Le régime présidentiel de Donald Trump et la théorie de l’exécutif unitaire

Source: The Conversation – France in French (3) – By Jacob Maillet, Docteur en études anglophones, spécialité en civilisation américaine et politique des Etats-Unis, Université Paris Cité

La référence à la théorie de l’« exécutif unitaire » – une interprétation de la Constitution qui consiste à conférer au président des États-Unis un pouvoir très étendu – permet à Donald Trump de gouverner à sa guise, ou presque, notamment en prenant le contrôle des agences normalement indépendantes, de révoquer certains de leurs responsables ou encore d’exercer une influence accrue sur le ministère de la justice. En soi, la théorie n’est pas absurde ; mais entre les mains d’un homme tel que le locataire actuel de la Maison-Blanche, elle suscite les plus grandes craintes.


Depuis son retour à la Maison-Blanche, le 20 janvier 2025, Donald Trump n’a cessé de chercher à étendre ses prérogatives. Les actions entreprises en ce sens suscitent des déclarations toujours plus alarmantes sur l’avenir de la démocratie états-unienne, le chef de l’État étant soupçonné de vouloir tout simplement supprimer les élections, ou d’envisager sérieusement d’effectuer un troisième mandat présidentiel, alors même que cela serait contraire à la Constitution.

La dérive présidentialiste actuelle se manifeste de diverses façons : Trump « gouverne par décrets » en contournant le Congrès, incarne une forme de « présidence impériale », politise l’appareil judiciaire et alimente en permanence la polarisation culturelle et médiatique.

Tout cela se justifie en partie par l’invocation de la théorie de l’exécutif unitaire, promue par des penseurs proches du chef de l’État, à commencer par ceux de l’Heritage Foundation : une lecture de la Constitution qui vise à réduire largement les contrepoids au pouvoir présidentiel.

Perspective historique

Cette théorie de l’« exécutif unitaire » n’a, en elle-même, rien d’absurde, car la présidence états-unienne a toujours été un objet mal défini.

Dans le premier chapitre de son ouvrage de référence sur la question, paru en 1957, le juriste Edward S. Corwin (1878-1963) commençait d’ailleurs par rappeler que le pouvoir exécutif était « indéfini quant à la fonction […] et plastique quant à la méthode », et que l’article 2 de la Constitution (celui qui définit le pouvoir exécutif) était « le plus grossièrement esquissé ».

C’est pourquoi les constitutionnalistes s’interrogent régulièrement sur les intentions des « Pères fondateurs », en particulier en examinant le contenu des articles des Federalist Papers, rédigés par plusieurs de ces Pères fondateurs afin de convaincre les Américains de ratifier la Constitution après sa rédaction. Comme on peut s’y attendre, les auteurs ne s’entendaient pas toujours sur ces questions.

Alexander Hamilton était notoirement en faveur d’un exécutif « vigoureux », là où Thomas Jefferson émettait plus de réserves. Pour autant, dans la pratique, Jefferson, président de 1801 à 1809, contribua tout autant que ses opposants politiques à étendre les pouvoirs présidentiels, notamment lors de l’achat de la Louisiane auprès de la France en 1803, ou à travers son envoi de la marine contre les États barbaresques avant d’obtenir l’accord du Congrès. Dès les premières années de l’existence des États-Unis, la théorie et la pratique n’étaient donc pas toujours alignées.

C’est pour cette raison que l’on examine souvent la pratique historique, comme l’ont fait en 2008 deux éminents juristes conservateurs, Steve Calabresi et John Yoo. Il apparaît que les présidents ont, dans leur grande majorité, interprété leurs prérogatives de manière relativement étendue – y compris lorsqu’ils avaient dénoncé cette pratique avant leur accession au pouvoir. La nécessité de tenir compte de cette propension du président à maximiser son pouvoir personnel est d’ailleurs au cœur de la théorie de l’équilibre des pouvoirs (checks & balances), selon laquelle, comme le veut la célèbre formule de James Madison (président de 1809 à 1817), « l’ambition doit contrecarrer l’ambition ».

De manière comparable, les Pères fondateurs savaient que les crises – et la guerre en particulier – profiteraient à l’exécutif. C’est précisément cette importance des tensions internationales que l’historien Arthur M. Shlesinger Jr. souligna en 1973 par la formule de « présidence impériale », pour décrire les abus de pouvoir auxquels les locataires de la Maison-Blanche pouvaient se livrer en se prévalant de situations exceptionnelles en politique étrangère.

On l’aura compris : la question de l’exécutif unitaire s’inscrit dans celle, plus large, des prérogatives respectives des différentes branches du gouvernement fédéral.

La théorie aujourd’hui

La question est demeurée sujet à débat au fil du temps, la Cour suprême pouvant être vue comme passant d’un extrême à l’autre : le jugement Myers v. US (1926) entérine le droit de limogeage du président (power of removal), tandis que celui d’Humphrey’s Executor v. US (1935) le restreint en considérant qu’une agence comme la Commission fédérale sur le commerce (Federal Trade Commission), créée par une loi du Congrès, n’a pas une fonction exécutive ou politique.

La théorie telle qu’on la connaît commence à émerger lors des débats relatifs au « privilège exécutif » sous la présidence de Richard Nixon, en particulier à l’occasion des affaires United States v. Nixon (1974) et Nixon v. Fitzgerald (1982), alors que le président était confronté à une menace de destitution à la suite du scandale du Watergate. Il s’agit d’un moment historique du débat sur la présidence, qui augure la polarisation politique que l’on connaît aujourd’hui et que l’on attribue souvent à Newt Gingrich et, dans une moindre mesure, à Pat Buchanan.




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La théorie prend vraiment forme lors de la « révolution conservatrice » menée par Ronald Reagan dans les années 1980, qui se comprend mieux comme une « contre-révolution » répondant au progressisme des décennies précédentes, notamment manifesté par les lois sur les droits civiques adoptées dans les années 1960 (Civil Rights Act et Voting Rights Act) ou sur la protection de l’avortement à travers l’arrêt de la Cour suprême Roe v. Wade en 1973. Le gouvernement Reagan cherche alors à limiter la capacité des agences fédérales à mettre en place la discrimination positive (affirmative action), à laquelle il préfère des politiques « aveugles à la couleur de peau » (colorblind), et déclare à l’occasion de ces disputes que l’indépendance présumée de certaines commissions n’est que « baliverne » (hogwash). Il est d’ailleurs frappant de constater à quel point les politiques du gouvernement Reagan préfigurent les attaques du gouvernement Trump et de la Cour Roberts (la Cour suprême actuelle, composée de six conservateurs, dont le juge suprême John Roberts, et de trois progressistes) contre les succès du mouvement pour les droits civiques.

Il faut néanmoins préciser que, bien que la théorie reste populaire chez les conservateurs, une version moins extrême mais comparable a été développée par les progressistes sous le nom d’« administration présidentielle » à la suite de la présidence Clinton, notamment en 2001 par la juriste Elena Kagan, qui allait devenir en 2010 juge à la Cour suprême. On ne peut donc imputer la popularité de ces idées au seul « Project 2025 » de l’Heritage Foundation, dernière version d’une série de documents visant à aider les présidents républicains à mettre en place des politiques conservatrices – un projet dans lequel l’Union américaine pour les droits civiques (American Civil Liberties Union) a vu un programme menaçant d’éroder les droits et libertés civiques des citoyens.




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On s’attend à présent à ce que la Cour suprême effectue un revirement de jurisprudence par la décision Trump v. Slaughter, portant sur le limogeage par Trump, en 2025, d’une membre (démocrate) de la Commission fédérale sur le commerce, Rebecca Slaughter. Pour l’instant, l’arrêt Humphrey’s Executor v. US (1935) fait encore jurisprudence : il indique que le président ne peut limoger les membres de cette Commission sans faute grave. Mais la première décision de la Cour suprême sur cette affaire, prise « en urgence » – une pratique qui fait d’ailleurs débat –, montre déjà que les juges conservateurs de la Cour ont l’intention de donner au président le pouvoir de limoger les membres de toutes les agences fédérales.

La théorie… et son application

La théorie de l’exécutif unitaire s’inscrit dans un contexte et des évolutions plus larges. Calabresi et Yoo ont explicitement limité ses contours à la gestion des agences fédérales, en excluant les questions liées à la politique étrangère ou traitant directement des droits civiques. On peut d’ailleurs noter que Yoo a déjà pris ses distances avec les politiques de la première administration Trump, ce qui montre que même les théoriciens de l’exécutif unitaire ne sont pas insensibles aux abus du président.

Il faut dire que le gouvernement Trump a utilisé la théorie pour s’attaquer à certaines agences avec une brutalité extrême, par l’intermédiaire du Département d’efficacité gouvernementale (Department of Government Efficiency, DOGE), dirigé par Elon Musk jusqu’à mai 2025. Par de nombreux décrets, il a réduit les effectifs, drastiquement réduit les embauches, et affirmé son contrôle sur les fonctionnaires fédéraux, désormais soumis à des statuts visant à s’assurer leur obéissance. Le démantèlement du ministère de l’éducation par décret ou la fermeture de l’Agence pour l’aide au développement international (United States Agency for International Development, USAID) par le DOGE ont certainement été parmi les applications les plus choquantes de la théorie.

Il reste néanmoins que cette dernière ne représente qu’un outil conceptuel parmi d’autres dans lesquels l’administration Trump II peut puiser pour accroître le pouvoir du président. Si elle semble effrayante, c’est parce qu’elle est combinée à de nombreuses autres évolutions : une polarisation culturelle et politique qui mène à des évolutions historiques telles que la fin du droit constitutionnel à l’avortement par l’arrêt Dobbs v. Jackson Women’s Health Organization (2022) ; une érosion croissante des contre-pouvoirs ; et un présidentialisme qui doit beaucoup à la personnalité histrionique de Donald Trump.

The Conversation

Jacob Maillet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le régime présidentiel de Donald Trump et la théorie de l’exécutif unitaire – https://theconversation.com/le-regime-presidentiel-de-donald-trump-et-la-theorie-de-lexecutif-unitaire-284226

De Pearl Harbor au blocage du détroit d’Ormuz : comprendre et anticiper les « guerres surprises »

Source: The Conversation – France in French (3) – By Nicolas Minvielle, Docteur en économie, spécialiste des questions d’innovation et de défense, Audencia

La surprise stratégique constitue l’un des paradoxes les plus persistants de l’histoire militaire. Alors même que les sociétés contemporaines disposent de volumes d’information sans précédent et que les technologies de surveillance rendent le champ de bataille toujours plus transparent, les États continuent d’être surpris par des attaques majeures.


De Pearl Harbor à la guerre du Kippour, du 11 septembre 2001 à l’attaque du Hamas contre Israël, le 7 octobre 2023, les exemples abondent et ne semblent diminuer ni en fréquence ni en intensité. Certains auteurs avancent même que la majorité des tentatives de surprise stratégique au XXᵉ siècle ont atteint leur objectif.

Ce constat invite à poser une question centrale : comment expliquer que des organisations disposant de ressources analytiques considérables continuent de se tromper sur l’imminence d’un conflit ?

Encore faut-il préciser ce que recouvre la notion de « surprise stratégique ». Toutes les ruptures ne se valent pas. Une armée peut être surprise tactiquement sans que cela modifie durablement l’équilibre global. La surprise stratégique, elle, produit une rupture de paradigme : elle bouleverse les hypothèses dominantes, transforme la perception de la menace et reconfigure les priorités politiques et militaires.

Hors du domaine militaire, des dynamiques comparables existent dans les innovations de rupture, souvent sous-estimées parce qu’elles émergent en dehors des acteurs légitimes ou selon des critères initialement jugés non pertinents. Le succès fulgurant de TikTok a, ainsi, été largement sous-estimé par les plateformes occidentales, qui n’ont pas anticipé la puissance d’un modèle fondé sur la recommandation algorithmique plutôt que sur le réseau social. Enfin, dans un autre registre, la progression rapide des drones bon marché et leur usage détourné dans des conflits récents ou par des acteurs non étatiques ont révélé le potentiel stratégique de technologies d’abord perçues comme marginales.

Le cas du détroit d’Ormuz illustre précisément l’ambiguïté entre surprise et non-surprise stratégique. Depuis plus de deux décennies, la littérature militaire et stratégique documente la doctrine iranienne de déni d’accès reposant sur des tactiques asymétriques : mines, vedettes rapides, drones et missiles côtiers. Ces travaux avaient pu démontrer l’intention de rendre le détroit inutilisable pour des adversaires technologiquement supérieurs. Autrement dit, le scénario d’un blocage d’Ormuz n’est pas inattendu. Si surprise il y a, elle réside peut-être moins dans l’événement lui-même que dans sa réception ; biais d’interprétation, arbitrages politiques et sous-estimation du seuil d’escalade conduisent à traiter comme improbable ce qui est pourtant documenté.

Ces innovations ont en commun d’avoir été négligées non en raison d’un manque d’information, mais parce qu’elles ne correspondaient pas aux critères dominants de valeur, de légitimité ou de pertinence au moment de leur émergence.

Pourquoi ces attaques passent sous les radars ?

La littérature académique, et notamment l’ouvrage fondateur du professeur Erik Dhal (Intelligence and Surprise Attack, 2013), ancien analyste des services de renseignement, distingue classiquement trois grandes explications.

La première, dite « traditionnaliste », met l’accent sur les limites cognitives des décideurs. Les biais d’ancrage (difficulté à se départir d’une première impression), l’excès de confiance, le raisonnement analogique (aller chercher des comparaisons dans d’autres exemples historiques par exemple, même s’ils ne sont pas équivalents) ou encore la difficulté à concevoir l’improbable empêchent d’interpréter correctement les signaux existants.

Dans cette perspective, les surprises résultent moins d’un manque d’information que d’une incapacité à lui donner du sens. On parle alors souvent de « failure of imagination » (manque d’imagination), expression devenue célèbre après les enquêtes du Congrès américain sur les attentats du 11 septembre 2001 qui ont reproché aux analystes du renseignement de ne pas avoir relié ensemble des données pourtant disponibles. Ce fut également l’une des explications de la survenue des attentats du 7-Octobre en Israël. De nombreux signaux étaient disponibles, mais ont été lus à travers un cadre dominant selon lequel le Hamas n’aurait pas eu d’intérêt à mener une intervention militaire envers Israël, gouverner Gaza lui permettant de générer suffisamment de revenus et de préserver sa position.

La seconde approche, dite « réformiste », déplace l’analyse vers les organisations. Les surprises seraient liées à des défaillances bureaucratiques : fragmentation de l’information, rivalités entre agences, inerties institutionnelles ou procédures inadaptées. Ici, le problème n’est pas tant cognitif qu’organisationnel : l’information existe, mais elle circule mal ou ne parvient pas à être traduite en décision.

La chute de Kaboul, le 15 août 2021, en serait une bonne illustration, notamment pour illustrer la distance entre alerte, interprétation et prise de décision. Plusieurs évaluations américaines envisageaient une dégradation rapide de la situation, mais la vitesse d’effondrement de l’État afghan et de ses forces armées a dépassé les anticipations publiques comme opérationnelles. Il ne s’agissait pas simplement d’un défaut de collecte brute d’informations, mais d’une difficulté pour les organisations à intégrer des facteurs immatériels, tels que la faible volonté de combattre, la dépendance extrême aux soutiens américains, la fragilité politique du régime et les effets psychologiques d’une dynamique générale d’effondrement, notamment liée à une profonde chute du moral des militaires afghans après l’annonce du retrait états-unien.

Une troisième lecture, dite des « challengers », introduit une limite plus structurelle avec, entre autres, le déficit d’accès aux intentions adverses. Les signaux d’alerte peuvent être nombreux, mais leur interprétation demeure fondamentalement incertaine sans compréhension précise des objectifs et des plans de l’adversaire. Le renseignement humain apparaît alors comme une ressource critique pour lever cette ambiguïté. La surprise ne résulterait donc pas seulement d’un problème de traitement de l’information, mais d’une difficulté intrinsèque à accéder à une connaissance suffisamment fine pour inférer des intentions fiables.

Ces approches convergent toutefois sur un point essentiel : les signaux sont rarement absents. Ils sont ambigus, dispersés, noyés dans le bruit ou interprétables de multiples façons. L’enjeu n’est donc pas seulement de voir, mais de discerner à temps ce qui annonce une rupture. Cela implique notamment de distinguer intentions et capacités : une concentration de forces peut relever de la coercition ou de la posture, sans intention immédiate d’attaque (comme les diverses démonstrations chinoises à l’égard de Taïwan par le passé – qui ne prédisent en rien d’éventuelles futures intentions). À l’inverse, une intention déclarée peut ne pas être suivie d’effet faute de moyens : la Corée du Nord profère par exemple des menaces d’escalade militaire ou d’attaque contre ses voisins, sans que celles-ci ne se traduisent par des opérations effectives de grande ampleur.

Dans un environnement saturé d’informations, la difficulté ne disparaît pas. La multiplication des données et des capteurs (électroniques, électromagnétiques, humains, cyber, spatiaux, etc.) ne réduit pas nécessairement l’incertitude ; elle peut au contraire la renforcer. L’adversaire, loin d’être passif, organise activement la tromperie : dissimulation, désinformation, gestion des attentes ou encore production de signaux contradictoires.

La surprise stratégique est donc le produit de stratégies visant à rendre le réel (ce que l’on observe) compatible avec ce que l’on croit déjà, en exploitant les biais cognitifs et organisationnels adverses. Cela a, par exemple, été le cas avant la guerre de Kippour de 1973 : l’Égypte a multiplié des exercices militaires le long du canal de Suez pendant plusieurs mois précédant le conflit, ce qui a amené certains analystes israéliens à penser qu’il ne s’agissait que de cela avant le début de la guerre.

Un autre facteur décisif réside dans l’écart entre l’alerte et la décision. L’alerte n’est jamais purement cognitive : elle est aussi politique, budgétaire et organisationnelle. Reconnaître une menace implique des coûts – mobiliser des forces, modifier des postures, assumer un risque de faux positif. Or, plus une attaque est rare, plus il est rationnel de ne pas y croire ou plutôt, d’ailleurs, de ne pas prendre d’actions fortes qui lui soient liées.

Ce paradoxe explique pourquoi les événements les moins probables sont aussi les plus déstabilisants. Le syndrome de « l’enfant qui criait au loup », la routine et les coûts irrécupérables renforcent cette inertie : les investissements passés orientent la perception des menaces futures, au risque de survaloriser certains scénarios au détriment d’autres. Si une organisation militaire se prépare depuis des années à un conflit de contre-insurrection terrestre et que ce scénario a fléché des dépenses importantes, il sera d’autant plus difficile d’envisager et de se préparer à des alternatives où ce type d’engagement n’existe pas. Un exemple typique est le cas des armées occidentales qui, pendant les vingt années qui ont suivi la chute du mur du de Berlin, ont eu de la peine à penser un éventuel retour de la guerre de haute intensité.

Comment réduire le risque de surprise stratégique ?

D’abord, accepter que l’alerte en elle-même a peu de valeur si elle n’est ni précise ni audible. Une alerte efficace doit être tactique (localisée et précise : un attentat se prépare pour tel jour à tel endroit), claire et adressée à des décideurs disposés à l’entendre.

En 1942, les Américains ont remporté une bataille décisive de la Seconde Guerre mondiale, Midway, grâce à cette articulation entre renseignement précis et capacité décisionnelle. Leurs équipes avaient craqué le code japonais de chiffrement des communications et disposaient d’informations tactiques de qualité. Mais elles ne suffisaient pas en elles-mêmes : elles ont été efficaces parce qu’elles ont été remises à des décideurs engagés et à l’écoute.

Dans un autre registre, alors qu’il a pu être présenté comme inédit, le Covid ne constituait pas en soi un événement inimaginable au regard du précédent du SRAS ou des nombreux exercices de prospectives des institutions internationales traitant des maladies zoonotiques. Mais le coût d’un potentiel « faux positif » (arrêter l’économie pour une fausse alerte) a paralysé la décision. L’enjeu est plus souvent du côté de la capacité de réaction à l’alerte que dans l’alerte elle-même.

Ensuite, il convient de penser l’alerte comme un continuum. Son efficacité se joue à trois niveaux : analytique (qualité de la compréhension), procédural (circulation et traduction de l’information) et politique (réceptivité des décideurs). Plutôt que d’opposer inaction et mobilisation totale, les organisations gagneraient à développer des réponses graduées. À l’image des pratiques de « test et apprentissage », il s’agit d’accepter des coûts limités pour ajuster rapidement ses décisions et réduire l’incertitude par l’action. Concrètement, cela pourrait prendre la forme de mesures intermédiaires permettant de tester une hypothèse sans engager des coûts trop élevés : déployer temporairement des forces dans une zone à risque, renforcer ponctuellement la surveillance (cyber, renseignement humain, satellites) ou encore lancer des exercices de préparation pour évaluer la réalité d’une menace.

Enfin, le rôle des imaginaires mérite d’être réévalué. Il ne s’agit pas tant d’imaginer l’inédit que de rendre les situations extrêmes plus concrètes et les réponses plus acceptables en permettant de les voir, de les écouter, bref de s’immerger. Les récits, simulations de type jeux vidéo, serious games ou wargames ainsi que les dispositifs de design spéculatif permettent de tester des protocoles d’action à faible coût. Ils servent moins à anticiper qu’à entraîner les organisations à réagir.

Plus profondément encore, les surprises stratégiques peuvent relever d’incompréhensions éthiques. Ce que nous ne concevons pas – parce que cela échappe à nos cadres normatifs – devient difficile à percevoir. Travailler les imaginaires, c’est alors développer une forme d’empathie stratégique : reconnaître l’altérité de l’adversaire, ses logiques propres, et sa capacité à agir en dehors de nos attentes.

Pour conclure, la surprise stratégique ne disparaîtra pas. Elle est constitutive de l’incertitude et du conflit. L’enjeu n’est donc pas de l’éliminer, mais d’apprendre à mieux y répondre : en articulant information et décision, en développant des réponses graduées et en cultivant des formes d’anticipation capables d’intégrer l’altérité.

Dans le cas français, la question posée n’est pas celle de scénarios anticipés et préparés tels que la guerre de haute intensité. Sur ces thématiques, les avertissements et la préparation sont là. Mais peut-être faut-il accentuer le travail sur les signaux faibles, en focalisant l’attention sur les sujets peut-être perçus comme étant à la marge. Cela ne peut-être valable que si nous développons réellement une forme d’empathie stratégique (comprendre viscéralement les enjeux de nos diverses parties prenantes), et surtout si tout cela est directement connecté à la décision politique. Sinon, comme vu précédemment, cela restera un travail d’avertissement sans mise en action.

The Conversation

Nicolas Minvielle est membre du comité d’orientation de la Fabrique de la Cité, il a été animateur de la Red Team Défense et est LCL (R) auprès du Commandement du Combat Futur de l’Armée de terre. Il est co-fondateur du collectif Making Tomorrow

Olivier Wathelet est co-fondateur du collectif Making Tomorrow et a été animateur de la Red Team Défense.

ref. De Pearl Harbor au blocage du détroit d’Ormuz : comprendre et anticiper les « guerres surprises » – https://theconversation.com/de-pearl-harbor-au-blocage-du-detroit-dormuz-comprendre-et-anticiper-les-guerres-surprises-279577

Les vers de terre sont-ils en déclin en France ? Et sont-ils menacés par les vers plats exotiques ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Yvan Capowiez, Chercheur, Inrae

Les études récentes plaident pour l’importance d’une évaluation intégrée et rigoureuse des dynamiques des populations de vers de terre (ici, un lombric européen), fondée sur des données historiques, des suivis standardisés et l’analyse des multiples facteurs. Fir0002/Wikimédia, CC BY-NC

Qui sont vraiment les vers de terre ? Presque invisibles mais essentiels, ils sont passés en un siècle et demi du statut de nuisibles à ceux d’alliés de l’agriculture durable. Que mangent-ils ? Sont-ils vraiment capables de creuser jusqu’à dix mètres sous terre ? Comment les identifier ? Autant de questions – et quelques autres – auxquelles répondent les chercheurs de l’Inrae Yvan Capowiez et Mickaël Hedde dans leur ouvrage publié aux éditions Quæ. Ci-dessous, nous reproduisons un extrait du chapitre 6 « Vers de terre : menacés et parfois menaçants ? », consacré à deux questions : les vers plats exotiques vont-ils décimer les vers de terre en France ? Et nos lombrics locaux sont-ils en déclin ?


Les vers plats exotiques vont-ils décimer les vers de terre en France ? Tout commence avec le commerce international des plantes. Des pots de fleurs, des mottes de terre, des plants exotiques traversent les océans et, avec eux, des passagers clandestins.

Les vers plats terrestres, des prédateurs à l’appétit féroce, souvent reconnaissables à leur tête en forme de marteau, représentés par Platydemus manokwari, un ver plat originaire de Nouvelle-Guinée ; les Bipalium, des vers plats asiatiques ; et Obama nungara, nous venant d’Argentine.




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Un envahisseur capable de dissoudre les autres vers de terre

Ils ne creusent pas, ne retournent pas la terre, mais se glissent à la recherche d’une proie molle et vulnérable. Le ver plat ne chasse pas comme un prédateur ordinaire. Il ne mord pas, et ne poursuit pas sa proie à grande vitesse. Non, il opère à la manière d’un assassin silencieux, d’un tueur à l’arme chimique.

Lorsqu’il croise un ver de terre, il s’allonge sur lui et sécrète un mucus paralysant qui l’immobilise progressivement. Incapable de fuir, le ver de terre subit alors une attaque redoutable : le ver plat libère des enzymes digestives directement sur sa peau. Celles-ci ont le pouvoir de dissoudre les tissus. Petit à petit, le corps du ver de terre se liquéfie, transformé en une bouillie que le ver plat aspire lentement, ne laissant rien derrière lui.

Jusqu’à récemment, ces prédateurs exotiques restaient confinés aux climats tropicaux. Mais avec le réchauffement climatique et l’intensification des échanges commerciaux, ils se répandent aujourd’hui en Europe, en Amérique du Nord et ailleurs. C’est, assurément, un sujet à surveiller.

Un spécimen d’Obama nungara photographié dans un jardin en France.
par Pierre Gros, CC BY, CC BY

Pour autant, gardons la tête froide. Depuis sa découverte en France, le dernier-né de ces envahisseurs (Obama nungara) a certes été trouvé dans de nombreux départements français, mais souvent dans des jardins de particuliers ou des parcs, c’est-à-dire des endroits où on a pu introduire des espèces végétales exotiques ou des espèces ayant côtoyé ces plantes exotiques dans les pépinières.




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De précédentes invasions à l’issue rassurante

En outre, s’ils consomment des vers de terre, les vers plats n’ont pas conduit, à notre connaissance, à des éradications locales. Ce type de sujets n’est pas neuf et a déjà défrayé la chronique par le passé dans d’autres pays, d’abord dans les années 1970 en Nouvelle-Zélande, puis dans les années 1990 en Irlande.

Chaque fois, ce fut la même dynamique, d’abord des papiers scientifiques alertant du problème, puis des articles de presse anxiogènes, et enfin, quelques années plus tard, un abandon du sujet, car le ver plat disparaissait de la région. N’oublions pas que la plupart des introductions, et c’est heureux, se traduisent par des échecs pour les organismes envahisseurs.

Pour ce qui est d’Obama nungara sur le territoire français, restons vigilants, mais ne tombons pas dans la paranoïa. Aujourd’hui, ce ver plat n’est, en l’état actuel des connaissances, présent dans aucun sol agricole en France.




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Déclin des insectes, des oiseaux… et les lombrics ?

Les vers de terre sont-ils en déclin ?

On sait aujourd’hui que de nombreux groupes d’animaux montrent des signes préoccupants de déclin. Les insectes, les oiseaux (en particulier, ceux ayant un régime alimentaire insectivore) et certains groupes d’amphibiens ou de chauves-souris sont fréquemment cités dans les études comme témoins d’un effondrement de la biodiversité.

Parmi les causes évoquées figurent en bonne place l’intensification agricole, l’usage massif de pesticides et la simplification des paysages. Il semble donc légitime de se demander si les vers de terre sont eux aussi victimes de ce déclin global de la biodiversité.

Pourtant, alors que leur rôle fonctionnel est bien établi, peu d’études se sont penchées sur les dynamiques de population à long terme de ces organismes, essentiellement faute de données historiques fiables. Contrairement aux oiseaux, il n’existe pas de réseau de suivi participatif ni de base de données d’observations remontant sur plusieurs décennies.

Comment savoir si les populations de vers de terre diminuent ?

Des initiatives de sciences participatives récentes ont vu le jour, comme l’Observatoire participatif des vers de terre (OPVT) ou l’initiative Bouché#2022 de l’Inrae. Néanmoins, ces initiatives, encore limitées, ne permettent pas d’améliorer le suivi et la cartographie des espèces rares, spécialistes de certains milieux écologiques, qui sont plus difficiles à capturer et à identifier par des non-spécialistes.

D’ailleurs, comment savoir si les populations de vers de terre diminuent ? Pour cela, plusieurs approches sont possibles, chacune avec ses forces et ses limites.

La plus directe consiste à comparer des données actuelles à des données anciennes, obtenues sur les mêmes sites. Ce type d’approche, dite rétrospective, s’appuie sur l’existence de sites suivis dans le temps où les méthodes d’échantillonnage ont été suffisamment bien décrites pour permettre une comparaison. C’est rare, mais pas impossible.

Une alternative est de mettre en place dès aujourd’hui des observatoires à long terme, intégrant les vers de terre dans les protocoles de suivi. Ce sont ces dispositifs, actuellement peu nombreux, qui permettront demain de répondre avec certitude à la question : les populations de vers de terre déclinent-elles vraiment ?

Le besoin d’approches plus rigoureuses

À ce jour, seules deux études, menées au Royaume-Uni, ont tenté d’estimer les tendances à long terme des populations de vers de terre. Toutes deux concluent à un déclin, mais leurs approches posent question.

  • La première, en comparant la biomasse actuelle de vers de terre dans une parcelle de grande culture à celle estimée dans la même parcelle lorsqu’elle était une prairie, il y a cent soixante-dix ans, conclut à une chute de 80 % de la biomasse des vers. Ce chiffre impressionne, mais il est peu informatif scientifiquement, tant le changement d’usage du sol est drastique.

  • La seconde étude, plus récente, utilise des données indirectes issues d’un réseau de surveillance de la faune du sol. Elle rapporte une diminution de 30 à 40 % de l’abondance des vers de terre en vingt-cinq ans, mais avec des baisses plus marquées dans les milieux forestiers que dans les zones agricoles ! Curieusement, les prairies y apparaissent plus impactées que les grandes cultures.

Ces résultats ont, en outre, été critiqués par de nombreux chercheurs pour certaines incohérences méthodologiques et quelques erreurs factuelles, notamment des valeurs d’abondance peu crédibles dépassant parfois les 1 000 individus par mètre carré, et ce, tant dans le passé que dans le présent.

*Les Vers de terre sortent de l’ombre, éditions Quæ, 2026.
Editions Quae, Fourni par l’auteur

Face à ce flou, les travaux récents soulignent l’importance d’une approche plus rigoureuse pour estimer les trajectoires temporelles des populations lombriciennes. Il faut croiser les approches historiques, les observations de terrain standardisées, et prendre en compte de multiples facteurs influençant les populations : pratiques agricoles, climat, propriétés physico-chimiques du sol, mais aussi héritages biogéographiques.

Ce n’est qu’au prix de cette rigueur que nous pourrons véritablement déterminer si les vers de terre sont eux aussi menacés.

The Conversation

Mickaël Hedde a reçu des financements de l’ANR, l’ADEME, l’OFB, l’union européenne (Horizon Europe).

Yvan Capowiez ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les vers de terre sont-ils en déclin en France ? Et sont-ils menacés par les vers plats exotiques ? – https://theconversation.com/les-vers-de-terre-sont-ils-en-declin-en-france-et-sont-ils-menaces-par-les-vers-plats-exotiques-284242

Peut-on vraiment conserver les haies en simplifiant leur arrachage ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Philippe Clergeau, Professeur émérite en écologie urbaine, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

Dans nos villes comme dans nos campagnes, les haies prodiguent de nombreux bénéfices tant environnementaux que territoriaux. Ces dernières années, différents plans gouvernementaux ont enfin permis de financer leur restauration, mais la circulaire du 24 mars 2026 relative au régime unique de la haie semble les remettre en cause.


C’est une situation pour le moins paradoxale : alors que diverses aides financières tâchent depuis plusieurs années d’inciter à la plantation de haie, les autorités françaises viennent d’en faciliter grandement la destruction. Cette nouvelle donne a de quoi inquiéter alors que la France perd déjà quelques 20 000 km de haie par an et que les nombreux bénéfices écologiques de ces plantations ne sont plus à prouver.

Mais pour comprendre ce qui se joue actuellement, commençons par voir ce qu’est une haie.

Haie des villes et haie des champs

La haie est par définition une suite linéaire de végétaux initialement créée ou conservée pour limiter une parcelle ou une propriété. La plupart du temps, une haie c’est un alignement plus ou moins boisé qui comprend d’abord une strate herbacée faite de graminées, de fleurs sauvages, ensuite une strate arbustive qui comprend buissons et arbustes, comme l’aubépine ou le noisetier, et enfin une strate arborescente composée d’arbres.

Les différentes strates d’une haie.
Man vyi, CC BY

Cependant, certaines haies sont uniquement des ronciers taillés, comme on peut l’observer en bordure de champs en Normandie ou en Vendée, ou bien des plantations monospécifiques, par exemple le laurier-cerise ou le thuya dans les zones pavillonnaires, ou encore de vrais boisements linéaires faits de chênes ou de frênes.

Raulbot/Lecheminlu
Haies de thuya à gauche, et de laurier-cerise à droite.
Wikicommons, CC BY

Des haies qu’on entretient

Dans le passé, et encore aujourd’hui dans de nombreuses contrées, les haies sont entretenues. A minima, elles sont taillées pour éviter qu’elles ne s’épaississent trop et débordent sur la parcelle. Au maximum, un nettoyage complet du talus, souvent par le feu ou les herbicides, et des coupes fortes des arbres sont effectuées sur des cycles de quelques années, généralement tous les neuf ans, durée d’un bail.

Traditionnellement, les arbres sont alors complètement émondés en supprimant toutes les branches et on laisse alors le tronc nu et une branche pointant vers le haut, le « tire-sève ». Les branches coupées servaient alors à faire des fagots ou, avec le feuillage, du fourrage pour le bétail. On parle de « ragosses » ou de « trognes » selon les régions.

Trognes de bouleaux et bergers, par Vincent van Gogh (1885)
Trognes de bouleaux et bergers (1885), par Vincent Van Gogh.
Stedelijk Museum Amsterdam, CC BY

Les haies forment le paysage de bocage, typique de nombreuses régions, notamment dans le grand ouest de la France. Il s’agit d’une mosaïque de parcelles bordées de haies plus ou moins arborées.

Ces haies qui accueillent de nombreux végétaux, spontanées ou non, sont à l’origine des « haies champêtres » que les paysagistes tentent de recréer en milieu urbain en opposition aux haies monospécifiques qui forment de vrais murs végétaux, voire aux haies d’entrelacs (en branchages d’osier plessés, par exemple).

Les rôles des haies

Que ce soit en ville ou à la campagne, en zone naturelle ou cultivée, les haies jouent une multitude de rôles. Leur première fonction est clairement celle de clôture. En ville, on parle de « haies défensives ». Dans la campagne, ces limites évitent aux animaux d’élevage de sortir de l’enclos et de pénétrer dans les cultures.

Les haies fournissent également divers biens aux populations, que ce soit pour du bois de chauffage, d’outillage ou de menuiserie, mais aussi pour l’alimentation du bétail avec les parties émondées ou la production de fruits d’arbres spontanés (châtaignes ou merises, par exemple) ou bien plantés (par exemple, les noisettes en Corse ou les poires en Ille-et-Vilaine). On en extrait également des perches et des piquets de clôture à partir de cépées de châtaignier, et parfois des plantes médicinales.

Les haies fixent également le sol et limitent l’érosion et les inondations en aval en retenant l’eau. En s’opposant au ruissellement, elles favorisent également l’infiltration d’eau et l’alimentation des nappes phréatiques.

Outre leur rôle évident d’absorption de CO₂, les haies ont un rôle maintenant démontré dans la microclimatologie des territoires. Elles offrent une protection contre les vents avec un effet brise-vent connu depuis fort longtemps pour le bétail et les cultures, et elles amortissent les variations de température et de gestion culturale entre les parcelles. La haie montre donc un rôle environnemental puissant aussi bien très localement qu’à une échelle plus globale.

Une haie brise-vent protège une pâture (foin) de vents dominants qui pourraient la coucher
Une haie brise-vent protège une pâture (foin) de vents dominants qui pourraient la coucher.
Jwaller, CC BY

Enfin, les haies offrent des habitats à de très nombreuses espèces animales et végétales, souvent typiques des buissons et des bosquets, comme les mésanges, les campagnols ou le chèvrefeuille. L’absence de bois ou de forêt dans un territoire peut être ainsi partiellement compensée par un réseau de haies qui va accueillir une faune et une flore spontanée.

Les haies permettent également aux espèces de circuler entre plusieurs bosquets en faisant la liaison : ce sont des corridors écologiques. Les haies permettent ainsi la dispersion de nombreuses espèces au sein d’un territoire et le maintien de populations animales dans des habitats plus ou moins isolés.

La haie est donc un écosystème à part entière qui bénéficie à l’agriculture comme à la biodiversité locale. Car les haies sont un refuge et un habitat pour de nombreuses espèces bénéfiques au travail agricole : les prédateurs, comme les coléoptères carabes ou les oiseaux insectivores, ou bien des pollinisateurs, comme les bourdons.

Quelle protection pour les haies ?

Régulations climatiques, effets brise-vent, gestion de l’eau, protection des sols, absorption des polluants et préservation active de la biodiversité sont donc parmi les principaux services écosystémiques rendus par les haies.

Mais elles sont aussi, et peut-être surtout, l’expression d’une culture locale et d’une histoire sociale ancienne d’organisation d’un territoire. Elles témoignent des expériences et des pratiques des habitants, anciens et actuels, de leur attachement à leur milieu de vie, d’un patrimoine et de leurs souvenirs personnels et familiaux. Elles donnent accès à la mémoire des territoires et à leur transformation au cours des siècles passés.

Les haies du bocage traditionnel (ici du Cotentin, en France, vers 1945).
Archives Normandie 1939-1945, CC BY

Jusqu’en 2015, pourtant, les haies ne bénéficiaient d’aucune mesure de protection ni de compensation, contrairement aux forêts avec le Code forestier ou au bois même urbain pouvant bénéficier du classement « Espace boisé » (articles L113-1 à L113-7 du Code l’urbanisme, NDLR).

La mécanisation agricole a ainsi pu entraîner sans difficulté majeure la destruction de plus de 40 000 kilomètres de haies en Bretagne par un remembrement soutenu dans les années 1960-1980 pour réunir de petites parcelles en une seule exploitation. Encore aujourd’hui, la France perd 20 000 km de haie par an.

Réville-aux-Bois (Meuse). Arrachage d’une haie entre deux champs de maïs, après le retournement d’une prairie
Réville-aux-Bois (Meuse). Arrachage d’une haie entre deux champs de maïs, après le retournement d’une prairie.
DFerton, CC BY

Pourtant de très nombreux travaux de recherche notamment en agroforesterie et en agroécologie ont permis la compréhension argumentée de l’importance des haies et donc de leur conservation, sinon de leur recréation pour une structuration durable des paysages tant ruraux qu’urbains.

Depuis cinquante ans, les associations se sont multipliées pour en promouvoir les plantations, par exemple Réseau haies de France, Breizh bocage, Terre de Lien, Arbres et paysage 32, Agrof’Ile et bien d’autres.

Aujourd’hui, plusieurs aides financières existent pour accompagner la plantation et la gestion des haies en zone agricole. L’État a, par exemple, souhaité renforcer les objectifs du « plan Haie » du Plan de relance de 2020, en budgétant 110 millions d’euros en 2024 à un nouveau « Pacte en faveur de la haie » qui vise 50 000 km de nouvelles haies pour 2030.

Une dangereuse simplification administrative ?

Mais le gouvernement semble également vouloir faciliter l’arrachage des haies en publiant le 27 mars 2026 une instruction relative au « Guichet unique de la haie » (entrée en application le 1er juin, NDLR). Ce dernier réduit plus d’une dizaine de procédures possibles d’arrachage des haies à une seule.

Avant, selon le type de haie, il fallait interroger les règles de « bonnes conditions agricoles et environnementales » (BCAE de la Politique agricole commune, ou PAC), ou le Code de l’urbanisme, ou le Code de l’environnement, ou les arrêtés préfectoraux ou municipaux, etc. Une personne voulant arracher une haie devait donc potentiellement consulter la mairie, la direction départementale des territoires, l’Office français de la biodiversité (OFB), les zonages environnementaux, le réseau européen Natura 2000, etc.

Ce guichet unique advient dans le cadre des procédures de simplification administrative souhaitées par la profession agricole à la suite d’une proposition faite par Gabriel Attal, alors premier ministre, en janvier 2024, en plein mouvement agricole. Le gouvernement assure, aujourd’hui, que cette simplification n’aggravera pas l’arrachage des haies et permettra de présenter plus facilement les réglementations en cours de protection. D’après lui, une réglementation mieux appliquée permettrait d’en faciliter le contrôle et il met en avant un mécanisme de compensation, toute haie détruite devant être remplacée par une nouvelle haie.

Ce nouveau guichet est pourtant loin de dissiper les inquiétudes. Il ne semble, d’abord, pas du tout propice à une préservation des haies existantes puisqu’il facilite les demandes d’arrachage. Ainsi, il est demandé une justification du projet, mais sans cadrer davantage ce qui est attendu. Comme le remarque le Conseil national de la protection de la nature (CNPN), il n’est pas demandé notamment d’exposer l’absence de solution alternative satisfaisante.

Ce guichet unique semble également, dans son mécanisme promu de compensation, oublier une réalité : une nouvelle haie ne peut remplacer une vieille haie où un écosystème complexe s’est installé et joue une imposante panoplie de rôles environnementaux, comme nous l’avons souligné.

Non seulement le CNPN, mais aussi les 11 000 signataires de l’enquête publique ont ainsi tiré la sonnette d’alarme. Ils soulignent comment ce nouveau décret contredit toutes les opérations en cours et compromet la transition écologique de l’agriculture française.

Le collectif Réseau haies de France demande, lui, l’application de la démarche « Éviter, puis réduire, puis compenser » (loi d’août 2016 de reconquête de la biodiversité, de la nature et des paysages, art. 2 et 69) alors que le nouveau décret pousse directement vers des compensations discutables. L’Association des maires de France (AMF) émet également de sérieuses réserves et demande a minima une consultation systématique des édiles.

Ce nouveau dispositif du guichet unique est d’autant plus inquiétant que les haies demeurent plus importantes que jamais. Elles restent un des outils les plus efficaces pour gérer les inondations et protéger concrètement les captages d’eau des pollutions de toutes sortes, pour accompagner la mise en place des pratiques agroécologiques et aussi pour introduire une présence de vie végétale et animale dans les milieux urbains et périurbains où l’espace est compté.

Sous contraintes notamment du changement climatique et de l’effondrement de la biodiversité, la haie est un pilier indispensable à la durabilité des territoires.

The Conversation

Philippe Clergeau est membre de l’Académie d’agriculture de France et du Groupe sur l’Urbanisme Écologique

ref. Peut-on vraiment conserver les haies en simplifiant leur arrachage ? – https://theconversation.com/peut-on-vraiment-conserver-les-haies-en-simplifiant-leur-arrachage-283797

Quand le remède au burn-out consistait à passer l’hiver en France

Source: The Conversation – in French – By Sally Shuttleworth, Professor of English Literature, University of Oxford

La plage de Trouville, Claude Monet (1870). The National Gallery, London

Au XIXe siècle, médecins et écrivains dénonçaient les effets d’une existence toujours plus rapide, portée par le télégraphe, le train et l’industrialisation. Face au surmenage, ils prescrivaient le repos, le grand air et l’oisiveté assumée.

Le burn-out semble être un concept résolument moderne, né à l’ère de la communication numérique mondiale et des longues journées passées au bureau. Pourtant, l’Angleterre victorienne avait elle aussi sa propre conception de ce phénomène, qu’on appelait le « surmenage » (« overwork »).

Le médecin C.H.F. Routh, par exemple, a publié On Overwork and Premature Mental Decay: Its Treatment, un ouvrage qui a connu quatre éditions entre 1873 et 1888. Si le vocabulaire diffère, les préoccupations de fond sont remarquablement proches des nôtres. Le surmenage était perçu comme un phénomène nouveau dans cette époque marquée par l’expansion impériale et l’industrialisation, avec le développement des chemins de fer et du télégraphe, qui permettaient des communications rapides à l’échelle mondiale et imposaient un rythme de vie toujours plus accéléré.

Les Victoriens étaient sans conteste des adeptes de ce que le philosophe Thomas Carlyle appelait l’« Évangile du travail ». Mais ils étaient également très conscients des problèmes de santé que pouvait entraîner cette dévotion à cette nouvelle religion.

Aux États-Unis, le neurologue George Beard avait introduit le concept de neurasthénie, un trouble associé à l’épuisement du système nerveux sous l’effet d’une sollicitation excessive. En Grande-Bretagne, en revanche, le surmenage était perçu de manière bien différente : il apparaissait comme quelque chose de plus viril, presque comme un motif de fierté.

Comme aujourd’hui avec la notion de burn-out des cadres et des professions intellectuelles, le surmenage était alors principalement associé à l’activité mentale et aux classes professionnelles. Cette conception laissait de côté les classes populaires, pourtant accablées de travail.

Les médecins suscitaient une inquiétude particulière. Routh évoque notamment le cas du docteur Golding Bird, un médecin réputé, qui lui conseilla de ralentir son rythme de travail. Selon lui, il fallait s’accorder six semaines de vacances chaque année : « Sinon, vous vous retrouverez, à mon âge, médecin prospère, mais vieillard mourant. » Bird exerçait encore lorsqu’il lui donna ce conseil, mais il mourut quelques semaines plus tard, à l’âge de 39 ans.

Voyager pour retrouver la santé

Pour les personnes souffrant de surmenage ou d’autres formes de mal-être, le remède privilégié — du moins pour les classes aisées — consistait à séjourner dans une station de villégiature thérapeutique, de préférence en Europe continentale.

En 1870, l’éditeur écossais William Chambers publia Wintering at Menton, un récit dans lequel il raconte l’effondrement de sa santé sous l’effet du surmenage après son mandat de lord-maire d’Édimbourg, ainsi que son rétablissement. Il y décrit avec émerveillement les paysages de Menton, sur la Côte d’Azur, son ciel bleu et son climat doux et réconfortant, et invite ses contemporains à repenser leur mode de vie.

Selon lui, trop de personnes descendaient prématurément dans la tombe, après avoir « succombé dans la bataille fébrile — et l’on pourrait presque dire insensée — de l’existence. Trop longtemps et avec trop d’acharnement, elles se sont consacrées à leurs activités professionnelles. »

Menton devint ainsi l’une des destinations privilégiées des Britanniques cherchant à se remettre du surmenage ou d’autres formes d’épuisement physique et mental. Cette réputation doit beaucoup aux travaux du docteur James Henry Bennet, auteur notamment de Menton and the Riviera as a Winter Climate (1861) et des nombreuses éditions de Winter and Spring on the Shores of the Mediterranean (1865-1875).

Ce dernier ouvrage se présentait comme un guide du voyage thérapeutique, passant en revue les différentes stations de la côte méditerranéenne. Sa conclusion était sans appel : Menton offrait, selon Bennet, le climat et les conditions les plus favorables au rétablissement.

Menton
Une illustration de Menton tirée de l’ouvrage de James Henry Bennet, Winter and Spring on the Shores of the Mediterranean.
Gutenberg

Les raisons de l’influence considérable des ouvrages de Bennet tiennent en grande partie au récit de sa propre guérison, qui servait de préface à l’ensemble de ses livres :

« Vingt-cinq années consacrées à une profession exigeante, ainsi que les soucis incessants qui accablent un médecin londonien surchargé de travail, ont épuisé mes forces vitales. En 1859, je fus atteint de phtisie et tentai en vain d’en enrayer la progression. »

Se croyant condamné, Bennet prit la direction de la Côte d’Azur. Mais, une fois installé sous le « ciel bienfaisant » de Menton et « libéré des travaux et des inquiétudes de sa vie antérieure », il constata avec une grande surprise que sa santé s’améliorait.

Il décida alors d’y passer chaque hiver et y ouvrit un cabinet médical. Sous l’effet de cette renommée grandissante, Menton passa du statut de petit village à celui de grande station de cure, dotée notamment de son propre quartier anglais.

La révolution de la climatologie médicale

Bennet fut l’une des figures majeures du développement de ce que l’on appelait alors la « climatologie médicale ». Cette approche reposait sur l’idée que de nombreuses maladies — notamment la phtisie, aujourd’hui connue sous le nom de tuberculose — pouvaient être guéries ou, à tout le moins, stabilisées grâce à un séjour dans un lieu bénéficiant d’un climat favorable.

Ce courant s’est développé en partie en réaction au fog qui étouffait les villes industrielles britanniques. Les « maladies de poitrine », comme on les appelait alors, semblaient naturellement mieux évoluer sous l’air pur et le ciel bleu de la Côte d’Azur durant l’hiver.

La méthode thérapeutique de Bennet paraissait presque révolutionnaire pour son époque. Les malades devaient quitter les chambres closes et surchauffées des maisons anglaises pour partir marcher dans les collines, s’exposer aux rayons du soleil et respirer un air pur, tout en profitant de la beauté des paysages qui les entouraient. Aucun médicament n’était nécessaire.

Cette approche était également recommandée aux personnes âgées ou fragiles. Elles pouvaient être conduites chaque jour vers un endroit différent, abrité et ensoleillé : « Le champ de l’observation s’élargit ainsi sans fatigue ; les magnifiques paysages de la région peuvent être contemplés et appréciés sous leurs aspects toujours changeants ; et l’esprit se trouve revigoré par le changement. » Cette vision offre une source d’inspiration intéressante pour réfléchir aux possibilités de la prise en charge du grand âge aujourd’hui.

Pour les personnes souffrant de surmenage, Bennet recommandait de passer au minimum trois hivers complets dans la station. Nous sommes loin des courtes cures thermales du XVIIIe siècle, tout comme des brefs séjours de « bien-être » auxquels nous sommes habitués aujourd’hui.

Ce que Bennet proposait, c’était une forme d’« oisiveté légitime » (« legitimate idleness »), permettant aux professionnels épuisés de mener une « vie calme et contemplative », profitant du soleil « comme un lézard convalescent sur son mur ».

La reine Victoria emmena son fils Prince Leopold, atteint d’hémophilie, dans la « chère et magnifique Menton ». Écrivains et artistes affluèrent également vers la station, de Robert Louis Stevenson à Aubrey Beardsley en passant par Katherine Mansfield. Ils ont laissé des témoignages remarquables sur les plaisirs et les épreuves de cette forme d’exil médical.

Mon ouvrage, In Quest of a Cure: Literary and Medical Cultures of the Health Resort, explore nombre de ces trajectoires à Menton, à Davos et dans d’autres stations, ainsi que l’évolution des pratiques thérapeutiques. Pour traiter le surmenage comme d’autres affections, le temps constituait l’élément essentiel : à l’opposé de l’urgence permanente, des inquiétudes et du temps morcelé de la vie urbaine victorienne, il fallait ralentir, étirer le temps et permettre aux malades de s’abandonner à un état d’« oisiveté légitime » au contact des vertus réparatrices de la nature.

The Conversation

Les recherches de Sally Shuttleworth ayant servi de base à cet article ont été financées par une bourse Advanced Investigator intitulée « Diseases of Modern Life: Nineteenth-Century Perspectives », attribuée par le European Research Council dans le cadre du septième programme-cadre de recherche (subvention n° 340121).

ref. Quand le remède au burn-out consistait à passer l’hiver en France – https://theconversation.com/quand-le-remede-au-burn-out-consistait-a-passer-lhiver-en-france-284717

Fox News et le « grand remplacement » : ce que révèle une étude sur l’opinion américaine

Source: The Conversation – France in French (3) – By Adam Eichen, Ph.D. Candidate in Political Science, UMass Amherst

Une enquête menée auprès de plus de 500 Américains blancs suivis dans le temps montre que l’audience de Fox News est associée à une adhésion accrue à la théorie complotiste du « grand remplacement ». Un résultat qui éclaire le rôle des médias dans la diffusion de certaines croyances politiques.


Lors d’un match de baseball des Washington Nationals le 17 mai 2026, trois personnes ont déployé une grande banderole depuis les gradins supérieurs du Nationals Park, affichant l’adresse d’un site suprémaciste blanc. Ce site, qui met en garde contre un prétendu remplacement des populations blanches par des personnes racisées, appelait à l’expulsion de 100 millions de personnes des États-Unis.

Cet incident inquiétant s’inscrit dans un contexte plus large de montée en puissance de la « théorie du grand remplacement », une théorie complotiste xénophobe selon laquelle des élites agissant dans l’ombre favoriseraient des politiques migratoires permissives afin de remplacer les Américains blancs nés aux États-Unis par des immigrés issus des minorités.

Des responsables républicains de premier plan, parmi lesquels le président Donald Trump, le président de la Chambre des représentants Mike Johnson ou encore le podcasteur conservateur Tucker Carlson, ont repris des idées associées à cette théorie. Des médias conservateurs, comme Fox News, les ont par ailleurs diffusées auprès de millions de téléspectateurs.

Mais les idées xénophobes exprimées récemment au Nationals Park sont-elles le fait d’une poignée d’extrémistes, ou bénéficient-elles également d’un soutien plus large au sein de la population ? Si tel est le cas, comment les élites politiques et médiatiques contribuent-elles à leur diffusion ?

Pour répondre à ces questions, notre équipe a mené plusieurs enquêtes représentatives de la population américaine, au cours desquelles nous avons interrogé les États-uniens sur leur adhésion aux principaux postulats de la théorie du grand remplacement.

Les nouveaux immigrés perçus comme une menace

Nos travaux montrent de manière constante qu’une part importante des Américains estime que les nouveaux immigrés menacent le pouvoir politique, culturel et économique des Américains blancs. Dans notre dernière enquête, menée en mars 2026 auprès de 1 000 États-uniens, 36 % des répondants se sont déclarés d’accord avec l’affirmation suivante : « Les Américains nés aux États-Unis perdent leur influence économique, politique et culturelle dans ce pays en raison de la croissance de la population immigrée. »

Une proportion notable de l’échantillon – 26 % – adhérait également à l’idée que des élites politiques chercheraient à « remplacer » la population blanche actuelle, en approuvant l’affirmation suivante : « Certaines personnes œuvrent secrètement pour faire en sorte que les immigrés finissent par remplacer les véritables Américains. »

Le soutien à ces croyances est particulièrement marqué parmi les Américains blancs, les républicains, les conservateurs et les personnes s’identifiant au mouvement Make America Great Again (MAGA) de Donald Trump. Ainsi, plus de trois quarts des sympathisants du mouvement MAGA et près de six républicains sur dix se sont déclarés d’accord avec l’affirmation suivante : « Les immigrés envahissent et colonisent les États-Unis. »

Mais comment expliquer la diffusion de la théorie du grand remplacement ?

Dans une étude récemment publiée et évaluée par les pairs, nous avons utilisé les données d’une enquête de panel représentative à l’échelle nationale, qui a suivi dans le temps plus de 500 Américains blancs, afin de tenter de répondre à cette question.

Nous avons constaté que les Américains blancs qui s’identifient comme républicains, qui se définissent comme conservateurs et qui nourrissent des attitudes négatives à l’égard des personnes d’autres origines raciales sont plus susceptibles d’adhérer aux principaux postulats de la théorie du grand remplacement. Nous avons également mis en évidence un lien clair entre le fait de regarder Fox News et le soutien à cette théorie complotiste chez les Américains blancs.

Compte tenu de la popularité de Fox News, ce résultat méritait selon nous un examen plus approfondi. Comme nous le détaillons dans notre étude, alors que 39 % de l’ensemble des Américains blancs considèrent que les immigrés « envahissent et colonisent » les États-Unis, cette proportion atteint 61 % parmi ceux qui regardent Fox News. Même après avoir pris en compte l’identification partisane, l’idéologie politique, les attitudes raciales et les caractéristiques démographiques, l’audience de Fox News reste fortement associée à un soutien accru à la théorie du grand remplacement.

Par ailleurs, le suivi des mêmes répondants au fil du temps nous a permis d’observer l’évolution de leurs opinions en fonction de leurs habitudes de consommation médiatique. En résumé, plus un Américain blanc regarde les programmes de Fox News, plus il est susceptible d’adopter les idées associées à cette théorie complotiste.

Des liens avec la violence politique

Nos travaux s’inscrivent dans le prolongement de plusieurs décennies de recherche montrant que l’opinion publique est fortement influencée par la consommation médiatique. Des études récentes soulignent notamment l’influence de Fox News sur les attitudes des Américains concernant la pandémie de Covid-19, les politiques migratoires ou encore les questions de justice pénale.

Compte tenu de l’attention que les animateurs de Fox News, certains responsables politiques élus et divers commentateurs accordent à la théorie du grand remplacement, nos résultats suggèrent que cette couverture médiatique a effectivement contribué à façonner les opinions d’une partie des Américains blancs. La théorie du grand remplacement n’est plus aujourd’hui cantonnée aux marges de la société.

À nos yeux, cette évolution est préoccupante, non seulement parce que cette théorie complotiste présente l’immigration comme une question existentielle — où l’enjeu serait ni plus ni moins que la préservation de son identité et de son pays — mais aussi parce qu’elle a été associée à de nombreux actes de violence politique visant des personnes racisées et des minorités religieuses.

À l’approche du 250e anniversaire des États-Unis, le pays continuera sans aucun doute à débattre de l’immigration, des questions raciales et de ce que signifie être Américain.

Les désaccords sur la politique migratoire ont toute leur place dans une démocratie. Mais les théories complotistes rendent beaucoup plus difficile la recherche d’un terrain d’entente ou l’élaboration de compromis politiques. Nos travaux montrent que lorsque des médias influents reprennent ou légitiment des récits complotistes, l’adhésion du public à ces théories tend à progresser à son tour.

The Conversation

Jesse Rhodes a reçu des financements de la National Science Foundation, la Spencer Foundation et de Demos.

Tatishe Nteta a reçu des financements de la Russell Sage Foundation.

Adam Eichen ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Fox News et le « grand remplacement » : ce que révèle une étude sur l’opinion américaine – https://theconversation.com/fox-news-et-le-grand-remplacement-ce-que-revele-une-etude-sur-lopinion-americaine-284720

Au-delà des bouffées de chaleur, les femmes doivent s’inquiéter des effets de la ménopause sur leur cœur

Source: The Conversation – France in French (3) – By Inés Pineda-Torra, Research group leader, Molecular endocrinologist and Professor in Cardiometabolic medicine, Andalusian Center for Molecular Biology and Regenerative Medicine (CABIMER)

Les maladies cardiovasculaires ne se conjuguent pas uniquement au masculin et leur risque augmente chez la femme à la périménopause. Quels rôles jouent le métabolisme des lipides et, notamment, le « bon » et le « mauvais » cholestérol ? Quelle place pour les statines ?Le traitement hormonal de la ménopause peut-il aider ? On fait le point.


À la périménopause et en postménopause, les femmes doivent faire face aux bouffées de chaleur, aux troubles du sommeil et aux changements de silhouette. Mais un autre changement, plus discret, peut survenir pendant cette période, et mérite tout autant l’attention : la santé du cœur.

Alors que le plus souvent les femmes s’inquiètent davantage des signes visibles caractéristiques du milieu de la vie, elles sont moins conscientes des changements cachés au niveau des lipides, des vaisseaux sanguins et de leur métabolisme, qui peuvent augmenter silencieusement le risque de survenue, dans le futur, de maladies cardiovasculaires, première cause de décès chez les femmes dans le monde.




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À la ménopause, savez-vous que le risque cardiovasculaire augmente ? L’activité physique peut aider


Les femmes en périménopause (à partir du moment où les règles commencent à devenir plus irrégulières jusqu’à un an après la disparition complète des menstruations) et en postménopause deviennent plus vulnérables aux maladies cardiovasculaires. La baisse du taux d’œstrogènes entraîne une évolution défavorable des lipides, de la répartition des graisses dans le corps, de la pression artérielle, du contrôle de la glycémie et de l’inflammation.

Ce cocktail néfaste impose une charge supplémentaire au cœur et aux artères. À partir de la fin des années 50 et durant les années 60, le risque cardiovasculaire de nombreuses femmes s’est rapproché – et, dans certaines situations, a même dépassé – celui des hommes du même âge, bien que le profil et le moment d’apparition de la maladie diffèrent entre les hommes et les femmes.

« Bon » et « mauvais » cholestérol, triglycérides… comprendre le métabolisme lipidique

On appelle « métabolisme lipidique » la manière dont notre organisme gère les graisses : depuis leur absorption à partir des aliments jusqu’à leur circulation dans le sang, leur stockage et leur utilisation pour fournir l’énergie dont nos organes et nos cellules ont besoin.

Comme les graisses ne se dissolvent pas dans l’eau, l’organisme les conditionne en de minuscules particules circulant dans notre sang, appelées lipoprotéines.

Les particules de LDL (« low density lipoproteins » ou lipoprotéines de faible densité, nldr) transportent le cholestérol vers les tissus. Quand il y a trop de particules LDL, sachant que ces particules sont petites et denses, elles peuvent plus facilement pénétrer dans les parois des artères et contribuer à la formation de plaques.

Les particules de HDL (« high density lipoproteins » ou lipoprotéines de haute densité, nldr), elles, conduisent le cholestérol depuis les tissus et parois des artères vers le foie pour qu’il soit éliminé. C’est pourquoi on appelle souvent le HDL-cholestéol le « bon » cholestérol. Cependant, la qualité et la fonction de ces particules importent autant que leur quantité.

Quels changements s’opèrent à la périménopause puis en postménopause ?

Les œstrogènes exercent d’importants effets protecteurs sur le système cardiovasculaire : elles contribuent à maintenir un faible taux de LDL-cholestérol (surnommé le « mauvais cholestérol »), favorisent un taux de HDL-cholestérol (le « bon cholestérol ») bénéfique pour la santé, améliorent le relâchement des vaisseaux sanguins et modulent l’inflammation.

Au moment de la transition que représente la ménopause, la production d’œstrogènes par les ovaires diminue fortement. Contrairement à ce à quoi on pourrait s’attendre, cette situation est souvent associée à une modification rapide de plusieurs voies métaboliques, plutôt qu’à un processus de vieillissement lent et progressif.

De vastes études montrent qu’après la ménopause, les femmes présentent des taux plus élevés de cholestérol total et de LDL-cholestérol, tandis que les particules de HDL qui deviennent prédominantes durant cette période sont plus petites et moins efficaces pour éliminer le cholestérol des artères.

Les triglycérides, un type de graisse qui circule dans notre sang et qui constitue l’une des principales réserves d’énergie de notre organisme, augmentent également après la ménopause. Cette combinaison de graisses crée ce que l’on appelle un profil plus « athérogène », c’est-à-dire favorisant la formation de plaques d’athérosclérose.

Lorsque ces graisses sont présentes en trop grande quantité dans le sang, elles peuvent s’accumuler dans les artères au fil du temps, contribuant ainsi à la formation de plaques de graisse susceptibles de rétrécir progressivement le passage du sang. À terme, ces artères peuvent se rompre et provoquer la formation d’un caillot, ce qui augmente le risque de maladies du cœur et d’accident vasculaire cérébral.

Par ailleurs, les femmes sont plus susceptibles de développer d’autres facteurs de risque cardiovasculaire :

  • Une prise de poids, notamment au niveau de l’abdomen

  • Une hypertension artérielle

  • Une résistance à l’insuline.

Tous ces facteurs augmentent encore davantage le risque cardiovasculaire.

Des études récentes sur les métabolites circulant dans le sang (ce type d’études participent d’un domaine de la recherche appelé métabolomique, ndlr) confirment que plus de la moitié des changements métaboliques liés à la ménopause concernent des molécules lipidiques, ce qui établit un lien étroit entre cette transition hormonale et le risque cardiovasculaire.

Quelle comparaison entre les risques des femmes et ceux des hommes ?

Avant la ménopause, les femmes présentent généralement un risque plus faible de crise cardiaque et d’AVC que les hommes, en partie grâce à des taux d’œstrogènes plus élevés et à un profil lipidique globalement plus favorable.

Des données issues de vastes cohortes montrent que les femmes en préménopause présentent un taux de cholestérol total et de LDL-cholestérol plus bas que les hommes du même âge, ainsi qu’une tension artérielle légèrement plus basse et un meilleur contrôle de leur glycémie.

Après la ménopause, cet avantage s’amenuise, voire disparaît.

Dans une étude à très grande échelle menée auprès de la population britannique, les femmes ménopausées présentaient en réalité des taux de cholestérol total et de LDL-cholestérol plus élevés que les hommes du même âge, malgré des taux plus faibles d’autres facteurs de risque, tels que le tabagisme, l’hypertension artérielle et le diabète.

Sur le plan clinique, les femmes ont tendance à développer des maladies cardiovasculaires environ 7 à 10 ans plus tard que les hommes, mais leur risque augmente fortement après la ménopause et finit par s’aligner sur celui des hommes.

Les femmes sont également plus sujettes à certaines formes de maladies cardiaques, telles que l’insuffisance cardiaque à fraction d’éjection préservée (sur les examens d’imagerie médicale, le cœur semble pomper normalement, mais il est trop rigide pour se détendre et se remplir correctement entre deux battements) et l’angine microvasculaire une gêne thoracique causée par des problèmes au niveau des petits vaisseaux sanguins du cœur). Ces formes de maladies cardiaques ont longtemps été sous-diagnostiquées et peu étudiées.

Approches actuelles : changements de mode de vie et médicaments hypolipidémiants

Pour les femmes en périménopause et en postménopause, les recommandations insistent sur la nécessité de surveiller la tension artérielle, le taux de cholestérol ainsi que la glycémie, et d’intervenir rapidement en cas d’anomalies, car le risque peut augmenter rapidement pendant cette période.

Quel que soit le sexe, les principes fondamentaux de la prévention cardiovasculaire sont les mêmes:

  • Ne pas fumer
  • Privilégier une alimentation riche en aliments d’origine végétale et pauvre en acides gras trans
  • Pratiquer une activité physique régulière
  • Dormir suffisamment
  • Maîtriser son poids

Les statines restent le traitement de référence pour réduire le LDL-cholestérol et prévenir les accidents cardiovasculaires chez les personnes à risque accru. De vastes méta-analyses montrent des bénéfices évidents chez les femmes et les hommes en matière de prévention secondaire (après un événement cardiovasculaire tel qu’un AVC).

En prévention primaire (avant la survenue d’un événement cardiovasculaire), les données sur les bénéfices potentiels des statines sont moins solides chez les femmes que chez les hommes. Certaines analyses suggèrent même que la réduction du risque absolu pourrait être plus faible. Il s’agit toutefois d’un domaine de recherche toujours d’actualité.

Quoi qu’il en soit, les femmes qui répondent aux critères établis pour la prescription de statines sont toujours moins susceptibles que les hommes d’en recevoir ou de poursuivre leur traitement. Il s’agit là d’un écart majeur dans la mise en œuvre des traitements chez les femmes qui s’étend à d’autres classes de médicaments hypolipidémiants, comme nous le verrons ci-dessous.

Traitement hormonal de la ménopause (THM)

Pendant de nombreuses années, on a considéré que les œstrogènes étaient un traitement protecteur pour le cœur, mais les essais cliniques et leur analyse globale ont révélé une réalité plus complexe. Le traitement hormonal de la ménopause (THM) est principalement prescrit pour soulager les symptômes gênants de la ménopause : bouffées de chaleur, sueurs nocturnes et symptômes vaginaux. Il contribue également à prévenir la perte osseuse et les fractures. Ce n’est pas un médicament de prévention cardiaque, mais son lien avec le risque cardiovasculaire est important pour toute femme qui envisage de le prendre.

Notre compréhension de la THM et de son impact sur le cœur a considérablement évolué au cours des deux dernières décennies. Les premiers essais à grande échelle avaient suscité des inquiétudes, mais ils portaient principalement sur des femmes ayant commencé un traitement hormonal à 60 ans, bien après la ménopause, avec des formulations plus anciennes.

Quand les données ont été analysées à nouveau en fonction de l’âge au moment du début du traitement, et que des études plus récentes se sont concentrées sur des femmes plus proches de la ménopause, un tableau plus rassurant est apparu : pour les femmes en bonne santé qui commencent un THM avant 60 ans ou dans les 10 ans suivant leurs dernières règles, les risques cardiovasculaires semblent faibles.

Par ailleurs, certaines études suggèrent des bienfaits cardiométaboliques potentiels du THM. Mais les données concernant les bénéfices cliniques concrets, comme une diminution du nombre de crises cardiaques ou une baisse de la mortalité, restent peu concluantes. Le traitement hormonal substitutif n’est donc pas recommandé comme stratégie de prévention cardiovasculaire.

Le moment choisi pour prendre le THM et la formulation sont importants :

Le THM moderne utilise de l’œstradiol à faible dose, de préférence par voie cutanée (patchs ou crèmes) plutôt que par voie orale, car l’œstrogène transdermique contourne le foie et évite l’augmentation des facteurs de coagulation associée aux préparations orales. Le fait de commencer un traitement hormonal aux alentours de la ménopause est très différent de le faire à la fin de la soixantaine ou à 70 ans, lorsque le risque cardiovasculaire de base est déjà plus élevé.

THM: Les recommandations actuelles des associations spécialisées dans la ménopause en Amérique du Nord et en Europe préconisent une approche personnalisée

  • Recourir à la dose efficace la plus faible possible
  • Réévaluer régulièrement les risques
  • Prendre les décisions en concertation avec un professionnel de santé qui maîtrise à la fois les symptômes de la ménopause de la patiente et son profil cardiovasculaire

Fin 2025, aux États-Unis, la US Food and Drug Administration (FDA, l’équivalent de l’Agence du médicament en France, ndlr) a commencé à supprimer les avertissements généraux qui établissaient un lien entre le traitement hormonal substitutif (THM) et le risque de maladies cardiovasculaires, de cancer du sein et de démence de manière systématique. La FDA a ainsi considéré que ces mentions anciennes induisaient en erreur lorsqu’elles s’appliquaient à des femmes en bonne santé dans la cinquantaine (ce changement réglementaire est intervenu après la collecte des sources primaires pour cet article).

L’avertissement le plus important qui subsiste concerne le risque de cancer de l’endomètre associé à un traitement à base d’œstrogènes seuls chez les femmes qui ont encore un utérus, ce qui souligne l’importance d’utiliser un progestatif adéquat en association avec les œstrogènes dans ces cas.

Nouvelles thérapies cardiométaboliques

Plusieurs nouvelles classes de médicaments offrent des outils supplémentaires prometteurs, en particulier pour les femmes souffrant d’obésité, de diabète ou avec un taux de cholestérol très élevé.

Les analogues du glucagon-like peptide-1 (analogues du GLP-1), tels que le sémaglutide, ont d’abord été développés pour le traitement du diabète, mais sont désormais également utilisés dans le traitement de l’obésité. Une vaste analyse d’essais cliniques révèle que les analogues du GLP-1 réduisent la tension artérielle et diminuent le risque d’infarctus du myocarde, sans effet notable sur les accidents vasculaires cérébraux.

(Il s’agit de médicaments injectables parmi lesquels Ozempic et Wegovy (sémaglutide) et Mounjaro (tirzépatide) sont les noms les plus connus, ndlr).

L’essai SELECT, qui a fait date, a montré que l’administration hebdomadaire de sémaglutide (à 2,4 mg) réduisait d’environ 20 % les événements cardiovasculaires majeurs chez les personnes obèses souffrant de maladies cardiovasculaires existantes mais ne présentant pas de diabète, une avancée qui modifie déjà les recommandations cliniques.




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Chez les personnes dont le taux de LDL-cholestérol reste élevé malgré la prise de statines à la dose maximale tolérée, les molécules ciblant la PCSK9 (anticorps monoclonaux) peuvent réduire ce taux d’environ 50 à 60 % et se sont révélées efficaces pour diminuer davantage les événements cardiovasculaires.

Des analyses récentes qui tiennent compte des différences entre les sexes indiquent que ces médicaments permettent aux femmes et aux hommes d’obtenir des réductions de LDL-cholestérol similaires et des bénéfices cardiovasculaires équivalents.

Malheureusement, comme c’est le cas pour les statines, en pratique, les femmes ont moins de chance que les hommes de se voir prescrire ces médicaments, ce qui met en évidence un écart persistant dans la prescription des différentes classes de médicaments hypolipidémiants, un problème qui mérite une attention urgente.

Quelle direction prend la recherche ?

La tendance suit une approche plus personnalisée.

Les priorités actuelles visent notamment à mieux comprendre comment les modifications des lipides et des métabolites liées à la ménopause se traduisent par la formation de plaques, et à identifier les femmes les plus à risque afin de personnaliser davantage la prévention. Par ailleurs, une demande se fait jour pour davantage d’essais cliniques dont le design sera prévu pour répondre, dès le début de l’essai, à des questions spécifiques liées au sexe.

Pourront ainsi être instruites des questions autour de l’utilisation optimale des statines, des agonistes du GLP-1, des inhibiteurs de la PCSK9 et de l’hormonothérapie substitutive (HTS) aux différents stades de la ménopause. En particulier, pourront être menés de vastes essais contrôlés randomisés suffisamment puissants pour détecter des différences dans les événements cliniques (crises cardiaques, AVC, décès) qui permettront de déterminer si les signaux prometteurs, mais non concluants, pour protéger la santé cardiovasculaire observés dans certaines études, qui utilisent des marqueurs de substitution comme critères d’évaluation, et dans les études observationnelles se traduisent par des preuves solides susceptibles de modifier les recommandations.

Pour l’instant, le message essentiel à délivrer aux femmes est le suivant :

les maladies cardiovasculaires ne sont pas « l’apanage des hommes » ; et la périménopause ainsi que la période postménopause sont des moments cruciaux pour évaluer vos facteurs de risque, adapter votre mode de vie et votre alimentation et, le cas échéant et sur recommandation de votre médecin spécialiste, recourir à des traitements fondés sur des données scientifiques afin de protéger votre cœur et vos vaisseaux sanguins sur le long terme.


Le mécénat scientifique d’AXA fait désormais partie du Fonds Axa pour le progrès humain, qui regroupe les engagements philanthropiques du Groupe et des mutuelles d’assurances Axa dans les domaines de la science, de la nature, de la solidarité et de la culture. Avant 2025, ce mécénat scientifique global était assuré par le Fonds Axa pour la recherche, qui a soutenu plus de 750 projets à travers le monde depuis sa création en 2007. Pour en savoir plus, rendez-vous sur Fonds Axa pour le progrès humain.

The Conversation

Inés Pineda-Torra est membre de The Endocrine Society and is funded by the following organistations: Instituto Carlos III- (grant PMPTA23/00023), Ministerio de Ciencia e Innovación-Agencia Estatal de Investigación-PROYECTOS DE COLABORACION PUBLICO-PRIVADA 2021-2023-(grant CPP2022-010039), Ministerio de Ciencia e Innovación – Agencia Estatal de Investigación -PROYECTOS DE GENERACIÓN DE CONOCIMIENTO-2021-(grant PID2021-126077OB-I00), Axa Research Fund (Axa Chair 2023).

ref. Au-delà des bouffées de chaleur, les femmes doivent s’inquiéter des effets de la ménopause sur leur cœur – https://theconversation.com/au-dela-des-bouffees-de-chaleur-les-femmes-doivent-sinquieter-des-effets-de-la-menopause-sur-leur-coeur-284229

Investissement à impact : quand la mesure façonne ce qui compte

Source: The Conversation – France (in French) – By Emmanuelle Dubocage, Full Professor, EM Lyon Business School

L’investissement à impact apparaît comme un outil prisé des adeptes de la finance durable. En témoigne l’engouement rencontré par les produits proposés. Mais de quel impact parle-t-on vraiment ? Qui décide qu’un impact est intéressant ou non ? Certaines formes d’impact sont-elles privilégiées à d’autres ?


Alors que l’Union européenne revoit ses règles en matière de finance durable afin de simplifier le cadre réglementaire et d’arbitrer entre exigences de conformité et complexité administrative, une question s’impose : comment distinguer les démarches réellement transformatrices des simples effets d’affichage ?

L’investissement à impact, qui promet de financer des projets à impact social ou environnemental mesurable, porte une ambition forte. Mais il ne pourra réaliser sa promesse transformative que s’il reconfigure ses instruments, sa gouvernance et ses cadres d’évaluation afin de favoriser une transition juste, solidaire et démocratique.

Une manière inédite d’investir…

Les confusions entre investissement à impact, approches ESG (pour environnement, social, gouvernance) et investissement socialement responsable sont fréquentes. Avec l’investissement à impact, il ne s’agit pas seulement d’éviter de financer certains secteurs ou d’intégrer a posteriori des critères extrafinanciers aux investissements classiques. La démarche est ici plus ambitieuse, puisqu’il s’agit d’investir pour produire un effet positif sur l’environnement et la société, et être capable de le démontrer.

Concrètement, cela peut passer par le financement d’une entreprise comme Greenway, qui produit et commercialise des fourneaux économes en combustible, à prix abordable, destinés à une clientèle rurale dans le sud de l’Inde. Ou d’une entreprise comme SunFunder, qui vise à impulser une transformation énergétique mondiale pour garantir un accès universel à l’énergie et réduire les impacts environnementaux liés à sa production et à sa distribution, contribuant ainsi à limiter le changement climatique.

Au cœur du modèle

Dans toutes ces entreprises financées par l’investissement à impact, l’impact n’est pas un effet secondaire, comme c’est souvent le cas dans les approches ESG : il est au cœur du modèle.




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Ce positionnement explique l’attrait croissant du secteur, tant du côté des investisseurs que des entrepreneurs qui cherchent à concilier activité économique et utilité sociale. Cet engouement se traduit par une montée en puissance rapide du marché : selon le Global Impact Investing Network (GIIN), les actifs à impact sous gestion ont augmenté à un taux de croissance annuel de 21 % au cours des six dernières années.

Des pratiques qui évoluent… mais non sans tensions

L’essor de l’investissement à impact s’accompagne de transformations visibles. De nouveaux instruments financiers apparaissent, certains mécanismes de rémunération des investisseurs sont liés à l’atteinte d’objectifs d’impact. Lorsque l’investissement à impact social et environnemental est opéré par le capital-risque, les investisseurs accompagnent les équipes, participent aux décisions stratégiques pour créer de la valeur actionnariale. Cela peut être pour le meilleur, mais aussi pour le pire.

Dans certains cas, cela permet de préserver la mission initiale des projets, y compris au moment de la sortie des investisseurs. Dans d’autres cas, au contraire, les capital-risqueurs d’impact participent à une dérive de la mission d’impact (mission drift) des entreprises de leur portefeuille en donnant la priorité à la performance financière au détriment de la performance extrafinancière.

Mesurer l’impact n’est pas neutre

L’exigence de preuve d’impact impose de comparer, standardiser, objectiver. Cette logique n’est pas sans effet sur la nature des projets financés. Tout repose, ou presque, sur la capacité à mesurer l’impact. Sans indicateur, pas de sélection, pas de suivi, pas de crédibilité. C’est le rôle des fameux Key Performance Indicators (KPI), tels que les tonnes d’émissions de CO2 évitées, le nombre d’emplois créés.

C’est là que les choses se compliquent : ces indicateurs ne sont pas de simples outils techniques. Loin d’être neutres, ils orientent les décisions. Ce qui est mesuré devient visible, comparable, donc finançable. À l’inverse, ce qui se mesure difficilement – transformations sociales de long terme, effets indirects, dynamiques collectives – risque de ne pas être financé alors même que l’impact est réel.

Une dimension performative

Dans les faits, cela peut favoriser certains types de projets. Une innovation technologique liée au climat, dont les effets sont quantifiables, aura souvent plus de facilité à attirer des financements qu’une initiative de cohésion sociale, plus difficile à objectiver. Autrement dit, mesurer l’impact ne sert pas seulement à l’évaluer. Cela contribue aussi à définir ce qui compte.

En ce sens, les dispositifs de mesure ont une dimension performative : ils ne se contentent pas de refléter la réalité, ils contribuent à la façonner, en rendant certains effets visibles, comparables et finançables, et en reléguant d’autres à la marge. Dès lors, la question de la mesure devient indissociable de celle du pouvoir : définir les indicateurs, fixer les seuils et valider les résultats revient à cadrer ce qui sera reconnu comme « impact » – et, in fine, ce qui sera financé. La mesure n’est donc pas seulement un enjeu technique, mais un enjeu de gouvernance. Elle organise la répartition du pouvoir entre investisseurs, entreprises et parties prenantes, en déterminant qui a la capacité de définir, d’interpréter et de valider l’impact.

Qui décide de ce qui compte ?

Derrière les outils de mesure se joue ainsi une question centrale : qui a le pouvoir de dire ce qui compte ? Les choix d’indicateurs, loin d’être neutres, traduisent des arbitrages implicites qui privilégient certaines formes d’impact – souvent les plus quantifiables – au détriment d’autres, moins aisément mesurables mais socialement déterminantes. Qui choisit les indicateurs ? Qui fixe les objectifs ? Qui valide les résultats en termes d’impact extrafinancier ?

La réponse n’est pas la même pour tous les fonds de capital-risque à impact. Certains privilégient la co-construction des indicateurs avec l’entreprise et un accompagnement sur mesure, non standardisé et qualitatif. D’autres, poussés par une logique de conformité, s’appuient sur des catalogues de mesures standards qui conduisent les entreprises à « cocher des cases » avec plus ou moins de conviction.

Cette diversité des pratiques interroge et pose la question de la légitimité des critères retenus, mais aussi de leur pertinence. Sans prise en compte des contextes locaux, la mesure de l’impact risque de devenir un exercice standardisé, déconnecté des réalités qu’elle prétend saisir.

C’est pourquoi certains travaux plaident pour des formes de gouvernance plus ouvertes, intégrant davantage les parties prenantes – en particulier les bénéficiaires des entreprises en question – dans la définition et l’évaluation de l’impact.

Fnege Media, 2022.

Une promesse qui reste à concrétiser

L’investissement à impact a le grand mérite de faire bouger les lignes dans le monde de la finance ; il a installé l’idée que le capital pouvait être orienté vers autre chose que la seule rentabilité financière. Il soutient aussi l’émergence et le développement d’entreprises qui cherchent à répondre à des besoins sociaux ou environnementaux tout en restant économiquement viables.

Mais sa capacité à transformer en profondeur la finance reste incertaine. Entre exigences de rendement, impératifs de standardisation et contraintes de mesure, les arbitrages sont permanents.

Dans un contexte où la finance durable est en pleine structuration, notamment sous l’effet de la réglementation européenne, l’enjeu n’est plus seulement de développer l’investissement à impact. La question est de savoir s’il peut réellement transformer la finance pour en faire un acteur décisif face aux défis sociétaux et environnementaux.

La réponse dépendra, en pratique, de choix très concrets : la manière dont l’impact est défini, les outils utilisés pour le mesurer et les parties prenantes impliquées dans ces décisions. Autant d’éléments qui relèvent à la fois de la technique… et du politique.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Investissement à impact : quand la mesure façonne ce qui compte – https://theconversation.com/investissement-a-impact-quand-la-mesure-faconne-ce-qui-compte-281793

Du succès du vinyle au retour affirmé de la cassette : au-delà de l’effet nostalgie

Source: The Conversation – France (in French) – By Erwan Boutigny, Maître de Conférences en Sciences de Gestion et du Management, Université Le Havre Normandie

Quand la cassette devient icône pop ! Auteur, Fourni par l’auteur

Alors que le streaming domine désormais près de 70 % de la consommation musicale mondiale, le vinyle, que l’on croyait relégué au passé par le CD puis par le numérique, poursuit sa croissance. Quant à la cassette audio, elle opère un retour en force. Au-delà de l’incontournable « effet nostalgie », ce succès révèle une transformation plus profonde de notre rapport à la culture.


En France, le vinyle est l’un des piliers de la consommation physique. Selon le bilan 2025 du Syndicat national de l’édition phonographique (Snep), les ventes de vinyles ont atteint près de 6 millions d’unités contre 8 millions pour le CD. Le rapport du Snep précise qu’avec une croissance de près de 15 % en 2025, le chiffre d’affaires du vinyle atteint 113 millions d’euros, dépassant ainsi de 23 millions celui du CD.




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Loin d’être un simple vestige du passé, le vinyle est au cœur d’une renaissance matérielle, célébrant en 2025 selon la Fédération internationale de l’industrie phonographique (Ifpi) sa dix-neuvième année de croissance ininterrompue. Pour les « superfans », le vinyle constitue un objet de dévotion qui offre une texture tangible à leur passion. Le vinyle est un objet-signifiant, doté d’une présence physique, d’une esthétique et d’une valeur symbolique.

Là où le streaming instaure une relation d’usage plus que de propriété, le vinyle incarne une forme de reprise de contrôle sur ses choix culturels, comme une forme de résistance aux logiques de prescription algorithmique qui façonnent aujourd’hui l’accès à la musique.

Le vinyle constitue désormais le moteur d’une économie de la tangibilité. Au-delà des volumes, c’est la signification de l’acte d’achat qui évolue. Acquérir un vinyle est une démarche engagée faisant écho à un mouvement de « décélération ». En effet, le vinyle impose un rythme et une gestuelle attentive. Si le streaming favorise la fluidité et la dispersion, le vinyle réintroduit de la contrainte. En écho aux travaux sur la « résonance » du sociologue Hartmut Rosa, cette contrainte rend possible une relation plus intense au monde.

En outre, l’écoute devient une expérience quasi cérémonielle portée par un public de plus en plus jeune : 41 % des acheteurs de vinyles ont moins de 35 ans. Cette quête d’une écoute ritualisée dépasse d’ailleurs le cadre intime du salon. Elle s’incarne aujourd’hui dans l’espace public avec l’émergence de « bars audiophiles ». Inspirés des jazz kissa japonais, ces lieux hybrides érigent l’écoute en expérience collective, invitant à savourer le son sur des systèmes de haute fidélité tout en ralentissant le rythme urbain.

Technostalgie et culture populaire

Si le vinyle renvoie à une forme de légitimité culturelle et d’expertise, la cassette audio occupe un tout autre registre. Plus fragile et a priori moins noble, elle s’inscrit dans une esthétique de l’imperfection. Son retour s’explique en grande partie par ce que les chercheurs Pinch et Reinecke qualifient de « technostalgie ». Pour les auteurs, la technostalgie est plus qu’un simple retour vers un passé idéalisé : elle constitue une tentative de médiation entre le passé et le présent afin d’atteindre une sonorité et une esthétique particulières. S’agissant de la cassette, le souffle de la bande, les variations de qualité sonore tout comme les manipulations mécaniques constituent des marqueurs d’authenticité.

Cette valorisation de l’imperfection n’est d’ailleurs pas propre à la cassette. Que ce soit avec un vinyle ou une cassette, écouter de la musique redevient un acte intentionnel, bien loin du recours au téléphone portable, devenu un objet polyvalent terriblement banal, où la musique n’est plus qu’un usage parmi d’autres.

À cela s’ajoute une quête de singularité sonore : les pratiques de production musicale s’appuient sur des outils numériques et des chaînes de traitement du son largement standardisées. Elles recourent notamment à la compression dynamique, un procédé qui réduit l’écart entre les sons les plus faibles et les plus forts afin de rendre la musique plus audible dans des environnements bruyants. Si cette technique répond à des contraintes d’écoute contemporaines, elle participe également à une certaine homogénéisation des sonorités. Les supports analogiques comme le vinyle ou la cassette réintroduisent au contraire des aspérités perçues comme autant de signes distinctifs, qu’il s’agisse des imperfections du support ou, dans le cas de certaines productions plus anciennes, d’une dynamique sonore davantage préservée.

La cassette bénéficie également de l’aura de la culture populaire. La série Stranger Things a notamment joué un rôle dans son retour en réactivant l’imaginaire des années 1980, faisant du walkman et de la cassette des objets quasi mythiques. Dans une scène culte de la saison 4, le personnage de Max Mayfield utilise un walkman pour écouter la chanson Running Up That Hill, de Kate Bush. La musique permet à Max de rester connectée à la réalité et d’échapper à l’emprise de Vecna. Cette valorisation de la cassette se retrouve également dans la saga les Gardiens de la Galaxie, où le personnage de Peter Quill (Star-Lord) conserve précieusement les mixtapes héritées de sa mère. Dans un univers pourtant futuriste, la cassette devient un lien intime avec le passé, structurant à la fois l’identité du personnage et la narration. Ces représentations participent à réenchanter des technologies paraissant obsolètes en les associant à des expériences émotionnelles fortes. Ces mises en scène fictionnelles agissent comme de puissants catalyseurs de désir. Elles rendent désirables le passé et ses objets pour des générations qui n’ont jamais connu cette époque.

Dans le prolongement de cette dynamique, des artistes majeurs de la pop contemporaine, à l’image de Taylor Swift ou Billie Eilish, participent à cette réappropriation en intégrant la cassette à leurs stratégies de diffusion. Plus surprenant, la cassette peut même précéder les autres formats : pour l’album Love for Sale, sorti en 2021, Lady Gaga a ainsi opté pour une sortie anticipée en cassette, un jour avant les autres supports. Loin d’être un simple support secondaire, la cassette peut ainsi être utilisée comme un objet à part entière dans les stratégies de mise sur le marché de la musique.

Plus largement, la cassette incarne une culture du « fait-main » sonore. Là où le vinyle relève d’une logique de distinction, la cassette s’inscrit davantage dans une culture d’appropriation et de personnalisation. Le film Juste une illusion, sorti en avril 2026, contribue lui aussi à renforcer l’intérêt pour ce support. Le long-métrage met en exergue la pratique de la mixtape, ancêtre direct de la playlist numérique. De manière plus générale, offrir une cassette dans les années 1980 et 1990 était un langage en soi, une manière de composer une identité musicale singulière et d’inscrire une valeur affective sur le ruban magnétique. La cassette réactive également un imaginaire culturel solidement ancré dans des scènes devenues culte, comme celle du slow de la Boum.

Des objets, du temps et de la valeur

La mutation la plus marquante concerne sans doute le statut même du support musical. Dans un environnement où la musique est accessible de manière quasiment illimitée et parfois perçue comme gratuite, les vinyles sont des objets que l’on souhaite posséder, exposer et collectionner. Le vinyle est d’ailleurs désormais conçu comme un produit premium.

On assiste ainsi à une multiplication d’éditions limitées avec une esthétique soignée. Cette logique s’accompagne d’une forme de spéculation. En effet, certaines éditions rares prennent de la valeur. Sur le marché secondaire, le vinyle constitue alors un actif dont la valeur repose autant sur sa rareté que sur sa charge symbolique. Cette valorisation de l’objet physique est d’autant plus forte à une époque où la musique générée par intelligence artificielle commence à saturer les plateformes de streaming. Face à cette prolifération de morceaux virtuels et désincarnés, le vinyle s’impose comme une preuve d’authenticité.

Enfin, le retour du vinyle et de la cassette s’inscrit dans une critique de notre modèle technologique soumis à une forme d’obsolescence programmée. Les appareils analogiques se caractérisent par leur longévité et leur réparabilité. Bien entretenue, une platine des années 1970 peut encore fonctionner et susciter des convoitises. Un véritable écosystème se développe d’ailleurs autour de l’entretien et de la restauration des platines.

Cette dynamique contribue à réhabiliter une culture de l’objet durable. Si certains y voient également une sensibilité accrue aux enjeux environnementaux, cette dimension ne saurait à elle seule expliquer le succès du vinyle et de la cassette. Davantage qu’une démarche purement verte, la collection de disques s’apparente parfois à un fétichisme matériel ou à une stratégie d’affichage social, à l’image d’une belle bibliothèque de salon servant de vitrine culturelle.

Cette quête de distinction et d’authenticité matérielle peut alors parfaitement coexister avec des modes de vie très carbonés. Les acteurs du marché ne s’y sont pas trompés. L’industrie a su intégrer les codes de cet affichage esthétique : le retour du vinyle et de la cassette s’accompagne ainsi de la croissance d’un marché dédié aux équipements neufs. Les nouvelles platines vinyles et lecteurs de cassettes combinent souvent esthétique rétro et technologies contemporaines. Typiquement, des fabricants, comme We Are Rewind ou FiiO, commercialisent de nouveaux walkmans constituant une alternative au marché en effervescence de la seconde main où un Sony TPS-L2 peut s’afficher à plus de 1 000 euros !

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Du succès du vinyle au retour affirmé de la cassette : au-delà de l’effet nostalgie – https://theconversation.com/du-succes-du-vinyle-au-retour-affirme-de-la-cassette-au-dela-de-leffet-nostalgie-281445

Isolement et contention dans les établissements psychiatriques français : état des lieux de ces pratiques controversées

Source: The Conversation – in French – By Coralie Gandré, Maîtresse de recherche, Irdes – Institut de recherche et de documentation en économie de la santé

Dans les services de psychiatrie, certaines mesures restreignant la liberté des patients, telles que les soins sans consentement, la mise à l’isolement ou la contention à l’aide de sangles, sont autorisées dans un cadre légal strict. Les recherches révèlent toutefois d’importantes différences entre établissements dans le recours à ces pratiques. Quelle est la situation en France, alors que le ministère de la santé ambitionne d’en finir avec la contention d’ici à 2030 ?


Comme en 2025, la « Grande cause nationale » 2026 est consacrée à la santé mentale. Dans ce contexte, Stéphanie Rist, ministre de la santé, des familles, de l’autonomie et des personnes handicapées, a annoncé le 2 juin 2026 la suppression, à l’horizon 2030, de la contention dans les services de psychiatrie.

La psychiatrie se distingue en effet des autres spécialités médicales par la possibilité de recourir à des soins sans le consentement des personnes, ainsi que par d’autres pratiques restreignant la liberté de mouvement, telles que l’isolement en chambre dédiée et la contention mécanique à l’aide de sangles.

Entre impératifs de sécurité, respect des libertés individuelles, et absence de bénéfices thérapeutiques démontrés, ces pratiques soulèvent des débats récurrents, y compris chez les soignants.

Progressivement encadrés depuis 2016, l’isolement et la contention ne peuvent être mis en œuvre qu’en dernier recours, et pour une durée limitée, chez des adultes hospitalisés sans leur consentement, après échec des techniques de désescalade de la crise et lorsqu’un risque existe pour la personne ou pour autrui. Depuis 2021, leur prolongation doit être signalée au juge des libertés et de la détention, dont le contrôle a été renforcé en 2022.

Pourtant, des alertes récentes signalent des recours fréquents à ces pratiques dans certains établissements, et parfois en dehors du cadre légal, y compris chez des personnes mineures. Avec des conséquences susceptibles d’être dramatiques, pouvant aller jusqu’au décès des patients.

Un recueil systématique des mesures d’isolement et de contention, mises en œuvre dans le champ autorisé applicable aux adultes hospitalisés sans leur consentement, a été rendu obligatoire depuis 2018.

Chercheurs sur les services de psychiatrie et de santé mentale, nous avons analysé ces données. Croisées avec des observations de terrain, elles révèlent de fortes disparités entre les établissements français dans le recours à ces pratiques restrictives de liberté et permettent de mieux en cerner les déterminants.

Voici ce qu’il faut en retenir.

Un recours aux pratiques restrictives de liberté loin d’être marginal

Les travaux menés à l’Institut de recherche et documentation en économie de la santé (Irdes) montrent qu’environ 30 % des adultes hospitalisés en psychiatrie, soit 76 000 personnes, l’ont été au moins une fois sans leur consentement en 2022 en France. Près d’un tiers, environ 28 000 personnes, ont fait en plus l’objet d’au moins une mesure d’isolement, et plus d’un quart de ces dernières, environ 8 000 personnes, ont également été soumises à une contention mécanique.

Rapportés à la population générale, ces chiffres correspondent à environ 52 personnes mises à l’isolement et 15 personnes contentionnées pour 100 000 habitants majeurs chaque année. La France se situe ainsi au-dessus de la médiane des rares pays occidentaux disposant de données comparables sur ces pratiques (Angleterre, Allemagne, Australie, Irlande, Japon, Nouvelle-Zélande, Pays-Bas, Pays de Galles et États-Unis).

Ces estimations restent toutefois sous-évaluées, car les pratiques mises en œuvre hors du cadre légal en vigueur, notamment en soins libres ou en psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, échappent largement aux statistiques nationales. Paradoxalement, elles ne font l’objet d’aucun suivi ni contrôle systématique, puisqu’elles ne sont pas prévues par ce cadre légal.

Une étude exploratoire menée dans les unités de pédopsychiatrie des Hauts-de-France a ainsi montré que, parmi les patients mineurs hospitalisés entre 2020 et 2024, environ 9 % avaient été placés au moins une fois à l’isolement et près de 5 % avaient eu une contention mécanique. Ces chiffres doivent néanmoins être interprétés avec prudence, car ils reposent sur les données effectivement transmises par les établissements, sans contrainte légale et sans garantie d’exhaustivité, ce qui laisse penser qu’ils sont en réalité encore plus élevés.

De même, les contentions réalisées dans les services d’urgence lors de l’arrivée de patients présentant des troubles psychiques aigus ne font pas l’objet d’un recueil spécifique, alors même que des études locales descriptives montrent que ces situations existent. Par ailleurs, ces pratiques ont également cours dans des champs autres que la psychiatrie, notamment dans le secteur médico-social, où elles ne font l’objet d’aucun encadrement ni collecte de données.

Des différences importantes entre établissements

Les travaux de l’Irdes montrent que le recours à l’isolement et à la contention varie fortement d’un établissement à l’autre, comme cela avait déjà été observé pour les soins sans consentement selon les territoires. La contention illustre particulièrement ces écarts : une vingtaine d’établissements (sur plus de 200) n’y recourent jamais, tandis que d’autres l’utilisent de manière quasi systématique chez les patients placés à l’isolement.

Pour expliquer ces différences, un argument revient fréquemment : certains établissements prendraient en charge des personnes présentant des situations cliniques plus sévères ou plus complexes. Les travaux de l’Irdes montrent que le recours à l’isolement ou à la contention est plus élevé pour certaines catégories de patients, notamment ceux souffrant de troubles bipolaires ou de troubles de la personnalité, ainsi que chez les personnes admises en urgence. Les hospitalisations de personnes détenues ou déclarées pénalement irresponsables sont également associées à un recours plus fréquent à l’isolement, pour des raisons davantage sécuritaires que strictement cliniques.

Ces facteurs ne suffisent toutefois pas à expliquer l’ampleur des écarts observés. Une part importante des différences est liée aux caractéristiques propres des établissements. Les analyses nationales montrent ainsi que, pour des séjours ayant une complexité comparable, l’isolement est plus fréquent dans les établissements spécialisés en psychiatrie que dans les hôpitaux universitaires ou les établissements pluridisciplinaires. Le recours à la contention est également plus élevé lorsque les effectifs infirmiers rapportés au nombre de patients sont plus réduits.

Des établissements qui se passent de ces pratiques

Les établissements qui recourent peu, voire pas du tout, à ces pratiques constituent des terrains d’étude particulièrement précieux. Ils permettent d’identifier des leviers susceptibles de réduire le recours aux mesures restrictives de liberté en psychiatrie.

Une recherche ethnographique qualitative complémentaire, menée auprès de quatre établissements historiquement caractérisés par un faible recours à l’isolement et à la contention, met en évidence plusieurs facteurs déterminants. Elle souligne notamment l’importance d’une organisation des espaces favorisant la circulation des patients pour permettre la désescalade des situations de crise.

L’étude met également en avant le rôle d’un engagement institutionnel fort, porté conjointement par les équipes médicales et les directions d’établissement, autour d’une volonté partagée de limiter le recours à l’isolement et à la contention au nom du respect des droits des patients.

Sur le plan organisationnel, ces dynamiques reposent sur des équipes interprofessionnelles stables et soudées, sur la mise en place d’activités régulières et diversifiées pour les patients, ainsi que sur une attention particulière portée aux conditions de travail des soignants. Ces éléments favorisent la disponibilité des équipes et une relation de soin plus apaisée, un contexte davantage susceptible de prévenir l’escalade des tensions et le recours aux mesures restrictives de liberté.

Comment réduire le recours aux mesures restrictives de liberté ?

Les travaux de recherche ouvrent plusieurs pistes pour réduire durablement le recours à l’isolement et à la contention en psychiatrie française, alors que des associations de professionnels et de proches de personnes vivant avec un trouble psychique plaident pour leur abolition, désormais également soutenue par le ministère de la santé.

Une priorité consiste à mieux repérer et accompagner les patients les plus exposés à ces mesures, afin de prévenir autant que possible le recours à ces pratiques.

Autre levier : garantir la présence de professionnels en nombre suffisant, au sein d’équipes stables. Ce point est essentiel pour éviter d’atteindre un seuil critique où le temps consacré à la relation de soin devient insuffisant. L’amélioration des conditions de travail peut ainsi contribuer à la qualité des prises en charge, tout en renforçant l’attractivité d’une spécialité confrontée à des difficultés de recrutement et de fidélisation.

Les effets du renforcement progressif du cadre juridique de l’isolement et de la contention restent quant à eux encore mal connus. Ils devront faire l’objet d’études complémentaires. En revanche, le développement d’un suivi systématique de ces pratiques constitue d’ores et déjà un levier mobilisable pour améliorer la situation. Le recueil obligatoire des mesures d’isolement et de contention constitue, à cet égard, une avancée importante.

Ce suivi pourrait toutefois être élargi à des pratiques qui échappent largement aux dispositifs d’observation actuels lorsqu’elles sont mises en œuvre hors du cadre légal existant : en soins libres, chez les mineurs, ou dans d’autres lieux de prise en charge, tels que les services d’urgence, les établissements médico-sociaux ou les structures accueillant des personnes âgées.

Enfin, la réduction du recours à ces pratiques suppose de renforcer les espaces de réflexion collective entre professionnels, et de s’appuyer sur l’expérience des établissements qui parviennent à les limiter. Des programmes expérimentaux visant à promouvoir des modèles de soins moins restrictifs sont en cours d’évaluation en France. Ils pourraient contribuer, dans les prochaines années, à faire évoluer les pratiques en soutenant les équipes soignantes dans la mise en œuvre des ambitions politiques nouvellement affichées.

The Conversation

Coralie Gandré a reçu des financements de diverses institutions publiques pour les projets de recherche qu’elle mène mais aucune n’a de lien d’intérêt avec le sujet traité dans cet article.

Esther Touitou-Burckard a reçu des financements du Congrès français de psychiatrie via la bourse CFP2023 pour un stage de recherche de Master 2. Ce soutien financier n’a joué aucun rôle dans la conception et la mise en place de l’étude, dans la collecte, l’analyse et l’interprétation des données, ni dans la rédaction du manuscrit.

Sébastien Saetta a reçu des financements de diverses institutions publiques pour les projets de recherche qu’il mène mais aucune n’a de lien d’intérêt avec le sujet traité dans cet article.

Magali Coldefy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Isolement et contention dans les établissements psychiatriques français : état des lieux de ces pratiques controversées – https://theconversation.com/isolement-et-contention-dans-les-etablissements-psychiatriques-francais-etat-des-lieux-de-ces-pratiques-controversees-284602