Le contrôle des voies maritimes : de l’Arctique à Ormuz, les nouveaux leviers de la puissance

Source: The Conversation – France in French (3) – By Xavier Carpentier-Tanguy, Indopacifique, Géopolitique des mondes marins, réseaux et acteurs de l’influence, diplomatie publique, Sciences Po

L’Otan renforce sa présence dans le Grand Nord et Moscou ressort le projet de tunnel sous le détroit de Béring. Mais la vraie bataille du Nord, et au-delà, porte sur le contrôle des flux.


Le 6 juin 2026, des forces terrestres de l’Otan ont commencé à se déployer en Finlande et en Suède, pour tenir le flanc nord-est de l’Alliance et sécuriser l’Arctique face à l’activité militaire russe et à l’intérêt grandissant de la Chine.

La région, a résumé le commandant suprême allié en Europe, est « l’une des zones les plus importantes sur le plan stratégique ». On raisonne ici en territoires et en flancs, selon une carte où sont disposées des troupes, à une certaine distance de frontières et suivant ce qui est nommé une posture.

La même semaine, à l’autre bout du même Grand Nord, Moscou ressortait un tout autre objet. En marge du Forum économique de Saint-Pétersbourg, un proche du Kremlin annonçait que le tunnel sous le détroit de Béring, qui relierait la Russie à l’Alaska – rebaptisé « tunnel Poutine-Trump » – pourrait être conçu d’ici à la fin de l’année. Le projet court depuis les tsars : un serpent de mer qui resurgit tous les vingt ans, entre deux des littoraux les plus vides de la planète. Et s’il fait la une des journaux, c’est qu’il est taillé pour cela, aidant à la circulation d’un récit bien plus que des flux auxquels sont normalement destinés les tunnels.

De fait, ni les troupes du flanc finlandais, ni le tunnel rêvé ne disent où se joue vraiment la puissance dans le Nord.

Le vrai verrou : la route du Nord

La vraie prise sur le Nord porte sur l’ensemble de tout ce qui transite, de tout ce qui est convoyé sous différentes formes (les flux de marchandises, d’équipement, de pétrole ou de gaz, etc.). Béring dessine l’entrée orientale de la route maritime du Nord, que la Russie referme méthodiquement, sans un coup de canon. Elle invoque l’article 234 du droit de la mer — prévu pour les zones prises par les glaces  – pour réglementer la navigation dans sa zone économique. Détenant le quasi-monopole des brise-glaces nucléaires, seul sésame d’un passage où nul ne s’aventure sans escorte, elle refuse de confier cette escorte aux brise-glaces chinois.

Comme l’a montré le géographe Frédéric Lasserre, spécialiste des routes arctiques, la liberté de navigation y est de fait effacée. L’océan Arctique devient une mer fermée – un mare clausum – reconstituée non par la puissance ou la crainte du canon, mais par le droit, la glace et l’escorte.

Qui tient le flux ?

La question, ici n’est donc plus « à qui appartient un détroit, un espace géographique contraint ? », mais « qui tient le flux qui le traverse, et par quel levier ? » C’est ce que j’appelle la rhéopolitique, un concept que je développe dans mes analyses : contrôler les flux plutôt que les territoires – les régler, les moduler, les interrompre.

On tient un flux par le canon : à Bab el-Mandeb, drones et missiles ont suffi à dérouter une partie du commerce mondial par le cap de Bonne-Espérance. Par le tarif : douane, sanction, et jusqu’au péage – depuis la fermeture de fait d’Ormuz, fin février 2026, Téhéran conditionne le passage par ses eaux à une redevance versée aux gardiens de la révolution, selon la publication de référence du transport maritime mondial, Lloyd’s List a surnommée le « péage de Téhéran ». Ou par un levier plus discret encore, la prime. Les assureurs ayant classé le Golfe en zone de guerre, les primes se sont envolées ; le détroit, resté ouvert en droit, devenait impraticable en fait. Et pour rétablir un trafic, ce ne fut pas une marine de guerre, mais un montage assurantiel – la prime, non la canonnière – qui rouvrit la voie et décida des navires admis. Le canon s’alignait sur la prime.

De La Rochelle assiégée en 1628 à Ormuz en 2026, j’ai montré ailleurs que les détroits se ferment moins par la bataille que par le contrôle des flux.

Un même opérateur, deux détroits

C’est pourquoi, sur les rives d’Ormuz comme aux deux entrées du canal de Panama, il est significatif d’observer la même signature sur les portiques : le conglomérat hongkongais CK Hutchison, présent dans des dizaines de terminaux à travers le monde – véritables structures du commerce mondial que le grand public ne connaît pas.

Deux épisodes récents, deux formes de contrainte. À Panama, sous la pression de Washington, l’opérateur s’est vu contester la propriété même de ses concessions : un consortium mené par BlackRock a négocié le rachat, la concession historique a été remise en cause et depuis l’affaire se joue désormais en arbitrage — le tout sans un coup de feu. À Ormuz, nul n’a disputé la propriété des terminaux ; c’est le flux qui les irriguait qui s’est tari. Un même acteur, deux détroits : ici la maîtrise du lieu, là celle de la circulation. D’un côté, une géographie des lieux, héritée des atlas ; de l’autre une géographie des liens, celle des flux qui relient les territoires au monde.

Reste le plus troublant : si l’opérateur peut être observé, lui, à qui obéit-il ? Depuis la loi de sécurité nationale de 2020, l’autonomie des groupes hongkongais à l’égard de Pékin n’est plus certaine – et c’est d’ailleurs Pékin qui a d’abord bloqué la vente. Le pavillon d’un navire dit de moins en moins qui le possède ; la nationalité d’un opérateur, de moins en moins à qui il répond.

Voir avant de défendre

À ces portes, le levier décisif n’est tenu ni par un État, ni par une marine, mais par un assureur, un opérateur de terminaux, un gestionnaire d’actifs – un pouvoir exercé sans vote, et souvent sans visibilité. Il ne s’agit ni de prôner le repli, ni de rêver d’une renationalisation des passages, vaine dans une économie de flux. Il s’agit de regarder en face ce que nous avons cessé de cartographier : des contrats, des concessions, des polices, des chaînes d’allégeance.

Savoir penser la puissance aujourd’hui est, pour Luis Vassy, qui dirige Sciences Po, « un défi intellectuel de notre temps ». À l’aune de ce que montrent les détroits, la réponse est nette : la puissance se lit désormais autant dans les flux que dans les territoires. Le déploiement de l’Otan dans le Grand Nord et le tunnel rêvé de Béring relèvent du même réflexe : penser en flancs et en annonces. Pendant ce temps, le long de la route du Nord, à Ormuz ou à Panama, des flux bien réels changent de main, discrètement. On ne défend pas ce que l’on ne sait plus voir.

The Conversation

Xavier Carpentier-Tanguy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le contrôle des voies maritimes : de l’Arctique à Ormuz, les nouveaux leviers de la puissance – https://theconversation.com/le-controle-des-voies-maritimes-de-larctique-a-ormuz-les-nouveaux-leviers-de-la-puissance-284789

La situation géopolitique de l’Union européenne, entre vulnérabilité et robustesse

Source: The Conversation – France in French (3) – By Sylvain Kahn, Professeur agrégé d’histoire, docteur en géographie, européaniste au Centre d’histoire de Sciences Po, Sciences Po

Le discours de Pete Hegseth en Normandie illustre la rupture stratégique entre les États-Unis de Donald Trump et l’Union européenne, sommée d’assurer seule sa défense face aux défis sécuritaires contemporains. Devant les pressions russes, chinoises et désormais américaines, l’UE développe progressivement des instruments financiers, industriels, commerciaux et militaires destinés à renforcer son autonomie.


Venu en Normandie, le 6 juin dernier, pour les commémorations du 82e anniversaire du Débarquement, Pete Hegseth, le secrétaire à la guerre des États-Unis (dénommé ainsi depuis que Donald Trump a décidé de donner ce nom au secrétariat à la défense en septembre 2025), s’est notamment rendu à Colleville-sur-Mer, dans le Calvados. Après s’être recueilli face aux 9 387 croix blanches du cimetière de soldats américains tombés sur la plage d’Omaha Beach, il y a prononcé un discours parfaitement cohérent avec la Stratégie nationale de sécurité américaine publiée en novembre 2025.

Citant les arrivées de navires et de migrants sur les côtes espagnoles, italiennes, grecques et bulgares, Hegseth a affirmé que l’Europe se trouvait sous la menace des flux migratoires, qualifiés d’« invasion », s’est interrogé sur la capacité de réaction des États membres de l’UE face à ce « débarquement d’un nouveau type » et s’est demandé s’il n’était pas déjà trop tard.

Refusant de participer à la célébration internationale officielle, il a admonesté les Européens : renforcez rapidement votre autonomie militaire, et ne comptez plus sur les États-Unis pour vous défendre, a-t-il dit en substance.

Cette séquence aura fourni une confirmation supplémentaire de la nouvelle politique européenne des États-Unis martelée par l’administration Trump depuis février 2025 – y compris par Hegseth lui-même à Bruxelles moins de trois semaines après l’entrée en fonction de celle-ci le 20 janvier. Du point de vue de son tableau géopolitique d’ensemble, l’Union européenne fait face depuis seize mois à une situation singulièrement inédite, qui la rend vulnérable. Pour y répondre, est-elle en train d’inventer une forme de réponse singulière, qui serait la robustesse ?

L’inventaire des moyens : une capacité de passage à l’acte

L’UE a déjà commencé à démontrer une aptitude inattendue à agir concrètement face à des chocs imprévus et inédits. Dans le domaine financier et budgétaire, la création du plan de relance NextGenerationEU dans la foulée du Covid et des confinements en 2020, a posé les bases d’un « proto-Trésor européen », permettant de financer nos biens publics par l’emprunt commun.

En parallèle, le volet économique et commercial s’est musclé avec l’Instrument anti-coercition (ACI) – qui permet de sanctionner des entreprises, ou des États, ou d’instaurer rapidement des droits de douane exceptionnels, et qui a été conçu pour répliquer aux chantages commerciaux, notamment de la République populaire de Chine – tandis que le Chips Act et le Net-Zero Industry Act visent la souveraineté technologique, notamment en cherchant à raffiner en Europe 40 % des métaux rares nécessaires à notre industrie.

Avec l’invasion de l’Ukraine à grande échelle par la Russie lancée en 2022, le défi le plus important demeure celui de la défense, où l’objectif est désormais l’« autosuffisance militaire ». Si l’Europe a réalisé qu’elle produisait déjà plus de munitions que les États-Unis, elle doit encore briser le « corporatisme nationaliste » de ses industries ; c’est pourquoi l’UE a mis au point des leviers nommés Règlement relatif au soutien à la production de munitions (ASAP) ou Stratégie industrielle européenne de défense (EDIS) de façon à encourager la volonté de bâtir progressivement une base industrielle et technologique de défense (Bitd) européenne, c’est-à-dire une industrie de défense européenne et un marché de l’armement européen. Ces instruments sont les prémisses d’une authentique politique industrielle de défense européenne.

Cette dynamique de nouvelles réponses aux défis des politiques impérialistes ne s’arrête pas aux frontières de l’UE : elle s’inscrit dans un vaste « système territorial européen » incluant le Royaume-Uni, la Norvège ou encore les pays candidats à l’adhésion y compris la Turquie, qui est en union douanière avec l’UE.

Dans un monde de rivalités, l’UE a intérêt à coaliser des « puissances moyennes » pour protéger l’interdépendance contre les prédations. En 2026, le premier ministre canadien Mark Carney a appelé explicitement, à Davos, à la mise en réseau de ces États pour peser ensemble (commerce, normes, sécurité économique). D’une certaine façon, Mark Carney propose d’étendre bien au-delà du petit territoire européen (ce cap… écrivait Paul Valéry) la boîte à outils, le bricolage et l’assemblage que mettent en œuvre, sans tambour ni trompette ni fierté particulière, les Européens depuis trois générations.

Vue sous cet angle, la Communauté politique européenne révèle au grand jour l’existence d’un système territorial européen (l’expression est de Pascal Orcier) que polarise et anime l’UE : l’UE et tous ses associés, de la Turquie (union douanière) au Canada (Ceta), en passant par l’Espace économique européen, Schengen, le Voisinage, le Royaume-Uni (accord de commerce et de coopération) et les Candidats.

La doctrine : de la puissance normative à la robustesse

Cette réactivité s’appuie sur une nature politique unique : l’UE est une « étaticité multiterritoriale ». Depuis 1950, elle s’est construite en substituant le droit à la force, privilégiant ce que Zaki Laïdi nomme la « puissance par la norme• ». Par l’« effet Bruxelles », elle impose ses standards (IA, environnement, RGPD) au reste du monde car l’accès à son marché demeure vital. Depuis 1950, l’Europe s’est construite contre l’esprit de puissance classique qui avait mené au suicide du continent. L’UE ne cherche pas de la puissance par la coercition, mais par la régulation et l’interdépendance.

Cependant, dans le contexte actuel, la simple régulation ne suffit plus ; il faut y ajouter la robustesse. La robustesse est la faculté d’un système à absorber des chocs extérieurs et à préserver son autonomie sans trahir son identité juridique. Cela implique de passer d’une dépendance subie à une « vulnérabilité choisie » (Mathilde Lemoine, économiste) grâce à la diversification des partenariats. L’Europe ne cherche pas la coercition classique du XXᵉ siècle, mais une capacité à rester libre et autonome dans un environnement hostile.

Une réponse directe à la fin de l’atlantisme et la « triple coercition »

Nous devons d’abord poser un diagnostic lucide sur notre environnement. Ce besoin de robustesse est la réponse directe à un environnement marqué par une « triple coercition » :russe, chinoise et, c’est la nouveauté radicale de 2025, américaine.

L’impérialisme russe. Depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022, la Russie s’est affirmée comme un « État mafieux » qui érige la violence en principe de gouvernement. Elle conteste vitalement le modèle européen fondé sur le droit et le pluralisme. Tandis que la Russie occupe l’est de l’Ukraine et bombarde chaque jour les villes et les civils qui sont à l’arrière du front, les Européens les soutiennent financièrement, par l’envoi d’armes et par l’accueil de réfugiés. Rappelons que l’UE partage près de 2 300 kilomètres de frontières avec la Russie, et près de 1 300 kilomètres avec l’Ukraine.

La rivalité chinoise. La République populaire de Chine est désormais un « rival systémique » (selon la doctrine de l’UE publiée en 2019 par Jean-Claude Juncker, alors président de la Commission européenne), c’est-à-dire non seulement économique, mais aussi idéologique à l’échelle du système international et de l’espace mondial. Elle utilise des pratiques de concurrence déloyale pour évincer l’Europe des relations avec le Sud global et pour créer des dépendances critiques, menaçant des pans entiers de notre industrie, comme l’automobile.

Enfin, le choc le plus perturbant est celui du « trumpisme 2 », qui marque le décès de l’atlantisme. Les États-Unis ne nous traitent plus en alliés mais comme des « gisements de ressources ». C’est ce que l’on peut qualifier d’« emprisme » : une forme d’emprise américaine transformant notre interdépendance historique de près d’un siècle en un rapport de force contraignant, où l’accès au renseignement comme aux technologies devient un levier de chantage pour imposer des droits de douane injustifiés, un affaiblissement du soutien à l’Ukraine et des ingérences dans les vies politiques des États membres de l’UE.

Une autonomie pour les Européens

En définitive, alors que les Européens n’aspirent pas à devenir une puissance guerrière capable d’agressions et d’occupations, leur singularité est de chercher à construire une autonomie praticable.

L’UE pourrait s’affirmer comme une « puissance d’architecture » : elle stabilise le monde en codifiant l’interdépendance par le droit et en armant son marché commun contre la coercition. Cette transformation de la puissance normative en autonomie robuste doit désormais s’accélérer pour faire face aux politiques russe, chinoise et américaine de type impérialiste.

In fine, la viabilité de ces outils dépendra de la mobilisation des citoyens eux-mêmes ; car la robustesse de l’État des Européens est, avant tout, entre leurs mains.

The Conversation

Sylvain Kahn ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La situation géopolitique de l’Union européenne, entre vulnérabilité et robustesse – https://theconversation.com/la-situation-geopolitique-de-lunion-europeenne-entre-vulnerabilite-et-robustesse-285082

Les maisons de santé pluriprofessionnelles : un modèle gagnant pour patients, soignants et systèmes de santé

Source: The Conversation – France in French (3) – By Morgane Angibaud, Pharmacien d’officine & Maitre de conférence associé à l’UFR des Sciences Pharmaceutiques et Biologiques, Nantes Université

Avec un objectif fixé à 4 000 établissements d’ici 2027, les maisons de santé, qui regroupent médecins généralistes, masseurs-kinésithérapeutes, infirmier·ères, pharmacien·nes et autres professionnel·les de santé, montent en puissance. Elles sont présentées comme l’une des solutions pour améliorer l’accès aux soins de toutes et tous, en particulier pour les personnes qui souffrent de maladies chroniques. Mais ont-elles fait leurs preuves ?


Les maisons de santé pluriprofessionnelles sont des lieux de soins de plus en plus visibles. Soutenues par les pouvoirs publics, elles apparaissent comme une solution aux nouveaux défis de notre système de santé.

Mais quels sont leurs effets documentés sur les patients, les soignants et l’organisation des soins ?

Une réponse à la fragmentation des soins

Les systèmes de santé sont confrontés à de multiples défis : vieillissement de la population, augmentation des maladies chroniques, pénurie de soignants et accentuation des inégalités sociales de santé. Ces évolutions rendent la prise en charge plus complexe et peuvent entraîner des actes redondants, des informations parfois contradictoires entre soignants, une baisse de la qualité des soins, mais aussi une augmentation des coûts.

C’est dans ce contexte que se développent des formes d’organisation fondées sur la coordination. En France, les maisons de santé constituées entre des professionnels médicaux, auxiliaires médicaux ou pharmaciens, créées en 2007, en sont l’un des principaux exemples.

Fin 2023, elles regroupaient 2 501 équipes, plus de 32 000 soignants, et elles accueillaient près de 8,9 millions de patients.

Une organisation plus qu’un lieu

Au sein de ces maisons de santé pluriprofessionnelles, se trouvent des soignants de ville, le plus souvent des médecins généralistes, des infirmiers, des masseurs-kinésithérapeutes et des pharmaciens. Elles collaborent parfois avec d’autres professionnels comme les psychologues ou d’autres structures de soins telles que les maisons de retraite, les hôpitaux ou les cliniques. Contrairement à une idée répandue, une maison de santé pluriprofessionnelle ne se définit pas par un bâtiment mais sur un projet de santé commun, élaboré et porté par les soignants.

Ce projet structure leur manière de travailler ensemble. Dans la pratique, cette organisation se traduit par des réunions de concertation autour de cas complexes, l’élaboration de plans personnalisés de santé, ou encore la mise en place de protocoles de délégation de tâches entre soignants. Ce mode de fonctionnement modifie les pratiques professionnelles. Il transforme le rôle des soignants qui s’inscrit davantage dans une logique de coordination que d’exercice isolé.

Depuis 2016, ces structures s’inscrivent dans le cadre plus large des équipes de soins primaires, connues à l’international sous le terme de primary care teams. Les soins primaires correspondent au premier niveau de contact entre la population et le système de santé. Ils sont assurés par des professionnels, comme les médecins généralistes, infirmier·ères, sages-femmes, pharmacien·nes ou dentistes, travaillant en proximité avec la population. C’est dans cette perspective internationale que s’inscrivent les résultats présentés dans cet article.

Des bénéfices documentés pour certaines maladies chroniques

Les maladies chroniques constituent la principale cause de mortalité dans le monde. Elles sont responsables de 75 % des décès, selon les chiffres de l’Organisation mondiale de la santé. En France, elles concernent plus d’un cinquième de la population. Leur prise en charge représente un nouveau paradigme pour notre système de santé et demandent des dispositifs qui permettent une prise en charge globale des personnes et, autant que possible, personnalisées.

Le travail en équipe est associé à une amélioration de certains indicateurs de santé, en particulier pour les maladies cardiovasculaires. Il a notamment été démontré que, par rapport à un suivi plus traditionnel, les patients pris en charge par une équipe présentent de meilleurs résultats cliniques : une diminution de la pression artérielle, une diminution de l’hémoglobine glyquée – un indicateur clé dans le diabète-, ainsi qu’une réduction des taux de LDL-cholestérol, communément appelé « mauvais » cholestérol. De plus, une réduction du tabagisme a également été rapportée.

Améliorer aussi la santé et le bien-être des soignants

En 2023, plus de la moitié des soignants déclarent avoir connu un épisode d’épuisement professionnel, avec des niveaux élevés chez les infirmiers et les médecins. Améliorer la santé et le bien-être des soignants est essentiel pour réduire la perte d’attractivité des métiers du soin et améliorer la qualité des soins des patients.

Les maisons de santé pluriprofessionnelles fondent leur organisation sur une répartition plus claire des rôles, une prise de décision collective et des formes de gouvernance moins hiérarchiques. La littérature scientifique suggère que ces évolutions sont associées à une meilleure reconnaissance des compétences de chacun, une satisfaction professionnelle accrue et une diminution du risque d’épuisement professionnel.

Des effets sur l’accès aux soins

L’accès aux soins constitue un problème majeur. Les délais de rendez-vous s’allongent, atteignant en moyenne douze jours pour un médecin généraliste. L’accès aux soins résultent à la fois de facteurs individuels – âge, niveau de ressources, capacité de déplacement – et de facteurs organisationnels comme la présence et les capacités d’accueil des cabinets médicaux.

Les maisons de santé apparaissent alors comme un moyen d’action. Elles participent à l’attractivité des territoires pour les médecins généralistes car elles favorisent une prise en charge plus fluide, ce qui permet de soigner davantage de patients et d’accélérer les délais de prise en charge.

En parallèle, l’hôpital et la médecine spécialisée sont sous forte pression. Les services d’urgence en sont l’exemple le plus parlant : près d’un Français sur deux s’y est déjà rendu pour un problème qui ne relevait pas d’une urgence réelle. Les maisons de santé pourraient répondre à cette problématique en améliorant l’organisation des soins de proximité. Certaines études montrent qu’elles peuvent réduire le recours aux médecins spécialistes, les passages aux urgences ou encore les hospitalisations, même si ces bénéfices ne sont pas retrouvés de manière systématique.

Des avancées sur la qualité des soins

La coordination des soins est souvent présentée comme un levier pour améliorer la qualité, la sécurité et la pertinence des soins. Des travaux de recherche suggèrent que le travail en équipe pourraient favoriser une meilleure analyse et prise de décision de la part des soignants, ainsi qu’une meilleure conformité aux recommandations, en particulier dans la prise en charge des maladies cardiovasculaires ou du diabète.

Mais la qualité des soins ne se résume pas à des indicateurs de résultats. Elle passe aussi par l’expérience des patients, c’est-à-dire tout ce qu’une personne vit au fil de son parcours de santé, dans ses échanges avec les soignants comme dans les situations qu’elle traverse.

Aujourd’hui, cette expérience est de plus en plus souvent prise en compte dans l’évaluation des soins. Dans le cas des maisons de santé, des études suggèrent une amélioration, notamment dans la communication entre patients et soignants, mais ces effets restent modestes.

Un impact à confirmer sur le recours aux spécialistes et à l’hospitalisation

Les maisons de santé sont un véritable tournant dans la manière de soigner en passant d’une pratique isolée à un travail d’équipe centré sur le patient.

Les études montrent des bénéfices concrets : un meilleur bien-être des soignants, un meilleur accès aux soins et une prise en charge améliorée des maladies cardiovasculaires. En revanche, leur impact sur le recours aux médecins spécialistes, les hospitalisations ou encore l’expérience des patients reste encore à confirmer.

Ces résultats démontrent que le travail en équipe est efficace. C’est dans cette logique que le gouvernement encourage le développement des maisons de santé pluriprofessionnelles, avec un objectif de 4 000 structures d’ici 2027. Si elles en sont l’exemple le plus visible, il s’agit plus largement de soutenir toutes les formes d’équipes de soins primaires. D’ailleurs, certaines régions ont déjà investi le sujet en expérimentant de nouvelles formes d’organisation.

Cependant, le travail en équipe des soignants n’est pas une solution miracle. Pour répondre pleinement aux défis du système de santé, d’autres évolutions sont indispensables. L’enjeu est global : améliorer la santé de tous, offrir une meilleure expérience aux patients, préserver les soignants de l’épuisement, maîtriser les dépenses et garantir un accès équitable aux soins.

The Conversation

Morgane Angibaud a reçu des financements de la Direction générale de l’offre de soins (PREPS 2020).

ref. Les maisons de santé pluriprofessionnelles : un modèle gagnant pour patients, soignants et systèmes de santé – https://theconversation.com/les-maisons-de-sante-pluriprofessionnelles-un-modele-gagnant-pour-patients-soignants-et-systemes-de-sante-284858

Avec son encyclique sur l’IA, Léon XIV ne pense plus l’église comme une citadelle assiégée

Source: The Conversation – France in French (3) – By Jacques-Benoît Rauscher, Enseignant-chercheur en théologie morale sociale, UCLy (Lyon Catholic University)

L’encyclique du pape Léon XIV consacrée à l’intelligence artificielle, « Magnifica humanitas », signée le 15 mai 2026, inaugure pour le Vatican une nouvelle manière de prendre la parole dans l’espace public. Le souverain pontife part d’abord de la conception biblique de l’être humain et du but de son existence, revenant à des « fondamentaux » spirituels, à distance d’un catholicisme pensé comme « contre-modèle » sociétal. L’histoire de la « doctrine sociale de l’Église » permet de mieux saisir l’importance de cette évolution.


C’est un paradoxe plusieurs fois commenté. Ces dernières semaines, les discussions concernant l’intelligence artificielle (IA) ne viennent pas des annonces d’une start-up de la Silicon Valley, mais du Vatican. Une des plus vieilles institutions de la planète se penche sur la mutation technologique du moment. Le contraste entre ces deux cadres, couplé au relatif silence qui entoure l’IA explique sans doute la curiosité de nombre d’analystes pour l’encyclique papale (lettre solennelle du pape adressée à l’ensemble de l’Église catholique, ndlr) « Magnifica Humanitas ».

Mais, au-delà du contenu et du contexte, une évolution importante a moins été notée à propos de ce texte pontifical. Léon XIV y adopte une posture qui tranche avec celle de ses prédécesseurs quand ceux-ci traitent, dans le cadre de la « doctrine sociale de l’Église », de questions économiques, sociales et politiques.

De fait, de Léon XIII à Léon XIV, de 1891 à nos jours, se pencher sur les textes sociaux des papes, c’est être témoin d’un bouleversement à bas bruit des rapports de l’Église catholique avec la sphère publique.

À l’origine de la doctrine sociale : un contre-modèle catholique

La première encyclique sociale, « Rerum novarum », publiée le 15 mai 1891, place les papes sur un terrain nouveau : celui de la défense de la condition ouvrière dans un contexte d’industrialisation massive du monde occidental. Si Jean Jaurès souligne l’importance de ce texte et que le curé de campagne de Bernanos fait un éloge de Léon XIII, son influence ne se limite pas à quelques élites. Elle consacre l’émergence d’un courant de démocratie chrétienne et de syndicalisme d’inspiration catholique partout en Europe. En ce sens, on pourrait y lire une adaptation du catholicisme à un pluralisme politique, à la suite des mouvements révolutionnaires des XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles.

Pourtant, si l’on se penche plus précisément sur « Rerum novarum » on voit que ce texte est aussi marqué par une certaine nostalgie du rôle autrefois dévolu au catholicisme dans les sociétés non laïcisées. Léon XIII souligne ainsi combien les maux liés à l’industrialisation pourraient être réparés si les mœurs chrétiennes étaient adoptées, recommencées sur nouveaux frais. En 1931, son successeur Pie XI se placera dans une même perspective en appelant de ses vœux, sous l’égide d’universités catholiques, l’émergence d’une science sociale catholique.

Alors que les sociétés choisissent la voie d’une séparation institutionnelle avec le catholicisme, la doctrine sociale de l’Église cherche donc à promouvoir, jusque dans le premier XXᵉ siècle, l’émergence d’un contre-modèle catholique.

Années 1960 : le Saint-Siège mise sur les institutions internationales

Cette perspective change assez radicalement à partir des années 1960, en raison d’évolutions qui affectent tant l’intérieur que l’extérieur de l’Église catholique.

En interne, cette période est, en effet, marquée par le concile Vatican II (1962-1965) qui cherche à enterrer résolument la hache de guerre dans le conflit qui oppose le catholicisme au monde moderne depuis la fin du XIXᵉ siècle. En ce sens, les textes de doctrine sociale catholique de cette époque cherchent à se placer sur un terrain qui refuse explicitement une posture de surplomb.

Mais ce mouvement interne au catholicisme s’inscrit aussi dans une évolution globale qui place les questions sociales à un niveau mondial. Celle-ci est marquée par l’émergence d’institutions internationales dotées d’une structure et d’une influence encore jamais vues dans l’histoire de l’humanité (Organisation des Nations unies, etc.). Cette évolution est également lisible dans le mouvement de décolonisation qui déplace les problématiques sociales du prisme occidental qui les avait caractérisées jusqu’alors.

La doctrine sociale de l’Église épouse cette dynamique. Elle trouve ainsi dans l’internationalisation des questions de société un allié inattendu pour porter son discours. D’abord, le caractère international de la structure catholique lui permet de mettre en avant une expertise et des réseaux d’influence dans nombre de pays émergents. Ensuite, les institutions internationales donnent à sa parole un écho particulier. C’est dans cette perspective que l’on peut lire le soutien très prononcé des papes aux Nations unies auprès desquelles le Saint-Siège – qui y est observateur permanent – ne se prive pas d’intervenir.

Alors que la baisse de la pratique cultuelle marque les sociétés occidentales et que les sociologues du début du XXᵉ siècle avaient prévu un effondrement des références religieuses, c’est sur la scène internationale que l’importance de ces dernières se fait sentir. Le catholicisme n’échappe pas à ce mouvement qualifié de « revanche de Dieu ». Dans un contexte de sécularisation, les papes trouvent ainsi, auprès des institutions internationales, la possibilité de jouer leur partition propre.

L’IA, Babel et Jérusalem

Depuis les années 2000, cette deuxième période semble définitivement close. Tout d’abord, les institutions internationales jouissent d’un poids moindre et leur perte d’influence rejaillit conséquemment sur la doctrine sociale de l’Église. Ensuite, la matrice catholique la plus classique qui pouvait encore structurer la vie intellectuelle de la seconde moitié du XXᵉ siècle est plus fortement érodée.

Dans les sociétés occidentales, le mouvement de sécularisation a laissé place à une « exculturation » du catholicisme qui ne constitue plus le socle de références (même implicite) des débats (pour reprendre l’expression de la sociologue Danièle Hervieu-Léger). Parallèlement, des revendications (souvent minoritaires mais très visibles) cherchent à arrimer une pensée politique conservatrice à une culture catholique affichée.

Dans ce contexte, la méthode retenue par le pape Léon XIV dans sa première encyclique apparaît significative : « Magnifica humanitas » s’ouvre ainsi sur deux récits bibliques qui servent de guide à sa réflexion sur la technique. D’emblée, le pape l’affirme :

« Pour répondre à ces questions et discerner comment vivre de manière responsable à l’ère de l’intelligence artificielle, je voudrais évoquer deux images bibliques : la construction de la tour de Babel (Cf. Gn 11, 1-9) et la reconstruction des murs de Jérusalem […] Le choix ne se situe pas entre un “oui” ou un “non” à la technologie, mais entre bâtir Babel ou reconstruire Jérusalem ; entre un pouvoir qui prétend dominer le ciel et un peuple, qui, en présence de Dieu, se met à travailler de manière unie pour relever les murs de la cohabitation fraternelle. »

Léon XIV montre que l’être humain décrit par la Bible porte en lui une volonté bonne de construire, de transformer le monde par ses aptitudes. Mais ces capacités peuvent lui faire perdre de vue la nécessité d’accueillir cette autre caractéristique humaine essentielle qu’est la fragilité.

Être fragile consiste, pour le pape, à ne pas se rêver tout-puissant, à ne pas considérer que les limites humaines sont uniquement des problèmes pour lesquels existent des solutions techniques. La fragilité permet à l’être humain de mesurer combien il a besoin des compétences spécifiques de ses semblables pour venir compléter ce qu’il accomplit.

L’IA pourrait donner l’illusion d’avoir des solutions immédiates à tout problème. Celui qui l’utilise peut se sentir tout-puissant. Se développer en refusant la fragilité et l’altérité qu’elle implique, c’est la « tentation de Babel ». À l’inverse, se développer en se reconnaissant interdépendant, c’est la « reconstruction des murs de Jérusalem ». Autrement dit, quand il traite d’IA, Léon XIV part d’abord de la conception biblique de l’être humain et du but de son existence avant de se saisir des questions politiques liées aux mutations technologiques.

Un catholicisme qui ne se pense plus comme une citadelle assiégée

Le pape, la Bible : on pourrait objecter que ce couple n’a rien de mal assorti et qu’entendre le pontife citer l’Écriture relève de l’évidence… Pourtant, jusqu’alors, la doctrine sociale de l’Église traitait souvent plus de philosophie sociale ou de droit international que de récits bibliques longuement médités.

Ce registre qui consiste à prendre une certaine hauteur pour traiter d’un phénomène actuel consonne avec le refus exprimé par Léon XIV de s’engager dans la reconquête d’une influence perdue par l’Église. Il s’accompagne surtout d’une autocritique très originale de la position de l’Église sur plusieurs thématiques. En particulier, on voit le pape indiquer que la recherche de la vérité qu’il prône n’a pas toujours été le fort des catholiques. Il note ainsi que c’est grâce à l’intervention de journalistes (et non aux efforts de structures ecclésiales) que certains faits criminels ont pu éclater au grand jour au cœur de l’Église :

« Les communautés chrétiennes doivent s’engager à communiquer de manière transparente et à rechercher fidèlement les faits […] Nous avons assisté avec honte à la pénible découverte de vérités douloureuses concernant également des membres de l’Église et des réalités ecclésiales. En particulier, certains journalistes passionnés par la vérité ont joué un rôle fondamental dans la mise en lumière d’injustices et d’abus. »

Indiquer qu’une presse indépendante est indispensable au cœur de toute institution peut être lu comme un coup envoyé aux courants qui voudraient voir dans le catholicisme une citadelle assiégée, imperméable à toute critique et apte à fonder un éventuel ordre politique nouveau. S’écartant donc tant du modèle contre-culturel du XIXᵉ siècle que de celui du dialogue centré sur les institutions internationales des années 1960, Léon XIV place ainsi son propos à un niveau plus spirituel qu’institutionnel. Si, ce faisant, il cherche toujours une influence sur la réflexion publique, la manière de l’acquérir apparaît radicalement nouvelle.

Quelle que soit l’appréciation que l’on peut porter sur ce positionnement, il s’agit bien d’une évolution de l’expression pontificale sur la sphère publique qui n’a que peu d’équivalents chez les papes précédents (à part sans doute le pape François et son encyclique « Laudato si’ »).

Il est sans doute trop tôt pour mesurer ses conséquences éventuelles. Mais cette nouvelle posture marque un tournant qui montre qu’est profondément entérinée la laïcisation des sociétés contemporaines, la perte d’influence des institutions internationales et qu’émerge un mode d’expression papal mettant très directement en avant les fondements de la foi. Cependant, cette évolution-là, moins visible que celle de l’intelligence artificielle, n’en est pas moins significative pour ceux qui s’intéressent à la place des religions (et du catholicisme en particulier) dans l’espace public.

The Conversation

Jacques-Benoît Rauscher ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Avec son encyclique sur l’IA, Léon XIV ne pense plus l’église comme une citadelle assiégée – https://theconversation.com/avec-son-encyclique-sur-lia-leon-xiv-ne-pense-plus-leglise-comme-une-citadelle-assiegee-284760

Le travail domestique des enfants : une réalité invisible et des inégalités tenaces

Source: The Conversation – France (in French) – By Irène Berthonnet, Maîtresse de conférences en économie, Université Rennes 2

La question du travail domestique est abordée dans le débat public sous l’angle de l’inégale répartition des tâches entre femmes et hommes. Mais qu’en est-il des tâches ménagères prises en charge par les enfants ? Bien que l’on ne présente pas leur participation au ménage, à la cuisine ou au rangement, comme un véritable travail, ces tâches représentent une moyenne de 44 minutes par jour.


Si l’on a pris conscience aujourd’hui de l’inégale répartition des tâches ménagères dans les couples hétérosexuels, la prise en charge du travail domestique par les enfants reste peu connue. On sait que l’arrivée d’un ou de plusieurs enfants dans un ménage a pour effet d’augmenter la quantité globale de travail à réaliser et de creuser l’écart entre le temps qu’y consacrent les femmes et les hommes.

Mais une fois le bébé devenu enfant, celui-ci ou celle-ci fait-il ou fait-elle une partie du ménage ? Concrètement, quelle est la participation des enfants aux lessives ? Contribuent-ils et elles à la préparation des repas ?

Un travail domestique invisible et tabou ?

Depuis les années 1930 environ, la représentation occidentale de l’enfance repose sur son caractère nécessairement improductif, le travail rémunéré des mineurs étant interdit, sauf dans certains cas spécifiques.

Cette habitude empêche de percevoir le travail domestique non rémunéré des enfants comme un véritable travail, car poser la question du travail domestique soulèverait aussi celle du travail rémunéré, dont l’interdiction est constitutive du statut de mineur.

La sociologue Viviana Zelizer, dans un livre récemment traduit en français ainsi que l’historienne Anne-Marie Praz ont montré que ce phénomène datait en gros du tournant du XXᵉ siècle aux États-Unis et en Europe. Toutes deux considèrent que, à partir des années 1930, les enfants sont considérés comme des ressources affectives par leurs parents, et non plus comme des ressources économiques dont le travail participerait à l’économie domestique.

Depuis lors, les enfants occidentaux sont rarement considérés comme des travailleurs, leur implication dans le monde socioéconomique se limitant à un rôle de consommation ou d’objet du travail domestique et parental.

Quand le problème du travail domestique apparaît dans le débat public grâce au mouvement féministe des années 1960-1970, celui-ci est traité principalement sous l’angle de l’oppression domestique des femmes. Le mouvement féministe conceptualise alors la maternité comme creuset de l’oppression patriarcale, et le travail domestique des enfants ne fait pas trop l’objet de discussions, ces derniers étant plutôt vus comme les bénéficiaires de ce travail.

Cette histoire fait que l’on conceptualise rarement aujourd’hui ces activités enfantines comme du « travail » : de la même manière que les stages et statuts d’alternants ne sont pas pensés comme des emplois mais comme des moments de formation, le travail domestique des enfants est vu comme une « participation » à la vie familiale et/ou comme un apprentissage de la vie d’adulte.

Comme ce fut le cas pour le travail domestique des femmes avant les mouvements féministes, les activités réalisées pour autrui par les enfants dans le cadre domestique sont invisibles en tant que « travail », du fait du statut subalterne de ces derniers.

Le tournant de l’entrée des femmes dans le salariat

Dans les années 1980-1990, l’entrée massive des femmes dans le salariat entraîne une prise de conscience de ce biais adultiste dans le traitement du travail domestique.

De nouvelles hypothèses surgissent alors, par exemple celle de savoir si les enfants vont prendre en charge une partie du travail que les femmes ne pourraient plus faire du fait de leur emploi salarié. Plusieurs recherches incluent alors la présence ou non d’enfants dans les facteurs susceptibles d’expliquer la répartition des tâches ménagères entre les adultes.

Le partage des tâches ménagères (INA Société, 2021).

Dans le même temps, l’augmentation des divorces et des nouveaux modèles familiaux pose la question de la façon dont ces familles organisent le travail domestique des enfants. De nouveaux travaux documentent alors les caractéristiques du travail domestique des moins de 18 ans, montrant plusieurs résultats récurrents :

  • les enfants filles réalisent plus de travail que les enfants garçons ;

  • le travail domestique augmente avec l’âge ;

  • les aînées et aînés sont généralement plus impliqués que les cadets ;

  • enfin, le travail domestique décroît à mesure que le niveau d’éducation parental s’accroît, les parents les plus diplômés donnant plus d’importance aux activités scolaires ou aux loisirs des enfants.

Le sens que les parents attribuent à ce travail fait aussi l’objet d’investigations, révélant que ceux-ci considèrent qu’assigner un certain nombre de tâches aux enfants qui vivent avec eux les forme à leur future vie d’adulte et leur permet d’acquérir un sens des responsabilités et des devoirs envers le groupe.

Près de 44 minutes de travail ménager par jour

Depuis les années 2010, plusieurs recherches empiriques sur le temps de travail et les tâches réalisées par les enfants ont été menées, de l’Italie à la Mongolie, en passant par le Danemark.

Pour le cas des enfants résidant en France, les principaux résultats actuellement disponibles sur la base des enquêtes de l’Insee montrent que les enfants de 11 à 18 ans font en moyenne 44 minutes de travail ménager par jour, soit 60 minutes pour les filles et 29 minutes pour les garçons.

Garçons et filles ne font pas les mêmes tâches, mais la division des tâches entre les enfants ne rejoint pas exactement celle des adultes. Les garçons ne font pas de tâches « longues » : aucune des tâches réalisées par les garçons ne leur prend autant de temps que ce qu’elle prend aux filles. En moyenne, les garçons consacrent au maximum 7 minutes consécutives à une tâche domestique, tandis que les filles y consacrent 12 minutes.

Certains travaux identifient une division entre les tâches relevant du self-care (effectuées plutôt par les garçons) et celles relevant du family-care (faites par les filles.).

Les enfants et les tâches ménagères, reportage en Loire-Atlantique (France 3 Pays de la Loire, 2019).

Les enfants consacrent en moyenne un tiers du temps de travail domestique des adultes à ce travail, et leur temps domestique augmente à mesure qu’ils grandissent, même si quasiment tous les enfants de 10 ans mettent et/ou débarrassent la table, rangent leur chambre et s’occupent des éventuels animaux domestiques.

La place dans la fratrie influence également fortement le rôle dans le travail domestique, tout comme la classe sociale des parents. En effet, les jeunes des classes populaires réalisent davantage de travail domestique et ce constat est d’autant plus vrai pour les filles des classes populaires, la participation aux tâches ménagères des enfants diminuant à mesure que le niveau scolaire et social des parents s’accroît, la répartition du travail entre filles et garçons devenant alors également plus égalitaire.

Les données agrégées sur le travail domestique des enfants montrent des inégalités entre garçons et filles dans le temps consacré à cette activité, mais il n’y a pas nécessairement des garçons et des filles dans toutes les familles, alors que signifie cette inégalité ? Quelle est la parte des rôles sexués qui est transmise dans l’enfance par la mise au travail ?

L’émergence récente des childhood studies, en proposant une nouvelle vision des capacités d’action des enfants, permettra-t-elle de sortir les enfants des marges des sciences sociales ?

The Conversation

Irène Berthonnet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le travail domestique des enfants : une réalité invisible et des inégalités tenaces – https://theconversation.com/le-travail-domestique-des-enfants-une-realite-invisible-et-des-inegalites-tenaces-283906

Face à l’IA, l’encyclique « Magnifica Humanitas » rappelle une idée parfois oubliée : travailler n’est pas seulement produire

Source: The Conversation – France (in French) – By Hugo Gaillard, Maître de conférences HDR en sciences de gestion, Le Mans Université

Hâtivement présentée comme une prise de position contre l’intelligence artificielle, l’encyclique (lettre solennelle du pape adressée à l’ensemble de l’Église catholique) « Magnifica Humanitas » de Léon XIV, publiée en mai 2026, s’inscrit dans une longue tradition de réflexion catholique sur le sens à donner au travail humain. De cette façon, elle revient aussi sur la place à donner à la technique.


Alors que la publication récente de l’encyclique « Magnifica Humanitas » (mai 2026) intervient au moment où l’intelligence artificielle nourrit promesses et inquiétudes, le texte opère un recadrage inattendu, voire inespéré. L’intelligence artificielle nous aidera probablement à produire plus vite. Mais produira-t-elle encore des travailleurs ?

Derrière les promesses de gains de productivité et d’automatisation, une question au moins : que devient le travail lorsque certaines activités intellectuelles qui le constituaient sont progressivement confiées à des systèmes artificiels ?

Travailler ne consiste pas uniquement à obtenir un résultat ; c’est aussi une expérience qui façonne notre jugement, notre autonomie et nos relations aux autres, mais aussi au monde.

Une question ancienne derrière une révolution nouvelle

Les débats sur l’intelligence artificielle sont généralement formulés dans les termes de la performance : quelles tâches pourraient être automatisées ? Quels gains de productivité peut-on espérer ? Comment intégrer l’IA dans le business pour l’optimiser ? Depuis deux siècles d’ailleurs, les innovations techniques sont principalement pensées à travers leurs effets sur l’organisation et l’efficacité de la production.




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Or, l’histoire des transformations du travail montre aussi une succession de déplacements techniques qui ont progressivement modifié les conditions de l’activité humaine. Le XIXᵉ siècle a été marqué par la mécanisation des gestes ; le XXᵉ siècle par leur rationalisation. Le XXIᵉ siècle semble désormais engagé dans une automatisation partielle des opérations cognitives elles-mêmes.

Une unique représentation du travail à travers les siècles

Derrière cette continuité historique, une constante : chaque révolution technique tend à réactiver une même représentation du travail, réduit à sa seule fonction productive. Et plus encore, par cette réduction, l’intensifier encore, lui ajouter des couches et des strates, qui nous le rendent invisible et lointain.

De même, la démultiplication des possibilités techniques a ajouté à cette fonction productive une condition de la production : l’accélération, à tel point que célérité et instantanéité de la production sont devenues des maîtres mots dans le modèle capitaliste.

Une question fondamentale reste dans l’ombre : qu’est-ce que travailler veut dire et signifie de notre humanité ?

Sortir d’une vision restrictive du travail : une vieille histoire

Cette interrogation n’est pourtant pas nouvelle pour l’Église qui a mis historiquement des conditions au déploiement de la technique. Dès la fin du XIXe siècle, alors que la révolution industrielle bouleverse les rapports sociaux, « Rerum novarum » définissait le travail comme « l’entretien de la vie elle-même », de telle sorte qu’il participe aux conditions mêmes de l’existence humaine, qui ne sont pas seulement économiques.

Quelques décennies plus tard, « Laborem exercens » nuançait cette réflexion face aux transformations technologiques du XXᵉ siècle indiquant que « la technique est indubitablement une alliée de l’homme », mais aussi que « comme sujet du travail, et quel que soit le travail qu’il accomplit, l’homme, et lui seul, est une personne ».

À rebours d’un Aristote qui considérait le travail comme avilissant ou du plus récent Paul Lafargue et son Droit à la paresse, l’encyclique nouvellement parue postule que « le travail n’est pas un simple instrument, mais [qu’] il exprime et renforce la dignité de notre vie ». L’intelligence artificielle, en automatisant une part de la vie humaine, favorise-t-elle la dignité de l’humanité ?

Ce que l’IA fait au travail lui-même

Nous l’avons dit, les « bénéfices » présentés de l’IA sont nombreux : alléger certaines tâches répétitives, accélérer le traitement des informations ou faciliter certaines prises de décision. Certainement d’ailleurs, l’IA a pu émanciper ou sortir de l’aliénation du travail certains travailleurs.

Mais l’enjeu ne concerne plus uniquement l’automatisation de certaines tâches matérielles ; il touche désormais des activités traditionnellement associées au travail intellectuel : écrire, analyser, sélectionner, synthétiser ou interpréter. Mais une interrogation persiste : que devient le travail lorsque l’individu délègue progressivement une partie de l’activité cognitive qui contribuait jusqu’alors à sa propre construction ?

Le travail s’entend, d’un point de vue sémantique, de deux manières. La première acception est celle de l’accouchement (on parle en maternité de « salle de travail », de « déclenchement du travail », etc.). La seconde réside dans l’activité réalisée en vue de subvenir, principalement, aux nécessités vitales. Dans les deux cas, c’est la vie humaine qui est centrale, comme si le terme même de travail était indissociable d’une part de la nature humaine, et donc des activités et des tâches de l’être humain.

Le risque d’une substitution des actions humaines par celles de l’IA ne réside probablement pas seulement dans une substitution des tâches humaines par des systèmes techniques, car il concerne également les effets anthropologiques plus discrets susceptibles d’accompagner cette délégation.

La pertinence n’est pas une question de probabilité

Travailler ne consiste pas uniquement à atteindre un objectif. Le travail participe aussi à la formation du jugement, à l’apprentissage, à la socialisation et au développement d’une autonomie individuelle. Or les modèles actuels d’intelligence artificielle reposent largement sur des mécanismes statistiques et probabilistes. Leur efficacité provient de leur capacité à identifier des régularités et à produire des réponses plausibles à partir d’immenses volumes de données.

Mais cette logique comporte une limite : ce qui apparaît comme pertinent correspond souvent à ce qui est le plus probable. Cela conduit irrémédiablement à confondre le probable et le vrai, le possible et le réel. Aux questions, « Quel salaire vais-je toucher à la fin du mois ? », ou à celle « Comment dois-je accomplir cette tâche ? », ou encore « Avec quelle personne dois-je collaborer pour atteindre le résultat attendu ? », le travailleur n’attend pas une réponse statistique ou probable… mais bien la réalité du revenu qu’il va percevoir, la méthode ou le processus, le nom de la personne concernée. Il en est de même pour toute interrogation : le probable ne saurait se substituer au caractère certain d’une réponse.

Le risque n’est donc pas seulement celui de l’erreur. Il pourrait être celui d’une uniformisation progressive des pratiques et des raisonnements, où l’efficacité immédiate l’emporte sur l’interprétation, la créativité ou l’exercice du jugement, où la réponse médiane et relative l’emporte sur l’attraction vers la certitude.

Que voulons-nous encore que le travail fasse de nous ?

L’enjeu n’est pas de condamner la technique ni d’opposer a priori l’humain et l’intelligence artificielle. L’histoire montre au contraire que les innovations peuvent constituer des facteurs puissants d’émancipation. La question est aussi ailleurs, et participe d’un regard éthique (et donc critique) sur l’IA : quelles dimensions du travail souhaitons-nous préserver ?

Cette interrogation concerne notamment et, à titre d’exemple, le monde de l’enseignement. Si certaines compétences techniques deviennent partiellement automatisables, la fonction pédagogique pourrait progressivement se déplacer vers ce qui demeure difficilement substituable : former le jugement, développer l’esprit critique, donner du sens aux connaissances et inscrire les apprentissages dans une compréhension plus large des réalités humaines et sociales.

Babel ou Jérusalem ?

Les débats contemporains sur l’intelligence artificielle portent principalement sur ce que les machines pourront faire demain. Une question plus fondamentale demeure pourtant ouverte : au-delà de ce que nous demanderons aux machines, que voulons-nous encore que le travail fasse de nous ?

Dans « Magnifica Humanitas », Léon XIV mobilise deux figures bibliques que sont Babel et Jérusalem, comme grille de lecture des transformations contemporaines liées à l’intelligence artificielle. Plus qu’une opposition religieuse, elles représentent deux manières d’envisager l’organisation de la vie collective et, par extension, du travail lui-même. Le texte précise ainsi que « le premier choix ne se situe pas entre un “oui” ou un “non” à la technologie, mais entre bâtir Babel ou reconstruire Jérusalem ».

La première renvoie à une logique de Babel : recherche d’une efficacité absolue, uniformisation des pratiques, concentration croissante des capacités de décision et logique de puissance. Comme l’écrit l’encyclique, Babel est une œuvre « soutenue par une uniformité qui élimine la diversité » et qui « sacrifie la dignité des personnes à l’efficacité ». Dans cette perspective, la valeur du travail tend à se mesurer essentiellement à sa vitesse, sa quantité ou sa performance. Dans le récit biblique, la verticalité de la tour de Babel apporte finalement l’horizontalité de l’humanité en répartissant celle-ci sur toute la terre.

Le Huff Post 2026.

À l’inverse, Jérusalem, dans la Bible, apparaît comme une œuvre collective fondée sur une responsabilité partagée. L’encyclique décrit une reconstruction du travail qui naît « non pas grâce à l’initiative d’une seule personne, mais grâce à la responsabilité partagée de tout le peuple ». Le travail n’y est pas envisagé uniquement comme une production de résultats, mais comme une activité par laquelle les individus se construisent eux-mêmes avec les autres. La signification est alors aux antipodes de celle portée par Babel : l’humanité se verticalise en unifiant toutes les personnes qui la composent.

Et maintenant ?

L’encyclique souligne encore que l’intelligence artificielle « n’est pas neutre, car elle prend le visage de ceux qui la conçoivent, la financent, la régulent et l’utilisent ». Reste que le texte, bien qu’affirmant l’absence de neutralité de cette technologie et, conséquemment, les implications de celle-ci dans le monde du travail, ne se positionne pas sur cette neutralité et laisse le monde du travail dans un certain embarras.

Si l’intelligence artificielle devait devenir encore davantage un outil central de l’activité professionnelle, plusieurs questions concrètes – auxquelles l’encyclique ne répond pas – apparaissent alors comme autant de garde-fous possibles : comment préserver des espaces réels d’exercice du jugement ? Comment maintenir une autonomie autre que purement formelle ? Comment protéger les relations humaines au travail lorsque certaines interactions deviennent médiées par des systèmes techniques ? Comment permettre encore l’expérience de l’apprentissage, de l’incertitude et du sens ? En quoi ce que nous favorisons pour ces objectifs de production, aura de conséquences ce que nous sommes et devenons en dehors ?

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Face à l’IA, l’encyclique « Magnifica Humanitas » rappelle une idée parfois oubliée : travailler n’est pas seulement produire – https://theconversation.com/face-a-lia-lencyclique-magnifica-humanitas-rappelle-une-idee-parfois-oubliee-travailler-nest-pas-seulement-produire-284738

Comment les IA génératives grand public influencent le langage des publications académiques

Source: The Conversation – France (in French) – By François Rastier, Directeur de recherche, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

L’usage des Large Language Model (LLM) d’IA s’est répandu dans le monde académique. À quel prix ? Hamonazaryan1/Pixabay, CC BY

Le langage des intelligences artificielles, IA, génératives reste encore peu étudié, mais l’on peut déjà observer « à l’œil nu » des conséquences inattendues de l’usage de ces IA sur les discours scientifiques et académiques.


Si l’intelligence artificielle (IA) générative imite le langage humain, son usage croissant et souvent quotidien conduit à rendre cette imitation réciproque. Ainsi, une étude de chercheurs du Max-Planck Institute; parue en juillet 2025, en analysant un corpus de 740 000 heures d’exposés académiques, de vidéos YouTube et de podcasts a décelé, entre 2017 et 2024, un usage croissant de mots privilégiés par les chatbots, comme « delve », « comprehend », « boast », « swift » et « meticulous » (approfondir, comprendre, se vanter, rapide et méticuleux).

Il reste difficile de démêler influence et substitution : les corpus oraux étudiés peuvent ne s’appuyer qu’en partie sur des textes générés par IA. En tout état de cause, l’apparition croissante de ces mots affecte les discours relevant de la technologie, du business et de l’éducation – mais non ceux qui traitent de religion ou de sport ; il ne s’agit donc pas d’une évolution générale de la langue, car ce processus affecte les domaines où l’IA est la plus utilisée.

Dans le domaine académique, l’influence de l’IA générative peut aller jusqu’à la substitution. Consacré à la détection de la fraude scientifique, le site Academ-AI liste, par centaines, les articles, communications et chapitres de livres qui contiennent des formules caractéristiques des IA génératives, comme « selon ma dernière mise à jour ». En voici quelques-unes :

« Veuillez fournir plus d’informations… »

« Absolument ! Voici quelques points supplémentaires qui peuvent être abordés dans l’article scientifique. »

« Je m’excuse pour la confusion, mais en tant que modèle de langage IA, je n’ai pas accès à des articles spécifiques. »

« À la date de ma dernière mise à jour (septembre 2021), je ne disposais d’aucune information. »

La confiance dans l’IA est telle que les auteurs n’ont pas pris la peine de relire les articles qu’ils ont signés. Peu importe au demeurant, si les rédactions des revues s’en sont aussi dispensées. Cette nonchalance est d’autant moins anecdotique qu’avant publication des éditeurs commencent à réécrire par IA les manuscrits qui leur sont soumis.

Cela n’est pas sans conséquence. Par exemple, quand des chercheurs ont demandé à ChatGPT5 de « polir » (« please polish ») le premier paragraphe de l’article fondateur de Turing « Computing Machinery and Intelligence » (1950). Là où Turing, pour répondre à la question « Can machines think? », rejette comme dangereuse (« dangerous ») l’idée de s’en remettre au sens usuel de « machine » et de « think », le chatbot remplace « dangerous » par un simple « risky » (risqué), passant de l’affirmé et de l’avéré au possible.

Une banalisation du langage

Les algorithmes des IA génératives ne sont pas déterministes, mais probabilistes, et privilégient donc ce qui est le plus fréquent dans leur corpus d’apprentissage.

Ce choix entraîne deux conséquences majeures. D’une part, les mots rares dans ce corpus (mais qui peuvent être endémiques dans des corpus spécialisés) se raréfient encore, voire disparaissent. Et il en résulte une restriction du dicible – voire du pensable, selon le principe énoncé par Winston, le commissaire politique du roman 1984 de George Orwell (« Ne voyez-vous pas que le véritable but du novlangue est de restreindre les limites de la pensée ? À la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée, car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer. »)

D’autre part, comme la génération de texte s’opère par le calcul des probabilités d’occurrence contextuelle, pour chaque mot, les mots qui voisinent le plus fréquemment dans ses contextes d’emploi se voient privilégiés. Dès lors, les phraséologies, les expressions toutes faites et les clichés envahissent le discours, avec le conformisme qu’elles concrétisent – et radicalisent.

De longue date, les fréquences lexicales ont été étudiées en linguistique de corpus. On ne retient pas les fréquences les plus élevées, car elles intéressent pour l’essentiel les mots grammaticaux, et comme elles restent analogues en tout corpus, elles ne sont pas caractérisantes. Généralement, on s’appuie sur les mots de fréquence moyenne, pour différencier des textes ou des sous-corpus.

Cependant, et bien qu’ils soient le plus souvent négligés faute de poids statistique, les mots de faible fréquence sont très caractérisants et même individualisants : tel hapax, comme « ptyx », renverra uniquement à un sonnet célèbre de Mallarmé. Au-delà, on oublie les mots de fréquence zéro. Or, ces mots absents, que l’on peut inventorier en contrastant des textes ou des sous-corpus, restent hautement révélateurs, car un discours ne signifie pas moins par ce qu’il énonce que par ce qu’il tait, même s’il use d’une langue stéréotypée.

Or, les IA décrivent un monde de ce qui est (ou du moins devrait être) conforme à leurs biais. Ce positivisme paradoxal, qui crée le monde auquel il prétend référer, ne laisse aucune place à l’implicite et reste cependant réputé permettre un discours de connaissance.

La disparition de l’implicite découle d’une loi de moindre effort : l’utilisateur n’a pas à interpréter les discours de son IA, il lui suffit de les écouter ou de les déchiffrer pour les comprendre. Il n’a jamais à établir une distance critique pour en juger, et cette facilité obéit aux principes de la relation client : un langage simplifié et univoque devrait contribuer à son confort et entretenir la connaissance du connu.

De moins en moins de termes spécifiques

Relevons enfin une dernière forme d’adultération (falsficiation) du discours scientifique et technique : la multiplication des termes qui ne sont pas spécifiques au domaine considéré. Or, dans certaines disciplines le rapport entre termes spécifiques et termes généraux s’est soudain inversé, en deux ans à peine.

La proportion des termes non spécifiques diminue drastiquement et ils l’emportent désormais sur les termes pertinents. Cela s’accorde avec le projet d’une IA dite générale, qui pourrait bien favoriser les généralités. Elle multiplie du moins des termes passe-partout et donc fréquemment employés – sauf quand on a quelque chose de précis à dire. Ainsi, des termes favorisés par ChatGPT, comme « delves », « showcasing », ou « underscores » (explore, présentant, souligne), ont vu leur fréquence s’accroître.

En 2023, première année d’usage de ChatGPT, le nombre des mots non spécifiques, jusqu’alors faible, a triplé par rapport à 2022, pour représenter la moitié des occurrences, mais l’année suivante, ils furent multipliés par huit.

Une hypothèse charitable voudrait que ce soit par mimétisme – à moins que ce même logiciel n’ait été un rédacteur clandestin, ce que semble attester la multiplication des « hallucitations », terme maintenant convenu pour désigner les citations « hallucinantes » forgées par les chatbots.

Parallèlement, les évaluations des revues scientifiques ont connu des dérives lexicales analogues, et par exemple des adjectifs comme « commendable », « meticulous », ou « intricate » (louable, méticuleux, complexe), ont vu leur fréquence augmenter dramatiquement, soit respectivement pour la seule année 2024, de 9,8 fois, 34,7 fois, et 11,2 fois.

Un cycle se dessine : certains appels d’offres semblent déjà générés avec l’aide de l’IA ; puis les projets soumis sont évalués de même (ils l’étaient déjà auparavant par la détection automatisée de répétitions de mots-clés). Des articles financés par ces projets de recherche sont ensuite produits, puis évalués par les revues scientifiques au moyen des mêmes logiciels. On peut douter que ces multiples médiations et les biais qu’elles introduisent favorisent les découvertes scientifiques et les innovations techniques.

Standardisation lexicale et tonalité euphorisante

On manque encore d’études comparatives d’ampleur sur l’incidence linguistique de l’IA. Toutefois, en évaluant l’évolution de l’Internet d’août 2022, tel qu’il est consigné alors dans l’Internet Archive, et celui de mai 2025, et en identifiant les textes générés par IA au moyen du logiciel Pangram v3, Jonas Dolezal et ses collègues de Stanford ont montré qu’en 33 mois seulement, 35 % des sites ont été générés automatiquement.

En outre, selon une autre étude, 36 % des sites restants en portent des traces. Si ces chiffres peuvent être relativisés en tenant compte des faux négatifs et positifs, les résultats restent solides et Dolezal et ses collègues ont dégagé deux tendances lourdes.

Ils ont souligné, en premier lieu, la chute de la diversité linguistique et notamment la standardisation lexicale. C’est là sans doute une rançon inévitable de l’industrialisation en cours – et, en persiflant un peu, cela rapprocherait le langage de l’IA de cette critique, formulée voici presque deux siècles, par Alexis de Tocqueville, contre le langage administratif de l’Ancien Régime :

« Le style est également décoloré, coulant, vague et mou. La physionomie particulière de chaque écrivain s’y efface et va se perdant dans une médiocrité commune. »

Ils ont également noté la prévalence d’une tonalité euphorisante, évaluée par des méthodes classiques d’analyse des émotions, qui reflète sans doute les biais algorithmiques qui flattent et retiennent le client roi. Annoncé de longue date par le triomphe américain de la méthode Coué et la positivité prescrite par le secteur du développement personnel, l’optimisme généralisé se trouve à présent prescrit et renouvelé par l’idéologie de la tech – en deçà même de la désinformation.

Un indice ne trompe pas : un ami a fait discuter entre eux quatre chatbots, et au bout de dix minutes, ils se couvraient réciproquement de flagorneries. Un univers de discours dystopique se profile ainsi, avec une standardisation du langage (et donc de la pensée), et un effacement des contradictions de la vie sociale par un optimisme industrialisé.

The Conversation

François Rastier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comment les IA génératives grand public influencent le langage des publications académiques – https://theconversation.com/comment-les-ia-generatives-grand-public-influencent-le-langage-des-publications-academiques-281586

Le Tchad met l’arabe sur un pied d’égalité avec le français dans les écoles : les enjeux politiques de cette décision

Source: The Conversation – in French – By Helga Dickow, Associate Researcher at the Arnold Bergstraesser Institut, Freiburg Germany, University of Freiburg

Dans la plupart des pays africains multilingues, la politique linguistique est un sujet très sensible et controversé. Elle touche à l’identité régionale, à la religion et au pouvoir politique – comme on le voit clairement au Tchad, en Afrique centrale.

Environ 130 langues sont parlées au Tchad, pays multiethnique et multiconfessionnel. Les deux langues officielles sont l’arabe standard et le français. Aucune des deux n’est originaire du pays et aucune n’est la langue maternelle de la majorité de la population.

L’arabe a façonné l’identité de la plupart des groupes ethniques du nord du Tchad pendant plusieurs siècles, tandis que le français l’a fait pendant un peu moins d’un siècle, principalement dans le sud du pays.

En me basant sur mes études sur les conflits ethniques et religieux au Tchad, il apparaît que cette nouvelle approche dépasse le cadre scolaire.

Le nouveau ministre de l’Éducation, Mahamat-Ahmat Alhabo, a publié une circulaire en avril 2026 exigeant qu’à partir de la prochaine année scolaire, l’arabe standard se voie accorder le même statut que le français en tant que langue d’enseignement et d’examen.

Cette circulaire met en lumière la situation politique au Tchad, tant sur le plan national qu’international.

Sur le plan national, donner immédiatement un statut égal aux deux langues semble être une initiative délibérée pour favoriser l’élite économique et politique arabophone. Ce sont les francophones, dont est issue la majeure partie de l’opposition politique, qui en feront les frais.

Cela traduit un éloignement progressif de l’ancienne puissance coloniale, la France, et une tentative du régime actuel dirigé par Mahamat Idriss Déby de nouer des liens plus étroits avec le monde arabe, en particulier les Émirats arabes unis.

Arabe et français : islamisation et héritage colonial

L’arabe et le français ont des racines historiques différentes dans le pays. On pense que l’arabe est arrivé dans le nord de l’actuel Tchad dans le cadre du processus d’islamisation entre le VIIIe et le XIe siècle.

Comme dans d’autres pays, parallèlement à l’arabe standard, une langue familière distincte, connue sous le nom d’arabe tchadien, s’est développée, enrichie par le vocabulaire des langues locales régionales.

Aujourd’hui, l’arabe standard est la langue dans laquelle le Coran est enseigné et récité. Il est parlé par une petite élite aisée, majoritairement musulmane et instruite, qui entretient des liens étroits avec les pays arabophones, souvent par le biais de migrations temporaires pour les études ou le travail. La majorité de ceux qui se disent arabophones parlent généralement l’arabe tchadien local.

La domination coloniale française de 1900 à 1960 a imposé le français comme langue de culte et d’enseignement dans les régions du sud du pays.

L’emploi dans l’administration coloniale exigeait la connaissance du français. Le sud du Tchad a davantage adopté la langue française. Cependant, le nord islamisé l’a largement rejetée et s’est appuyé sur ses propres écoles.

L’arabe tchadien et le français servent désormais de langues véhiculaires dans tout le pays, en particulier dans les centres urbains. Cependant, ils continuent de représenter des origines et des religions différentes : les musulmans du nord et les chrétiens du sud.

À cela s’ajoutent des rapports de force politique : une partie de l’élite musulmane détient les rênes du pouvoir depuis plus de 40 ans.

Le bilinguisme : nécessité et défi

Comme de nombreux autres États, le Tchad indépendant a adopté le système éducatif français et le français comme langue officielle sous la direction de son président francophone, Ngarta Tombalbaye.

Bien que l’arabe ait été reconnu comme langue nationale en 1962, le français est resté la seule langue officielle de l’administration et de l’enseignement. En conséquence, au cours des premières décennies qui ont suivi l’indépendance, la fonction publique et le pouvoir politique ont été dominés par une élite francophone.

Après des années de guerre civile, en 1978, le pouvoir a été transféré du sud majoritairement chrétien vers le nord majoritairement musulman.
Cela s’est traduit par la reconnaissance de l’arabe comme deuxième langue officielle. Le président Félix Malloum, qui n’était au pouvoir que quelques mois, s’est mis d’accord avec son Premier ministre, Hissène Habré, qui allait diriger le Tchad d’une main de fer de 1982 à 1990, pour que l’arabe soit également inscrit dans la Constitution.

Après la prise du pouvoir par Idriss Déby en 1990, la Conférence nationale de 1993 a cherché à construire un Tchad plus démocratique et plus uni. La conférence a abordé la question de la langue. Cependant, le débat ne portait plus sur l’arabe ou le français. Les délégués venus de tout le pays ont convenu que l’objectif devait être le bilinguisme. La question était : l’arabe standard ou l’arabe tchadien local ? L’arabe standard a été choisi.

Ce choix a créé un immense défi pour un système éducatif déjà fragile pendant les décennies qui ont suivi. Depuis lors, il y a un manque criant d’enseignants et de matériel pédagogique en arabe.

En conséquence, peu de cours ont été dispensés, ce qui a entraîné un faible niveau de maîtrise de l’arabe dans les écoles publiques. Même les universités où les cours sont dispensés en arabe se plaignent de devoir commencer par l’alphabétisation de base. Le bilinguisme dans les écoles tchadiennes est encore loin d’être une réalité.

De plus, une grande partie de la population francophone considère l’arabe standard comme un outil d’oppression politique et refuse de l’apprendre.

La langue en tant que force politique et économique

Selon la circulaire, l’arabe standard doit être enseigné à partir de la prochaine année scolaire avec le même nombre d’heures de cours que le français. Il deviendra également une matière d’examen pour le baccalauréat avec effet immédiat.

Cela ne profitera qu’aux enfants des élites. Ils peuvent améliorer leurs compétences grâce aux écoles privées, de plus en plus nombreuses, qui proposent des cours d’arabe de grande qualité, ou en étudiant à l’étranger.

Dans la pratique, les groupes qui ont acquis leur richesse sous le régime d’Idriss Déby conserveront leur influence et leur statut.

En revanche, l’ancienne élite francophone sera politiquement et économiquement marginalisée.

Conclusion

Le passage à l’arabe standard reflète l’orientation actuelle de la politique étrangère du Tchad. Le pays a mis fin à sa coopération militaire avec la France et cherche à resserrer ses liens avec le Moyen-Orient, en particulier avec les Émirats arabes unis.

Depuis la mort d’Idriss Déby, les Émirats sont intervenus à plusieurs reprises pour apporter un généreux soutien financier. Mais ce soutien s’accompagne de conditions, telles que le soutien du Tchad à Hemedti dans la guerre civile du Soudan voisin, ce qui risque d’impliquer le Tchad dans le conflit.

En résumé, la politique linguistique du régime tchadien n’est pas sans risque. Priver une grande partie de la population de l’espoir d’un avenir meilleur pourrait conduire à des conflits impossibles à résoudre pacifiquement.

The Conversation

Helga Dickow does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Le Tchad met l’arabe sur un pied d’égalité avec le français dans les écoles : les enjeux politiques de cette décision – https://theconversation.com/le-tchad-met-larabe-sur-un-pied-degalite-avec-le-francais-dans-les-ecoles-les-enjeux-politiques-de-cette-decision-284614

Malgré un engouement qui ne démord pas, les clubs de football professionnels féminins français n’ont toujours pas trouvé leur modèle économique

Source: The Conversation – in French – By Patrice Bouvet, Maitre de conférences HDR en économie et management du sport, Université de Poitiers

Les OL Lyonnes et la section féminine du Paris Saint-Germain font rayonner le championnat féminin français en Europe. Victor Velter/Shutterstock

Malgré des affluences record dans les stades et devant les postes de télévision, les clubs de football féminins français ne sont pas tous à l’équilibre sur le plan financier. Comment l’expliquer ? Et surtout, quelles solutions mettre en place pour résoudre ces difficultés ?


Le 5 avril 2026, Pierre-Henri Deballon, propriétaire du Dijon Football Côte-d’Or, rappelle qu’avec « l’effondrement des droits TV sur lesquels reposait le développement du football professionnel féminin, [la] section féminine [qu’il dirige] est déficitaire à hauteur de 1,5 million d’euros pour la seule saison 2025/2026 ».

Comme le souligne l’économiste du sport Wladimir Andreff en 2023, un constat s’impose en France : faute de revenus de transferts, le modèle économique du football féminin n’est pas à l’équilibre pour tous les clubs. Uniquement quinze équipes européennes voient leurs revenus cumulés augmenter de 35 % et seule la section féminine du PSG fait partie du classement avec 4,6 millions d’euros pour la saison 2024/2025.

Pourtant, la Fédération française de football comptabilise 733 672 téléspectateurs lors de la phase aller de la Première Ligue féminine (saison 2025/2026). Des audiences en hausse de plus de 79 % par rapport à 2024/2025.

Comment l’expliquer ? Que risque-t-il d’advenir des clubs de football féminin français ? Qui pourra survivre ?

Le phénomène n’est pas nouveau pour la planète football ; une réalité que j’étudie depuis 1996.

Championnat féminin créé en 1974

Environ un tiers des footballeuses licenciées dans le monde se trouve aux États-Unis. L’Europe compte presque 1,5 million de licenciées ; 250 000 jouent en France. Le championnat de France féminin est créé en 1974. Seize équipes jouaient alors dans quatre groupes régionaux. Le format est ensuite modifié à quatre reprises pour conduire au format actuel avec 12 équipes évoluant dans l’Arkema Première Ligue féminine.

Au début des années 2000, presque tous les clubs sont amateurs. Les sections féminines sont aujourd’hui majoritairement détenues par des clubs professionnels masculins, 21 des 24 clubs dans les deux premières divisions. Ils évoluent le plus souvent dans une grande ville. Contrairement au football masculin, pour lequel la Direction nationale du contrôle de gestion publie tous les ans un rapport d’activité, peu de données sont disponibles pour le football féminin.

Selon les chercheurs Luc Arrondel et Richard Duhautois, les difficultés économiques sont le produit d’une combinaison de facteurs historiques (l’exclusion institutionnelle), sociopolitiques (retard de l’émancipation féminine), économiques (faiblesse des revenus et des droits TV) et structurels (professionnalisation tardive, carrières précaires).

Peu d’argent rentre dans les caisses

À l’exception des clubs qui peuvent compter sur leurs riches actionnaires et/ou participent régulièrement aux coupes européennes, comme l’OL Lyonnes de Michele Kang, les revenus restent insuffisants.




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Pendant de nombreuses années, les sections féminines de clubs professionnels masculins ont pu bénéficier de revenus de transferts issus des droits TV perçus par les sections masculines. La diminution de ces droits – d’une valeur de plus de 1 000 millions d’euros pour la période 2020/2021 et d’une valeur de moins de 500 millions d’euros pour la période 2024/2029 – limite grandement cette possibilité.

Les produits d’un club de football féminin sont conditionnés à la vente de droits – droits TV, droits d’exposition, droits d’entrée et droits d’appellation. Pour les saisons 2023-2024 à 2028-2029, le montant annuel total des droits TV de l’équipe de France féminine et de la D1 Arkema est estimé à 5,3 millions d’euros par saison, soit presque 100 fois moins que ceux du football masculin.

En 2019, la Coupe du monde masculine distribuait 400 millions de dollars (344,68 millions d’euros) de primes, contre seulement 30 millions (25,8 millions d’euros) pour la compétition féminine

Près de 2,9 millions d’euros de dépenses pour 1,4 million d’euros de recettes

Certaines charges sont en revanche incompressibles. Le poste de dépenses le plus important reste la rémunération des joueuses, en hausse depuis la création, en 2004, de la Ligue de football féminin professionnel ; elle atteint 750 00 euros brut mensuel pour les meilleures joueuses. Les frais de déplacement, l’organisation des matchs et le coût de fonctionnement des centres de formation complètent ces charges.

Dans ces conditions, il n’est pas surprenant que la majorité des clubs féminins connaissent des difficultés économiques. Pour la section féminine du Dijon Football Côte-d’Or, le budget est d’un peu moins de trois millions d’euros. Il n’est pas intégralement financé par les recettes dégagées par l’équipe féminine. Les dépenses sont de l’ordre de 2,9 millions contre 1,4 million de recettes.

Quasiment aucune joueuse fait l’objet de transferts (internationaux) avec paiement d’indemnités, ce qui limite certaines charges (amortissements, mutations et honoraires d’intermédiaires), mais prive les sections féminines de possibilités de faire du trading joueuses, susceptible de limiter les déficits.

Trois catégories de club

En analysant la situation actuelle des clubs évoluant en Arkema Première Ligue et dans le championnat de France féminin de football de deuxième division, trois situations peuvent être distinguées :

  • les clubs qui, forts de leur histoire et/ou de leur situation au regard des variables précédentes, peuvent regarder l’avenir avec optimisme : OL Lyonnes, Paris Saint-Germain, Olympique de Marseille ;

  • les clubs qui bénéficient d’un important soutien populaire : RC Lens, AS Saint-Étienne, FC Nantes. Lors de la phase aller 2024/2025, Nantes possède la meilleure affluence moyenne (5 776 spectateurs) sur la phase aller, devant l’OL Lyonnes (5 001) et le RC Lens (4 277).

  • les clubs qui, a priori, peuvent compter sur la puissance financière de leur riche actionnaire (fonds de pension ou individus fortunés) : Paris FC, RC Strasbourg, Montpellier HSC.

À l’avenir, ces clubs devraient constituer le « noyau dur » de la ligue 1 féminine. En fonction de leurs performances, celle-ci devrait être complétée par les clubs suivants : FC Fleury 91, Dijon FCO, Le Havre FC, Toulouse FC, Lille OSC, OGC Nice.

Il est aujourd’hui nécessaire de réfléchir à l’avenir du football professionnel féminin en Europe. Une solution d’avenir pourrait être la création d’une ligue fermée ou semi-fermée réunissant les équipes disposant des moyens suffisants pour y participer parallèlement à l’organisation de championnats nationaux, moins exigeants économiquement, permettant aux sections féminines des « petits clubs » de s’y maintenir.

The Conversation

Patrice Bouvet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Malgré un engouement qui ne démord pas, les clubs de football professionnels féminins français n’ont toujours pas trouvé leur modèle économique – https://theconversation.com/malgre-un-engouement-qui-ne-demord-pas-les-clubs-de-football-professionnels-feminins-francais-nont-toujours-pas-trouve-leur-modele-economique-281770

Le plus grand danger des entreprises qui se penchent sur leur passé ? S’écarter d’une « juste mémoire » pour instrumentaliser leur histoire

Source: The Conversation – in French – By Fatima Regany, Maître de conférences, LUMEN (ULR 4999), Université de Lille

Comme ce crocodile Lacoste scintillant dans un parking, de nombreuses entreprises ont un passé avec ses zones d’ombre. AkuraYochi/Shutterstock

L’histoire des entreprises appartient à tout le monde. Autant aux communicants férus de récits fédérateurs pour leurs clients et leurs collaborateurs qu’aux historiens qui prônent l’honnêteté sur les zones d’ombre. Pour éviter la réécriture du passé, des chercheurs appellent à promouvoir une éthique de la mémoire organisationnelle.


La construction du passé des organisations n’est jamais anodine ; elle est le produit d’un travail collectif, négocié, parfois conflictuel, entre des acteurs aux intérêts divergents. Par exemple, Lacoste passe sous silence la décennie des années 1990 traversée de conflits internes. De nombreux exemples illustrent les questions éthiques que la société et les entreprises commencent tout juste – au mieux – à formuler.

Dans nos recherches, publiées dans le Journal of Business Ethics et Décisions Marketing, nous nous intéressons à la façon dont ces récits se fabriquent concrètement, qui les négocie, qui cède, qui résiste à ces constructions, et également à ce que ces pratiques révèlent de la responsabilité des organisations envers leur passé.

Nos conclusions nous ont conduits à plaider pour l’émergence d’une nouvelle éthique de la mémoire organisationnelle centrée sur le dialogue, la responsabilité des entreprises, des espaces de délibération et un certain courage face aux potentielles heures sombres des organisations.

« Histoire rhétorique »

Musées d’entreprise, expositions itinérantes, livres commémoratifs, campagnes publicitaires saturées de sépia et de références aux origines… pour les organisations, le patrimoine historique est devenu un actif à part entière, géré, valorisé, monétisé. Hermès met en scène ses archives dans un concept store parisien, Michelin propose une expérience immersive à Clermont-Ferrand, la Vache qui rit a ouvert une maison-musée sur le site même de sa naissance en 1921.

Ce mouvement a suscité, depuis le milieu des années 2000, un courant de recherche en sciences de gestion autour des « usages du passé ». Les chercheurs Andrew Popp, Roy Suddaby, Mads Mordhorst et Daniel Wadhwani ont montré que l’histoire n’est pas simplement ce qui s’est passé, mais ce que les organisations choisissent d’en faire. Roy Suddaby parle d’« histoire rhétorique » : le passé peut-être un outil de persuasion, de légitimation, de différenciation.

C’est dans ce champ que s’inscrit notre recherche, avec une question que ses fondateurs ont peu explorée : celle des enjeux éthiques. Car une marque dotée de racines profondes, d’un savoir-faire transmis de génération en génération, acquiert une forme d’autorité morale difficile à contester. La légitimité historique est une valeur marchande de premier ordre.

Mais qui, précisément, fabrique cette histoire ?

Honnêteté sur les zones d’ombre

Derrière chaque récit de marque se cache un réseau d’acteurs hétérogènes externes ou non à l’organisation : des historiens universitaires engagés pour des missions ponctuelles, des consultants spécialisés dans le « branding patrimonial », des responsables d’archives internes, des directeurs artistiques, des scénographes ou des responsables marketing.

Nous avons mené des entretiens avec ces différents professionnels et étudié six grandes entreprises françaises – Air France, Hermès, Lacoste, La Vache qui Rit, Michelin, SNCF – pour mieux comprendre comment deux logiques principales s’affrontent, rarement harmonieusement.

D’un côté, les historiens qu’ils soient universitaires ou spécialisés dans le conseil, défendent une déontologie fondée sur la rigueur des sources, l’exhaustivité du récit et l’honnêteté sur les zones d’ombre. L’un d’eux a refusé de signer un ouvrage commandé par une grande banque, dont le texte avait été expurgé de toute référence à l’Occupation :

« Vous me donnez mon argent et vous publiez ce que vous voulez. Mais sans mon nom. »

De l’autre côté, les équipes marketing et communication raisonnent surtout en termes de cohérence narrative, de positionnement de marque et d’attractivité pour les consommateurs. Le passé est avant tout un matériau à façonner au service d’une stratégie présente et d’un récit fédérateur. Certains le reconnaissent sans détour : ils cherchent dans les archives ce qui conforte le récit souhaité, pas nécessairement ce qui est le plus représentatif de la réalité historique.

« Les films Inside Chanel sont un cas d’école qui subliment l’histoire de la fondatrice. Mais c’est aussi une réécriture maîtrisée : les sujets qui dérangent sont soigneusement effacés, loin de ce que révèlent les recherches historiques sérieuses », souligne un consultant en patrimoine de marque.

Entre ces deux professions, les compromis se négocient, parfois dans la tension. Les rôles se brouillent : l’historien conseille sur les « actifs marketing », la direction marketing tranche sur l’interprétation du passé. Ce que l’un juge inacceptable, l’autre l’appelle choix éditorial, chacun répondant aux impératifs de son métier.

Ces usages du passé peuvent ainsi donner lieu à des abus de mémoire.

Abus de mémoire

Les abus de mémoire dépassent les seules entreprises qui les pratiquent. Ils touchent à la mémoire collective. Les grandes marques sont des actrices culturelles puissantes, dont les récits circulent dans les campagnes publicitaires, les musées ou les expositions.




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Quand une entreprise industrielle se raconte rétrospectivement comme pionnière de la transition écologique, quand une maison de luxe se donne l’apparence d’avoir une tradition ininterrompue, elles écrivent une histoire dont elles contrôlent les termes tout en en tirant profit. Le problème n’est pas ce qu’elles racontent de leur passé, mais que cette narration se donne pour ce qu’elle n’est pas, reversant dans le sens commun des récits possiblement trompeurs :

« Les consommateurs ne peuvent pas identifier ce qui est vrai et ce qui est faux », nous a confié un historien-consultant.

Mémoire réprimée, manipulée ou forcée

Pour comprendre ces tensions, nous avons mobilisé dans l’un de nos articles le philosophe Paul Ricœur, dont l’ouvrage la Mémoire, l’histoire, l’oubli (2000) distingue trois types d’abus pensés pour les sociétés politiques. Ces catégories s’appliquent avec une acuité troublante au monde des organisations.

Mémoire réprimée. C’est le silence sur ce qui dérange, celui des conflits sociaux, des compromissions avec des régimes peu recommandables ou des scandales de gouvernance. L’institution financière qui efface son implication dans le financement de plantations esclavagistes au XIXᵉ siècle ne commet pas seulement une omission commercialement gênante, elle dissimule des responsabilités historiques potentiellement lourdes.

Nos interlocuteurs s’accordent sur ce point : une organisation ne devrait pas mentir sur son passé. Ils divergent sur ce qui constitue un mensonge. Pour certains, l’omission est acceptable, voire nécessaire. Pour d’autres, elle équivaut à une censure.

Mémoire manipulée. C’est la mémoire la plus répandue et la plus insidieuse ; on ne supprime pas les faits, on les réinterprète pour leur faire dire ce qu’ils n’ont jamais dit. Un historien travaillant pour une grande entreprise nous a rapporté la position inconfortable suivante : en 1996, celle-ci avait lancé un test technologique dicté par des impératifs de performance, sans aucune préoccupation environnementale. Des années plus tard, ce test est présenté comme la preuve que l’entreprise était « pionnière en matière d’écologie ».

Le procédé est courant. Une exposition non chronologique crée une continuité artificielle qui efface les ruptures. Son efficacité tient précisément à son mélange de vrai et de fabriqué (archives authentiques, objets réels, témoignages sincères, etc.) ce qui la rend difficile à déconstruire pour un public non averti.

Mémoire forcée. Il s’agit de l’excès inverse, celui d’un devoir de mémoire transformé en outil de communication. Anniversaires hors années jubilaires, fondateurs érigés en figures mythiques, événements nationaux captés pour renforcer une identité de marque, etc. Un responsable de communication patrimoniale nous décrivait avec ironie cet art de surfer sur « la vague rétro, l’enthousiasme pour la nostalgie et l’authenticité ».

La mémoire collective d’une profession, d’un territoire, d’une époque finit par être capturée au profit d’une seule marque, qui en tire une légitimité disproportionnée.

Éthique de la mémoire organisationnelle

Face à ces constats, que faire ?

À l’heure où transparence et cohérence sont exigées des entreprises, la gestion de la mémoire ne peut plus être laissée aux seuls communicants.

Construire des récits historiques est un acte éthique. Sélectionner, omettre, mettre en valeur ou dissimuler, toutes ces décisions engagent la façon dont une organisation accepte ou refuse d’assumer ses responsabilités.

Cela implique aussi de structurer le dialogue entre acteurs pour qu’archivistes, historiens, équipes communication ou direction travaillent main dans la main. Des espaces de délibération réels, où rigueur historique, objectifs et impératifs de narration se négocient de façon transparente, seraient un premier pas dans cette voie.

Cela suppose d’admettre que certaines vérités inconfortables peuvent devenir une ressource. Les organisations qui ont assumé des pans difficiles de leur histoire ont souvent constaté que cette honnêteté renforçait, à terme, la confiance de leurs publics.

Le passé n’appartient à personne en propre. Il est un bien commun, fragmentaire, toujours en cours d’interprétation. Les entreprises qui en font usage ont une responsabilité à la hauteur de l’influence qu’elles exercent. Paul Ricœur parlait de « juste mémoire » ; ni obsession du passé ni amnésie confortable. C’est à cette exigence que les organisations devraient, elles aussi, être tenues.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Le plus grand danger des entreprises qui se penchent sur leur passé ? S’écarter d’une « juste mémoire » pour instrumentaliser leur histoire – https://theconversation.com/le-plus-grand-danger-des-entreprises-qui-se-penchent-sur-leur-passe-secarter-dune-juste-memoire-pour-instrumentaliser-leur-histoire-282165