par conséquent, améliorer la capacité à gérer ses émotions pourrait avoir un impact positif plus large sur la santé et le bien-être.

Quand on se retrouve à un stade où on a l’impression de ne plus pouvoir maîtriser ses émotions, il existe une solution. Les données scientifiques montrent que la thérapie cognitivo-comportementale, le protocole unifié, la thérapie comportementale dialectique et la pleine conscience (mindfulness) améliorent la gestion des émotions. De plus, ces trois derniers types de prise en charge continuent d’améliorer cette gestion même lors du suivi. Autrement dit, elles produisent un effet durable.

En définitive, nous avons tout à gagner à savoir gérer nos émotions. Cela peut nous éviter bien des problèmes à l’avenir. La prochaine fois que nous aurons envie de manger alors que nous n’avons pas faim, posons-nous les questions suivantes : est-ce que je sais ce que je ressens en ce moment ? Y a-t-il autre chose que je puisse faire pour me sentir mieux ?

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Itziar Alonso Arbiol est la chercheuse principale du projet de recherche « Alimentation émotionnelle à l’adolescence : compassion envers soi-même, attachement, régulation émotionnelle et culture » (référence PID2023-151085NB-I00), financé par le ministère des Sciences, de l’Innovation et des Universités, l’Agence nationale de la recherche et le FEDER.

Aitziber Pascual Jimeno, Jara Mendia, José J. Pizarro Carrasco et Susana Conejero López ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Manger sans avoir faim parce qu’on passe une mauvaise journée : l’alimentation émotionnelle est-elle un problème ? – https://theconversation.com/manger-sans-avoir-faim-parce-quon-passe-une-mauvaise-journee-lalimentation-emotionnelle-est-elle-un-probleme-285651

Quand « L’Odyssée » d’Ulysse éclaire les migrations contemporaines

Source: The Conversation – France (in French) – By Geneviève Guétemme, Maîtresse de conférences en Arts plastiques, Université d’Orléans

Capture d’écran du film documentaire de Nathalie Loubeyre. No comment, Nathalie Loubeyre, avec l’autorisation de la réalisatrice.

Le film documentaire No comment, réalisé à Calais en 2008 par la cinéaste Nathalie Loubeyre, est l’un des premiers films français sur ce que la presse et les politiques ont appelé la « crise migratoire ». Et l’Odyssée d’Homère apparaît dès l’introduction pour soutenir un questionnement humain et filmique sur les mouvements de population.


No comment, comme son nom l’indique, est un film sans commentaires, sans voix off, sans interview, et sans « personnages ». Il commence par un plan fixe sur le rivage. La mer est plate, les vagues sans force – comme après la tempête – puis, en surimpression, apparaît un texte extrait de l’Odyssée (V, v. 445-459) :

« Écoute-moi, seigneur, dont j’ignore le nom ! je viens à toi, que j’ai si longtemps appelé, pour fuir hors de ces flots Poséidon et sa rage ! Les immortels aussi n’ont-ils pas le respect d’un pauvre naufragé venant, comme aujourd’hui je viens à ton courant, je viens à tes genoux, après tant d’infortunes. » (traduction V. Bérard, Paris, Belles Lettres, 1972)

Ce vers célèbre évoque le rite grec ancien de la supplication rituelle ou Iketeia (l’ἱκετεία) qui « était d’une importance primordiale pour les relations publiques et privées à l’âge archaïque ». Ce rite) traditionnellement utilisé pour accompagner une demande d’hospitalité ou d’asile, garantissait une certaine protection aux exilés et aux fugitifs – la catégorie sociale la moins protégée dans le monde grec. Il est au cœur des textes d’Eschyle (Les Euménides), d’Euripide (Les Suppliantes), de Sophocle (Œdipe-Roi), etc. De nombreux artistes ont continué à le représenter, sachant qu’il serait identifié par les générations baignées de culture classique. Ainsi Jupiter et Thétis par exemple, peint par Jean-Auguste-Dominique Ingres en 1811, montre clairement le geste rituel du suppliant qui consistait à toucher les genoux ou le menton du dieu en reprenant à la lettre le premier chant de l’*Iliade * :

« Elle s’assit devant lui, embrassa ses genoux de la main gauche, lui toucha le menton de la main droite et, le suppliant… »

Jupiter et Thétis, Dominique Ingres, 1811.
Wikimedia

Ulysse s’adresse au fleuve, dont il rejoint « le courant ». Une autre traduction dit : « je viens à vos eaux […] comme à un fleuve, comme à un dieu ».

Dans le film de Loubeyre, les suppliants sont Afghans, Irakiens, Kurdes, Palestiniens, Erythréens, Somaliens, Soudanais. Ils ont suivi des chemins différents, et survivent grâce aux associations caritatives en espérant traverser la Manche. Les volontaires du secours catholique n’ont pas le pouvoir de les faire passer en Angleterre et les gestes de supplication ne leur sont donc pas spécifiquement « adressés », mais le motif des mains apparaît plusieurs fois dans le film : tendues vers le feu, du pain, un ticket. Et les migrants sont toujours reçus avec respect parce que, « On révéroit les suppliants, et on ne permettoit pas qu’on les touchât. Cela se voit partout dans l’histoire, soit aux asiles, soit aux temples, soit aux palais, soit aux statues des princes ». (Racine – OEuvres, t. VI). Le texte d’Homère répète ce geste à chaque étape du parcours d’Ulysse.

Ce commentaire du texte d’Homère par le jeune Racine précise en effet que les suppliants sont à la merci des hommes et des éléments – ils sont vulnérables et sacrés.

Posture héroïque des vaincus

La supplication se reconnaît aussi, de loin, dans les restes d’étoffes qui s’étalent dans les broussailles, en lien avec le rameau des suppliants : branche d’olivier sacré, entourée de bandeaux de laine blanche symbolisant la protection du dieu (Plutarque, Vies, t. I).

Loubeyre sait que ce geste immémoriel, antérieur à l’Histoire et aux mots, n’est pas réalisé de manière consciente par les migrants parce que les codes de l’antiquité se sont perdus, mais aussi parce que les migrants n’ont pas vraiment le droit de faire des demandes et que leurs appels au secours ne seront pas écoutés. Elle relie toutefois le motif homérique de la supplication, à d’autres récits, comme celui des Bourgeois de Calais dont elle filme le monument, un ensemble sculpté par Rodin, sous différents angles.

Le parallèle avec d’autres figures vaincues et humiliées, devenues l’emblème de la ville, rappelle que la guerre a soumis d’autres hommes aux caprices des puissants et que ces hommes (en sculpture) se sont retrouvés mouillés, gelés et sans abri, tout comme les migrants. Il révèle la posture héroïque – ni esthétique, ni misérabiliste – des vaincus dont le silence dénonce une situation impossible à contenir dans la narration et une analyse, impossible à comprendre. Le geste silencieux des mains tendues et le film sans commentaire présentent un espace saturé par les non-dits de celles et ceux qui, sans identité civile, s’absentent. Ils existent en dehors des mots tout en affirmant leur présence, leur vitalité et leurs rêves.

L’empathie des Calaisiens

À la fin du film, les migrants viennent en centre-ville, accompagnés par les volontaires du secours catholique, mais aucun échange n’a lieu. En effet, là où les Grecs anciens avaient l’obligation de répondre à un devoir sacré, les clients du tabac glissent sans un regard. Les migrants de la jungle sont en effet à Calais sans y être. Ils ont d’ailleurs été expulsés depuis.

Le film, les migrants, et avec eux le spectateur restent en dehors des boulangeries, des restaurants, des parcs. Les boutiques sont filmées uniquement de l’extérieur et les ferries, cadrés avec des barrières au premier plan, glissent au loin. Mais ces scènes ne signifient pas que les Calaisiens sont indifférents.

L’association Amnesty International a mené l’enquête auprès de 600 Calaisiens en novembre 2019, et indique sur son site :

« L’empathie est très présente. Les Calaisiens nous disent ne pas pouvoir rester insensibles au parcours des personnes exilées et aux difficultés qu’elles rencontrent. Ils sont particulièrement affectés lorsqu’il s’agit de famille, d’enfants ou d’adolescents isolés. Pourtant, beaucoup expriment aujourd’hui un profond découragement face à leur présence, principalement parce qu’ils ont le sentiment d’être face à un problème qui leur semble insoluble et sans fin. »

Dans le film, des cartons rapportent des informations factuelles : « un ticket », « pour une douche », « aux abris », « vers la jungle », « sous le soleil », ou bien des paroles de migrants : « France no good », « Dieu nous bénisse » ou encore des concepts généraux « flux », « migration ». Il s’agit de se concentrer sur les suppliants et sans jamais parler à leur place. Sans rien revendiquer.

Le film ne raconte pas l’histoire d’Ulysse, mais la référence à l’Odyssée d’Homère renvoie à tous les mouvements humains tendus entre la vie et la mort, la foi et l’aliénation, le désir et l’espoir. Elle donne au film une épaisseur philosophique qui résonne avec une tragédie intemporelle en permettant de s’approcher de ce qui résiste.

La référence permet aussi d’adresser directement l’appel des migrants au spectateur en révélant explicitement l’impuissance, l’angoisse, la fatigue et l’humanité des victimes. Ici, les mains suppliantes appellent d’autres mains, à la fois soutenantes, agissantes, citoyennes. Le rappel implicite de codes longtemps oubliés est une réponse éthique qui transforme le film en plaidoyer silencieux pour ceux dont la voix reste inaudible.

Le dernier plan du film contient d’ailleurs tout entier cet effort pour capter l’énergie et la dignité de tous ces hommes coincés à Calais avec un visage silencieux qui hésite l’espace d’une seconde à regarder la caméra, puis relève les yeux et regarde celles et ceux qui ont le pouvoir de comprendre et de modifier le sens de son existence.

Ce regard nous invite à nous confronter à l’idée de l’exil et à la réalité du rejet qui peut s’imposer à tous.

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Geneviève Guétemme ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Quand « L’Odyssée » d’Ulysse éclaire les migrations contemporaines – https://theconversation.com/quand-lodyssee-dulysse-eclaire-les-migrations-contemporaines-285885