Les particuliers tremblements de terre de l’est du Canada : une affaire d’histoire géologique

Source: The Conversation – in French – By Fiona Darbyshire, Professor of Geophysics, Université du Québec à Montréal (UQAM)

La côte St-Laurent dans la région de Charlevoix, une des zones sismiques les plus actives du Québec. Fiona Darbyshire

Quand on examine une carte mondiale des tremblements de terre (ou séismes), leur relation avec les plaques tectoniques est bien évidente. À leurs frontières, les mouvements relatifs entre les deux plaques sont typiquement à l’origine des séismes. Toutefois, certains se produisent à l’intérieur des plaques, loin des frontières. Ces « séismes intraplaques », dont certains sont majeurs, demeurent souvent mal compris.


Pour comprendre leur origine, il faut considérer l’histoire géologique des continents et les structures mises en place par l’activité tectonique ancienne.

Professeure au département des sciences de la Terre et de l’atmosphère de l’Université du Québec à Montréal, je suis spécialiste de l’utilisation des ondes sismiques provenant des séismes pour effectuer l’imagerie de l’intérieur de la Terre. Ces images fournissent des informations importantes pour comprendre l’évolution des continents et la tectonique des plaques.

L’origine des séismes

Les séismes sont causés par le mouvement relatif de chaque côté d’une faille, soit une zone de fracture entre deux blocs de roche. À grande échelle spatiale et temporelle, les forces tectoniques agissent de façon continue. Le mouvement des roches de chaque côté de la faille est empêché par la friction, jusqu’au moment où la force exercée surmonte cette friction. À ce moment, le mouvement sur la faille, qui dure de quelques secondes à quelques minutes, libère de l’énergie sous forme d’ondes sismiques, causant les secousses que nous pouvons ressentir à la surface.

Ces ondes sont également transmises à travers l’intérieur de la Terre.

Vue aérienne d’une large rupture dans le sol d’un désert
La faille de San Andreas (Californie), qui s’étend sur plus de 1200 kilomètres, marque la frontière entre les plaques nord-américaine et pacifique. (Wikipedia).

Les mouvements aux frontières tectoniques créent des forces qui sont propagées sur des centaines, voire des milliers de kilomètres vers l’intérieur de la plaque, et ce, même sur les continents « stables ». Si la croûte terrestre était homogène, ces forces seraient réparties de manière égale dans la région entière, sans se concentrer pour créer ou activer les failles. Or, la croûte terrestre est beaucoup plus complexe et possède des « zones de faiblesse » qui focalisent les forces tectoniques à certains endroits particuliers.

Ce sont à ces endroits précis que les séismes intraplaques naissent.

L’histoire tectonique de l’est du Canada

Dans l’Est du Canada, la sismicité se trouve principalement dans quelques zones bien définies, dont l’ouest du Québec (avec extension vers le nord-est de l’Ontario), le long de la vallée du Saint-Laurent, le nord des Appalaches, les marges continentales atlantiques, la mer du Labrador et la baie de Baffin, ainsi qu’une bande d’activité qui traverse la péninsule d’Ungava au Nunavik.

Pour comprendre cette concentration d’activité, nous devons considérer l’histoire géologique de la région.

Carte de l’est du Canada indiquant la distribution de l’activité sismique
La sismicité de l’est du Canada, de 1980 à 2026, magnitudes 2,5 et plus. Les astérisques en orange indiquent les séismes de magnitude 5-6, et ceux en jaune les séismes de magnitude supérieure à 6.
de données : Ressources Naturelles Canada

L’Est du Canada préserve 4 milliards d’années de la géologie de la Terre, soit presque toute l’histoire de la planète. Bien qu’il demeure débattu si la tectonique des plaques moderne était déjà en place, ou à quel moment elle s’est établie, on peut trouver des traces d’activité tectonique vieilles d’au moins 2 milliards d’années. Ces traces, qui peuvent refléter la formation de grands rifts, l’ouverture et la fermeture d’océans ou encore des collisions continentales, sont présentes dans les roches de l’est du Canada.




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Le continent de Laurentia, l’ancêtre de l’Amérique du Nord, a été formé par une série de collisions entre des cratons, de très vieux blocs rocheux (>2,5 milliards d’années), il y a ~2,0 à 1,6 milliards d’années. Ces collisions ont formé des orogènes, soit des énormes chaînes de montagnes semblables à celle de l’Himalaya moderne. Les roches de ces anciens orogènes sont encore préservées dans la croûte de l’Amérique du Nord, même si les montagnes sont entièrement érodées et souvent cachées par des dépôts géologiques plus récents.

Ensuite, on peut retracer les collisions continentales qui ont créé les supercontinents de Rodinia, il y a ~1000 à 600 millions d’années, et Pangée, il y a ~450 à 200 millions d’années. Chaque grande collision continentale a formé un nouvel orogène, dont le Grenville et les Appalaches, respectivement.

La séparation de Rodinia a créé l’océan d’Iapetus, qui s’est fermé pour former la Pangée, et la séparation de celle-ci a donné lieu à l’océan Atlantique. L’île du Groenland s’est séparée de l’Amérique du Nord il y a ~60 millions d’années, formant la mer de Labrador et la baie de Baffin.


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Les séismes intraplaques tirent leur origine de la formation du continent

Les roches associées à ces séquences tectoniques sont bien préservées partout dans l’Est du Canada. Les frontières principales sont aussi évidentes à la surface terrestre, sauf si elles sont couvertes par de l’eau ou des sédiments récents.

Pour étudier les structures profondes dans la croûte terrestre, il faut sonder jusqu’à des dizaines de kilomètres par les méthodes géophysiques. Les méthodes sismiques « passives » sont particulièrement utiles. Un réseau de sismographes dans la région d’intérêt capte les ondes sismiques qui traversent la Terre après les grands séismes mondiaux. Les mesures de la vitesse de propagation de ces ondes permettent de modéliser l’épaisseur et les caractéristiques de la croûte terrestre, de façon semblable à l’imagerie médicale.




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L’histoire tectonique complexe de la région est aussi très bien préservée par les structures visibles à l’intérieur de la croûte terrestre, les variations de son épaisseur et les variations de la vitesse des ondes sismiques à travers la croûte, lesquelles nous renseignent sur les types de roche présentes en profondeur. Il y a une forte corrélation entre les propriétés de la croûte et les divisions géologiques visibles à la surface, y compris les frontières majeures entre les blocs de différents âges et de différentes provenances. Notamment, les positions des séismes intraplaques suivent plusieurs des frontières anciennes, ou d’autres zones de faiblesse dans la croûte, comme l’impact météoritique de Charlevoix qui a fracturé la croûte il y a plus de 340 millions d’années.

Sismogramme d’un tremblement de Terre en juin 2026
Le séisme de magnitude 4,4 près de Mont-Joli, QC, juin 2026, enregistré par un sismographe à distance ~40 km. L’enregistrement est effectué en trois directions pour capter le mouvement du sol en 3D et les arrivées P (primaire) et S (secondaire) sont marquées.
des données : Ressources Naturelles Canada

Chaque année, les secousses mineures sont ressenties par la population de l’est du Canada ; la plupart des séismes intraplaques étant relativement faibles en magnitude. On peut néanmoins trouver des exemples exceptionnels avec une magnitude ~7 dans les archives historiques, comme Charlevoix (1663), la baie de Baffin (1933) et les Grands Banks de Terre-Neuve (1929). Ce dernier est d’ailleurs associé à un tsunami destructif qui a frappé la côte sud de Terre-Neuve.

Bien que ces évènements demeurent rares, le risque de séismes destructeurs existe partout dans l’est du Canada, d’où l’importance de sensibiliser la population aux séismes intraplaques qui restent encore assez mal connus.

Malgré qu’il demeure impossible de prévoir les séismes à l’avance, on peut utiliser les informations historiques pour mieux surveiller les régions à risque. Un développement récent est le système d’alerte sismique précoce qui permet la détection rapide d’un séisme afin d’envoyer les alertes au public et aux institutions et ce, avant l’arrivée des ondes sismiques les plus dommageables. Opérationnel dans différentes régions du monde connues pour leur forte activité sismique, ce système a également été mis en place au Canada en 2024-2025.

La Conversation Canada

Fiona Darbyshire a reçu des financements du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada (CRSNG), du Fonds de Recherche du Québec (FRQ), et de la Fondation canadienne pour l’innovation (FCI) pour les études liées au matériel de cet article.

ref. Les particuliers tremblements de terre de l’est du Canada : une affaire d’histoire géologique – https://theconversation.com/les-particuliers-tremblements-de-terre-de-lest-du-canada-une-affaire-dhistoire-geologique-285015

De nombreuses femmes atteintes d’un cancer du sein pourraient éviter la chimiothérapie – ce qu’il faut savoir sur le test génétique

Source: The Conversation – in French – By Justin Stebbing, Professor of Biomedical Sciences, Anglia Ruskin University

Un test génétique de la tumeur peut aider les deux tiers des patientes atteintes de certains types de cancer du sein à éviter la chimiothérapie en toute sécurité. Yuganov Konstantin/Shutterstock.com

Le traitement du cancer du sein a beaucoup évolué, mais l’une des questions les plus difficiles reste : qui a réellement besoin d’une chimiothérapie, et qui peut s’en passer en toute sécurité ?

La chimiothérapie sauve des vies, mais elle s’accompagne également d’effets secondaires graves et de risques à long terme. Une nouvelle étude, présentée lors du congrès annuel de l’American Society of Clinical Oncology à Chicago, montre qu’un test génétique de la tumeur peut aider les deux tiers des patientes atteintes de certains types de cancer du sein à éviter la chimiothérapie en toute sécurité, sans compromettre de manière significative leurs résultats à long terme. Voici ce que vous devez savoir.

En quoi consiste ce nouveau test génétique pour le cancer du sein ?

Cette nouvelle approche utilise un test génétique pour mesurer l’activité d’un ensemble de gènes liés au cancer dans la tumeur. Au lieu de se contenter d’observer le cancer au microscope, le test examine l’intérieur des cellules cancéreuses et mesure l’intensité avec laquelle certains gènes sont activés ou désactivés. À partir de là, il calcule un score qui reflète le degré d’agressivité de cette tumeur particulière et la probabilité qu’elle réapparaisse après un traitement standard.

Les médecins utilisent ensuite ce score pour orienter leurs décisions thérapeutiques. Si le score est faible, cela suggère que le cancer est moins agressif et que la chirurgie, la radiothérapie et les traitements hormonaux par comprimés suffisent, ce qui permet d’éviter la chimiothérapie en toute sécurité.

Si le score est élevé, cela indique un risque accru de récidive du cancer, et la chimiothérapie est recommandée, car elle a plus de chances d’avoir un impact réel. En d’autres termes, le test aide à distinguer les patientes pour lesquelles la chimiothérapie sera véritablement bénéfique de celles pour lesquelles elle ne ferait que causer des dommages sans apporter de bénéfice supplémentaire.

Quelle est l’importance de cette découverte ?

Il s’agit d’une avancée majeure, car elle repose sur un essai clinique de grande envergure, rigoureux et mené à un stade avancé. Pour ce type particulier et très courant de cancer du sein à un stade précoce, l’étude montre que plus des deux tiers des femmes considérées à haut risque selon les critères traditionnels peuvent sans risque renoncer à la chimiothérapie si leur score au test génétique est faible, sans pour autant perdre la protection contre la récidive du cancer.

Cela signifie que moins de femmes devront subir des mois de perte de cheveux, nausées, fatigue, risques d’infection, ménopause précoce, infertilité potentielle et effets à long terme sur le cœur ou le système nerveux, alors que cela n’améliore pas réellement leur pronostic.

Qui a mené cette recherche et quelle était l’ampleur de l’étude ?

Ces travaux sont issus de l’essai Optima, dirigé par des chercheurs de l’University College London, auquel ont participé plusieurs hôpitaux et centres de cancérologie.

Elle portait sur des personnes atteintes de la forme la plus courante de cancer du sein à un stade précoce — celle qui est alimentée par les hormones plutôt que par une protéine appelée HER2 — et qui, traditionnellement, seraient candidates à la chimiothérapie en fonction de facteurs tels que la taille de la tumeur ou sa propagation aux ganglions lymphatiques voisins.

Plus de 4 400 patientes âgées de 40 ans et plus ont été recrutées, ce qui en fait l’une des plus grandes études de ce type. Les participantes ont été réparties au hasard soit dans le groupe de prise en charge standard, où les décisions relatives à la chimiothérapie reposaient sur les renseignements habituellement recueillis par les médecins au sujet du cancer, tels que sa taille et son aspect, soit dans un groupe où le résultat du test Prosigna servait à déterminer s’il fallait recommander une chimiothérapie. Elles ont ensuite fait l’objet d’un suivi pendant plusieurs années afin d’évaluer la fréquence des récidives et le nombre de participantes restées sans cancer.




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Quand ce test pourrait-il être mis à la disposition des patients ?

Le test Prosigna en soi n’est pas tout à fait nouveau. Il est déjà approuvé et utilisé dans certains centres. Ce qui manquait jusqu’à présent, c’étaient des données probantes issues d’essais cliniques rigoureux démontrant que son utilisation pour orienter les décisions en matière de chimiothérapie est aussi sûre, voire plus sûre, que la pratique actuelle au sein d’une vaste population en conditions réelles.

Au Royaume-Uni, les prochaines étapes consisteront en un examen détaillé par des organismes tels que le National Institute for Health and Care Excellence (NICE), l’organisme chargé d’évaluer les traitements que le NHS devrait financer, suivi de décisions concernant l’étendue de l’offre de ce test. Ce processus prend du temps — généralement des mois plutôt que des semaines —, mais on s’attend à ce qu’il accélère et élargisse l’utilisation de Prosigna ou de tests similaires pour les patients admissibles, plutôt que de les laisser relégués à une niche ou au rang de suppléments facultatifs.

Une femme suivant une chimiothérapie
La chimiothérapie s’accompagne d’effets secondaires importants.
SeventyFour/Shutterstock

L’étude révèle un léger écart de survie entre les femmes ayant suivi une chimiothérapie et celles qui n’en ont pas suivi. Les patientes devraient-elles s’en inquiéter ?

Le taux de survie après cinq ans était inférieur d’environ un point de pourcentage dans le groupe ayant évité la chimiothérapie — 93,7 % contre 94,9 %. Les chercheurs ont jugé cette différence suffisamment minime pour conclure que l’approche fondée sur le test génétique fonctionnait tout aussi bien dans la pratique, d’autant plus que les patients ayant évité la chimio ont évité des mois d’effets secondaires graves sans perte significative de protection.

Pour de nombreuses personnes présentant un score génétique à faible risque, le choix d’accepter cette infime différence pour éviter la chimiothérapie sera évident. D’autres, par contre, pourraient avoir un avis différent. L’essentiel est que les patients puissent désormais prendre cette décision en s’appuyant sur des renseignements beaucoup plus précis concernant leur propre tumeur.

Qu’en est-il du tiers des patientes qui obtiennent tout de même un score élevé au test et ont besoin d’une chimiothérapie ?

Environ un tiers des patientes participant à l’étude présentaient des scores Prosigna élevés, ce qui indique que leurs cancers étaient plus susceptibles de récidiver s’ils étaient traités uniquement par hormonothérapie. Pour ces patientes, la recommandation reste de suivre une chimiothérapie en plus du traitement hormonal, car le bénéfice potentiel de la chimiothérapie en termes de réduction des récidives est nettement supérieur.

Il ne s’agit donc pas ici de se passer de la chimiothérapie, mais plutôt de l’utiliser de manière plus judicieuse. Le test génétique contribue à protéger ces patientes à haut risque en signalant qu’elles ont réellement besoin d’une chimiothérapie, tout en évitant aux patientes à faible risque de subir un traitement excessif. En quelque sorte, le test permet de concentrer la chimiothérapie là où elle est la plus efficace, ce qui est bénéfique tant pour les patientes que pour les systèmes de santé.

Cela s’applique-t-il à toutes les personnes atteintes d’un cancer du sein ?

Non. Les résultats de l’essai s’appliquent à un groupe spécifique, mais très courant : les personnes âgées de 40 ans et plus atteintes d’un cancer du sein de stade précoce, de type hormonal (dépendant d’œstrogènes), et qui ne présente pas de surexpression d’une protéine de croissance appelée HER2. Les différents sous-types de cancer du sein se comportent de manière très différente. Par exemple, le cancer du sein triple négatif et le cancer du sein HER2-positif sont souvent plus agressifs et sont traités à l’aide de combinaisons de médicaments très différentes ; ce test et cet essai clinique ne s’appliquent donc pas directement à ces cas.

Chez les patientes de moins de 40 ans, et en particulier celles dans la vingtaine et au début de la trentaine, la biologie et les profils de risque peuvent également varier. Les tests génétiques peuvent tout de même s’avérer utiles, mais les décisions thérapeutiques sont plus complexes et doivent être adaptées à chaque personne. Ainsi, bien que cette étude constitue une avancée majeure, elle ne représente pas une solution universelle et ne remplace pas la nécessité d’une discussion approfondie avec une équipe de spécialistes concernant le risque global de chaque personne et le meilleur plan de traitement.




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Une approche similaire pourrait-elle fonctionner pour d’autres types de cancer ?

Oui, et c’est d’ailleurs déjà le cas. Des tests génétiques et moléculaires sont utilisés dans plusieurs autres types de cancers pour orienter les décisions thérapeutiques. Dans le cas du cancer du poumon, par exemple, les tests recherchent des modifications spécifiques de l’ADN de la tumeur qui peuvent être ciblées par des comprimés plutôt que par une chimiothérapie standard. Dans les cas de cancer de l’intestin et de la prostate, des tests biologiques similaires effectués sur le tissu tumoral peuvent aider les médecins à évaluer le risque de propagation du cancer et à déterminer le degré d’agressivité des traitements nécessaires.

Le principe est le même : comprendre la biologie de chaque tumeur de manière beaucoup plus détaillée, puis adapter l’intensité et le type de traitement à cette biologie plutôt qu’à la seule taille ou au stade de la tumeur. À mesure que ces technologies deviendront plus abordables et que davantage d’études appuieront leur utilisation, des tests similaires devraient se généraliser pour de nombreux types de cancer, contribuant ainsi à éviter à la fois le sous-traitement et le surtraitement.

Pourquoi a-t-il fallu attendre jusqu’à aujourd’hui pour que les médecins modifient leur façon de traiter les patients ?

Les médecins et les services de santé font preuve, à juste titre, de prudence lorsqu’il s’agit de modifier des traitements standardisés dont on sait qu’ils sauvent des vies. Au début, la plupart des tests génétiques s’appuyaient sur des études de petite envergure ou des études observationnelles, qui suggéraient qu’ils pouvaient réduire le recours à la chimiothérapie, mais ne prouvaient pas de manière concluante que les résultats resteraient tout aussi bons au sein de populations nombreuses et diversifiées.


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Ce qui a changé aujourd’hui, c’est la qualité et l’ampleur des données probantes. L’essai Optima est une vaste étude randomisée menée en conditions réelles, conçue spécifiquement pour répondre à la question suivante : « Peut-on réduire l’utilisation de la chimiothérapie en toute sécurité en utilisant ce test génétique pour orienter les décisions ? » Ses résultats donnent aux médecins, aux patients et aux responsables de la santé la certitude que ce test n’est pas seulement intéressant sur le plan scientifique, mais qu’il est également sûr et utile sur le plan clinique. C’est le type de seuil de preuve que de nombreux systèmes de santé recherchent avant d’apporter des changements majeurs aux soins de routine.

Quelle est l’ampleur du surtraitement en oncologie ?

Le surtraitement en oncologie résulte rarement de mauvaises décisions — il découle de l’incertitude. En l’absence de moyens fiables pour identifier les patients qui en tireraient véritablement profit, les médecins ont souvent opté par défaut pour traiter davantage de patients plutôt que de risquer d’en sous-traiter certains. En conséquence, de nombreux patients ont subi une chimiothérapie qui n’a eu que peu ou pas d’incidence sur leur pronostic.

De meilleurs tests sont en train de changer la donne. Prosigna s’inscrit dans une évolution plus large qui consiste à s’éloigner de l’approche « traiter tout le monde au cas où » pour s’orienter vers l’administration à chaque patient d’un traitement suffisant, mais pas plus que nécessaire.

La Conversation Canada

Justin Stebbing ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. De nombreuses femmes atteintes d’un cancer du sein pourraient éviter la chimiothérapie – ce qu’il faut savoir sur le test génétique – https://theconversation.com/de-nombreuses-femmes-atteintes-dun-cancer-du-sein-pourraient-eviter-la-chimiotherapie-ce-quil-faut-savoir-sur-le-test-genetique-284380

« Restez au frais » : voici pourquoi les conseils de la Santé publique lors des canicules ne sont pas toujours réalistes

Source: The Conversation – in French – By Luc Bonneville, Professeur titulaire en communication et santé, L’Université d’Ottawa/University of Ottawa

« Restez au frais ! » Cette injonction, faite par les différents organismes de santé publique en période de chaleur extrême et répercutée à satiété dans les médias, devrait tenir compte du fait que tous ne peuvent pas aussi rapidement la respecter.


Comme c’est souvent le cas au début de chaque période estivale, les alertes à la chaleur extrême se multiplient. Et, face aux risques sanitaires, nombreuses sont les recommandations diffusées par différents organismes de santé publique. Ces recommandations ont bien évidemment lieu d’être. Cependant, on peut s’interroger sur ce qu’elles masquent du point de vue sociologique. À commencer par l’une des recommandations centrales faite par plusieurs organismes de santé publique et reprise partout dans les médias : « restez au frais » !

Il suffit de voir les recommandations en vigueur : que ce soit par Santé Canada, par la Croix-Rouge, par la santé publique de villes telles Ottawa, ou les gouvernements provinciaux comme ceux de l’Ontario et du Québec. Même chose un peu partout dans le monde, par exemple en France.




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Tel que précisé dans les consignes du gouvernement du Québec pour les situations d’urgence, « des avertissements de chaleur sont diffusés par Environnement Canada lorsque l’on prévoit que l’une des conditions suivantes durera pendant au moins une heure : une température de 30 °C ou plus et un indice humidex de 40 ou plus ; une température de 40 °C ou plus ».

La chaleur extrême serait responsable d’environ cinq millions de décès par an dans le monde.

Comme chercheur en sciences de la communication dans le domaine de la santé, je m’intéresse depuis plusieurs années à la manière dont les problèmes sociaux et publics sont construits, en particulier les problèmes dits de santé publique, et le sens que ceux-ci revêtent dans les discours publics.

La notion de santé publique : histoire et contexte

L’Organisation mondiale de la Santé (OMS) définissait, en 1952, la notion de santé publique comme « la science et l’art de prévenir les maladies, de prolonger la vie et d’améliorer la santé physique et mentale à un niveau individuel et collectif ».

C’est ce type de « santé publique » qui s’est développé dans la deuxième moitié du XXe siècle, partout en Occident. Cependant, cette « santé publique », initialement fondée sur une intention bienveillante et soucieuse du bien-être des populations, ne doit pas pour autant échapper à la critique. Car les messages de prévention sont plus complexes à formuler que ce que l’on a souvent tendance à penser. L’histoire de la communication dans le domaine de la santé nous le montre avec plusieurs exemples clés.

Ici, on peut penser à cette campagne de 2012 en faveur de l’allaitement maternel par l’Agence de la santé et des services sociaux de Montréal, mettant en vedette l’actrice Mahée Paiement. Derrière une bienveillance assumée, les autorités de santé publique ont certes fait la promotion de ce qu’elles considèrent, avec raison, comme un comportement sain. Mais une telle communication vient aussi stigmatiser certaines femmes qui n’allaitent pas, pour de multiples raisons totalement légitimes.




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Plus fondamentalement, cibler uniquement les comportements individuels revient à ignorer certaines réalités sociales. Les messages de santé publique font souvent écran au fait que, très souvent, ce sont essentiellement l’environnement et le contexte de vie d’une personne qui dictent sa capacité à faire des choix sains. Par exemple, durant la pandémie de Covid-19, certaines personnes n’ont pas été en mesure de respecter plusieurs règles énoncées alors par la santé publique, comme faire du télétravail, éviter de sortir, ou éviter la proximité avec d’autres personnes. Et cela pour toutes sortes de raisons.

Dans les faits, nous ne sommes pas tous égaux face à la capacité de se soumettre à certaines recommandations émanant de la santé publique. C’est sans compter le fait que les consignes de santé publique sont souvent interprétées différemment dépendamment de la classe sociale à laquelle nous appartenons.




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Analyse critique et remises en question

C’est dans ce contexte qu’une analyse critique des recommandations de la santé publique en période de chaleur extrême devient pertinente. Soyons toutefois clairs ici : la santé publique est nécessaire et fondamentale dans toute société qui se préoccupe de la santé et du bien-être de sa population. Et elle l’est plus que jamais, alors que les périodes de chaleur extrême sont de plus en plus nombreuses et appelées à se multiplier.

Rester au frais le plus possible est un conseil très sage et bienveillant, mais il masque certaines inégalités qui persistent dans nos sociétés. En effet, nous n’avons pas tous les mêmes chances de pouvoir demeurer au frais.

Dans son dernier rapport, le Centre de collaboration nationale en santé environnementale précise que les gens qui composent certains groupes sociaux sont beaucoup plus vulnérables aux épisodes de chaleur. On évoque, par exemple, les personnes âgées, de même que les personnes qui souffrent de problèmes de santé mentale ou d’une maladie chronique, celles qui vivent seules, les personnes à mobilité réduite, et celles qui ne sont tout simplement pas en mesure de maintenir une température considérée comme sécuritaire dans leur logement.

Pas seulement vers les individus

Les messages de santé publique sont fondamentaux. Mais ils ne peuvent pas se borner à systématiquement énoncer des recommandations qui ne tiennent pas compte de la diversité d’une population donnée.

Il faudrait penser à décentrer les messages, et éviter de cibler les individus, sur le ton impersonnel dont on a l’habitude. Les « bons conseils préventifs » gagneraient à s’accompagner de messages de sensibilisation, qui engloberaient les responsabilités collectives, y compris celles des institutions, des employeurs, des propriétaires et des services municipaux. Car ceux-ci ont aussi des responsabilités, par exemple quant à l’aménagement des horaires de travail ou la réduction de l’impact des îlots de chaleur. Les formulations pourraient ressembler à : « Restez au frais si vous le pouvez. Interrogez votre employeur, votre propriétaire, vos services publics, pour voir ce qu’ils peuvent faire ».


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Il faut aussi songer à ajuster les messages aux différents environnements sociaux, économiques et urbains dans lesquels vivent les individus. « Rester au frais » peut être tout à fait logique et sensé pour une personne qui vit dans un quartier riche, et dont on présume qu’elle a accès à un environnement climatisé. Mais pour une personne sans accès à un tel environnement, un tel conseil peut être complètement dérisoire, pour ne pas dire déconnecté.

Plus largement, on peut aussi s’interroger sur les médias, qui, en principe, doivent être autre chose que de simples relayeurs d’information : n’auraient-ils pas le devoir de mettre en perspective les injonctions de santé publique, entre autres en parlant davantage des causes globales de la chaleur ? Les conseils donnés au public pourraient aussi être formulés en tenant compte des réalités différentes qui existent dans la population. Et, pourquoi pas, en évoquant ce qui peut être fait collectivement afin d’atténuer les épisodes de chaleur et leurs effets.

La Conversation Canada

Luc Bonneville a reçu des financements du Conseil de recherche en sciences humaines du Canada.

ref. « Restez au frais » : voici pourquoi les conseils de la Santé publique lors des canicules ne sont pas toujours réalistes – https://theconversation.com/restez-au-frais-voici-pourquoi-les-conseils-de-la-sante-publique-lors-des-canicules-ne-sont-pas-toujours-realistes-287042

Lutter contre les incendies avec des produits qui aggravent le changement climatique et nuisent à la santé : les pompiers au piège des PFAS

Source: The Conversation – in French – By Gilles Mailhot, Directeur de Recherche, Centre national de la recherche scientifique (CNRS); Université Clermont Auvergne (UCA)

Les PFAS (substances per — et polyfluoroalkylées) ont d’abord été célébrés comme une innovation industrielle, permettant notamment de lutter plus efficacement contre les incendies. Aujourd’hui, ils sont pourtant au cœur d’une crise sanitaire et environnementale mondiale. Les pompiers sont pris au piège d’un cycle infernal, entre le besoin de PFAS pour protéger les populations (et eux-mêmes !), l’exposition à ces composés dangereux, et la contribution au réchauffement climatique des gaz fluorés libérés lors des feux… qui aggrave en retour les risques d’incendie.


Découverts à la fin des années 1930, les PFAS sont des composés synthétiques qui ont séduit l’industrie grâce à des propriétés uniques : une stabilité thermique exceptionnelle, une résistance chimique remarquable, ainsi qu’une capacité à réduire fortement la tension superficielle des liquides, les rendant à la fois hydrophobes et lipophobes.

Ces caractéristiques en ont fait des ingrédients incontournables dans de nombreux secteurs : des revêtements antiadhésifs (comme le PTFE, plus connu sous le nom de Téflon) aux textiles imperméables… en passant par les mousses extinctrices utilisées par les sapeurs-pompiers.

Pourtant, leur persistance extrême dans l’environnement, on les surnomme d’ailleurs les « polluants éternels », et leur bioaccumulation dans les chaînes alimentaires ont progressivement révélé un envers du décor : ces substances, conçues pour protéger, sont devenues une menace insidieuse pour la santé humaine et les écosystèmes.

Aujourd’hui, cette contradiction entre innovation et risques est particulièrement poignante dans la lutte contre les incendies, et l’exposition des pompiers qui sont en première ligne.

Lors d’une campagne de prélèvements d’eau contaminée par des mousses anti-incendie et sur des tenues de pompiers utilisées lors d’intervention.
Gilles Mailhot, Fourni par l’auteur

Les PFAS, alliés historiques de la lutte contre l’incendie

Dans le domaine de la sécurité incendie, les PFAS jouent un rôle décisif depuis les années 1960. Leur incorporation dans les mousses a permis une avancée majeure dans l’extinction des feux de liquides inflammables (hydrocarbures, solvants, etc.). En effet, en formant un film aqueux à la surface du combustible, ces mousses isolent l’oxygène et étouffent les flammes avec une efficacité inégalée.

Les PFAS ont également été intégrés dans les équipements de protection individuelle des sapeurs-pompiers (tenues, gants, bottes) pour améliorer leur résistance thermique, leur imperméabilité et leur résistance aux hydrocarbures.

Ces innovations ont transformé les conditions de travail des pompiers : ils permettent de réduire les temps d’intervention grâce à une extinction plus rapide des feux ; de mieux protéger les pompiers eux-mêmes contre les brûlures et les projections de produits chimiques ; et de diminuer leur exposition aux fumées toxiques en limitant la durée des opérations en milieu hostile.

Sur le papier, les PFAS semblaient donc parfaits : ils sauvaient des vies et protégeaient l’environnement en réduisant la durée des émissions polluantes liées aux incendies. C’était sans compter les conséquences imprévues.

L’exposition multiple des sapeurs-pompiers : un risque sous-estimé

L’omniprésence des PFAS dans l’univers des pompiers en fait aussi une source majeure d’exposition professionnelle.

Celle-ci ne se limite pas à l’utilisation directe des mousses extinctrices. Elle est multiforme et diffuse, car les équipements de protection individuels, l’environnement des casernes, les fumées, l’eau et les sols sont tous contaminés.

En effet, sous l’effet de l’usure, des lavages répétés, de la chaleur ou du contact prolongé, les PFAS peuvent migrer depuis les tissus ou les revêtements des équipements de protection et pénétrer l’organisme par contact cutané ou inhalation.

De plus, les poussières, les véhicules d’intervention, les casiers ou les sols des centres de secours sont souvent imprégnés de PFAS, créant une exposition chronique pour les pompiers — même en dehors des opérations.

Les PFAS présents dans les matériaux touchés par le feu (moquettes, isolants, plastiques) se dégradent partiellement lors des combustions et libèrent des composés toxiques inhalés par les pompiers.

Prélèvements d’eau contaminée par des mousses anti-incendie lors d’une campagne avec les pompiers de l’Hérault (SDIS 34).
Gilles Mailhot, Fourni par l’auteur

Enfin, les exercices d’extinction ou les interventions sur des sites industriels peuvent laisser des résidus de mousses d’extinctions qui polluent durablement les nappes phréatiques, exposant les pompiers par ingestion ou contact lors de futures interventions.

Cette exposition cumulée est d’autant plus préoccupante que les PFAS sont associés à des risques sanitaires graves : cancers (rein, testicules, pancréas), troubles thyroïdiens, immunodépression, complications pendant la grossesse, ou encore maladies hépatiques.

Des études épidémiologiques ont mis en évidence des taux élevés de pathologies chez les professionnels exposés.

Le cycle infernal : PFAS, réchauffement climatique et multiplication des feux

Mais le paradoxe ne s’arrête pas là. Les PFAS contribuent à aggraver la crise climatique, créant un cercle vicieux. En effet, lors des feux, les PFAS se volatilisent : c’est-à-dire que, loin de disparaître, ils passent dans l’atmosphère.

schéma
Le cercle vicieux de l’usage des PFAS dans la lutte contre les incendies, dont les sapeurs-pompiers aimeraient pouvoir sortir. Les GES sont des gaz à effet de serre.
Gilles Mailhot, Fourni par l’auteur

D’une part, les PFAS à chaîne carbonée courte (entre 1 et 4 atomes de carbone) possèdent une tension de vapeur élevée à température ambiante, ce qui leur permet de passer en phase gazeuse naturellement.

D’autre part, les PFAS à chaîne longue soumis à de hautes températures (comme lors d’un incendie) se décomposent et libèrent des gaz fluorés. Ceux-ci ont des pouvoirs de réchauffement global colossaux, jusqu’à 23 000 fois supérieur à celui du CO₂ pour certains composés comme le tétrafluorométhane (CF4) ; et leur durée de vie atmosphérique se mesure en centaines voire en dizaines de milliers d’années, bien au-delà de celle du CO2.

Le problème est donc autoentretenu : les PFAS favorisent l’extinction des feux mais leur contribution au réchauffement climatique est de nature à augmenter la fréquence et l’intensité des incendies, notamment dans les régions tempérées comme l’Europe du Sud.

Résultat : les sapeurs-pompiers sont contraints d’intervenir plus souvent, s’exposant davantage aux PFAS… qui aggravent le problème. Un cercle vicieux dont il est difficile de sortir.

Vers une réglementation équilibrée : comment protéger sans sacrifier la sécurité ?

Face à ces constats, les autorités sanitaires et environnementales ont réagi. En Europe, la réglementation REACH et la directive de 2020 sur l’eau potable ont déjà restreint l’usage de certains PFAS, et une interdiction totale est en discussion pour 2025-2030.

Des scientifiques effectuent des prélèvements dans une des quatre sources du Parc Naturel Régional des Grands Causses, dans la vallée du Tarn.
Gilles Mailhot, Fourni par l’auteur

Aux États-Unis, l’Agence de protection de l’environnement (dite « EPA ») a fixé des seuils maximaux pour les PFAS dans l’eau potable, tandis que plusieurs États ont banni les mousses contenant ces substances.

Pourtant, dans le domaine de la lutte contre l’incendie, une approche progressive s’impose. Une interdiction brutale des PFAS dans les mousses et les équipements de protection en l’absence d’alternatives aussi performantes pourrait compromettre la sécurité des pompiers.

C’est pourquoi les experts scientifiques plaident pour un phasage réaliste, permettant aux industriels de développer des solutions de remplacement (mousses sans PFAS, équipements innovants) ; un accompagnement des professionnels, avec des campagnes de dépistage pour les pompiers exposés et des protocoles de décontamination des casernes ; une recherche active sur les alternatives durables, comme les mousses à base de tensioactifs biodégradables ou les revêtements sans fluor (le fluor se lie très solidement aux atomes de carbone et rend les PFAS extrêmement résistants à la dégradation).

Le projet ALERT-PFAS : éclairer pour agir

C’est dans ce contexte complexe que le projet européen ALERT-PFAS Interreg Sudoe a été lancé en 2024. Un de ses objectifs est de comprendre le cycle de vie des PFAS dans l’univers des sapeurs-pompiers, depuis leur utilisation jusqu’à leur dispersion dans l’environnement, en passant par leur impact sur la santé des professionnels.

Nous avons mené une campagne de mesures des PFAS inédite au niveau du Service Départemental d’Incendie et de Secours de l’Hérault (SDIS34) mais aussi en Espagne et au Portugal, des pays partenaires du projet.

Nous analysons des sources d’exposition des pompiers aux PFAS (mousses, équipements de protection, fumées, eaux usées) et modélisons les risques pour identifier les scénarios les plus critiques et proposer des mesures de prévention ciblées.

Enfin, nous sensibilisons les acteurs (pompiers, élus, industriels) aux enjeux des PFAS et aux bonnes pratiques pour limiter leur impact.


L’auteur remercie pour leurs contributions : le Lieutenant-Colonel Raphaël DU BOULLAY et Fanny CHOULET du SDIS 34 (sapeurs-pompiers de l’Hérault) ; Mona SEMSARILAR, directrice de recherche CNRS à l’Institut européen des membranes ainsi que Georginan BOUTAOUAKOU et Florence CHARNAY-POUGET de l’Institut de Chimie de Clermont-Ferrand.

The Conversation

Gilles Mailhot a reçu des financements du programme Interreg Sudoe pour le projet ALERT-PFAS.

ref. Lutter contre les incendies avec des produits qui aggravent le changement climatique et nuisent à la santé : les pompiers au piège des PFAS – https://theconversation.com/lutter-contre-les-incendies-avec-des-produits-qui-aggravent-le-changement-climatique-et-nuisent-a-la-sante-les-pompiers-au-piege-des-pfas-287245

Lucas, 16 ans, a disparu sans laisser de traces : comment mener l’enquête ?

Source: The Conversation – in French – By Magalie Sabot, Psychocriminologue à l’Office central pour la répression des violences aux personnes, Université Paris Cité

Le 18 mars 2015, Lucas, seize ans, disparaissait sans laisser de traces, alors qu’il devait se rendre à la piscine. À l’époque, l’enquête ne donnera aucune réponse et n’identifiera aucun suspect. Sur quelles méthodes s’appuie la police en cas de disparition ? Quel est le rôle des psychocriminologues dont le rôle est d’étudier le profil psychologique des victimes et des criminels ? Chaque année, 58 000 disparitions font l’objet d’un signalement en France. La majorité concerne des mineurs en fugue.


Quand ses parents tenteront de le joindre par téléphone, Lucas ne répondra pas. Il ne répondra plus ni au téléphone, ni aux messages. Son portable, éteint à 17h16, ne se rallumera jamais.

Le 18 mars 2015, l’adolescent de seize ans devait prendre un bus afin de rejoindre son frère à la piscine pour un cours de natation. Il va disparaître sans laisser aucune trace. Il a pourtant bien quitté son domicile, mais sans prendre ses affaires de sport, seulement avec son petit sac à dos presque vide : il part sans argent de poche, ni sac de couchage, ni vêtement de rechange.

Les recherches débuteront très rapidement, cependant Lucas n’a pas été admis aux urgences, il n’est pas non plus chez un de ses amis qui affirment tous qu’ils n’ont reçu aucune nouvelle de lui. Une enquête pour disparition inquiétante est ouverte le soir même.

Pour L’OCRVP (Office central pour la répression des violences aux personnes) qui reprend ce type de dossier, ces enquêtes relèvent du défi : non seulement aucun suspect n’est identifié, mais surtout il n’existe aucune scène de crime sur laquelle s’appuyer, aucune trace n’est retrouvée, et évidemment aucun corps à autopsier. Le travail des psychocriminologues va constituer l’un des outils d’enquête : l’analyse reposera sur l’histoire de vie du disparu mais aussi sur des recherches scientifiques et profilage.

L’enquête

Les premiers éléments récoltés sur la personnalité de Lucas indiquent qu’il n’a pas le profil d’un fugueur. Le parquet requiert alors rapidement l’ouverture d’une information judiciaire pour enlèvement et séquestration. Par manque d’éléments, aucune thèse n’est écartée. Disparition volontaire ou mauvaise rencontre ?

Plusieurs personnes viennent apporter leur contribution à l’enquête. Ainsi, une voisine affirme l’avoir vu le jour de sa disparition, entre 17h15 et 17h30, se promenant sur un chemin en direction opposée de la piscine où il devait se rendre. Le lendemain, une autre femme pense aussi l’avoir reconnu : il était en train de traverser un champ. Une équipe de bénévoles reconnaît sa silhouette s’éloigner dans un bois, cinq jours après sa disparition, à plusieurs kilomètres du domicile. Une semaine après, un motard indique l’avoir aperçu marcher le long d’une route, son sac sur le dos. Enfin, une adolescente et son père l’auraient croisé dans un grand magasin d’une ville éloignée, en présence d’une femme d’une cinquantaine d’années.

Selon les études, 90 % des personnes qui font des déclarations à la police le font pourtant en toute honnêteté. La plupart des témoignages qui conduisent les enquêteurs sur de fausses pistes sont généralement de bonne foi mais contiennent des omissions, des erreurs ou encore des oublis.

En l’espèce, un chien policier va pister la trace de Lucas sur 1 km seulement de son domicile. Les zones seront explorées par hélicoptère. Aucun élément probant ne permettra de faire avancer l’enquête.

Le corbeau

De longs mois passent sans aucune trace de Lucas, jusqu’à ce que les parents de l’adolescent commencent à recevoir une série étrange de onze lettres anonymes. Une personne inconnue leur donne des nouvelles rassurantes de leur fils. Sur une feuille de papier glissée dans un journal, le texte écrit en lettres bâton indique :

« QUE LES PARENTS DE LUCAS, NE S’INQUIÈTENT PAS. IL VA BIEN. PAS DE MAUVAISES RENCONTRES. IL AIME SA FAMILLE. IL VA BIEN ».

Pendant un an, ils recevront ces lettres à chaque fois accompagnées de feuilles d’arbre, s’accrochant à l’espoir qu’il est vivant et en bonne santé.

Ce type d’affaires criminelles provoque assez fréquemment l’intérêt de personnes présentant des troubles mentaux. La teneur des propos dans certains courriers sont facilement assimilés à une maladie psychique. Mais dans certains cas, il devient plus difficile de se prononcer et nous pouvons alors apporter notre concours pour l’analyse de ces écrits, que ce soient ceux de corbeaux ou de témoins.

Des outils opérationnels nous permettent de travailler ces messages, soutenant notre réflexion quant à la crédibilité des révélations qui sont faites. La méthode SCAN (Scientific Content Analysis) en fait partie : elle permet d’analyser et de traiter le contenu du courrier, sa chronologie ainsi que la structure de la déclaration. Une étude de N. Smith (2001) indique qu’elle permet aux enquêteurs de discriminer les sujets véridiques à 80 %.

L’utilisation des pronoms, de certains verbes ou de connecteurs (« car », « alors », « ainsi », etc.), la manière de rédiger l’introduction ou d’énoncer certains détails, donnent des indications précieuses sur la personnalité du rédacteur et la fiabilité de son propos. La méthode stipule qu’aucun indicateur n’est à interpréter isolément, il s’agit d’une aide à l’analyse qui doit se réaliser en globalité pour limiter les biais de confirmation. Une formation de linguistique et en analyse de contenu écrit délivrée par le FBI nous permet donc de parfaire notre expertise dans le domaine.

Les enquêteurs vont parvenir à identifier l’expéditeur de ces courriers à partir d’images de vidéosurveillance d’une caméra située au centre de tri où l’auteur était venu poster ses lettres. L’inconnu est un homme de 57 ans, employé dans un supermarché. Il présente une personnalité fragile, avec des traits de mythomanie. L’homme s’avérera n’avoir aucun lien avec la disparition de Lucas.

Profilage des disparitions criminelles

En moyenne, chaque année en France, 58 000 disparitions font l’objet d’un signalement auprès d’un service de police ou de gendarmerie qui les enregistrent alors dans le fichier des personnes recherchées (FPR). La majorité concerne des disparitions volontaires, en particulier des mineurs en fugues (+ de 36 000 en 2024). Cela correspond à une moyenne de 158 disparitions par jour et, même si une grande partie concerne des fugues plus ou moins longues, cela constitue une souffrance pour les familles, une mise en danger potentiel et de nombreuses investigations pour les forces de l’ordre.

La plupart des disparitions ne sont donc pas criminelles (seulement 3 % environ selon le FPR). La victimologie est encore une fois un levier puissant dans ce type de dossier pour déterminer la probabilité que la personne ait été, en réalité, victime d’un criminel.

Mais à ce jour, presque aucun chercheur ne s’est intéressé aux disparus, laissant les enquêteurs seuls face à leur intuition pour prioriser les dossiers et évaluer les risques. Une seule étude scientifique s’est penchée sur les critères pouvant alerter les forces de l’ordre quant au risque de disparition criminelle. Cette recherche (2022), écrite par notre unité de psychocriminologues (UACP/OCRVP) et des universitaires internationaux (J. Chopin, E. Beauregard, C. Baroche, M. Sabot, & al.) a permis d’identifier deux principaux indicateurs : l’un est lié à la victime et l’autre au contexte de sa disparition. Notre travail a par ailleurs établi, de manière objective, les premières typologies de personnes disparues, en réalité victimes d’un criminel.

Ainsi, nos résultats indiquent qu’une disparition pourrait laisser suspecter qu’un acte criminel a eu lieu dans les conditions suivantes : la personne marchait seule la dernière fois qu’elle a été vue (55 %), sa disparition a lieu pendant le week-end (23 %) ou en pleine nuit (13 %). Par ailleurs, les disparitions criminelles surviennent plus fréquemment (dans 63 % des cas) dans un rayon de moins de 10 km du domicile. Dans 53 % le lieu présumé de la disparition est un lieu extérieur.

À partir de ces données statistiques, notre étude a pu extraire quatre grandes typologies de personnes les plus à risque d’être victimes d’une disparition criminelle. Mais le profil de Lucas ne fait pas partie de l’une d’elles.

La victimologie nous apprend que l’adolescent est un grand passionné de nature et un collectionneur de pierres. Pour un psychocriminologue, la piste principale pourrait s’orienter préférentiellement vers un accident (une chute) dans le cadre de la recherche de nouvelles trouvailles.

Résolution

Les ossements de Lucas seront retrouvés 6 ans plus tard, sur le flanc d’une falaise à 800 mètres à peine de son domicile par le GRIMP (groupe de reconnaissance et d’intervention en milieu périlleux) des sapeur-pompiers.

Les analyses ADN permettront de certifier qu’il s’agit bien de sa dépouille, mais l’absence de certains os comme celui du crâne empêchera le légiste de statuer sur les causes de sa mort. La famille devra faire son deuil sans avoir obtenu toutes les réponses qu’elle espérait.

Avis de recherche de Lucas Tronche.
Police nationale, CC BY

Si Lucas a pu être identifié, il faut savoir qu’en France, de nombreux corps sont retrouvés sans qu’une identité ne puisse être rattachée. Une analyse de l’OCRVP révèle qu’entre 2010 et 2022, entre 120 et 150 corps ont été inhumés sous X, dont un quart restera non identifié. Des anonymes, parfois recherchés (accident, catastrophes naturelles, etc.), mais souvent oubliés, que la maladie mentale, les addictions ou la solitude ont invisibilisés. L’OCRVP dispose de personnels dédiés, afin de les recenser, comparer les fichiers pour contribuer à donner, un jour, un nom à leur sépulture. Notre service participe aussi à la campagne de communication d’INTERPOL nommé « Identify Me », destiné à faciliter l’identification de femmes anonymes décédées dans des conditions suspectes, grâce à la coopération internationale et à la diffusion d’informations auprès du public.

Bien éloigné de nos fictions télévisées, le travail des psychocriminologues sur ces dossiers n’est qu’un outil parmi d’autres pour soutenir les investigations policières. Ce travail de profilage replace la victime au cœur des enquêtes criminelles et introduit aussi les sciences criminelles, les recherches statistiques, comme un nouvel axe de réflexion.

Les avancées technologiques et la généalogie génétique apportent aussi de nouveaux espoirs dans la résolution d’enquêtes liées à des disparitions anciennes entrant dans la catégorie des « cold cases ». Mais cela ne remplace pas le nécessaire travail humain mené par les équipes de la police qui consacrent leur quotidien à ces dossiers complexes, et qui apportent bien souvent leur lot de frustrations ou de déceptions.

The Conversation

Magalie Sabot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Lucas, 16 ans, a disparu sans laisser de traces : comment mener l’enquête ? – https://theconversation.com/lucas-16-ans-a-disparu-sans-laisser-de-traces-comment-mener-lenquete-281667

Le Canada à l’Eurovision : le choix de la langue, une question politique cruciale

Source: The Conversation – in French – By Florent Parmentier, Secrétaire général du CEVIPOF. Enseignant, Sciences Po

En 2027, le Canada participera pour la première fois à l’Eurovision. Le choix de la langue de sa chanson dépasse largement le cadre artistique. Anglais, français, bilinguisme ou langue autochtone : chaque option incarne une vision différente de l’identité canadienne. En obligeant le pays à ne retenir qu’un seul récit national, l’Eurovision devient un révélateur de ses équilibres politiques et culturels.


Le premier ministre canadien, Mark Carney, l’a affirmé le 1er juillet, jour de fête nationale : le Canada fera ses débuts à l’Eurovision en mai 2027. Après avoir obtenu le statut de membre de plein droit de l’Union européenne de radio-télévision (UER), l’audiovisuel public (CBC/Radio-Canada) a confirmé sa participation au concours, dès la prochaine édition organisée en Bulgarie.

Avant même la désignation de l’artiste qui représentera le pays, une question géopolitique se pose avec une certaine acuité : en quelle langue la chanson sera-t-elle interprétée ? En anglais, la langue de la majorité ? En français, pour affirmer sa singularité ? Ou dans une langue autochtone, reflet de sa politique de réconciliation ? Autrement dit, comment un pays multinational choisit-il de se raconter lorsqu’il n’a droit qu’à trois minutes ?

Derrière ce choix apparemment artistique se cache un arbitrage identitaire et éminemment politique.

L’anglais n’est plus la norme : un faux dilemme

On pourrait croire que la question ne se pose même pas, tant l’anglais paraît s’être imposé comme la langue naturelle du show-business planétaire — au moins depuis la victoire du groupe suédois ABBA à l’Eurovision en 1974 avec « Waterloo ». Pourtant, l’histoire du concours nous rappelle que la réglementation a évolué à plusieurs reprises.

Entre 1977 et 1999, l’Eurovision imposait à chaque délégation de chanter dans une langue nationale ou officielle du pays représenté : la chanson y était pensée comme un acte de représentation autant que de compétition. La suppression de cette règle sous la pression de l’Allemagne a ouvert, pendant une quinzaine d’années, un cycle de domination quasi hégémonique de l’anglais, langue jugée plus « vendable » sur un marché continental.

Mais depuis une décennie environ, le mouvement s’est spectaculairement inversé : les langues nationales, régionales, voire minoritaires, sont revenues en force, portées par des succès retentissants chantés en italien, en ukrainien ou en des idiomes bien plus confidentiels (tatar de Crimée, oudmourte, võro ou corse).

L’Eurovision n’est plus cette compétition où tout le monde chante en anglais par défaut ; la langue y est redevenue un instrument de distinction culturelle et, bien souvent, de revendication identitaire. Ainsi, en 2026, le concours comptait 24 langues différentes, ce qui constitue le niveau de diversité linguistique le plus élevé depuis 1998. Une étude récente parue dans Royal Society Open Science confirme que l’anglais reste statistiquement le choix le plus efficace pour gagner, tout en remarquant qu’une poignée de pays, dont la France, l’Italie ou le Portugal, continuent délibérément à s’en passer, préférant l’authenticité culturelle au score final.

Cette évolution reste étonnamment peu connue du grand public, alors même qu’elle change tout pour un pays comme le Canada, qui n’a justement pas qu’une seule langue à mettre en scène.

Les quatre Canada possibles

Une langue, à l’Eurovision, ne transporte jamais qu’une simple mélodie : elle représente aussi, que cela soit assumé ou non par les interprètes, un récit national. Or le Canada, qui a adopté une politique de bilinguisme depuis 1969, n’a pas une seule option à sa disposition ; il en a au moins quatre.

Anglais. De 1956 à 2024, l’anglais a été employé dans près de 48,5 % des chansons interprétées à l’Eurovision (835 sur 1721). Choisir l’anglais, ce serait faire le choix du Canada continental, celui qui assume son inscription dans l’Amérique du Nord, ses industries culturelles proches de celles des États-Unis, sa pop mondialisée. C’est l’option de la normalité, la moins risquée, la moins politique en apparence (l’anglais est la première langue de près des trois quarts des Canadiens), mais peut-être la plus décevante pour un pays qui cherche justement, en ce moment, à se distinguer de son voisin.

Français. Ce choix serait celui du Canada qui affirme sa singularité au sein de l’espace nord-américain, celui qui rappelle, chanson après chanson, qu’il existe une francophonie hors de France et hors d’Europe (et même une francophonie canadienne hors du Québec). Envoyer un titre en français à l’Eurovision, ce serait aussi, volontairement ou non, adresser un signal politique : celui d’un Canada qui ne se confond pas avec les États-Unis. Ce serait sans doute l’option la plus singulière à l’échelle du concours, avec cette ironie qu’une langue minoritaire à l’intérieur de la fédération (elle est la première langue officielle parlée par 22 % des Canadiens) deviendrait alors son principal marqueur identitaire à l’extérieur de ses frontières.

Cette sélection d’artistes canadiens théoriquement susceptibles de représenter le pays à l’Eurovision reflète bien la diversité linguistique du pays.

Bilingue. C’est l’option la plus fidèle à l’architecture constitutionnelle du pays, celle du fédéralisme canadien mis en musique. Elle a l’avantage de la cohérence institutionnelle, et l’inconvénient d’être un compromis ; et, il convient de le reconnaître, les compromis, sur une scène qui récompense les identités tranchées, ne font pas toujours recette.

Langue autochtone. Ce serait l’option la plus inattendue pour un public européen, et sans doute la plus chargée de sens à l’intérieur du pays : celle de la réconciliation, du multiculturalisme revendiqué, d’un Canada qui choisirait de montrer d’abord ce qu’il a de moins connu plutôt que ce qu’il a de plus rassurant. Après plusieurs années où les langues minoritaires ont acquis une forte légitimité à l’Eurovision, une chanson en inuktitut, en cri ou dans une autre langue autochtone (on en compte près de 70, réparties en 12 grandes familles linguistiques) aurait une portée symbolique considérable.

Ce que l’Eurovision oblige à faire

Or, c’est précisément là que le concours impose une contrainte que la vie politique canadienne, elle, ne s’impose jamais à elle-même. À domicile, le Canada peut être simultanément anglophone, francophone, multiculturel et autochtone : c’est même la définition constitutionnelle de sa cohésion, cette capacité à faire tenir ensemble plusieurs récits nationaux sans les hiérarchiser. L’Eurovision, elle, ne connaît pas cette souplesse. Chaque pays y envoie une chanson, un artiste, un drapeau ; en d’autres termes, un seul récit, offert en trois minutes à un continent qui votera.

Il n’y a pas de fédéralisme culturel possible sur cette scène-là. Le choix de la langue vaudra donc arbitrage, et l’arbitrage vaudra affichage. C’est une manière assez rare de forcer un État multinational à trancher publiquement, devant les caméras du monde entier, ce que ses propres institutions se refusent en général à trancher chez lui. L’Eurovision, concours de variétés en apparence anodin, se révèle ainsi un redoutable instrument de géopolitique culturelle : il ne demande pas au Canada de chanter, il lui demande de se définir.

Force est pourtant de constater que c’est précisément ce que le pays évite soigneusement de faire depuis un siècle. Comme le rappellent les politologues Matthew Taylor et Philippe Chassé à propos de l’expression des « deux solitudes » popularisée par le roman de Hugh MacLennan, francophones et anglophones continuent d’entretenir des rapports à la fédération, des références culturelles et des sensibilités identitaires qui restent distincts, et qu’aucune politique de bilinguisme n’est jamais parvenue à fondre en un seul récit.

L’Eurovision, en un sens, remet ce non-dit constitutionnel sur la table, sous les projecteurs du monde entier.

Une chanson, un symbole

Ainsi, la vraie question n’est peut-être donc pas tant de savoir en quelle langue le Canada va chanter, mais plutôt : quel visage voudra-t-il montrer et faire entendre aux Européens ? Le premier représentant canadien ne choisira donc pas seulement une chanson. Il choisira aussi la manière dont le Canada souhaite être entendu en Europe, à un moment où Ottawa cherche justement à resserrer ses liens avec le continent plutôt qu’avec son voisin américain.

Le choix du diffuseur public sera scruté, commenté, peut-être contesté, comme le sont, plus largement, tous les arbitrages identitaires d’un pays qui a fait de la coexistence de ses récits une vertu plutôt qu’un problème. À l’Eurovision, les refrains passent, mais les symboles restent.

The Conversation

Florent Parmentier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le Canada à l’Eurovision : le choix de la langue, une question politique cruciale – https://theconversation.com/le-canada-a-leurovision-le-choix-de-la-langue-une-question-politique-cruciale-286815

En Méditerranée, les poissons fuient la chaleur, mais pas nécessairement comme on s’y attendrait

Source: The Conversation – in French – By Marina Sanz-Martín, Postdoctoral researcher, Instituto Español de Oceanografía (IEO – CSIC)

Au cours des deux dernières décennies, en raison du réchauffement des eaux de la Méditerranée lié au changement climatique, près de la moitié des espèces de poissons présentant un intérêt commercial ont abandonné leurs habitats d’origine pour se diriger vers des latitudes plus élevées, des profondeurs plus importantes et des eaux plus froides. KinoMasterskaya / Shutterstock, CC BY

La Méditerranée est l’un des écosystèmes les plus vulnérables au monde. Une étude récente s’est intéressée à l’évolution de la dynamique de répartition des espèces pour comprendre comment les poissons faisant l’objet de pêche commerciale s’adaptent au réchauffement des eaux. Ce déplacement vers davantage de fraîcheur survient généralement vers le nord, mais aussi vers les profondeurs. Encore faut-il que ce soit géographiquement possible.


Au cours des vingt dernières années, près de la moitié des espèces de poissons faisant l’objet de pêche commerciale en Méditerranée ont vu leur aire de répartition se modifier en raison du changement climatique, ce qui a entraîné des déplacements des espèces marines hors de leurs habitats historiques. Ces changements significatifs dans les habitudes des poissons devraient avoir un impact majeur sur la biodiversité méditerranéenne, affectant l’organisation des écosystèmes et les possibilités de pêche.

À l’échelle mondiale, on a observé que les espèces se déplaçaient vers des latitudes de plus plus en plus élevées et à de plus grandes profondeurs à la recherche de conditions plus fraîches.

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Cependant, à l’échelle régionale, la situation est bien plus complexe. Notre récente étude démontre que dans la mer Méditerranée, en raison du changement climatique, les espèces thermophiles, qui préfèrent des températures modérément chaudes, comme la raie étoilée Raja asterias, modifient leur aire de répartition vers le sud et l’ouest, tandis que les espèces boréales, qui préfèrent les eaux froides, comme le poisson-grenouille à ventre noir Lophius budegassa_, ne modifient leur aire de répartition qu’en profondeur.

De façon plus générale, ce processus écologique est connu sous le nom de méridionalisation. Elle se caractérise par l’expansion des espèces endémiques d’eau chaude et le déclin des espèces d’eau froide.

La Méditerranée, une impasse géographique

La Méditerranée est l’un des écosystèmes les plus vulnérables au monde en raison de pressions humaines multiples et surtout cumulatives, notamment un niveau élevé de risque climatique qui va s’accentuer à l’avenir. Ces impacts combinés entraînent déjà des changements écologiques majeurs chez les espèces marines.

La Méditerranée est également un bassin semi-fermé, relié à l’océan uniquement par le détroit de Gibraltar. Ceci limite les possibilités offertes aux espèces cherchant à trouver des conditions environnementales plus favorables ailleurs.

Cependant, même si ces espèces méditerranéennes se déplacent vers le nord, elles ne peuvent pas aller très loin. Elles se heurtent rapidement à des barrières géographiques continentales, telles que la zone continentale française, dans le golfe du Lion.

Pour ces poissons, une alternative à la migration vers le nord consiste à se diriger vers des eaux plus profondes à la recherche de températures plus fraîches, lorsque leurs limites physiologiques le permettent. Cependant, à l’échelle régionale, la situation est bien plus complexe. Des tendances dominantes très différentes se dessinent en fonction des espèces.

Dans notre récente étude scientifique menée le long de la côte méditerranéenne orientale de l’Espagne, de la Murcie au nord de la Catalogne, nous avons constaté que près de la moitié des espèces méditerranéennes présentant un intérêt commercial ont vu leur aire de répartition évoluer au cours des deux dernières décennies : 42 des 102 espèces analysées ont présenté des changements significatifs dans leur aire de répartition.

Bien que ces changements varient d’une espèce à l’autre, ils se caractérisent principalement par des déplacements vers le sud et le sud-ouest le long de la péninsule ibérique, en particulier vers le golfe d’Alicante.

Les changements liés à la profondeur étaient variables, mais se caractérisaient principalement par un déplacement vers des eaux moins profondes.

Un déplacement « à contre-courant »

Ces changements dans la répartition des espèces s’expliquent par la vélocité climatique, un indicateur qui décrit à la fois la vitesse et la direction du réchauffement des océans.

La vélocité climatique mesure la vitesse à laquelle change la température de surface de la mer, pointant vers la direction et la vitesse auxquelles les espèces devraient se déplacer pour conserver les conditions de température initiales ou préférées de leur habitat. Ainsi, si les déplacements des espèces sont corrélés à la vélocité climatique, celles-ci ont plus de chances de rester dans des conditions climatiques convenables.

De fait, nos résultats montrent que les changements de répartition les plus notables sont étroitement liés aux régions connaissant le réchauffement le plus rapide. En conséquence, de nombreuses espèces ont déjà déplacé le centre de répartition de leurs populations vers le sud-ouest.

Parmi ces espèces, on trouve le megrim à quatre taches (Lepidorhombus boscii, le picarel (Spicara smaris) et la raie étoilée Raja asterias, qui, en raison de leur préférence pour des eaux modérément chaudes, se sont déplacés vers le sud-ouest, suivant la même direction que la vélocité climatique. Cependant, outre ce déplacement horizontal, elles se sont également rapprochées des eaux moins profondes.

Contrairement à ce que nous avions prévu, les espèces se sont principalement déplacées vers des eaux moins profondes et des zones plus côtières. En effet, la profondeur diminue naturellement dans cette région à mesure que les espèces se déplacent vers le sud.

Ces résultats mettent en évidence les impacts du changement climatique à l’échelle régionale sur les espèces marines d’importance commerciale. Il est urgent de mettre en œuvre des mesures de gestion de la pêche adaptées au changement climatique, car l’adaptation au changement climatique n’est plus un défi pour l’avenir : elle est une nécessité aujourd’hui.

Les solutions adaptées au changement climatique comprennent des mesures de gestion axées sur la mise en œuvre de stratégies régionales et locales, telles que l’identification de refuges climatiques marins, qui attirent les espèces et offrent un environnement dans lequel les stocks halieutiques peuvent prospérer malgré le changement climatique, et qui accordent la priorité à leur protection et à leur conservation.

Les solutions adaptées au changement climatique comprennent des mesures de gestion axées sur la mise en œuvre de stratégies régionales et locales, telles que l’identification de refuges thermiques marins, qui attirent les espèces et offrent un environnement dans lequel les stocks halieutiques peuvent prospérer malgré le changement climatique, et qui accordent la priorité à leur protection et à leur conservation.

L’amélioration des réponses d’adaptation du secteur de la pêche artisanale constitue également une solution clé. Cela ne pourra se faire que si les pêcheurs et les communautés locales jouent un rôle significatif dans les processus décisionnels, et si les scientifiques, les acteurs du secteur de la pêche et les décideurs politiques collaborent pour adopter les pratiques d’adaptation au changement climatique dont le besoin se fait cruellement sentir.

Cet article a été rédigé en collaboration avec : Hidalgo, M., Puerta, P., García Molinos, J., Zamanillo, M., Brito-Morales, I., González-Irusta, J. M., Esteban, A., Punzón, A., García-Rodríguez, E., Vivas, M. et López-López, L.


Le mécénat scientifique d’AXA fait désormais partie du Fonds Axa pour le progrès humain, qui regroupe les engagements philanthropiques du Groupe et des mutuelles d’assurance Axa dans les domaines de la science, de la nature, de la solidarité et de la culture. Avant 2025, ce mécénat scientifique global était assuré par le Fonds Axa pour la recherche, qui a soutenu plus de 750 projets à travers le monde depuis sa création en 2007. Pour en savoir plus, rendez-vous sur Fonds Axa pour le progrès humain.

The Conversation

Marina Sanz-Martín (MSM) et ses coauteurs remercient l’équipage et le personnel de l’Institut espagnol d’océanographie (CN-IEO, CSIC) pour avoir collecté et fourni des données d’observations à long terme dans le cadre du programme MEDITS, permettant ainsi de constituer un ensemble unique de données sur la répartition et l’abondance des poissons. Cette recherche a été menée dans le cadre du projet VADAPES, financé avec le soutien de la Fondation pour la biodiversité du ministère espagnol de la Transition écologique et du Défi démographique ; du projet CLISSARTES (AXA-007), financé par le Fonds de recherche AXA ; et du projet COCOCHA (PID2019-110282RA-I00), financé par le ministère espagnol de l’Économie et de la Compétitivité, les fonds FEDER et l’Agence espagnole de recherche. MSM remercie le gouvernement des Îles Baléares pour son financement par le biais d’une bourse postdoctorale Vicenç Mut. Les auteurs saluent le développement et la maintenance de référentiels et de bases de données en ligne tels que COPERNICUS, EMODNET, AQUAMAPS, OBIS, Bio-Oracle, FishBase et SEALIFEBASE, ainsi que leur rôle fondamental dans l’avancement des connaissances en sciences marines et halieutiques.

ref. En Méditerranée, les poissons fuient la chaleur, mais pas nécessairement comme on s’y attendrait – https://theconversation.com/en-mediterranee-les-poissons-fuient-la-chaleur-mais-pas-necessairement-comme-on-sy-attendrait-287242

Faire les saisons en camion : « devenir adulte » autrement ?

Source: The Conversation – in French – By Emilie Auger, Chercheuse associée au Centre Émile Durkheim, Université de Bordeaux

Accéder à un emploi stable, se fixer dans un lieu de vie font partie de ces étapes clés menant vers l’âge adulte. Comment les jeunes qui choisissent une vie nomade, au gré des saisons touristiques et agricoles, vivent-ils alors cette transition ? En quoi leur expérience, a priori atypique, nous offre-t-elle un miroir des transformations de la société actuelle ?


La jeunesse a historiquement été pensée comme une phase de transition composée d’étapes à franchir avant d’accéder à l’âge adulte – finir des études, accéder à l’emploi stable, au logement autonome, se mettre en couple… Mais, depuis quelques années, ce processus s’est profondément transformé. On observe aujourd’hui un allongement de la jeunesse et une désynchronisation de ces seuils de passage. Ils ont maintenant lieu dans des temporalités propres à chacun ou à chacune, et dans des ordres différents.

De fait, l’entrée dans la vie d’adulte nécessite, en amont, une phase de préparation suffisamment longue pour rassembler, par étapes, les atouts permettant cette entrée. C’est dans ce contexte qu’émergent de nouvelles formes de « devenir adulte » qui peuvent parfois sembler marginales. Parmi elles, celle de jeunes qui vivent en camion au gré des saisons agricoles, touristiques ou festivalières.

Dans le cadre de ma recherche doctorale, j’ai rencontré ces jeunes qui parcourent parfois des milliers de kilomètres à bord d’un véhicule constituant à la fois leur moyen de transport, leur logement et souvent le symbole d’un mode de vie alternatif et revendiqué.

Leur expérience invite à interroger les normes contemporaines : que signifie grandir lorsque l’on choisit de ne pas s’installer durablement quelque part ? Peut-on « devenir adulte » en dehors des chemins les plus institutionnalisés ?

Une jeunesse vivant dans la mobilité

Les jeunes vivant en camion ont une place singulière dans l’espace social. Ils ne correspondent ni tout à fait à la figure du voyageur touristique ou du « vanlifeur » ni à celle du travailleur sédentaire. Ils alternent fréquemment périodes de travail et temps de déplacement, au gré des contrats saisonniers proposés.

Leur mode de vie peut parfois être interprété comme un refus des contraintes associées à l’installation. Eux le revendiquent comme une alternative à un modèle de société qui leur semble désuet : ils n’ont pas envie de payer un loyer, un crédit immobilier, d’avoir un emploi à temps plein et une routine quotidienne car c’est un mode de vie trop coûteux pour eux et pour l’environnement.

C’est pourquoi réduire ces trajectoires à une simple quête de liberté est insuffisant. Derrière le choix de vie en camion se trouvent aussi des contraintes économiques très concrètes. Dans un contexte marqué par la hausse des prix des logements et l’instabilité de nombreux débuts de carrière où les jeunes font souvent l’expérience des emplois précaires, vivre dans un « véhicule-habitation » peut constituer une stratégie rationnelle permettant de réduire ses dépenses et d’accroître son pouvoir d’agir tout en défendant des idées militantes.

La sociologue Cécile Van de Velde a montré que les parcours juvéniles européens sont de plus en plus imprégnés d’incertitude. Les jeunes ne se contentent plus d’emprunter une trajectoire prédéfinie, ils doivent se touver eux-mêmes tout en composant avec des situations changeantes, ajuster leurs choix et donner eux-mêmes du sens à leur parcours et à leur vie, tout simplement.

La mobilité saisonnière en camion semble donc être une manière parmi d’autres de répondre à cette injonction contemporaine du devenir soi, un soi affirmé et autonome, mais, de façon alternative.

L’expérience comme un travail sur soi

Les recherches sur les jeunesses insistent de plus en plus sur la place de l’expérience dans les processus du passage à l’âge adulte. Selon le sociologue François de Singly, les individus sont de plus en plus sollicités pour devenir les auteurs de leur propre vie et construire leur identité à travers des expériences multiples plutôt qu’à reproduire un modèle unique hérité de leur milieu social et familial.

Cette logique a été particulièrement observée chez les jeunes saisonniers que j’ai rencontrés dans ma recherche. Beaucoup décrivent leur parcours comme une période d’apprentissage. Ils apprennent à faire des économies d’énergie, à organiser leurs déplacements, à entretenir leur véhicule, à trouver du travail dans des conditions diverses, à créer des réseaux de solidarité et d’engagements. Ils développent ainsi des compétences pratiques souvent peu visibles mais essentielles à leur autonomie quotidienne.

Le camion devient alors bien plus qu’un simple logement mobile. Il constitue un espace d’expérimentation de soi. Vivre dans un espace exigu oblige à composer avec l’inconfort, à s’organiser pour les tâches quotidiennes (aller chercher de l’eau, se laver, répondre à ses besoins naturels), à résoudre des problèmes concrets liés au mode de vie mobile (trouver où stationner, vivre l’incertitude des pannes de camion, etc.).

Cette période peut être interprétée comme une forme d’« entraînement à être soi », c’est-à-dire un processus au cours duquel les individus testent différentes manières d’habiter le monde avant de se fixer, ou non, dans un mode de vie plus sédentaire. Dans cette perspective, les parcours des saisonniers ne relèvent pas uniquement d’une parenthèse avant la « vraie vie ». Ils participent pleinement à la construction identitaire des individus.

« Devenir adulte » autrement ?

Reste une question centrale : ces expériences constituent-elles également un entraînement à « devenir adulte » ? La réponse est : tout dépend de la définition que l’on donne à l’âge adulte. Si celui-ci est réduit à l’accès à un emploi stable, à un logement autonome ou à la mise en couple, alors les parcours des jeunes vivant en camion peuvent apparaître comme des formes de retrait ou de suspension de cette entrée.

Cette interprétation quelque peu restrictive demeure toutefois dominante dans de nombreux discours publics et familiaux. Mais les sociologues invitent à dépasser cette conception strictement statutaire. Pour Olivier Galland (2017), l’entrée dans l’âge adulte ne peut plus être comprise uniquement à travers quelques seuils institutionnels. Elle implique également des dimensions subjectives : le sentiment d’être responsable de ses choix, se sentir capable de se prendre en charge et de définir ses propres priorités.

Sous cet angle, les jeunes vivant en camion développent souvent des formes de responsabilité importantes. Ils doivent assurer leur subsistance, anticiper leurs déplacements, gérer des périodes de précarité entre deux contrats saisonniers et prendre seuls de nombreuses décisions sur la suite de leur parcours. Leur autonomie n’est pas toujours reconnue socialement parce qu’elle ne correspond pas aux marqueurs traditionnels de la réussite adulte. Pourtant, elle constitue bien une expérience importante de prise de responsabilité.

Cette tension révèle un décalage entre les normes dominantes de l’âge adulte et certaines expériences vécues par les jeunes générations. Les premiers valorisent la stabilité ; les secondes doivent souvent composer avec la mobilité, l’incertitude et la flexibilité.

En observant ces jeunes, j’ai découvert que le passage à l’âge adulte ressemble davantage à une succession d’expériences, d’essais, et de bifurcations. C’est ainsi que j’ai pu dégager un processus circulaire de construction identitaire en quatre étapes que j’ai observé dans les expériences des saisonniers (se chercher, s’intégrer, s’engager, se distancer, se chercher, etc.). Cette évolution ne concerne pas uniquement quelques groupes considérés comme marginaux. Elle touche, à des degrés divers, une part croissante de la jeunesse.

Ces trajectoires de jeunes vivant en camion fonctionnent comme un révélateur des transformations plus larges des sociétés contemporaines et mettent ainsi en lumière des questions aujourd’hui largement partagées : comment accéder à l’autonomie dans un contexte économique incertain ? Comment concilier aspiration à la liberté et nécessité de gagner sa vie ? Comment construire son identité lorsque les repères biographiques traditionnels deviennent moins évidents ?

The Conversation

Emilie Auger ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Faire les saisons en camion : « devenir adulte » autrement ? – https://theconversation.com/faire-les-saisons-en-camion-devenir-adulte-autrement-285491

LVMH Kering : quelles bascules stratégiques attendre chez les conglomérats du luxe ?

Source: The Conversation – in French – By Perrine Desmichel, Assistant Professor of Marketing, ESCP Business School

L’ESSENTIELCliquez pour lire les trois points à retenir
Les groupes de luxe français, LVMH et Kering, voient leur croissance s’affaisser. L’annonce prochaine des résultats semestriels sera examinée de près.
Le secteur a connu une valse des créatifs qui interroge, d’autant que les groupes comptent beaucoup de maisons.
La stratégie de hausse des prix pour signifier la hausse de la valeur des produits montre peut être ses limites. Le contre-exemple d’Hermès est à surveiller.
Replier


Au premier trimestre 2026, LVMH et Kering ont connu une nouvelle baisse de revenus sur leur secteur phare, la mode et accessoires, de 2 % pour le leader du luxe et de 3 % pour son rival. Tandis que certaines maisons familiales, à l’instar d’Hermès, poursuivent leur croissance (+ 6 % pour la maison du Faubourg Saint-Honoré).

Ces résultats ravivent les débats sur les choix stratégiques opérés par les plus grands conglomérats de luxe ces dernières années. Acquisition et exploitation de petites marques prometteuses, forte montée des prix, starification et tournus des directeurs artistiques, aussi bien que des ambassadeurs de marque aux premiers rangs des défilés. Les recettes magiques d’hier ne semblent plus mener à la prospérité d’antan. Alors que faire ?




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Un tournus chez les directeurs artistiques

Historiquement, les marques de luxe se sont fortement appuyées sur un directeur artistique pour piloter leur désirabilité. Certaines figures emblématiques (Karl Lagerfeld chez Chanel, Hedi Slimane chez Céline, ou Tom Ford chez Gucci par exemple) ont joué un rôle déterminant dans le développement de leur maison. Figures charismatiques, les directeurs créatifs incarnent la marque aux yeux du grand public et réinterprètent l’héritage du fondateur pour en proposer une lecture contemporaine. Ils peuvent également adresser les tensions sociétales de leur époque. Ainsi Maria Grazia Chiuri, en mettant à l’honneur Catherine Dior comme source d’inspiration, a adopté une posture délibérément féministe, dans l’air du temps à l’heure du mouvement #MeToo.

Cette dépendance reste néanmoins source d’instabilité, comme en témoigne le changement, en 2025, des directeurs créatifs au sein d’une dizaine de maisons leaders. Fragilité humaine (le décès d’Alexander McQueen, le dérapage de John Galliano chez Dior), dissonance créative (Alessandro Michele chez Gucci), ou épuisement face au rythme des défilés (Raf Simons chez Dior) : les causes sont multiples. Cela a conduit certains dirigeants à remettre en cause l’omnipotence de cette figure (Le Figaro, 2025).

D’autres maisons ont depuis longtemps fait le choix d’une vision écosystémique de la créativité. Hermès, qui brille par sa résilience, a toujours mis en valeur le collectif plutôt qu’un directeur créatif en particulier. Les artisans y sont garants de l’excellence, les directeurs créatifs se présentent comme des passeurs d’histoires, et l’objet constitue l’incarnation ultime de la marque. De nombreux artistes, aux quatre coins du monde, relaient localement cette vision artisanale et humaine. La vision créative émerge ainsi de l’articulation de multiples voix et ressources, matérielles ou symboliques (comme le cheval), telle une poésie qui reflète l’esprit de la maison tout en limitant son exposition à une seule figure créative.

Quand la rareté ne crée plus seule la valeur

Les maisons de luxe sont créatrices de rareté, mais de quelle rareté parle-t-on ? Historiquement dans le secteur, la rareté est un corollaire de la valeur : Si on prend l’exemple iconique du sac Kelly d’Hermès, très peu d’artisans de la maison sont formés à fabriquer le modèle, la réalisation de ce produit s’effectue en grande partie à la main et demande du temps, aussi le consommateur est prêt à attendre pour obtenir son article. Certaines maisons de luxe cultivent encore davantage cette rareté en limitant l’accès aux produits les plus précieux de leur gamme à une liste restreinte de clients fidèles, c’est usuellement le cas dans l’automobile et l’horlogerie haut de gamme. Toutefois, les grands groupes, que sont LVMH et Kering, ont adopté une approche toute différente du luxe.

Tout d’abord, leurs maisons ont démocratisé l’accès au luxe depuis la fin des années 90. Aujourd’hui, une maison comme Louis Vuitton vend des dizaines de millions de pièces par an et les prix d’entrée sont en dessous de la barre symbolique du millier d’euros.

Depuis la crise de la Covid-19, certaines maisons ont choisi d’élever leurs prix (principalement sur les marchés asiatiques). Brutale, cette hausse pouvant aller jusqu’à un doublement des prix en cinq ans a été mal perçue par les consommateurs qui ne percevaient pas d’augmentation de la valeur produit équivalente. D’autres maisons ont fait le choix d’harmoniser les prix entre les marchés, afin d’éviter le risque de marchés gris.

Stabilisation des prix

Aujourd’hui les prix semblent se stabiliser (d’après la plate-forme de suivi des prix LY Price, par Luxurynsight). Certaines maisons ont pu élever significativement la barre de leur prix d’appel, à l’instar de Dior, qui comme Chanel ne vend plus de modèles en dessous de 1500 Euros en France. Le défi pour les conglomérats de luxe est donc de repenser la désirabilité de leur offre, sans perdre leur clientèle jeune.

Cela passera sûrement, comme c’est de plus en plus le cas, par la coexistence d’une double logique dans ces maisons : d’un côté, un regain de valeur par le développement de savoir-faire extrêmes, comme Louis Vuitton l’a fait sur le segment des montres ces dernières années ; d’un autre côté une innovation décuplée pour inventer un luxe accessible capable de défier le marché attractif de la seconde main.

Des portefeuilles de marques à optimiser

Les difficultés récentes rencontrées par les conglomérats de luxe posent également la question de la stratégie de portefeuille de marques initiée par ces derniers durant les 30 dernières années. À ce jour, le groupe LVMH comprend 75 entreprises, dans des secteurs allant des spiritueux à la mode. De plus petite taille, Kering met en avant 12 marques dans son portefeuille, principalement en mode et joaillerie.

La logique de construction des portefeuilles de marques a souvent été concentrée autour d’une ou de quelques marques phares, comme Gucci pour Kering, ou Louis Vuitton et Dior pour LVMH. Les conglomérats ont grossi en rachetant de plus petites entreprises, souvent familiales, sans repreneur direct ou dans un secteur ou la survie était liée à des investissements financiers conséquents. Les grands groupes ont ainsi tour à tour endossé le rôle de sauveurs (e.g.Christian Dior) ou de prédateurs (e.g. Gucci).

Les limites du conglomérat

Le type de marques rachetées a également varié : tantôt des marques lancées par de jeunes créateurs en vogue, comme Alexander McQueen, acquis par Kering (PPR à l’époque) en 2001 ; tantôt des marques dormantes mais avec un potentiel de relance (e.g. Balenciaga, racheté en 2001 par PPR). Certaines de ces acquisitions ont permis de lancer des extensions de marque avec l’expertise acquise dans d’autres domaines (e.g. joaillerie ou beauté) pouvant servir au développement de certaines de leurs marques en portefeuille. Enfin, on note la possibilité de faire des collaborations inédites (e.g. Rimowa avec Dior pour LVMH), entre des marques qui auraient pu être, sans lien capitalistique, en compétition ou de taille trop différente pour collaborer.

France 24 – 2026.

La stabilité et la viabilité des stratégies de conglomérat peut toutefois montrer des limites sur le long terme, comme le montre généralement la littérature en stratégie. Les conglomérats ne bénéficient pas toujours, sur le long court, de primes de taille et de marchés multiples dus à la multiplication des secteurs d’activité mais au contraire, parfois, d’un malus. En effet, la pression des actionnaires peut pousser ces derniers à déconstruire le conglomérat au fur et à mesure du temps. C’est ce qu’ont entamé certains des conglomérats, LVMH annonçant récemment la mise en vente de Marc Jacobs.

En définitive, à quelques jours de la publication des résultats semestriels de Kering et LVMH, il est intéressant de se demander comment les géants du luxe vont réagir face aux tumultes du marché. Nous pourrions nous attendre à des ajustements stratégiques, en termes de prix, de portefeuille de marques, d’innovation produits et de surexposition des directions artistiques.

The Conversation

Clara Lecerf est Senior Research Officer chez Luxurynsight

Ben Voyer et Perrine Desmichel ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. LVMH Kering : quelles bascules stratégiques attendre chez les conglomérats du luxe ? – https://theconversation.com/lvmh-kering-quelles-bascules-strategiques-attendre-chez-les-conglomerats-du-luxe-284576

Depuis le traumatisme de la crise grecque, les agences de notation souveraine influencent-elles encore les marchés financiers ?

Source: The Conversation – in French – By Valérie Lelièvre, Maître de conférences en Sciences économiques, Chercheur au BETA et membre de la Chaire EFNUM, Université de Lorraine

Les agences de notation sont régulièrement accusées de manquer de transparence, de produire des évaluations biaisées ou d’amplifier les crises financières. Quinze ans après la crise grecque qui a cristallisé les critiques à leur égard, leur pouvoir est-il toujours aussi important ? Et quel est leur rôle ?


Les notations souveraines promettent transparence et prévention des crises. Quinze ans après le choc de la zone euro, les agences de notation continuent d’attirer les mêmes critiques : modèles obscurs, biais persistants, amplification des crises.

Pourtant, elles demeurent des actrices centrales du financement des États et de l’évaluation du risque souverain, et continuent d’influencer les décisions des investisseurs, des banques et des régulateurs.

Cet article, issu d’une étude menée avec Mireille Jaeger, revient sur l’évolution de leur rôle depuis la crise des dettes souveraines en zone euro.

Qu’est-ce qu’une agence de notation souveraine ?

Rôle des agences de notations souveraines

Les agences de notation occupent une place centrale dans l’évaluation du risque souverain.

Dans le cas des États, elles évaluent la capacité et la volonté de rembourser leur dette. Leurs notations fournissent aux investisseurs une mesure synthétique de leur solvabilité, repère commun pour comparer des États aux situations économiques, institutionnelles et politiques différentes. Ce marché est dominé par trois agences : Moody’s, Standard & Poor’s et Fitch dont la réputation, l’internationalisation et l’ancrage réglementaire constituent de puissantes barrières à l’entrée.

Types de notations souveraines

Les notations souveraines distinguent les émetteurs investment grade, qui ont un risque limité de défaut, des émetteurs spéculatifs high yield, dont le risque de défaut est plus élevé, sur une échelle allant de AAA, qualité de crédit maximale, à D, défaut de paiement.

Le franchissement de ce seuil peut conduire les investisseurs à des ajustements de portefeuilles et influence les conditions de financement d’un État et d’autres emprunteurs publics dont les notations découlent en grande partie de ce dernier.

Processus de notation souveraine

Les agences combinent des critères quantitatifs – déficit budgétaire, réserves de change, etc. – et qualitatifs – qualité institutionnelle, stabilité politique, etc. – au sein de modèles internes. La note est ensuite examinée par un comité qui peut l’ajuster si certains éléments lui paraissent insuffisamment pris en compte par le modèle.

La notation intègre ainsi une part de jugement.

Reproches à l’encontre des agences

Les agences ont régulièrement été accusées d’avoir sous-évalué les difficultés de certains États avant les crises et d’avoir réagi avec excès en accélérant les dégradations de notation une fois les tensions révélées. Ces critiques, apparues lors de la crise asiatique de 1997 puis de la crise des dettes souveraines en zone euro renvoient à la notion de procyclicité. Les agences seraient trop optimistes dans les périodes favorables et trop pessimistes lorsque la situation se dégrade, contribuant ainsi à amplifier les fluctuations de marchés.

La crise grecque a cristallisé cette critique. Les agences furent accusées de contribuer à sa contagion et à la spéculation, de publier des notations biaisées, de manquer de transparence et d’exercer une influence excessive sur les politiques économiques nationales.

Modèles de notations toujours opaques

Après la crise de 2008, les États-Unis et l’Union européenne ont renforcé la réglementation des agences pour améliorer la transparence et limiter les conflits d’intérêts. La crise en zone euro a conduit l’Union européenne à imposer des règles spécifiques aux notations d’État afin de limiter leurs effets potentiellement déstabilisateurs sur les marchés.

Depuis 2013, pour éviter que des annonces surprises accentuent la volatilité des marchés, les notations souveraines sont émises selon un calendrier prédéfini par les agences, avec un maximum de trois notations non sollicitées par an, et elles doivent être publiées après la fermeture des marchés financiers européens.

Cependant, les mécanismes permettant de transformer les informations utilisées par les agences en note demeurent opaques. Les modèles restent des boîtes noires et les ajustements opérés par les comités alimentent le débat sur les biais de notation.

Biais de notation

L’existence de biais dans les notations souveraines reste débattue dans la littérature académique.

Certaines études suggèrent que les agences favorisent leur pays d’origine et ceux de leurs principaux actionnaires, et que d’autres bénéficient d’une prime de crédibilité (biais positifs) : les pays de l’OCDE, du G7, de l’UE et de l’OTAN.




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D’autres travaux observent une sévérité excessive à l’égard de certains pays émergents, notamment africains.

Ces résultats restent controversés. Plusieurs études ne trouvent aucune preuve robuste de biais systématiques et soulignent le rôle des facteurs institutionnels, historiques ou politiques difficiles à mesurer.

Notations favorables, notations défavorables

Une notation souveraine ne doit pas seulement permettre d’anticiper les défauts, elle doit aussi être cohérente avec l’évaluation du risque des investisseurs. Avec Mireille Jaeger, nous avons comparé les notations souveraines de S&P à l’évaluation du risque que fait prévaloir le marché à long terme, représentée par les taux des obligations d’État à 10 ans, de 70 pays observés en septembre 2024.

Si les résultats révèlent une forte convergence entre les notations et l’évaluation du risque par les marchés, on constate que certains pays bénéficient systématiquement de notations plus favorables que ne le laisseraient supposer leurs conditions de financement : États-Unis, Royaume-Uni, Canada, Australie ou Norvège.

D’autres, au contraire, sont évalués plus sévèrement par les agences que par les marchés : le Japon, la Chine et la Thaïlande ; dans la catégorie spéculative, c’est aussi le cas du Vietnam et du Maroc qui affichent en 2024 des taux d’intérêt très bas. Les pays durement touchés par la crise des dettes souveraines en zone euro font eux l’objet d’évaluations relativement plus sévères par les agences que par les marchés, en dépit de leurs efforts pour réduire leur dette.

Quand les marchés et les agences évaluent le risque différemment en fonction des pays. Le graphique montre les notations favorables en vert ou défavorables en rouge.
Fourni par l’auteur

Ces résultats ne permettent pas d’affirmer l’existence de biais systématiques, mais ils suggèrent que les agences et les marchés n’évaluent pas toujours le risque de manière identique. Cela soulève une question : les agences guident-elles les investisseurs ou tendent-elles à intégrer dans leurs décisions des informations déjà reflétées par les marchés ?

De la production d’information à la standardisation du risque

En théorie, si les agences de notation souveraine influencent les marchés, leurs décisions devraient précéder les variations des primes de risque. À l’inverse, si les investisseurs disposent déjà de l’information pertinente, les annonces des agences devraient surtout confirmer des évolutions déjà intégrées dans les taux. Nos résultats ne permettent pas de trancher sur le sens de la causalité. Mais ils mettent en évidence une forte proximité entre l’évaluation du risque souverain par les agences et celle implicitement formulée par les marchés à travers les taux d’intérêt.

Cette proximité suggère que les agences et les investisseurs s’appuient largement sur les mêmes informations, notamment économiques et financières. La multiplication des données disponibles (statistiques publiques, analyses financières, indicateurs de marché…) réduit la probabilité que les agences disposent d’informations significativement différentes de celles déjà accessibles aux investisseurs.

Dans un environnement où l’information économique et financière est largement diffusée, la place des agences dans l’évaluation du risque souverain semble évoluer. Si leur légitimité a longtemps reposé en partie sur leur capacité à révéler des risques insuffisamment pris en compte par les marchés, elle tient aujourd’hui également à leur capacité à produire une appréciation standardisée et largement reconnue du risque de défaut des États. Les notations souveraines continuent ainsi de fournir un langage commun aux investisseurs, aux régulateurs et aux emprunteurs.

Toujours critiquées, toujours incontournables

Derrière les controverses sur les biais ou sur l’influence des agences sur les marchés se cache une question plus fondamentale : peut-on réellement résumer le risque d’un État à une simple note ?

La situation budgétaire d’un pays, la qualité de ses institutions, sa stabilité politique, sa crédibilité monétaire ou encore sa capacité à faire face à des chocs économiques constituent des réalités complexes que les agences cherchent à synthétiser dans un indicateur unique. Cet exercice est nécessairement imparfait, d’autant qu’il laisse une place au jugement, ce qui explique en partie la persistance des débats académiques autour des notations souveraines.

Malgré leurs imperfections, aucune alternative n’est aujourd’hui parvenue à s’imposer comme référence internationale pour l’évaluation du risque souverain. Cette situation explique pourquoi les notations continuent d’occuper une place centrale dans les décisions d’investissement, les cadres prudentiels et le financement des États.

Le véritable paradoxe est peut-être là : les agences sont régulièrement critiquées, mais elles continuent de constituer une référence incontournable pour nombreux acteurs financiers.

The Conversation

Valérie Lelièvre ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Depuis le traumatisme de la crise grecque, les agences de notation souveraine influencent-elles encore les marchés financiers ? – https://theconversation.com/depuis-le-traumatisme-de-la-crise-grecque-les-agences-de-notation-souveraine-influencent-elles-encore-les-marches-financiers-277888