L’affaire des rayons N : l’une des plus grandes bavures scientifiques de l’histoire

Source: The Conversation – in French – By Denis Machon, Professeur, INSA Lyon – Université de Lyon

Photogravures supposées mettre en évidence les rayons N, dans une communication faite par Blondlot à l’Académie des sciences. Prosper-René Blondlot /Wikipedia, CC BY

Il faut le croire pour le voir : voilà ce qui a conduit des scientifiques renommés à percevoir des rayons émis qui finalement n’existaient pas. L’affaire des rayons N illustre l’un des plus grands égarements collectifs de l’histoire de la physique, et rappelle pourquoi la science reste la meilleure protection contre ses propres illusions. Cette affaire constitue un exemple marquant de bavure scientifique.


En 1903, le professeur Blondlot, scientifique de premier plan, professeur à l’université de Nancy, membre de l’Académie des sciences reconnu pour son travail expérimental, publie une série d’articles dans les Comptes rendus de l’Académie des sciences sur la mise en évidence des rayons N (pour Nancy). Cette annonce s’inscrit dans une course à la découverte de nouveaux types de rayonnement. En 1895, les rayons X ont été mis en évidence par le physicien allemand Whilelm Röntgen (qui sera récompensé par le prix Nobel de physique) et en 1896, Becquerel découvre la radioactivité qui sera étudiée et comprise par Pierre et Marie Curie. Ces trois découvreurs se verront attribuer le prix Nobel de physique en 1903.

Prosper René Blondlot (1849-1930).
Auteur inconnu/Wikipedia, CC BY

Ces fameux Rayons N seraient émis lors d’une décharge d’une lampe électrique utilisant un bâtonnet céramique incandescent au lieu d’un filament métallique. Cette lampe développée par Walther Nernst est un dispositif innovant à cette époque. Blondlot affirmait que, lorsque les rayons N issus de la lampe atteignaient un écran faiblement éclairé, celui-ci devenait légèrement plus brillant. Cette variation était extrêmement subtile, proche du seuil de perception visuelle, et nécessitait un observateur expérimenté. Blondlot pensait ainsi pouvoir suivre la propagation, la réfraction et la diffraction de ces rayons, en s’inspirant des méthodes de l’optique classique.

En optique, lorsque l’on veut étudier un rayonnement complexe, on le décompose à l’aide d’un prisme. Par exemple, quand la lumière blanche passe au travers d’un prisme en verre, elle se décompose en une multitude de couleurs (longueurs d’onde) visibles. C’est la superposition de cet ensemble qui donne la lumière blanche.

Un problème de détecteur

Dans le cas des rayonnements observés par le Pr. Blondlot, l’étude des rayons N nécessite un prisme en aluminium que l’on place sur le trajet entre la lampe et l’observateur. Au début du XXe siècle, les scientifiques n’avaient pas encore à leur disposition des capteurs perfectionnés. Leur meilleur détecteur était… leur œil et cela nécessitait de travailler dans une quasi-obscurité. À cette époque, il s’agissait d’une pratique tout à fait acceptable. Néanmoins, pour répondre aux critiques de ce protocole à la suite de la publication des premiers résultats, des plaques photographiques ont ensuite été utilisées pour capter les Rayons N.

Schéma simplifié du protocole expérimental mis en place par le Pr. Blondlot pour la détection des Rayons N. Une lampe génère un rayonnement qui est décomposé à l’aide d’un prisme en aluminium comme cela est connu pour la décomposition de la lumière blanche à l’aide d’un prisme en verre. Les rayons N apparaissent à un angle particulier à la sortie du prisme et sont observés à l’œil nu ou avec une plaque photographique.
Source ?, Fourni par l’auteur

Malgré la fébrilité entourant cette découverte, une polémique entre les scientifiques français et anglais enfle (exacerbée par une rivalité scientifique nationale) puisque de nombreuses équipes de recherche anglo-saxonnes et allemandes ne parviennent pas à reproduire les observations des rayons N alors que des expériences de confirmation sont rapportées dans plus de 300 publications impliquant 100 coauteurs.

Une expérience à l’aveugle

En février 1904, la revue Nature consacre un éditorial discutant des expériences de Blondlot. Si la découverte est présentée avec sérieux, le texte souligne déjà le caractère inhabituel et délicat des observations, reposant sur de faibles variations de luminosité perçues à l’œil relayant ainsi certaines critiques issues de la communauté scientifique internationale.

Sans rejeter les résultats, la revue insiste sur la nécessité de confirmations indépendantes. Ainsi, Nature soutient la démarche indépendante du physicien américain Robert W. Wood, spécialiste de l’optique, curieux du phénomène qui se rend au laboratoire du professeur Blondlot pour étudier le protocole expérimental.

Il étudie sur place le protocole expérimental et comprend rapidement que l’observation à l’œil nu est très subjective et l’utilisation des plaques photographiques par l’équipe nancéienne pour apporter des preuves objectives de l’existence des rayons N n’est pas convaincante. En effet, Wood pressent que, la durée d’exposition étant critique, l’expérimentateur peut être tenté de surexposer la plaque, même inconsciemment. Il décide alors de mettre en place une variation dans l’expérience : lors des expériences dans la quasi-obscurité, il retire de temps à autre le prisme, élément majeur de l’expérience, à l’insu du Pr. Blondlot et de ses assistants. Ces derniers continuent pourtant d’observer les Rayons N.

En proposant cette méthodologie, Wood est précurseur dans l’utilisation de l’expérience « en aveugle » en physique expérimentale. Cette méthode consiste à mener une expérience dans deux configurations : une qui est censée donner un résultat positif et une autre un résultat négatif. Un observateur met en place une des deux configurations tandis que l’expérimentateur ignore le résultat qui doit être attendu. Ce protocole élimine les biais liés à la personne menant l’expérience, en particulier quand celle-ci souhaite voir des résultats positifs.

Wood conclut qu’il s’agit d’un phénomène d’autopersuasion que de simples expériences en aveugle auraient permis de mettre en évidence. L e rapport d’expérience qu’il produit dans la revue Nature à la suite de sa visite signe la fin de l’aventure des rayons N. Ainsi, pendant trois ans, un ensemble de scientifiques (de domaines différents : physiciens, biologistes, médecins) reconnus pour leurs qualités d’expérimentateurs ont perçu, à tort, les effets des rayons N. Environ 300 publications produites par une centaine de scientifiques ont documenté les propriétés de ces rayons inexistants. Il s’agit d’un cas d’hallucination, d’autoconfirmation collective, chacun alimentant la croyance portée par un enthousiasme scientifique débordant.

Des leçons toujours d’actualité

De cet épisode, nous pouvons retirer au moins deux leçons pour mener objectivement ou analyser des investigations scientifiques. Tout d’abord, la nécessité de prendre conscience du contexte ; une découverte, publiée dans la précipitation, surtout si elle se place dans le développement d’un nouveau champ scientifique, doit être reçue avec circonspection. En particulier, des affirmations extraordinaires nécessitent des preuves plus qu’ordinaires (au-delà de l’affirmation « je les vois » dans le cas traité ici). Deuxièmement, une adaptation simple du protocole expérimental telle qu’une expérience en aveugle permet souvent de conclure à l’existence ou non d’un phénomène.

Cet exemple du début du XXe siècle peut toujours nous éclairer sur notre présent. En effet, les attaques contre la science et ses institutions sont de plus en plus nombreuses, présentant les résultats issus de la démarche scientifique comme une opinion. Or, cette démarche est la plus sûre pour comprendre les mécanismes naturels. Elle permet de s’affranchir des a priori, des observations évidentes et même des scientifiques qui s’égarent.

Gardons tout de même en tête que la science, bien que construite sur la rationalité et la démonstration rigoureuse, est menée par des personnes influencées par leurs émotions. Oublier un temps la démarche scientifique peut conduire à des bavures scientifiques. Néanmoins, le processus de la démarche scientifique permet de corriger ces dérives inconscientes. Il faut bien distinguer ces égarements méthodologiques passagers des erreurs classiques de l’investigation scientifique. Ainsi, l’hypothèse largement acceptée de l’existence de l’éther comme support de propagation de la lumière s’est avérée inexacte. Cela fait partie intégrante de la démarche scientifique et est bénéfique dans la construction de la science. À l’autre bout du spectre, on trouve les fraudes scientifiques, de plus en plus nombreuses (par exemple Jan Hendrik Schön a délibérément fabriqué des données dans le cadre de ses recherches en nanoélectronique constituant ainsi un cas de fraude scientifique). Une bavure scientifique n’est pas une fraude, mais peut advenir lorsque les émotions prennent temporairement le pas sur la méthode.

The Conversation

Denis Machon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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Manosphère : anatomie d’une galaxie antiféministe en pleine évolution

Source: The Conversation – in French – By Marie Serisier, Doctorante en humanités numériques et études de genre, Université Libre de Bruxelles (ULB)

Fin juin, un rapport du Sénat alertait sur une offensive masculiniste en France, deux jours après un attentat à caractère sexiste à Montréal. Le masculinisme, mouvement réactionnaire antiféministe, est en constante évolution et prend de nouveaux visages, qui s’incarnent en ligne dans les différents courants de ce qu’on appelle la « néo-manosphère ». Tour d’horizon.


Des élues issues de différents bords politiques publiaient le 23 juin un rapport sénatorial dressant un état des lieux de « l’offensive » masculiniste en France, qualifiée de risque réel pour notre démocratie et notre cohésion sociale. La veille, une fusillade, dont l’auteur a laissé un manifeste masculiniste, faisait trois morts à Montréal, tandis que le tristement célèbre influenceur Andrew Tate fait l’objet de plaintes pour viols et traite d’êtres humains.




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Si la recherche académique travaille depuis plus de vingt ans à cerner ce phénomène, les cinq dernières années marquent un tournant dans sa reconnaissance médiatique et institutionnelle en France. Nous proposons de dresser, à partir de nos recherches doctorales sur les stratégies d’influence masculinistes en ligne, un panorama de cette nébuleuse sexiste en ligne, la « manosphère », aujourd’hui qualifiée de « néo-manosphère » du fait de ses mutations constantes.

Les célibataires involontaires ou incels : une menace terroriste accrue

La communauté « incel » (involuntary celibates en anglais), est sans doute celle qui a fait le plus parler d’elle ces dernières années. Ces « célibataires involontaires » imputent leur absence d’expérience romantique et sexuelle aux femmes, qui ne voudraient pas d’eux, mais aussi aux hommes jugés plus séduisants, qui s’approprieraient ces dernières. Ces hommes plus séduisants sont parfois surnommés « Chad », archétype de la réussite et de la beauté, à la fois modèle et figure repoussoir.

Se considérant généralement laids et/ou inadaptés socialement, les incels s’estiment disqualifiés du marché sexuel par le « lookism », une forme de discrimination sociale favorisant les personnes jugées belles (et surtout blanches).

Ce déterminisme est illustré dans l’image de la pilule noire ( « black pill »). La pilule noire est la version fataliste de la pilule rouge, allégorie tirée du film de 1999 The Matrix. L’ingestion de la pilule rouge symbolise la prise de conscience des rapports de domination réels qui structurent la société, en l’occurrence, l’idée que ce sont en réalité les femmes qui détiennent véritablement le pouvoir. La « pilule noire » véhicule l’idée que l’ascension dans la hiérarchie du marché sexuel est illusoire, tout comme l’espoir d’échapper à la discrimination que subiraient les hommes perçus comme inférieurs (socialement ou physiquement), ces situations étant considérées comme définitives et immuables.

Les incels font aujourd’hui l’objet d’une surveillance accrue des services antiterroristes dans plusieurs pays, dont la France, en raison des nombreux attentats perpétrés dans l’espace public (principalement en Amérique du Nord).

La tuerie d’Isla Vista commise en 2014 par Elliot Rodgers en Californie, est une référence majeure de ces violences. L’auteur a ainsi bénéficié d’un grand soutien au sein de la communauté et a fait l’objet de représentations hagiographiques à la suite de l’attentat. La France n’est pas exempte de ce phénomène : il y a tout juste un an, le 1er juillet 2025, un jeune homme était arrêté à Saint-Etienne près de son lycée avec l’intention de commettre des crimes à caractère sexiste.

Au-delà des passages à l’acte violents, les incels cherchent aussi à contourner ce qu’ils perçoivent comme des disgrâces physiques.




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C’est de cette logique qu’est né le « looksmaxxing », un ensemble de pratiques visant à optimiser son apparence physique pour la rendre plus virile et popularisées par des influenceurs comme Clavicular, qui peuvent aller jusqu’à des méthodes aussi radicales que se frapper la mâchoire au marteau pour en modifier la forme.

Les Pick-up Artists, dragueurs de rue

Ces techniques sont également prisées des communautés de la séduction (« Pick-Up Artists » – littéralement artiste de la drague), dont l’objectif initial est d’échanger des stratégies pour séduire les femmes. Deux aspects structurent cette approche : d’une part une discipline personnelle (musculation intensive, méditation, lecture d’ouvrages consacrés), d’autre part la mise en application de savoirs collectifs issus de pratiques de séduction de rue, ou « game », des techniques reposant souvent sur le dénigrement des femmes.

De par cet ancrage de drague en rue, les PUA forment une communauté hybride, à cheval entre espaces numériques et rencontres physiques. En ligne on retrouve des forums dédiés comme Chateau Heartiste pour la sphère anglophone ou encore la communauté des Philogynes en France, dont le créateur monétise ses supposées connaissances de la psychologie féminine.

MGTOW (Men Going Their Own Way) : un séparatisme antisystème

Considérer les corps féminins comme des biens à acquérir est également constitutif de la pensée MGTOW (Men Going Their Own Way – « les hommes qui suivent leur propre chemin ») pour qui les avancées législatives en faveur de l’égalité femmes-hommes constitueraient une menace existentielle. Selon eux, s’engager dans une relation romantique ou sexuelle avec une femme revient à s’exposer à des risques majeurs : accusations de viol, perte de la garde des enfants, frais de divorce, partage des ressources.

Ainsi les MGTOW s’auto-définissent comme un mouvement séparatiste, déclarant vouloir « suivre leur propre voie » en renonçant aux relations avec les femmes envers lesquelles ils affichent une hostilité assumée.

Droits des hommes, droits des pères : l’héritage détourné du féminisme de la deuxième vague

Les mouvements des droits des hommes et des droits des pères trouvent leurs racines dans la deuxième vague féministe étatsunienne, où les militants du Men’s Liberation Front dénonçaient le carcan patriarcal pesant sur les femmes comme les hommes, dans un contexte marqué par l’envoi de deux millions d’hommes au Vietnam.

Ce soutien initial cède la place à un discours purement victimaire, structuré autour de l’idée fondatrice de la manosphère d’une « crise de la masculinité ». Un discours qui prétend que les hommes souffrent à cause des femmes en général et surtout des féministes, permettant de renverser les rapports de domination et de rendre les hommes victimes de l’émancipation des femmes. C’est ainsi que naît le mouvement Men’s Rights Activism (MRA), et sa branche dédiée aux questions de divorce et de garde d’enfants, les Father’s Rights. Ces pères divorcés se considèrent comme les perdants d’un système judiciaire qui favoriserait les mères en leur accordant systématiquement la garde des enfants.

Les MRA ne se limitent pas à la sphère numérique : ils s’appuient aussi sur un réseau local en Amérique du Nord et en Europe, via des associations de défense des droits des pères comme la puissante Fathers4Justice.

Les « Traditional Conservative », la frange dévote de la néo-manosphère

Les traditionalistes conservateurs (TradCon), très ancrés en Amérique du Nord, axent leur argumentaire sur les valeurs familiales traditionnelles et religieuses. Contrairement à d’autres courants de la néo-manosphère, cette idéologie n’est pas portée uniquement par des hommes mais s’illustre aussi chez certaines femmes comme en témoigne la figure de la « tradwife » : épouse et mère soumise à son mari, femme au foyer menant une vie pieuse, qui embrasse la sphère domestique et l’éducation des enfants, dans une perspective essentialiste, c’est-à-dire qui attribue des traits de caractère en fonction du sexe biologique.

Ce discours de retour aux valeurs traditionnelles et d’assignation stricte des rôles de genre s’accompagne d’un soutien marqué aux politiques d’extrême droite et à Donald Trump. Parmi elles, on trouve des influenceuses comme Estee Williams ou Hannah Neeleman. En France, le phénomène s’incarne différemment via des figures de la droite identitaire comme celles d’Alice Cordier, fondatrice du collectif d’extrême droite Némésis, ou Thaïs d’Escufon.

Si la recherche s’attache depuis plusieurs décennies à comprendre et à cerner le phénomène masculiniste, celui-ci n’a cessé d’évoluer et de se transformer. Le masculinisme n’est plus un phénomène circonscrit : il participe pleinement à l’émergence d’un discours réactionnaire global, à la croisée de plusieurs formes de haine, qui trouve aujourd’hui des relais politiques de plus en plus audibles chez des politiques en France comme à l’international.

The Conversation

Marie Serisier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Manosphère : anatomie d’une galaxie antiféministe en pleine évolution – https://theconversation.com/manosphere-anatomie-dune-galaxie-antifeministe-en-pleine-evolution-287181

Peut-on réussir en politique sans charisme ? Quelques pistes de réflexion tirées de la situation outre-Manche

Source: The Conversation – in French – By Alma-Pierre Bonnet, Senior Lecturer in British Studies, Université Jean Moulin Lyon 3

En dépit de réussites factuelles (sur le temps d’attente dans les hôpitaux, la hausse du salaire minimum et la baisse de l’immigration), la perception générale des deux années que Keir Starmer a passées au poste de premier ministre est généralement mitigée. S’il est vrai qu’il a plusieurs fois changé de positions, c’est avant tout un manque de connexion émotionnelle avec ses concitoyens qui lui est reproché. La politique se réduit-elle donc à une question de charisme ? Si oui, peut-on le renforcer ou est-ce un don ? La littérature apporte une réponse intéressante.


Notre « obsession » pour les leaders politiques charismatiques semble renforcée par la montée des populismes, avec des dirigeants qui développent l’image d’hommes ou femmes fort(es), tout en mettant l’accent sur l’émotion plutôt que sur la raison. La création d’une connexion émotionnelle se trouve précisément au cœur de l’autorité charismatique que Max Weber (1864-1920) définit comme un don « du corps et de l’esprit » qui, par définition, « n’est pas accessible à tout le monde ».

Cette conception traditionnelle du charisme peut toutefois être remise en cause. Le sociologue britannique Max Atkinson (1944-2024) a identifié certaines techniques rhétoriques qui encouragent la réaction du public et permettent à l’orateur de faire preuve de charisme. Dans une veine similaire, grâce à leur analyse des interactions orateur/public, John Antonakis et ses collègues de l’université de Lausanne ont identifié 12 tactiques de leadership charismatique (Charismatic Leadership Tactics, CLT) qui peuvent être mesurées — et donc enseignées.

Nous avons combiné ces 12 tactiques en 3 domaines que nous avons ensuite appliqués à la rhétorique de Starmer pour vérifier si son manque de charisme supposé résiste à l’épreuve de l’analyse scientifique. Notre corpus est composé de ses discours annuels au congrès du parti travailliste de 2020 (année où il accède au poste de chef de cette formation) à 2025.Nos 3 domaines analytiques sont les suivants : les métaphores conceptuelles, qui influencent la façon dont on perçoit et comprend la réalité (on a par exemple l’habitude de se représenter la politique comme un conflit, d’où les expressions « bataille culturelle » ou « campagne électorale ») ; le storytelling, qui est le fait d’utiliser le récit pour véhiculer des messages et qui constitue un élément essentiel de la communication politique ; et le body language qui comprend la gestuelle, les expressions faciales et l’intonation.

Métaphores : Starmer comme constructeur et guide

La majorité des métaphores utilisées par Starmer reposent sur deux domaines principaux : la construction et le chemin. Dans ses premiers discours, il explique comment les Conservateurs ont sapé l’économie et fragilisé les fondations de la nation britannique. C’est pourquoi son programme de « changement » entend « reconstruire » le pays sur des bases solides :

« Les Conservateurs ont arraché les fondations, brisé les fenêtres et, pour faire bonne mesure, ils ont fait sauter les portes. » (2022)

« Les gens se tournent vers nous parce qu’ils veulent construire un nouveau Royaume-Uni. Et nous sommes les bâtisseurs. » (2023)

Starmer cherche à apparaître comme un bâtisseur qui a identifié les failles du système et s’attelle à les corriger. Cette notion de vision est renforcée par des métaphores évoquant un cheminement. Ces métaphores suivent le schéma « source-parcours-objectif » qui permet aux responsables politiques de se présenter comme des guides vers un avenir meilleur :

« Ne vous y trompez pas : je suis pleinement conscient de l’ampleur de la tâche et de la gravité de la situation dans laquelle nous nous trouvons. Nous avons une montagne à gravir. Mais nous la gravirons. » (2020)

Storytelling : retour aux sources

Le storytelling, quant à lui, permet de renforcer cette image de guide. En effet, Starmer met l’accent sur ses origines modestes (son père était ouvrier et sa mère infirmière) et sur sa volonté de reconnecter son parti à la classe ouvrière.

D’un point de vue quantitatif, la majorité des anecdotes ont été mobilisées durant la période de reconstruction du parti (dans le corpus, de 2020 à 2023). Cette tendance peut s’expliquer par la nécessité, pour Starmer, d’asseoir sa légitimité en tant que représentant de la classe ouvrière et d’accroître sa notoriété auprès du grand public. Cela se voit aussi en termes de contenu.

Dans l’opposition (donc jusqu’à son accession au poste de premier ministre en juillet 2024), il parle avant tout de l’influence de ses parents (« Mum and Dad ») et s’inspire du récit du fils prodigue qui retourne à l’essence même du travaillisme.

Une fois au pouvoir, il évoque les difficultés d’apprentissage de son frère et se pose comme gardien de ce dernier. La religiosité du storytelling de Starmer lui permet de mettre en avant les valeurs symboliques au cœur des tactiques du leadership charismatique : la conviction morale, l’exigence envers soi-même et envers les autres, ainsi que la confiance dans le pouvoir de la solidarité pour surmonter les épreuves. Jusqu’ici, tout va bien.

Body language : une leçon d’échec ?

Atkinson souligne que les variations d’intonation jouent un rôle essentiel dans la prestation orale, dans la mesure où elles permettent aux orateurs de transmettre différentes émotions (passion, conviction et enthousiasme), renforçant ainsi l’intérêt et l’attention du public.

Or, le ton adopté par Starmer est le plus souvent lent et monotone, ce qui confère à ses interventions un caractère très scripté et peu spontané. Cette impression est particulièrement marquée lorsqu’il recourt à des procédés rhétoriques tels que les énumérations ou les structures contrastives (qui attirent naturellement les applaudissements), avant de marquer une pause dans l’attente d’applaudissements. Il en résulte un décalage manifeste entre le contenu du discours et la façon dont il est « performé » : la déclamation terne de Starmer ne parvient pas à donner toute sa force au récit héroïque d’un dirigeant altruiste investi de la mission de transformer le pays.

Pis, la figure de « l’adulte dans la pièce » qu’il cherche à incarner par opposition à des Conservateurs décrits comme des intrigants dénués de vision à long terme se trouve fragilisée par une attitude d’une extrême prudence, susceptible d’être interprétée comme un manque d’assurance plutôt qu’un signe de maîtrise.

Cette retenue se retrouve également dans son langage corporel. Son débit uniforme s’accompagne de très peu d’expressions faciales, tandis que sa posture apparaît souvent rigide. Il reste fréquemment agrippé au pupitre, ce qui peut être perçu comme un signe de malaise, voire de manque de confiance. S’y ajoute une présentation très (trop) formelle : sa tenue vestimentaire, ses choix lexicaux et sa diction particulièrement soignée confèrent un caractère quelque peu artificiel à ses références constantes à la classe ouvrière et rendent ses anecdotes sur « papa et maman » moins naturelles.

De même, la répétition de certaines plaisanteries d’ouverture — par exemple, en 2023 : « Bon, avant de commencer — je sais ce que vous pensez : s’il vous plaît, s’il vous plaît, s’il vous plaît — plus de blagues sur Arsenal » — accentuent l’impression d’une prestation très calibrée, voire mécanique, plutôt que véritablement spontanée.

Le retour du Roi ?

Dans l’ensemble, l’analyse des prestations de Starmer met en évidence un engagement émotionnel relativement limité envers son auditoire, ainsi qu’un recours restreint aux interactions directes. Cette distance, perceptible tant dans la voix que dans le langage corporel, contraste avec le récit personnel qu’il cherche à construire — récit qui, dans l’absolu, pourrait plaire à une large partie de la société britannique qui se sent laissée pour compte par le pouvoir central. Ce décalage affaiblit la cohésion entre le contenu du discours et sa performance scénique, renforçant ainsi l’impression d’un ethos — et charisme — faible.

Par opposition, la prestation électrique récente de son successeur potentiel, Andy Burnham, dans un discours très attendu sur sa vision politique, montre à quel point la performance influence la perception du grand public. L’ironie, c’est que Burnham utilise les mêmes métaphores que Starmer et parle aussi de l’influence bénéfique de son parcours personnel, mais il le fait en tenue plus décontractée (ce qu’il appelle ses « Manchester clothes ») tout en alliant humour, passion et conviction pour proposer sa vision du « Manchesterisme » et établir un dialogue direct avec son audience. À titre d’exemple, ses premiers mots sont ponctués d’échanges avec le public : « Quel accueil ! Bonjour à tous » (public : « Bonjour ! », rires) « Êtes-vous prêts ? » (public : « oui ! » rires et applaudissements).

Naturellement, le plus grand naturel de Burnham et sa plus grande facilité à camper un homme proche du peuple ne signifient pas qu’il parviendra à se maintenir plus longtemps au pouvoir que Starmer ; mais dans un contexte où les deux grands partis historiques sont plus que bousculés par Reform UK, le parti populiste de droite radicale de Nigel Farage, qui caracole en tête dans les sondages et forge son discours précisément sur la dénonciation d’une classe politique traditionnelle « coupée du peuple », cet élément est tout sauf anecdotique…

The Conversation

Alma-Pierre Bonnet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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Quand votre chien s’habille en Prada… Les marques de luxe surfent sur votre affect pour vous vendre leurs produits

Source: The Conversation – in French – By Norchene Ben Dahmane Mouelhi, Marketing, ESCE International Business School

En France en 2025, on dénombrait 79 millions d’animaux de compagnie, selon la Fédération des fabricants d’aliments pour animaux domestiques ; 61 % des Français et des Françaises en possèdent. Ces animaux deviennent des membres à part entière des familles. Les marques surfent sur cette tendance en s’adressant aux « parents d’animaux » plutôt qu’à des consommateurs. Si bien que, aujourd’hui, des objets connectés pour mesurer la fréquence cardiaque de son chien sortent sur le marché juteux du pet business.


Prada propose sur son site officiel un imperméable à capuche à 700 euros, un harnais à 820 euros et un sac de transport à 3 400 euros. Ces objets ne sont pas destinés à des humains, mais à leurs chiens.

Ce glissement n’est pas une anecdote du secteur du luxe déconnectée du réel. Il dit quelque chose de bien plus profond sur la façon dont les marques, tous secteurs confondus, ont progressivement transformé l’animal de compagnie en objet de désir.

En effet, derrière les 6,8 milliards d’euros qu’estimait déjà le cabinet Xerfi pour le marché français des animaux de compagnie se dessine un autre marché en pleine expansion. Celui d’un marché affectif où aimer son animal est devenu pour les marques une opportunité sans précédent.

Business des animaux de compagnie

Depuis 1976, le nombre total d’animaux de compagnie en France a été multiplié par 2,5 pour atteindre 79 millions en 2025 et 61 % des Français déclarent aujourd’hui posséder au moins un animal de compagnie. Ces chiffres disent quelque chose d’une société qui a profondément reconfiguré sa relation au vivant, et avec elle, ses habitudes de consommation.

À l’échelle européenne, la seule alimentation animale génère déjà 29,2 milliards d’euros de ventes annuelles selon European Pet Food, l’association professionnelle du secteur. Ce chiffre ne couvre ni les soins ni le toilettage ni les assurances ni les innombrables services qui ont fleuri autour de ce que l’on appelle désormais le pet business.

Ce secteur innovant ne vend plus seulement de la nourriture ou des soins, mais construit autour de l’animal une relation marchande où s’entremêlent identité, style de vie et attachement affectif.

L’animal devient membre de la famille

Ce basculement économique ne s’explique pas sans comprendre la transformation culturelle qui le sous-tend. Depuis une vingtaine d’années, des chercheurs en sciences humaines et sociales étudient le pet parenting. Cette forme de parentalité transposée à l’animal de compagnie se manifeste par un investissement émotionnel, temporel et financier comparable à celui que l’on consacre à un enfant. Certains pays comme l’Espagne vont même leur accorder un statut juridique propre avec des lois.




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Selon une enquête Opinionway réalisée pour le compte de la marque d’aliments pour animaux Ultima et de la SPA auprès de 1 128 pet parents, 91 % des propriétaires considèrent leur animal comme un membre à part entière de leur famille.

Depuis 2015, l’animal est d’ailleurs reconnu par le Code civil français comme un « être vivant doué de sensibilité », une évolution juridique qui souligne la recomposition des liens affectifs contemporains.
Ils assistent même à des grands évènements sportifs comme c’était le cas en mai 2026 au Groupama stadium. En effet, plusieurs chiens ont assisté à la victoire de l’OL Lyonnes contre le FC Nantes.

Mouvement de dépublicitarisation

Ce que les marques ont compris avant tout le monde, c’est que ce glissement ouvrait un territoire symbolique inédit. Le slogan de Santévet, assurance consacrée aux animaux, résume à lui seul cette logique : « Votre animal fait partie de votre famille, assurez-le ! » Il ne s’agit plus de vendre un service, mais de valider une identité.

Ce type de discours illustre parfaitement ce que nous avons désigné ailleurs comme un mouvement de « dépublicitarisation ». La marque masque son intention promotionnelle derrière un registre affectif et familial, s’adressant à des « parents » plutôt qu’à des consommateurs.

Dépenser pour son animal devient une façon de se définir comme bon parent, comme propriétaire responsable et aimant. C’est ce que le chercheur Jean-Noël Kapferer appelait déjà la valeur intangible de la marque, désormais indexée non plus sur le produit, mais sur le lien affectif lui-même.

C’est dans cette brèche que le secteur du luxe s’est engouffré. Si l’animal est un enfant, alors il mérite ce qu’il y a de mieux. La marque Prada lui consacre désormais une collection entière, où l’imperméable à capuche côtoie le sac de transport à 3 400 euros, quand Louis Vuitton et Gucci déclinent leurs codes iconiques en colliers et accessoires pour chiens. L’animal de compagnie est devenu pour ces maisons un territoire d’expression de marque à part entière.

La « pet tech » prend le pouls de vos animaux

Le pet business ne s’arrête pas au manteau de luxe ou au slogan affectif. Il bascule aujourd’hui vers un nouveau paradigme : celui de la pet tech, où l’animal de compagnie devient un être connecté dont la santé, les déplacements et les battements de cœur sont désormais capturés, analysés et transmis en temps réel.

L’exemple le plus emblématique de cette mutation est celui d’Invoxia et de son collier connecté Minitailz, récompensé au Consumer Electronics Show (CES) de Las Vegas (Nevada) en 2024 dans la catégorie Intelligence artificielle. Ce dispositif surveille en temps réel le rythme cardiaque et respiratoire de l’animal, détecte les anomalies cardiaques, géolocalise ses déplacements et génère des rapports personnalisés grâce à l’IA.

L’animal de compagnie devient, pour la première fois, un émetteur de données biométriques dont l’analyse appartient à la marque autant qu’au propriétaire. Prochainement, Invoxia voudrait perfectionner la litière connectée (un véritable outil de diagnostic à domicile de certaines pathologies félines) avec le rachat de la société Caremitou.

Ce que révèlent nos travaux sur les nouveaux espaces d’influence, c’est que les marques tendent à s’imposer comme médiatrices éthiques précisément là où la régulation ne couvre pas encore. La pet tech s’inscrit dans cette même dynamique en se positionnant comme garante de la santé animale ; la marque endosse un rôle de prescripteur médical. Le collier connecté ne se vend pas comme un gadget mais comme un acte de responsabilité parentale. C’est précisément ici que la dépublicitarisation se joue puisque l’intention commerciale s’efface totalement derrière la promesse du soin.

Et si on pouvait parler avec nos animaux de compagnie ?

Des start-up se lancent le défi de permettre de communiquer avec nos animaux de compagnie et de comprendre leurs langages comme le son des baleines.
On parle même de « bots conversationnels interactifs » pour converser avec les animaux en temps réel.
BeroAI se lance le défi de vous proposer un système décryptant le comportement et les émotions de l’animal et vous alertant quand votre animal de compagnie ressent du stress.

Qui tient vraiment la laisse ?

Le Parlement européen a fini par se saisir du sujet en adoptant le 28 avril 2026 la première réglementation fixant des normes de protection pour les chiens et les chats issus d’élevages. Ce texte protège l’animal de la maltraitance physique, mais ne dit rien des données biométriques que les colliers connectés collectent chaque jour sur nos compagnons à quatre pattes.

Qui possède les battements de cœur de Médor ? En voulant mieux connaître nos animaux, nous avons peut-être, surtout, appris à mieux nous connaître nous-mêmes sous le regard attentif des marques qui ont eu, elles, depuis le début, beaucoup de flair.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Quand votre chien s’habille en Prada… Les marques de luxe surfent sur votre affect pour vous vendre leurs produits – https://theconversation.com/quand-votre-chien-shabille-en-prada-les-marques-de-luxe-surfent-sur-votre-affect-pour-vous-vendre-leurs-produits-281812

Du zinc à Instagram : la révolution des coffee shops

Source: The Conversation – France (in French) – By Nathalie Louisgrand, Enseignante-chercheuse, GEM

Le « latte art », pratique emblématique des coffee shops. CC BY

En 15 ans, le nombre de « coffee shops » à l’anglo-saxonne a explosé sur le territoire français. Des lieux qui réinventent les habitudes de consommation et racontent un art de vivre branché, mais commencent à trouver leurs limites.


Longtemps dominé par le bistrot de quartier, le paysage du café en France s’est métamorphosé avec l’essor des coffee shops. En 2025, le pays en comptait 3500, soit une progression de 74 % en 15 ans, selon le Collectif Café.

Majoritairement implantés à Paris et dans les grandes villes, ils se répartissent entre réseaux d’enseignes (comme Columbus café ou Starbucks) qui représentent près d’un tiers du marché et une multitude d’indépendants. Le secteur pèse aujourd’hui près de 750 millions d’euros, stimulé par une consommation de café très ancrée dans l’hexagone. Près de 80 % des Français en boivent régulièrement (Xerfi, novembre 2025).

Mais des écarts économiques subsistent, car là où un indépendant génère environ 100 000 euros de chiffre d’affaires, une enseigne peut atteindre 840 000 euros (Xerfi, novembre 2025). Autre spécificité française : l’attachement à la consommation sur place limite la vente à emporter à 35 % de l’activité contre 70 % dans les pays anglo-saxons). Alors que le nombre de « zincs », ces cafés traditionnels, a chuté de 40 % en 20 ans à Paris, ces établissements ont trouvé leur place aux côtés des bistrots classiques en dépit de leurs prix élevés – un café “latte” peut y coûter 6€ – et reflètent de nouvelles tendances de consommation. Reste à comprendre la recette de leur succès.

Le café, des origines aux vagues successives

Les origines du café remontent aux hauts plateaux d’Éthiopie, avant de se développer en Arabie via le port de Mocha. Au milieu du XVIe siècle, l’Empire ottoman voit apparaître les « gahveh khaneh », des maisons du café où se mêlent échanges culturels, débats intellectuels et sociabilité. Un siècle plus tard, la boisson conquiert l’Europe à travers les célèbres Coffee Houses londoniens et les Kaffeehäuser viennois, nouveaux espaces publics prisés. En France, le café gagne Paris avec l’ouverture du Procope en 1686, lieu emblématique propice aux débats intellectuels et aux idées révolutionnaires, fréquenté par les penseurs des Lumières tels que Diderot, Voltaire ou Rousseau. Ces établissements contribuent à ancrer durablement le café comme un espace public dédié à la sociabilité et aux échanges d’idées.

L’âge d’or des bistrots

Par la suite, l’histoire de la consommation du café s’est structurée en trois « vagues ». À la fin du XIXe siècle, l’invention du percolateur contribue à démocratiser la boisson et inaugure l’âge d’or des bistrots. Cette première vague, qui s’étend jusqu’au milieu du XXe siècle, voit le café s’imposer comme un produit utilitaire : il devient un « carburant » pour rester éveillé, notamment pour répondre aux besoins des soldats durant les deux guerres mondiales. Puis, avec l’essor du café instantané, la production s’industrialise, la qualité s’effondre et le goût se standardise.

Entre 1970 et 1990, la « deuxième vague » du café, portée par des enseignes américaines comme Starbucks ou Costa remet à l’honneur une consommation centrée sur le plaisir et le réconfort à travers des boissons lactées gourmandes comme les cappuccinos et latte, proposées dans des espaces standardisés mais chaleureux.

Parallèlement s’impose une culture du café à emporter, dominée davantage par le poids des marques que par la qualité du grain. Introduit en France en 1994 avec l’ouverture de Colombus Café, ce modèle se consolide avec l’implantation de Starbucks en 2004, bouleversant progressivement le modèle traditionnel des bistrots et du café au zinc.

L’avènement des « cafés de spécialité »

La troisième vague amorce, dès les années 2000, une profonde transformation du secteur dans les pays précurseurs tels que les États-Unis, l’Australie ou la Nouvelle-Zélande avant de s’implanter en France vers 2010. Le café de spécialité s’y impose alors comme un produit haut de gamme, évalué selon des critères exigeants par la Specialty Coffee Association.

Issu de terroirs traçables ou de microlots, il s’inscrit dans une logique de traçabilité et de commerce plus équitable. Sa torréfaction, plus légère, révèle des profils aromatiques complexes (notes fruitées, florales ou épicées), mis en valeur par des méthodes d’extraction manuelles. Chaque tasse s’accompagne ainsi d’un récit de terroir, d’origine et de savoir-faire. Figure centrale de cet univers, le « barista » maîtrise l’ensemble du processus. À l’image du sommelier, il guide le consommateur, sublime la boisson notamment par le latte art, et contribue à hisser le café de spécialité au rang d’expérience gastronomique, un marketing qui permet de justifier des prix toujours plus élevés, même si l’augmentation du coût de la matière première joue aussi.

Esthétique et « Instagrammisation »

Si les coffee shops s’imposent aujourd’hui comme des lieux résolument “branchés”, c’est qu’ils incarnent un nouvel art de vivre urbain, à la fois esthétique, social et culturel. Leur attractivité repose en grande partie sur une identité visuelle forte, immédiatement reconnaissable, et largement homogénéisée à l’échelle mondiale.

Elle s’appuie sur des codes précis : larges baies vitrées ouvertes sur la rue, mobilier épuré, matériaux bruts tels que le bois clair, le béton ciré ou l’inox, touches végétales et éclairage soigné. L’ensemble emprunte à des influences scandinaves et industrielles auxquelles s’ajoute une recherche de simplicité inspiré du wabi-sabi japonais.

Dans ces espaces, tout concourt à valoriser le geste, et les machines à cafés participent elles aussi d’une véritable scénographie en évoquant l’atelier et en soulignant la dimension artisanale du travail du barista.

Dès lors, le café cesse d’être seulement une boisson pour devenir un support de mise en scène de soi et de distinction sociale. Les consommateurs, en particulier les jeunes générations, l’utilisent comme un objet visuel qu’ils cadrent, photographient et diffusent sur les réseaux sociaux.

Latte art, verres transparents, boissons aux teintes colorées comme le matcha ou l’ube latte, gobelet au design léché participent à une esthétique codifiée, pensée pour être partagée.

Le coffee shop s’affirme comme un espace « Instagram ready », où la mise en circulation d’images joue un rôle de marqueur social. Elle signale une connaissance des lieux et la maîtrise d’un vocabulaire spécialisé comme « batch brew », « cold brew », « single origin » qui renvoie à un mode de vie urbain et cosmopolite. Il fonctionne d’ailleurs comme un « tiers-lieu », au sens du sociologue américain Ray Oldenburg, c’est-à-dire un espace hybride dédié au (télé) travail, à la sociabilité et à la construction de son identité. Fréquenté par des étudiants, des freelances et des actifs mobiles, le coffee shop répond à des usages flexibles : on s’y installe pour travailler, étudier ou se retrouver dans un cadre adapté aux modes de vie contemporains, en particulier ceux des 18–35 ans.

Le coffee shop a ainsi dépassé sa fonction première pour devenir un objet culturel et un marqueur identitaire : on n’y consomme plus seulement un café, mais une image, une expérience et un certain art de vivre. Comme le souligne Eva Bantman-Masum, spécialiste du monde anglophone, il joue sur une double identité : à la fois lieu du quotidien accessible et espace de distinction sociale, un “micro-luxe” à quelques euros où l’on vient autant “consommer du sens” qu’afficher une culture, une ouverture au monde et un refus de la standardisation – avec tous les paradoxes que cela comporte, puisque leur fréquentation régulière est onéreuse, et qu’à force de se multiplier, les coffee-shops deviennent aussi des symboles de gentrification et de standardisation.

Un marché arrivé à maturité, en quête de renouveau

Après une décennie d’expansion, le marché des coffee shops en France arrive à maturité et frôle la saturation. La concurrence accrue des boulangeries montées en gamme et de la restauration rapide, combinée à la hausse des coûts des matières premières, fragilise la rentabilité du modèle et annonce un écrémage des acteurs les plus vulnérables d’ici 2028 selon le cabinet Xerfi. Un concept en apparence accessible – petites surfaces, coûts d’entrée limités – se révèle, sans volumes suffisants, beaucoup moins viable qu’espéré.

Pour survivre, le secteur doit désormais se réinventer. Une « quatrième vague » émerge, portée à la fois par l’innovation technologique et par les enjeux environnementaux : agriculture régénérative, nouvelles techniques de co-fermentations, voire cafés sans grains développés pour répondre à la pression climatique. Dans ce contexte, l’enjeu est désormais de se distinguer par la qualité du produit, la singularité de l’expérience proposée et l’ancrage local.

The Conversation

Nathalie Louisgrand ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Du zinc à Instagram : la révolution des coffee shops – https://theconversation.com/du-zinc-a-instagram-la-revolution-des-coffee-shops-282650

Pourquoi l’Organisation mondiale de la Santé est utile aux citoyens français

Source: The Conversation – France in French (3) – By Stéphanie Tchiombiano, Maitresse de conférence associée dans le département de science politique, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

On associe souvent l’Organisation mondiale de la Santé à la gestion des grandes épidémies mondiales : Ebola, hantavirus Andes, Covid-19, etc. Pourtant, son action influence chaque jour la santé des Français, bien au-delà de la surveillance des seuls virus : elle a des effets dans des domaines aussi variés que la sécurité des médicaments, la qualité de l’air, ou les recommandations médicales, pour n’en citer que quelques-uns. Une coopération internationale largement invisible, mais essentielle au fonctionnement de notre système de santé.


Le mandat de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) est universel : « permettre à tous les peuples d’atteindre le niveau de santé le plus élevé possible ».

Souvent réduite, dans le débat public, à une bureaucratie onusienne, à la gestion des pandémies ou à l’assistance aux pays à revenu faible, l’OMS est en réalité une infrastructure qui permet aux systèmes de santé nationaux, y compris celui de la France, de fonctionner plus efficacement. Et ce, de façon invisible.

Certes, l’OMS est loin d’être parfaite, et son mandat n’est pas de pallier les manquements des États. Elle organise cependant les conditions minimales de coopération sans lesquelles les souverainetés sanitaires nationales deviennent largement inefficaces.

Anticiper les menaces avant qu’elles n’atteignent la France

La pandémie de Covid-19 a rappelé une réalité que l’on a trop souvent tendance à ignorer : la souveraineté sanitaire des États ne signifie pas que ces derniers disposent d’une autonomie complète. Dans un monde interdépendant, ladite autonomie dépend de la capacité des différents gouvernements à coopérer efficacement les uns avec les autres.

En effet, aucun pays, même doté d’importantes ressources scientifiques ou financières, ne peut assurer seul certaines fonctions désormais essentielles, telles que la surveillance mondiale des maladies, la mise en circulation rapide des données sanitaires, l’harmonisation des pratiques médicales ou la coordination des réponses aux crises.

La première utilité de l’OMS réside dans sa capacité à organiser une surveillance sanitaire mondiale permanente. Ainsi, le règlement sanitaire international (RSI), révisé en 2005 et adopté par 196 États, puis amendé en 2024, précise que les signataires doivent signaler rapidement tout événement susceptible de constituer une menace pour la santé publique mondiale.

Ces informations sont centralisées et analysées par l’OMS, qui évalue les risques et coordonne, si nécessaire, une réponse internationale.

Ce système produit des effets très concrets pour la France : il permet d’anticiper l’arrivée d’une menace, d’adapter les capacités hospitalières, de sécuriser les stocks stratégiques ou encore d’ajuster les recommandations sanitaires.

Il est toujours difficile d’imaginer le « coût de la non-coopération », mais qu’aurait coûté à la France une absence de coordination avec les autres pays lors de la crise due à la pandémie de Covid-19 ? Combien de temps de retard dans l’identification de variants, sans le réseau mondial de laboratoires impliqué dans les analyses des séquences du matériel génétique viral provenant des échantillons collectés sur le terrain ?

L’épisode du hantavirus Andes, signalé en Argentine au deuxième trimestre de l’année 2026, constitue aussi un bon exemple de l’utilité d’une telle coordination.

Dès les premiers cas suspectés, les réseaux de surveillance internationaux ont permis de partager rapidement les données épidémiologiques et génétiques du virus. Cette circulation accélérée de l’information a permis aux autorités sanitaires européennes de renforcer immédiatement leur vigilance.

La même année, une logique similaire a été observée lors de la flambée de cas de maladie à virus Ebola en République démocratique du Congo, déclarée rapidement « Urgence de Santé publique de portée internationale » par l’OMS.

En coordonnant les échanges entre laboratoires, gouvernements et organisations sanitaires, l’OMS a facilité le déploiement d’équipes spécialisées et l’activation de mécanismes internationaux de réponse.

Ces crises rappellent une réalité souvent oubliée : la sécurité sanitaire des pays à revenus élevés dépend directement des capacités de surveillance et de soins des pays les plus fragiles. En matière sanitaire, les vulnérabilités locales peuvent rapidement produire des effets globaux.

Cette capacité d’anticipation repose également sur un vaste réseau mondial de laboratoires et de centres collaborateurs qui suivent en permanence l’évolution des agents pathogènes.

Le cas de la grippe saisonnière en fournit un exemple concret : chaque année, la composition des vaccins est ajustée à partir des données collectées dans le monde entier. Sans cette coopération coordonnée par l’OMS, les vaccins seraient beaucoup moins efficaces.

Produire une intelligence sanitaire mondiale

L’OMS ne se contente pas de gérer les crises. Elle joue également un rôle central dans la production et la circulation des connaissances scientifiques à l’échelle mondiale.

Aujourd’hui, les décisions de santé publique reposent sur des données extrêmement complexes : évolution des maladies, impact de la pollution, efficacité des traitements ou effets du changement climatique sur la santé. Aucun pays ne peut produire seul une telle masse d’informations ni disposer, à lui seul, de tous les retours d’expérience nécessaires.

L’une des fonctions essentielles de l’OMS consiste précisément à agréger ces données mondiales, à les comparer et à les transformer en recommandations opérationnelles.

Ce sont par exemple les seuils de qualité de l’air publiés par l’OMS qui servent aujourd’hui de référence pour évaluer les risques sanitaires liés à la pollution atmosphérique.

En France, ces recommandations sont utilisées par Santé publique France pour estimer les bénéfices attendus des politiques de réduction de la pollution.

Autre exemple : le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC, ou IARC en anglais), basé à Lyon et rattaché à l’OMS, joue un rôle mondial dans l’évaluation des substances cancérogènes. Les pouvoirs publics peuvent ensuite se baser sur ces classifications pour faire évoluer leurs législations, qu’il s’agisse de réglementer certains produits, d’orienter les crédits de recherche ou de renforcer les politiques de prévention.

L’OMS permet également d’identifier les pratiques médicales les plus efficaces à partir des retours d’expériences de différents pays. Les stratégies de dépistage du papillomavirus (HPV), comparées à l’échelle internationale, ont ainsi contribué à faire évoluer les recommandations françaises de la Haute autorité de santé concernant le dépistage du cancer du col de l’utérus.

Une organisation essentielle au fonctionnement quotidien des systèmes de santé

L’utilité de l’OMS ne se limite ni aux crises sanitaires ni à l’expertise scientifique. Elle participe aussi au fonctionnement concret des systèmes de santé.

L’un des exemples les plus importants est celui de la Classification internationale des maladies. Publiée par l’OMS, elle est utilisée quotidiennement dans les hôpitaux et les administrations de santé. Ce langage commun permet de standardiser le codage des maladies et des actes médicaux, ce qui facilite le financement des soins, l’établissement de statistiques sanitaires ou encore la comparaison des données entre pays.

L’OMS joue également un rôle majeur dans la coordination des politiques publiques lorsque les enjeux dépassent les frontières nationales. Par exemple, en matière de liens entre santé humaine, santé animale et santé environnementale, l’organisation assure un rôle de coordination avec l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), l’Organisation mondiale de la santé animale (OMSA) et le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE).

La Convention-cadre pour la lutte antitabac constitue un autre bon exemple : ce traité international a permis d’harmoniser les politiques de lutte contre le tabagisme, notamment sur la publicité ou l’étiquetage.

En matière de médicament, grâce aux réseaux internationaux de pharmacovigilance coordonnés par l’OMS, des effets indésirables détectés dans certains pays peuvent être rapidement signalés aux autorités sanitaires du monde entier, y compris françaises.

Dans un marché pharmaceutique mondialisé, cette circulation rapide de l’information contribue directement à la sécurité des patients.

Une infrastructure invisible mais essentielle

Les maladies infectieuses, les pollutions, les pénuries de médicaments ou les chaînes d’approvisionnement pharmaceutiques ne s’arrêtent pas aux frontières nationales.

Pour les citoyens français, l’utilité de l’OMS est quotidienne, même si elle reste souvent invisible : meilleure anticipation des crises, soins plus sûrs, décisions publiques mieux informées ou régulation plus efficace des marchés de santé.

Les débats actuels autour de l’OMS mettent en lumière une question politique centrale : comment protéger efficacement les populations dans un monde où les risques sanitaires dépassent les frontières nationales ?

L’OMS ne se substitue pas aux États. Elle rend leur action possible dans un monde interdépendant. Affaiblir cette coopération ne renforcerait pas la souveraineté sanitaire nationale ; cela accroîtrait au contraire la vulnérabilité collective.

The Conversation

Stéphanie Tchiombiano est membre du think tank Santé mondiale 2030.

Marie-Paule Kieny est membre du groupe de réflexion Santé mondiale 2030.

ref. Pourquoi l’Organisation mondiale de la Santé est utile aux citoyens français – https://theconversation.com/pourquoi-lorganisation-mondiale-de-la-sante-est-utile-aux-citoyens-francais-285020

La plate-forme Patreon pousse les musiciens à vendre leur intimité

Source: The Conversation – in French – By Elsa Fortant, Doctorante au programme sur mesure en études numériques et sociomusicologie, Institut national de la recherche scientifique (INRS)

En 2026, l’injonction à être présent sur plusieurs plates-formes pour monétiser son travail résonne de plus en plus fort auprès des artistes, notamment des musiciens. Il faudrait être sur Spotify, YouTube, Instagram, Bandcamp, peut-être même Patreon ou TikTok… Chaque plate-forme a ses codes, son public, ses règles du jeu. Et s’adapter à ces dernières représente un coût pour la santé mentale des artistes et la durabilité de leur carrière.


Dans un article paru dans New Media & Society, je me suis penchée sur la façon dont les musiciens se présentent à travers ces multiples plates-formes. Je me suis notamment intéressée à Patreon, une plate-forme de sociofinancement par abonnement qui met en relation fans et artistes, ainsi qu’à YouTube, une plate-forme de streaming. J’ai analysé les sections « À propos » des 20 profils musicaux les plus suivis sur Patreon (en février 2023), puis celles des mêmes comptes sur YouTube. Les extraits cités ici proviennent de ces présentations.

La relation artiste-fan sur Patreon

On a longtemps trouvé cool que les rock stars soient inaccessibles. Les temps ont changé, notamment depuis l’avènement des réseaux sociaux. De nos jours, les amateurs de musique s’attendent à ce que les artistes leur parlent, les remercient, les laissent entrer dans les coulisses.

Cette attente de disponibilité prend une forme particulière sur Patreon, qui mène le marché du sociofinancement par abonnement. La plate-forme impose un rythme : un versement mensuel récurrent. Or, la création musicale, elle, ne suit pas ce tempo régulier.

Un album mûrit pendant des mois, une tournée locale se concentre sur quelques semaines, l’inspiration ne se programme pas. Il y a un décalage entre la temporalité fluide, irrégulière, de la création de l’œuvre, et la temporalité mécanique, mensuelle, de l’abonnement.

Comment justifier recevoir de l’argent en continu quand la musique, elle, ne se produit pas en continu ? Les artistes se mettent alors à monétiser autre chose que la musique elle-même : leur présence, leurs coulisses, leur disponibilité et parfois, par extension, leur intimité. Ce qui nous amène aux stratégies de présentation de soi sur Patreon.




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La persona « créateur vulnérable et reconnaissant »

Sur Patreon, le ton des présentations est inclusif. Les textes sont assez longs (222 mots en moyenne), chaleureux, tournés vers le « tu » et le « nous » plutôt que le « je ». Ils s’adressent donc directement aux fans. On y trouve de la gratitude, des appels à « rejoindre une communauté », une « famille », un « voyage ».

Et surtout, on y trouve un élément de discours récurrent : celui du travail invisible. Les musiciens insistent sur le temps qu’exige la création artistique : « Mes chansons demandent souvent plus de 100 heures de travail – et ça n’inclut pas la promo ni la gestion », explique par exemple un artiste.

Ce que les sociologues du travail allemands Fabian Hoose et Sophie Rosenbohm appellent « récit du créateur professionnel » remplit ici une fonction précise : justifier qu’on demande de l’argent. Sur une plate-forme où l’on sollicite directement le soutien financier de son public, il faut rendre visible l’effort, expliquer pourquoi YouTube ne suffit plus : « les vidéos ne rapportent pas assez », « les maisons de disque prennent chaque centime », pointe un artiste qui présente le sociofinancement par abonnement comme une condition nécessaire à la liberté créative et la survie économique.

Le musicien Arc De Soleil invite ses fans dans l’intimité de son processus créatif

L’intimité monétisée

Néanmoins, il est important de souligner que sur Patreon, la section « À propos » n’est pas toujours l’endroit principal où les créateurs se livrent. Elle sert à négocier le rapport coût/bénéfice d’un abonnement. L’intimité est souvent repoussée ailleurs, derrière le mur payant de l’abonnement.

Le rapprochement artiste-fan devient économiquement valable précisément parce qu’il n’est pas accessible à tous. C’est ce que révèlent les noms des paliers d’abonnement, que chaque artiste nomme lui-même, et qui dessinent une hiérarchie de la proximité : on passe de « Entry Fan » à « Groupie », « VIP Fan », jusqu’à « Ultimate Fan ». Tout se passe comme si chaque palier achetait un degré d’intimité supplémentaire, allant parfois jusqu’à la possibilité d’une rencontre individuelle privée entre l’artiste et le ou la fan.

L’intimité qu’on observe sur Patreon n’est pas qu’un choix personnel de l’artiste. Elle devient un produit, une attente structurée par l’architecture de la plate-forme par le biais d’abonnements à paliers, de contenus et de canaux d’échange exclusifs à certains groupes. La proximité devient une fonctionnalité à valeur ajoutée échangée contre un soutien régulier.

Cette idée d’intimité monétisée par l’intermédiaire d’une plate-forme entre plus largement dans ce qu’on appelle le capitalisme de plate-forme, défini comme un modèle économique basé sur la mise en relation d’acteurs par l’entremise de plates-formes.


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La persona « créateur ou créatrice à succès »

Sur YouTube, les descriptions sont courtes (75 mots en moyenne) et factuelles, souvent rédigées à la troisième personne. On y empile les preuves de légitimité : Grammys, certifications RIAA, millions de vues, collaborations prestigieuses. Sur YouTube, ces métriques servent d’abord à parler à l’algorithme. La biographie devient un portfolio de réussites, conçu pour attirer des collaborations et supposément nourrir l’algorithme de recommandation.

La page « À propos » de YouTube se rapproche d’une carte de visite professionnelle. On n’y retrouve aucune vulnérabilité ou forme de proximité avec les publics. L’algorithme récompense la « lisibilité » plutôt que la profondeur émotionnelle. Comme le résument bien des créateurs de contenu, l’algorithme se vit alors comme un « dieu capricieux » qu’il faut sans cesse apaiser par l’optimisation.




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Ce que cela nous dit du métier de musicien à l’ère du numérique

Pour s’adapter aux architectures de plates-formes et modèles de monétisation distincts, l’identité de l’artiste se fragmente, parfois de façon contradictoire.

L’enjeu dépasse largement Patreon et YouTube. Si le travail relationnel et la marchandisation de soi deviennent des prérequis du travail créatif et non plus des gestes choisis, alors au moins deux risques se profilent. D’abord, l’épuisement : maintenir des relations parasociales, performer la gratitude et la vulnérabilité en continu est éreintant. Ensuite, celles et ceux qui refusent de tout exposer peuvent être marginalisés. Préserver ses limites devient alors un désavantage économique.

En conclusion, les plates-formes ne transforment pas seulement la façon dont la musique circule ou se consomme. Elles redéfinissent ce que signifie être musicien ou musicienne, au point où la survie économique de l’artiste finit par exiger une multiplication de persona et la marchandisation de l’intimité.

La Conversation Canada

Elsa Fortant est membre du Regroupement interuniversitaire de recherche et création • musiques et sociétés (RCMS), du Laboratoire sur la communication et le numérique (LabCMO) et de l’International Association for the Study of Popular Music-Canada (IASPM-Canada)

ref. La plate-forme Patreon pousse les musiciens à vendre leur intimité – https://theconversation.com/la-plate-forme-patreon-pousse-les-musiciens-a-vendre-leur-intimite-284866

Les plus anciennes traces de rites funéraires montrent que les communautés du Paléolithique vivaient leur deuil comme nous

Source: The Conversation – in French – By Layla Tiseo, PhD Candidate in Anthropology, Université de Montréal

Il y a environ 27 500 ans, un adolescent âgé de 15 ans a été sauvagement attaqué par un ours, dans l’actuelle Ligurie, en Italie. L’attaque lui a déchiqueté la mâchoire, le cou et l’épaule gauche. Malgré son état critique, il n’était pas seul dans ses derniers instants.

Au contraire, les membres de sa communauté l’ont transporté dans la grotte d’Arene Candide, ont pansé ses blessures et sont restés à ses côtés pendant plusieurs jours jusqu’à son décès. Son corps a été allongé sur un lit d’ocre rouge (un pigment naturel à base d’argile) et par la suite enterré.

Lorsque les archéologues ont mis au jour ses restes en mai 1942, il était paré de centaines de coquillages perforés et de canines de cerf formant une couronne autour de sa tête, de pendentifs en ivoire de mammouth, de quatre bâtons décorés en bois de wapiti et d’une lame de silex qu’il brandissait encore fermement dans sa main droite — ils l’ont surnommé « il Principe », ou « le Prince ». La richesse de ses objets funéraires suggère qu’il jouissait soit d’un statut élevé, soit d’une grande vénération.

La conception courante de la vie à l’époque glaciaire — brutale, isolée, fondée sur la survie — laisse peu de place à la compassion et au deuil face à la mort. Pourtant, l’enterrement du « Prince » montre à quel point les humains ont depuis longtemps recours à des objets et à des rituels pour honorer la mémoire de leurs proches.

Une grotte réservée aux défunts

Le site archéologique d’Arene Candide illustre parfaitement ce comportement, avec de multiple sépultures de ce type et une utilisation de la grotte s’étendant du paléolithique supérieur, il y a 34 400 ans, jusqu’au néolithique, vers le VIe siècle avant notre ère.

Considéré comme inhabitable sur de longues périodes, ce réseau de grottes semble avoir été un lieu de sépulture dédié. Cela suggère que les communautés prenaient le temps de se rendre aux Arene Candide afin de préparer et d’enterrer les membres de leurs groupes.

La communauté aurait apporté avec elle de l’ocre. Broyée ou utilise telle quelle, on pense qu’elle jouait un rôle à la fois médicinal et symbolique dans les pratiques liées aux soins et à la mort au cours de la préhistoire.

Souvent mélangé avec un liant, l’ocre peut adhérer à la peau, aux os et à la pierre, créant ainsi des traces durables des soins prodigués qui survivent et restent visibles au fil des années.

Prendre soin des mourants

Les blessures subies par le prince de l’ère glaciaire étaient importantes. Son squelette présente des lésions au niveau du cou, de l’épaule gauche et de la mâchoire, avec des fragments de mâchoire et de clavicule gauche manquants.

Lors des fouilles, les archéologues ont remarqué des grumeaux d’ocre placés dans ces blessures, qui auraient pu servir d’agent cautérisant. D’autres membres de la communauté étant probablement présents au moment de l’attaque, l’ocre aurait été appliqué dans le but de sauver la vie de l’adolescent.

L’utilisation du même pigment, tant pour les soins infirmiers que pour les funérailles, révèle une nouvelle facette de la vie préhistorique, montrant à quel point ces premières communautés accordaient de l’importance aux soins donnés aux vivants et à l’hommage rendu à leurs défunts. Cela suggère un désir de chérir ses proches avant et après leur mort. Pour une société que l’on a tendance à imaginer obsédée par la survie, c’est significatif.

Enterrer de manière intentionnelle

Cette histoire de mise en terre aux Arene Candide n’est pas la seule à retenir l’attention. Sur ce même site, environ 15 000 ans après l’enterrement de « il Principe », une grande inhumation — une tombe contenant plusieurs corps — témoigne de la pérennité de cette pratique.

Divisé en deux phases distinctes, cet ensemble funéraire montre de nouveau des individus enterrés dans des tombes teintées d’ocre rouge. On a retrouvé à leurs côtés plus de 29 moitiés de galets teintés d’ocre.

Ces galets plats et oblongs, tous de formes similaires, provenaient de rivières et étaient aléatoirement teintés avec la même ocre que celle trouvée dans les tombes. Une étude suggère qu’ils servaient d’applicateurs de pigment lors des rituels funéraires.

Des archéologues ont expérimenté la taille de pierre. Cela a permis de déterminer que ces galets n’avaient pas été brisés par accident ni dans le cadre de la fabrication d’outils. Ils ont été coupés en deux. La moitié laissée auprès des dépouilles enterrées étaient nettes et régulières. Cela indique une fracture intentionnelle.

Les galets auraient été brisés en guise de métaphore de la mort de la personne. L’autre partie, celle qui n’était laissée auprès des corps, n’a jamais été retrouvée. Une explication plausible est que, à l’instar d’un souvenir, l’autre moitié a été conservée par la communauté afin de se souvenir du défunt.

Ce que ces sépultures nous apprennent sur le deuil

Ces tombes montrent que les humains ont depuis longtemps trouvé des moyens d’accepter la réalité de la mort et de maintenir les liens après celle-ci.


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L’utilisation répétée de l’ocre en contexte funéraire sur une période de 15 000 ans laisse entrevoir une façon de penser, profondément ancrée dans la culture, concernant les corps et la mort. Bien que chaque décès soit un événement unique, les histoires individuelles se fondent dans des pratiques rituelles reconnaissables et participatives. Ce type de deuil rassemble les communautés autour d’un processus commun.

Notre capacité à utiliser des matériaux symboliques pour gérer des émotions complexes, comme le deuil, remonte à au moins 27 500 ans. Et bien que cela puisse prendre des formes différentes, elle répond au même objectif fondamental : rendre la perte tangible et surmontable.

La Conversation Canada

Layla Tiseo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les plus anciennes traces de rites funéraires montrent que les communautés du Paléolithique vivaient leur deuil comme nous – https://theconversation.com/les-plus-anciennes-traces-de-rites-funeraires-montrent-que-les-communautes-du-paleolithique-vivaient-leur-deuil-comme-nous-285994

Formation des jeunes à l’emploi : les enseignements tirés de 9 pays africains sur ce qui fait défaut

Source: The Conversation – in French – By Ramos Emmanuel Mabugu, Professor, Sol Plaatje University

La jeunesse africaine est souvent décrite comme un « dividende démographique » : un avantage économique potentiel si les jeunes parviennent à acquérir les compétences nécessaires pour trouver des emplois productifs et contribuer à l’économie. Mais pour de nombreux jeunes, cette promesse s’éloigne. Ils quittent l’école ou leur formation et entrent sur des marchés du travail où les emplois formels se font rares et où les programmes publics échouent trop souvent à atteindre ceux qui en ont le plus besoin.

Trop de programmes sont sous-financés, mal ciblés, souvent déconnectés des employeurs.

M’appuyant sur plus de trois décennies de recherche en économie appliquée et en politiques publiques, avec une expertise particulière dans les domaines des marchés du travail, des finances publiques, de l’évaluation des politiques et des programmes d’emploi des jeunes en Afrique, j’ai récemment coédité un ouvrage intitulé Youth Employment Programmes in Africa. Cet ouvrage s’appuie sur des données provenant d’Éthiopie, du Ghana, du Kenya, du Niger, du Nigeria, du Rwanda, du Sénégal, d’Afrique du Sud et d’Ouganda pour montrer que ces programmes ne peuvent pas réussir s’ils fonctionnent de manière isolée. Ils doivent également :

  • être liés à une demande réelle de main-d’œuvre

  • être soutenus par des ressources publiques adéquates

  • être mis en œuvre par des institutions compétentes

  • être protégés contre toute mainmise politique.

Les dépenses consacrées au marché du travail et à l’emploi des jeunes représentent en moyenne environ 0,35 % du PIB dans ces neuf pays, contre environ 0,95 % dans les pays de l’OCDE et les pays développés. Les incitations à l’emploi dans le secteur privé représentent en moyenne environ 0,04 % du PIB, contre environ 0,64 % dans les pays développés. Ces calculs s’appuient sur des données concernant les pays de l’OCDE, les autres pays développés et les neuf pays africains étudiés.

La principale leçon à en tirer est claire : les programmes en faveur de l’emploi des jeunes ne créeront pas d’emplois décents s’ils ne sont pas conçus en fonction de la demande réelle de main-d’œuvre, d’institutions efficaces et des jeunes qui se heurtent aux plus grands obstacles à l’emploi.

Pourquoi les programmes en faveur de l’emploi des jeunes sont importants

De nombreux pays africains tentent de transformer leur importante population jeune en une main-d’œuvre productive, alors même que les budgets publics sont serrés et que les marchés du travail ne parviennent pas à créer suffisamment d’emplois stables. L’Afrique affiche un âge médian d’environ 19 ans, bien inférieur à celui de l’Asie (environ 33 ans), de l’Amérique du Nord (39 ans) et de l’Europe (43 ans). Cela souligne l’ampleur du défi que représente l’emploi des jeunes.

Les programmes pour l’emploi sont souvent considérés comme une solution technique : former les jeunes, soutenir les start-ups et espérer que les emplois suivront. Les données indiquent un problème plus vaste. Ces programmes nécessitent :

  • des institutions publiques compétentes

  • des employeurs disposés à embaucher de jeunes travailleurs

  • une conception rigoureuse

  • l’inclusion sociale

  • un soutien politique

  • des mécanismes de redevabilité publique

Des programmes mal ciblés peuvent aggraver l’exclusion au lieu de la réduire.

Principales conclusions

L’étude s’appuie sur une base de données particulièrement vaste : neuf études nationales menées en Afrique entre 2022 et 2024. Elle combine des analyses des politiques publiques, du cadre juridique, des programmes et des travaux universitaires avec des entretiens menés auprès de jeunes femmes et hommes, y compris des groupes vulnérables, des informateurs clés et des décideurs politiques. Avec plus de 500 entretiens et 1 500 participants aux groupes de discussion, l’étude montre comment les programmes en faveur de l’emploi des jeunes fonctionnent réellement.

Trois conclusions ressortent.

Premièrement, les programmes en faveur de l’emploi des jeunes sont désormais courants dans les documents d’orientation, mais beaucoup d’entre eux sont d’une portée trop limitée, insuffisamment financés et mal mis en œuvre pour être à la hauteur de l’ampleur du défi.

Deuxièmement, la plupart des programmes se concentrent sur l’amélioration des compétences des jeunes ou le soutien à l’entrepreneuriat, tout en faisant beaucoup moins pour encourager les employeurs à créer des emplois.

Troisièmement, le ciblage est insuffisant. Les jeunes les plus pauvres, issus de zones rurales, moins scolarisés et exclus du numérique sont ceux qui ont le plus de mal à accéder à l’aide. Ces problèmes sont aggravés par une coordination fragmentée, des systèmes de données défaillants, un suivi limité et l’impression que les relations politiques influencent l’accès aux programmes.

Des situations différentes selon les pays

Les neuf pays sont confrontés à des problèmes différents sur le marché du travail. D’après les estimations de la Banque mondiale et de l’Organisation internationale du travail, l’Afrique du Sud affiche le taux de chômage des jeunes le plus élevé des neuf pays – environ 59,4 %, et près de 60,9 % selon des estimations récentes. Cela révèle une grave pénurie d’emplois formels accessibles aux nouveaux entrants.

L’Union africaine définit les jeunes comme les personnes âgées de 15 à 35 ans, mais cette tranche d’âge ne correspond pas toujours à celle utilisée par les gouvernements nationaux pour déterminer l’éligibilité aux programmes d’emploi destinés aux jeunes. Par exemple, l’Afrique du Sud définit officiellement les jeunes comme les personnes âgées de 15 à 34 ans.

Dans la plupart des autres pays, le problème majeur réside dans l’économie informelle : les jeunes travaillent, mais souvent dans des activités à faible productivité, précaires et mal protégées. (Dans le tableau 1, le taux d’emploi informel des jeunes varie de 77,3 % au Niger à 98,6 % au Sénégal, la plupart des pays affichant un taux supérieur à 90 %.)

Les taux élevés de jeunes qui ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation au Nigeria (NEET, pour Not in Employment, Education or Training), au Sénégal et en Afrique du Sud révèlent une autre forme d’exclusion. Ces taux s’élèvent à 36,3 % au Nigeria, 34,2 % au Sénégal et 32,9 % en Afrique du Sud (tableau 1, adapté de Youth Employment Programmes in Africa.)

Ces indicateurs mesurent différents aspects du problème du marché du travail des jeunes. Le taux d’emploi informel ne concerne que les jeunes qui travaillent déjà : au Sénégal, 98,6 % des jeunes actifs occupent des emplois informels, ce qui signifie que ces emplois sont, dans leur grande majorité, précaires, faiblement rémunérés ou peu protégés. Le taux de NEET concerne un groupe différent : 34,2 % des jeunes ne travaillent pas, ne font pas d’études et ne suivent aucune formation.

Pris dans leur ensemble, ces chiffres révèlent un double défi : de nombreux jeunes sont totalement exclus du monde du travail et de l’éducation, tandis que la plupart de ceux qui travaillent sont concentrés dans l’emploi informel. La politique en faveur de l’emploi des jeunes doit donc s’attaquer à la fois à l’accès à l’emploi et à la qualité des emplois disponibles.

Cela signifie que les programmes en faveur de l’emploi des jeunes ne peuvent pas simplement être transposés d’un pays à l’autre. Ils doivent s’adapter aux réalités locales du marché du travail.

Un décalage similaire apparaît lorsque l’on compare les pressions sur le marché du travail aux dépenses et au ciblage des programmes. Les pays confrontés aux pressions les plus fortes en matière d’emploi des jeunes ne disposent pas toujours de la couverture programmatique la plus étendue ni du soutien le plus efficace à la création d’emplois. Cela contribue à expliquer pourquoi l’engagement politique ne s’est pas toujours traduit par des changements mesurables sur le marché du travail.

Les mesures d’incitation à l’emploi dans le secteur privé sont particulièrement limitées. Celles-ci pourraient inclure des subventions salariales ciblées, des crédits d’impôt pour le premier emploi, des bourses d’apprentissage et un soutien aux entreprises qui conservent les jeunes travailleurs après leur formation.

La couverture reste modeste, et ce sont les jeunes les plus pauvres qui en bénéficient le moins. Les groupes qui ont le plus besoin d’aide sont ceux qui ont le moins de chances d’en profiter.

Ce que les gouvernements devraient faire

Les données indiquent un ensemble de réformes réaliste mais politiquement difficile à mettre en œuvre. Les gouvernements doivent investir plus sérieusement dans les programmes en faveur de l’emploi des jeunes. Mais le financement à lui seul ne suffira pas. Les programmes nécessitent également une mise en œuvre plus rigoureuse, une meilleure coordination entre les ministères et les agences, des données transparentes, un suivi et une évaluation crédibles, ainsi que des critères d’éligibilité visant délibérément les jeunes en situation de vulnérabilité.

Les politiques doivent aller au-delà d’une approche presque exclusivement axée sur la formation et l’entrepreneuriat, et créer des incitations plus fortes pour que les employeurs embauchent et soutiennent les jeunes travailleurs. Les jeunes devraient également avoir leur mot à dire directement sur la manière dont les programmes sont conçus et suivis. Cela contribuerait à transformer les programmes d’emploi des jeunes, qui ne sont actuellement que des projets fragmentés à portée limitée, en véritables outils d’opportunité, de confiance et de redevabilité.

Les bonnes intentions ne suffiront pas. Les programmes d’emploi des jeunes doivent s’articuler autour d’emplois réels, d’institutions efficaces et des jeunes auxquels ils sont destinés.

The Conversation

Ramos Emmanuel Mabugu a été co-éditeur de l’ouvrage *Youth Employment Programmes in Africa*, publié chez Routledge. Cet article s’appuie sur les données et les arguments présentés dans cet ouvrage. Les travaux de recherche sur lesquels repose cet ouvrage ont été financés par le Partnership for Economic Policy, avec le soutien de la Fondation Mastercard.

ref. Formation des jeunes à l’emploi : les enseignements tirés de 9 pays africains sur ce qui fait défaut – https://theconversation.com/formation-des-jeunes-a-lemploi-les-enseignements-tires-de-9-pays-africains-sur-ce-qui-fait-defaut-287540

Six faits surprenants sur la flore aquatique

Source: The Conversation – France in French (2) – By Alexander Bowles, Glasstone Research Fellow, Plant Science, University of Oxford

L’utriculaire est une plante carnivore aquatique rare.
Maximillian cabinet/Shutterstock

Des plantes sans racines, d’autres carnivores, certaines capables de fleurir sous l’eau… Les plantes aquatiques ont développé des adaptations spectaculaires qui défient notre vision du monde végétal.


À l’abri des regards, sous la surface des eaux, se déploie un monde végétal d’une étonnante inventivité et parmi les plus importants sur le plan écologique.

Comme je le souligne dans une publication récente, les plantes aquatiques ont développé une extraordinaire diversité d’adaptations pour vivre sous l’eau. Certaines fleurissent sous la surface, d’autres capturent des animaux grâce à d’ingénieux pièges. Voici sept faits qui montrent à quel point ces organismes remarquables bousculent nos idées reçues sur ce qu’est une plante et sur les stratégies qu’elle déploie pour survivre.

1. Les plantes n’en finissent pas de retourner à l’eau

Quand on pense aux plantes, on imagine spontanément les forêts, les prairies ou les champs. Pourtant, au cours de leur histoire évolutive, les plantes sont retournées à de nombreuses reprises dans le milieu aquatique, là même où elles sont apparues. Il y a environ 500 millions d’années, elles ont conquis les terres émergées. Depuis, nombre d’entre elles ont fait le chemin inverse. Les scientifiques estiment que le mode de vie aquatique est apparu indépendamment plus de 100 fois au sein de différents groupes de plantes.

Les nénuphars font flotter leurs feuilles à la surface, les lentilles d’eau dérivent librement et les herbiers marins vivent entièrement immergés dans l’océan. Certains de ces groupes sont retournés à l’eau il y a plus de 100 millions d’années. Cette réapparition répétée des plantes aquatiques constitue l’un des exemples les plus spectaculaires de l’évolution convergente dans la nature.

2. Les plantes qui n’en sont pas

Parmi les organismes les plus visibles sous la surface de l’eau figurent les algues. Elles réalisent la photosynthèse et ressemblent souvent à des plantes sous-marines. Pourtant, malgré les apparences, certaines algues ne sont pas de véritables plantes.

Des algues
Les algues ne sont pas des plantes.
divedog/Shutterstock

Les algues marines appartiennent en réalité à plusieurs lignées d’algues distinctes dans l’arbre du vivant. Les laminaires géantes, qui forment de véritables forêts sous-marines, sont des algues brunes. Le nori et la dulse sont des algues rouges, tandis que la laitue de mer appartient aux algues vertes.

Contrairement aux plantes, elles ne possèdent ni véritables racines, ni tiges, ni feuilles, et ne produisent ni fleurs ni graines. Leur ressemblance avec les plantes rappelle toutefois que l’évolution peut conduire à des formes très similaires chez des organismes pourtant très éloignés, lorsqu’ils sont confrontés aux mêmes contraintes environnementales.

3. Des plantes qui vivent dans les profondeurs

Les plantes ont besoin de lumière pour réaliser la photosynthèse, ce qui les cantonne généralement aux milieux terrestres ou aux eaux peu profondes. Pourtant, certaines mousses aquatiques survivent à des profondeurs étonnantes. La faucillette courbée (Drepanocladus aduncus) a ainsi été observée à 140 mètres sous la surface dans les eaux exceptionnellement limpides de Crater Lake, dans l’État américain de l’Oregon. Il s’agit de la plante aquatique connue poussant aussi sur terre qui vit à la plus grande profondeur, environ la hauteur de la cathédrale de Strasbourg.

Des mousses de grande profondeur ont également été recensées dans des lacs de Nouvelle-Zélande, d’Antarctique et d’autres régions. Elles prospèrent dans des environnements si profonds qu’ils sont presque totalement privés de lumière et où très peu d’animaux peuvent survivre.

4. Des plantes sans racines

Les racines sont l’une des caractéristiques emblématiques des plantes. Elles les ancrent dans le sol et y puisent l’eau ainsi que les nutriments. Pourtant, de nombreuses plantes aquatiques ont considérablement réduit leur système racinaire, et certaines semblent même avoir complètement perdu leurs racines.

La Wolffia est aussi surnommée le « caviar vert » en raison de ses qualités nutritionnelles.
Suphap Donwun/Shutterstock

La vie sous l’eau change les règles du jeu. L’eau et les nutriments dissous entourent directement la plante, rendant les vastes systèmes racinaires beaucoup moins utiles que sur terre. De nombreuses espèces aquatiques absorbent ainsi les nutriments directement par leurs feuilles et leurs tiges.

Les lentilles d’eau en offrent l’un des exemples les plus extrêmes. Certaines espèces ne possèdent qu’une seule racine, contrairement à des parentes comme la grande lentille d’eau, qui en développe plusieurs. Quant aux espèces du genre Wolffia – les plus petites plantes à fleurs du monde –, elles n’ont plus aucune racine et flottent librement à la surface de l’eau. Un individu mesure à peine un millimètre de long et ses fleurs ne dépassent pas 0,3 millimètre.

5. Des plantes carnivores sous l’eau

Toutes les plantes aquatiques ne se contentent pas de la lumière du Soleil et des nutriments dissous dans l’eau. Certaines complètent leur alimentation en capturant et en digérant de petits animaux.

Les exemples les plus spectaculaires sont les utriculaires (Utricularia), un groupe de plantes aquatiques dépourvues de racines que l’on trouve dans les eaux douces du monde entier. Leurs feuilles se sont transformées en minuscules pièges en forme de vessie qui créent un vide en expulsant l’eau contenue dans leur cavité.

Les utriculaires sont un véritable cauchemar pour les minuscules animaux.
JIANG TIANMU/Shutterstock

Lorsqu’un minuscule animal effleure les poils sensitifs situés à l’entrée du piège, une trappe s’ouvre brusquement et la proie est aspirée en moins d’une milliseconde. Les pièges des utriculaires figurent ainsi parmi les mouvements les plus rapides du règne végétal. S’ils capturent le plus souvent de petits invertébrés aquatiques, il leur arrive aussi de piéger des larves de poissons et des têtards.

Ce mode de vie carnivore permet aux utriculaires de prospérer dans des eaux pauvres en nutriments, où la plupart des autres plantes peinent à survivre.

6. Une pollinisation portée par les courants

Quand on pense à la pollinisation des plantes, on imagine volontiers des abeilles butinant de fleur en fleur par une belle journée ensoleillée. Mais sous l’eau, la pollinisation devient beaucoup plus compliquée. Au lieu de compter sur les insectes ou le vent, de nombreuses plantes aquatiques, comme les herbiers marins, utilisent directement les courants pour transporter leur pollen jusqu’à sa destination.

Sur terre, les plantes attirent leurs pollinisateurs en diffusant des parfums dans l’air. Sous l’eau, en revanche, ces signaux volatils sont inefficaces. Cette contrainte a conduit à un changement évolutif : les plantes entièrement aquatiques, comme les herbiers marins, ont perdu les gènes responsables de la production de ces composés odorants. Ne procurant plus d’avantage, ils ont progressivement disparu au cours de l’évolution.

7. Les herbiers marins et les mangroves, de puissants puits de carbone

Les herbiers marins et les mangroves capturent et stockent le carbone dans leurs tissus ainsi que dans les sédiments qui les entourent, ce qui les classe parmi les puits de carbone naturels les plus efficaces de la planète. Ensemble, ils emmagasinent ce que les scientifiques appellent le « carbone bleu » : le carbone piégé dans les écosystèmes côtiers, où il peut rester stocké pendant des siècles, voire des millénaires.

Les mangroves stockent des quantités de carbone insoupçonnées.
Ethan Daniels/Shutterstock

À l’échelle mondiale, ces écosystèmes – herbiers marins et mangroves – stockent 11,5 milliards de tonnes de carbone. Les mangroves représentent à elles seules le plus grand réservoir de carbone bleu, avec 6,5 milliards de tonnes.

Qu’elles capturent leurs proies en quelques fractions de milliseconde, poussent dans une quasi-obscurité ou stockent du carbone pendant des siècles, les plantes aquatiques témoignent de l’extraordinaire capacité du vivant à s’adapter.

The Conversation

Alexander Bowles a reçu une bourse « Glasstone Fellowship » à l’Université d’Oxford.

ref. Six faits surprenants sur la flore aquatique – https://theconversation.com/six-faits-surprenants-sur-la-flore-aquatique-286882