Ce que les sciences sociales doivent à Edgar Morin

Source: The Conversation – France (in French) – By Éric Pichet, Professeur et directeur du Mastère Spécialisé Patrimoine et Immobilier, Kedge Business School


L’ESSENTIEL.

  • Edgar Morin est décédé en mai dernier à l’âge de 104 ans. Le père de la pensée complexe à la curiosité insatiable a toujours cultivé une farouche indépendance intellectuelle.

  • Edgar Morin refuse le cloisonnement des savoirs. Pour en sortir, il a proposé une méthode originale transdisciplinaire pour les relier.

  • Loin d’être datée, la Méthode est un outil essentiel pour comprendre les bouleversements de notre monde.


Edgar Morin aimait rappeler qu’il n’avait pas eu une carrière mais une vie. Le 29 mai 2026, il s’est éteint à quelques encablures de son 105ᵉ anniversaire (le 8 juillet). À l’annonce de sa mort, une pluie d’hommages du monde entier ont salué l’homme, le résistant, le sociologue ou le philosophe.

Reste une question : que doivent aujourd’hui les sciences humaines et sociales à Edgar Morin ?

Un intellectuel inclassable

Rien ne le prédestinait à devenir l’une des grandes figures de la pensée contemporaine et rarement un parcours scientifique aura autant échappé aux itinéraires académiques classiques.

Armé d’un simple baccalauréat, il entre par effraction au CNRS en 1950 grâce au soutien du sociologue marxiste Georges Friedmann ainsi que du géographe Pierre George et des philosophes Vladimir Jankélévitch et Maurice Merleau-Ponty, rencontrés dans le réseau des réfugiés à Toulouse pendant la Seconde Guerre mondiale

Autodidacte passionné, nourri de la lecture d’Héraclite, de Montaigne, de Pascal, de Hegel ou de Marx, il a toujours refusé de s’enfermer dans une discipline en se définissant comme un explorateur des savoirs. Il passait avec la même curiosité inextinguible de la sociologie à la biologie, de l’anthropologie à la philosophie et à l’histoire, de la littérature à la politique, convaincu que les grandes questions humaines ignorent les découpages universitaires.




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Ce refus des cadres établis plonge ses racines dans une histoire personnelle marquée par les épreuves, comme la perte brutale de sa mère, à dix ans, qui sera son « Hiroshima intérieur » et ses années dans la Résistance où il échappera à plusieurs reprises par miracle à la mort. Mais c’est son engagement enthousiaste au Parti communiste français (PCF) en 1951 suivi d’une douloureuse rupture qui achève de forger une méfiance durable envers toutes les formes de dogmatisme, qu’elles soient politiques, idéologiques ou scientifiques. Son Autocritique, parue en 1959, est une introspection fondée sur la conviction qu’il n’y a pas de connaissance sans autoconnaissance. Devenue analyse sociologique de la discipline communiste et de la manière dont un appareil politique peut façonner les consciences, cette autobiographie intellectuelle est finalement très proche d’un mémoire d’habilitation à diriger des recherches (HDR) qu’il ne réalisera jamais, faute de doctorat préalable.

La transdisciplinarité contre le cloisonnement des disciplines

S’il est un apport majeur d’Edgar Morin aux sciences humaines et sociales, c’est bien d’avoir pulvérisé le cloisonnement des savoirs. Très tôt, il comprend que les sociétés ne se laissent pas enfermer dans des compartiments étanches, comme l’a souligné la pandémie de Covid-19, car, pour en comprendre les effets, il faut mobiliser simultanément la médecine, l’économie, la psychologie, le droit et les politiques publiques.

Pour dépasser cette fragmentation, Morin ne se contente pas de promouvoir le dialogue entre disciplines. Au-delà de la simple pluridisciplinarité, qui juxtapose plusieurs approches d’un même objet, et de l’interdisciplinarité, qui organise leurs échanges, il prône la transdisciplinarité qui construit un cadre commun permettant de relier les savoirs sans effacer les spécificités de chaque discipline.

« La Méthode » : une révolution épistémologique

Cette ambition trouve son expression la plus aboutie dans la Méthode, œuvre publiée en six volumes entre 1977 et 2004. Plus qu’une somme philosophique, ce vaste chantier constitue une réflexion sur les conditions mêmes de la connaissance. Morin y défend l’idée que, à mesure que les sciences progressent, leur spécialisation croissante risque paradoxalement de rendre le monde moins intelligible en fragmentant les phénomènes qu’elles cherchent à expliquer.

Depuis Descartes, la démarche analytique consistant à décomposer un phénomène en éléments simples a produit des résultats remarquables, scientifiques et techniques. Morin n’en conteste pas les succès, mais affirme qu’elle atteint ses limites lorsque les interactions deviennent plus importantes que les éléments eux-mêmes.

Les réalités humaines et sociales ne sont pas des mécanismes que l’on démonte pièce par pièce, ce sont des systèmes vivants, faits d’interdépendances, de rétroactions et d’évolutions permanentes. Pour lui, on ne comprend pas mieux une société en additionnant les individus qui la composent qu’on ne comprend un arbre en le réduisant en sciure. Dans les deux cas, on détruit précisément ce que l’on cherche à expliquer : son organisation.

Une épistémologie constructiviste

À la logique de séparation analytique, il substitue donc une logique de la relation et oppose à l’épistémologie classique positiviste et analytique de Descartes celle, constructiviste et holistique, de Pascal, dont il aimait à rappeler l’essence :

« Je tiens impossible de connaître les parties sans connaître le tout, ni de connaître le tout sans connaître particulièrement les parties. »

Ce qu’il qualifie de principe hologrammatique.

Il y ajoute trois autres principes qui structurent sa pensée. Le principe systémique rappelle qu’un phénomène ne prend sens qu’à l’intérieur de l’ensemble auquel il appartient. Le principe dialogique montre que des réalités apparemment opposées – ordre et désordre, autonomie et dépendance, stabilité et changement – peuvent être simultanément vraies et se compléter mutuellement. Enfin, le principe de récursion organisationnelle rompt avec une conception linéaire de la causalité : les individus produisent la société qui, en retour, les façonne. Les effets deviennent ainsi des causes, et les causes des effets. Cette « pensée complexe » constitue aujourd’hui l’un des héritages les plus féconds de son œuvre.

Une pensée qui dérange

« Je ne suis pas des vôtres », écrivait Edgar Morin dans Mes démons. Une telle indépendance ne pouvait laisser indifférent et, très vite, les critiques des sociologues universitaires pleuvent, horripilés au moins autant par le sens de la formule du trublion (il invente, par exemple, le terme « yé-yé » dans un article du Monde de juillet 1963), que par ses méthodes. On le qualifie alors ironiquement de sociologue du présent en lui reprochant de trop courir après l’actualité et, plus grave, de substituer l’intuition aux démonstrations fondées sur des enquêtes empiriques rigoureusement construites.

De fait dans l’Esprit du temps, Morin s’éloigne de la sociologie alors dominante en privilégiant les rapprochements, les analogies et les vastes synthèses. En réponse, dans Sociologues des mythologies et mythologies des sociologues, Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron mènent la charge. Ils lui reprochent un manque de méthode scientifique, une sociologie davantage suggestive que démonstrative et rappellent qu’une théorie scientifique ne peut se dispenser d’hypothèses explicites, de protocoles de vérification et de confrontations aux faits.

Arte, 2026 (disponible jusqu’à fin novembre).

Une seconde limite apparaît dans la place extrêmement modeste accordée à l’économie. Là où Karl Marx, Max Weber, Joseph Schumpeter ou Douglass North font des institutions, des incitations ou des mécanismes économiques des facteurs essentiels de l’évolution des sociétés, Morin privilégie les représentations, les cultures et les systèmes de pensée. Cette perspective éclaire de nombreuses dimensions du changement social, mais laisse au second plan les contraintes matérielles qui façonnent également, et sans doute principalement, les comportements individuels et collectifs.

Un héritage plus actuel que jamais

La disparition d’Edgar Morin ne clôt pas son influence, mais elle en souligne au contraire l’actualité. Nul doute que ses innombrables aphorismes, comme « la simplicité n’est pas la simplification » ou « il faut vivre de mort, mourir de vie », laisseront l’image d’un sage qui avait pourtant avoué, centenaire, dans Leçons d’un siècle de vie, avoir totalement échoué dans sa vie de famille.

S’il n’a pas laissé d’école, faute d’appuis institutionnels et à cause de sa totale indépendance d’esprit et de son individualisme forcené, son héritage intellectuel ouvert à tous sera particulièrement utile pour comprendre les grands défis actuels, tels que les vagues caniculaires de l’année 2026 en France qui nous ont rappelé sa prescience lors de la publication de l’An I de l’ère écologique, débutée en 1972. Le changement climatique implique de mobiliser les sciences de la nature et les sciences sociales et l’irruption violente de l’intelligence artificielle en novembre 2022 soulève simultanément des questions techniques, économiques, juridiques, philosophiques et éthiques à la fois exaltantes et effrayantes. Plus que jamais, comprendre ces grands phénomènes sociaux nécessitera de relier plutôt que de juxtaposer.

The Conversation

Éric Pichet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Ce que les sciences sociales doivent à Edgar Morin – https://theconversation.com/ce-que-les-sciences-sociales-doivent-a-edgar-morin-289070

L’atelier Nawak, ou les ressorts des lieux mythiques de la création

Source: The Conversation – France (in French) – By Pierre Poinsignon, Enseignant-chercheur, Burgundy School of Business

Dans les années 1990, un petit atelier parisien de bande dessinée réunit, presque par hasard, plusieurs auteurs devenus depuis des figures majeures : Marjane Satrapi, Joann Sfar, Christophe Blain, Emmanuel Guibert ou encore Lewis Trondheim. Comment un lieu aussi ordinaire a-t-il pu devenir l’un des symboles d’un renouvellement majeur de la bande dessinée française ?


Au début des années 1990, dans un local sombre de la rue Quincampoix, à Paris, quelques auteurs de bande dessinée partagent un espace de travail. Le lieu est modeste. Il n’a ni manifeste, ni programme esthétique, ni ambition collective clairement formulée. Il s’appelle Nawak, presque par plaisanterie, après une remarque lancée lors d’une soirée : « C’est nawak ! » (une expression familière qui signifie « n’importe quoi »).

Pourtant, quelques années plus tard, cet atelier sera associé à certains des noms les plus importants de la bande dessinée francophone contemporaine : Lewis Trondheim, Joann Sfar, Christophe Blain, Emmanuel Guibert, Émile Bravo, David B., Marjane Satrapi, Nicolas de Crécy, Frédéric Boilet ou encore Marc Boutavant.

Comment expliquer qu’un simple lieu de travail partagé soit devenu, dans les récits du secteur, l’un des berceaux de la « Nouvelle Bande dessinée » ? L’atelier Nawak a-t-il réellement produit ce renouvellement ? ou a-t-il surtout révélé, concentré et rendu visible une transformation déjà à l’œuvre ?

C’est cette question que nous avons explorée à partir d’une recherche menée sur l’histoire de l’atelier Nawak, fondée sur 17 entretiens avec des auteurs et autrices passés par ce lieu, complétés par des sources secondaires, des archives éditoriales et des documents visuels.

Un secteur très codifié

Pour comprendre le rôle de Nawak, il faut revenir à la situation de la bande dessinée française au début des années 1990. Le secteur est alors largement structuré autour de grandes maisons d’édition, comme Dargaud, Dupuis, Casterman ou Le Lombard. Le modèle dominant repose sur des formats très codifiés : albums cartonnés de 46 pages, séries à héros récurrents, narration claire, couleur, lisibilité commerciale.

Ce modèle n’empêche néanmoins pas toute expérimentation. Des revues ou maisons, comme Métal Hurlant, À suivre ou Futuropolis, ont déjà ouvert d’autres voies. Mais, pour beaucoup de jeunes auteurs, l’accès aux circuits éditoriaux reste difficile. Les projets trop personnels, trop graphiques, trop autobiographiques ou trop éloignés des codes commerciaux sont souvent jugés invendables.

Ce sentiment de décalage conduit une partie de cette génération vers des maisons indépendantes, comme L’Association, créée en 1990, ou Cornélius, créée en 1991. Ces structures offrent un espace à des formes plus libres : récits autobiographiques, noir et blanc, formats atypiques, dessin moins académique, sujets intimes ou politiques.

La « Nouvelle Bande dessinée » ne naît donc pas d’un seul lieu, ni d’un seul groupe. Elle correspond plutôt à une transformation progressive des conventions du secteur. Mais l’atelier Nawak va en devenir l’un des points de cristallisation.

Un atelier né par nécessité

L’histoire de Nawak commence en 1991, dans un ancien local de l’éditeur Guy Delcourt, situé à Paris, rue Quincampoix. Celui-ci souhaite conserver la location sans y installer sa maison d’édition. Il propose alors au scénariste et dessinateur Thierry Robin d’y créer un atelier partagé. La logique est d’abord matérielle : il faut réunir assez d’auteurs pour payer le loyer.

Une première équipe se forme : Thierry Robin, Brigitte Findakly, Lewis Trondheim, Karim Bensemane, Dominique Hérody et Laurent Vicomte. Rien ne ressemble alors à une avant-garde organisée. Le local est petit, peu confortable, parfois sombre. Mais il offre quelque chose de décisif : une table, un espace, une adresse dans Paris, et la possibilité de ne plus travailler seul chez soi.

Les auteurs ne rejoignent pas Nawak pour participer à un mouvement artistique. Ils cherchent un lieu où travailler, maintenir une routine, rencontrer d’autres auteurs, voir des planches en cours, discuter de narration, de dessin, d’édition.

L’atelier fonctionne sans règle formelle. Les arrivées se font par relations personnelles, bouche-à-oreille, disponibilité d’une place. Il ne s’agit pas d’un collectif au sens fort, encore moins d’une école esthétique. Les auteurs ont des styles, des ambitions et des trajectoires très différentes.

C’est précisément ce qui rend le cas intéressant. Nawak n’est pas un manifeste. C’est un espace de travail ordinaire, mais traversé par des trajectoires extraordinaires.

Une proximité sans programme commun

En 1995, l’atelier déménage place des Vosges. Il devient alors l’atelier des Vosges, même si beaucoup continuent à parler de Nawak. Le lieu est plus vaste, plus lumineux, plus prestigieux. Mais l’esprit reste le même : pas de règles explicites, pas de direction artistique, pas de projet collectif imposé.

Cette proximité produit néanmoins des effets. Plusieurs œuvres majeures sont conçues ou réalisées dans cette période de cohabitation. Lewis Trondheim travaille à Lapinot et à ses Carottes de Patagonie. Emmanuel Guibert et Joann Sfar collaborent sur la Fille du professeur. Marjane Satrapi réalise Persepolis, publié à partir de 2000 par L’Association.

Il ne faut pas en conclure que ces œuvres sont le produit direct de l’atelier. Les collaborations existent, mais elles restent ponctuelles. L’atelier n’est pas une fabrique collective au sens strict.

Son rôle est plus discret. Il rend visibles des manières de travailler différentes. Il permet de voir que d’autres auteurs prennent des risques, inventent des formats, s’autorisent des récits atypiques. Il crée une forme d’émulation, sans imposer de norme commune.

Quand le lieu devient un label

Le basculement se produit lorsque plusieurs auteurs passés par Nawak accèdent à une reconnaissance critique, éditoriale et médiatique. Les prix s’accumulent. Les journalistes s’intéressent au lieu. Les éditeurs viennent voir ce qui s’y passe. Des auteurs jusque-là perçus comme marginaux deviennent des figures centrales.

Le cas de Persepolis est emblématique. Publié chez L’Association à partir de 2000, le récit autobiographique de Marjane Satrapi dépasse rapidement les frontières habituelles de la bande dessinée. L’œuvre connaît un succès international et montre que des formes auparavant jugées trop singulières peuvent rencontrer un large public.

À partir de ce moment, le regard des grandes maisons d’édition change. Elles créent ou renforcent des collections plus ouvertes à l’expérimentation. Dargaud lance « Poisson Pilote » en 2000. Gallimard crée « Bayou » en 2005 sous la direction de Joann Sfar. Les formats se diversifient. Les récits autobiographiques, littéraires ou graphiquement plus libres trouvent davantage de place.

Nawak devient alors autre chose qu’un atelier. Il devient un signe. Être passé par ce lieu fonctionne comme un indicateur informel de singularité. Les éditeurs, les journalistes et les prescripteurs du secteur relisent rétrospectivement l’atelier comme le foyer d’un renouvellement esthétique.

Ce phénomène peut être appelé un effet d’éclairage. Ce n’est pas parce que Nawak se serait pensé dès le départ comme un lieu majeur qu’il le devient. C’est parce que plusieurs auteurs reconnus y sont passés que le lieu est ensuite requalifié comme important. La réussite des œuvres éclaire le lieu en retour.

Berceau ou révélateur ?

La question posée par Nawak est donc moins simple qu’il n’y paraît. A-t-il été le berceau de la Nouvelle Bande dessinée ? Oui, si l’on entend par là un espace où plusieurs auteurs majeurs ont travaillé, échangé et développé des œuvres importantes. Non, si l’on imagine un lieu fondateur, organisé autour d’un projet esthétique commun.

Nawak a surtout été un révélateur. Il a concentré, à un moment donné, des trajectoires qui participaient déjà à une transformation plus large du secteur. Il a permis à des auteurs situés à la marge des circuits dominants de se côtoyer, de se renforcer et, progressivement, d’être identifiés comme appartenant à une même génération.

Ce processus montre que les industries culturelles ne se transforment pas seulement par de grandes décisions éditoriales, des politiques publiques ou des innovations techniques. Elles changent aussi par des configurations locales, fragiles et contingentes : un local disponible, un loyer à partager, quelques auteurs qui se connaissent, des conversations quotidiennes, des œuvres qui circulent.

Une reconfiguration du secteur

L’histoire de Nawak éclaire ainsi un mécanisme plus général dans les industries culturelles et créatives. Des lieux modestes, informels, peu institutionnalisés, peuvent acquérir une importance considérable lorsqu’ils se trouvent associés à des trajectoires créatives reconnues.

Dans le cas de la bande dessinée, cette dynamique accompagne une transformation profonde : montée en légitimité du roman graphique, reconnaissance de récits autobiographiques, diversification des formats, déplacement des frontières entre bande dessinée populaire, littérature et art contemporain.

Les auteurs passés par Nawak ont contribué à rendre publiables des formes auparavant jugées périphériques. Ils ont participé à redéfinir ce qu’un éditeur pouvait accepter, ce qu’un festival pouvait consacrer, ce qu’un lecteur pouvait attendre de la bande dessinée.

L’ordinaire et le mythe

Ce que montre finalement l’histoire de Nawak, c’est le décalage entre la banalité initiale d’un lieu et la valeur symbolique qu’il peut acquérir après coup. Pour ses membres, l’atelier était d’abord un endroit où poser ses planches et travailler. Pour le secteur, il est devenu progressivement un repère, puis presque un mythe.

Cette transformation rappelle que les mondes de l’art ont besoin de récits pour comprendre leurs propres changements. Lorsqu’un secteur se reconfigure, il cherche des lieux, des noms, des moments pour donner forme à ce qui s’est passé. Nawak a rempli cette fonction.

L’atelier Nawak n’a pas été seulement un décor. Il n’a pas non plus été une cause unique. Il a été un espace d’agrégation, de visibilité et de relecture. Un lieu ordinaire devenu, par les trajectoires qu’il a réunies et les récits qui se sont ensuite attachés à lui, l’un des symboles d’une nouvelle manière de faire de la bande dessinée.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. L’atelier Nawak, ou les ressorts des lieux mythiques de la création – https://theconversation.com/latelier-nawak-ou-les-ressorts-des-lieux-mythiques-de-la-creation-286909

Des millions de clichés condamnés à disparaître : l’héritage photographique oublié de la physique des particules

Source: The Conversation – France in French (2) – By Olivier Dadoun, Physicien des particules, Centre national de la recherche scientifique (CNRS); Sorbonne Université; Université Paris Cité

Détail d’un cliché révélant le passage de particules subatomiques. Olivier Dadoun et Hugo Deverchère, CC BY-NC-ND

Alors que nous célébrons le bicentenaire de la photographie, un patrimoine scientifique et visuel exceptionnel est menacé de disparition silencieuse. Dans les réserves des laboratoires de recherche fondamentale dorment des millions de négatifs qui furent, pendant plusieurs décennies, la matière première de la physique des hautes énergies.


Dans les sous-sols de mon laboratoire, le Laboratoire de physique nucléaire et de hautes énergies (LPNHE, IN2P3/CNRS, Sorbonne Université, Université Paris Cité), une soixantaine de rouleaux de pellicule argentique dorment depuis des décennies. Certains mesurent plusieurs centaines de mètres. Ensemble, ils représentent des milliers d’images produites entre la fin des années 1960 et le début des années 1980.

Ce ne sont pas des photographies ordinaires : chaque cliché a enregistré le passage de particules subatomiques – ces constituants élémentaires de la matière, plus petits que l’atome – à travers un détecteur, matérialisant sur pellicule argentique des traces issues de phénomènes qui échappent à la perception humaine. En analysant la courbure et la longueur de ces trajectoires, les scientifiques pouvaient déterminer certaines propriétés des particules, comme leur charge, leur masse ou leur vitesse, et ainsi en identifier de nouvelles ou mesurer les propriétés de certaines déjà connues.

Aujourd’hui, cette quête se poursuit au CERN avec le LHC – le Grand Collisionneur de hadrons – dont les détecteurs entièrement numériques ont permis en 2012 la découverte du boson de Higgs, la dernière pièce manquante du modèle standard de la physique des particules.

Certains négatifs montrent des trajectoires élégantes, presque calligraphiques ; d’autres, des gerbes complexes de collisions où des particules divergent depuis un même point. Ces images ont été produites non pour être regardées, mais pour être mesurées – et c’est précisément ce qui en fait aujourd’hui des objets si singuliers.

Un effacement silencieux

Le LPNHE n’est pas un cas isolé : en France, en Europe et dans le monde, d’autres laboratoires – au CERN (Genève, Suisse), à DESY (Hambourg, Allemagne), ou Fermilab (Chicago, États-unis) – conservent eux aussi, parfois dans des conditions précaires, des millions de clichés similaires. Un patrimoine scientifique mondial dont très peu de personnes, jusqu’à présent, ont véritablement pris la mesure. Leur support se dégrade lentement et irrémédiablement.

Rouleau de la chambre à bulles BEBC.
Hugo Deverchère, CC BY-NC-ND

Cette disparition annoncée passe inaperçue. Pourtant, ce qui s’efface constitue un patrimoine doublement précieux : scientifique d’abord, pour ce qu’il dit de l’histoire de la recherche fondamentale ; photographique ensuite, pour ce qu’il révèle d’une époque où l’image était la seule empreinte tangible laissée par des événements se jouant à des échelles infinitésimales.

En 2026, alors que la France célèbre le bicentenaire de la photographie, une attention particulière devrait être portée à la photographie vernaculaire – ce vaste ensemble d’images souvent anonymes : photographies de famille, clichés documentaires, cartes postales. Cette reconnaissance s’inscrit dans une dynamique déjà perceptible, comme en témoigne la très belle exposition « Éloge de la photographie anonyme » présentée à Arles à l’été 2025 autour de la collection réunie par Marion et Philippe Jacquier, fondateurs de la galerie Lumière des Roses – collection acquise par la fondation Antoine de Galbert et récemment donnée au musée de Grenoble.

Dans ce contexte, les archives photographiques des laboratoires de physique des particules constituent un angle mort remarquable. Ni pensées pour être exposées ni conçues pour circuler hors du champ scientifique, elles sont pourtant l’une des productions photographiques les plus singulières du XXe siècle.

Quand l’image était la donnée

Aujourd’hui, la physique des particules repose sur des détecteurs de très grande envergure – comme ceux du CERN ou du LNGS, le laboratoire souterrain du Gran Sasso en Italie – dont les données sont traitées dans des centres de calcul et restituées sous forme de courbes et d’histogrammes, des représentations souvent abstraites et difficilement intelligibles pour le plus grand nombre. Mais il n’en a pas toujours été ainsi. Jusqu’à la fin des années 1980, la discipline reposait sur des « détecteurs visuels » : la chambre à brouillard, inventée en 1911, la chambre à bulles, qui lui succède dans les années 1950, ou la chambre à étincelles. Ces dispositifs avaient en commun de matérialiser le passage de particules subatomiques sous une forme visible.

Ainsi, lorsqu’une particule traversait le milieu sensible du détecteur, elle laissait une trace tangible : une traînée de microbulles dans un liquide surchauffé, une ligne d’étincelles dans un gaz, un nuage de gouttelettes dans de la vapeur saturée. Ces traces éphémères étaient immédiatement photographiées. L’image ne représentait pas la donnée : elle était la donnée.

Le cas des chambres à bulles

Parmi ces détecteurs analogiques, la chambre à bulles est sans doute celui qui a le plus marqué l’histoire de la physique des particules – et produit les images les plus saisissantes. Son principe repose sur une cuve remplie d’un liquide – souvent de l’hydrogène ou du propane – maintenu sous pression à une température proche de son point d’ébullition.

Au moment où un faisceau de particules est envoyé dans le détecteur, la pression est brusquement abaissée : le liquide se retrouve en état de surchauffe instable. Le passage d’une particule chargée (protons, pions, électrons…) suffit alors à déclencher une ébullition le long de sa trajectoire, formant une fine traînée de microbulles.

Cette trace, fugace, est immédiatement photographiée sous plusieurs angles par des caméras synchronisées à un rythme de plusieurs fois par seconde. Placées dans un champ magnétique intense, les particules chargées voient leurs trajectoires se courber : les sens de courbure révèlent les signes de leurs charges, tandis que les rayons de courbure renseignent sur leurs énergies. Le liquide est ensuite remis sous pression pour le cycle suivant. Le rythme de production est vertigineux : chaque jour, plusieurs dizaines de rouleaux de plusieurs centaines de mètres sont exposés. Sur la durée d’une seule expérience, ce sont plusieurs millions de clichés qui s’accumulent. La BEBC – pour Big European Bubble Chamber –, dernière grande chambre à bulles à avoir fonctionné au CERN de 1973 à 1984, a fourni à elle seule 6,4 millions de clichés, soit près de 3 000 kilomètres de pellicule !

Vue de BEBC au CERN au début des années 1970. La chambre à bulles est insérée dans un immense aimant dont le champ magnétique révèle, par la courbure de leurs trajectoires, les propriétés des particules subatomiques.
CERN, CC BY

Le LPNHE a participé à plusieurs expériences utilisant ce type de détecteurs, notamment avec la chambre à bulles de 2 mètres (entre les années 1960 et 1970) et la BEBC, et conserve à ce titre un ensemble de clichés d’une valeur historique et scientifique considérable (crédités LPNHE, IN2P3/CNRS & CERN).

Les chambres à bulles ont permis la découverte de nombreuses particules élémentaires et ont contribué à l’étude des neutrinos (particules élémentaires du modèle standard de la physique des particules), dont on célébrera en 2030 le centenaire de l’hypothèse formulée par Wolfgang Pauli. Une contribution couronnée par plusieurs prix Nobel, qui a également produit, sans le savoir, l’un des corpus photographiques les plus singuliers du XXe siècle.

Les « scanning girls » : le maillon invisible

L’image produite par la chambre à bulles n’est pas exploitable en l’état. Elle doit être lue, annotée, mesurée. Cette tâche incombe à des équipes d’opératrices
– désignées dans la littérature scientifique sous le nom de scanning girls – qui constituent le véritable système nerveux des laboratoires. Assises devant des tables de projection spécialisées – des appareils qui agrandissent et projettent les clichés sur une surface éclairée –, ces femmes examinent les images une à une, repèrent les traces de particules parmi le bruit visuel du cliché, mesurent la courbure et la longueur des trajectoires, et consignent ces mesures dans des registres qui alimentent les premières bases de données de la physique des hautes énergies. Pour garantir la fiabilité des données, les clichés sont analysés indépendamment par des opératrices différentes. Un travail d’une précision et d’une patience extraordinaires, effectué en équipes se relayant jour et nuit, et qui exige une formation rigoureuse.

Ces tâches exigeaient un niveau de concentration et de précision tel que les opératrices travaillaient généralement par sessions de quatre heures seulement. Cette organisation en faisait un emploi particulièrement adapté aux mères de jeunes enfants recherchant une activité compatible avec les contraintes de la vie familiale. Pamela Delaney, ancienne scanning girl au laboratoire Rutherford au Royaume-Uni à la fin des années 1960, souligne qu’à cette époque les possibilités d’emploi à temps partiel offrant une rémunération correcte aux femmes étaient relativement rares.

Madeleine Znoy à une table de numérisation analysant un cliché issu de BEBC.
CERN, CC BY

Elle rapporte une anecdote qui illustre également les raisons de ce choix de recrutement. Un laboratoire tenta de constituer une équipe de nuit composée de jeunes hommes. L’expérience fut rapidement abandonnée. Selon Delaney, ces derniers se révélèrent moins fiables : ils fumaient de l’herbe pendant leur service et, une nuit, se mirent même à se balancer aux passerelles des machines, provoquant le dérèglement des équipements. À la suite de cet incident, le laboratoire revint au recrutement de mères de famille locales.

Sans ce travail, l’image reste muette. C’est grâce à leur lecture patiente que la donnée brute devient connaissance scientifique. Pourtant, ces femmes ont été invisibilisées dans l’histoire officielle des sciences. Il existe une ironie douloureuse à constater que les archives qu’elles ont constituées, cliché après cliché, sont aujourd’hui, elles aussi menacées d’oubli.

Un patrimoine à double titre

Ces photographies occupent une position singulière dans le système de classement des images. Ce ne sont pas des photographies artistiques : elles ont été produites en série, collectivement, anonymement. Ce ne sont pas non plus des photographies documentaires ordinaires : elles ne montrent pas le monde visible, mais des phénomènes qui échappent entièrement à la perception humaine directe.

Regarder une photographie de chambre à bulles, c’est voir les interactions fondamentales de la matière rendues visibles pour un bref instant. Ces images possèdent une dimension esthétique et poétique indéniable. C’est précisément leur ambiguïté qui fait leur richesse : données obsolètes ou archives vivantes ? Documents techniques ou photographies à part entière ? La réponse ne se trouve peut-être pas dans les réserves des laboratoires, mais dans les espaces où on les donne à voir…

Numériser, réactiver, restituer

Les espaces dédiés à l’art contemporain se prêtent remarquablement bien à la restitution de ce patrimoine oublié. En 2023, j’ai organisé l’exposition « Chambre à brouillard » à L’ahah (Paris XIe), en plaçant au cœur de l’espace d’exposition une chambre à brouillard – le tout premier détecteur de particules jamais conçu, dont le LPNHE a le privilège de posséder un exemplaire fonctionnel. Six artistes, Juliette Agnel, Clément Bagot, Nicolas Darrot, Youcef Korichi, Alyssa Verbizh et Anne-Charlotte Yver, ont créé des œuvres en résonance avec ce détecteur et les imaginaires qu’il suscite.

L’exposition a également permis de donner à voir des plaques photographiques scientifiques qui n’avaient jamais été pensées pour un public – confirmant que sortir ce patrimoine des réserves pour l’exposer dans un lieu d’art, c’est aussi atteindre un public qui ne franchit pas spontanément les portes des institutions de recherche.

Nicolas Darrot et Olivier Dadoun, Plaques photographiques issues des archives du LPNHE (dates inconnues), exposées à L’ahah dans le cadre de l’exposition « Chambre à brouillard »
Marc Domage/L’ahah, 2023, CC BY-NC-ND

C’est à cette occasion que j’ai invité l’artiste Hugo Deverchère à projeter son film Cosmorama – une œuvre qui explore les frontières entre image scientifique et création artistique. Cette rencontre a été décisive, donnant naissance à une collaboration qui se poursuit aujourd’hui autour des archives du LPNHE. Le travail d’Hugo explore les croisements entre dimensions géologiques, humaines et cosmiques, interrogeant le rapport entre matériel et virtuel, entre science et fiction, à travers la construction de nouveaux langages et récits visuels. Cette question de la persistance des traces – comment préserver une mémoire au-delà des supports qui la portent, qu’ils soient analogiques ou numériques – est précisément au cœur du travail d’Hugo, et de notre collaboration.

Ensemble, nous menons un travail de numérisation et de restauration des archives du LPNHE, afin d’extraire ces images de leur réserve et de les rendre accessibles – à la recherche historique comme au regard contemporain. Mais la numérisation ouvre aussi une perspective scientifique inattendue : à l’ère de l’intelligence artificielle, réanalyser ces millions de clichés avec les outils et les connaissances acquises depuis pourrait réserver des surprises. Ces archives, considérées comme obsolètes, ne sont peut-être pas si épuisées scientifiquement qu’on ne le croit.

Olivier Dadoun et Hugo Deverchère devant un tirage issu de BEBC au Studio national des arts contemporains, Le Fresnoy (2025, Tourcoing)
Olivier Dadoun et Hugo Deverchère, CC BY-NC-ND

Ces clichés s’inscrivent par ailleurs dans une histoire plus large de la photographie scientifique du siècle dernier, dont les archives d’astrophysique ou de biologie constituent d’autres exemples trop peu reconnus comme patrimoine à part entière. C’est précisément ce que l’exposition peut contribuer à changer. Je travaille aujourd’hui à deux nouveaux projets dans cette perspective : une exposition pluridisciplinaire autour du célèbre physicien français Louis Leprince-Ringuet, pour laquelle j’espère réaliser un film artistique, et une exposition exclusivement photographique réunissant plusieurs photographes contemporains à partir de ces clichés issus de détecteurs visuels.

Hugo Deverchère, The Afterimage PT.1, galerie Sator – Romainville, 2025.
Grégory Copitet, CC BY-NC-ND

De son côté, Hugo a continué à faire circuler ce travail dans le monde de l’art contemporain : Orbital Verses a été présentée au printemps 2025 à la galerie Sator (Romainville), à l’automne à la galerie Dumonteil (Shanghai), puis à l’hiver à La Capsule (Le Bourget) – confirmant que ces images, extraites de leur contexte scientifique, trouvent un écho immédiat auprès d’un public non spécialisé.

Ce que le bicentenaire devrait célébrer aussi

Le bicentenaire de la photographie offre une occasion rare de repenser ce que nous considérons comme patrimoine photographique. Les photographies de chambres à bulles, les émulsions nucléaires, les clichés scientifiques de toutes sortes forment un continent encore mal cartographié. Pourtant, ces images ont une histoire, une matérialité, une puissance visuelle. Les exclure du champ photographique, c’est oublier que la photographie a aussi été, dès ses origines, un instrument de connaissance – un moyen de fixer ce que l’œil seul ne peut pas voir. Préserver ces archives et les donner à voir, c’est sauver une double mémoire : celle d’une science et de ses pratiques, et la mémoire de celles et ceux et qui l’ont rendue possible.

Dans les années 1930, Jean Painlevé, scientifique et cinéaste, avait déjà exploré ces frontières entre art et science, révélant des mondes jusqu’alors inobservés. Un siècle après lui, le bicentenaire de la photographie est peut-être le bon moment pour recommencer à les déplacer.

The Conversation

Olivier Dadoun ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Des millions de clichés condamnés à disparaître : l’héritage photographique oublié de la physique des particules – https://theconversation.com/des-millions-de-cliches-condamnes-a-disparaitre-lheritage-photographique-oublie-de-la-physique-des-particules-283940

Héritons-nous des traumatismes de nos parents ? Pas exactement

Source: The Conversation – France in French (3) – By Francisco José Esteban Ruiz, Profesor titular de Biología Celular, Universidad de Jaén

La biologie transmet des possibilités, mais les gènes ne déterminent pas le destin. Olha Tsiplyar/Shutterstock (no reuse)

L’ESSENTIEL

  • Selon une idée reçue, les traumatismes pourraient « se transmettre » au sein des familles, d’une génération à une autre.

  • Mais l’hypothèse selon laquelle nous pourrions hériter des souvenirs traumatiques de nos ancêtres n’est pas validée par la science.

  • La recherche explore néanmoins diverses pistes, comme l’épigénétique et le contexte de la grossesse, pour comprendre notre sensibilité au stress.


L’idée selon laquelle les traumatismes « se transmettent » des parents aux enfants est très séduisante. Cependant, à ce jour, les neurosciences n’ont pas démontré que nous héritions de souvenirs de guerres, d’une agression ou d’une perte subie par nos ancêtres, même si certaines études indiquent que la biologie et l’environnement peuvent bel et bien avoir une influence.

D’une manière très générale, ce qui se transmet d’une génération à une autre, ce n’est pas le traumatisme en soi, mais une plus grande sensibilité (ou une adaptation) des systèmes qui régulent la peur et le stress. Cette transmission peut se produire par le biais de la vie familiale, de l’environnement prénatal et, peut-être, de certains mécanismes épigénétiques dont l’importance chez l’humain fait encore l’objet de débats.

De plus, lorsqu’une expérience est à l’origine d’un syndrome de stress post-traumatique, elle n’est pas enregistrée dans une seule et même « zone de la peur », pour ainsi dire.

Le traumatisme laisse des traces dans le cerveau

Certaines études de neuroimagerie décrivent des altérations dans des régions du cerveau telles que l’amygdale et le cortex préfrontal. La première est impliquée dans la détection des menaces et la seconde dans la régulation des émotions ainsi que dans la suppression des réactions de peur qui ne sont plus utiles. L’hippocampe, une structure cérébrale très importante pour replacer les souvenirs dans leur contexte, joue également un rôle.

Toutes ces zones font partie de réseaux cérébraux qui s’activent pour détecter les stimuli pertinents et pour réguler notre réponse en fonction de l’expérience (ce que l’on appelle les réseaux de saillance, de contrôle exécutif et de traitement autoréférentiel). Cependant, les résultats varient d’une personne à l’autre et d’une étude à l’autre : il n’existe pas de signature cérébrale unique du traumatisme.

Étant donné que les réseaux qui viennent d’être mentionnés se trouvent dans le cerveau de la personne qui a vécu l’événement, et non dans ses ovules ou dans ses spermatozoïdes, et étant donné que les souvenirs sont maintenus par des modifications de la plasticité au niveau des circuits et des ensembles de neurones (on emploie le terme d’engrammes), il est difficile d’imaginer – et, en réalité, nous ne le connaissons pas encore – un mécanisme biologique capable de copier une scène, une émotion précise ou un souvenir autobiographique depuis le cerveau d’un parent vers celui de son descendant.

On apprend du danger

Le cerveau de l’enfant se construit par interactions avec les autres. Les filles et les garçons apprennent, par imitation et par expérience, quelles situations ils doivent considérer comme sûres ou dangereuses. Ils observent les expressions faciales, les postures, les silences ainsi que ce qui nous fait peur, ce que nous rejetons ou ce que nous évitons.

À ce propos, une méta-analyse a montré que les bébés, quand ils voient leurs parents réagir avec peur face à quelque chose de nouveau, peuvent eux aussi ressentir davantage de crainte et éviter ce stimulus. Les effets observés furent faibles à modérés, mais ils aident à comprendre comment une personne ayant subi un traumatisme peut transmettre à ses enfants un sentiment accru de danger ou davantage de difficultés à gérer leurs émotions.

Mais cela ne signifie pas que les enfants développeront inévitablement un trouble. Pour que cela se produise, d’autres facteurs doivent entrer en jeu, tels que le tempérament, l’influence des personnes qui s’occupent d’eux, le soutien social, les expériences ultérieures ou la capacité du système nerveux à continuer d’évoluer.

Et quel rôle joue la grossesse ?

Un stress intense pendant la grossesse peut modifier les taux d’hormones, provoquer une inflammation et perturber le métabolisme ainsi que le fonctionnement du placenta. Ces signaux font partie de l’environnement dans lequel le cerveau fœtal se développe ; ils peuvent donc être associés à des différences ultérieures au niveau de la connectivité cérébrale, de la régulation émotionnelle et, une fois encore, de la réponse au stress.

Cependant, la science indique que les effets observés chez l’humain peuvent varier et qu’il est difficile de distinguer le stress d’autres facteurs tels que la santé de la mère, la pauvreté, la nutrition ou l’environnement après la naissance.

En tout état de cause, il serait plus pertinent de parler de programmation prénatale que d’hérédité intergénérationnelle. Pendant la grossesse, le fœtus est directement exposé aux changements hormonaux, métaboliques et immunitaires qui se produisent dans l’organisme maternel. C’est pourquoi, si on observe par la suite une différence chez l’enfant, on ne peut affirmer qu’un signal biologique s’est transmis d’une génération à l’autre sans exposition directe.

L’épigénétique

L’épigénétique étudie les mécanismes qui régulent l’activité des gènes sans modifier la séquence de l’ADN, par exemple la méthylation. Des études menées sur des animaux indiquent que certains signaux environnementaux peuvent affecter la descendance par le biais des gamètes.

Il est toutefois beaucoup plus difficile de le démontrer chez les humains puisque la génétique, la grossesse, l’éducation, la culture et les conditions sociales se transmettent simultanément, alors qu’une grande partie des marques épigénétiques se réorganisent au cours de la formation des gamètes et du développement embryonnaire.

Une étude publiée en 2025 a mis en évidence, chez 131 membres de trois générations de familles syriennes, des profils de méthylation associés à une exposition à la violence. Bien que ce résultat soit pour le moins frappant, ces travaux ne prouvent pas de manière irréfutable que le traumatisme psychologique soit héréditaire. Notamment parce que l’analyse a porté sur des cellules buccales, que le nombre de sujets étudiés était réduit et que les auteurs eux-mêmes ont indiqué qu’une validation serait nécessaire. Une marque épigénétique peut être une cause, une conséquence ou simplement un indicateur d’une exposition.

Nous héritons de possibilités

Tout bien considéré, la conclusion la plus prudente consiste à dire que nous n’héritons pas des souvenirs traumatiques de nos ancêtres. Nous pouvons toutefois recevoir des gènes qui influencent notre sensibilité au stress, surtout si notre mère a connu une grossesse compliquée ou si, malheureusement et injustement, nous avons grandi dans une famille vivant dans la détresse.

Tout ce processus de transmission est bien réel, mais au même titre que nos capacités à nous adapter, à entretenir de bonnes relations, à bénéficier de meilleures conditions de vie et à avoir accès à des thérapies efficaces qui modifient les circuits de la peur.

La biologie transmet des possibilités, elle ne prononce pas de condamnations. Ou, comme le souligne le titre d’un autre article publié dans The Conversation, les gènes ne déterminent pas le destin.

The Conversation

Francisco José Esteban Ruiz a reçu des financements accordés par le ministère des sciences et de l’innovation, l’Agence nationale de recherche (AEI) et le Fonds européen de développement régional (FEDER) dans le cadre du projet PID-156228NB-I00, ainsi que par le ministère régional de la santé et de la consommation de la Junta d’Andalousie (PIP-0113-2024).

ref. Héritons-nous des traumatismes de nos parents ? Pas exactement – https://theconversation.com/heritons-nous-des-traumatismes-de-nos-parents-pas-exactement-289107

Équilibrer son alimentation malgré la précarité ? Enquête sur les stratégies des classes populaires

Source: The Conversation – France in French (3) – By Mortain Blandine, Maîtresse de conférences en sociologie, Université de Lille


L’ESSENTIEL

  • Comment se nourrir sainement quand les revenus stagnent, mais que les prix en magasin ne cessent d’augmenter ?

  • Une enquête à Roubaix, dans le Nord, se penche sur les stratégies de familles à bas revenu pour contrer la précarité alimentaire.

  • La recherche révèle la charge mentale que créent ces inégalités.


Face à une offre alimentaire où se multiplient les produits sucrés et ultratransformés, comment permettre à tous de bien se nourrir ? Du fait de l’étroitesse de leur budget, les classes populaires sont-elles condamnées à en être les victimes passives ? Statistiquement, on sait que précarité économique et précarité alimentaire vont souvent de pair et que les deux ont connu de fortes hausses, en lien avec la crise sanitaire du Covid, la guerre en Ukraine et l’inflation des prix à la consommation.

Par ailleurs, il est souvent dit que les classes populaires se caractériseraient par leur indifférence, voire leur hostilité, vis-à-vis des normes nutritionnelles et diététiques d’une « bonne » alimentation émanant des classes supérieures. Il importe cependant de ne pas s’arrêter à ces constats généraux et de prêter attention à la complexité des arbitrages et à la richesse des savoir-faire que certaines fractions des classes populaires mettent en œuvre pour trouver des marges de manœuvre concernant la qualité de leur alimentation.

C’est l’apport de la recherche que nous avons engagée il y a deux ans sur les pratiques de consommation alimentaire des classes populaires, dont les premiers résultats ont donné lieu à des communications dans divers espaces académiques. Cette recherche repose sur une enquête qualitative, par entretiens approfondis et observations, menée auprès de familles vivant pour la plupart sous le seuil de pauvreté monétaire.

L’enquête a lieu à Roubaix (Nord), territoire qui, d’un point de vue alimentaire, présente plusieurs caractéristiques importantes : une pauvreté et une précarité très marquées, une offre commerciale abondante, aux prix et aux pratiques ajustées aux possibilités des habitant·e·s, mais proposant des produits dont la qualité nutritionnelle et de production est souvent faible, et un maillage associatif dense en matière d’aide alimentaire.

L’enquête montre à quelles conditions, avec quelles stratégies, et au prix de quels efforts des familles à très petit budget parviennent à s’approcher au moins un peu d’une alimentation saine et durable.

Stocker les produits, diversifier les enseignes

Pour les familles que nous avons rencontrées, il s’agit d’abord de tirer le meilleur parti possible de toute l’offre disponible sur le territoire. Cela passe par une multiplication des enseignes et lieux de distribution fréquentés (grande distribution, hard discount, marchés, épiceries solidaires, etc.), au gré des prix pratiqués, sur la base d’un calcul permanent, ce qui suppose une très bonne connaissance du tissu commercial et des possibilités de bons plans.

À cela s’ajoutent des tactiques très élaborées pour ne rien perdre (stockage, cuisine des restes, partage des surplus avec l’entourage) et optimiser le rapport qualité-prix des aliments consommés. On est loin des représentations associant précarité et surconsommation de produits ultratransformés.

Dans ces familles, on achète et on cuisine beaucoup de produits bruts, on consomme très peu de viande, au profit des légumineuses, des pommes de terre et des légumes, et ces choix contraints par l’étroitesse des budgets sont aussi valorisés comme des préférences et des savoir-faire hérités. Les femmes d’origine maghrébine, en particulier, racontent volontiers les jardins potagers des parents ou des grands-parents, au bled, et leur familiarisation avec le goût et la saisonnalité des produits naturels.

Derrière la notion un peu abstraite de consommation et la figure souvent décriée du consommateur, il y a donc en fait un véritable travail de l’alimentation, un travail de subsistance au sens que lui a donné le Collectif Rosa Bonheur dans une recherche sur les modes d’organisation du quotidien populaire aux marges de l’emploi.

Une charge mentale permanente

Ce travail de l’alimentation, qui repose essentiellement sur les femmes, mobilise d’importantes ressources non financières (du temps, des savoir-faire, un ancrage local). Il suppose également une forte autodiscipline et un travail permanent sur soi et sur son entourage, pour contenir les envies et contrôler les besoins.

Ainsi, les restrictions alimentaires quantitatives (portions réduites, petits-déjeuners sautés, dîners de café au lait et de tartines), fréquemment pratiquées par les mères au profit de leurs enfants, sont-elles souvent euphémisées par l’habitude ou les préférences. Symétriquement, celles et ceux qui sont ou se sentent un peu plus à l’aise financièrement racontent volontiers réussir à « ne pas se priver » au prix, cependant, de restrictions importantes sur le chauffage et les déplacements.

Précarité alimentaire : un Français sur cinq a du mal à se nourrir (Euronews, 2018).

La capacité de ces familles à se nourrir correctement « malgré tout » repose donc sur une charge mentale permanente et une pénibilité parfois occultées parce que cette compétence est aussi une source de respectabilité et de fierté. Les femmes rencontrées font montre d’une préoccupation remarquable pour le « bien manger », d’une bonne volonté nutritionnelle qui n’est pas uniquement liée à leur fréquentation de représentants des classes moyennes et supérieures, par exemple, par la fréquentation d’ateliers cuisine dans des centres sociaux, ou plus largement, la fréquentation du corps médical lié au fait d’être mère.

Deux autres facteurs semblent entrer en ligne de compte. Il y a dans la population enquêtée une part importante de maladies chroniques lourdes (diabète de type 1, mucoviscidose, sclérose en plaques), de handicaps physiques ou psychiques, qui produisent des effets très marqués de vigilance alimentaire, alors même qu’il ne s’agit pas, comme l’obésité ou le diabète de type 2, de maladies directement imputables à l’alimentation.

La religion joue aussi un rôle : au-delà de la question du halal, il y a chez certaines personnes pratiquantes, et pas seulement de confession musulmane, une attention prêtée à la qualité de l’alimentation et une recherche de sobriété, voire d’ascèse alimentaire, empreinte de sacré mais très largement compatibles avec les prescriptions nutritionnelles gouvernementales.

Enfin, cette bonne volonté nutritionnelle n’empêche pas chez ces femmes une conscience très aiguë des inégalités sociales et une dénonciation des discriminations vécues à travers l’alimentation.

Des enjeux politiques

Cette recherche contribue à interroger l’uniformisation [du regard porté sur les classes populaires] et montre comment certaines fractions, y compris parmi celles confrontées à la précarité économique, parviennent à tenir à distance la précarité alimentaire.

Mais le risque du populisme est aussi grand que celui du misérabilisme, et l’enjeu n’est pas de glorifier la capacité de débrouille et l’ingéniosité nées de la contrainte financière. On peut espérer en revanche que ces travaux contribuent à infléchir les politiques publiques, en prenant acte des savoir-faire déjà acquis par une fraction au moins des plus précaires, et en orientant les dispositifs d’éducation alimentaire vers la compréhension du système agroalimentaire dans son ensemble.

Enfin, il s’agit de travailler sur l’accessibilité physique, symbolique et financière d’une offre de qualité pour lequel il existe une demande latente, pour le moment non solvable.

The Conversation

Blandine Mortain est membre du Collectif Rosa Bonheur, auteur de La ville vue d’en bas. Travail et production de l’espace populaire, Ed. Amsterdam, 2019.

ref. Équilibrer son alimentation malgré la précarité ? Enquête sur les stratégies des classes populaires – https://theconversation.com/equilibrer-son-alimentation-malgre-la-precarite-enquete-sur-les-strategies-des-classes-populaires-287821

Le Maroc, futur leader continental africain des data centers et de l’IA

Source: The Conversation – France in French (3) – By Thierry Berthier, Maitre de conférences en mathématiques, cybersécurité et cyberdéfense, chaire de cyberdéfense Saint-Cyr, Université de Limoges


L’ESSENTIEL

  • En avril 2026, plusieurs institutions publiques marocaines ont validé le lancement d’un projet de data center à Dakhla, dans le sud du pays, qui sera exclusivement alimenté par des énergies renouvelables.

  • Ce projet s’inscrit dans les nombreux efforts du Maroc pour s’imposer comme leader régional, voire continental, dans le secteur du numérique.

  • En investissant dans de telles infrastructures, le Royaume entend mieux maîtriser l’hébergement de ses données afin de servir ses intérêts économiques et ses ambitions géopolitiques.


À Nouaceur, en périphérie de Casablanca, un consortium emmené par le Sud-Coréen Naver Cloud, l’Américain Nvidia et l’opérateur Nexus Core Systems prépare un centre de données consacré à l’intelligence artificielle (IA) évalué à 1,2 milliard de dollars (1,04 milliard d’euros). Visant à terme 500 mégawatts de capacité, soit davantage que la puissance cumulée aujourd’hui installée dans les cinq premiers pays africains du secteur, le projet résume à lui seul le pari que fait le Maroc sur les infrastructures numériques.

Le pari marocain des data centers

Le pays ne domine pas encore le classement continental. Selon le rapport « Africa’s Digital Leap », publié par Heirs Technologies, l’Afrique comptait fin 2025 environ 211 data centers actifs, très concentrés, notamment en Afrique du Sud – avec 49 centres. Le Maroc, avec huit infrastructures recensées à Casablanca, occupe la cinquième place du classement continental en 2025, derrière l’Afrique du Sud, le Nigeria, le Kenya, l’Égypte, mais devant le Ghana, la Côte d’Ivoire et la Tunisie.

Sur la prochaine génération de projets, le royaume joue sa place de leader régional. Le pari se double d’un second chantier à Dakhla, où les ministères de la transition énergétique et de la transition numérique ont validé en janvier 2026 un centre de données vert de 500 mégawatts. Ce centre sera alimenté exclusivement par l’éolien et le solaire et adossé à l’institut Al Jazari, consacré à l’intelligence artificielle et à la transition énergétique en partenariat avec l’université de Dakhla. Le site Jeune Afrique évoquait en janvier jusqu’à quatre projets de cette nature pour une capacité combinée proche de deux gigawatts, à comparer au 0,500 gigawatt à peine que cumulent aujourd’hui les cinq pays africains les plus avancés du secteur.

Les fondements d’un leadership numérique régional

Cette ambition s’appuie sur des atouts géographiques dont peu de pays africains disposent. Le Maroc est le seul du continent à disposer à la fois d’une façade atlantique et méditerranéenne, raccordé à une dizaine de câbles sous-marins, dont Africa-1 et 2Africa. Ce dernier est porté par Meta, avec des temps de latence vers le sud de l’Europe inférieurs à 20 millisecondes. Cette proximité a pris une dimension réglementaire en 2023 lorsque Rabat a modifié sa loi 09-08 sur la protection des données personnelles pour la rapprocher du RGPD européen. Cela a permis à des entreprises françaises, espagnoles ou belges d’y héberger leurs données sans enfreindre leurs propres obligations.

Le marché existant reste pour l’instant concentré : Maroc Télécom, Inwi, Medasys et N+one se partagent plus de 84 % des parts selon une monographie du Conseil de la concurrence, tandis qu’Oracle multiplie ses implantations à Casablanca, qu’Orange Maroc s’associe à AWS et que Maroc Télécom a signé avec Google Cloud une convention de partenariat évalué à environ 3 milliards de dollars (soit 2,6 milliards d’euros).

Cette accélération n’efface pas certains enjeux. Le taux d’utilisation moyen des centres de données africains plafonne autour de 40 %, contre 70 à 80 % en Europe ou au Moyen-Orient, ce qui met en avant le défi du rythme d’absorption d’une telle capacité.

Des infrastructures au service de la souveraineté et d’une stratégie d’influence

Au-delà des chantiers eux-mêmes, le pari marocain ouvre des perspectives concrètes pour l’économie locale. Une part croissante des données africaines reste aujourd’hui hébergée hors du continent, privant les économies locales d’une partie de la valeur qu’elles génèrent. Rapatrier ce traitement à Casablanca ou à Dakhla permettrait de capter emplois qualifiés, recettes fiscales et savoir-faire technique sur place.

L’adossement systématique des nouveaux projets aux énergies renouvelables, à travers TAQA Morocco à Nouaceur ou l’éolien et le solaire à Dakhla, crée par ailleurs un effet d’entraînement sur la filière électrique nationale, déjà engagée dans la diversification de son mix énergétique. L’institut Al Jazari, en associant recherche en intelligence artificielle et formation universitaire, offre enfin une réponse directe au déficit de compétences cloud identifié par Heirs Technologies, et pourrait transformer une faiblesse en relais de croissance pour les ingénieurs marocains et africains formés sur place.

Les ambitions géopolitiques du Maroc s’appuient aussi sur une vision stratégique de long terme, en cohérence avec les rééquilibrages et le multilatéralisme ambiant. Le principal défi du Maroc est celui de la souveraineté et de la montée en performance. C’est aussi le défi du « trouver sa place » entre les grands acteurs-attracteurs américains et chinois. Une vision stratégique ne peut être déployée sans les efforts, sans la pugnacité, sans l’intelligence humaine. L’IA et la robotique n’ont pas encore remplacé la composante humaine dans la construction d’une stratégie à l’échelle continentale…

Cette vision stratégique du Maroc a su s’incarner par des hommes et des femmes capables d’anticiper les grands mouvements à la vitesse du progrès de l’IA et de la robotique. Une femme en particulier a choisi de consacrer son action au service de l’IA, de relever le défi de souveraineté au nom du Maroc et au nom du continent africain tout entier : il s’agit de la chargée de la transition numérique et de la réforme de l’administration, madame Amal El Fallah Seghrouchni, dont on trouvera le parcours détaillé sur ce lien. Elle porte aujourd’hui la stratégie data IA du Maroc, et notamment celle du déploiement stratégique des nouveaux data centers.

C’est sur cette convergence globale entre volontés de développement de l’innovation et esprit de compétition et de souveraineté exprimé par la jeunesse marocaine, que se construira l’IA africaine, primordiale à la stratégie marocaine.

The Conversation

Thierry Berthier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le Maroc, futur leader continental africain des data centers et de l’IA – https://theconversation.com/le-maroc-futur-leader-continental-africain-des-data-centers-et-de-lia-288658

Sous le Soleil noir… Les plus grandes éclipses de l’histoire du cinéma

Source: The Conversation – in French – By Alfonso Méndiz Noguero, Catedrático de Comunicación Audiovisual y Publicidad y rector, Universitat Internacional de Catalunya

Dans « Apocalypto », le film de Mel Gibson, l’éclipse joue un rôle majeur dans l’intrigue.
Icon Entertainment

Le 12 août 2026, un spectacle céleste exceptionnel attend les observateurs : la première éclipse solaire à traverser la péninsule ibérique depuis plus d’un siècle. Elle coïncidera en outre avec le pic des Perséides et un alignement de plusieurs planètes. Mais, au fond, chaque éclipse possède une part d’exceptionnel et de magie, comme le montre l’histoire du cinéma.

Le septième art a très tôt compris le formidable potentiel narratif de ce phénomène astronomique. Les éclipses solaires ont permis aux scénaristes de susciter l’émerveillement, d’annoncer l’apocalypse, de faire planer une menace ou encore d’apporter un réalisme visuel saisissant. Leur présence à l’écran raconte ainsi une histoire discrète mais fascinante, parallèle à celle du cinéma.

Du spectacle astronomique à la fantaisie cinématographique

Les premières représentations d’une éclipse apparaissent dès le cinéma muet, à une époque où l’image animée elle-même relevait encore de la nouveauté. Un exemple emblématique est L’Éclipse du soleil en pleine lune (1907), de Georges Méliès. Considéré comme le premier film de fiction mettant en scène une éclipse solaire, il transforme une explication astronomique en une fantaisie humoristique dans laquelle le Soleil et la Lune prennent des traits humains et se livrent à une étrange parade amoureuse.

Extrait de L’Eclipse du soleil en pleine lune
Un extrait du film de Méliès.
Wikimedia

Quelques années plus tard, l’éclipse s’impose dans l’imaginaire visuel de l’expressionnisme allemand. Dans Les Nibelungen (1924), de Fritz Lang, les ciels obscurcis et les atmosphères crépusculaires évoquent symboliquement l’éclipse comme un présage de tragédie. Lang poursuivra d’ailleurs cette fascination pour les phénomènes célestes dans La Femme sur la Lune (1929), où l’aventure spatiale s’enrichit d’images fantasmagoriques associant l’obscurité à la légende et au merveilleux.

Camelot sous l’ombre de la Lune

Aucun univers cinématographique n’a autant exploité l’éclipse que les adaptations du roman de Mark Twain Un Yankee à la cour du roi Arthur. Le phénomène cesse alors d’être un simple spectacle naturel pour devenir un instrument de pouvoir ou un moyen de se tirer d’une situation périlleuse.

La première adaptation marquante est A Connecticut Yankee in King Arthur’s Court (EN VF, Le Fils de l’oncle Sam chez nos aïeux, 1921), réalisée par Emmett J. Flynn aux États-Unis. Son protagoniste met à profit sa connaissance d’une éclipse imminente pour convaincre la cour du roi Arthur qu’il possède des pouvoirs magiques. L’obscurité qui envahit le ciel devient ainsi une démonstration d’autorité, fondée sur le contraste entre son savoir scientifique et les superstitions de ceux qui l’entourent.

Le procédé réapparaît dans l’adaptation réalisée par David Butler en 1931, avant d’atteindre sa version la plus célèbre dans la comédie musicale de 1949. Réalisé par Tay Garnett et porté par Bing Crosby, le film fait de l’éclipse un moment charnière du récit. L’animation s’est également emparée de cette idée avec Bugs Bunny in King Arthur’s Court (1978), une production américaine de Warner Bros. dans laquelle le plus célèbre des lapins du cinéma utilise le même stratagème pour impressionner les habitants de Camelot.

Transformations, destins et métaphores

Au fil des décennies, l’éclipse a cessé de symboliser uniquement le conflit entre savoir et superstition pour devenir une métaphore de la transformation et du destin.

Dans Ladyhawke, la femme de la nuit (1985), de Richard Donner, deux amants sont condamnés à vivre séparés par la lumière et l’obscurité. Maudits par un évêque, elle se transforme en faucon le jour, tandis que lui devient un loup la nuit. Ils ne peuvent jamais se voir, jusqu’à ce qu’une éclipse solaire miraculeuse leur permette enfin de se retrouver simultanément sous leur forme humaine. Le phénomène astronomique agit ici comme une suspension temporaire des lois qui régissent leur malédiction.

Par une petite fenêtre percée dans le mur, on aperçoit la Lune recouvrir partiellement le Soleil
L’éclipse dans Ladyhawke, la femme de la nuit.
20th Century Fox

D’autres films utilisent également l’éclipse comme cadre émotionnel. Le drame Eclipse (1994), réalisé par Jeremy Podeswa, situe son intrigue dans les semaines précédant une éclipse solaire afin de renforcer l’introspection de ses personnages. Une approche similaire se retrouve dans Judy Berlin (En VF, Babylon, USA, 1999), d’Eric Mendelsohn, où une éclipse prolongée bouleverse le quotidien d’une communauté et pousse ses habitants à faire le bilan de leur existence.

Plus récemment, Apocalypto (2006), réalisé par Mel Gibson, met en scène une éclipse au cours d’une cérémonie de sacrifice humain. L’obscurité soudaine est interprétée par les prêtres mayas comme un signe divin et bouleverse le destin du protagoniste. Dans un tout autre registre, Twilight, chapitre III : Hésitation (2010), de David Slade, fait de l’éclipse la métaphore du triangle amoureux qui unit les trois personnages principaux : Bella, Edward et Jacob.

Obscurité, monstres et menaces cosmiques

L’éclipse s’est également révélée un puissant ressort de l’horreur au cinéma. Dans La Petite Boutique des horreurs (1986), réalisée par Frank Oz, une plante extraterrestre apparaît sur Terre au moment d’une éclipse exceptionnelle, conférant au phénomène une dimension surnaturelle.

La science-fiction a, elle aussi, largement exploité ce procédé. Dans Pitch Black (2000), de David Twohy, une éclipse libère des créatures meurtrières jusque-là maintenues à distance par la lumière de plusieurs soleils. Mais le film le plus emblématique dans ce registre est sans doute Lara Croft : Tomb Raider (2001), réalisé par Simon West. Une conjonction planétaire liée à une éclipse solaire y déclenche la quête d’un artefact capable de contrôler le temps. Tout au long du film, l’idée de l’éclipse imprègne le récit et hante les personnages.

Enfin, dans Hellboy (2004), du réalisateur mexicain Guillermo del Toro, l’arrivée du démon sur Terre à la suite d’un rituel nazi conduit à une lutte pour sauver le monde et à l’ouverture d’un portail vers l’enfer, rendues possibles précisément grâce à une éclipse solaire.

Crimes sous un ciel obscurci

La capacité de l’éclipse à brouiller la perception de la réalité en a également fait un ressort privilégié des récits policiers et surnaturels. Dans Dolores Claiborne (1995), de Taylor Hackford, adapté du roman de Stephen King, une éclipse solaire sert de toile de fond à un mystère familial et à un crime ancien.

Kathy Bates
Kathy Bates dans une scène de Dolores Claiborne.
Warner Bros

En Espagne, Verónica (2017), réalisé par Paco Plaza, fait de la célèbre éclipse du 11 juillet 1991 le point de départ d’une histoire d’horreur inspirée du célèbre « cas de Vallecas », dans lequel une adolescente est morte après avoir participé à une séance de spiritisme. Le phénomène astronomique agit à la fois comme le déclencheur et l’aboutissement des événements paranormaux.

Quand l’éclipse s’est produite pour de vrai

L’utilisation la plus spectaculaire d’une éclipse dans l’histoire du cinéma n’a pourtant pas eu lieu dans une fiction consacrée à ce phénomène. Dans Barabbas (1961), qui raconte l’histoire du criminel gracié par Ponce Pilate à la place de Jésus-Christ, le réalisateur Richard Fleischer décida de tourner la scène de la crucifixion pendant une véritable éclipse solaire. L’Évangile rapporte en effet que « le Soleil s’obscurcit de midi jusqu’à trois heures ».

Le tournage eut lieu le 15 février 1961 près de Roccastrada, en Toscane. Le directeur de la photographie, Aldo Tonti, installa ses caméras afin de capter les quelques précieuses minutes de pénombre offertes par l’éclipse. Il n’était pas question de refaire une prise ni de corriger la moindre erreur : la séquence fut filmée simultanément avec plusieurs caméras, sans aucun effet spécial. Le résultat offrit une puissance visuelle qu’il était alors impossible de recréer artificiellement.

Ce cas demeure exceptionnel, mais l’attrait de l’éclipse ne s’est jamais démenti auprès des cinéastes. Plus d’un siècle après Méliès, le cinéma continue d’y puiser une source inépuisable de mystère, de fascination et de menace.

The Conversation

Alfonso Méndiz Noguero ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Sous le Soleil noir… Les plus grandes éclipses de l’histoire du cinéma – https://theconversation.com/sous-le-soleil-noir-les-plus-grandes-eclipses-de-lhistoire-du-cinema-288216

Comment les éclipses ont ouvert la cour impériale chinoise aux sciences européennes

Source: The Conversation – in French – By Javier Armentia, Profesor del Máster de comunicación científica, médica y ambiental, Universitat Pompeu Fabra

Le drapeau représentant un dragon dévorant le Soleil, également appelé drapeau du Dragon jaune, devint le premier drapeau national de la Chine.
Wikimedia commons, CC BY

L’ESSENTIEL

  • En Chine impériale, prévoir les éclipses était essentiel à la légitimité du pouvoir.

  • Au XVIIe siècle, les jésuites ont imposé des méthodes astronomiques européennes plus précises.

  • Au XIXe siècle, Bessel a posé les bases du calcul moderne des éclipses.


L’image est puissante : un dragon céleste dévore le Soleil tandis que, sur Terre, la population terrifiée fait résonner tambours et gongs pour le chasser et sauver la lumière du jour. Ce mythe, qui a expliqué les éclipses solaires en Chine pendant des millénaires, dissimulait une dure réalité politique et scientifique. Pour les astronomes de la cour impériale, une éclipse n’était pas seulement un spectacle céleste, mais une question de vie ou de mort et de légitimité dynastique.

De nombreux textes consacrés à l’histoire de l’astronomie des éclipses présentent cette image du dragon dévorant le Soleil – qui figura précisément sur le drapeau de la neuvième dynastie impériale, la dynastie Qing, de 1889 jusqu’à sa chute le 11 octobre 1911 – comme si elle constituait la principale contribution chinoise dans ce domaine.

Mais il serait terriblement injuste de penser que, dans un empire millénaire où tout était soigneusement consigné – y compris, des milliers d’années avant d’autres civilisations, des observations de taches solaires, d’étoiles nouvelles et de comètes – et où la nature divine de l’empereur était elle-même associée au ciel, la seule réponse aux éclipses ait consisté à battre du tambour.

La première éclipse solaire a été consignée en Chine

La première éclipse solaire dont nous ayons conservé la trace se serait produite en Chine le 22 octobre 2137 avant notre ère. Elle est mentionnée dans le Shujing, ou Classique des documents, l’une des sources historiques de l’Empire chinois. Compilé vers le IIIe siècle avant notre ère, cet ouvrage relate des événements remontant jusqu’au XIe siècle avant notre ère.

Selon la légende, les astronomes royaux He et Hi, peut-être distraits ou ivres et incapables de prévoir l’éclipse, furent exécutés pour leur échec. Il faut toutefois reconnaître que toute cette histoire est probablement apocryphe et que le récit comme sa datation astronomique précise sont incertains, ainsi que l’explique le vulgarisateur scientifique chevronné Moncho Núñez dans son récent ouvrage, Eclipses. Historia y ciencia de la ocultación extemporánea del Sol (Guadalmazán, 2026. « Éclipses. Histoire et science de l’occultation inopinée du Soleil », non traduit).

Ce châtiment exemplaire montrait qu’en Chine, l’astronomie était une science d’État au service du pouvoir. L’empereur, considéré comme le « Fils du Ciel », fondait sa légitimité sur l’harmonie cosmique. Une éclipse imprévue constituait une faille dans cet ordre, un présage potentiel de malheur susceptible d’être interprété comme la perte du Mandat céleste.

Calendrier chinois et bureaucratie

Au cœur de ce système se trouvait le calendrier luni-solaire, une œuvre monumentale d’ingénierie mathématique qui synchronisait les cycles de la Lune avec l’année solaire. Ce calendrier ne servait pas seulement à organiser le temps : il régissait aussi bien les semailles et les récoltes que la fiscalité et les rituels impériaux complexes. Son bon fonctionnement était considéré comme un indicateur de la qualité du gouvernement. Pour le faire fonctionner, les Chinois développèrent une astronomie fondée sur l’observation méticuleuse et la consignation minutieuse, presque obsessionnelle, des phénomènes célestes, produisant ainsi des séries de données couvrant plusieurs siècles. Ils tiraient même une certaine fierté de parvenir à préserver, sur des millénaires, la cohérence entre les différents calendriers qui s’étaient succédé sous chaque dynastie.

Le Bureau impérial d’astronomie, le Qīntiānjiān, était chargé de cette mission. Ses astronomes employaient une méthode sophistiquée fondée sur des cycles empiriques déduits de ces archives historiques. Ils connaissaient et utilisaient, par exemple, le cycle métonique – 19 années solaires correspondant presque exactement à 235 mois lunaires –, un phénomène également découvert par d’autres cultures anciennes, qui permettait de prévoir les périodes propices aux éclipses.

Des échecs dans les prévisions

Cette méthode arithmétique comportait toutefois une marge d’erreur considérable. Elle pouvait indiquer qu’une éclipse était probable au cours d’un mois donné, mais échouait à en prévoir l’heure exacte, la durée ou même à déterminer si elle serait visible depuis la capitale impériale. Une éclipse annoncée qui restait invisible, ou une éclipse non prévue qui obscurcissait le ciel de Pékin, constituaient des échecs tout aussi graves. Le problème était que l’introduction de corrections destinées à améliorer ces prévisions modifiait la durée des années et les calendriers, au risque de rompre la continuité des archives historiques.

Le problème s’aggrava sous la dynastie Ming (1368-1644). Établi en 1384, le calendrier officiel, le Datong li (Calendrier du Grand Commencement), accumulait des erreurs qui s’amplifiaient avec le temps. À la fin du XVIe siècle, ses prévisions se révélaient fréquemment et manifestement erronées. Cette dégradation n’échappa pas aux érudits. Dès les années 1570 et 1580, l’éminent astronome Xing Yunlu avait signalé de graves inexactitudes et plaidé pour une réforme. Sa proposition se heurta cependant au mur de la bureaucratie de l’Empire Ming.

Une affaire d’État

Le Bureau impérial d’astronomie était devenu une caste bureaucratique et héréditaire. Comme le souligne l’historien des sciences Nathan Sivin dans son ouvrage Granting the Seasons (Springer, 2009), les fonctions s’y transmettaient souvent au sein des mêmes familles, créant un système népotiste davantage soucieux de préserver ses privilèges et sa stabilité que d’innover – et encore moins de reconnaître ses erreurs. Modifier le calendrier ne constituait pas une simple mise à jour technique : c’était une affaire d’État de premier ordre, qui revenait à reconnaître l’échec d’un système lié à la légitimité cosmologique de la dynastie. Promouvoir une réforme représentait un risque politique considérable, car toute erreur pouvait être sévèrement punie, tandis que le maintien du statu quo, malgré ses défauts, était la voie la plus sûre.

Ces querelles politiques créèrent un terrain idéal pour une intervention extérieure. Les échecs des prévisions devinrent si manifestes que, vers 1590, même de hauts fonctionnaires, notamment ceux du ministère des Rites – le Lǐbù, l’un des six ministères qui formaient le cœur de l’administration civile –, commencèrent à réclamer des solutions extérieures au système traditionnel. C’est cette crise de confiance interne, et pas seulement la curiosité intellectuelle, qui conduisit finalement la cour à ouvrir ses portes à des visiteurs occidentaux.

L’arrivée des « lettrés d’Occident » et de leur géométrie céleste

C’est dans ce contexte de crise de précision et de crédibilité que l’Italien Matteo Ricci (1552-1610), généralement considéré comme celui qui introduisit le christianisme en Chine, arriva à Pékin en 1601, accompagné de l’Espagnol Diego de Pantoja (1571-1618). Tous deux étaient jésuites, mais leur stratégie consista à se présenter à la cour comme des « lettrés occidentaux », versés dans les sciences et les mathématiques. Parmi les présents qu’ils offrirent à l’empereur, les plus appréciés furent les horloges mécaniques, des instruments permettant de mesurer le temps avec une précision alors inconnue en Chine.

Né à Valdemoro, près de Madrid, en 1571 et formé à la cosmographie, Pantoja joua un rôle essentiel. Il dirigea notamment la fabrication de cadrans solaires et collabora avec l’érudit et fonctionnaire chinois Sun Yuanhua à la rédaction du Livre illustré sur le cadran solaire, le Rìguǐ Túfǎ, qui introduisait de nouvelles techniques de mesure.

Sa principale contribution fut toutefois de démontrer la supériorité pratique des méthodes astronomiques européennes de l’époque. Tandis que le Qīntiānjiān travaillait à partir d’une arithmétique cyclique complexe, les jésuites utilisaient la géométrie sphérique et les modèles planétaires les plus récents, comme ceux de Tycho Brahe. Leur approche ne se limitait pas à rechercher des régularités dans les archives anciennes : ils calculaient les mouvements réels du Soleil et de la Lune dans un espace tridimensionnel. Ils pouvaient ainsi prévoir non seulement le jour d’une éclipse, mais aussi son heure, sa durée, son ampleur et la trajectoire de son ombre sur la Terre, avec une précision qui stupéfia la cour.

Une révolution silencieuse au cœur du palais

Avec le temps, les preuves devinrent incontestables. À plusieurs reprises, les jésuites réussirent leurs prévisions là où le Datong li échouait. La puissance de leurs calculs était si manifeste qu’après la chute des Ming, le nouveau gouvernement de la dynastie Qing prit une décision radicale : confier au jésuite Johann Adam Schall von Bell l’élaboration d’un nouveau calendrier officiel.

Le résultat fut le calendrier Shixian – le Calendrier de la Concession du temps –, promulgué en 1645. Il s’agissait d’un système hybride sans précédent : pour la première fois, l’Empire céleste adoptait un système astronomique officiel conçu et dirigé par des étrangers. Cette synthèse avait été imposée par la nécessité : le cadre institutionnel, les impératifs politiques et les données historiques étaient chinois, mais la méthode mathématique et géométrique était européenne. La résistance bureaucratique se poursuivit pendant des décennies et les erreurs ne disparurent pas totalement, mais elles diminuèrent considérablement. Au XVIIIe siècle, la marge d’erreur des prévisions se mesurait en minutes, et non plus en heures ou en jours.

Des cycles à la géométrie pure de Bessel

Cette quête d’une précision toujours plus grande ne s’arrête toutefois pas aux jésuites. Les cycles métoniques chinois comme les tables d’éphémérides européennes du XVIIe siècle présentaient encore des limites. C’étaient des outils puissants, mais fondés sur des approximations et des corrections empiriques. La naissance de l’astronomie moderne et de l’analyse mathématique associée à la mécanique newtonienne permit d’affiner le calcul de la position des planètes, du Soleil et de la Lune et, par conséquent, les prévisions des éclipses. Comme tout problème à trois corps, celui-ci impliquait des calculs complexes et des solutions approchées.

Même dans l’Angleterre du XVIIIe siècle, lorsque l’astronome Edmond Halley calcula, au moyen des meilleures méthodes astronomiques alors disponibles, l’éclipse du 3 mai 1715, sa prévision présentait un écart de quatre minutes et d’environ 20 miles (32,2 kilomètres) dans la localisation de la zone de totalité, comme l’expliquent Aaron Robotham et Sabine Bellstedt, chercheurs à l’Université d’Australie-Occidentale.

La domestication mathématique des éclipses

La véritable domestication mathématique des éclipses eut lieu au XIXe siècle grâce à l’astronome prussien Friedrich Wilhelm Bessel (1784-1846). En 1824, Bessel introduisit une méthode révolutionnaire qui transforma le problème. Au lieu de calculer laborieusement les positions respectives du Soleil et de la Lune, il décrivit toute la géométrie de l’éclipse à partir du cône d’ombre de cette dernière projeté sur la Terre.

En définissant un plan fondamental perpendiculaire à l’axe de cette ombre et en utilisant un ingénieux système de coordonnées, il réduisit la complexité du calcul à quelques paramètres élégants, appelés « éléments besselien ». Cette méthode, qui distinguait clairement la géométrie céleste des mouvements orbitaux, offrait une précision analytique sans précédent. Elle constitue, pour l’essentiel, le fondement des algorithmes encore utilisés aujourd’hui pour calculer les éclipses.

Ainsi, le long chemin parcouru pour « dompter le dragon » conduisit des tambours rituels et de l’observation minutieuse des phénomènes célestes, soigneusement consignés, à l’arithmétique cyclique, puis à la géométrie sphérique des jésuites, avant d’aboutir à l’abstraction analytique de Bessel.

La rencontre entre la Chine et l’Europe au XVIIe siècle ne fut pas un simple transfert de connaissances, mais le catalyseur qui permit de résoudre une crise interne de précision. Elle montra que même la tradition d’observation la plus riche du monde pouvait s’enliser dans l’inertie bureaucratique et que l’innovation emprunte souvent des chemins inattendus, imposés par la nécessité absolue d’obtenir des prévisions exactes. Elle eut bien sûr des conséquences sociales, politiques et économiques qui façonnèrent dès lors toute l’histoire des relations entre l’Orient et l’Occident.

The Conversation

Javier Armentia ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comment les éclipses ont ouvert la cour impériale chinoise aux sciences européennes – https://theconversation.com/comment-les-eclipses-ont-ouvert-la-cour-imperiale-chinoise-aux-sciences-europeennes-289241

Comment l’éclipse permettra d’observer le Soleil dévier la lumière des étoiles

Source: The Conversation – in French – By Ruth Lazkoz, Catedrática de Física Teórica, Universidad del País Vasco / Euskal Herriko Unibertsitatea

La déviation de la lumière par la gravité est invisible au quotidien, mais une éclipse totale de Soleil la rend observable. Sirbouman/Shutterstock

L’ESSENTIEL

  • La gravité peut dévier la lumière : une éclipse de Soleil permet d’observer directement cet effet prédit par Einstein.

  • Cette déviation est à l’origine des effets de lentille gravitationnelle, qui révèlent la matière noire et les régions les plus lointaines de l’Univers.

  • La première confirmation de ce phénomène, en 1919, a marqué un tournant majeur de la physique moderne.


Lever les yeux vers le ciel est un excellent moyen de prendre conscience de la gravité. On en perçoit facilement les effets sur les corps dotés d’une masse lorsqu’on suit la trajectoire d’un ballon ou que l’on se représente l’orbite d’une planète.

Mais, fait plus surprenant, la gravité agit aussi sur ce qui n’a pas de masse au repos : la lumière. Elle est même capable de dévier sa trajectoire. La prochaine éclipse de Soleil, le 12 août, nous permettra bientôt d’observer directement cet étonnant phénomène.

Les photons suivent une trajectoire imposée

Les insaisissables particules qui composent la lumière, les photons, n’échappent pas à l’action de la gravité. La raison en est, comme l’a montré Einstein, que la gravité est la manifestation de la courbure de l’espace-temps. Cette courbure est produite et accentuée par la masse et l’énergie contenues dans la trame même de l’Univers.

Cette courbure oblige toutes les particules à suivre des trajectoires qui ne sont plus tout à fait rectilignes, comme si elles circulaient sur des rails : les géodésiques. Ces lignes « épousent » la courbure de l’espace-temps afin que les particules empruntent le chemin le plus efficace possible.

Fait remarquable, la gravité est capable de dévier n’importe quel photon. Ce phénomène ouvre un vaste champ de possibilités en astrophysique. Nous nous intéresserons ici à la lumière visible.

Le trajet de la lumière depuis une étoile lointaine

Imaginons un photon émis par une étoile lointaine qui, par chance, parvient jusqu’à nous sans rencontrer le moindre obstacle. Rien d’improbable à cela : l’espace entre les étoiles est en moyenne dix mille milliards de fois moins dense que notre atmosphère. Surtout, l’Univers regorge d’un nombre inimaginable de sources lumineuses. Pour ces deux raisons, une quantité colossale de photons peuvent parcourir des années-lumière – soit des milliers de milliards de kilomètres – sans être perturbés.

Le photon peut terminer son voyage dans un télescope de pointe utilisé pour des recherches astronomiques complexes. Mais il peut tout aussi bien atteindre notre œil nu.

Imaginons maintenant une étoile qui nous envoie, chaque nuit, des photons directement dans notre direction. Comme toute source lumineuse, elle émet de la lumière dans toutes les directions. Pourtant, une infime déviation angulaire, une ouverture minuscule, suffirait à envoyer un photon vers une autre région de l’Univers : il ne nous atteindrait jamais. Cette étoile deviendrait alors invisible à nos yeux.

Mais que se passerait-il si la gravité parvenait à corriger cette légère déviation et à infléchir la trajectoire du photon ?

Pour que cela se produise, le photon doit passer à proximité d’une concentration de masse suffisamment dense et compacte. L’effet donne l’impression qu’un corps très massif « attire » la lumière, comme s’il exerçait une force. En réalité, comme nous l’avons vu, ce n’est pas une force qui dévie le photon, mais la courbure de l’espace-temps. Dans le cas de la prochaine éclipse de Soleil, cette concentration de masse est… le Soleil lui-même.

Un prérequis : l’obscurité

Il est évident que, pour bien observer les étoiles, nous avons besoin d’un ciel sombre, ce qui est généralement le cas la nuit. À ce moment-là, le Soleil ne se trouve pas sur la ligne de visée qui nous relie à l’étoile que nous souhaitons observer. La lumière qui nous parvient de cette étoile n’a donc, en principe, pas été déviée par la masse du Soleil. Elle a simplement suivi l’une de ces trajectoires relativistes qui remplacent les lignes droites.

Peut-on alors réunir ces deux conditions, c’est-à-dire avoir le Soleil devant nous tout en conservant un ciel suffisamment sombre ?

Oui, c’est possible ! C’est même précisément ce qui se produit lors d’une éclipse de Soleil. En s’interposant avec une précision remarquable entre le Soleil et la Terre, la Lune assombrit suffisamment le ciel pour permettre d’observer la position apparente et momentanée d’une étoile et d’en mesurer le décalage. On peut ainsi démontrer que sa lumière a bien été déviée. Pour y parvenir, une étape préalable est toutefois indispensable : connaître la position de l’étoile avant l’éclipse.

Nous savons déjà qu’il est très difficile de déterminer, en plein jour, la position d’une source lumineuse comme une étoile. Sa lumière est tout simplement noyée dans celle du Soleil. Il faut donc mesurer sa position habituelle de nuit, puis la « retrouver » pendant l’éclipse. Naturellement, cette première mesure est réalisée au préalable, lors d’une nuit offrant de bonnes conditions d’observation astronomique.

Ce qui se passe pendant l’éclipse

Pendant l’éclipse, notre étoile, en raison de sa masse considérable, courbe l’espace-temps dans son voisinage. Cette courbure oblige le photon provenant de l’étoile située derrière le Soleil à suivre une trajectoire en arc de cercle. Mais notre œil ignore que ce photon vient de derrière le Soleil : il interprète sa trajectoire comme si elle avait été rectiligne, à l’image de celle de tout autre quantum de lumière. L’astronome – amateur ou professionnel – chargé de cartographier la position de cette étoile conclura donc qu’elle est légèrement décalée par rapport à sa position habituelle.

Il faut garder à l’esprit que tous les photons peuvent voir leur trajectoire déviée lorsqu’ils passent à proximité d’un objet massif et compact. C’est sur ce phénomène, appelé « effet de lentille gravitationnelle », que repose une part essentielle de l’astrophysique moderne.

Les effets de lentille gravitationnelle ne se contentent pas de déplacer, voire de dédoubler l’image de galaxies ou d’étoiles : ils révèlent aussi la manière dont la matière est répartie dans l’Univers, y compris la matière noire. Ils agissent en outre comme d’immenses télescopes cosmiques, grossissant les régions les plus lointaines de l’Univers. Grâce à eux, nous pouvons observer des objets qui resteraient autrement invisibles et remonter jusqu’aux premiers âges de l’Univers.

La première observation, il y a plus d’un siècle, montrant lors d’une éclipse que la déviation de la lumière correspondait parfaitement aux prédictions d’Einstein, a constitué un véritable moment de stupeur et marqué le début d’une révolution scientifique. Lors de la prochaine éclipse totale de Soleil, en août 2026, ce sera à notre tour d’écrire un nouveau chapitre de cette histoire, faite d’éclipses et de fascinants jeux de lumière.

The Conversation

Ruth Lazkoz a reçu des financements du ministère espagnol de la Science, de l’Innovation et des Universités, ainsi que du gouvernement basque.

ref. Comment l’éclipse permettra d’observer le Soleil dévier la lumière des étoiles – https://theconversation.com/comment-leclipse-permettra-dobserver-le-soleil-devier-la-lumiere-des-etoiles-288985

Éclipse solaire : tout ce qu’il faut faire (et éviter) pour observer le Soleil sans risque

Source: The Conversation – in French – By Conchi Lillo, Profesora titular de la Facultad de Biología, investigadora de patologías visuales, Universidad de Salamanca


L’ESSENTIEL

  • Regarder le Soleil pendant une éclipse sans protection peut provoquer des lésions irréversibles de la rétine.

  • Seules les lunettes certifiées ISO 12312-2 permettent d’observer l’éclipse en toute sécurité ; les lunettes de soleil classiques sont inefficaces.

  • Les lunettes ayant servi à regarder l’éclipse de 2019 ne sont plus bonnes et ne doivent pas être réutilisées.


Le 12 août 2026, entre 19 h et 21 h, l’Espagne sera le théâtre d’un événement astronomique historique. La Lune masquera le Soleil sur une bande traversant une grande partie de la péninsule, provoquant une éclipse totale, tandis que le reste du pays assistera à une éclipse partielle très marquée (NDT : le phénomène sera également quasi total dans le Sud-Ouest de la France et très marqué sur le reste du territoire français). Mais attention : sans les précautions nécessaires, certains pourraient voir ce « souvenir » s’imprimer sur leur rétine, quasiment au sens propre.

Nous savons qu’il est dangereux de regarder directement le Soleil. Pourtant, comme l’éclipse se produira au coucher du soleil, lorsque l’astre sera très bas sur l’horizon et sur le point de disparaître, beaucoup pourraient croire qu’il n’est plus vraiment dangereux puisqu’il « ne chauffe presque plus ». Ce faux sentiment de sécurité peut inciter à l’observer à l’œil nu, sans protection, au risque de provoquer des lésions irréversibles de la rétine.

Pourquoi est-il dangereux de regarder directement le Soleil ?

Le danger vient du fait que, au-delà de la lumière visible, le rayonnement solaire comprend aussi des composantes invisibles à l’œil humain, comme les ultraviolets (UV) et les infrarouges. Or ces rayonnements peuvent endommager l’œil de différentes façons.

Le Soleil émet trois types de rayonnements ultraviolets : les UV-A, les UV-B et les UV-C. Les UV-C, les plus énergétiques et les plus nocifs, sont entièrement absorbés par l’atmosphère. En revanche, les UV-A et les UV-B atteignent bien la surface de la Terre. Les UV-B sont principalement absorbés par la cornée et la conjonctive. Ils peuvent notamment provoquer une photokératite, une inflammation douloureuse comparable à la sensation d’avoir du sable dans les yeux.

Les UV-A sont moins énergétiques, mais ils pénètrent plus profondément dans l’œil et atteignent le cristallin ainsi que la rétine. On sait qu’ils provoquent dans le cristallin des modifications irréversibles de certaines protéines, ce qui en fait l’un des facteurs favorisant l’apparition précoce de la cataracte. Au niveau de la rétine, ils constituent également un facteur de risque de dégénérescence maculaire liée à l’âge (DMLA), une maladie pouvant entraîner une perte importante de la vision.

Rayonnement infrarouge : quand l’œil surchauffe

Le rayonnement infrarouge atteint lui aussi le fond de l’œil, jusqu’à la rétine, dont il augmente la température. En échauffant les tissus et les cellules photoréceptrices, il peut provoquer ce que l’on appelle une rétinopathie solaire.

Le problème est que la rétine est dépourvue de récepteurs de la douleur. Il est donc possible de subir une véritable brûlure de la macula sans s’en rendre compte. Ce n’est que plusieurs heures plus tard qu’apparaît parfois une tache noire permanente au centre du champ de vision. À ce stade, les lésions sont malheureusement irréversibles.

L’obscurité est trompeuse

Regarder le Soleil pendant une éclipse n’est pas, en soi, plus dangereux que le faire un autre jour. Mais il existe une différence essentielle. Par temps normal, la forte luminosité nous éblouit (photophobie) et nous pousse à détourner immédiatement le regard. De plus, sous l’effet de cette lumière intense, la pupille se contracte, à la manière du diaphragme d’un appareil photo, limitant ainsi la quantité de lumière qui atteint la rétine.

Pendant une éclipse, en revanche, la luminosité est bien plus faible – en particulier lors d’une éclipse totale au coucher du Soleil. Le cerveau ordonne alors à la pupille de se dilater afin de capter davantage de lumière. Or les rayonnements infrarouges et les UV-A restent bel et bien présents. La pupille étant plus ouverte, ces rayonnements atteignent plus facilement la rétine et se concentrent sur la macula, la zone responsable de la vision la plus précise.

Pourquoi le ciel rougit au coucher du Soleil ?

Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi le ciel prend des teintes rouges au coucher du Soleil ? La lumière blanche du Soleil est un mélange de toutes les couleurs du spectre visible, auxquelles s’ajoutent les rayonnements ultraviolets et infrarouges. En traversant l’atmosphère terrestre, cette lumière entre en collision avec les molécules d’azote et d’oxygène, ce qui provoque un phénomène appelé diffusion Rayleigh.

En pleine journée, lorsque le Soleil est haut dans le ciel, la lumière parcourt une faible épaisseur d’atmosphère. Les longueurs d’onde les plus courtes, correspondant aux couleurs bleues et violettes, sont alors davantage diffusées. C’est pourquoi le ciel nous apparaît bleu par temps clair.

Au coucher du Soleil, en revanche, la lumière doit traverser une couche d’atmosphère beaucoup plus épaisse avant d’atteindre nos yeux. Au cours de ce long trajet, les longueurs d’onde bleues sont presque entièrement diffusées. Ne subsistent alors que les longueurs d’onde les plus longues, correspondant aux teintes jaunes, orangées et rouges. Et si l’intensité des UV-B diminue lorsque le Soleil est bas sur l’horizon, les UV-A – qui représentent 95 % du rayonnement ultraviolet atteignant la surface de la Terre – continuent, eux, de traverser l’atmosphère.

Des lunettes certifiées ISO 12312-2 :2015 pour une protection optimale

Pour observer une éclipse en toute sécurité, de simples lunettes de soleil, même de très bonne qualité et offrant une protection contre les UV, ne suffisent pas. Elles sont conçues pour protéger de la lumière réfléchie, pas du rayonnement solaire direct. Les radiographies, verres fumés, CD, négatifs photographiques ou feuilles d’aluminium sont tout aussi inefficaces : aucun ne filtre correctement le rayonnement infrarouge.

Il faut donc utiliser des lunettes ou des filtres d’observation conformes à la norme ISO 12312-2, les seuls homologués pour protéger efficacement contre l’ensemble des rayonnements dangereux émis par le Soleil. Ils sont fabriqués à partir d’un polymère noir, une résine de polyéthylène contenant des particules de carbone, capable d’absorber 99,99 % de l’énergie solaire. La mention « ISO 12312-2 :2015 » que l’on trouve souvent sur ces lunettes fait référence à la version de la norme, mise à jour en 2015.

Sur le plan technique, ces lunettes présentent une densité optique de 5 (OD 5). Cela signifie qu’elles atténuent la lumière au point de ne laisser passer qu’un cent millième du rayonnement incident, soit une transmission de seulement 0,001 %. À titre de comparaison, elles sont environ 30 000 fois plus sombres que des lunettes de soleil classiques.

Il n’existe qu’une seule exception, très brève, à cette règle de protection : la phase de totalité de l’éclipse. Ce n’est que lorsque la Lune recouvre entièrement le disque solaire et que seule la couronne solaire reste visible qu’il est possible de retirer ses lunettes sans danger pour observer le phénomène à l’œil nu. Mais cette phase ne dure que très peu de temps : dès que le premier rayon de Soleil réapparaît, il faut remettre immédiatement ses lunettes de protection.

Attention aux fausses lunettes d’éclipse

Pour vérifier que vos lunettes sont conformes, il ne suffit pas d’y trouver la mention de la norme ISO 12312-2 :2015 et le marquage CE. Elles doivent également indiquer le nom et l’adresse du fabricant, afin de limiter les risques de contrefaçon.

Il est également recommandé de les tester avant de les utiliser. Si, une fois les lunettes enfilées, vous pouvez distinguer autre chose que le Soleil – les meubles de votre maison, les arbres dans la rue ou tout autre objet –, elles ne sont pas conformes. Avec des lunettes homologuées, seuls le Soleil ou une source lumineuse très intense doivent rester visibles.

Il est déconseillé d’utiliser des lunettes de plus de quinze ans, car leurs matériaux se dégradent avec le temps et peuvent perdre leur efficacité. De même, si le filtre présente une rayure ou un trou, mieux vaut ne pas les utiliser : ce défaut peut concentrer la lumière sur la rétine, à la manière d’un faisceau laser.

Il est également important de conserver les lunettes dans un étui de protection et d’éviter de les nettoyer avec des liquides ou des produits abrasifs, qui risquent d’endommager le polymère dont elles sont constituées.

Enfin, il ne faut jamais observer le Soleil avec des jumelles ou un télescope en portant simplement des lunettes d’éclipse. Les lentilles de ces instruments concentrent la lumière comme une immense loupe, ce qui peut détruire le filtre en quelques millisecondes et laisser passer le rayonnement directement vers l’œil. Si vous utilisez un télescope ou des jumelles, ils doivent être équipés de filtres solaires spécialement conçus pour être placés à l’avant de l’objectif.

Une passoire, une chambre noire et un peu d’ingéniosité

Si vous ne disposez pas de lunettes conformes à la norme, il est possible d’observer l’éclipse grâce à des méthodes de projection indirecte. Par exemple, en tenant une passoire à la main, dos au Soleil, vous laissez la lumière traverser les trous et projeter son ombre sur le sol ou un mur. Chaque trou forme alors l’image d’une petite éclipse. Une autre solution consiste à utiliser une chambre noire (ou sténopé), dans laquelle les rayons lumineux traversent un minuscule orifice pour former une image à l’intérieur d’une boîte.

La NASA a publié une vidéo expliquant comment fabriquer facilement une chambre noire à partir d’une boîte de céréales, d’une feuille de papier, de ciseaux, de ruban adhésif et de papier aluminium. Ces méthodes de projection sont totalement sûres et constituent une activité ludique à réaliser avec des enfants.

Quoi qu’il en soit, le plus beau est sans doute de vivre l’éclipse dans son ensemble : sentir la fraîcheur qui s’installe lorsque le Soleil disparaît, écouter le silence soudain des oiseaux et observer les couleurs du paysage se transformer en quelques instants. Bref, profiter pleinement de cette expérience avec tous ses sens, tout en protégeant ses yeux afin de pouvoir admirer, intact, les nombreuses autres éclipses que l’avenir nous réserve.

The Conversation

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ref. Éclipse solaire : tout ce qu’il faut faire (et éviter) pour observer le Soleil sans risque – https://theconversation.com/eclipse-solaire-tout-ce-quil-faut-faire-et-eviter-pour-observer-le-soleil-sans-risque-288984