Corps vieillissants, désirs vivants : une révolution discrète se joue sur les écrans

Source: The Conversation – in French – By Manon Cerdan, Doctorante chercheuse, Vieillesse et Médias, Université Paris-Panthéon-Assas

*Au Bain des Dames*, César 2026 du meilleur court-métrage documentaire, de Margaux Fournier. Caviar Paris/Les films de Nout

Entre renouvellement des imaginaires, persistance de stéréotypes et émergence de nouvelles formes de narration, les représentations de la sexualité des personnes âgées au cinéma et dans les séries révèlent l’évolution de notre rapport collectif au vieillissement et au désir.


La saison des cérémonies de récompenses se termine, et en regardant dans le rétroviseur, une tendance se dessine : la vieillesse a désormais sa place au cinéma, y compris dans les œuvres primées.

Amy Madigan est couronnée à 75 ans pour son rôle de vieille femme terrifiante dans Évanouis de Zach Cregger ; le César du meilleur court-métrage documentaire a été attribué au Bain des Dames, de Margaux Fournier. Sans oublier le succès du film Maspalomas, de Jose Mari Goenaga et Aitor Arregi aux Goya – marqué notamment par le prix du meilleur acteur pour José Ramon Soroiz, lui aussi âgé de 75 ans.

Mais cette visibilité nouvelle ne se limite pas à une simple reconnaissance des personnes âgées : elle révèle un déplacement plus profond des représentations. Dans Au Bain des Dames ou Maspalomas, c’est en effet la sexualité de personnes de plus de 70 ans qui est mise en scène, sujet longtemps relégué aux marges, voire frappé d’invisibilité. La production audiovisuelle apparaît ainsi comme un espace privilégié pour interroger les normes sociales, bousculer les tabous liés à l’âge et redéfinir les contours de l’intimité à un âge avancé.

La sexualité des vieux : un impensé et un « in-montré » jusqu’à la fin des années 2000

Aborder la question du vieillissement impose souvent de définir une catégorie d’âge. Exercice de haute voltige tant la vieillesse – comme la jeunesse – est une période de la vie, d’une part relativement longue, et, d’autre part vécue différemment par les individus. Comment peut-on créer des catégories figées là où il semble qu’il y ait plus quelque chose de l’ordre du continuum ponctué de moments de bascule ? Comment passe-t-on du jeune retraité dynamique au résident d’Ehpad ? Les fictions s’embarrassent rarement de ce type de précision et s’appuient sur un certain nombre de symboles – et thématiques – pour caractériser la vieillesse du personnage.

Pendant longtemps, jusqu’à la fin des années 2000, la sexualité n’apparaît pas comme l’une de ces thématiques. Elle est plutôt un « impensé » de la vieillesse, comme le dit la sociologue Rose-Marie Lagrave, constatant que « la sexualité des vieux reste honteuse, cachée, réprimée et reléguée dans les coulisses de la société ». Elle poursuit sa réflexion en considérant que « seules les fictions romanesques semblent ménager un espace transgressif à des aveux impossibles ».

Peut-être pourrait-on élargir son propos aux fictions audiovisuelles. Ainsi, en 2012, la chercheuse en sciences de l’information et de la communication Ariane Beauvillard, dans son livre sur la vieillesse dans les films et séries françaises, note dans sa conclusion une « nouveauté qui apparaît depuis ces dernières années : quasiment absente ou cantonnée à quelques références et légères suggestions, la sexualité du troisième âge s’insère progressivement dans les films qui traitent de la vieillesse ». Elle cite alors plusieurs films français, dont Ensemble, c’est tout, de Claude Berri (2007), Faut que ça danse !, de Noémie Lvovsky (2007), les Invités de mon père, d’Anne Le Ny (2010), ou encore les Petits Ruisseaux, de Pascal Rabaté (2009). Elle ne fait pas mention du cinéma international mais, à ce moment-là, sont également sortis le film sud-coréen Trop jeunes pour mourir, de Park Jin-pyo (2002), et le film allemand Septième Ciel, d’Andreas Dresen (2008).

Si désormais les jeunes retraités ne surprennent plus vraiment lorsqu’ils vivent des histoires d’amour et de désir, la génération des plus de 70 ans, elle, s’impose à son tour sur le terrain de l’intime.

Un renouveau des représentations de la sexualité dans le bel âge

Depuis 2010, de nouveaux exemples de films montrant la sexualité des plus âgés, notamment des femmes, émergent tant dans le cinéma français – Elle s’en va, d’Emmanuelle Bercot (2013), avec Catherine Deneuve à l’aube de ses 70 ans ; Rose, d’Aurélie Saada (2021), avec Françoise Fabian âgée de 86 ans ; les Jeunes Amants, de Carine Tardieu (2022), avec Fanny Ardant âgée de 70 ans – qu’international – citons Mes rendez-vous avec Leo, de la Britannique Sophie Hyde (2022), ou Mon gâteau préféré, des Iranien·es Maryam Moghadam et Behtash Sanaeeha (2025).

Les séries télévisées ne sont pas en reste, sans toutefois que le sujet y soit le thème principal. Si la série HBO Tell me you love me (2007) ouvrait la voie et montrait frontalement la sexualité de différents couples, dont un couple de septuagénaires, Netflix a également investi la thématique avec l’emblématique Grace &amp ; Frankie (2015-2022) interprétée par Jane Fonda et Lily Tomlin, ou la Méthode Kominski (2018–2021) avec Michael Douglas. Citons aussi la série multirécompensée HBO Hacks (2021-) dans laquelle on suit la vie sexuelle du personnage principal, Deborah Vance, humoriste vieillissante qui doit se réinventer.

De l’intérêt de montrer la sexualité avec des personnages âgés

Enjeux amoureux, quête intime et individuelle, parcours initiatique, questionnement des normes, relations de pouvoir… La sexualité offre des possibilités narratives variées. Lorsqu’elle est mise en scène à travers des personnages âgés, elle permet de revisiter, sous un angle renouvelé, des peurs à la fois intimes et universelles, souvent associées à la « première fois » ou à la redécouverte du plaisir. Ainsi, dans Rue Málaga (2026), de Maryam Touzani, lorsque Carmen Maura évoque un plaisir qu’elle croyait perdu après des années d’abstinence, l’identification ne passe pas tant par l’âge du personnage que par sa position de « débutante » : une expérience à laquelle chacun peut se rattacher, quel que soit son âge.

La vieillesse enrichit la représentation de la sexualité en ouvrant de nouvelles perspectives narratives. C’est notamment le cas dans la série Septième Ciel (2023), d’Alice Vial, créée par Clémence Azincourt, où Jacques et Rose, résidents en maison de retraite, se libèrent des injonctions de performance. Leur relation laisse davantage de place à la sensualité, à la lenteur et à des formes de plaisir qui dépassent la seule pénétration.

L’âge devient ainsi un levier pour renouveler le traitement de la sexualité et interroger les normes qui encadrent à la fois la vieillesse et la sexualité. On peut établir un parallèle avec les Teen Series, qui peuvent participer de l’éducation sentimentale et sexuelle – comme l’a montré la chercheuse Dominique Pasquier à propos de Hélène et les Garçons. Ces fictions, qui mettent en scène des sexualités maladroites, imparfaites, parfois drôles ou non hétérosexuelles, ne s’adressent pas uniquement aux adolescents. Elles attirent un public plus large, en quête de représentations diversifiées et moins normatives, permettant de redéfinir ce qui est perçu comme « normal », « acceptable » ou simplement possible.

Les réalisatrices semblent s’emparer avec une attention particulière de cette thématique, en mettant en scène des femmes qui vieillissent sans renoncer au désir, comme en témoignent les exemples cités. Ce mouvement est particulièrement visible dans les séries. Toutefois, réduire cet élan vital à la seule dimension de la sexualité serait insuffisant. Le renouvellement des représentations passe aussi par la mise en avant de trajectoires professionnelles et sociales actives.

Des séries comme les Enquêtes de Vera, Harry Wild ou Céleste, illustrent cette évolution : leurs héroïnes, loin des figures stéréotypées de la vieillesse, continuent de travailler et de s’inscrire pleinement dans le monde. En somme, les fictions contemporaines contribuent à redéfinir les contours du vieillissement féminin, en montrant qu’une femme d’un âge avancé ne se résume plus à une figure de grand-mère isolée, mais peut incarner une pluralité de rôles, de désirs et de possibles.

The Conversation

Manon Cerdan ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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Rapprochement entre l’art et le monde du luxe : qui se sert de qui ? Et pour quoi faire ?

Source: The Conversation – in French – By Benoit Heilbrunn, Professeur de marketing, ESCP Business School

Entre le monde du luxe et celui de l’art, les ponts sont de plus en plus nombreux. Que vont chercher les groupes du luxe dans les musées ? Qu’y gagnent-ils réellement ? Et, surtout, comment analyser ce rapprochement entre deux univers autrefois séparés ?


Fondations d’art contemporain, expositions patrimoniales, collaborations artistiques, flagships conçus comme des musées… Le rapprochement entre luxe et art constitue aujourd’hui une infrastructure majeure du capitalisme culturel. La Fondation Louis-Vuitton à Paris, la Fondazione Prada à Milan, la Pinault Collection (Bourse de commerce) ou la Fondation Cartier participent d’un redéploiement stratégique du luxe dans l’espace institutionnel de la culture.

Présentée comme une évidence, cette convergence mérite pourtant d’être interrogée. Elle signale une transformation plus profonde : la neutralisation progressive des frontières symboliques entre création, exposition et valorisation marchande.

Renforcer la cohérence des marques

Dans un environnement saturé d’images, de références et de collaborations, la puissance d’une marque ne tient plus seulement à sa capacité de créer des objets, mais à sa faculté d’organiser un monde. Gucci sous Alessandro Michele ne proposait pas simplement des vêtements : la maison déployait un univers dense, traversé de citations artistiques et de réminiscences historiques.




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Prada, à travers la Fondazione Prada, ne se contente pas de soutenir la création contemporaine ; elle articule expositions, architecture et collections dans une continuité esthétique qui renforce la cohérence de la marque. La maison de luxe ne se définit plus seulement comme créatrice, mais comme instance de sélection, de hiérarchisation et de mise en relation.

Curation et autorité

Pour comprendre cette mutation, il faut revenir à la question de l’autorité, dont la curation constitue aujourd’hui une expression privilégiée. Les grandes maisons se sont dotées de fondations et investissent l’art, le design, la gastronomie ou l’édition. Leur crédibilité repose désormais sur leur capacité à se poser comme instances dotées d’une autorité symbolique. Dans sa conférence de 1969, « Qu’est-ce qu’un auteur ? », Michel Foucault montre que l’auteur n’est pas d’abord un individu créateur, mais une fonction discursive : un principe d’unité, de cohérence et de légitimation des discours.

C’est précisément cette fonction que les marques de luxe cherchent aujourd’hui à endosser. Face à la fragmentation culturelle, à l’accélération des tendances et à la prolifération des signes, la production incessante de nouveautés ne suffit plus à faire autorité. La marque devient alors moins créatrice que curatrice. La curation constitue ainsi une réponse stratégique à une crise d’autorité. Il s’agit de fonder un principe de cohérence dans un univers où les hiérarchies du goût se délitent. On passe d’une autorité fondée sur le jugement à une autorité fondée sur l’agencement.

L’économie de l’enrichissement : produire de la valeur par le récit

Les sociologues Luc Boltanski et Arnaud Esquerre ont montré que le capitalisme contemporain ne crée plus seulement de la valeur par la production industrielle, mais par un processus d’enrichissement : les objets voient leur valeur accrue lorsqu’ils sont inscrits dans un récit, une généalogie, un dispositif patrimonial. La marchandise est ainsi requalifiée par contextualisation. Sa valeur dépend de sa capacité à être enchâssée dans une histoire.

Le luxe constitue un terrain exemplaire de cette dynamique. Les expositions Dior au musée des Arts décoratifs à Paris ou au Victoria & Albert Museum à Londres en offrent une illustration claire. Les robes deviennent archives, jalons d’une histoire stylistique et incarnations d’un héritage fondateur. La scénographie mobilise la chronologie, la figure tutélaire de Christian Dior et les filiations entre directeurs artistiques successifs. Le produit est recontextualisé comme œuvre ; il est extrait symboliquement de la logique du prêt-à-porter pour entrer dans celle du patrimoine.

Médiapart, 2018.

La valeur issue de l’histoire racontée

Hermès mettait autrefois en scène son Festival des métiers, où les artisans exposaient leur savoir-faire en public. Aujourd’hui, cette logique se poursuit sous d’autres formes, comme le festival Transforme porté par la Fondation d’entreprise Hermès, qui met en relation artistes, publics et métiers. Dès lors, la valeur ne tient plus seulement à la matière, mais à l’histoire : celle d’un savoir-faire transmis et d’une tradition préservée. Même les produits les plus contemporains, comme les sneakers de luxe ou les éditions limitées issues de collaborations streetwear, sont désormais accompagnés de narrations détaillées : références à l’architecture brutaliste, à l’art minimal, à la culture hip-hop ou aux archives de la maison.

Ainsi, un objet comme le Dior Medium Book Tote « Les Fleurs du Mal ») apparaît sur StockX non comme un simple accessoire, mais comme un produit déjà enchâssé dans un imaginaire littéraire et patrimonial qui voisine avec d’autres modèles intitulés Bonjour tristesse, Dracula, Les liaisons dangereuses, et même Madame Bovary ! Le produit ne vaut plus seulement par sa matière, sa rareté ou son usage, mais par le faisceau d’associations culturelles qui l’accompagne. L’objet est enchâssé dans un dispositif discursif.

Cette généralisation produit un effet paradoxal. Si tout peut être patrimonialisé, si toute collection devient archive potentielle, si toute collaboration devient événement culturel, qu’est-ce qui distingue encore l’œuvre de l’objet commercial ? L’enrichissement généralisé tend à homogénéiser les régimes de valeur. La différence entre l’art comme espace critique et la marchandise comme objet d’échange se trouve fragilisée par la capacité du capitalisme à digérer le récit patrimonial.

Hybridation des espaces : boutique-musée, musée-vitrine

Cette dynamique ne concerne pas seulement les objets ; elle affecte également les espaces. La Fondazione Prada à Milan, conçue par Rem Koolhaas, constitue un exemple emblématique. Installée dans une ancienne distillerie industrielle, elle propose des expositions, des cycles de cinéma et des conférences, tout en participant à la stratégie globale de la marque. À Paris, la Fondation Louis-Vuitton qui est abritée dans un bâtiment signé Frank Gehry, joue un rôle analogue. L’architecture elle-même fonctionne comme capital symbolique. Les expositions internationales et la programmation ambitieuse contribuent à produire un halo culturel autour de LVMH. Le mécénat ne se réduit pas à un geste philanthropique : il s’inscrit dans un écosystème de valorisation.

Inversement, les musées adoptent progressivement des logiques proches de celles des marques. Les expositions immersives consacrées à Van Gogh, Klimt ou Monet transforment l’expérience de la contemplation en un spectacle sensoriel. Le visiteur est invité à vivre une expérience plutôt qu’à exercer un jugement esthétique. Le Musée des Arts décoratifs fonctionne comme une plate-forme particulièrement révélatrice de cette hybridation.

Les expositions consacrées à Yves Saint Laurent, Dior ou Jean Paul Gaultier ou Schiaparelli ne sont pas de simples hommages historiques. Elles opèrent comme dispositifs de certification culturelle. La maison exposée accède au statut d’acteur patrimonial ; le musée bénéficie en retour d’une fréquentation massive et d’une visibilité médiatique accrue. On observe ainsi une convergence structurelle : la marque adopte les codes de l’institution ; l’institution adopte des logiques d’« événementialisation », de visibilité et de dépendance au mécénat proches de celles de la marque.

Le luxe comme condition matérielle de l’institution artistique

Le rapprochement entre luxe et art ne peut être compris indépendamment des transformations du financement culturel. En France, la loi du 1ᵉʳ août 2003 relative au mécénat – dite loi Aillagon »- – du nom du ministre de la culture qui la fit voter – constitue un tournant décisif. En permettant aux entreprises de bénéficier d’une réduction d’impôt de 60 % du montant de leurs dons, elle a favorisé l’essor du mécénat d’entreprise. Les grands groupes du luxe figurent désormais parmi les principaux financeurs du secteur culturel.

Cette intervention s’inscrit dans des stratégies de long terme : création de fondations, partenariats structurants, financement d’expositions majeures, soutien aux acquisitions patrimoniales. Elle modifie en profondeur les conditions de possibilité de l’activité muséale. Historiquement, le musée public s’est construit comme un espace d’autonomie relative, fondé sur une séparation entre valeur artistique et valeur marchande. Comme l’a montré Pierre Bourdieu dans les Règles de l’art, le champ artistique repose sur une tension constitutive entre logique économique et logique symbolique. Or la dépendance croissante aux financements privés reconfigure cette tension.

Une interdépendance croissante

La sociologue Raymonde Moulin avait déjà mis en évidence cette interdépendance croissante entre institutions muséales et marché. Les musées consacrent les œuvres ; le marché finance les institutions. Lorsqu’une maison de luxe bénéficie d’une rétrospective dans une institution prestigieuse, l’exposition agit comme un dispositif de certification symbolique : elle inscrit la marque dans l’histoire de l’art et renforce son capital symbolique. Le luxe n’est plus seulement un objet exposé : il devient un acteur structurel du financement culturel.

Le cas de la Fondation Maeght illustre une mutation plus large encore du champ artistique. Créée en 1964 comme fondation privée indépendante, entièrement financée à l’origine par Aimé et Marguerite Maeght, elle incarnait un modèle d’autonomie rare dans le paysage culturel français. Or, confrontée à la hausse des coûts, à la concurrence internationale et à la contraction relative des financements publics, la fondation a dû adapter son modèle économique. Les récents travaux d’extension – financés à près de 70 % par des fonds privés – ainsi que l’accueil d’événements liés au monde de la mode, comme le défilé Jacquemus en 2024, témoignent de cette évolution.

Ce mouvement n’est pas spécifique à Maeght : il traduit une transformation structurelle du champ artistique, dans laquelle même les institutions historiquement autonomes doivent désormais composer avec des partenariats et des ressources issues du marché.

Le 19M (2025). Le 19M est un lieu parisien soutenu par la maison Chanel.

Vers un luxe sans extériorité ?

L’anthropologue Mary Douglas a montré que toute culture repose sur des opérations de séparation et de classement. Classer, c’est distinguer, hiérarchiser et instituer de la valeur. Le musée constitue précisément l’un de ces dispositifs de séparation.

Comme l’ont montré Tony Bennett et Carol Duncan, il ne se contente pas d’exposer des objets : il institue un espace ritualisé qui transforme leur statut. L’objet exposé est extrait – au moins en apparence – des circuits ordinaires de l’échange marchand. Cette séparation n’est jamais totale, mais elle demeure structurante. Elle maintient la fiction d’une extériorité de l’art par rapport à la marchandise.

De manière analogue, le luxe a longtemps reposé sur une logique de séparation. La boutique Chanel rue Cambon, la maison Hermès du faubourg Saint-Honoré ou Cartier place Vendôme n’étaient pas de simples points de vente. Architecture, mise en scène des vitrines, vocabulaire et dispositifs de seuil participaient de leur puissance symbolique. Or, cette séparation s’est progressivement évaporée.

Une valeur expérentielle

À la Fondation Louis-Vuitton ou à la Fondazione Prada, l’architecture spectaculaire, la programmation « curatoriale », les cafés design, les librairies spécialisées et les terrasses panoramiques composent un écosystème sensoriel complet. Les flagships intègrent des installations artistiques et des espaces culturels. Le client y circule comme dans une galerie. Inversement, les expositions Dior ou Schiaparelli au Musée des Arts décoratifs génèrent des files comparables à celles d’un lancement de produit. L’exposition devient événement, expérience partageable. Ce qui compte n’est plus tant l’objet que la charge affective et narrative qui l’accompagne. La valeur devient expérientielle.

Mais cette logique expérientielle entre en tension avec la structure historique du luxe. Le luxe supposait un dehors : un espace dont l’accès n’était ni immédiat ni indifférencié. Or, à force de tout rendre connectable – art, patrimoine, gastronomie, design, culture populaire – le luxe tend à dissoudre cette extériorité. Il se transforme ainsi en dispositif d’intensification esthétique de la marchandise. Il ne produit plus une distance mais un flux.

Or, sans frontière, il n’y a plus véritablement d’institution. Il n’y a que des dispositifs de circulation et d’agrégation d’affects. Le luxe pourrait alors ne devenir qu’une émotion esthétique immédiatement convertible en transaction. La question décisive devient alors de savoir comment instituer de la valeur durable dans un monde où tout peut être exposé, connecté, partagé et vendu. Autrement dit, le luxe peut-il survivre à la disparition du dehors symbolique qui le fondait ?

The Conversation

Benoit Heilbrunn ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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As a ‘book scientist’ I work with microscopes, imaging technologies and AI to preserve ancient texts

Source: The Conversation – Canada – By Christina Dinh Nguyen, PhD student, Faculty of Information, University of Toronto

Cultural heritage is constantly under threat. In recent years, we’ve witnessed the destruction of museums, archives and libraries around the world — from wildfires in California to bombing in Gaza and wars in Ukraine and Iran.

Meanwhile, book scientists are working tirelessly with an array of technologies — including microscopes, multispectral imaging and artificial intelligence — to recover, understand and preserve many valuable ancient texts.

This approach transforms what we can know about the past, as we learn how old books were made and how they change over time. It also helps us to care for fragile collections at a moment when climate change and mass digitization are reshaping cultural heritage work.

I work in this space as a PhD student at the University of Toronto as part of the Old Books New Science Lab and the Matrix Functionalization and Phenotyping Lab. I collaborate with conservators and heritage scientists to study parchment manuscripts and imaging-based approaches to preservation.

From papyrus roll to palm leaf

Across cultures and millennia, “books” have taken many forms, each shaped by local materials and technologies.

A book can be a papyrus roll, a palm leaf manuscript or a clay tablet.

Books can be made from animal skins, stretched thin to provide a writing surface. They can include pigments ground from minerals and plants, or metallic inks that corrode the surface beneath them.




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Faded texts become legible

A 13th century Jewish manuscript held at the University of Toronto was recently transformed through the process of multispectral imaging — one of the most visible and compelling tools in book science.

This is a process whereby researchers take many images of a page at different wavelengths, including ultraviolet and infrared. When they combine these images, the faded inks, erased writing and water-damaged text can become legible again.

This manuscript is a valuable She’elot u-teshuvot. Water damage made it unreadable by the naked eye for many years.

Excitingly, researchers at the Andrews Book Science Hub succeeded in using 16 wavelengths of light to reveal those lost words for scholars to ponder and research once more.

In moments like this, science gives damaged books a second chance to speak while also keeping them safe. We have the opportunity to glimpse into the past once again.

The study of collagen fibres

Many medieval manuscripts, like the Jewish manuscript above, are written on parchment, a material made from untanned animal skin. This means they are biological objects, built largely from collagen — the same protein found in human connective tissue.

Collagen is durable, but sensitive. Heat, humidity and light can cause parchment to stiffen, shrink or slowly turn gelatinous. Under poor storage conditions, pages may warp, become brittle or translucent, sometimes beyond repair.

With microscopes, researchers can now study collagen fibres at microscopic scales and detect early signs of deterioration long before damage is visible to the eye. That information helps conservators determine which manuscripts are most at risk and how environments can be adjusted to slow decay.

As climate change increases temperature and humidity extremes worldwide, this kind of scientific insight is becoming essential for the future of library and archive collections.




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AI transcribes endangered languages

Scientific tools don’t just serve specialists. They also expand access.

Artificial intelligence systems are increasingly being trained to help transcribe difficult scripts (handwriting fonts) and endangered languages found in manuscript collections.

For example, tools developed for reading Geʽez, the classical language of Ethiopian Coptic manuscripts, are helping scholars and religious communities engage more easily with texts that were previously difficult to decipher.

Combined with high quality imaging, these systems can dramatically reduce barriers to reading, teaching and sharing cultural heritage.

Old books, new discoveries

Many people will never hold an ancient manuscript or scroll. We encounter these objects in museums, libraries and online collections. Book science helps ensure that what we see — and what future generations will see — remains available.

It also reminds us that books record more than words. They preserve evidence of craft, trade, environment, human use and care. They are archives of biological and material history as much as intellectual history.

For anyone who loves books, museums or the past, this shift is profound. It means the next major historical discovery may not come from finding a new document, but from looking at an old one in a new way. This is book science.

The Conversation

Christina Dinh Nguyen does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

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Critical minerals and energy will be integral to the CUSMA review

Source: The Conversation – Canada – By John P. Hayes, Postdoctoral Research Associate, Department of Political Science, University of Calgary

The Canada-United States-Mexico Agreement (CUSMA) comes up for review on July 1, 2026. Originally negotiated in 1992 as the North American Free Trade Agreement (NAFTA) and later re-negotiated in 2020, CUSMA has experienced a series of logistical and existential obstacles to its continuation, particularly during both presidencies of Donald Trump.

Since taking office for his second term, Canada and Mexico have suffered the ire of Trump, ranging from blanket tariffs to threats of annexation and invasion.

As a result, economic policy uncertainty is at historical highs in Canada, while in Mexico, the devaluation of the peso and a 10-25 per cent U.S. tariff on many Mexican goods has hit the economy hard.

Beneath the headlines are more muted negotiations over policy choices on matters of tariff exemption and content requirements for a range of sectors. While automobile manufacturing and steel steal the headlines, the critical minerals and energy sector is now at centre stage in the CUSMA review.

The efficient exchange of raw commodities and energy (both clean and fossil burning) is a priority of all three countries. North America’s capacity for mutually beneficial natural resource production is high, but there are confounding messages being disseminated by all three countries on their respective positions in the trilateral relationship.

In the months leading up to the start of the CUSMA review, logistical and existential challenges remain that will be difficult to overcome in trade negotiations. Frequent changes to tariff exemptions for CUSMA-compliant primary resource products is a major headache for companies, and a hindrance to good-faith negotiations.

The ongoing uncertainty caused by U.S. tariffs suggest that renewing CUSMA on existing terms is unlikely, and that will not help lower costs.

Ongoing uncertainty

The U.S. government recently announced their critical mineral strategy, which seeks to increase U.S. government ownership stakes in domestic mines and assert direct control over critical mineral pricing with foreign partners to counter China’s control over mineral refining. The U.S. and Mexico also launched an action plan on critical minerals to co-ordinate supply chain resilience in the minerals sector.

Canada has not signed an agreement with the U.S. on minerals co-operation, opting instead to keep it baked into the upcoming CUSMA review. Canadian Prime Minister Mark Carney is travelling more than any other prime minister in history to secure new economic partnerships.

Mexico has reversed course on the liberalization of their oil and gas sector, favouring a new direction of state ownership that partners with foreign suppliers to modernize existing upstream, mid-stream and downstream infrastructure.




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Commodities originating in Canada that were once covered under CUSMA and that are important for U.S. manufacturing, such as copper and potash, have been subject to fluctuating tariffs between 10 per cent and 25 per cent.

Similarly, Mexico is experiencing disruptions to their export-oriented trade of crude oil to the U.S. and dependence on imports of U.S. petroleum products.

These strategically important primary resources for energy generation and value-added goods will feel the impact of slow negotiations and prices will reflect this reality.

Even in the event of a favourable outcome for cross-border trade relations, the impacts of the trade war are wreaking havoc on energy markets and related downstream sectors.

Trilateral relations at a crossroad

While each country is approaching the CUSMA review differently, the existential implications are clear. As the war initiated by the U.S. and Israel drags on in Iran and pushes up global energy prices, the trilateral relationship has to contend with higher prices and global scarcities.

Carney’s speech at Davos in January 2026 laid clear Canada’s dual-pronged approach of seeking to salvage the agreement while also finding new markets for their primary resources.




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Through the Building Canada Act, the Canadian government is working with provinces to streamline resource extraction and logistics to ship resources to Asian and European markets.

Mexico’s efforts to court new markets has been less aggressive, seeking instead to work on the relationship with the U.S. and increase infrastructure investments in the cross-border exchange of oil and gas products.

The original re-negotiation of the former NAFTA took more than nine months and eight rounds of trilateral talks.

There’s a large amount of risk to economic performance of North America, based on the agreement and the ongoing war between the U.S., Israel and Iran if the talks drag on. With the range of outcomes available to the trade partners, the trilateral relationship is at a crossroads.

The Conversation

John P. Hayes does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

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Why workplace harassment persists despite policies — and what leaders can do

Source: The Conversation – Canada – By Sandy Hershcovis, Associate Dean and Future Fund Professor in Equity, Diversity and Inclusion, University of Calgary

Most organizations have formal systems in place to stop sexual harassment, including policies, reporting procedures and codes of conduct.

Yet harassment, bullying and other harmful behaviour often persists for years inside workplaces. According to Statistics Canada, nearly half of women and 31 per cent of men report experiencing sexual harassment at some point during their working lives.

Silence plays a central role in perpetuating these abuses. When concerns go unreported, complaints unaddressed or experiences minimized, harmful behaviour continues without consequence.

Over time, this can protect high-performing employees who engage in misconduct while pushing out those who are unwilling to tolerate it. The organization loses trust and talent, and its reputation suffers.

In many workplaces, employees are aware of what’s happening, but see speaking up as risky, often due to fear of suffering professional or social consequences.

Our recent research study, led by organizational behaviour professor Angela Workman-Stark, unpacks these processes. We focus on signals of silence — everyday cues that “hush” the problem of sexual harassment.

How silence is reinforced at work

Signals of silence are messages about what is expected, permissible or futile in the organization. They can be communicated by anyone: perpetrators, coworkers, complaint recipients, supervisors and others in positions of power. These silence signals work together to protect harassment in plain sight.

Our research looked at how this happens through three behaviours:

  1. Staying silent: Employees choose not to intervene, report or acknowledge harassment when they know it’s happening. This goes beyond individual victims withholding complaints. It’s also about managers not confronting harassers and witnesses not speaking up.

  2. Silencing others: Colleagues discourage complaints about harassment. This often shows up in well-meaning caution to victims: “You’ll hurt your career,” “it’s better to let it go,” or “just forget about it.” In some cases, pressure comes directly from the perpetrator.

  3. Not listening: When concerns are raised, they are minimized or dismissed. Harassing conduct may be reframed as misunderstandings or overreactions, and conversations are redirected. Complaints may be buried.

The problem with these signals of silence: they fuel further sexual harassment.

Why existing approaches fall short

Policies and reporting systems matter, but they aren’t enough. Organizations have relied on these methods for years to solve the problem of sexual harassment, with little effect.

Encouraging individuals to speak up has limits in environments where doing so carries risk. When silence is reinforced by peers, supervisors and informal norms, single voices cannot compete.

What we studied

Through surveys of more than 3,700 people across five nations, we examined how silence operates in organizations and what interrupts it.

In the first set of studies, we found that harassment signals of silence comprise three interrelated elements: being silent, silencing others and not listening. These silences predict increases in sexual harassment over time.

In the second set, we collected data from two North American police departments to test whether frontline leaders can disrupt the dynamics of silence.

We found that when supervisors demonstrate ethical leadership in visible, everyday ways, signals of silence are less destructive.

Leaders that break the cycle

Our findings demonstrate that supervisors can lessen the adverse effects of silence on sexual harassment. They do this by transmitting four kinds of countersignals:

1. Practise fairness without favouritism.

Consistent, transparent decision-making helps create conditions where people are more willing to speak up. Selective accountability does the opposite, undermining speak-up culture. Effective leaders apply consequences regardless of rank or results. They recognize ethical behaviour as visibly as performance.

2. Demonstrate integrity and trustworthiness.

Leaders who keep promises, address difficult issues directly and act in line with stated values show that ethical standards are real rather than symbolic. Credibility is built through consistent actions over time, not statements alone.

3. Be explicit about expectations.

When expectations are unclear, employees rely on informal cues, which often favour silence. Leaders need to clearly define what behaviour is and isn’t acceptable. How results are achieved matters as much as the results themselves.

4. Take concerns seriously.

Leaders should give their full attention when someone raises a concern and avoid minimizing or reframing it. They should also follow up so the person knows they were heard and taken seriously. These actions send powerful messages that reach beyond the individual conversation.

Changing workplace norms

Middle managers and team leaders hold more power here than they realize. Front-line ethical supervisors can stop silence from feeding into sexual harassment — even in organizations rife with bad behaviour.

Every time a leader listens, acts and holds someone accountable, they send a message that travels farther than they realize.

Workplace culture changes through small, consistent, visible actions rather than paper policies. Over time, those actions shape expectations, and expectations become norms.

A norm of speaking up, once established, is hard to silence.

The Conversation

Sandy Hershcovis receives funding from the Social Sciences and Humanities Research Council of Canada.

Ivana Vranjes receives funding from Social Sciences and Humanities Research Council of Canada.

Lilia M. Cortina receives funding from the Andrew W. Mellon Foundation. She is a member of several committees convened by the National Academies of Sciences, Engineering, and Medicine.

Zhanna Lyubykh receives funding from the Social Sciences and Humanities Research Council of Canada.

ref. Why workplace harassment persists despite policies — and what leaders can do – https://theconversation.com/why-workplace-harassment-persists-despite-policies-and-what-leaders-can-do-278733

Israel isn’t just responding to threats – it’s reshaping the Middle East

Source: The Conversation – Canada – By Spyros A. Sofos, Assistant Professor in Global Humanities, Simon Fraser University

Discussions about Israel’s role in the Middle East still revolve around threats and responses. Yet recent developments suggest that Israel isn’t only reacting to events, but is increasingly shaping the conditions in which they occur.

This involves both direct interventions that affect the security and cohesion of neighbouring states — as seen in its policies on Syria and Iran — and the cultivation of regional relationships that sustain ongoing tension.




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Understanding how these two dynamics interact is key to making sense of the region’s current trajectory. They’re distinct but interconnected. Together, they expand Israel’s room to manoeuvre and redefine its regional position.

What’s emerging is a more assertive approach to regional order in the Middle East, combining the use of force, selective military interventions, security partnerships and the management of surrounding political conditions.

Weak, fragmented states

This approach is most visible in Gaza, Lebanon, Syria and now Iran. Military operations increasingly extend beyond immediate tactical goals, contributing to the erosion of governance capacity, infrastructure and territorial cohesion.

The objective is not only deterrence, but the creation of political environments where state authority remains weak, fragmented and unable to consolidate.

This logic is not always tied to imminent threats. It reflects a broader preference for environments in which adversaries — actual or potential — remain divided and constrained.

These developments are happening in a changing international environment, particularly Israel’s current relationship with the United States, which grants greater operational autonomy and lowers the political costs of unilateral action.

Regional fragmentation

A second part of this strategy works at the regional level by maintaining divisions and tensions. This is especially visible in the Eastern Mediterranean.

Israel’s deepening partnerships with Greece and the Republic of Cyprus are evolving into an alliance: an integrated security framework based on shared technologies, intelligence co-operation, joint exercises and converging strategic interests.

Greece’s acquisition of Israeli defence systems — in areas such as air defence, surveillance and drone warfare — makes it easier for their forces to work together, and connects Israel more closely to the region’s security system.

This relationship doesn’t just reflect shared interests; it actively shapes the strategic environment.

Israeli officials have increasingly portrayed Turkey as a future challenger, suggesting it will become a major concern following the Iran war.

That means Israeli co-operation with Greece and Cyprus encourages them to adopt a more assertive stance in disputes with Turkey over maritime boundaries, energy exploration and airspace.

From one perspective, this is standard defence co-operation among aligned partners. From Turkey’s perspective, however, it looks like a wider effort by potentially hostile neighbours to surround it.

But these partnerships don’t need open conflict to work. Israel’s goal isn’t necessarily to fight Turkey, but to position itself in a region where tensions remain constant.

Examples from further afield

This regional approach supports the internal dynamics described earlier. Weakening states limits adversaries from within, while regional divisions limit them from the outside by preventing stable alliances.

A comparable pattern can be observed in the Horn of Africa. Israel’s recognition of Somaliland as an independent state introduces a new political entity in a strategically sensitive area near the Bab el-Mandeb Strait. The waterway separates the Arabian Peninsula from Africa and leads to the Red Sea and the Suez Canal.

U.S. Navy personnel on a U.S. ship.
U.S. Navy personnel on the USS Stout, a guided missile destroyer, man their gunnery stations as the ship passes through the Strait of Bab-el-Mandeb in 2016.
(United States Navy), CC BY-SA



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This move overlaps with Turkish influence in Somalia, where the Turks have built close ties and taken on a major role in providing military and naval security. But Somaliland is a breakaway region, not an internationally recognized state. Israel’s recognition risks creating new tensions along the Somali coast, complicating the maritime space Turkey is helping to secure.

As in the eastern Mediterranean, the aim isn’t direct confrontation, but insertion into a complex regional landscape that adds new forces to the mix, diversifies alignments and complicates the consolidation of rival influence.

Israel’s new security doctrine?

Israel’s security doctrine has deep historical roots, including traditions that emphasize force, strategic autonomy and coercive capacity over negotiated order.

Under Prime Minister Benjamin Netanyahu, these ideas have been further developed, radicalized and put into action.

This is making the international environment inherently unstable and persistently hostile. Peace is not a durable end state, but a temporary and reversible condition. As a result, power — including the use of force — is treated not as a means to an end, but as the primary and only guarantee of survival.

By weakening states and keeping the Middle East and the eastern Mediterranean region divided, Israel is creating a situation where neither countries nor alliances can fully stabilize. With this approach, the Israeli advantage comes from managing or manipulating ongoing tensions — not resolving them.

The Conversation

Spyros A. Sofos does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Israel isn’t just responding to threats – it’s reshaping the Middle East – https://theconversation.com/israel-isnt-just-responding-to-threats-its-reshaping-the-middle-east-278863

Qui est visé par la guerre : le régime islamique ou l’Iran en tant que tel ?

Source: The Conversation – in French – By Azadeh Kian, Professeure émérite de sociologie, Université Paris Cité

Le régime dictatorial et sanguinaire qui dirige le pays depuis 1979 a fait de très nombreuses victimes et s’est encore livré à un massacre épouvantable début janvier. D’où l’espoir, partagé par une partie de la population, à l’intérieur comme à l’extérieur de l’Iran, que les opérations militaires conduites par Israël et les États-Unis permettront d’y mettre fin. Mais les frappes s’avèrent largement indiscriminées, provoquant d’immenses destructions et de très nombreuses victimes civiles, tandis que le pouvoir parvient à remplacer ses dignitaires tués par d’autres.


En janvier, le massacre des manifestants qui revendiquaient à travers le pays le changement du régime islamique a endeuillé la majorité de la population iranienne. Pour se maintenir au pouvoir, les autorités, qualifiant ces femmes, hommes et enfants d’« ennemis de l’intérieur », avaient ordonné aux forces de sécurité de tirer dans la foule pour tuer. Le bilan provisoire établi par Hrana, une organisation de défense des droits humains basée aux États-Unis, indique au moins 6800 personnes tuées et plus de 42 000 personnes arrêtées.

Alors que les familles cherchaient encore leurs proches tués, blessés ou emprisonnés et se voyaient contraintes de verser une somme aux autorités afin de récupérer leurs corps, Donald Trump et Benyamin Nétanyahou ont décidé d’imposer au pays une guerre illégale et illégitime, sous un double prétexte : mettre fin au programme nucléaire iranien, et venir en aide à cette population meurtrie.

Un régime dont les têtes repoussent chaque fois qu’elles sont coupées

Le 28 février, à un moment où des représentants du régime de Téhéran conduisaient encore des négociations avec les émissaires américains Steve Witkoff et Jared Kushner à Genève, le Guide Ali Khamenei ainsi que certains membres de sa famille et plusieurs dizaines de hauts responsables du régime étaient tués par des bombardements américains et israéliens.

La nouvelle de l’assassinat du bourreau du peuple a fait plus d’un heureux en Iran comme au sein de la diaspora. Pourtant, contrairement aux vœux pieux de nombreux Iraniens, la guerre ne cible pas seulement les dirigeants du régime. Le même jour, un missile Tomahawk a frappé une école pour filles à Minab, tuant 168 petites écolières, ce qui constitue un crime de guerre.

Les Iraniens ont rapidement pu constater qu’il ne s’agissait pas d’une guerre de libération mais avant tout d’une destruction massive des infrastructures : en un mois, plus de 66 000 immeubles résidentiels, 20 127 immeubles commerciaux, trois cents hôpitaux et centres médicaux, l’institut Pasteur de Téhéran, des dizaines d’écoles, une centaine de monuments historiques, des centres de désalinisation d’eau, plusieurs raffineries et dépôts de pétrole, ports et aéroports, navires et avions, industries pharmaceutiques, métallurgiques, etc., ont été détruits. Plus de 2 000 civils auraient à ce jour été tués, plusieurs milliers blessés et trois millions déplacés. Force est de constater que dans les faits, c’est l’Iran, sa population et son État qui sont visés, et pas uniquement les dignitaires du régime – Donald Trump a d’ailleurs affirmé qu’il cherchait à négocier avec des personnalités de ce même régime.

Contrairement aux attentes de Washington et de Tel-Aviv, le régime décapité ne s’est pas effondré car il s’agit d’un système institutionnalisé où la fonction et les institutions comptent bien plus que les personnes qui les occupent. D’autant que, tirant les leçons des bombardements israéliens puis américains de juin 2025 qui avaient tué plusieurs commandants des Gardiens de la révolution et d’autres responsables, les dirigeants avaient pris la précaution de nommer quatre substituts pour chaque responsable civil ou militaire. Ils seraient donc interchangeables.

Une guerre internationalisée, une population aux abois

Le régime islamique a rapidement régionalisé, voir internationalisé cette guerre asymétrique et pris le contrôle du détroit d’Ormouz, conduisant à la hausse des prix mondiaux des hydrocarbures et d’autres produits dérivés. Les missiles balistiques et les drones fabriqués en Iran garantissent la résilience d’un régime dictatorial qui a su, depuis les quatre dernières décennies, mobiliser les sciences occidentales tout en rejetant les principes démocratiques. Les 234 000 ingénieurs sortant des universités chaque année en Iran placent le pays au troisième rang mondial, loin devant la France par exemple.

Pendant ce temps, les Iraniens sont pris en étau entre deux « démocraties occidentales » qui les bombardent et un régime islamique qui continue à les réprimer. Les arrestations d’opposants n’ont jamais cessé, les exécutions sommaires non plus. Avec le contrôle du détroit d’Ormouz et la fabrication des missiles, le contrôle de la population fait partie des trois priorités sécuritaires du régime. À cette fin et pour « sécuriser » les rues, les dirigeants n’ont pas hésité à enrôler des enfants miliciens (bassidji) à partir de l’âge de douze ans. Ils les ont armés et autorisés à tirer sur la population, mais ces miliciens constituent en même temps des cibles faciles pour les missiles israéliens et américains.

Cette guerre a encore paupérisé une population sous sanctions depuis de nombreuses années, dont plus de la moitié vivait déjà sous le seuil de pauvreté. C’est notamment le cas des femmes, dont la plupart travaillaient pour le secteur informel de l’économie, et qui se retrouvent aujourd’hui privées de revenus alors que ce sont elles qui s’occupent en priorité de leurs enfants. Les inégalités socioéconomiques genrées rendent les femmes particulièrement vulnérables à la violence. Tandis que les hommes meurent en plus grand nombre pendant les conflits, les femmes meurent souvent de leurs causes indirectes, une fois le conflit terminé. Cette guerre comme toutes les autres fabrique une masculinité militarisée, devenue l’expression hégémonique d’une identité masculine liée à la domination, à « l’honneur » et à l’agression. Elle augmente la violence faite aux femmes, affaiblit davantage la société civile iranienne si vibrante lors du Mouvement femme, vie, liberté mais déjà affaiblie par les massacres de janvier 2026, et renforce le régime islamique et sa mainmise sur la société.

Un changement qui ne peut venir que de l’intérieur

Des dizaines de milliards de dollars ont été dépensés inutilement pour l’industrie nucléaire, aujourd’hui anéantie par des frappes, en lieu et place de programmes massifs dans des énergies renouvelables – et cela dans un pays qui compte 285 jours d’ensoleillement par an. Les revenus tirés de la vente de pétrole, dont l’Iran est demeuré un important exportateur en dépit des sanctions, ont été employés à financer l’armée et le programme nucléaire, et non le bien-être de la population.

Tandis que Donald Trump vient de menacer de « ramener les Iraniens à l’âge de pierre », plusieurs pays de la région alliés des États-Unis, dont l’Égypte, le Pakistan, l’Arabie saoudite et la Turquie, tentent d’endiguer l’escalade et de dessiner les contours d’un cessez-le-feu entre l’Iran et les États-Unis, non par amour pour la paix ou pour la République islamique mais pour leur propre sécurité, et pour éviter leur effondrement économique.

Seule une paix durable garantissant l’intégrité territoriale de l’Iran est susceptible de garantir la stabilité de l’ensemble de la région et de renforcer la société civile iranienne, lui permettant ainsi de changer elle-même, à terme, le régime islamique, et d’arriver enfin à une situation où l’État serait au service de la population.

The Conversation

Azadeh Kian ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Qui est visé par la guerre : le régime islamique ou l’Iran en tant que tel ? – https://theconversation.com/qui-est-vise-par-la-guerre-le-regime-islamique-ou-liran-en-tant-que-tel-279910

Les adolescentes, plus insatisfaites de leur corps que les garçons : ce que révèle une étude sur 300 000 données

Source: The Conversation – in French – By Clotilde Napp, Directrice de Recherche CNRS, Université Paris Dauphine – PSL

Les adolescentes sont significativement plus insatisfaites de leur corps que leurs homologues masculins. C’est ce que nous montrons dans une étude portant sur près de 300 000 adolescents dans 41 pays, publiée en mars 2026 dans la revue PLOS One. Cette plus grande insatisfaction corporelle est observée de façon quasiment systématique, quel que soit le pays d’origine, l’indice de masse corporelle, le milieu socioéconomique, la performance académique ou l’âge des adolescents.

Chez les adolescentes, l’insatisfaction corporelle est plus fortement associée à une moindre confiance en soi et à un bien-être réduit que chez les garçons, ce qui lui confère une place centrale dans leur vie. À l’échelle des pays, là où les filles se déclarent plus insatisfaites, on observe aussi des écarts de genre plus marqués en matière de dépression, de troubles alimentaires et de satisfaction de vie.




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Si l’insatisfaction corporelle des filles est presque toujours supérieure à celle des garçons, l’écart varie selon le contexte. De façon notable, il est plus important dans les pays plus développés, principalement en raison d’une insatisfaction des filles qui y est plus élevée. Ce phénomène, connu sous le nom de « paradoxe de l’égalité des genres », a déjà été observé pour la dépression ou le bien-être.

Nous montrons finalement que les stéréotypes associant les femmes à leur apparence physique plutôt qu’à leurs capacités sont eux aussi plus forts dans les pays développés et qu’ils sont reliés aux écarts d’insatisfaction corporelle entre les filles et les garçons : ces stéréotypes pourraient contribuer, au moins partiellement, à expliquer le paradoxe observé.

Pourquoi notre analyse est importante

L’insatisfaction corporelle est un facteur de risque bien documenté pour les troubles alimentaires, la dépression et la faible estime de soi. Les taux de troubles alimentaires chez les jeunes femmes sont plus de deux fois supérieurs à ceux des jeunes hommes, et ont considérablement augmenté ces vingt dernières années. Quantifier les différences d’insatisfaction corporelle, et mieux comprendre leurs origines est donc une question de santé publique majeure.

Contrairement à ce qu’on pourrait attendre, les pays les plus développés et les plus égalitaires sont ceux où les filles se sentent le plus mal dans leur corps. Le développement économique et la reconnaissance de l’égalité ne semblent pas suffire pour réduire ces écarts.

On connaît l’existence de stéréotypes sur l’apparence physique des femmes et leur impact possible sur l’insatisfaction corporelle. Par exemple, aux États-Unis, les parents recherchent sur Google « Ma fille est-elle en surpoids ? » deux fois plus souvent que « Mon fils est-il en surpoids ? » et « Ma fille est-elle laide ? » trois fois plus souvent que « Mon fils est-il laid ? »

Les stéréotypes sont durs à quantifier, mais nos analyses sur plus de 40 pays nous permettent de montrer le lien entre ces stéréotypes et les écarts d’insatisfaction corporelle.

Comment avons-nous procédé ?

Nous avons analysé deux grandes enquêtes internationales : PISA 2018, qui incluait un questionnaire de bien-être auprès de 70 000 élèves de 15 ans dans neuf pays, et HBSC 2018, conduite sous l’égide de l’OMS auprès de plus de 220 000 adolescents de 11 à 16 ans dans 41 pays. Pour mesurer l’insatisfaction corporelle, nous utilisons pour PISA un index construit à partir d’assertions telles que « Je ne me fais pas de souci pour mon poids » ou « J’apprécie mon corps » et pour HBSC le fait de se sentir « trop gros » ou « beaucoup trop gros ».

La convergence des résultats entre ces deux sources renforce la robustesse de nos conclusions.

Limites et perspectives

Notre approche est corrélationnelle et les associations que nous documentons, en particulier entre stéréotypes et insatisfaction corporelle, ne sont pas des preuves de causalité : les mécanismes restent à préciser, notamment par des approches qualitatives, et le rôle des réseaux sociaux serait intéressant à prendre en compte.

L’insatisfaction corporelle touche plus fortement les filles, au détriment de leur bien-être et de leur confiance en soi. Ces écarts sont reliés aux stéréotypes et plus marqués dans les pays développés, suggérant qu’ils ne diminueront pas spontanément avec le développement des sociétés.

La lutte contre ces inégalités peut passer par une sensibilisation au traitement inégal du corps des femmes dans la société, une moindre focalisation des médias sur leur apparence, la valorisation de modèles féminins reconnus pour leurs compétences, et plus généralement, une moindre essentialisation des femmes et des hommes.


Tout savoir en trois minutes sur des résultats récents de recherches, commentés et contextualisés par les chercheuses et les chercheurs qui les ont menées, c’est le principe de nos « Research Briefs ». Un format à retrouver ici.


The Conversation

Clotilde Napp ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les adolescentes, plus insatisfaites de leur corps que les garçons : ce que révèle une étude sur 300 000 données – https://theconversation.com/les-adolescentes-plus-insatisfaites-de-leur-corps-que-les-garcons-ce-que-revele-une-etude-sur-300-000-donnees-279570

En Espagne, des milliers de tonnes de fruits et légumes ne sont jamais récoltées et pourrissent dans les champs

Source: The Conversation – in French – By Jaime Martínez Valderrama, Científico Titular, Estación Experimental de Zonas Áridas (EEZA – CSIC)

Des courgettes abandonnées dans un champ faute de débouchés commerciaux : un exemple du gaspillage agricole qui mobilise pourtant de grandes quantités d’eau et d’intrants. Jaime Martínez Valderrama, CC BY-SA

Alors que l’Espagne figure parmi les pays les plus touchés par le stress hydrique, une partie de l’eau mobilisée pour l’agriculture finit indirectement gaspillée avec des récoltes abandonnées faute de débouchés. Une étude met en lumière l’ampleur de ce phénomène largement sous-estimé.


L’Espagne est un pays éminemment aride, c’est-à-dire que ses conditions climatiques se caractérisent par un fort manque d’humidité des sols. Plus précisément, 67 % du territoire présente un indice d’aridité – le rapport entre les précipitations et l’évapotranspiration des plantes – inférieur à 0,65, ce qui correspond à des terres sèches ou à des zones arides. Dans ce contexte, la demande en ressources hydriques n’a cessé de croître au cours des cinquante dernières années.

Il s’agit de la principale cause de la pénurie d’eau, qui se trouve à l’origine de nombreux conflits liés à l’eau, et qui place l’Espagne parmi les pays les plus touchés par le stress hydrique (29e place sur 164). Mais cette pénurie n’est plus de caractère naturel : elle tient à l’écart entre l’offre disponible et la demande en eau douce. Le cadre institutionnel en vigueur (y compris les mécanismes de fixation des prix et les tarifs de distribution), les infrastructures et le facteur humain sont en cause.

Les nombreuses infrastructures destinées à capter, stocker et distribuer l’eau, ainsi que la modernisation des systèmes d’irrigation, s’inscrivent dans la logique selon laquelle, en Espagne, on ne gaspille pas une seule goutte d’eau. La part d’eau qui finit par rejoindre la mer est parfois perçue comme un gaspillage. Lors de chaque épisode de pluie intense, on regrette de ne pas disposer de davantage de réservoirs pour stocker toute cette eau.

Carte illustrant le stress hydrique dans les communautés autonomes d'Espagne, avec un code couleur
Carte du stress hydrique en Espagne.
World Resources Institute, Aqueduct (2024), CC BY-SA

Des milliers de tonnes de fruits et légumes sans débouchés commerciaux

Cette image d’une eau précieuse et soigneusement économisée contraste avec les images incroyables de champs couverts de fruits et de légumes qui pourrissent au soleil. Les faibles prix de vente des producteurs, pratiqués à certaines périodes de l’année, font que les agriculteurs n’ont pas toujours intérêt à investir davantage de ressources dans la récolte. Ainsi, chaque année, après les efforts considérables que représentent l’irrigation, la fertilisation et l’entretien de milliers d’hectares de cultures, certains produits finaux n’entrent même pas dans les circuits commerciaux.

Nous avons estimé ce gaspillage pour la période 2018-2024, par type de culture et par communauté autonome, à partir des données recueillies tous les quinze jours par le Fonds espagnol de garantie agricole (FEGA) et des coefficients d’utilisation de l’eau et d’émission de CO2.

Au cours de cette période, 483 624 tonnes de surplus ont été écartées, ce qui équivaut à une empreinte hydrique de près de 36 hm3 (soit 36 millions de mètres cubes, ndlt) par an et à une empreinte carbone de 36 694 tonnes équivalent CO2 (t CO2-eq) par an. Ces rebuts ne sont pas tous directement envoyés à la décharge. Une partie des aliments jetés (32,9 %) est utilisée pour l’alimentation animale, une autre est donnée à des banques alimentaires (55,4 %) et, enfin, 11,7 % est détruite.

La tomate est la culture qui génère le plus grand volume de rebuts, suivie par l’orange et le kaki. En termes d’empreinte hydrique, la culture ayant le plus fort impact est la prune, avec 3 759 milliers de m³ par an. Viennent ensuite les kakis et les oranges. En ce qui concerne l’empreinte carbone annuelle, la tomate se distingue à nouveau nettement, atteignant 3 100 tonnes équivalent CO₂ par an. Le melon arrive deuxième (2 356 tonnes équivalent CO₂ par an), suivi de la nectarine (2 209 tonnes équivalent CO₂ par an).

À l’échelle régionale, le plus grand volume de rebuts est enregistré dans la région de Murcie, avec 20,2 kt par an, soit un total de 141,4 kt sur la période 2018-2024. Viennent ensuite l’Andalousie (17,9 kt par an et 125,9 kt cumulées) et la Communauté valencienne (16,7 kt par an et 119,6 kt).

En termes d’empreinte hydrique, le gaspillage le plus important est observé dans la Communauté valencienne, avec 8,78 hm³ par an et une empreinte hydrique totale de 61,5 hm³ sur l’ensemble de la période étudiée.

Tomates au rebut.
La tomate est la culture la plus touchée par les rebuts.
Jaime Martínez Valderrama, CC BY-SA

Produire à grande échelle pour réduire les coûts

Les prix très bas expliquent que des récoltes parfaitement consommables soient parfois abandonnées dans les champs. Mais d’où viennent ces prix si faibles ? En grande partie de la logique d’efficacité économique. Pour rester compétitifs, les producteurs cherchent à réduire leurs coûts de production, ce qui les pousse à adopter des modèles de production à grande échelle, avec des conséquences sociales et environnementales importantes.

L’objectif est de produire de très grands volumes afin de faire baisser le prix à l’unité. Pour y parvenir, les coûts sont réduits partout où c’est possible – en particulier les dépenses de main-d’œuvre ou en contournant certaines obligations environnementales – afin de compenser les investissements nécessaires en technologies, infrastructures et intrants agricoles, qui permettent d’augmenter les rendements par exploitation.

Cette dynamique génère une spirale d’investissements, d’endettement, de surproduction et de baisse des prix qui finit par piéger les agriculteurs dans un système pervers, où seuls ceux disposant de la plus grande capacité financière parviennent à se maintenir.

Le rejet de récoltes parfaitement consommables n’est que le symptôme de ce modèle agricole qui favorise la concentration de la production entre un nombre toujours plus restreint d’acteurs et génère de nombreuses externalités négatives. Celles-ci sont finalement assumées par l’ensemble de la société — et non par ceux qui profitent de la production à grande échelle — comme on le voit, par exemple, avec la nécessité de construire des usines de dessalement après la surexploitation des eaux souterraines.

La partie émergée de l’iceberg

Les chiffres du Fonds espagnol agricole de garantie (FEGA) correspondent aux volumes ouvrant droit à une subvention (jusqu’à 5 % de la récolte) destinée à compenser ces prix trop bas. Au-delà de ce seuil, les volumes ne sont plus comptabilisés, même si les abandons de récoltes peuvent se poursuivre.

Une simple vérification permet de mesurer l’ampleur réelle du gaspillage. En mars 2024, la presse a ainsi rapporté l’abandon de 300 000 tonnes de citrons, soit 30 % de la récolte, dans la province d’Alicante. Or les données du FEGA indiquent que, pour toute l’année 2024 et pour l’ensemble de la Communauté valencienne, seules 132 tonnes auraient été comptabilisées comme rebuts.

Pastèques abandonnées.
Des pastèques abandonnées dans le Campo de Níjar, à Almería. L’aquifère sur lequel elles sont cultivées a été surexploité et l’intrusion d’eau de mer l’a rendu inutilisable. Pour continuer à irriguer, une immense usine de dessalement a été construite à Carboneras.
Jaime Martínez Valderrama, CC BY-SA

Au vu de cet écart, du nombre d’articles de presse relatant des abandons et des images de champs où les fruits pourrissent, il apparaît clairement que ce type de gaspillage n’a rien d’exceptionnel. Il traduit au contraire un immense gâchis, difficilement acceptable dans un contexte de pénurie d’eau croissante. Alors même que se produisait le gaspillage massif de citrons évoqué plus haut, l’idée d’acheminer de l’eau par bateau jusqu’à Barcelone était mise sur la table face à la sécheresse persistante. La sécurité hydrique du pays est en jeu. Pourtant les règles du marché et l’« efficacité » économique invoquée en permanence continuent de conduire à un gaspillage considérable d’eau.

The Conversation

Jaime Martínez Valderrama a reçu des financements du projet ATLAS, financé par la Fondation Biodiversité du ministère de la Transition écologique et du Défi démographique (MITECO), dans le cadre du Plan de relance, de transformation et de résilience (PRTR).

Emilio Guirado a reçu des financements du projet ATLAS, financé par la Fondation Biodiversité du ministère de la Transition écologique et du Défi démographique (MITECO), dans le cadre du Plan de relance, de transformation et de résilience (PRTR).

Fernando Tomás Maestre Gil reçoit des financements de la King Abdullah University of Science and Technology.

Javier Martí Talavera a reçu des financements du projet ATLAS, financé par la Fondation Biodiversité du ministère de la Transition écologique et du Défi démographique (MITECO), dans le cadre du Plan de relance, de transformation et de résilience (PRTR).

Jorge Olcina Cantos a reçu des financements de la Fondation Biodiversité du ministère de la Transition écologique et du Défi démographique pour la réalisation du projet Atlas de la désertification en Espagne, dans le cadre du programme européen pour la reprise et la résilience.

Juanma Cintas reçoit des financements du « Plan complémentaire de R+D+i dans le domaine de la biodiversité (PCBIO) », financé par l’Union européenne dans le cadre du Plan de relance, de transformation et de résilience (NextGenerationEU) et par le gouvernement d’Andalousie.

ref. En Espagne, des milliers de tonnes de fruits et légumes ne sont jamais récoltées et pourrissent dans les champs – https://theconversation.com/en-espagne-des-milliers-de-tonnes-de-fruits-et-legumes-ne-sont-jamais-recoltees-et-pourrissent-dans-les-champs-279863

Couper des arbres pour planter du cacao ? Une étude au Nigeria révèle les risques cachés de la déforestation pour les producteurs eux-mêmes

Source: The Conversation – France (in French) – By Olly Owen, Research Affiliate, Anthropology, University of Oxford

Au Nigeria, dans l’État d’Ekiti, où ont été menées ces recherches, la majorité des cacaoyères sont de petites exploitations Narong Khueankaew/Shutterstock

Dans l’État d’Ekiti, au Nigeria, de nombreux producteurs de cacao continuent de cultiver leurs parcelles sous couvert forestier. Une pratique qui protège la biodiversité, régule la température des cultures et constitue un filet de sécurité économique.


Le prix de la plupart des tablettes de chocolat a augmenté dans le monde au cours de l’année écoulée, après la flambée des prix des fèves de cacao en 2024. Et, alors que les tarifs s’envolaient, de nombreux agriculteurs des pays tropicaux producteurs de cacao, dont le Nigeria, ont vu leurs profits augmenter.

Avec l’ouverture de nouvelles plantations de cacao à la lisière des zones forestières, des arbres sont souvent abattus pour planter davantage de cacaoyers. Cela accentue la déforestation dans les régions de forêts tropicales, riches en biodiversité, où est cultivée la majeure partie du cacao.

Or des études montrent que couper les arbres peut en réalité conduire, à long terme, à une production moindre de fèves, car les arbres protègent les cultures contre les ravageurs et apportent l’ombre indispensable aux cacaoyers.

Nos recherches menées dans l’État d’Ekiti, dans le sud-ouest du Nigeria, ont exploré comment, quand et pourquoi des arbres sont conservés dans les plantations de cacao, ainsi que les bénéfices potentiels qu’ils représentent à la fois pour les agriculteurs et pour l’environnement.

Le cacao au Nigeria

En tant que quatrième producteur mondial de cacao, le Nigeria joue un rôle important dans l’approvisionnement mondial.

Bien que le pays ait vu se développer davantage de plantations de type industriel composées uniquement de cacaoyers et dépourvues d’arbres, son secteur cacaoyer a, dans une certaine mesure, échappé à la vague de déforestation observée dans d’autres pays producteurs. Cela s’explique en partie par le fait que, pendant de nombreuses années, la politique économique nigériane s’est concentrée sur le secteur pétrolier, tandis que peu d’investissements ont été consacrés à des politiques de « modernisation » du cacao — ces mêmes politiques qui ont provoqué d’importants dégâts et une forte déforestation dans d’autres pays producteurs, comme le Ghana.

Dans l’État d’Ekiti, dans le sud-ouest du Nigeria, on estime que 57 % du cacao est encore cultivé dans de petites exploitations où la couverture arborée reste importante. Et pourtant, Ekiti a malgré tout perdu une part significative de sa couverture forestière au cours des deux dernières décennies, un tiers de cette déforestation étant lié à l’agriculture. Dans le cadre de nos recherches, nous avons voulu comprendre pourquoi certains agriculteurs choisissent de conserver des arbres et comment les systèmes de production existants pourraient être soutenus, alors même que les producteurs du monde entier tentent de répondre à une demande croissante.

L’importance de la biodiversité

Nous avons visité 15 exploitations et y avons constaté un niveau élevé de biodiversité. Nous avons ainsi recensé 42 espèces d’arbres différentes, dont beaucoup récemment plantées par les agriculteurs. Les arbres qui procurent le plus d’ombre dans ces plantations sont tous des espèces indigènes de forêt tropicale, notamment des bois tropicaux par ailleurs de plus en plus rares comme l’iroko (Milicia excelsa), l’oganwo (Khaya senegalensis), l’eku (Brachystegia eurycoma) et l’obeche (Triplochiton scleroxylon). Certaines de ces espèces sont devenues si rares au Nigeria que les plantations de cacao servent désormais de lieux de collecte de graines. Jusqu’à 26 espèces d’oiseaux ont également été observées sur un seul site.

La couverture arborée joue aussi un rôle économique dans la production. Parmi les 15 agriculteurs que nous avons interrogés, beaucoup valorisent les arbres d’ombrage pour leur capacité à maintenir les plants au frais. Le cacaoyer produit mal lorsqu’il fait trop chaud et, alors que le changement climatique menace l’avenir de nombreuses régions de culture, la régulation de la température va devenir de plus en plus importante. Les arbres constituent aussi une ressource récoltable : 11 des 15 agriculteurs considéraient les arbres comme une forme de sécurité financière directe, car la récolte de fruits et d’épices arboricoles représentait entre 2 % et 43 % de leur revenu annuel, tandis que le bois pouvait compter pour une part allant de 0 à 57 %.

Les revenus tirés des arbres représentaient au moins 20 % du revenu total des ménages pour la majorité des agriculteurs, et atteignaient dans certains cas près de 60 % des revenus. Les arbres servent donc de filet de sécurité lorsque les revenus du cacao deviennent insuffisants.

Le rôle des certificats de durabilité

La culture d’arbres n’est certes pas sans difficultés pour ces agriculteurs mais les espèces indigènes de forêt tropicale abritent généralement moins de ravageurs, notamment les mirides. Elles forment aussi des canopées plus hautes que les arbres fruitiers cultivés, ce qui limite les maladies fongiques.

La majorité des agriculteurs d’Ekiti conservent des arbres autres que les cacaoyers en raison de leur valeur. Ces choix reflètent un véritable équilibre : les avantages liés à l’ombre, au contrôle des ravageurs, aux revenus tirés des fruits et du bois, ainsi qu’à la régulation du climat peuvent compenser d’éventuelles pertes à court terme de production de cacao.

Les efforts visant à limiter la déforestation et à soutenir une production de cacao durable doivent tenir compte des arbitrages auxquels les agriculteurs sont confrontés. C’est d’autant plus important que les forêts du Nigeria sont très riches en biodiversité et que le pays est particulièrement vulnérable au changement climatique.

Les dispositifs de certification de durabilité, comme celui mis en place par la Rainforest Alliance, pourraient être étendus afin de mettre davantage en valeur les fèves de cacao issues d’exploitations qui utilisent des méthodes durables protégeant le climat, notamment en conservant des arbres dans leurs plantations. Cela pourrait contribuer à préserver les forêts tropicales riches en biodiversité tout en aidant les producteurs de cacao à vivre de leur activité.

Compte tenu de la demande mondiale de cacao, cet enjeu est crucial pour construire un avenir durable.

The Conversation

Olly Owen a reçu un financement du John Fell Fund de l’université d’Oxford et fournit bénévolement des conseils techniques à la Commission forestière de l’État d’Ekiti.

Zoe Brown a reçu des financements du Tropical Agriculture Asssociation Fund.

ref. Couper des arbres pour planter du cacao ? Une étude au Nigeria révèle les risques cachés de la déforestation pour les producteurs eux-mêmes – https://theconversation.com/couper-des-arbres-pour-planter-du-cacao-une-etude-au-nigeria-revele-les-risques-caches-de-la-deforestation-pour-les-producteurs-eux-memes-279590