Le totalitarisme numérique est-il inéluctable ?

Source: The Conversation – in French – By Iurii Trusov, chercheur en philosophie, docteur en sciences politiques, Université Bordeaux Montaigne

L’essor de l’intelligence artificielle, des Big Tech et des technologies de surveillance bouleverse les rapports entre États, entreprises et citoyens. La convergence entre capitalisme de surveillance et dérives autoritaires pourrait conduire à un technofascisme ou à un totalitarisme numérique, comme l’illustrent les exemples de la Chine, des États-Unis et de la Russie. Face à ces risques, un encadrement démocratique des technologies apparaît indispensable pour préserver les libertés publiques et le pluralisme.


L’année 2026 regorge d’actualités sur le renforcement des mesures de contrôle numérique de la population. D’un côté, la Chine continue de moderniser son réseau de vidéosurveillance en intégrant l’IA pour faciliter la recherche et l’analyse des données par la police et développe des systèmes de prédiction du comportement des citoyens afin d’identifier des futurs criminels et opposants au régime, à l’instar du film Minority Report, adaptation d’une nouvelle de Philip K. Dick.

D’un autre côté, l’entreprise américaine Palantir, spécialisée dans le développement de logiciels pour l’armée et la police de certains pays, a publié sur le réseau social X un résumé du livre The Technological Republic : Hard Power, Soft Belief, and the Future of the West, écrit par son PDG Alexander C. Karp. Il s’agit d’une sorte de manifeste de la future société numérique, telle que la conçoit un développeur de logiciels pour structures militaires : utilisation de la « force brute » (hard power) pour maintenir l’ordre dans le pays et dans le monde ; conscription universelle ; développement de robots militaires et d’armements basés sur l’IA par la Silicon Valley pour l’État ; hégémonie des États-Unis sur les autres pays, en particulier sur les civilisations qualifiées de « médiocres, régressives et nuisibles » ; et lutte contre le pluralisme.

S’agit-il d’une description crédible de notre avenir numérique, déjà en train d’être façonné par les grandes corporations technologiques avec le soutien des États, tant à l’Ouest qu’à l’Est ?

Utopisme et capitalisme de surveillance

Un certain nombre de transhumanistes influents, tels que Nick Bostrom et Ray Kurzweil, dépeignent un paradis terrestre futuriste, contribuant ainsi à promouvoir les narratifs des entreprises de la Big Tech. Le philosophe Nick Bostrom, tout en mettant en garde contre les risques existentiels liés au développement des technologies, a déjà imaginé ce qu’il ferait dans un monde futur entièrement résolu (solved world).

Dans ce monde, l’intelligence artificielle surpasserait l’homme dans tous les domaines, tant physiques qu’intellectuels, et les robots, la réalité virtuelle ainsi que d’autres technologies atteindraient un tel niveau de développement que l’être humain n’aurait plus du tout besoin de travailler pour produire les objets du quotidien. Un monde semblable à celui des vieux contes de fées, où la nourriture vous saute presque directement dans la bouche et où les cochons se promènent déjà tout cuits. Ce fameux Âge d’or de l’humanité, dont Hésiode parlait dans l’Antiquité : « Les humains vivaient alors comme les dieux, le cœur libre de soucis, loin du travail et de la douleur ».

Pendant que Nick Bostrom dresse la liste de ce que l’on peut faire quand il n’y a plus rien à faire, d’autres philosophes s’inquiètent vivement qu’un tel avenir nous mène vers un panoptique numérique, transformant cette utopie post-travail en une dystopie de contrôle et de surveillance totale

Nous ne nous séparons plus de nos portables, ordinateurs et tablettes. Certains vont plus loin en se créant une maison connectée truffée d’objets connectés : des ampoules, des bouilloires, des télés, des aspirateurs, des climatiseurs, et bien plus encore. Сes données sont collectées et traitées par quelques grandes corporations technologiques, ce qui rend les propriétaires de celles-ci fabuleusement riches. Ils peuvent nous surveiller, analyser les données et même influencer notre comportement, qu’il s’agisse de nos choix de consommation ou de nos votes.

Google, Facebook, Amazon, Apple, Microsoft et d’autres géants transforment une multitude de clics et de requêtes d’utilisateurs en argent. Depuis mai 2026, le grand réseau social Instagram (Meta) a désactivé le chiffrement de bout en bout de la correspondance privée, ce qui la rend accessible à la multinationale elle-même et aux services secrets. Les informations personnelles des utilisateurs pourraient à l’avenir être utilisées « à des fins publicitaires et pour l’entraînement des chatbots ». C’est ce que la philosophe américaine Shoshana Zuboff a appelé « le capitalisme de surveillance ». Un tel système soumet les individus par le biais du confort, des divertissements et de services utiles, et non par la peur et l’intimidation, comme le faisaient les dictateurs du passé pour prendre le contrôle de leur population.

Entre les mains d’un petit groupe de multinationales se trouvent concentrés le contrôle de la production et de la diffusion de l’information, ainsi que des sommes d’argent colossales, ce qui permet d’influencer le pouvoir politique et la démocratie, de faire du lobbying, d’exercer une influence à travers les médias et de soutenir financièrement les politiciens souhaités. C’est l’une des raisons pour lesquelles l’UE modifie progressivement sa législation, en introduisant certaines restrictions à l’aide des règlements sur les marchés numériques (DMA), sur les services numériques (DSA) et de l’AI Act.

Piège du confort et technofascisme

La situation s’aggrave lorsque les technologies numériques convergent avec des tendances autoritaires, détruisant le pluralisme et rétrécissant l’espace de liberté. Le culte de l’efficacité et de la commodité peut supplanter les « longs » débats démocratiques et normaliser la surveillance de la population sous couvert de services pratiques.

Depuis le début de son second mandat présidentiel, Donald Trump a montré comment les capacités technologiques d’Elon Musk peuvent être utilisées pour diffuser des discours favorables au pouvoir. Cela a également révélé à quel point les entreprises technologiques sont faibles face au pouvoir réel de l’État, même dans les pays occidentaux. En effet, après l’assaut du Capitole du 6 janvier 2021, Trump avait été banni de Facebook, Instagram, Twitter et YouTube ; mais après sa victoire électorale de 2024, les « capitalistes de surveillance », terrifiés par la menace de représailles, lui ont apporté leur argent et leur loyauté.

Mark Zuckerberg (Meta), Sam Altman (OpenAI), Tim Cook (Apple) et Jeff Bezos (Amazon) ont versé chacun 1 million de dollars au fonds d’investiture de Trump, sans compter une diffusion gratuite de la cérémonie d’investiture du 20 janvier 2025 sur Amazon Prime (équivalant à 1 million de dollars supplémentaire), sans oublier des contributions de Google, Microsoft et Adobe. Au total, Trump a levé la somme record de 239 millions de dollars à l’occasion de cette investiture.

Plus tard, en septembre 2025, les dirigeants des Big Tech ont assisté à un dîner avec Trump, au cours duquel ce dernier a demandé à chacun combien ils comptaient investir aux États-Unis. Résultat de l’accord entre la Maison-Blanche et la Big Tech : désormais, les autorités américaines déploient une surveillance de masse, ciblant non seulement les extrémistes numériques réels qui menacent de violences physiques les dirigeants des entreprises informatiques, mais également des partisans d’un développement technologique prudent. Ainsi, des centres régionaux de renseignement américains surveillent des manifestations portant un regard critique sur les technologies, de simples réunions budgétaires municipales et même des conseils scolaires de district, afin d’identifier les opposants à la construction de centres de données.

Progressivement, l’ordre libéral démocratique pourrait être menacé par l’instauration d’un technofascisme, un danger contre lequel met en garde le philosophe et spécialiste de l’IA Mark Coeckelbergh. Une pensée agressive contre certains « autres » — comme les migrants ou tout autre groupe — pourrait de nouveau dominer, s’accompagnant de contrôle de l’information, de mensonges, de surveillance et de l’imposition d’un cadre idéologique.

Les systèmes d’IA peuvent s’adapter au style de chaque individu, exploitant ses faiblesses et ses malheurs pour lui imposer des idées précises, façonner ses opinions et l’appeler à des actions concrètes. Les fonctionnaires et les structures étatiques intègrent de plus en plus l’IA — il existe même déjà, en Albanie, un premier cas de « ministre-IA », ce qui réduit progressivement l’espace accordé à l’esprit critique.

Dans une telle société, on n’effraie pas les citoyens, on les attrape plutôt dans le piège du confort : assistant personnel IA, publicités sur mesure, sélections personnalisées sur les plates-formes de streaming… et voilà que l’homme se retrouve partout entouré d’algorithmes qui le maintiennent enchaîné. Pour paraphraser Rousseau, « l’homme moderne est né libre, mais partout il est dans les fers algorithmiques », des fers dont un pouvoir autoritaire peut se saisir à tout moment pour asservir définitivement la société.

La dystopie du totalitarisme numérique

À cette gouvernance algorithmique cachée peuvent s’ajouter la violence étatique ouverte et la répression. L’exemple de la Russie a montré la vitesse avec laquelle un régime autoritaire peut, grâce à un système de surveillance étendu, passer d’un contrôle discret à une répression ouverte des opinions et à l’intimidation de la population.

Auparavant, le pouvoir russe réprimait les libertés dans la sphère politique tout en tolérant une certaine liberté d’expression dans le domaine culturel, ce qui correspondait tout à fait à la définition d’un régime autoritaire doté d’un certain niveau de pluralisme sociétal en dehors de la politique, donnée au XXe siècle par le politologue Juan Linz.

Cependant, après le début de la guerre à grande échelle en Ukraine en 2022, l’autoritarisme numérique a progressivement envahi de plus en plus de domaines, avançant sur la voie du totalitarisme numérique. Des chanteurs, des acteurs, des scientifiques et même des philosophes traduisant Aristote auxquels le pouvoir ne touchait pas auparavant, ont été pris pour cibles.

L’État poutinien s’appuie à présent sur une infrastructure technologique de contrôle numérique. Celle-ci prend la forme d’un système d’interception et d’enregistrement continus du trafic (y compris l’enregistrement des appels et des messages) avec un accès à distance direct du FSB aux bases de données des opérateurs (SORM). Elle repose également sur des équipements spéciaux installés sur les réseaux des fournisseurs d’accès, qui permettent au Service de supervision des communications (Roskomnadzor) de bloquer de manière centralisée les ressources Internet (TSPU) ; sur la collecte de données biométriques ; et sur diverses bases de données électroniques, sous prétexte de protéger la sécurité nationale et la souveraineté technologique. Toutes les grandes entreprises technologiques et les créateurs d’IA se sont retrouvés sous le contrôle total du pouvoir. Ils aident à instaurer un monopole d’État sur les médias et, plus largement, sur l’interprétation des événements contemporains et historiques.

Bien entendu, nous parlons aujourd’hui du totalitarisme numérique comme d’une variante négative et hypothétique de l’évolution d’une société numérique. Mais c’est précisément pour cela qu’il faut en parler dès à présent. Le totalitarisme numérique ou le technofascisme ne sont pas des résultats inéluctables du progrès technique. Il est nécessaire de travailler au maintien et à la protection des droits et libertés des citoyens, par opposition au renforcement de la souveraineté numérique de l’État au détriment de la population (comme on le voit en Russie et en Chine). Il faut contrôler le développement des technologies, minimiser les dommages potentiels, interdire des technologies nocives — par exemple, les systèmes de crédit social, les armes autonomes qui tuent sans supervision humaine, l’interception de l’ensemble des messages audio, vidéo et texte des utilisateurs, l’emploi de l’IA pour la création de deepfakes, etc. — et réduire l’influence de l’IA sur les domaines socialement importants que nous voulons préserver, tels que la prise de décision politique, la censure des livres, l’éducation et bien d’autres.

The Conversation

Iurii Trusov ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le totalitarisme numérique est-il inéluctable ? – https://theconversation.com/le-totalitarisme-numerique-est-il-ineluctable-287104

Comment lutter contre les informations toxiques : trois leviers pour protéger le débat démocratique

Source: The Conversation – France in French (3) – By Nicolas Curien, Professeur émérite honoraire du CNAM, Académie des technologies

Selon une fausse information et des images générées par IA circulant sur Internet, le 12 août 2026 à 14h33, le monde va perdre sa gravité pendant sept secondes, propulsant les gens à plusieurs mètres dans les airs. Instagram / Les Vérificateurs

Dans un espace informationnel bouleversé par les plateformes numériques et l’intelligence artificielle, les informations toxiques constituent un défi majeur pour les démocraties. Leur prolifération impose de penser une réponse globale, qui articule régulation, adaptation et renforcement de la culture scientifique.


Qu’elles soient émises par des entreprises pour préserver leurs marchés, par des États cherchant à justifier leurs prétentions territoriales, par des militants promouvant leur agenda ou par des individus en quête de reconnaissance, les informations toxiques saturent aujourd’hui l’espace informationnel. Les informations toxiques sont définies comme tout contenu dégradant la capacité des destinataires à comprendre leur environnement et à agir dans leur intérêt ou dans l’intérêt général.

Face à ce TsuNumi (tsunami numérique) d’informations douteuses ou sorties de leur contexte, d’opinions présentées comme des faits, de vérités alternatives, il est difficile de savoir qui croire et que penser. Sombrer dans un relativisme consistant à mettre toutes les informations sur le même plan devient tentant, avec des effets délétères sur la démocratie.

Car celle-ci ne repose pas seulement sur le suffrage universel et sur l’État de droit. Elle s’appuie aussi sur la pratique du débat public, fondé sur l’accès de chacun à des informations fiables. Or comment aujourd’hui garantir cet accès, dans un espace informationnel et cognitif vicié, entretenu par un modèle économique reposant sur la captation de l’attention ? Quelles mesures prendre pour lutter efficacement contre les informations toxiques ?

La réglementation européenne à la peine

À l’exception de X (anciennement Twitter), les grandes plateformes numériques se sont engagées à respecter un code de conduite sur la désinformation dans tous les pays de l’Espace économique européen. Il contient plusieurs mesures utiles : mettre en place des réseaux de fact checking, partager des informations sur les sources et techniques de désinformation, réduire voire éliminer le financement publicitaire des relais d’infox. En février 2025, la Commission a officialisé ce code de conduite au titre du règlement sur les services numériques (DSA) mais son efficacité, qui repose sur un esprit de co-régulation entre la Commission et les acteurs, reste incertaine.

Après deux ans de mise en œuvre du DSA, sur la dizaine de procédures qui ont été initiées au titre de sa violation, seules quatre ont été clôturées. Trois d’entre elles ont donné lieu à des engagements des entreprises incriminées. Pour Ali Express, le renforcement des systèmes de détection des produits illégaux. Pour Tik Tok, d’une part le retrait de son programme de récompenses jugé trop addictif, d’autre part la transparence de son répertoire publicitaire. La quatrième procédure a débouché sur la condamnation d’X/Twitter à 120 M€ d’amende. Ce montant, dérisoire par rapport aux profits tirés des comportements délictueux, est intégré au cost of doing business et n’a donc aucun réel effet incitatif.

Le cadre européen ne pèche donc pas tant par son architecture, certes perfectible, que par la timidité de sa mise en application, d’une part due à la complexité du dispositif, d’autre part à la crainte de représailles de la part de la gouvernance nord-américaine : aux États-Unis, particulièrement depuis la réélection de Donald Trump en 2024, la régulation de l’espace numérique est perçue comme une entrave inadmissible à la liberté d’expression.

Mais la régulation, pour importante qu’elle soit, n’est qu’une des composantes d’un vaste dispositif de lutte contre les informations toxiques.

D’après nos travaux, qui ont conduit aux conclusions d’un rapport de l’Académie des technologies paru en juin 2026, trois types de lutte doivent être simultanément menés.

  • des mesures d’atténuation des émissions toxiques et de leurs effets ;

  • des modalités d’adaptation à un contexte dans lequel le faux et le manipulatoire ne pourront être totalement éradiqués ;

  • des initiatives de contre-offensive visant à donner l’envie et les moyens de faire valoir le vrai.

Atténuer la désinformation

En amont de la chaîne de l’infox, de multiples actions sont envisageables, venant renforcer le cadre réglementaire. Nous recommandons notamment que ce cadre :

  • exige des plateformes une chasse aux faux comptes et une meilleure détection d’agents non humains coordonnés entre eux pour diffuser de l’infox ;

  • confère aux algorithmes de recommandation des plateformes et aux systèmes d’IA génératives un statut de responsabilité éditoriale, analogue à celui de la presse et des médias audiovisuels ;

  • impose un principe de pluralisme dans la présentation des réponses fournies par ces outils numériques, lorsqu’il s’agit de sujets se rattachant à un débat d’intérêt général.

Autre instrument, et non le moindre, pour tarir l’infox : couper son financement publicitaire, qui se chiffre en dizaines de milliards de dollars. Le non-respect des engagements de démonétisation figurant dans le règlement DSA devrait être lourdement sanctionné. L’Arcom devrait être habilitée à contrôler le montant des recettes publicitaires lié aux campagnes de désinformation visant le public français. Des mécanismes devraient être instaurés afin que des annonceurs de bonne foi ne financent pas l’infox à leur insu. Des taxes devraient être levées sur la revente de listes d’abonnés et de données personnelles.

Se tournant maintenant vers l’aval de la chaîne, selon le psychiatre Serge Tisseron, l’information toxique exploite les fragilités psychologiques et sociales, qu’elle contribue à renforcer. Ainsi, les « infoxiqués » sont-ils pour une grande part des personnes en manque de respect, d’écoute et de visibilité. Afin de réduire leur appétence pour les vérités alternatives, il faudrait donc alléger leur colère et leur frustration, les considérer avec bienveillance, prendre le temps d’aller à leur rencontre et de les entendre. C’est une tâche immense à laquelle des agents conversationnels peuvent contribuer.

Prendre en compte la désinformation et s’y adapter

S’agissant ensuite d’adaptation, il est préalablement nécessaire de mieux comprendre la nuisance à combattre. L’effort de recherche sur les pathologies de l’information doit être poursuivi en l’étendant à l’ensemble des domaines où sévissent le faux ou le manipulatoire : quelle est la genèse des informations toxiques, comment prolifèrent-elles, quelles sont leur nature, leur volumétrie et leurs impacts, quelle est l’efficacité des remèdes envisageables ?

Ensuite, l’éducation aux médias et à l’information, animée en France par le CLEMI, à l’école au collège et au lycée, est indispensable. D’une part, pour stimuler la prise de conscience de nos biais cognitifs, comme celui de confirmation, par lequel nous accordons plus de foi aux informations confortant nos croyances a priori. D’autre part, pour développer l’esprit critique : non pas se méfier de tout, mais doser les degrés de confiance accordés à diverses sources. Notons que les faussaires informationnels dévoient l’esprit critique, dont souvent ils se réclament.




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Ces images qui informent ou désinforment : sur les réseaux numériques, cultiver l’esprit critique


Concomitamment, les médias audiovisuels et leurs déclinaisons en ligne, ainsi que les sources en amont (AFP) doivent contribuer à améliorer la qualité de l’information : notamment, en accroissant l’espace réservé aux documentaires et débats sur la science, la technologie et l’industrie.

Le fact checking et les investigations sur les opérations de désinformation, ainsi que l’encyclopédie collective Wikipédia, globalement très fiable à défaut d’être infaillible, doivent être considérés comme des missions d’intérêt général et bénéficier de financements adéquats.

Par souci de transparence, les grandes plateformes en ligne (réseaux sociaux, YouTube, Amazon…) devraient avoir l’obligation de calculer et d’afficher un score d’artificialité pour leurs contenus les plus viraux. Ce score combinerait deux composantes : d’une part la probabilité que le contenu soit créé par l’IA, d’autre part celle que la viralité soit poussée par un réseau de faux comptes coordonnés.

Par ailleurs, à l’approche de l’élection présidentielle de 2027, il apparaît nécessaire de renforcer la capacité nationale en matière de lutte contre les ingérences numériques étrangères.

Préparer la contre-offensive

S’agissant enfin de contre-offensive du vrai contre le faux, une action prioritaire mais de longue haleine consiste à construire un socle de savoir scientifique de base au sein de la population dans son ensemble. Il nous apparait qu’un effort particulier doit cibler les grands dirigeants et le personnel politique, afin qu’ils disposent des connaissances nécessaires pour effectuer des choix éclairés sur les questions sociétales à forte composante technologique.

Les experts, les enseignants, les éducateurs, les scientifiques mais aussi les personnes qui, sans que ce soit leur métier, contribuent à transmettre un rapport exigeant à l’information jouent un rôle clé dans la contre-offensive. Ils peuvent être des modèles et des prescripteurs de l’attitude souhaitable face à l’information et la connaissance, faite à la fois d’une quête collaborative de vérité et d’une reconnaissance de notre ignorance dans certains registres.

Une plateforme donnant accès à une mosaïque de ressources pédagogiques destinées aux différents types d’enseignants et d’apprenants devrait être créée et continuellement mise à jour. Les soldats de la résistance à l’information toxique doivent être convenablement armés.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Comment lutter contre les informations toxiques : trois leviers pour protéger le débat démocratique – https://theconversation.com/comment-lutter-contre-les-informations-toxiques-trois-leviers-pour-proteger-le-debat-democratique-286102

Le technofascisme est-il inéluctable ?

Source: The Conversation – in French – By Iurii Trusov, chercheur en philosophie, docteur en sciences politiques, Université Bordeaux Montaigne

L’essor de l’intelligence artificielle, des Big Tech et des technologies de surveillance bouleverse les rapports entre États, entreprises et citoyens. La convergence entre capitalisme de surveillance et dérives autoritaires pourrait conduire à un technofascisme ou à un totalitarisme numérique, comme l’illustrent les exemples de la Chine, des États-Unis et de la Russie. Face à ces risques, un encadrement démocratique des technologies apparaît indispensable pour préserver les libertés publiques et le pluralisme.


L’année 2026 regorge d’actualités sur le renforcement des mesures de contrôle numérique de la population. D’un côté, la Chine continue de moderniser son réseau de vidéosurveillance en intégrant l’IA pour faciliter la recherche et l’analyse des données par la police et développe des systèmes de prédiction du comportement des citoyens afin d’identifier des futurs criminels et opposants au régime, à l’instar du film Minority Report, adaptation d’une nouvelle de Philip K. Dick.

D’un autre côté, l’entreprise américaine Palantir, spécialisée dans le développement de logiciels pour l’armée et la police de certains pays, a publié sur le réseau social X un résumé du livre The Technological Republic : Hard Power, Soft Belief, and the Future of the West, écrit par son PDG Alexander C. Karp. Il s’agit d’une sorte de manifeste de la future société numérique, telle que la conçoit un développeur de logiciels pour structures militaires : utilisation de la « force brute » (hard power) pour maintenir l’ordre dans le pays et dans le monde ; conscription universelle ; développement de robots militaires et d’armements basés sur l’IA par la Silicon Valley pour l’État ; hégémonie des États-Unis sur les autres pays, en particulier sur les civilisations qualifiées de « médiocres, régressives et nuisibles » ; et lutte contre le pluralisme.

S’agit-il d’une description crédible de notre avenir numérique, déjà en train d’être façonné par les grandes corporations technologiques avec le soutien des États, tant à l’Ouest qu’à l’Est ?

Utopisme et capitalisme de surveillance

Un certain nombre de transhumanistes influents, tels que Nick Bostrom et Ray Kurzweil, dépeignent un paradis terrestre futuriste, contribuant ainsi à promouvoir les narratifs des entreprises de la Big Tech. Le philosophe Nick Bostrom, tout en mettant en garde contre les risques existentiels liés au développement des technologies, a déjà imaginé ce qu’il ferait dans un monde futur entièrement résolu (solved world).

Dans ce monde, l’intelligence artificielle surpasserait l’homme dans tous les domaines, tant physiques qu’intellectuels, et les robots, la réalité virtuelle ainsi que d’autres technologies atteindraient un tel niveau de développement que l’être humain n’aurait plus du tout besoin de travailler pour produire les objets du quotidien. Un monde semblable à celui des vieux contes de fées, où la nourriture vous saute presque directement dans la bouche et où les cochons se promènent déjà tout cuits. Ce fameux Âge d’or de l’humanité, dont Hésiode parlait dans l’Antiquité : « Les humains vivaient alors comme les dieux, le cœur libre de soucis, loin du travail et de la douleur ».

Pendant que Nick Bostrom dresse la liste de ce que l’on peut faire quand il n’y a plus rien à faire, d’autres philosophes s’inquiètent vivement qu’un tel avenir nous mène vers un panoptique numérique, transformant cette utopie post-travail en une dystopie de contrôle et de surveillance totale

Nous ne nous séparons plus de nos portables, ordinateurs et tablettes. Certains vont plus loin en se créant une maison connectée truffée d’objets connectés : des ampoules, des bouilloires, des télés, des aspirateurs, des climatiseurs, et bien plus encore. Сes données sont collectées et traitées par quelques grandes corporations technologiques, ce qui rend les propriétaires de celles-ci fabuleusement riches. Ils peuvent nous surveiller, analyser les données et même influencer notre comportement, qu’il s’agisse de nos choix de consommation ou de nos votes.

Google, Facebook, Amazon, Apple, Microsoft et d’autres géants transforment une multitude de clics et de requêtes d’utilisateurs en argent. Depuis mai 2026, le grand réseau social Instagram (Meta) a désactivé le chiffrement de bout en bout de la correspondance privée, ce qui la rend accessible à la multinationale elle-même et aux services secrets. Les informations personnelles des utilisateurs pourraient à l’avenir être utilisées « à des fins publicitaires et pour l’entraînement des chatbots ». C’est ce que la philosophe américaine Shoshana Zuboff a appelé « le capitalisme de surveillance ». Un tel système soumet les individus par le biais du confort, des divertissements et de services utiles, et non par la peur et l’intimidation, comme le faisaient les dictateurs du passé pour prendre le contrôle de leur population.

Entre les mains d’un petit groupe de multinationales se trouvent concentrés le contrôle de la production et de la diffusion de l’information, ainsi que des sommes d’argent colossales, ce qui permet d’influencer le pouvoir politique et la démocratie, de faire du lobbying, d’exercer une influence à travers les médias et de soutenir financièrement les politiciens souhaités. C’est l’une des raisons pour lesquelles l’UE modifie progressivement sa législation, en introduisant certaines restrictions à l’aide des règlements sur les marchés numériques (DMA), sur les services numériques (DSA) et de l’AI Act.

Piège du confort et technofascisme

La situation s’aggrave lorsque les technologies numériques convergent avec des tendances autoritaires, détruisant le pluralisme et rétrécissant l’espace de liberté. Le culte de l’efficacité et de la commodité peut supplanter les « longs » débats démocratiques et normaliser la surveillance de la population sous couvert de services pratiques.

Depuis le début de son second mandat présidentiel, Donald Trump a montré comment les capacités technologiques d’Elon Musk peuvent être utilisées pour diffuser des discours favorables au pouvoir. Cela a également révélé à quel point les entreprises technologiques sont faibles face au pouvoir réel de l’État, même dans les pays occidentaux. En effet, après l’assaut du Capitole du 6 janvier 2021, Trump avait été banni de Facebook, Instagram, Twitter et YouTube ; mais après sa victoire électorale de 2024, les « capitalistes de surveillance », terrifiés par la menace de représailles, lui ont apporté leur argent et leur loyauté.

Mark Zuckerberg (Meta), Sam Altman (OpenAI), Tim Cook (Apple) et Jeff Bezos (Amazon) ont versé chacun 1 million de dollars au fonds d’investiture de Trump, sans compter une diffusion gratuite de la cérémonie d’investiture du 20 janvier 2025 sur Amazon Prime (équivalant à 1 million de dollars supplémentaire), sans oublier des contributions de Google, Microsoft et Adobe. Au total, Trump a levé la somme record de 239 millions de dollars à l’occasion de cette investiture.

Plus tard, en septembre 2025, les dirigeants des Big Tech ont assisté à un dîner avec Trump, au cours duquel ce dernier a demandé à chacun combien ils comptaient investir aux États-Unis. Résultat de l’accord entre la Maison-Blanche et la Big Tech : désormais, les autorités américaines déploient une surveillance de masse, ciblant non seulement les extrémistes numériques réels qui menacent de violences physiques les dirigeants des entreprises informatiques, mais également des partisans d’un développement technologique prudent. Ainsi, des centres régionaux de renseignement américains surveillent des manifestations portant un regard critique sur les technologies, de simples réunions budgétaires municipales et même des conseils scolaires de district, afin d’identifier les opposants à la construction de centres de données.

Progressivement, l’ordre libéral démocratique pourrait être menacé par l’instauration d’un technofascisme, un danger contre lequel met en garde le philosophe et spécialiste de l’IA Mark Coeckelbergh. Une pensée agressive contre certains « autres » — comme les migrants ou tout autre groupe — pourrait de nouveau dominer, s’accompagnant de contrôle de l’information, de mensonges, de surveillance et de l’imposition d’un cadre idéologique.

Les systèmes d’IA peuvent s’adapter au style de chaque individu, exploitant ses faiblesses et ses malheurs pour lui imposer des idées précises, façonner ses opinions et l’appeler à des actions concrètes. Les fonctionnaires et les structures étatiques intègrent de plus en plus l’IA — il existe même déjà, en Albanie, un premier cas de « ministre-IA », ce qui réduit progressivement l’espace accordé à l’esprit critique.

Dans une telle société, on n’effraie pas les citoyens, on les attrape plutôt dans le piège du confort : assistant personnel IA, publicités sur mesure, sélections personnalisées sur les plates-formes de streaming… et voilà que l’homme se retrouve partout entouré d’algorithmes qui le maintiennent enchaîné. Pour paraphraser Rousseau, « l’homme moderne est né libre, mais partout il est dans les fers algorithmiques », des fers dont un pouvoir autoritaire peut se saisir à tout moment pour asservir définitivement la société.

La dystopie du totalitarisme numérique

À cette gouvernance algorithmique cachée peuvent s’ajouter la violence étatique ouverte et la répression. L’exemple de la Russie a montré la vitesse avec laquelle un régime autoritaire peut, grâce à un système de surveillance étendu, passer d’un contrôle discret à une répression ouverte des opinions et à l’intimidation de la population.

Auparavant, le pouvoir russe réprimait les libertés dans la sphère politique tout en tolérant une certaine liberté d’expression dans le domaine culturel, ce qui correspondait tout à fait à la définition d’un régime autoritaire doté d’un certain niveau de pluralisme sociétal en dehors de la politique, donnée au XXe siècle par le politologue Juan Linz.

Cependant, après le début de la guerre à grande échelle en Ukraine en 2022, l’autoritarisme numérique a progressivement envahi de plus en plus de domaines, avançant sur la voie du totalitarisme numérique. Des chanteurs, des acteurs, des scientifiques et même des philosophes traduisant Aristote auxquels le pouvoir ne touchait pas auparavant, ont été pris pour cibles.

L’État poutinien s’appuie à présent sur une infrastructure technologique de contrôle numérique. Celle-ci prend la forme d’un système d’interception et d’enregistrement continus du trafic (y compris l’enregistrement des appels et des messages) avec un accès à distance direct du FSB aux bases de données des opérateurs (SORM). Elle repose également sur des équipements spéciaux installés sur les réseaux des fournisseurs d’accès, qui permettent au Service de supervision des communications (Roskomnadzor) de bloquer de manière centralisée les ressources Internet (TSPU) ; sur la collecte de données biométriques ; et sur diverses bases de données électroniques, sous prétexte de protéger la sécurité nationale et la souveraineté technologique. Toutes les grandes entreprises technologiques et les créateurs d’IA se sont retrouvés sous le contrôle total du pouvoir. Ils aident à instaurer un monopole d’État sur les médias et, plus largement, sur l’interprétation des événements contemporains et historiques.

Bien entendu, nous parlons aujourd’hui du totalitarisme numérique comme d’une variante négative et hypothétique de l’évolution d’une société numérique. Mais c’est précisément pour cela qu’il faut en parler dès à présent. Le totalitarisme numérique ou le technofascisme ne sont pas des résultats inéluctables du progrès technique. Il est nécessaire de travailler au maintien et à la protection des droits et libertés des citoyens, par opposition au renforcement de la souveraineté numérique de l’État au détriment de la population (comme on le voit en Russie et en Chine). Il faut contrôler le développement des technologies, minimiser les dommages potentiels, interdire des technologies nocives — par exemple, les systèmes de crédit social, les armes autonomes qui tuent sans supervision humaine, l’interception de l’ensemble des messages audio, vidéo et texte des utilisateurs, l’emploi de l’IA pour la création de deepfakes, etc. — et réduire l’influence de l’IA sur les domaines socialement importants que nous voulons préserver, tels que la prise de décision politique, la censure des livres, l’éducation et bien d’autres.

The Conversation

Iurii Trusov ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le technofascisme est-il inéluctable ? – https://theconversation.com/le-technofascisme-est-il-ineluctable-287104

Pourquoi les hommes mangent ils plus de viande que les femmes ?

Source: The Conversation – in French – By Laurie Balbo, Associate Professor of Marketing, GEM

Réduire notre consommation de viande est l’un des leviers les plus efficaces pour limiter l’impact environnemental de notre alimentation. Pourtant, les hommes restent nettement plus réticents que les femmes à adopter des régimes végétariens ou végétaliens – et même à consommer des substituts de viande. Une résistance qui a peut-être moins à voir avec le goût qu’avec la masculinité.


Dans la plupart des pays occidentaux, les hommes consomment en moyenne plus de viande que les femmes. Ils sont aussi beaucoup moins nombreux à se déclarer végétariens ou vegans. En France, par exemple, près de 9 % des femmes se déclaraient végétariennes en 2018, contre à peine 2 % des hommes, un écart qui reste marqué malgré la montée des préoccupations environnementales. Des différences similaires sont observées aux États‑Unis, en Australie ou en Allemagne.

Ces écarts ne semblent pas non plus se réduire avec le temps. Une étude longitudinale menée sur quinze ans auprès d’étudiants américains montre ainsi que si les femmes adoptent progressivement des régimes végétariens, les habitudes alimentaires des hommes, elles, restent remarquablement stables, avec peu de diminution de la consommation de viande. Autrement dit, la dynamique de transition alimentaire est fortement asymétrique selon le genre.

Ces différences ne peuvent être expliquées uniquement par des besoins nutritionnels, des contraintes économiques ou un moindre intérêt pour l’alimentation durable. Elles suggèrent l’existence de freins sociaux et symboliques spécifiques, qui rendent les hommes moins enclins à remettre en cause leur rapport à la viande et aux produits carnés. Comprendre ces freins est essentiel, car ils concernent précisément le segment de population dont la consommation de viande a le plus fort impact environnemental.

La viande est un symbole de virilité

Dans de nombreuses cultures occidentales, la viande – en particulier la viande rouge – est historiquement associée à des valeurs de force, de puissance et de virilité. À l’inverse, les fruits, les légumes ou les plats végétariens sont plus souvent perçus comme « légers », « sains » ou « délicats », des qualités culturellement associées au féminin.

Dans une étude réalisée sur un panel de 137 enfants italiens de 4 à 6 ans, les résultats d’un test d’association implicite montrent à cet égard des différences significatives entre les filles et les garçons. Pour les garçons, il y a une association implicite significative entre la viande et des visages masculins, et entre des légumes et des visages féminins. À l’inverse, les réponses des filles ne montrent pas de lien automatique entre type d’aliment et genre.

Ces associations ne relèvent pas seulement de préférences individuelles : elles sont le produit d’une longue construction sociale. Des travaux en anthropologie et en sociologie montrent que, dans l’histoire occidentale, la consommation de viande a longtemps été réservée aux élites et aux hommes, participant à la reproduction des hiérarchies sociales et de genre. Par exemple, au cours de la Première Guerre mondiale, l’État français a accordé aux soldats des rations de viande bien supérieures à celles des civils : 400 à 500 g de viande par jour, une quantité trois à quatre fois plus élevée que la consommation civile habituelle. Perçue comme un aliment nutritif et revitalisant, la viande est associée au maintien de la force du soldat grâce à ses apports facilement assimilables. Elle porte également une forte dimension symbolique : la viande rouge, en particulier, est érigée en marqueur de puissance et de virilité, ce qui en fait un aliment caractéristique du combattant.

Aujourd’hui encore, ces stéréotypes alimentaires restent très présents. Dans leurs travaux, les chercheurs en psychologie Matthew Ruby et Stephen Haine, ont demandé à des participants d’évaluer des individus (hommes et femmes) décrits comme ayant un régime soit omnivore soit végétarien. L’évaluation portait sur les adjectifs masculin(e)/pas masculin(e) ; feminin(e)/feminin·e. Les résultats indiquent que les hommes décrits comme végétariens sont perçus comme moins conformes aux normes traditionnelles de masculinité – le fait de ne pas consommer de viande tend à réduire leur masculinité perçue sans pour autant les rendre plus féminins – tandis que, chez les femmes, le régime alimentaire n’a pas d’impact significatif sur leur perception.

Ces représentations sont largement amplifiées par le marketing alimentaire lui‑même. De nombreuses publicités associent explicitement la viande à des valeurs comme la performance (les snacks à base de viande de la marque BIFI en Allemagne) et la force (les viandes de bœufs Charal en France), contribuant à ancrer l’idée qu’« un vrai homme mange de la viande ». Dans ce contexte, réduire ou abandonner sa consommation de viande ne relève plus d’un simple choix alimentaire : cela peut être perçu comme une remise en cause des normes de genre.

Publicité Charal.

Le véganisme, une pratique perçue comme féminine

Dans un de nos projets de recherche, nous avons cherché à comprendre les mécanismes psychologiques derrière cette résistance masculine aux aliments végans et aux substituts de viande.

Pour vérifier si le véganisme reste majoritairement féminin dans l’imaginaire collectif, nous avons commencé par une question simple : comment les individus perçoivent-ils la répartition hommes/femmes parmi les personnes véganes ? Dans une première étude, nous avons interrogé 291 étudiants et étudiantes français dans le cadre d’une étude menée en laboratoire. Sans leur fournir de statistiques réelles, nous leur avons demandé d’estimer, en pourcentage, la part de femmes et d’hommes suivant un régime vegan. Les résultats sont sans ambiguïté. En moyenne, les participants estiment que les femmes sont environ deux fois plus nombreuses (16,01 %) que les hommes à (8,47 %) être véganes. Autrement dit, indépendamment de leur propre genre ou de leur propre régime alimentaire, les répondants partagent une même représentation : le véganisme serait d’abord une pratique féminine.

Les perceptions placent encore le véganisme du côté des femmes.
Fourni par l’auteur

Dans une deuxième étude, nous avons voulu voir si le simple fait de décrire une personne comme « vegane » influence la perception de son genre. Les participants (anglophones) lisaient en anglais la description d’un étudiant (a student) dont seule l’alimentation variait (vegan ou omnivore), puis devaient indiquer s’ils pensaient qu’il s’agissait plutôt d’une femme ou d’un homme. Résultat : lorsqu’un individu est décrit comme vegan, il est spontanément perçu comme moins susceptible d’être un homme, confirmant que le véganisme active des stéréotypes de genre.

Pourquoi les substituts de viande peinent à séduire les hommes ?

Ces stéréoptypes genrés semblent également toucher les substituts de viande. Même si le produit imite la viande sur le plan sensoriel, son étiquette « vegan », son packaging ou son identité visuelle peuvent activer des associations féminines qui entreraient en tension avec certaines normes masculines traditionnelles.

Pour certains hommes, adopter des aliments végans peut être vécu consciemment ou inconsciemment comme une menace pour l’identité masculine, une identité sociale souvent considérée comme « précaire » et nécessitant parfois d’être réaffirmée. Ainsi, dans une troisième étude, nous avons voulu savoir si le fait de menacer les hommes dans leur masculinité influençait concrètement les choix alimentaires. Pour cela, nous avons d’abord placé des hommes en situation de menace masculine, via un test présenté comme évaluant des connaissances liées à la masculinité, suivi d’un faux feedback situant les participants soit en dessous de la moyenne des hommes du pays (condition dite de menace) soit au niveau de la moyenne (condition de contrôle). Ces hommes devaient ensuite évaluer leurs intentions d’acheter différents produits, dont des nuggets végans et des plats carnés. Les résultats montrent que les hommes qui ont été expérimentalement menacés dans leur masculinité exprimaient une moindre intention d’achat pour le produit végan.

Peut-on lever ces freins sans renforcer les stéréotypes ?

Mais alors que faire ? Dans une dernière étude, nous avons voulu voir si changer l’identité visuelle d’un produit vegan pouvait changer la donne, en adoptant une police plus anguleuse et perçue comme « masculine » (la police « Display ») versus une police plus arrondie et perçue comme « féminine » (la police « Script »). Les hommes exposés au packaging à connotation masculine exprimaient de fait une intention d’achat plus élevée, sans que le produit lui‑même ne change. Cet effet de la police d’écriture est déjà documenté en marketing pour son effet sur la perception du genre des marques.

Les polices Display et Script
Les polices Display et Script.
Fourni par l’auteur

Le challenge des marques qui offrent des substituts aux produits carnés est donc de séduire une audience masculine. L’enjeu n’est pas de « masculiniser » artificiellement le véganisme, mais de désamorcer les barrières symboliques qui freinent la transition alimentaire, en particulier chez les grands consommateurs de viande.

Visuel du communiqué de presse de la marque Sojasun.

C’est notamment la stratégie employée récemment par Sojasun dans sa nouvelle campagne imaginée par l’agence créative Marcel pour promouvoir son skyr végétal. La marque tourne en dérision les représentations sexistes associées aux hommes végétariens ou végans, parfois qualifiés de « soy boys », une insulte suggérant une supposée faiblesse ou féminité et largement diffusée sur TikTok, YouTube ou Twitch. Le vrai-faux storytelling propose ainsi, de manière ironique, à des figures masculinistes de devenir des « SojaMan », incarnation visuelle volontairement ultra musclée de la marque.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Pourquoi les hommes mangent ils plus de viande que les femmes ? – https://theconversation.com/pourquoi-les-hommes-mangent-ils-plus-de-viande-que-les-femmes-285988

« Avec seulement trois opérateurs télécoms, ce sera forcément plus cher qu’à quatre ». Vraiment ?

Source: The Conversation – in French – By Marjorie Tendero, Associate Professor in economics, ESSCA School of Management

Dans une version simplifiée, plus de concurrence conduirait à une baisse des prix. De là à en conclure que la réduction du nombre d’entreprises entraînerait mécaniquement à une hausse des prix, il n’y a qu’un pas à franchir avec précaution. Illustration avec le marché des télécoms français avec la disparition annoncée de SFR.


En France, le prix des forfaits mobiles grand public est l’un des plus bas d’Europe. L’arrivée de Free Mobile sur ce marché en 2012 a considérablement accru la pression concurrentielle sur ce marché. Les prix des forfaits mobiles avaient ainsi fortement baissé, au bénéfice des consommateurs.

L’explication paraît simple : l’arrivée de ce quatrième opérateur a renforcé la concurrence du secteur. Dès lors, l’issue de la disparition de SFR, repris par ses trois concurrents actuels (Orange, Bouygues Telecom et Free) pourrait sembler d’ores et déjà écrite : revenir à trois opérateurs ferait remonter mécaniquement les prix. Pourtant, ce raisonnement repose sur une vision simplifiée de la concurrence.




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Le nombre ne fait pas tout

Compter les entreprises est souvent le premier réflexe lorsqu’on cherche à savoir si un marché est concurrentiel. Pourtant, ce n’est qu’un indicateur parmi d’autres. Les économistes parlent d’atomicité pour désigner un marché où les entreprises sont suffisamment nombreuses pour qu’aucune d’elles ne puisse, à elle seule, influencer les prix. Si l’intuition n’est pas absurde, elle est cependant insuffisante.

D’autres éléments jouent un rôle déterminant : les barrières à l’entrée (les difficultés rencontrées par les nouveaux concurrents pour accéder au marché), les coûts fixes supportés par les entreprises, la facilité avec laquelle les consommateurs peuvent changer d’opérateur (switching costs), la différenciation des services, ou encore les règles fixées par le régulateur influencent également l’intensité de la concurrence. Le secteur des télécommunications s’éloigne donc de plusieurs conditions de la concurrence pure et parfaite.

Un contexte qui a changé

En 2026, le marché français de la téléphonie mobile est largement arrivé à maturité. La quasi-totalité de la population est équipée. Les opérateurs gagnent désormais davantage de clients en les attirant depuis leurs concurrents qu’en conquérant de nouveaux utilisateurs.

Dans le même temps, les opérateurs doivent continuer à financer des infrastructures très coûteuses : entretien et modernisation des réseaux, couverture des zones peu denses (zones blanches), le déploiement des futures générations de réseaux (6G), adaptation des infrastructures aux nouveaux usages numériques comme l’intelligence artificielle.

L’enjeu consiste à concilier une concurrence favorable aux consommateurs avec la capacité du secteur à investir durablement dans ses infrastructures. Cette évolution n’est pas propre aux télécommunications. En effet, les travaux sur le cycle de vie des industries montrent que la nature de la concurrence évolue au fil du développement d’un marché. Après une phase d’expansion, marquée par l’arrivée de nouveaux acteurs, un secteur arrivé à maturité voit les enjeux d’investissement, d’innovation et de qualité des infrastructures devenir progressivement centraux.

Expériences européennes

Plusieurs de nos voisins européens sont déjà passés de quatre à trois opérateurs mobiles. Le recul dont nous disposons aujourd’hui nous permet d’en tirer plusieurs enseignements.

Les évaluations réalisées après ces opérations aboutissent d’ailleurs à des résultats contrastés. En Autriche, la fusion entre T-Mobile et tele.ring ne s’est pas traduite par une hausse significative des prix par rapport aux pays de référence. À l’inverse, aux Pays-Bas, les rapprochements successifs de T-Mobile et Orange, puis entre KPN et Telfort, se sont accompagnés d’une augmentation des prix, sans que cette évolution tarifaire ne soit liée aux seules opérations de concentration. Les caractéristiques propres à chaque marché, comme la facilité avec laquelle les consommateurs peuvent changer d’opérateurs, ou l’existence d’opérateurs mobiles virtuels, et le cadre réglementaire jouent aussi un rôle déterminant.

Le cas allemand illustre également cette complexité. La fusion entre Telefónica Deutschland (O2) et E-Plus, autorisée en 2014 par la Commission européenne, a donné lieu a une abondante littérature. Celle-ci montre qu’une fusion entre opérateurs de télécommunications ne peut être évaluée en se limitant au seul nombre d’acteurs restants sur le marché. Les résultats observés sont d’ailleurs nuancés. Certaines études empiriques mettent en évidence des hausses de prix sur certains segments, tandis que d’autres soulignent le rôle des engagements imposés lors de la fusion, de la régulation, ou encore de l’évolution de la qualité des réseaux.

Les échos – 2026.

La réaction des consommateurs

De plus, la comparaison entre les marchés français et allemand montre que la concurrence ne dépend pas uniquement des entreprises, mais aussi des consommateurs. Si ces derniers réagissent fortement aux variations de prix en changeant facilement d’opérateur (forte élasticité prix de la demande) la pression concurrentielle est plus importante. De même, s’ils disposent de solutions alternatives (important effet de substitution), par exemple en utilisant des applications comme WhatsApp plutôt que les appels téléphoniques traditionnels, les opérateurs sont davantage incités à rester compétitifs. La concurrence ne se résume donc ni au nombre d’opérateurs présents sur un marché ni au seul niveau des prix.

Autrement dit, deux marchés comptant un nombre comparable d’opérateurs peuvent produire des résultats différents en matière de prix ou de diffusion de services. Une étude portant sur 33 pays de l’OCDE entre 2002 et 2014 résume bien ce dilemme : une plus forte concentration s’accompagne, en moyenne, de prix plus élevés, mais aussi d’investissements plus importants par opérateur.

La question n’est donc peut-être pas de savoir s’il faut trois ou quatre opérateurs, mais d’identifier dans quelles conditions la concurrence, qu’elle soit actuelle ou potentielle, peut continuer à jouer pleinement au bénéfice des consommateurs. C’est précisément l’intuition développée par l’économiste William Baumol avec la théorie des marchés contestables. Un marché peut rester concurrentiel même lorsqu’il compte peu d’entreprises, à condition que la menace d’une entrée de nouveaux concurrents soit crédible. Au fond, le débat ne porte donc pas seulement sur le nombre d’opérateurs que sur la capacité du secteur à rester ouvert, contestable et innovant.

The Conversation

Marjorie Tendero ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. « Avec seulement trois opérateurs télécoms, ce sera forcément plus cher qu’à quatre ». Vraiment ? – https://theconversation.com/avec-seulement-trois-operateurs-telecoms-ce-sera-forcement-plus-cher-qua-quatre-vraiment-286880

Quand les marques s’approprient le hip-hop pour paraître « cool » : entre opportunisme et engagement culturel

Source: The Conversation – France (in French) – By Loubna Moudni, IAE Paris – Sorbonne Business School

Le breakdance fait partie des disciplines de la sous-culture hip-hop. Boltron / CC BY-SA 2.0 , CC BY-SA

S’approprier les codes du hip-hop, une culture née dans les marges, c’est un jeu risqué auquel se livrent de nombreuses marques. Dans une étude menée auprès de jeunes qui s’identifient à ce mouvement, nous mettons en avant que les consommateurs s’appliquent à distinguer la démarche sincère de l’opportunisme.


Une marque de boissons, un constructeur de motos ou une maison de luxe… Peu importe leur secteur, de nombreuses entreprises adoptent les codes du hip-hop, bien loin parfois des quartiers pauvres du Bronx où ce mouvement culturel est né.

Lors de nos recherches, nous avons interrogé de jeunes consommateurs pour mieux comprendre la manière dont ils appréhendent l’utilisation de ce style par les marques.

Cette appropriation ne suscite plus forcément de réserves. Néanmoins, elle peut devenir problématique lorsque les consommateurs y perçoivent une forme d’opportunisme ou un manque d’authenticité.

Le hip-hop n’est pas qu’un style

Dès les années 1960, le hip-hop s’est construit dans des contextes sociaux spécifiques et autour de pratiques artistiques bien identifiées : rap, danse, graffiti, DJing… Il ne constitue pas un simple registre esthétique.

Son appropriation est d’autant plus exposée à la critique que ses codes sont associés à des expériences et à des significations sociales fortes. Pendant longtemps, les institutions ont méprisé cette sous-culture. Par la suite, les différentes disciplines du hip-hop ont connu une massification inégale. Mais aujourd’hui, les entreprises s’inspirent largement de ce mouvement.




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Récupération du hip-hop à haut risque

La collaboration entre le rappeur Jul et la marque de boissons Oasis, dont la campagne publicitaire a rencontré un large succès d’audience, illustre cette tendance.

Toutefois, d’autres enseignes ont fait l’objet de vives critiques pour avoir utilisé le style hip-hop.

En 2014, le distributeur Monoprix est accusé d’instrumentaliser l’art du graffiti à des fins commerciales après la vente d’une collection « Street Art ». En 2021, c’est au tour de la maison de mode Balenciaga de déclencher une polémique avec un jogging reprenant les codes du sagging, une pratique consistant à porter son pantalon très bas de façon à laisser apparaître ses sous-vêtements. Cette mode avait été popularisée dans les années 1990 par la communauté hip-hop et symbolisait les discriminations subies par les Afro-Américains.

Autre exemple d’appropriation chahutée : en 2023, tandis que le rap rencontre un beau succès commercial, certains accusent Lacoste d’opportunisme lorsque la marque adopte le hip-hop.

Cette vidéo exprime une critique de la campagne de Lacoste en octobre 2023.

Sanction pour manque de sincérité

Les consommateurs, et en particulier les plus jeunes, ne rejettent pas automatiquement les marques qui s’inspirent du hip-hop. Lors de nos entretiens, un consommateur de musiques hip-hop de 22 ans salue les efforts d’une enseigne qu’il considère comme une « marque de banlieue » :

« Ça ne semble pas forcé, ça fait vraiment la rue […] ils ont le mérite d’avoir fait rapper des rappeurs. »

En revanche, ce public se montre sévère face aux usages maladroits ou opportunistes. Ce qui est sanctionné, ce n’est pas tant l’initiative de la marque, que son manque de maîtrise ou de sincérité.

Pendant longtemps, la question de la cohérence entre une marque et l’univers hip-hop a été présentée comme centrale dans les stratégies d’appropriation, notamment dans les analyses des placements de produit dans les clips musicaux.

Cette idée mérite aujourd’hui d’être nuancée. Les marques évoluent et se transforment. Leur malléabilité est devenue essentielle, à la fois pour enrichir leur identité et pour proposer des expériences marquantes aux consommateurs.

Pour éviter les faux pas et construire une relation durable avec les publics, elles doivent prendre en compte trois éléments essentiels. L’objectif : dépasser la seule question de la cohérence en adoptant une posture plus authentique dans leur manière d’utiliser les codes du hip-hop.

Comprendre et respecter les codes du hip-hop

Premier point : les marques doivent adopter une lecture fine et nuancée de ce style. Le respect des codes passe par le fait de mobiliser des références précises, de choisir des artistes légitimes et de démontrer une compréhension des évolutions du hip-hop.

Une danseuse et chanteuse hip-hop de 26 ans que nous avons interrogée, commente une campagne publicitaire qu’elle trouve réussie :

« Comme on parle d’une marque urbaine, avoir des rappeurs qui mettent les produits en avant fait vraiment sens parce qu’ici on parle de vendre des survêtements, des baskets, des équipements de foot, etc. […] C’est totalement authentique, je le ressens, tous les choix font sens. »

Pour mieux respecter les codes du hip-hop, certaines marques travaillent avec des agences spécialistes de cet univers. La plateforme de voiture de transport avec chauffeur (VTC) Heetch a fait appel à l’agence BETC pour réaliser une campagne avec le rappeur Kool Shen. Ce spot publicitaire cherche à déconstruire les stéréotypes négatifs associés aux banlieues parisiennes, berceaux historiques du hip-hop, témoignant de la capacité de la marque à retranscrire les enjeux auxquels sont confrontés les membres de cette sous-culture.

Faire preuve de créativité et d’engagement

Deuxième point : les marques doivent redoubler de créativité. Face à la standardisation de l’utilisation des codes du hip-hop pour paraître cool, les jeunes insistent sur la nécessité pour les marques de faire preuve d’imagination.

La recherche s’est penchée sur certaines collaborations inattendues avec des rappeurs, qui peuvent renforcer l’image d’une marque et séduire les consommateurs. La marque de motos Kawasaki a par exemple noué un partenariat avec le rappeur français S.Pri Noir en 2024. Le single issu de cette collaboration, intitulé « Kawazaki », fait partie des titres les plus populaires de l’artiste sur la plateforme Spotify.

Par ailleurs, lors des entretiens que nous avons menés, les jeunes accordaient une attention particulière aux engagements socio-économiques des marques envers le hip-hop. Pour être perçues comme cool, les marques doivent dépasser la simple exploitation de ce style et contribuer à son rayonnement.

La marque de mode urbaine Snipes s’inscrit dans cette stratégie avec son programme Snipes Serves. Ce dernier vise à accompagner des jeunes – notamment issus de milieux populaires – dans des projets liés au hip-hop couvrant les domaines de la musique, du sport, de l’art et de l’éducation. Parmi les initiatives phares figurent l’introduction de classes de hip-hop dans des écoles publiques.

S’ancrer durablement dans l’univers hip-hop

Dernier point : les marques doivent inscrire cette pratique dans le temps. Une simple activation ponctuelle peut vite être perçue comme opportuniste.

À l’inverse, la recherche a montré que les entreprises qui collaborent avec des artistes hip-hop ont plus de chance de succès si elles déploient cette stratégie sur le long terme.

Le témoignage d’un autre consommateur de hip-hop de 26 ans va dans ce sens :

« Il y a des marques qui font, dès le début, leurs pubs, associent leur image à cette culture hip-hop, et du coup quand elles font une collaboration avec un artiste du hip-hop, ça paraît authentique parce qu’ils ont toujours été associés à cette culture. »

Développer une marque, ce n’est pas que faire des ventes

La diffusion massive du hip-hop dans la société a changé la donne. De nombreux consommateurs en maîtrisent désormais les codes et repèrent rapidement les tentatives d’appropriation superficielle des marques.

En 2026, les marques doivent plus que jamais faire preuve de cohérence et de respect, tout en accompagnant le développement de ce mouvement. Derrière cet enjeu se dessine une question plus large : au-delà de leur rôle commercial, dans quelle mesure les marques peuvent-elles devenir de véritables acteurs du secteur de la culture ?

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Quand les marques s’approprient le hip-hop pour paraître « cool » : entre opportunisme et engagement culturel – https://theconversation.com/quand-les-marques-sapproprient-le-hip-hop-pour-paraitre-cool-entre-opportunisme-et-engagement-culturel-282769

Les moines du punk : connaissez-vous la culture straight edge ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Loup Belliard, Doctorante en littérature du XIXe siècle et gender studies, Université Grenoble Alpes (UGA)

Une croix en symbole de refus, signe de ralliement de la communauté straight edge. Archive ouverte WikiAestetics Auteur anonyme Date inconnue, CC BY

Pas de drogue, pas d’alcool ; pour certains, pas de sexe, un régime végétalien, un mode de vie ascétique. Des restrictions choisies que l’on s’attendrait plus à trouver au sein d’une communauté monastique que dans les rangs d’une mouvance culturelle radicale. Et pourtant, celles et ceux qui les choisissent appartiennent à la mouvance punk.


Lors des concerts et autres événements liés à la communauté punk, on peut les reconnaître aux symboles en forme de X qu’ils apposent généralement sur le dos de leurs mains ou sur leurs vêtements. À l’origine, c’était sur la main des spectateurs mineurs que les organisateurs des concerts traçaient, à l’entrée des salles, une croix noire, pour signifier au personnel du bar qu’il ne fallait par leur servir à boire. Un signe de sobriété récupéré par certains adultes comme la marque d’une revendication.

Aux origines du mouvement

C’est le groupe de punk hardcore américain Minor Threat, au début des années 1980, qui commence à diffuser dans plusieurs morceaux l’idée d’une abstinence libératrice :

« Je ne bois pas/je ne fume pas/je ne baise pas/mais au moins je peux penser, putain. » (Minor Threat, « Out of Step », 1983).

Les années 1960 et 1970 ont vu leurs mouvements contre-culturels revendiquer une émancipation par le libre usage des drogues et la révolution sexuelle. Or l’utopie psychédélique s’est soldée par plusieurs échecs tragiques : les décès successifs des stars des sixties Brian Jones, Janis Joplin, Jim Morrison et Jimi Hendrix, tous liés à l’usage excessif de drogue et d’alcool, ou l’exemple de la déchéance prématurée de Syd Barrett, premier leader des Pink Floyd rendu incapable de jouer par sa surconsommation de LSD, signent l’échec du mouvement hippie et de l’idéal d’une révolution spirituelle portée par la consommation de substances.

Le punk, né en partie de la suite de ces désillusions au cœur des années 1970, rencontre le même problème, comme en atteste le cas tristement célèbre de Sid Vicious, bassiste des Sex Pistols, mort d’overdose à 21 ans. Alors que les décès précoces et les vies brisées par la trop forte présence des addictions dans le mouvement punk s’accumulent, une pensée critique de la place de la drogue dans les milieux underground commence à se former.

Entre anticonformisme et self-care radical

Parallèlement, le constat de l’inefficacité politique de ces mouvements de jeunesse est entériné par le durcissement libéral du tournant politique des années 1980. Certains des groupes punks les plus politisés réalisent que la révolution des mœurs de la fin des années 1960 n’a donné aucun mouvement d’ampleur. Génération après génération, la jeunesse se révolte via la drogue et le sexe, sans qu’aucun changement social n’en résulte. Le discours change : pour une partie de la scène punk, le sexe, l’alcool et la drogue ne sont plus vus comme des espaces de liberté, mais comme des outils de contrôle qui distraient les individus et les endorment politiquement, en plus de les détruire physiquement.

« Je ne suis pas défoncé/Comme Johnny le hippie/Je suis clean/Et je veux prendre sa place. » (The Modern Lovers, « I’m Straight », 1976).

On juge également que la libération sexuelle portée entre autres par les mouvements hippies n’a pas eu l’effet escompté : davantage qu’un élément libérateur, le sexe serait devenu un produit capitaliste largement instrumentalisé par la publicité, sans parler des nombreuses dérives sexuelles qui ont suivi le summer of love et de la violence des années sida.

« Juste parce qu’ils le font dans les films/ça ne veut pas dire que c’est cool/Ce sont seulement des morceaux de plastique/Des mensonges projetés sur le mur. » (The Vibrators, « Keep it clean », 1977).

Dans ce contexte, les modes de vie ascétiques, traditionnellement rattachés à un imaginaire puritain, voire carrément religieux, prennent une valeur contestataire et anticonformiste qui paraissait jusqu’alors insoupçonnée.

« La bouteille en main comme tout le monde/Tu continues de le faire même si tu sais que c’est nul/Mais c’est la norme alors tu te sens fort […]/S’il faut boire pour être accepté/Je préfère rester conscient et être rejeté. » (Uniform Choice, « No Thanks », 1986).

S’abstenir pour mieux agir : une idée qui fait date

Pourtant, l’association entre mode de vie ascétique et force contestataire ne date pas d’hier. Platon énonçait déjà que l’efficacité politique d’un individu était lié à sa tempérance vis-à-vis des plaisirs, et du sexe en particulier. Plus tard, la pensée marxiste a souvent elle aussi mis les plaisirs individuels au second plan ; bien que défendant généralement la liberté sexuelle, l’idéologie communiste a volontiers prôné le remplacement de l’amour-sexuel par l’amour-camaraderie, encensant les modes de vies ascétiques à travers l’idéologie de l’homme nouveau.

Les anarchistes ont régulièrement exprimé des idées similaires, et notamment Proudhon qui voit dans l’acte sexuel une perte de liberté. Les cercles anarchistes se mobilisent également très tôt contre l’alcool, considéré comme une substance contrôlante enrayant l’élan révolutionnaire.

De grandes figures révolutionnaires et historiques, telles que Robespierre ou Louise Michel incarnent dans l’imaginaire collectif une individualité dévouée à la révolte, a priori chaste et peu ou pas portée sur les excès.

On retrouve aussi cette vision dans les arts : Victor Hugo, en littérature, représentera des chefs révolutionnaires systématiquement sobres et sexuellement inactifs. En bref, les appels à un ascétisme choisi et politisé sont bien antérieurs au groupe de punk Minor Threat, et plus ancré dans nos traditions de pensée qu’il n’y paraît.

Une invitation à la réflexion

Bien que l’idée s’ancre efficacement dans une recherche de sobriété anticapitaliste largement présente dans les milieux punks, elle ne fait pas l’unanimité au sein de ces derniers. D’autant plus que comme souvent avec les scènes underground, le mouvement connaît vite des divisions et voit émerger des branches alternatives parfois vivement critiquées.

Néanmoins cette culture continue de faire son chemin, bien qu’un peu moins développée en France. L’introduction du véganisme dans la culture straight edge à partir des années 90 montre que le mouvement évolue avec des préoccupations politiques de son temps tout en se reconnectant avec d’anciennes tendances anarchistes – certains de ces derniers défendaient déjà les droits des animaux au XIXe siècle.

À l’heure où les médias réactionnaires s’effarent régulièrement du désintérêt grandissant de la génération Z pour la fête ou le sexe,la culture straight edge gagne toujours à être connue, et pourquoi pas à alimenter nos réflexions, qu’elles soient militantes ou personnelles.

The Conversation

Loup Belliard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les moines du punk : connaissez-vous la culture straight edge ? – https://theconversation.com/les-moines-du-punk-connaissez-vous-la-culture-straight-edge-287006

Incendies : développer un « drone-avion » pour détecter les gaz toxiques dans les panaches de fumée

Source: The Conversation – France in French (2) – By Renaud Kiefer, Maître de conférences en Génie Electrique, INSA Strasbourg

L’essentiel

  • Les nuages de fumée générés par les incendies peuvent présenter une toxicité immédiate et sur le long terme.

  • Aujourd’hui, ces toxicités sont évaluées par des prélèvements au sol et la position des retombées par des modélisations du panache de fumée.

  • Pour accompagner les secours, et leur permettre de prendre rapidement la décision d’évacuer ou non, les chercheurs développent un drone de longue endurance qui permettra d’analyser en temps réel les gaz et les particules des incendies, en s’appuyant sur l’expertise de terrain des sapeurs-pompiers.


À Rouen, le 26 septembre 2019, une usine de produits chimiques de la société Lubrizol classée Seveso seuil haut (« à haut risque ») a pris feu. Cet énorme incendie a généré un énorme panache noir qui s’est étendu sur plusieurs dizaines de kilomètres, et touché également des entrepôts de Normandie Logistique. Dans le cadre de la gestion de l’accident, différentes mesures ont été prises pour la protection de la population : confinement, fermetures d’écoles, suspension de certaines activités agricoles, etc.

Cet incendie a déclenché une prise de conscience collective sur la dangerosité des fumées d’incendie et a mis en évidence la nécessité, pour les sapeurs-pompiers, d’adapter leurs doctrines d’intervention et de se doter de moyens de détection complémentaires afin de réaliser des mesures de toxicité de ces fumées.

Les services d’incendie et de secours disposent d’équipes spécialisées en risques chimiques et de moyens pour mesurer les principaux polluants générés par les feux (mesure de tailles et de la quantité des microparticules, mesures de gaz tels que le dioxyde d’azote (NO2), dioxyde de carbone (CO2), le dioxyde de soufre (SO2), le chlorure d’hydrogène anhydre (HCl), l’acide fluorhydrique (HF), le chlorure d’hydrogène anhydre (HCl) entre autres).

Mais ces relevés se font actuellement au niveau du sol, une fois que le panache de fumée retombe, souvent à une distance importante de l’incendie, après refroidissement ou en raison d’une inversion thermique météorologique. Le directeur des opérations de secours s’appuie également sur l’expertise de ces équipes spécialisées en risques chimiques afin de déterminer les mesures à mettre en œuvre pour assurer la protection immédiate de la population.




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Ces relevés sont complétés par des modélisations des panaches, réalisées par les équipes de l’Institut National de l’environnement industriel et des risques (INERIS), pour évaluer la localisation des dépôts et leurs concentrations théoriques dans le cadre du suivi des conséquences post-accidentelles de l’évènement.

En d’autres termes, on manque aujourd’hui de moyens pour faire des relevés géolocalisés de différentes molécules toxiques et de particules avant leur retombée au sol. C’est pourquoi nous travaillons sur une solution qui permette de faire des relevés systématiques et automatiques durant la durée d’un incendie, au sein du panache, avant que les fumées ne retombent. Pour mieux comprendre les contraintes sur le terrain et tester les prototypes, nous travaillons directement avec le service d’incendie et de sécurité des sapeurs-pompiers du Bas-Rhin (SIS 67).

Une analyse immédiate de la toxicité de l’air grâce à des drones

Pour essayer de mesurer les polluants chimiques des fumées avant leur retombée, plusieurs projets de recherches utilisent des approches innovantes grâce à des flottes de drones, très souvent des multirotors, pour mesurer et cartographier la pollution atmosphérique.

Dans ces recherches, les drones de la flotte peuvent être coordonnés par la méthode d’apprentissage par renforcement coopératif, ce qui permet de produire des cartes de panache fiables. L’autonomie des drones multirotors est souvent limitée à 20 à 30 minutes avec leur charge utile de capteurs embarqués.

Avec mon équipe et nos collaborateurs du Projet INTERREG HEDRAF, nous cherchons à aller plus loin en développant un drone à voilure fixe de type avion avec une capacité de décollage et atterrissage vertical en nous appuyant sur le développement d’un premier drone (STORK MK.II) lors sur projet INTERREG ELCOD. En d’autres termes, notre drone pourra décoller verticalement comme un multicoptère, puis se déplacer comme un avion pour couvrir plus de distance et consommer moins d’énergie. Il permettra de cartographier la toxicité des fumées en temps réel.

drone à voilure fixe conçu en matériaux composites (fibres de verre et carbone) devant des vehicules de sapeurs pompiers
Un prototype du drone à voilure fixe qui sera modifié pour avoir la possibilité de décoller et se poser verticalement proche des zones d’incendies.
Renaud Kiefer, Fourni par l’auteur

Ce drone sera basé sur une propulsion électrique hybride grâce à l’association d’une pile à hydrogène, de batteries et de cellules solaires, ce qui doit permettre une autonomie de cinq heures. Nous travaillons à l’optimisation de ce système avec des algorithmes d’hybridation. Ceux-ci doivent permettre d’améliorer la durée de vie de la pile à combustible qui est sensible aux pics de courants, et optimiser le transfert énergétique des différentes sources d’énergie.

Les concentrations des polluants chimiques gazeux et des particules seront mesurées à l’aide de capteurs embarqués qui transmettent leurs résultats en temps réel aux forces de secours au sol. Ceux-ci pourront obtenir une analyse immédiate de la toxicité de l’air avant leur retombée au sol, ce qui leur permettra de décider s’il faut évacuer la population ou si le risque est maîtrisé.

Une question de trajectoire : suivre la bordure du panache

Ce drone à voilure fixe ne doit pas rentrer au milieu du panache pour faire les relevés chimiques car les concentrations en polluant sont souvent beaucoup trop élevées, ce qui risque de saturer les capteurs voire de les endommager définitivement.

Un des aspects du projet est donc de développer des algorithmes de pilotage automatique pour permettre au drone de suivre la bordure du panache pour y faire des relevés sans saturer les capteurs. L’idée est de travailler sur différents scénarios de vols pour permettre au drone de suivre le panache, d’en cartographier les polluants pour dresser une carte et évaluer les risques potentiels lors de leur retombée au sol.

panache de fumée et trajectoire prévue du drone
Illustration d’un exemple de trajectoire de vol automatique en bordure de panache. Les flèches indiquent les directions principales du drone pendant l’exécution de la trajectoire de suivi.
Maya Pivert, Fourni par l’auteur

À cette étape, nous utilisons la concentration en particules mesurées par un capteur optique de particules fines pour évaluer et ajuster en temps réel la trajectoire du drone. En effet, les capteurs électrochimiques utilisés ne permettent pas d’ajuster cette trajectoire en temps réel. Du fait de leurs temps de réponse très lents (quelques dizaines de secondes).

Prélèvements en vol et analyse immédiate dans le véhicule spécialisé des sapeurs-pompiers

Le drone pourra également prélever un échantillon d’air grâce à un préleveur composé d’un solide adsorbant qui retient les gaz capturés à sa surface.

Cet échantillon sera ensuite ramené par le drone vers un laboratoire mobile au sol, potentiellement un véhicule des sapeurs-pompiers pour obtenir une analyse directe et très précise des polluants.

Une de nos expertises est de développer des outils d’analyse miniaturisés et portables prêts à l’emploi. Ces instruments sont très sensibles, automatisés et pilotables à distance par un expert.

En parallèle, nous développons une électronique qui sera embarquée sur le drone afin d’intégrer des capteurs de particules de 2,5 micromètres et 10 micromètres ainsi que des capteurs électrochimiques pour analyser et géolocaliser les fumées en vol en temps réel.

Intégration de cellules solaires organiques dans les ailes

Afin de prolonger l’autonomie de vol du drone, celui-ci sera équipé de cellules solaires fabriquées à partir de matériaux organiques souples (plastique). La particularité des cellules solaires organiques réside dans le fait qu’elles sont extrêmement fines, légères et souples, tout en étant recyclables à 99 %. De plus, les modules peuvent présenter pratiquement n’importe quelle forme. Même si leur rendement est pour l’instant encore inférieur à celui des cellules solaires à base de silicium, leur souplesse et la liberté de conception qu’elles offrent permettent de les installer plus facilement sur la quasi-totalité de la surface de l’aile et devraient permettre de prolonger la durée de vol en croisière de 15 à 20 %, ce qui correspond à presque une heure supplémentaire pour un vol de cinq heures en cas de conditions météo favorables !

Pour cela, nous développons un processus de moulage qui permettra d’intégrer directement les cellules photovoltaïques organiques aux ailes conçues en matériaux composites biosourcés (à base de fibre de lin et de résine recyclable) associés à des fibres de carbones pour améliorer les propriétés mécaniques des ailes de l’avion.


Un grand merci au soutien du SIS67 et de l’équipe du Lieutenant-Colonel Patrice PETIT.

The Conversation

L’équipe de Renaud Kiefer reçoit des financements de INTERREG Rhin Supérieur pour ce projet en cours

ref. Incendies : développer un « drone-avion » pour détecter les gaz toxiques dans les panaches de fumée – https://theconversation.com/incendies-developper-un-drone-avion-pour-detecter-les-gaz-toxiques-dans-les-panaches-de-fumee-287227

Une punaise-vampire dans nos jardins : le tigre du platane préférera-t-il bientôt le sang à la sève ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Romain Garrouste, Chercheur à l’Institut de systématique, évolution, biodiversité (ISYEB), Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

*Et si une punaise des plantes, qui se nourrit de sève, devenait buveuse de sang humain ? Chez le tigre du platane Corythucha ciliata, insecte normalement phytophage, l’observation d’un comportement hématophage inattendu ouvre une question fascinante : les pièces buccales de ces punaises permettent-elles une telle transition alimentaire ? *


Il est fort probable que vous ayez déjà croisé le tigre du platane (Corythucha ciliata) sans même le remarquer. Et pour cause : malgré son patronyme impressionnant, cette délicate petite punaise de couleur blanc crème, aux ailes finement nervurées, ne mesure que 2 à 3 mm de long et habite le revers des feuilles du platane entre le début de l’été et l’automne.

Elle tombe souvent des arbres auxquels elle doit son nom. Portée par le vent, il arrive alors qu’elle se retrouve sur nos vêtements. Cette chute l’amène bien loin des feuilles dont elle aspire habituellement la sève, mais ce n’est peut-être pas pour lui déplaire.

En effet, depuis peu, l’appétit de certains individus semble s’être modifié : s’ils en ont l’occasion, ils ne dédaignent pas de goûter au sang humain… Une histoire étonnante et méconnue.

Une découverte inattendue dans un hôpital de la région parisienne

En 2015, un Parisien d’une vingtaine d’années se rend à l’hôpital Avicenne, à Bobigny, en banlieue parisienne, car il a sur la peau de nombreuses lésions évoquant des piqûres d’insecte.

En plein examen, le jeune patient se plaint subitement d’une douleur au niveau de la poitrine. Les médecins réagissent prestement, et parviennent à capturer le minuscule coupable. À leur grande surprise, celui-ci ne fait pas partie des suspects habituels. S’il s’agit bien d’un insecte, ses semblables ne sont pas connus pour être habituellement impliqués dans des affaires de piqûres.

Il s’agissait en effet d’une petite punaise, appelée communément « tigre du Platane », ou Corythucha ciliata de son nom scientifique (ou « lace bug » en anglais).

Photo d’un rassemblement d’adultes de tigres du platane (Corythuca ciliata), sur un platane du Jardin des Plantes, en février 2026
Le tigre du platane pique généralement l’arbre dont il tire son nom, mais il lui arrive parfois de percer la peau humaine…
R. Garrouste, Fourni par l’auteur

Si sa propension à s’attaquer à ces arbres familiers de nos rues et de nos jardins publics lui a valu son sobriquet aux accents prédateurs, le tigre du platane n’avait encore jamais été pris en flagrant délit d’hématophagie (le fait de se nourrir de sang).

Légende photo de bandeau ; adultes de Corythuca ciliata sous une écorce dePlatane du Jardin des Plantes. Avec leur cuticule complexe, les Tingidae sont appelées punaises dentelières. (_cf image bandeau

Pourtant, en examinant plus tard d’autres patients victimes eux aussi de piqûres inexpliquées, les médecins eurent la surprise de découvrir sur eux les mêmes punaises. Coïncidence ? Non : l’analyse du contenu de leur tube digestif a révélé la présence d’ADN humain, dissipant les derniers doutes. Corythuca ciliata était bien le « serial piqueur » recherché. Il avait d’ailleurs déjà été soupçonné de trois agressions similaires quelques années plus tôt en Italie, où cette espèce invasive en provenance du continent américain a été détectée au milieu des années 1960, une décennie avant d’être aperçue pour la première fois en France.

Comment un insecte dont le régime principal est la sève d’arbre en vient-il à se nourrir de sang humain ?

Nos travaux d’imagerie offrent quelques pistes de réponse.

Le tigre du platane passé au crible du synchrotron

Afin d’étudier les particularités des organes sensoriels du tigre du Platane – tels que ses yeux, par exemple – nous avons passé plusieurs individus au synchrotron SOLEIL.

Situé à Saclay, cet outil extraordinaire est particulièrement adapté pour étudier la morphologie fine des organismes de petite taille, qu’ils soient d’intérêt médical ou pas. Il s’agit d’un appareil de radiographie aux rayons X ultras précis, qui découpe les spécimens en tranches virtuelles (ici une seule tranche est visualisée), puis en recrée un modèle 3D grâce à un algorithme de reconstruction.

Au-delà des informations collectées sur les organes sensoriels du tigre du Platane, ces analyses nous ont aussi renseignés sur l’organisation interne de certains de ses organes. Nous avons ainsi pu observer son stylet (l’appendice qui lui permet insecte de piquer, et donc de se nourrir) dans ses moindres détails.

La tête d’un tigre du platane passée au synchrotron SOLEIL (ligne de lumière ANATOMIX fourni par l'auteur)
La tête d’un tigre du platane passée au synchrotron SOLEIL.
Romain Garrouste, Mathieu Boderau, Tim Weitcamp, Mario Scheel, Sylvain Bernard, Fourni par l’auteur

La structure en forme de feuille de « palmier » visible sur l’image est la musculature associée au fonctionnement du stylet. Celui-ci est guidé par le rostre, autrement dit le « bec » des punaises (les insectes ayant un exosquelette, les muscles sont donc à l’intérieur des structures). Les protubérances latérales sont les yeux composés, le départ du rostre qui contient le stylet rétractile est vers le haut.

L’image montre les différences de composition (densité) qui s’expriment en niveau de gris. Moins le tissu laisse passer les rayons X, plus il est clair.

Faudra-t-il un jour se méfier des tigres du Platane ?

Si l’appareil piqueur du tigre du Platane a fait la preuve de son efficacité pour percer la peau humaine, cette punaise est toujours réputée inoffensive et devrait le rester. À moins que…

Deux cas de figure sont envisageables : ce comportement existe depuis longtemps, mais qu’il était passé jusqu’ici inaperçu. Ces punaises ne piqueraient que de façon opportuniste, profitant de l’aubaine que constitue un surplus de nutriments (ce qui en ferait des hématophages facultatifs).

Autre possibilité : ce comportement est nouveau, et il a émergé récemment. On peut alors s’interroger : cette nouvelle habitude alimentaire pourrait-elle se généraliser, nous exposant à un nouveau désagrément ?

Pour l’instant, rien ne permet de trancher en faveur de l’une ou l’autre de ces hypothèses. Cependant, les auteurs de l’étude relatant les mésaventures du jeune Parisien de l’hôpital Avicenne (et les entomologistes !) recommandent la vigilance à propos de ce comportement du tigre du Platane.

Ces petites punaises peuvent en effet être considérées comme des cousines assez proches des tristement célèbres punaises de lit, ou des réduves triatomes, qui sont comme les punaises de lit hématophages (et transmettent la maladie de Chagas en Amérique du Sud). Du fait de cette proximité, il n’est pas complètement impossible que cette petite punaise commence à nous apprécier comme ressource.

Si l’on pousse l’évolution-fiction (ou évolution spéculative), on peut imaginer que, dans un contexte de changement climatique menant à des sécheresses répétées affectant les platanes, nous constituions pour les populations de tigres du Platane qui vivent à notre contact une nouvelle ressource en eau et en nutriments… Une aubaine, dans un contexte qui demande aux organismes de s’adapter très vite à de nouvelles conditions environnementales…

C’est ainsi que fonctionne l’évolution, ou plutôt ici, la microévolution (qui se fait sur des échelles de temps plus courtes) : certaines populations d’une espèce, en divergeant dans leur comportement, tirent des avantages qui leur permettent de s’adapter.

Si le régime hématophage procure un avantage aux tigres du Platane qui l’ont adopté, une partie de ces populations pourrait se reproduire plus facilement, et poursuivre son adaptation à l’hématophagie…

Une nouvelle espèce de tigre du Platane devenue complètement hématophage (ou – plus prudemment – hématophage facultative), et donc capable de se passer de sève, pourrait alors émerger (ce qui prendrait tout de même quelques milliers d’années !), divergeant de l’espèce se nourrissant de sève. Il s’agit là de l’un des processus d’apparition de nouvelles espèces, une spéciation qui peut amener à une nouvelle lignée et une « radiation adaptative ».

Toutefois, pour l’instant, le tigre du platane est toujours réputé globalement inoffensif, et devrait le rester. Mais si des piqûres inhabituelles devaient se multiplier dans les années à venir, notamment sur les places et dans les rues ombragées par des platanes, nous saurions vers qui devraient se porter nos premiers soupçons…

The Conversation

Romain Garrouste a reçu des financements du MNHN, CNRS, Sorbonne Université, ANR, MRES, METE, MRAE, IPEV, LABEX BCDIic et CEBA, MITI CNRS, , National Geographic

Romain Garrouste est membre de la société des Explorateurs Français

ref. Une punaise-vampire dans nos jardins : le tigre du platane préférera-t-il bientôt le sang à la sève ? – https://theconversation.com/une-punaise-vampire-dans-nos-jardins-le-tigre-du-platane-preferera-t-il-bientot-le-sang-a-la-seve-244204

Alcool, tabac, cannabis : les jeunes se sont-ils vraiment détournés des drogues ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Ivana Obradovic, Directrice adjointe de l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT), chercheuse associée au CESDIP, Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay; Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne


L’essentiel

  • C’est le résultat d’un changement dans les représentations et les politiques de prévention : la consommation de tabac baisse, et de manière bien plus marquée chez les jeunes.
  • Si les nouvelles générations consomment moins d’alcool et de drogues illicites que les précédentes, cette évolution va de pair avec une aggravation des inégalités sociales et l’apparition d’autres pratiques comme le « binge drinking ».
  • La décrue générale des drogues chez les jeunes tranche avec l’essor des psychostimulants chez les adultes.

Depuis une dizaine d’années, les tendances de consommation de drogues sont de plus en plus contrastées selon les générations. La consommation de drogues diminue fortement chez les adolescents, quel que soit le produit. Chez les adultes, l’usage de cannabis se stabilise, allant de pair avec un vieillissement des usagers. A contrario, le recours aux psychostimulants (cocaïne, MDMA/ecstasy, amphétamines) est nettement plus fréquent qu’il y a dix ans à l’âge adulte.

Les enquêtes épidémiologiques menées depuis 2000 par l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT) offrent un recul de près de 30 ans sur la consommation de drogues de générations successives de jeunes et d’adultes. Ce corpus de données longitudinales permet de dresser un bilan des tendances à l’œuvre en France.

Contrairement aux idées reçues, la consommation de drogues ne progresse pas parmi les jeunes. Elle est en baisse continue depuis une dizaine d’années, pour toutes les substances considérées comme des drogues d’un point de vue pharmacologique : alcool, tabac, cannabis, autres drogues illicites (cocaïne, MDMA/ecstasy, champignons hallucinogènes, etc.).

En parallèle, la consommation de presque toutes les drogues (hormis le tabac et le cannabis) augmente chez les adultes, en particulier la cocaïne et les psychostimulants. La seule convergence concerne le tabagisme, en décrue, quel que soit l’âge.

Vers les premières générations sans tabac ?

La baisse la plus nette concerne le tabagisme, en décrue chez les adultes et plus encore chez les jeunes. En dix ans, la proportion de fumeurs quotidiens a été divisée par dix chez les collégiens, témoignant d’une accélération dans les plus jeunes générations. En Europe, la France compte désormais parmi la dizaine de pays, principalement nordiques, où le tabagisme quotidien est inférieur à 5 % à 16 ans. Elle satisfait ainsi, avant l’heure, l’objectif des pouvoirs publics d’une première génération sans tabac d’ici 2032 (moins de 5 % de fumeurs quotidiens à l’âge adulte).

Ce recul résulte de deux décennies de politiques de « dénormalisation » du tabagisme. Les adolescents d’aujourd’hui font partie des premières générations qui ont vécu, depuis l’enfance, dans un régime légal interdisant non seulement la cigarette dans les lieux publics (établissements scolaires, bars, parcs, jardins, plages, etc.) mais aussi l’achat de tabac avant 18 ans (même si cet interdit est partiellement respecté).

Les jeunes se sont-ils détournés de la cigarette ? (INA Actu, 2019).

Cette invisibilisation dans l’espace public est allée de pair avec un changement des représentations de la cigarette, perçue comme un produit « chimique » et « industriel », passé de mode et surtout « mortifère » – du fait d’un historique familial souvent marqué par des cancers liés au tabagisme.

L’inflexion du tabagisme traduit surtout l’efficacité de politiques publiques volontaristes, inscrites dans la durée et la continuité par-delà les alternances politiques. De la loi Veil (1976) à la loi Évin (1991) jusqu’au Programme national de « réduction du tabagisme » (PNRT 2014-2019), devenu plan de « lutte contre le tabac » (2023-2027), l’action publique a promu les mesures reconnues comme les plus efficaces par l’OMS : hausses de prix substantielles et répétées du tabac (le prix moyen du paquet de cigarettes est passé de 3,20 euros en 2000 à 13 euros en 2025), accompagnement des fumeurs vers l’arrêt (extension de la prescription et du remboursement des traitements de substitution nicotinique, campagnes de prévention, opération « Mois sans tabac »).

La France compte ainsi parmi les pays où l’accessibilité financière du tabac est la plus dissuasive, derrière l’Australie, la Nouvelle-Zélande, le Royaume-Uni et quelques États américains.

Baisse de la consommation d’alcool et disparités

Alors que la France se classait parmi les pays européens où l’expérimentation précoce d’alcool était courante (84 % d’initiés à 16 ans), la part des jeunes n’ayant jamais essayé l’alcool a quadruplé en dix ans. Mais surtout, la proportion de buveurs réguliers (au moins dix fois dans le dernier mois) a été divisée par deux (moins de 9 % des lycéens en 2024 contre 21 % en 2011).

Cette baisse est tempérée par d’autres évolutions moins favorables, comme la persistance des alcoolisations ponctuelles importantes (API), désignant le fait de boire au moins cinq verres en une occasion, pratique dommageable à l’adolescence (période de maturation cérébrale). En 2024, un lycéen sur quatre déclarait au moins une alcoolisation ponctuelle importante dans le dernier mois. L’usage d’alcool reste donc très présent, même si la France ne compte plus parmi les pays européens les plus touchés par les phénomènes d’alcoolisation intensive à l’adolescence et les dommages sociaux afférents (accidents de la route, violences sexuelles, etc.).

Le recours à l’alcool est donc globalement moins répandu que dans les générations précédentes, et plus paritaire (bien que la consommation excessive reste majoritairement le fait des hommes), mais ce sont surtout les pratiques qui ont changé, passant d’un mode de consommation dit « méditerranéen » (consommation quotidienne de vin aux repas) au mode dit « nordique », parfois appelé « binge drinking » (usages moins fréquents mais en plus grande quantité, de bière ou d’alcools forts, en contexte festif).

Le « binge drinking », boire beaucoup et vite (France 3 Hauts-de-France, janvier 2025)

Les hypothèses explicatives de cette baisse sont multiples : transformation des sociabilités juvéniles, plus tournées vers les supports numériques, fracture générationnelle dans le rapport au corps, vigilance renforcée au sein des familles, effet de mode des « soirées sans alcool », succès des campagnes d’information et de prévention

Enfin, l’effacement de l’alcool s’autoperpétue : les nouvelles générations sont de moins en moins confrontées à des incitations sociales à boire, comme en témoigne la part des lycéens n’ayant « aucun ami qui boit de l’alcool » qui a été multipliée par dix depuis 2011 (dépassant 25 % en 2024).

L’adieu aux drogues ?

Loin de l’opinion selon laquelle les consommateurs seraient de plus en plus jeunes, c’est au contraire un vieillissement des usagers de cannabis qui est observé. La proportion de jeunes qui ont fumé du cannabis au moins une fois dans le mois a été divisée par quatre entre 2011 et 2024. Pourtant, l’accessibilité s’est élargie avec le développement des commandes en ligne sur les réseaux sociaux et de la livraison à domicile.

La diffusion des autres drogues illicites à l’adolescence a, elle aussi, beaucoup diminué. Avoir essayé la MDMA (poudre) ou l’ecstasy (comprimés) concerne moitié moins de lycéens en 2024 qu’en 2011 (1,8 % contre 3,3 %), de même que la cocaïne (2 % contre 5,2 %). Cette désaffection à l’égard des drogues illicites s’explique par les mêmes facteurs que pour le tabac et l’alcool : mutation vers des sociabilités numériques, transformation des représentations sociales, reflux de la quête d’états d’ivresse.

Si la baisse généralisée de la consommation de drogues est un succès de santé publique, le changement des modes de sociabilité qui en est à l’origine est aussi porteur de conséquences négatives. Dans la même période, la santé mentale des adolescents s’est considérablement aggravée : augmentation du risque de dépression à 17 ans, des pensées suicidaires et des tentatives de suicide déclarées, et les travaux scientifiques mettant en cause le rôle délétère des réseaux sociaux sur la santé mentale des adolescents se multiplient.

En outre, la baisse de la consommation est allée de pair avec une aggravation des inégalités. Les jeunes qui ont le plus bénéficié de la baisse globale de la consommation de drogues sont ceux des classes sociales les plus aisées, si bien que le gradient social déjà existant s’est encore creusé. Par exemple, à 17 ans, le tabagisme quotidien touche deux fois plus souvent les jeunes de filière professionnelle que ceux scolarisés en filière générale ou technologique (22,1 % contre 10,1 %) et encore plus souvent les apprentis (38,4 %) ou les jeunes non scolarisés (43,5 %).

De même, les alcoolisations ponctuelles importantes régulières (au moins trois dans le mois) concernent nettement moins les jeunes de filière générale ou technologique (11,3 %) que ceux des filières pros (15,7 %) ou en apprentissage (29,3 %). Ce gradient social se retrouve pour l’usage régulier du cannabis (au moins dix fois par mois) qui concerne deux fois plus de jeunes en filière pro (4,7 %) qu’en filière générale ou techno (2,4 %).

Chez les adultes, l’essor des psychostimulants

La décrue générale chez les jeunes tranche avec la dynamique en population adulte. Si l’usage de cannabis s’est stabilisé, le recours aux psychostimulants est en plein essor (cocaïne, crack ou cocaïne-base, MDMA/ecstasy, amphétamines, etc.). Parmi les plus consommés, la cocaïne arrive en tête. Près de 3 % des adultes en ont consommé au moins une fois dans la dernière année, soit un triplement en une décennie à peine. La consommation de cocaïne culmine dans les générations à l’approche de la quarantaine. La dynamique de croissance est similaire pour la MDMA/ecstasy, dont la consommation a été multipliée par six entre 2010 et 2023.

Les tendances de consommation de drogues sont-elles symptomatiques des évolutions de la société et des changements générationnels ? La vogue des psychostimulants parmi les adultes, recherchés pour leurs effets de renforcement des performances relevant d’une forme de dopage, contraste avec le tassement de la consommation de cannabis, généralement utilisé pour ses effets relaxants. En parallèle, la part des jeunes qui n’ont jamais consommé ni alcool, ni tabac, ni cannabis, ne cesse d’augmenter.

Ces évolutions restent fragiles, invitant les pouvoirs publics à consolider ces résultats et à redoubler de vigilance quant à l’essor de pratiques potentiellement addictives encouragées par des stratégies privées de promotion publicitaire et de marketing, comme vapotage de produits contenant de la nicotine ou des cannabinoïdes de synthèse, etc.).

The Conversation

Ivana Obradovic, au titre de l’OFDT, a reçu des financements du Fonds de lutte contre les addictions (géré par la CNAM) et a participé à une recherche ANR coordonnée par Virginie Gautron (MCF en droit pénal à l’Université de Nantes).

ref. Alcool, tabac, cannabis : les jeunes se sont-ils vraiment détournés des drogues ? – https://theconversation.com/alcool-tabac-cannabis-les-jeunes-se-sont-ils-vraiment-detournes-des-drogues-286189