Mille millions de mille cyborgs ! Pourquoi les pirates informatiques demandent de plus en plus de rançons en cryptomonnaies

Source: The Conversation – in French – By Pierre-Charles Pradier, Maître de conférences en Sciences économiques, LabEx RéFi, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne


L’ESSENTIEL

  • Les rançongiciels, ces logiciel bloquant l’accès à un ordinateur en volant ses données en échange d’une rançon, ont rapporté plus de 800 millions de dollars en 2025.

  • Pour partir avec leur butin, les pirates du Web passent de plus en plus par les cryptomonnaies, plus rémunératrices et moins traçables.

  • Les positions ambiguës des États, comme la Russie, l’Iran et la Corée du Nord, brouillent encore plus les pistes pour les gendarmes financiers.


Cet été, une cyberattaque d’ampleur a touché le système d’information de la Direction générale des finances publiques (DGFiP) avec le vol de données fiscales et cadastrales de 678 000 particuliers et professionnels. Les fuites : noms, prénoms, adresses postales, numéros de téléphone, situation familiale, quotient familial, revenu fiscal de référence et taux de prélèvement à la source.

Cette attaque n’est pas isolée. L’extorsion grâce aux logiciels rançonneurs est une activité qui en 2025 rapporterait à ceux qui la pratiquent un butin de 820 millions de dollars états-uniens issus des paiements de rançons en cryptomonnaies. En France, l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI) constate 128 attaques majeures en 2025, touchant principalement les petites et moyennes entreprises.

Les pirates, aux noms de Qilin, TheGentlemen ou DragonForce, implantent dans les ordinateurs des victimes un logiciel rançonneur qui en chiffre les unités de stockage (comme les disques durs) et exfiltre ces données. Les pirates les font ensuite payer pour la récupération de ces fichiers informatiques. On parle alors de simple extorsion.

Pour les particuliers, l’affaire s’arrête en général ici. Pour les entreprises, l’histoire est tout autre. Elles doivent verser une rançon pour échapper à la diffusion de leurs données, souvent sensibles, qui ont été volées. Cette fois-ci, on parle de double extorsion.

Les chapeaux noirs – nom donné aux pirates informatiques – peuvent leur demander enfin de s’acquitter d’un lourd tribut afin de ne pas subir de nouvelles attaques. Ces dernières peuvent prendre la forme de déni de service, en saturant les réseaux de requête, rendant de facto le serveur ou le site web inaccessible. On parle pour ce « forfait complet » de triple extorsion.

Alors comment est née cette cybercriminalité ? Combien pèse-t-elle économiquement ? Et pourquoi les pirates numériques utilisent les cryptomonnaies pour être payés ?

Aux origines des rançongiciels

En décembre 1989, le premier rançongiciel (ransomware) de l’histoire, baptisé « AIDS Trojan » (ou cheval de Troie PC Cyborg) voit le jour. Joseph Popp, salarié de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), envoie 26 000 enveloppes, chacune contenant une disquette de « renseignements introductifs sur le sida » à l’ensemble des chercheurs, des institutions médicales et des participants à une conférence internationale sur le sida organisée à Stockholm.

Au bout de 90 redémarrages, un message leur demande de payer une redevance annuelle de 189 dollars pour continuer à utiliser la disquette. Les victimes paniquent.

Écran affiché lors du AIDS Trojan.
Wikimédia

Rattrapé par la Computer Crime Unit de New Scotland Yard, Joseph Popp est arrêté, perd la tête en attendant son jugement, avant de se consacrer à l’étude des papillons.

En 1996, Adam Young et Moti Yung soulignent que le schéma inventé par Joseph Popp pourrait « être utilisé pour mener des attaques visant à l’extorsion, avec, comme conséquence possible, la perte d’accès aux informations ».

De cette cybercriminalité artisanale émerge une véritable industrie du rançongiciel, avec CryptoLocker en 2013 – bloqueur d’écran –, Locky en 2016 – millions de courriels de phishing par jour – puis Lockbit en 2019 – menace de publication des données avec le système de Ransomware-as-a-Service (RaaS).

Extorsion lucrative

Aujourd’hui, l’industrie des rançongiciels est une manne financière extrêmement lucrative. Trois principaux organismes en étudient les coûts comme le rappelle l’économiste Anja Shortland : le FBI, Financial Crime Enforcement Network (FINCEN) et Chainalysis.

Le FBI compile les déclarations réalisées via l’Internet Crime Complaint Center. Cependant, comme il l’indique dans ses rapports depuis 2018, « dans certains cas, les victimes ne déclarent aucune perte au FBI, ce qui diminue artificiellement le chiffre des pertes ». L’administration états-unienne Financial Crime Enforcement Network (FINCEN) consolide les déclarations de soupçon des entreprises réglementées, notamment les cabinets spécialisés en réponse aux incidents et en expertise numérique criminelle, qui sont sollicités par les entreprises attaquées. Chainalysis analyse la chaîne de blocs des protocoles cryptos qui servent à payer les rançons et publie chaque année un rapport sur le crime.

Volume annuel de rançons payées par les victimes de logiciels rançonneurs d’après le FBI, FINCEN, Chainalysis
Produit annuel.
Fourni par l’auteur

Ce tableau nous mène à trois constats :

  • Les estimations du FBI sont très inférieures aux autres, car les entreprises ne déclarent les cyberattaques dont elles sont victimes que si elles y sont contraintes par la loi. L’économiste Anja Shorland rappelle que ces entreprises sont réticentes pour ne pas donner une mauvaise image de leur organisation.

  • Les trois méthodes convergent pour montrer que l’activité est peu perceptible avant 2016 et qu’elle explose en 2020.

  • Ces estimations sont des minorants. Elles mesurent seulement les sommes payées par les victimes, pas les dégâts encourus – pertes de données, de chiffre d’affaires, d’image, pertes des sous-traitants, coût de remise en marche. Alors qu’aucune rançon n’a été versée, la seule attaque contre Jaguar Land Rover en août 2025, aurait coûté plus de 350 millions à JLR et six fois plus à ses milliers de sous-traitants.

Il n’y a pas d’évaluation académique globale des coûts complets, même si des méthodologies ponctuelles sont élaborées et des consultants en cybersécurité avancent des chiffres en dizaines de milliards de dollars états-uniens par an.

Baisse des coûts et diminutions de la traçabilité grâce au bitcoin

On peut toutefois se demander pourquoi et comment les exploitants de ces logiciels d’extorsion ont choisi d’utiliser Bitcoin pour le paiement des rançons, alors que la chaine de bitcoin permet de tracer les paiements.

Le chercheur Nori Katagiri souligne que si les criminels ont abandonné l’usage des numéros de téléphone surtaxés et des cartes prépayées c’est d’abord en raison d’un « facteur d’échelle » qui permettait d’augmenter le niveau des rançons.

L’affaire du hacker Zain Qaiser, condamné le 9 avril 2019 à Londres, éclaire à plus d’un titre. Cet étudiant faisait croire à des victimes qu’il possédait des enregistrements de leurs visites sur des sites pornographiques. Son complice installé aux États-Unis facturait ses services de blanchiment environ 30 % du montant des sommes traitées. C’est précisément ce complice qui s’est fait attraper par les autorités américaines.

Au bout du compte, Zain Qaiser aurait gagné un peu moins d’un million de dollars en deux ans avant son arrestation. En parallèle, les pirates derrière Cryptolocker, les premiers à se faire payer en bitcoins dès novembre 2013, auraient engrangé 8 millions de dollars en moins de six mois sans se faire inquiéter. Ceux de Locky, 27 millions en 2016. Le Financial Crimes Enforcement Network (FINCEN) aux États-Unis a comptabilisé 250 millions de dollars pour Lockbit et près de 400 pour ALPHV/BlackCat.

On a manifestement changé d’échelle avec l’usage des cryptomonnaies !

Utilisation de plateformes d’échanges complaisantes

Les criminels utilisent des prestataires de services liés aux cryptomonnaies qui ne se soucient pas des recommandations du Groupe d’action financière (GAFI), l’organisme mondial de surveillance et de normalisation chargé de lutter contre le blanchiment de capitaux.

La liste est longue des plateformes d’échange russes poursuivies sanctionnées par les États-Unis pour leur contribution au blanchiment de l’argent des rançons : BTC-e dès 2017, Suex en septembre 2021, Garantex en 2022, Bitzlato en 2023 ou PM2BTC en 2024.

Les pirates, quand ils sont reconnus, font aussi l’objet d’actes d’accusation et de demandes d’extradition, comme c’est le cas par exemple pour Evgeniy Bogachev, le créateur de GameOver Zeus, un cheval de Troie conçu principalement pour dérober des informations bancaires et propager le ransomware CryptoLocker.

Lieux sûrs à l’abri de la justice

Si le bitcoin a longtemps été l’instrument privilégié de règlement des rançons, Monero bénéficie depuis le début des années 2020 d’une popularité croissante. Comme l’indique une étude :

« Les groupes de rançongiciels […] privilégient de plus en plus les options plus anonymes, comme Monero, pour éviter d’être détectés. Les paiements en bitcoins peuvent entraîner des frais supplémentaires. »

Reste qu’avec l’interdiction de Monero dans l’Union européenne – article 76 §3 de MiCA – et l’attention portée par le Financial Crimes Enforcement Network (FINCEN) états-unien à ce protocole, le plus simple reste d’accepter les bitcoins que les victimes peuvent acheter auprès des prestataires légaux dans leur pays.

Le modèle économique du logiciel rançonneur dépend de l’accueil fait par quelques États aux exploitants de logiciels et de plateformes d’échanges qui permettent d’assurer le blanchiment des profits criminels.

La Russie, l’Iran et la Corée du Nord hébergent-ils la fine fleur du logiciel rançonneur, tout en pratiquant le déni, même quand il n’est pas plausible ? La doctrine de ces États consiste à offrir aux cyberattaquants et aux opérateurs de cryptos interlope un lieu sûr (safe harbor) tant qu’ils ne nuisent pas directement aux intérêts nationaux ; quand les États ne déguisent pas en pirates leurs propres agents…

Compte tenu de la difficulté de soumettre ces acteurs à des actions diplomatiques, la lutte contre le logiciel rançonneur ne peut reposer sur les seules victimes et leurs assureurs, comme le montrent les chercheurs Anja Shortland et Tom Baker. Les pouvoirs publics peuvent agir efficacement en invitant les assureurs à limiter les paiements, mais aussi en proposant des normes en matière de cyberdéfense, notamment en promouvant un modèle d’équilibre entre ouverture et sécurité, entre efficacité et résilience.

The Conversation

Pierre-Charles Pradier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Mille millions de mille cyborgs ! Pourquoi les pirates informatiques demandent de plus en plus de rançons en cryptomonnaies – https://theconversation.com/mille-millions-de-mille-cyborgs-pourquoi-les-pirates-informatiques-demandent-de-plus-en-plus-de-rancons-en-cryptomonnaies-264639

Les faucons russes, idéologues du conservatisme modernisateur

Source: The Conversation – in French – By Juliette Faure, Professeure de science politique, Université de Lille

Depuis les années 1960, des idéologues soviétiques puis russes ont développé une théorie associant traditionalisme et modernisation technologique pour promouvoir un État autoritaire de type stalinien. Leur influence ne résulte pas seulement de la diffusion de leurs idées, mais aussi de leur capacité à s’organiser en réseaux et à tirer parti d’un pluralisme idéologique toujours strictement encadré par le pouvoir. Dans son livre les Faucons russes. Des idéologues au service de l’empire. De 1960 à nos jours, paru le 17 septembre aux Presses universitaires de France, Juliette Faure, professeure de science politique à l’Université libre de Bruxelles, retrace la généalogie de ce mouvement et montre comment, depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022, ses thèmes impérialistes, anti-occidentaux et conservateurs ont retrouvé une place centrale. Extraits.


Aux origines du conservatisme modernisateur

Plutôt que de reprendre la division classique entre période soviétique et période postsoviétique, j’ai souhaité souligner la continuité historique des années 1960 à aujourd’hui. Au cours de cette séquence, les faucons russes élaborent et diffusent un nouveau langage idéologique, le « conservatisme modernisateur », qui associe traditionalisme religieux et modernisation technologique au service d’un État autoritaire et impérialiste. L’analyse de la genèse soviétique de ce discours montre qu’il vise à s’opposer aux théories occidentales de la modernisation, selon lesquelles le développement postindustriel conduirait les sociétés à leur convergence vers des institutions libérales. À l’inverse, les faucons soutiennent que l’Union soviétique, puis la Russie, doivent suivre une trajectoire de modernisation distincte, conciliant progrès technologique et valeurs présentées comme spécifiquement russes. […]

Le conservatisme modernisateur apparaît moins comme un corpus doctrinal parfaitement cohérent que comme un langage collectif capable de fédérer des groupes et des générations réunis par leur refus de la convergence avec l’Occident et par leur positionnement commun dans la compétition politique. À la fin de l’URSS, ce langage devient le référent identitaire d’une première génération de faucons, composée d’intellectuels nostalgiques de l’empire tsariste et de représentants de l’establishment politique et militaire soviétique hostiles aux réformes.

Malgré leur diversité sociale et idéologique, ces acteurs partagent une même expérience de mobilisation contre les réformateurs libéraux, à travers la publication de manifestes, la formation de coalitions électorales ou encore leur participation au coup d’État d’août 1991 contre Mikhaïl Gorbatchev. Leur échec politique n’entraîne pas la disparition du groupe : le conservatisme modernisateur continue de structurer leur identité collective durant toute la transition postsoviétique. Une deuxième génération de faucons, les « Jeunes Conservateurs », émerge au début des années 2000. Elle reprend la critique de l’horizon de convergence en dénonçant à la fois l’hégémonie occidentale sur l’ordre international et l’intégration de la Russie dans l’économie mondiale.

À nouveau, la cohésion de ce groupe se constitue malgré sa diversité idéologique interne, qui va de l’impérialisme orthodoxe à l’ethno-nationalisme laïque, et se construit sur un socle d’idées partagées autant que sur une volonté commune de supplanter l’influence de groupes libéraux dans la sphère médiatique et dans la production d’expertise en politiques publiques. Formés aux sciences sociales et devenus des contributeurs actifs dans les médias en ligne, ils se professionnalisent comme intellectuels publics et systématisent l’héritage de leurs prédécesseurs en une idéologie structurée, qu’ils désignent sous le nom de « conservatisme dynamique ». La création du club d’Izborsk en 2012 réunit ces deux générations. Le club transforme ainsi un ensemble relativement dispersé d’intellectuels en un réseau idéologique institutionnalisé, qui défend la restauration de la Russie comme grande puissance impériale par une confrontation culturelle, politique et militaire avec l’Occident. […]

Un pluralisme idéologique sous contrôle étatique

Malgré l’interdiction d’une idéologie d’État inscrite dans la Constitution de 1993, le régime russe restaure progressivement, dès le milieu des années 1990, des formes de parrainage étatique de production idéologique qui rappellent certaines pratiques soviétiques. Il ne reconstitue toutefois pas un appareil idéologique centralisé comparable à celui du Parti communiste. Il privilégie plutôt des relations transactionnelles avec des clubs, des fondations, des think tanks et d’autres entrepreneurs idéologiques situés à la périphérie des institutions étatiques et partisanes. […]

Le soutien de l’État à la production idéologique ne vise pas à imposer une doctrine unique, mais à organiser un certain degré de pluralisme sous contrôle autoritaire. Si un noyau discursif s’est progressivement stabilisé autour de thèmes tels que la puissance de l’État, la souveraineté ou la multipolarité de l’ordre international, d’autres contenus idéologiques demeurent évolutifs. Ce « pluralisme idéologique dirigé » s’appuie sur la promotion ou la marginalisation sélective de réseaux concurrents. En modulant l’accès de ces groupes aux ressources publiques, aux institutions et à la visibilité médiatique, le pouvoir conserve un répertoire de références suffisamment diversifié pour justifier des orientations parfois contradictoires. Cette configuration permet ainsi la coexistence de politiques économiques d’inspiration libérale – comme celles qui conduisent à l’adhésion de la Russie à l’Organisation mondiale du commerce en 2012 – avec une politique étrangère de plus en plus critique à l’égard des normes libérales internationales. […]

Plutôt que d’évaluer l’adhésion d’un régime à une idéologie conçue comme doctrine abstraite ou ensemble figé de croyances, cette perspective invite à analyser la manière dont le pouvoir organise et régule une sphère de production idéologique traversée par une pluralité d’acteurs. Au sein de cette sphère, j’identifie deux dimensions clés à travers lesquelles l’idéologie influence l’orientation des politiques de l’État russe.

La première dimension est structurelle. L’idéologie constitue le langage collectif à travers lequel des groupes d’élites se reconnaissent, se coordonnent et construisent leurs identités politiques. Elle ne se limite pas à définir des préférences ; elle contribue à structurer les clivages, à organiser les coalitions et à délimiter les frontières entre groupes cherchant à influencer les décideurs. Les faucons ont activement travaillé cet espace de compétition politique. J’ai montré qu’ils ont poursuivi une stratégie d’inspiration gramscienne : plutôt que de privilégier l’action partisane directe, ils ont cherché à conquérir une hégémonie culturelle dans la sphère publique afin d’influer indirectement sur les décisions des élites dirigeantes. […]

La fondation du club d’Izborsk en 2012 constitue l’aboutissement de cette évolution. En réunissant les deux générations de faucons, le club consolide une infrastructure capable d’agréger des ressources intellectuelles, organisationnelles et financières afin de concurrencer les réseaux libéraux dans le champ de l’expertise publique. L’accroissement de sa visibilité, de sa légitimité et de sa reconnaissance institutionnelle montre que les transformations de l’environnement idéologique ne résultent pas uniquement de la diffusion de nouvelles idées, mais aussi du travail organisationnel par lequel certains groupes parviennent à modifier durablement les rapports de force qui structurent l’environnement politique dans lequel les décisions étatiques sont prises.

La seconde dimension de l’influence politique de l’idéologie est d’ordre instrumental. […] Les élites au pouvoir sélectionnent des entrepreneurs idéologiques, soutiennent leur production et intègrent certaines de leurs idées afin de légitimer des choix de politique intérieure et extérieure. La gestion du pluralisme idéologique par le régime – tantôt accentuant la polarisation, tantôt la modérant – accompagne ainsi l’évolution de ses orientations politiques, qui oscillent entre ouverture prudente à la coopération avec l’Occident et affirmation d’une posture de confrontation.

L’ascension des faucons ne résulte donc pas uniquement de leurs propres stratégies de mobilisation. Elle dépend également des modalités selon lesquelles le pouvoir redéfinit ses alliances idéologiques en réponse à des crises qui remettent en cause sa légitimité, son autorité ou sa perception de l’environnement international. […]

La tendance générale observée depuis le milieu des années 1990 est celle d’un rapprochement progressif entre les faucons et les élites au pouvoir. Leur idéologie devient un répertoire central dans lequel le régime puise pour justifier ses choix politiques. Toutefois, cette dynamique n’est pas linéaire. Le soutien de l’État aux réseaux faucons connaît des phases d’expansion et de reflux, et il s’est sensiblement réduit dans les années précédant l’invasion de l’Ukraine. Lors de mon dernier séjour à Moscou, achevé en décembre 2019, les dirigeants du club d’Izborsk faisaient unanimement état de leur isolement et de leur mise à l’écart des principaux centres décisionnels. Cette perception est corroborée par le refus répété de l’administration présidentielle, à partir de 2016, d’accorder au club les financements qu’il sollicitait. À la veille de l’invasion de l’Ukraine, rien ne permettait donc de considérer son ascension comme irréversible.

Les Faucons russes. Des idéologues au service de l’empire. De 1960 à nos jours. Juliette Faure.
Presses universitaires de France

La guerre d’invasion, consécration des faucons

La décision prise par Vladimir Poutine, le 24 février 2022, d’engager une guerre d’agression contre l’Ukraine constitue dès lors une rupture majeure. L’abandon de la stratégie de négociation autour des accords de Minsk, au profit d’un recours assumé à la force, réactive des ressources idéologiques que le club d’Izborsk défend depuis de nombreuses années. Loin de résulter d’une progression continue de leur influence, ce basculement traduit une nouvelle reconfiguration des relations entre le pouvoir et les entrepreneurs idéologiques, dans laquelle les thèmes impérialistes, anti-occidentaux et conservateurs acquièrent une position hégémonique. […]

Cette évolution ne conduit cependant pas à la reconstitution d’un appareil idéologique entièrement centralisé et cohérent. Le régime continue de s’appuyer sur des partenariats avec des entrepreneurs idéologiques situés en dehors des institutions étatiques, ce qui maintient des formes de concurrence entre différents acteurs chargés de produire et de diffuser les discours légitimes.

Enfin, malgré le durcissement autoritaire et les contraintes imposées par la guerre, la polarisation du champ intellectuel ne disparaît pas. Elle se recompose autour de l’opposition entre les réseaux idéologiques soutenant la guerre et les communautés d’intellectuels émigrés, qui poursuivent depuis l’étranger un travail de critique des fondements idéologiques du régime.

Ces résultats invitent à repenser la place de la Russie dans le système international. Plutôt qu’un acteur monolithique doté de préférences stables, l’État russe apparaît traversé par des répertoires idéologiques divers et évolutifs, dont l’influence varie au gré des recompositions internes des élites et des transformations de l’environnement international. L’étude de la compétition entre réseaux d’acteurs contribue ainsi à rendre les orientations de l’État plus contingentes qu’il n’y paraît, certaines conceptions de la puissance, de la sécurité ou de l’identité nationale pouvant s’imposer, reculer ou être réactivées selon les rapports de force politiques.

The Conversation

Juliette Faure ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les faucons russes, idéologues du conservatisme modernisateur – https://theconversation.com/les-faucons-russes-ideologues-du-conservatisme-modernisateur-290015

Qu’est-ce que la saveur umami ?

Source: The Conversation – in French – By Loïc Briand, Biologiste moléculaire et spécialiste du goût, Directeur de Recherche et Directeur du CSGA, Inrae

Un repas japonais qui pourrait se résumer à la mise en avant de cette saveur umami que l’Occident a ignorée pendant longtemps… bien que la connaissant sans la reconnaître. Loïc Briand, Fourni par l’auteur

La saveur umami est la cinquième saveur à avoir été admise dans le cercle très fermé des saveurs primaires. Elle trône désormais aux côtés des saveurs bien familières que sont le sucré, le salé, l’amer et l’acide. Mais quelle est cette saveur dont même les chats raffolent ?


Caractérisé au début du XXᵉ siècle au Japon, umami signifie littéralement « goût délicieux » ou « goût savoureux ». La saveur umami a été admise comme saveur primaire au début des années 2000, à la suite de l’identification du récepteur correspondant présent dans nos papilles. La saveur umami est principalement générée par certains acides aminés qui composent les protéines, dont l’acide glutamique ou sa forme saline, le glutamate (de sodium).

L’umami possède une caractéristique unique : un phénomène de synergie. Ainsi la saveur du glutamate est augmentée de manière drastique par certains composés que l’on trouve dans certains aliments ou ingrédients comme la bonite – un cousin du thon – séchée (katsuobushi) ou des extraits de levure.

Une saveur mystérieuse en Occident

Bien que de nombreuses molécules puissent générer une saveur umami, cette sensation est une des plus difficiles à décrire et la moins connue, du fait principalement de la rareté des composés qui possèdent un goût umami pur.

La saveur umami est pourtant générée par des aliments qui sont bien plus répandus qu’on pourrait le penser : c’est le cas des algues (algues kombu), des champignons (shiitaké, truffe…), et aussi depuis longtemps, dans notre cuisine, celui de certains fromages (parmesan, vieux Comté, par exemple), des salaisons (salami, jambon sec…), des poissons frais (notamment la bonite, le saumon), des fruits de mer (crevettes, crabes, coquilles Saint-Jacques…) ou tout simplement… du jus de tomate.

photo d’étal de marché japonais
Grand étalage de produits de la mer à la saveur umami dont les Japonais sont si friands.
Loïc Briand, Fourni par l’auteur
schéma de molécule
Une molécule de glutamate, ou acide glutamique (énantiomère L).
NEUROtiker, Wikipédia

Le glutamate constitue la molécule de référence pour cette saveur, bien qu’il possède aussi un goût salé lié à la présence de l’ion sodium. Sa dégustation en poudre suscite un goût de bouillon de cuisine ou de sauce soja, si on fait abstraction de la forte saveur salée. Dans de nombreux pays asiatiques, le glutamate est utilisé comme ingrédient à part entière dans la cuisine et sa saveur est alors bien connue.

À l’inverse, les Occidentaux manquent d’un composé de référence : on parlera plutôt de goût de bouillon ou alors on empruntera comme aliment umami familier la sauce soja qui, bien que fortement salée, génère un goût umami prononcé.

Histoire de la découverte de la saveur umami

La découverte de la saveur umami est une longue histoire. Dans son ouvrage la Physiologie du goût, publié en 1826, Jean Anthelme Brillat-Savarin décrit une saveur spécifique associée à la partie hydrosoluble de la viande. C’est en 1866 que l’acide glutamique est isolé et caractérisé chimiquement par le chimiste allemand Karl Heinrich Ritthausen. Celui-ci note qu’elle est capable de générer une saveur différente.

portrait photographique
Kikunae Ikeda (1864-1936) est un chimiste japonais, professeur à l’Université impériale de Tokyo. Il a isolé l’acide glutamique en 1908.
Wikimédia

Le concept de saveur umami est ensuite proposé en 1908 par Kikunae Ikeda. Alors professeur de chimie à l’Université impériale de Tokyo, Ikeda isole le glutamate à partir d’algues séchées, il est le premier à décrire ses propriétés gustatives uniques, qui se distinguent de celles des autres saveurs fondamentales (sucré, amer, acide et salé), et la baptise dans sa langue maternelle.

En 1913 est mise en évidence, par le professeur Shintaro Kodama, la synergie (c’est-à-dire la capacité à amplifier) du glutamate et des composés issus de la dégradation de l’ARN (les « ribonucléotides », comme l’inosinate et guanylate).

Mais il a fallu attendre le XXIᵉ siècle pour que le récepteur à la saveur umami appelé TAS1R1/TAS1R3 soit identifié dans les papilles humaines en 2002. C’est à partir de ce moment que la saveur umami a été complètement acceptée par la communauté scientifique comme la cinquième saveur primaire.

Le rôle physiologique de la saveur umami

Le sens du goût est un système de détection chimique consacré à l’évaluation du contenu nutritif des aliments. Son rôle physiologique consiste à orienter nos choix alimentaires.

Ainsi, la détection des molécules sucrées permet l’identification de nutriments riches en énergie, c’est pourquoi nous sommes naturellement attirés par le sucré.

À l’inverse, la perception de l’amertume est à l’origine de comportements alimentaires aversifs : elle nous permet d’éviter des composés potentiellement toxiques qui possèdent un goût désagréable.

La détection du goût salé est de première importance pour maintenir notre équilibre électrolytique. En effet, il est capital de trouver du sodium dans l’environnement, car nos organismes perdent constamment du sodium lors de processus excrétoires et sécrétoires (sueur et urine).

Enfin, l’acidité est un indicateur de la maturité des fruits ou de présence de contamination microbienne. Sa détection permet aussi de protéger l’organisme contre une consommation d’acides à forte concentration qui pourraient endommager la dentition et les tissus.

Mais qu’en est-il de la saveur umami ? On pense que le rôle physiologique de cette saveur est de détecter des acides aminés et donc de révéler la présence d’aliments riches en protéines, molécules cruciales pour assurer le bon fonctionnement de notre organisme.

La saveur umami dans la cuisine mondiale

Les ingrédients riches en composés umami ont été introduits depuis l’Antiquité dans notre alimentation pour améliorer la cuisine. Le garum était un condiment utilisé à Rome dès la période étrusque. Cette sauce, issue de la fermentation de têtes et d’intestins de poissons saumurés, entrait dans de nombreux plats et est à rapprocher du nuoc-mâm, sauce vietnamienne à base de poisson fermenté dans une saumure, quasi indissociable des nems. On peut aussi comparer le garum au pissalat, une sauce niçoise à base de poissons (maquereaux, sardines et anchois) macérés dans du sel.

La sauce soja est une sauce originaire de Chine, qui a été introduite au Japon et qui s’est répandue dans le monde entier. Elle est obtenue par fermentation de graines de soja mélangées à des céréales torréfiées, en présence d’eau salée. Sa saveur umami est très intense, mais son goût salé aussi !

Un autre exemple moins connu à citer est la sauce Worcestershire, populaire outre-Manche. Inventée en 1837, elle est préparée à partir de mélasse et d’un vinaigre de malt contenant des anchois, des oignons et diverses épices. Quant au Viandox lancé en France au début des années 1920, c’est aussi un concentré de saveur umami, avec sa base de sauce soja, d’extrait de levure et d’extrait de viande.

Enfin, s’il y a bien une cuisine qui a mis à l’honneur cette saveur, c’est la culture culinaire japonaise. Contrairement à la cuisine française, qui se construit sur l’addition d’éléments et de goûts, elle cherche à épurer l’assiette en tirant la quintessence des produits qui lui sont chers, comme les poissons, les fruits de mer et les algues.

La saveur umami, une des premières saveurs pour la bouche des bébés

Le glutamate, c’est-à-dire le sel de l’acide glutamique, est couramment utilisé comme exhausteur de goût dans l’industrie agroalimentaire sous forme de glutamate monosodique (E621). Additif alimentaire le plus consommé, il jouit d’une production mondiale estimée à plusieurs milliards de tonnes.

Bien que le glutamate anime les débats autour du risque lié à sa surconsommation, il convient de rappeler qu’il est l’acide aminé libre le plus concentré dans le lait maternel, où il est présent à une concentration de 175 milligrammes par litre. Cette concentration étant supérieure au seuil de perception humain (120 milligrammes par litre), la saveur umami est une des premières saveurs à laquelle le bébé est exposé.

Le panda géant insensible à l’umami ?

Le rôle physiologique de la saveur umami est de signaler aux carnivores la présence de protéines essentielles. Par exemple, les études physiologiques des préférences alimentaires du chat ont montré que nos compagnons félins étaient aussi très friands des acides aminés.

Un panda géant mange du bambou, à Chengdu, en Chine.
Colin W./Wikipédia, CC BY-SA

Pourtant, des études génétiques ont montré que le panda géant était insensible au goût umami. Mais qu’est-ce qui rend les pandas insensibles (agueusiques) à l’umami ? Le panda géant appartient à la famille des ursidés, de l’ordre des carnivores. Ce qui le distingue de ses cousins, c’est son régime alimentaire, car il est végétarien, avec 99 % de son régime alimentaire constitué de bambou : il est donc paradoxalement dans les faits un herbivore strict.

On l’a vu, les composés umami sont détectés en bouche par un récepteur unique formé de deux sous-unités (TAS1R1 et TAS1R3). Or, une étude du patrimoine génétique du panda géant a montré que le gène codant une des sous-unités est défaillant, conduisant à un récepteur au goût umami inactif. C’est pour cette raison qu’il n’a pas de perception du goût umami. On pense que, lors de l’évolution, ce gène a été perdu, tout simplement parce que la pression de sélection sur ce récepteur a été relâchée, la survie du panda ne reposant pas sur sa capacité à détecter des protéines.


Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

The Conversation

Loïc Briand est Président de l’European Chemoreception Research Organization (ECRO).

ref. Qu’est-ce que la saveur umami ? – https://theconversation.com/quest-ce-que-la-saveur-umami-290379

Pourquoi Nutri-Score, labels et allégations ne suffisent-ils pas à faire aimer les produits sains ?

Source: The Conversation – in French – By Raouf Zafri, Maître de Conférences en sciences de gestion, spécialisé en marketing, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne


L’ESSENTIEL

  • Nutri-Score, applications de notation, labels… l’information est censée favoriser les produits de meilleure qualité nutritionnelle.

  • Mais rendre plus visibles les produits les plus sains, notamment par des indices sur les emballages, ne suffit pas toujours à susciter l’adhésion.

  • L’expérience sensorielle (liée au goût, à la texture, etc.) doit être améliorée avec les produits les meilleurs pour la santé pour qu’ils soient davantage choisis.


Avec l’appui des pouvoirs publics, nous n’avons jamais eu autant d’informations pour mieux manger : Nutri-Score, labels, allégations nutritionnelles ou encore applications de notation.




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Cette évolution est utile. Elle rend l’information alimentaire plus visible, plus simple à comprendre et plus facile à comparer. Pourtant, une question demeure. Si nous sommes de mieux en mieux informés, pourquoi les produits meilleurs pour la santé peinent-ils encore à devenir des choix évidents, répétés et désirés ?

Un décalage entre l’intention de manger sainement et ce que l’on consomme

Au-delà de la question du prix, de nombreuses enquêtes montrent que les consommateurs déclarent vouloir mieux manger. Cependant, lorsqu’il s’agit d’acheter concrètement un aliment, le goût demeure de loin le critère le plus déterminant pour 85 % des consommateurs, devant la dimension santé, citée par 62 % d’entre eux, si on en croit une enquête menée aux États-Unis.

Ce décalage entre l’intention de manger sainement et la recherche de plaisir n’est pas nouveau. Certains travaux scientifiques l’expliquent par ce que l’on appelle « la pénalité hédonique » des produits sains. Derrière ce terme, l’idée est simple. Dès qu’un aliment est présenté comme meilleur pour la santé, il est spontanément jugé moins gourmand et moins agréable, avant même d’être goûté. À l’inverse, un produit perçu comme moins sain semble souvent plus attirant. Avant même d’être goûté, il donne déjà l’impression d’être plus savoureux, plus généreux et plus plaisant.

Bien que cette explication de « la pénalité hédonique » soit éclairante, elle reste incomplète. Elle parle surtout de ce que le consommateur imagine avant l’achat, lorsqu’il ne connaît pas encore le produit.

Des aliments jugés sur des indices « extrinsèques » et « intrinsèques »

Or, en alimentation, le jugement ne s’arrête pas à l’emballage. Il se prolonge après l’achat, au moment de la dégustation. Une fois le produit goûté, le consommateur ne juge plus seulement une promesse. Il évalue aussi une texture, un arôme, un moelleux, une sécheresse, une dureté, une sensation concrète. Ces perceptions enrichissent son jugement et influencent ensuite son comportement futur, qu’il s’agisse de continuer à acheter le produit ou de s’en détourner.

C’est précisément ce point que notre étude, présentée en mai 2026 au 42ᵉ Congrès international de l’Association française du marketing, tente d’approfondir. Le problème d’adoption des produits plus sains ne vient pas seulement des croyances associées au « sain » avant l’achat. Il se construit aussi dans le temps, au fil de l’expérience de consommation.

Cette idée rejoint la théorie des indices intrinsèques et extrinsèques. Les indices extrinsèques sont les éléments qui entourent le produit comme la marque, le packaging, le label ou l’allégation nutritionnelle. Les indices intrinsèques correspondent aux caractéristiques du produit lui-même comme le goût, la texture et la saveur.

Cette théorie nous indique qu’avant l’achat, lorsque le consommateur ne connaît pas encore le produit, son jugement repose largement sur les indices extrinsèques qu’il peut percevoir. Ainsi, un Nutri-Score favorable, par exemple, peut rassurer. Une promesse santé peut attirer l’attention. Un label peut donner envie d’essayer. Ces repères jouent donc un rôle important dans le premier choix.




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Néanmoins, après la dégustation, les choses changent. Les indices intrinsèques deviennent beaucoup plus déterminants car ils sont plus concrets, directement ressentis et immédiatement vérifiables à l’inverse des éléments extrinsèques qui restent plus abstraits pour le consommateur. C’est notamment le cas de la promesse de santé, plus difficile à évaluer au moment de la dégustation.

Pour aller plus loin dans cette réflexion, il nous fallait donc observer les consommateurs au moment où ils goûtent réellement le produit. Car c’est là que l’on voit si la promesse santé résiste encore face à l’expérience en bouche.

(On rappellera que le ressenti, positif ou négatif, lors de la dégustation d’un produit alimentaire n’est pas un indicateur de sa qualité nutritionnelle. On peut apprécier les aliments qui contiennent beaucoup de sucre, de sel ou de matières grasses-les lipides, pour reprendre le terme scientifique- alors qu’en excès, leurs effets négatifs sur la santé ne sont plus à démontrer, ndlr).

Une expérimentation avec des barres de céréales chocolatées

Pour ce faire, nous avons mené une expérimentation sur une catégorie de produit courante : les barres de céréales chocolatées.

L’étude s’est déroulée en trois temps.

D’abord, les participants ont goûté quatre barres de céréales chocolatées à l’aveugle. Ils ne voyaient ni la marque, ni le packaging, ni aucune information nutritionnelle. Les produits étaient présentés de manière neutre. Les participants devaient simplement indiquer dans quelle mesure ils appréciaient chaque barre.

Ensuite, ils ont goûté à nouveau les mêmes produits, toujours à l’aveugle. Cette fois, l’objectif était de comprendre ce qu’ils ressentaient précisément en bouche. Les participants devaient donc évaluer plusieurs sensations : le moelleux, la dureté, le croustillant, la sécheresse, l’intensité aromatique, le niveau sucré, le caractère collant ou encore le côté fade.

Enfin, les participants ont dégusté une dernière fois les produits. Cette fois, deux des barres étaient présentées comme ayant un positionnement plus sain tandis que les deux autres étaient proposées sans cette mention. L’objectif était alors de déterminer si le fait de présenter un produit comme plus sain pouvait modifier son appréciation après dégustation.




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Les résultats sont très parlants. D’abord, les barres les plus gourmandes (non saines) sont davantage appréciées que celles associées à une promesse plus saine. En revanche, le point le plus intéressant est que cette différence apparaît dès la dégustation à l’aveugle. Les participants ne savaient pas encore quelles barres étaient présentées comme plus saines. Leur jugement ne peut donc pas être expliqué par un préjugé contre les produits « sains ».

De plus, nos résultats montrent que si les produits sains sont moins appréciés, ce n’est pas en raison de leur positionnement santé, mais parce qu’ils sont jugés, en bouche, comme plus secs, plus durs et trop croustillants. À l’inverse, les produits plus gourmands sont appréciés parce qu’ils offrent davantage de moelleux, une intensité aromatique plus marquée, un équilibre sucré plus satisfaisant et une texture plus agréable.

Enfin, lorsque l’information santé est révélée pour les barres « saines », les préférences ne changent pas significativement. Dire qu’un produit est meilleur pour la santé ne suffit donc pas à le rendre plus désirable une fois qu’il a été goûté. L’information nutritionnelle peut attirer l’attention, rassurer et donner envie d’essayer. En revanche, elle ne compense pas une expérience sensorielle décevante.

Repenser les stratégies pour encourager le manger sain

Ce résultat invite à repenser la manière dont on encourage le manger sain. Depuis plusieurs années, les politiques nutritionnelles reposent largement sur l’information. Mieux afficher, mieux expliquer, mieux comparer. Cette logique reste nécessaire. Le Nutri-Score, les labels et les allégations aident les consommateurs à se repérer dans une offre alimentaire complexe. Cela étant, ils ne garantissent pas, à eux seuls, l’adoption durable d’un produit.

Pour les pouvoirs publics et les acteurs de la santé nutritionnelle, l’enjeu est donc de dépasser une approche centrée uniquement sur l’information. Il ne suffit pas de rendre les produits plus sains plus visibles. Il faut aussi encourager des produits plus sains qui restent agréables à manger. Un produit mieux noté, mais perçu comme sec, dur ou fade, risque d’être essayé une fois puis abandonné.

Pour les industriels de l’agroalimentaire, l’enjeu est aussi commercial. Une promesse santé peut favoriser l’essai mais elle ne garantit pas le réachat si l’expérience sensorielle déçoit. L’adoption des offres plus saines se joue donc aussi dans l’expérience en bouche. Les marques doivent ainsi travailler les attributs qui pénalisent le produit, comme, dans notre étude, la sécheresse, la dureté ou un croustillant trop marqué.

Elles doivent aussi renforcer les sensations qui favorisent la préférence comme le moelleux, l’intensité aromatique, un équilibre sucré maîtrisé et une texture plus agréable. Cela passe par des ajustements concrets de formulation, par exemple en travaillant les liants, l’humidité perçue, la granulométrie, la structure du produit ou encore l’équilibre aromatique.

L’enjeu n’est pas seulement de rendre le sain visible. Il est de le rendre suffisamment plaisant pour qu’il trouve sa place dans les habitudes.

The Conversation

Raouf Zafri ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pourquoi Nutri-Score, labels et allégations ne suffisent-ils pas à faire aimer les produits sains ? – https://theconversation.com/pourquoi-nutri-score-labels-et-allegations-ne-suffisent-ils-pas-a-faire-aimer-les-produits-sains-291509

Les mots qui voyagent : du rromani aux pratiques langagières françaises

Source: The Conversation – in French – By Anne Gensane, MCF, Université Paris Cité


L’ESSENTIEL

  • Pour certains, le rromani évoque « la langue des Gitans » ; pour d’autres, elle évoque simplement la Roumanie.

  • Il s’agit en réalité d’une langue indo-aryenne, présente en Europe depuis plusieurs siècles, parlée sous de nombreuses variétés et reconnue parmi les langues de France.

  • Des mots issus du rromani ont intégré au fil du temps et jusqu’à nos jours la langue française, et notamment ses pratiques non standard.


Pendant longtemps, l’origine des Rroms a alimenté les spéculations. On a pu les croire, par exemple, venus d’Égypte (une confusion qui explique les termes Gypsies en anglais, Gitanos en espagnol, « Gitan » en français). Ce n’est qu’au XIXᵉ siècle que les comparaisons linguistiques permettent d’établir avec davantage de certitude que le rromani appartient à la famille indo-aryenne.

Le rromani est en effet apparenté aux langues du nord de l’Inde, comme l’hindi ou le népalais. Les ressemblances avec ces langues témoignent d’une origine commune avant son long voyage. Au fil des déplacements des groupes rroms vers l’ouest, la langue s’est enrichie de nombreux emprunts au persan, à l’arménien, au grec, aux langues slaves, ou encore au hongrois. Chaque étape du parcours a ainsi laissé une empreinte dans le lexique.

À bien des égards, on pourrait dire que le rromani est une langue européenne autant qu’asiatique : ses origines sont liées au sous-continent indien, mais son histoire linguistique s’est construite au cours de siècles de contacts sur le continent européen.




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Comme toutes les langues parlées sur un vaste territoire pendant plusieurs siècles, il s’est diversifié. À cette diversité s’ajoutent les parlers dont l’évolution a été fortement influencée par les langues des régions où ils se sont installés. Il convient donc d’éviter toute représentation homogénéisante.

Les termes Rroms, Sintés, Manouches, Kalés, Gitans ou « Voyageurs » ne désignent en aucun cas des groupes linguistiquement ou historiquement équivalents. Les pratiques langagières observables en France sont elles-mêmes extrêmement diverses : certains locuteurs utilisent le rromani, d’autres mobilisent des variétés para-rromani, tandis que certains ne conservent que quelques mots dans un répertoire majoritairement francophone. De la même manière, les Gens du voyage ne constituent pas une communauté linguistique homogène. Il s’agit notamment d’une catégorie administrative qui rassemble des populations d’origines diverses. Tous les Rroms ne sont pas itinérants et tous les Gens du voyage ne sont pas rroms.

Des mots qui racontent une histoire sociale

Les premières présences documentées de groupes rroms en France remontent au début du XVᵉ siècle. Comme dans le reste de l’Europe occidentale, leur arrivée suscite d’abord la curiosité. Cet accueil est cependant de courte durée. À partir de la fin du XVᵉ siècle, le regard porté sur ces populations change : les autorités multiplient les mesures destinées à limiter leur circulation. Les expulsions se succèdent, les représentations négatives s’installent. La mobilité devient progressivement associée au vagabondage, puis à la délinquance.

Cet imaginaire social va persister. Dans la littérature comme dans les arts, la figure du « Bohémien » oscille entre fascination et suspicion : libre, mystérieux, musicien ou diseur de bonne aventure, il est également présenté comme un personnage inquiétant, étranger aux normes sociales. Cette ambivalence est importante pour comprendre la place du rromani dans certaines pratiques langagières contemporaines.

August von Pettenkofen, Enfants roms, 1885, musée de l’Ermitage (Saint-Pétersbourg). Au fil de l’histoire, les Rroms sont souvent représentés comme des marginaux.
Wikimédia

La marginalité attribuée aux populations rroms peut être construite à la fois sous un angle négatif, et être associée à la liberté, à l’indépendance, à l’insoumission ou à l’anobli refus des normes dominantes. Il ne s’agit évidemment pas de traits intrinsèques aux populations concernées, mais de représentations construites socialement qui peuvent néanmoins acquérir une efficacité symbolique dans les usages.

Lorsqu’un mot rromani est mobilisé dans un contexte argotique pour produire une impression de transgression ou de marginalité, c’est moins le système linguistique rromani qui est convoqué qu’une certaine représentation sociale de l’Autre… mais le phénomène est d’autant plus intéressant que les énonciateurs français de ces dits mots, qui ne sont pas forcément en contact direct avec des Rroms ou des Voyageurs, ne connaissent que très rarement cette origine linguistique. Les mots rromani seraient-ils donc si intégrés par le biais des parlers voyageurs et des arts et médias de manière générale qu’ils passeraient inaperçus ?

Des emprunts qui deviennent des mots français

Les recherches relèvent depuis longtemps la présence de nombreux « mots tsiganes » dans les argots français, mais les estimations divergent très souvent. Nos recherches contemporaines en sociolexicologie nous conduisent à dépasser cette seule comptabilité : l’enjeu n’est pas seulement de savoir combien de mots français proviennent du rromani, mais de comprendre comment ils circulent, dans quels espaces sociaux ils sont réinvestis, et quelles fonctions ils acquièrent.

Outre les pratiques ordinaires et quotidiennes, les pratiques artistiques paraissent être un corpus intéressant pour étudier cela. Plus spécialement, le rap et la musique urbaine peuvent être facilement mobilisés, en raison du rôle important qu’ils détiennent dans la diffusion des pratiques lexicales non standard.

Des mots déjà présents dans certains usages peuvent être repris dans des textes où ils gagnent une visibilité nouvelle. Genre musical le plus écouté à ce jour, il est donc probable qu’il fait connaître, à des personnes aux profils différents en termes de générations et de milieux, des mots rromani. Le cas de pookie est intéressant pour illustrer ce propos, car sa trajectoire montre particulièrement bien comment une forme peut changer de configuration et peut-être de visibilité.

Pookie est une forme popularisée par la chanson du même nom d’Aya Nakamura, qui vient du terme poucave (signifiant « révéler un secret »), qui a subi une troncation et à laquelle on a ajouté la particule anglophone « -ie ».

L’une des caractéristiques les plus intéressantes de ces formes réside précisément dans leur intégration au fonctionnement des pratiques du français contemporain.

Cette transformation relève en partie d’un processus d’hybridation lexicale, dans lequel des éléments empruntés sont combinés avec les mécanismes morphologiques de la langue d’accueil, mais aussi plus globalement d’une grande adaptation.

Les locuteurs peuvent donc réinvestir les mots en fonction des ressources du français. Vàgo (voiture) peut donner gov après verlanisation et troncation. « Que tchi » (tchi : « rien ») peut devenir keutch, avec une combinaison de troncation, d’amalgame et alors de resegmentation, ou encore bibi, issu de bicrave, montre quant à lui comment une troncation peut être accompagnée d’un redoublement hypocoristique.

Le phénomène apparaît assez clairement avec les verbes. En effet, certaines formes verbales empruntées au rromani sont nominalisées : « la bicrave », « la courave », « la pillave »… Le locuteur ne mobilise alors plus seulement une forme étrangère ; il l’intègre à un système morphologique et syntaxique français. Et cette intégration peut également s’accompagner d’une flexion française : la forme « maravé » montre ainsi comment une base issue du rromani peut recevoir une désinence française de participe passé.

Mais le cas le plus révélateur est peut-être celui de la particule même : « -av ». Dans les formes rromani étudiées, « -av » correspond à la désinence verbale de première personne du singulier dans la langue d’origine. Soit criav : « Je mange. » Mais une fois la forme intégrée dans les pratiques françaises, ce « -av » perd sa valeur grammaticale initiale : « criave », dans le contexte français, ne signifie plus « je mange », et les formes conjuguées sont donc « je criave, il criave »…

Pour autant, on trouve aussi des formes françaises en « -av » sans que la formation entière soit directement issue du rromani : c’est le cas de « pourrave » (« pourri » + « -ave »).

Le français connaît d’autres phénomènes comparables, comme l’emploi productif de « -ing » dans des créations telles que « footing » ou « smoking » qui ne sont pas anglais, au même titre que « pourrave » n’est pas rromani.

La situation est d’autant plus complexe que le français connaît parallèlement d’autres pratiques dans lesquelles cette particule comparable apparaît ; en effet, dans le javanais, argot à clé, « -av-« fonctionne comme un infixe (affixe introduit à l’intérieur du mot), par exemple : « gava » pour « gars ».

Une langue vivante, un patrimoine à mieux connaître

Le rromani est avant tout une langue vivante, parlée aujourd’hui dans de nombreux pays d’Europe et transmise par des millions de locuteurs. En France, il fait partie des langues non territorialisées et fait l’objet d’enseignements et de recherches, même si sa visibilité reste limitée.

Les catégories administratives, les stéréotypes hérités de plusieurs siècles de marginalisation et la diversité des groupes rroms, sintés, manouches et kalés rendent parfois difficile la compréhension de cette réalité linguistique.

Les mots passés dans le français constituent une porte d’entrée vers une histoire plus large. Ils rappellent que les langues ne connaissent pas les frontières que les sociétés cherchent parfois à leur imposer. Elles circulent avec les femmes et les hommes qui les parlent, mais aussi avec les pratiques culturelles et les représentations qui les accompagnent.

S’intéresser au rromani en sociolexicologie, ce n’est donc pas seulement retrouver l’origine de quelques mots d’argot, c’est observer la manière dont une langue et les populations qui la parlent ont participé et participent à l’histoire linguistique du français. C’est aussi comprendre que les mots sont porteurs de mémoire. Alors même que l’origine rromani de nombreuses formes est méconnue, leur présence continue de travailler le français. Les mots ont changé de langue, parfois de sens, de forme, de fonction, mais ils continuent de porter, sous des formes nouvelles, les traces d’une histoire européenne faite de voyages et de rencontres.

The Conversation

Anne Gensane ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les mots qui voyagent : du rromani aux pratiques langagières françaises – https://theconversation.com/les-mots-qui-voyagent-du-rromani-aux-pratiques-langagieres-francaises-291581

Repas à un euro : quels autres leviers pour améliorer l’alimentation des étudiants ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Stéphanie Verfay, Maître de conférences, Laboratoire COACTIS, Chaire TrALIM Transitions Alimentaires, Université Lumière Lyon 2


L’ESSENTIEL

  • Depuis mai 2026, tous les étudiants peuvent bénéficier du repas à un euro dans les restaurants universitaires.

  • Au-delà de cette mesure répondant à une urgence sociale, quelles solutions permettraient d’améliorer durablement leur alimentation ?

  • Une recherche participative menée à Lyon apporte des éléments de réponse.


Depuis le 4 mai 2026, les étudiants peuvent bénéficier du repas à un euro dans tous les restaurants universitaires de France. Cette mesure, qui existait déjà pour les étudiants boursiers, est désormais étendue à l’ensemble des étudiants pour améliorer leur pouvoir d’achat, dans un contexte de précarité croissante. Les données récentes confirment l’aggravation de la précarité alimentaire étudiante en France.

Une enquête réalisée en 2023 par l’Observatoire national de la vie étudiante révèle qu’à peine plus de la moitié des étudiants (52 %) déclarent disposer suffisamment de tous les aliments qu’ils souhaitent manger, 13 % indiquent ne pas avoir assez à manger, 22 % déclarent sauter souvent des repas (pour économiser du temps, par manque d’organisation et pour des raisons financières essentiellement) et 9 % ont bénéficié d’une aide alimentaire.

L’université peut aider les étudiants à mieux s’alimenter notamment en améliorant l’offre mais aussi les conditions de restauration des étudiants. Mais elle ne peut répondre seule à l’ensemble des enjeux liés à l’alimentation étudiante.

L’insécurité alimentaire des étudiants, qui désigne les difficultés à accéder régulièrement à une alimentation suffisante, de qualité et adaptée à ses besoins (principalement pour des raisons financières) est devenue un véritable enjeu de santé publique.

Comment améliorer l’alimentation des étudiants ?

Pour répondre à cette question, nous avons mené à Lyon une recherche participative impliquant des étudiants et des partenaires locaux.

Les pratiques alimentaires des étudiants recouvrent des réalités très variées, cependant un point commun les relie : le décalage entre, d’une part, leurs connaissances et leurs intentions en matière de nutrition, et, d’autre part, leurs comportements alimentaires effectifs. L’objectif de notre étude était donc de concevoir des solutions viables, à long terme, permettant de favoriser le choix d’une alimentation saine et durable (ayant de faibles conséquences sur l’environnement) par les étudiants.

Co-construire la transition alimentaire des étudiants

Nous avons mis en œuvre une démarche de co-construction de solutions (basée sur les principes du design thinking) en associant directement au projet le public cible étudiant et les acteurs impliqués.

Les premières étapes ont montré qu’il est nécessaire d’agir sur trois aspects complémentaires pour faciliter l’accès des étudiants à une alimentation saine et durable :

  • l’accessibilité financière (pouvoir acheter des aliments à un prix abordable),

  • l’accessibilité physique (pouvoir trouver facilement des lieux où se procurer ces aliments)

  • l’accessibilité cognitive (disposer des informations et des connaissances nécessaires pour faire des choix alimentaires éclairés).

Ce constat est cohérent avec une enquête de terrain qui a révélé un décalage entre l’accessibilité réelle de l’offre alimentaire (ce qui est effectivement disponible et accessible) et l’accessibilité telle qu’elle est perçue par les étudiants.

Deux dispositifs expérimentés

À partir de ce premier constat, des séances de brainstorming avec des étudiants et les partenaires du projet ont permis de définir deux axes d’actions.

D’une part, la mise en place d’un dispositif de soutien financier pour réduire les freins économiques et développer l’autonomie des étudiants. Développé en partenariat avec une association de monnaie locale, la Gonette, celui-ci repose sur un budget mensuel équivalent à 50 euros par étudiant, distribué en monnaie locale, à dépenser dans le réseau alimentaire local.

D’autre part, la mise en place d’actions de sensibilisation et d’accompagnement pour renforcer les connaissances des étudiants et créer un lien direct entre eux et les producteurs. Un dispositif de sensibilisation a été conçu avec une association de producteurs biologiques locaux, Agribio : conférence-débat sur l’agriculture biologique, visites de ferme, interventions de producteurs locaux et ateliers de cuisine.

Quels dispositifs fonctionnent réellement ?

Pour tester l’impact de ces dispositifs sur les attitudes et les comportements des étudiants, une expérimentation a été menée sur une période de six mois.

Elle montre qu’un soutien financier est un levier efficace pour améliorer les habitudes alimentaires des étudiants à moyen terme. Associé à des actions de sensibilisation portées par des acteurs locaux, il permet également de mieux faire comprendre les enjeux liés à la santé, à l’environnement et à l’origine des aliments.

À l’inverse, un dispositif reposant uniquement sur des actions de sensibilisation, sans aide financière, suscite très peu d’adhésion de la part des étudiants. Il s’agissait pourtant des mêmes types d’activités (visite de ferme, atelier de cuisine, conférence sur l’agriculture biologique), qui suscitaient davantage d’adhésion lorsqu’elles étaient proposées avec une aide financière. Leur organisation en dehors des campus et en fin de journée a également pu constituer un frein à la participation. Ce constat souligne l’importance d’adapter les dispositifs aux contraintes et aux conditions de vie des étudiants pour favoriser leur participation.

À une période clé de leur vie, où ils construisent leurs habitudes de vie et gagnent en autonomie, de nombreux étudiants renoncent à une alimentation équilibrée faute de moyens, avec des conséquences possibles sur leur santé, leur bien-être et leur réussite universitaire. Face à ces défis, les réponses ne peuvent pas se limiter à l’aide alimentaire d’urgence : elles doivent aussi permettre un accès durable à une alimentation de qualité. Nos résultats soulignent l’intérêt de concevoir des dispositifs qui combinent un accompagnement concret et des actions éducatives afin de favoriser des changements durables.


L’étude citée fait l’objet d’un article à paraître dans Décisions Marketing, n° 125, janvier-mars 2027.

The Conversation

Stéphanie Verfay a reçu des financements de la Ville de Lyon (subvention).

Marie-Claire Wilhelm ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Repas à un euro : quels autres leviers pour améliorer l’alimentation des étudiants ? – https://theconversation.com/repas-a-un-euro-quels-autres-leviers-pour-ameliorer-lalimentation-des-etudiants-284890

L’énigme du trench Burberry : pourquoi certains produits se démodent-ils quand d’autres deviennent « intemporels » ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Sasha Séjaï, Doctorante en marketing et comportement du consommateur, Université de Caen Normandie, Université de Caen Normandie

Le motif à carreaux Burberry illustre la manière dont certains codes visuels deviennent indissociables de l’identité d’une marque. Victoria and Albert Museum — Détail de l’affiche de l’exposition « The Burberry Trench: Crafting an Icon »

L’ESSENTIEL

  • Le Victoria and Albert Museum, une institution londonienne, consacre à partir du 21 septembre une exposition à l’iconique trench Burberry.

  • Pour quelles raisons certains vêtements deviennent-ils démodés et, d’autres intemporels ?

  • Pour accéder au rang de classique, un vêtement doit remplir certaines conditions, s’adapter mais pas trop, suivre l’air du temps sans se renier.


Le 21 septembre prochain, le Victoria and Albert Museum (V&A) de Londres ouvrira une exposition consacrée au trench Burberry. Conçu initialement comme un vêtement de protection et associé à l’univers militaire, celui-ci est au fil du temps devenu une icône mondiale de la mode.

Son parcours soulève une énigme : comment un objet conçu pour une époque révolue peut-il continuer à paraître pertinent aux suivantes ? Dans une industrie fondée sur le renouvellement perpétuel des tendances, durer ne suffit pas. Encore faut-il ne pas paraître has been.

Être ancien ne suffit pas pour devenir intemporel

Un produit peut traverser un siècle sans pour autant devenir « intemporel ». L’ancienneté relève du calendrier, l’intemporalité, du regard porté sur l’objet. Elle ne désigne pas sa simple survie, mais sa capacité à demeurer désirable dans des contextes très éloignés de celui qui l’a vu naître.

Cette distinction permet de séparer durée physique et durée symbolique. Un vêtement peut rester en parfait état et pourtant ne plus sortir d’une armoire : il a résisté à l’usure, mais pas à l’obsolescence sociale. À l’inverse, un produit perçu comme intemporel peut encore être porté au présent sans sembler appartenir exclusivement au passé. Sa véritable performance n’est donc pas de rester intact, mais de ne pas être enfermé dans son époque d’origine.

Changer sans perdre son identité

Ne pas rester enfermé dans son époque suppose un exercice paradoxal : se transformer suffisamment pour rester actuel, mais pas au point de devenir un autre objet. L’exposition du V&A présentera ainsi, aux côtés de modèles plus traditionnels, un trench en soie métallique rose ou encore une version violette à imprimé baroque et à franges.

Malgré ces écarts, le vêtement demeure identifiable. C’est que son identité ne réside pas dans la reproduction exacte d’une même silhouette. Elle repose sur des codes visuels récurrents : le col, le rabat-tempête, la patte de gorge, la ceinture ou encore la doublure à carreaux. Les créateurs peuvent alors faire varier les nuances sans changer complètement l’essence.

Quand l’héritage devient un piège

Cette continuité ne va pourtant pas de soi. Des recherches consacrées aux marques patrimoniales montrent que l’héritage peut devenir un piège. Lorsque la longévité d’une marque est fortement mise en avant, les consommateurs peuvent préférer le produit original à une version « actuelle » si celle-ci leur paraît rompre avec ses origines.

Le changement est mieux accepté lorsqu’il peut être interprété comme un prolongement plutôt que comme une rupture. Ce qui compte n’est donc pas seulement l’ampleur de la transformation, mais la manière dont elle peut être comprise. Un produit intemporel n’est pas reproduit à l’identique : il propose à chaque époque une nouvelle version de quelque chose qu’elle pense déjà connaître.

Ainsi, les transformations du trench ne concernent pas seulement son apparence. Elles touchent aussi ses usages et les significations qui lui sont associées. D’abord vêtement de protection, notamment lié à l’univers militaire, il s’est ensuite installé dans la garde-robe civile, la culture populaire, la mode puis le luxe. Chaque nouvel usage n’a pas effacé les précédents : sa fonction protectrice demeure perceptible dans ses détails techniques, tandis que son histoire militaire, son association au style britannique et son entrée dans le luxe lui ont ajouté de nouvelles valeurs.

Le temps, une source de valeur ?

Ces significations ne sont jamais vraiment fixées. Elles circulent entre la société, la mode, les marques et les consommateurs, qui peuvent se les approprier pour des raisons différentes. Une génération n’a donc pas besoin de désirer un produit pour les mêmes raisons que la précédente. Certains recherchent dans le trench sa fonctionnalité, d’autres son savoir-faire, son histoire ou encore ce qu’il leur permet d’exprimer. L’objet traverse le temps parce qu’il peut continuer à recevoir de nouvelles interprétations sans perdre entièrement la mémoire des anciennes.

France 24, 2012.

Mais cette capacité ne dépend pas du produit seul. Créateurs, médias, consommateurs et institutions culturelles participent à sélectionner, réinterpréter et légitimer certaines dimensions de son histoire. Le V&A ne se contente donc pas de constater que le trench est devenu une icône. En réunissant archives, détails de fabrication et créations contemporaines dans un même récit, le musée contribue aussi à le faire passer du statut de produit commercial à celui d’objet patrimonial.

Une icône… jusqu’à quand ?

Les recherches consacrées aux relations entre mode et musées décrivent ces institutions comme des acteurs de la valorisation culturelle de la mode. Le statut d’icône n’est pourtant jamais définitivement acquis. Burberry a récemment replacé le trench, l’outerwear et ses signes distinctifs au centre d’une stratégie explicitement baptisée Burberry Forward, destinée à recréer du désir pour la marque autour de l’expression Timeless British Luxury.

Même un produit présenté comme intemporel doit donc continuellement être réactualisé, raconté et remis en scène. L’intemporalité n’est finalement ni l’immobilité ni l’absence de temps. Elle désigne la capacité à faire interpréter les transformations successives d’un objet comme les prolongements d’une même histoire.
Un produit intemporel ne vainc pas le temps : il parvient, génération après génération, à s’ancrer dans le présent.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. L’énigme du trench Burberry : pourquoi certains produits se démodent-ils quand d’autres deviennent « intemporels » ? – https://theconversation.com/lenigme-du-trench-burberry-pourquoi-certains-produits-se-demodent-ils-quand-dautres-deviennent-intemporels-291899

Jeanne d’Arc, Clemenceau, les frères Lumière, Colette… l’incroyable galerie des refusés pour figurer sur un billet de banque

Source: The Conversation – France (in French) – By Mathieu Bidaux, Docteur, Chercheur associé au laboratoire GRHIS, Université de Rouen Normandie

Un billet de banque à l’effigie de Jeanne d’Arc n’a jamais été produit pour ne pas froisser l’allié britannique. esquisse réalisée par le peintre Lucien Jonas Archives historiques de la banque de France Lucien Jonas

L’ESSENTIEL


  • La Banque centrale européenne organise un concours pour les nouveaux billets qu’elle va émettre. À cette occasion, l’institut d’émission propose des billets avec des figures historiques.

  • L’Histoire montre que le choix de telles figures peut vite devenir problématique. Des projets impliquant des personnalités peu consensuelles ont été abandonnés tout au long du XXe siècle.

  • Pour pouvoir bien circuler, la monnaie doit être approuvée par tous. Les banques centrales ne peuvent pas se payer le luxe d’une polémique.


Parmi les projets de billets prévus pour la nouvelle gamme de la Banque centrale européenne, figurent, de nouveau, des portraits de grandes femmes et d’hommes. Il s’agit de personnalités qui ont compté dans l’histoire (Maria Callas, Beethoven, Marie Curie, Léonard de Vinci…. Cela mérite d’autant plus d’être souligné que les portraits avaient disparu des billets au sein de l’Union européenne depuis l’apparition de l’euro.

Au cours de son histoire, la Banque de France avait envisagé de nombreuses célébrités mais en a aussi écarté un certain nombre. Pour quelles raisons ? En 2017, l’historien Jean-Claude Camus publiait Billets secrets de la Banque de France, un ouvrage recensant des projets de billets qui n’ont jamais vu le jour. Pour la première fois, un chercheur exposait des vignettes, ayant parfois été jusqu’au stade de la production industrielle, mais qui n’ont finalement pas été émises pour différentes raisons. Souvent, il s’agissait d’éviter une décrédibilisation de la monnaie, révélant en creux l’importance d’avoir une bonne « incarnation ».




À lire aussi :
Comment est fabriqué un billet de banque ? Dans les coulisses de la Banque de France depuis Napoléon Bonaparte


Un risque de polémique trop important

C’est au XXe siècle que des portraits apparaissent sur les billets : le 20 francs Bayard est émis en 1917. Au cours des cent dernières années, la Banque de France a fait de nombreux tests de personnalités pour illustrer ses billets de banque. Il s’agissait la plupart du temps d’hommes (le plus souvent) ou de femmes célèbres. Les portraits permettaient d’exalter certaines valeurs ou des exemples à suivre dans un contexte donné. Pendant la Première Guerre mondiale, Bayard, le « chevalier sans peur et sans reproche », est particulièrement bien venu. Mais d’autres héros ou héroïnes de l’histoire de France n’ont finalement pas eu de billet à leur effigie car leur émission aurait été malvenue dans un contexte géopolitique donné.

Ainsi, Jeanne d’Arc est une des premières figures étudiées. Plusieurs fois, elle aurait pu être choisie. Le peintre Lucien Jonas l’avait proposée pour orner le verso d’un billet de 50 F en 1939. Mais la perspective d’une entrée en guerre contre l’Allemagne hitlérienne aux côtés de la Grande-Bretagne excluait totalement l’héroïne pourtant très populaire en France. Jeanne d’Arc a certes bouté l’ennemi hors du pays mais l’ennemi de la guerre de Cent Ans était… anglais ! Il ne fallait ainsi pas froisser l’allié britannique.

Des déesses et des allégories plutôt que des femmes

Finalement, une bergère du Berry a été choisie. Sur les cent billets émis par la Banque de France, il est vrai que seule Marie Curie a été sélectionnée dans la série des portraits. Mais il faut remarquer que d’autres figures féminines étaient présentes sur les billets français, depuis le XIXe siècle, sous forme de déesses et d’allégories.

De la même façon, le projet d’un billet de 500 F à l’image de « Colbert » dessiné également par Lucien Jonas en 1939 ne pouvait plus être émis dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale. Pourtant très beau, exaltant la France et ses colonies, la devise qui y était imprimée – « Par sa Marine et ses colonies, la France éclaire le monde » avait perdu de sa pertinence depuis la terrible défaite de juin 1940. En outre, l’historien Arnaud Manas a montré que le peintre Jonas avait donné quelques traits de Darlan, dont il avait tiré le portrait à la même époque, à son interprétation de Colbert. La France ayant perdu sa flotte à Mers-El-Kébir ainsi que ses colonies, ce billet ne pouvait plus être émis ainsi et a donc été modifié. Bien qu’imprimé du 14 janvier 1943 au 10 février 1944, il ne sera jamais émis.

Un projet Clemenceau abandonné

Le billet Clemenceau étudié dans les années 1950 pour une valeur faciale de 50 000 ou de 100 000 F entre dans le cas des billets non émis en raison du contexte géopolitique. Le Tigre de 1914-1918 renvoie à la France victorieuse et à la grande puissance mondiale qu’elle était et souhaite rester dans les années 1950 malgré la défaite de 1954 en Indochine. En 1957, la Communauté européenne du charbon et de l’acier naît du Traité de Rome. Pour ne pas contrarier la réconciliation franco-allemande, Clemenceau sera finalement écarté à cause de son rôle pendant la Première Guerre mondiale : celui qui a vaincu l’Allemagne et voulu la dépecer.

Le billet de Pierrette Lambert pour Clemenceau.
Archives de la banque de France

Mais la Banque de France n’abandonne pas le projet. Le contexte se montrera-t-il plus favorable plus tard ? Les ateliers de la Banque de France, et en particulier la grande artiste Pierrette Lambert, actualisent la vignette. Le billet ne sera jamais émis, rapprochement franco-allemand oblige. Après De Gaulle et Adenauer, Giscard d’Estaing et Schmidt, Mitterrand et Kohl ne laissent rien au hasard, alors il aurait été inapproprié d’émettre un billet Clemenceau.

Pas de reines en République ?

D’autres projets n’ont pas été menés à leur terme car les personnalités concernées avaient une image probablement insuffisamment consensuelle. Ainsi, la Banque de France a étudié des projets représentants les romancières Colette (fin des années 1970) ou George Sand (juin 1980, sur une initiative privée) mais n’est pas allée au bout du processus. Les procès-verbaux de la Banque de France ne donnent pas toujours les raisons de l’abandon d’un projet. D’autres ont simplement été préférés. Colette et George Sand n’ont pas fait l’unanimité, possiblement à cause de leur vie jugée sulfureuse à l’époque. Prudent, l’institut d’émission a ainsi préféré des personnages moins risqués.

Le projet de billet avec la femme de lettres et académicienne Goncourt, Colette réalisé par Bernard Taurelle.
Archives historiques de la banque de France

Les figures d’Anne de Bretagne en 1986-1988, d’Élisabeth d’Autriche en 1982 (épouse de Charles IX), Clotilde (l’épouse de Clovis) en 1941 ont fait aussi l’objet de projets qui seront finalement abandonnés pour des raisons peu claires. Peut-être n’ont-elles pas été retenues puisqu’il est apparu peu approprié de représenter une figure royale sur un billet circulant en République ? Ces reines servaient à mettre en lumière un courant artistique : l’art roman pour Clotilde et la Renaissance pour Élisabeth d’Autriche et Anne de Bretagne.

L’esquisse du projet pour la reine Clotilde réalisée par l’artiste Sébastien Laurent.
Archives historiques de la banque de France

À partir du moment où le billet se fait « Panthéon de papier », la parité hommes femmes n’est pas respectée, dans le monument parisien comme dans les portefeuilles. Si, en 1907, Sophie Berthelot est accueillie au Panthéon, c’est par la volonté de la famille qui ne voulait pas séparer le chimiste Marcellin Berthelot de son épouse. Il faut ainsi attendre jusqu’en 1995 pour que Marie Curie soit la première et, pendant 20 ans, seule femme panthéonisée pour son parcours exceptionnel. Le billet suit ainsi les évolutions de la société et du cérémonial officiel.

500 F Elisabeth d’Autriche, par Pierrette Lambert.
Archives historiques de la banque de France

Le passé trouble des frères Lumière

Certains projets ont été abandonnés en raison de la personnalité ou du parcours des personnes représentées. Ainsi, en fut-il du projet de billet de 200 F représentant les frères Lumière, mené entre 1986 et 1995. Les billets avaient été imprimés. La Banque de France, comme de nombreuses institutions, comptait rendre hommage aux inventeurs du cinéma, cette invention française diffusée dans le monde entier. En 1995, en effet, on fêtait les cent ans de leur film « La sortie des usines » de 1895. Mais cet anniversaire et le cinquantenaire de l’armistice de 1945 mettant fin à la Seconde Guerre mondiale en Europe se télescopent.

Le billet de 200 francs en hommage aux frères Lumière par l’artiste Roger Pfund.
Archives historiques de la banque de France

Au cours des années 1990, un nouvel éclairage est porté sur le gouvernement de Vichy durant la Seconde Guerre mondiale. En 1994, Pierre Péan publie la photographie du président François Mitterrand recevant la francisque des mains du maréchal Pétain, ce qui choque l’opinion publique. Quel rapport avec les frères Lumière ? Les associations de résistants et de déportés rappellent alors que les frères Lumière avaient reçu, eux aussi, la francisque. Auguste et Louis Lumière furent des partisans de la Révolution nationale et Auguste, un membre d’honneur de la légion des volontaires français contre le bolchévisme. Si Serge Klarsfeld, président des filles et fils des déportés de France, prend leur défense car ils n’ont pas appelé aux meurtres, la Banque de France décide d’abandonner l’émission de ce billet de 200 F et le remplace par le 200 F Gustave Eiffel.

Artistes et figures consensuelles

De la même façon que la Banque de France a toujours sélectionné des artistes académiques (qui peuvent parfois être audacieux mais surtout pas trop !), les figures choisies pour orner les billets se devaient de ne pas créer la polémique. L’enjeu est de taille : la confiance des porteurs de billet, la crédibilité des coupures au point de vue national mais aussi à l’international.

Si la vignette du billet ne suscite pas toujours une adhésion franche, au moins, ne doit-elle surtout pas entraîner un rejet. Car ce que l’usager souhaite avant tout, c’est la sécurité de son moyen de paiement et que les engagements du jour puissent être honorés le lendemain avec une monnaie solide.

Toutes les reproductions de billets proviennent des archives de la Banque de France. Tous droits de reproduction réservés

The Conversation

Mathieu Bidaux ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Jeanne d’Arc, Clemenceau, les frères Lumière, Colette… l’incroyable galerie des refusés pour figurer sur un billet de banque – https://theconversation.com/jeanne-darc-clemenceau-les-freres-lumiere-colette-lincroyable-galerie-des-refuses-pour-figurer-sur-un-billet-de-banque-289782

Pourquoi le paiement en espèces fait un retour inattendu en Australie

Source: The Conversation – France (in French) – By John Hawkins, Senior lecturer, Canberra School of Government, University of Canberra

Les trois quarts des Australiens gardent de l’argent liquide sur eux, pour un montant médian équivalent à 40 euros. Infomofo/Flickr, CC BY

L’ESSENTIEL

  • Après vingt ans de recul, l’usage des espèces repart légèrement à la hausse en Australie.

  • Le liquide reste essentiel pour les personnes âgées, modestes, rurales ou confrontées à des services numériques peu fiables.

  • Les Australiens apprécient aussi les espèces pour maîtriser leur budget et faire face aux pannes électroniques.


Après vingt ans de recul, les paiements en espèces repartent à la hausse en Australie : les consommateurs utilisent de nouveau davantage de billets et de pièces pour leurs achats courants, révèle une enquête de la Banque centrale australienne.

Accélérée par la pandémie de Covid-19, la baisse de l’usage des espèces s’est interrompue entre 2022 et 2025. En 2025, environ 15 % des paiements ont été effectués en espèces en Australie. Celles-ci sont davantage utilisées pour les petits achats : un quart des transactions de moins de 10 dollars australiens (environ 6,20 euros) ont été réglées en liquide. Les espèces représentent donc une part plus faible de la valeur totale des paiements (8 %) que du nombre de transactions.

Une décision pourrait contribuer à stabiliser l’usage des espèces : depuis janvier 2026, le gouvernement fédéral impose à la plupart des magasins d’alimentation et des stations-service de continuer à accepter les paiements en liquide.

Qui sont les principaux utilisateurs d’espèces ?

Environ la moitié des Australiens utilisent des espèces au cours d’une semaine ordinaire, selon l’enquête. Près de 7 % de la population règlent en liquide plus de 80 % de leurs achats. Ces grands utilisateurs d’espèces sont généralement plus âgés et plus modestes que la moyenne, et vivent plus souvent dans des zones rurales.

L’usage des espèces est particulièrement répandu dans les régions isolées, notamment au sein de certaines communautés autochtones, où les services numériques sont moins fiables.

Les personnes qui effectuent des transactions illégales ont sans doute elles aussi davantage recours aux espèces, mais ce phénomène est probablement sous-estimé dans l’enquête de la Banque centrale australienne. Des billets de 100 dollars australiens d’une valeur totale de 31 milliards d’euros sont en circulation, soit près de 20 par Australien. Comme la plupart des habitants en voient rarement, on peut supposer qu’ils sont utilisés et thésaurisés par des criminels.

C’est dans la restauration, les plats à emporter et les transports que l’usage des espèces a le plus reculé, sous l’effet de l’essor des paiements par carte et des autres moyens de paiement numériques.

Pourquoi certains préfèrent-ils payer en espèces ?

Un tiers des Australiens tiennent beaucoup à pouvoir payer en espèces. Ils estiment que l’impossibilité de le faire leur causerait d’importantes difficultés. Parmi les raisons les plus souvent invoquées, le fait que certains commerçants n’acceptent que les espèces, qu’elles permettent de mieux maîtriser son budget, qu’elles sont plus pratiques pour donner de l’argent à des proches. Enfin, certaines personnes se préoccupent de la sécurité ou de la confidentialité des paiements.

Les consommateurs peuvent également préférer les espèces pour éviter les frais supplémentaires appliqués par de nombreux commerçants aux autres moyens de paiement. À partir d’octobre 2026, ces frais seront interdits dans le pays.

Même les personnes qui paient rarement en espèces aiment souvent en conserver un peu dans leur portefeuille. Les trois quarts des Australiens ont de l’argent liquide sur eux, pour un montant médian de 65 dollars australiens (40 euros). La raison la plus souvent invoquée est la crainte d’une panne des moyens de paiement électroniques. La Croix-Rouge recommande d’ailleurs aux familles de garder un peu d’argent liquide, les systèmes de paiement pouvant cesser de fonctionner en cas d’urgence.

Mais si la demande d’espèces reste forte, il devient de plus en plus difficile de s’en procurer. Les agences bancaires se raréfient, tout comme les distributeurs automatiques, notamment ceux appartenant aux banques : après avoir culminé à plus de 30 000, leur nombre est tombé sous la barre des 25 000, selon la Banque centrale australienne.

Quelles sont les autres solutions ?

Une précédente enquête réalisée en 2022 pour la Banque centrale australienne montrait qu’environ la moitié des paiements étaient effectués par carte de débit et un quart par carte de crédit. BPAY et PayPal représentaient chacun 2 % des paiements.

Selon les données de la Banque des règlements internationaux, les espèces en circulation en Australie représentent environ 4 % du produit intérieur brut annuel, une proportion comparable à celles du Canada et du Royaume-Uni. Elle est en revanche inférieure à 1 % en Suède, mais atteint environ 20 % à Hong Kong et au Japon.

Dans d’autres pays également, le recul de l’usage des espèces tend depuis peu à se stabiliser.

The Conversation

John Hawkins a été économiste principal à la Banque centrale australienne et à la Banque des règlements internationaux.

ref. Pourquoi le paiement en espèces fait un retour inattendu en Australie – https://theconversation.com/pourquoi-le-paiement-en-especes-fait-un-retour-inattendu-en-australie-292247

Rapprochement Canada-UE : l’Histoire donne-t-elle raison à Mark Carney ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Adeline Vasquez-Parra, Maître de conférences, Université Lumière Lyon 2


L’ESSENTIEL

  • Le Canada revendique une identité politique distincte des États-Unis, fondée notamment sur le bilinguisme et une culture du compromis.

  • Du maintien de la paix élaboré par Lester B. Pearson dans les années 1950 à la « Troisième Option » de Mitchell Sharp vingt ans plus tard, Ottawa a historiquement privilégié le multilatéralisme et la diversification de ses partenariats pour préserver son autonomie face à son puissant voisin.

  • Le rapprochement envisagé avec l’Europe s’inscrit ainsi dans une histoire longue, aujourd’hui ravivée par le retour de l’unilatéralisme trumpien.


Face au grand retour de l’unilatéralisme américain, le premier ministre canadien Mark Carney tente un rapprochement inédit avec l’Union européenne. Le discours qu’il a prononcé au Parlement européen à Strasbourg ce jeudi 17 septembre, qui était très attendu de part et d’autre de l’Atlantique, fait suite à une proposition inédite formulée la veille par la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen : faire du Canada un membre associé de l’Union européenne.

Cette étape historique s’inscrit dans une longue trajectoire. Pour Carney, il ne s’agit pas de redéfinir le modèle canadien, mais de défendre une société et une démocratie profondément liées à l’Europe, en contraste avec le repli des États-Unis. Un retour sur l’histoire canadienne permet de comprendre et situer cette vision dans le temps long.

1791 : le choix de la raison

Le premier ancrage de cette trajectoire remonte directement à l’Acte constitutionnel de 1791 qui divise la Province de Québec, colonie du Royaume-Uni, en deux entités, le Haut Canada (actuel Ontario) et le Bas Canada (actuel Québec), et qui dote ces deux colonies de Chambres d’assemblées élues.

Contrairement à son voisin du Sud qui a forgé son identité nationale et républicaine dans la table rase révolutionnaire, le Canada a opté pour la continuité.

En choisissant de rester fidèle au parlementarisme britannique, le pays a institutionnalisé une méfiance salutaire envers l’agitation radicale et la polarisation excessive, privilégiant la stabilité institutionnelle et son pendant naturel, le compromis.

L’Acte constitutionnel, 1791. Avec l’Acte constitutionnel de 1791, la Province de Québec est divisée en deux entités politiques : le Bas-Canada (aujourd’hui le Québec) et le Haut-Canada (aujourd’hui l’Ontario). Collection Assemblée nationale.
Assemblée nationale du Québec

L’ancrage francophone

Le deuxième pilier de ce modèle canadien tient à sa filiation francophone unique, garantie par un équilibre institutionnel et culturel complexe entre la province du Québec, les communautés acadiennes et les communautés canadiennes francophones du pays (21 % de l’ensemble des quelque 41 millions d’habitants ont le français comme langue première).

Historiquement tissé en lien étroit avec la France, cet héritage s’est élargi au fil du temps pour englober des modèles de démocraties multilingues, notamment ceux de la Belgique et de la Suisse, qui ont pareillement développé des institutions fédérales permettant la coexistence de plusieurs communautés linguistiques et culturelles, et s’ouvre aujourd’hui résolument vers la Francophonie mondiale, notamment en Afrique.

Cet attachement n’est pas qu’un simple rappel patrimonial : il se retrouve aujourd’hui au cœur d’une actualité brûlante. Les subventions à la culture francophone, la place des médias francophones en ligne et l’obligation d’étiquetage bilingue des produits vendus au Canada sont considérées par l’actuel gouvernement des États-Unis comme un « irritant commercial ». Trump a placé ces questions sur la table des négociations Washington-Ottawa, ce à quoi Mark Carney a opposé une fin de non-recevoir catégorique.

Carney a d’ailleurs travaillé son bilinguisme après de nombreuses remarques des médias québécois pointant ses approximations dans cette langue. En défendant la langue française non pas comme une variable d’ajustement économique, mais comme un droit fondamental et un pilier existentiel de la fédération, le premier ministre a rappelé que l’identité canadienne, par sa dualité linguistique, se distingue fondamentalement du creuset uniformisateur américain.

Discours de Québec, Mark Carney s’exprime en français, TVA Nouvelles, 23 janvier 2026.

La diplomatie du maintien de la paix

Face à « l’aigle américain », la diplomatie canadienne s’est façonnée au XXe siècle comme une diplomatie de puissance moyenne, incarnée de manière magistrale par le gouvernement du premier ministre Lester B. Pearson (1963-1968).

En 1956, Pearson est un diplomate de premier plan à l’ONU. Il joue un rôle essentiel dans le dénouement de la crise de Suez, en obtenant l’envoi sur place d’une force internationale d’interposition dont la présence empêche les tensions de dégénérer. À bien des égards, il apparaît comme l’inventeur du concept moderne du maintien de la paix. L’année suivante, il sera d’ailleurs récompensé par le prix Nobel de la paix. Le Canada promeut à ce jour une doctrine internationale fondée sur le multilatéralisme et le respect du droit international.

Pour de nombreux Canadiens, cette tradition s’accorde naturellement avec le modèle géopolitique de l’Union européenne, qui privilégie le dialogue et la régulation multilatérale face aux logiques unilatérales de super-puissance. Sans pour autant négliger les efforts militaires : rappelons que le Canada a été en 1949 l’un des douze États fondateurs de l’OTAN.

Mitchell Sharp en 1962.
Dick Darrell — Toronto Star Photograph Archive (Toronto Public Library)

La « Troisième Option »

Sur le plan géo-économique, la volonté de diversifier les partenariats face à la toute-puissance et aux soubresauts protectionnistes états-uniens n’est pas nouvelle.

Dans les années 1970 déjà le secrétaire d’État aux Affaires extérieures Mitchell Sharp formalisait déjà la « Troisième Option », visant à réduire la vulnérabilité économique du Canada face aux États-Unis en tissant des liens privilégiés avec la Communauté économique européenne (CEE). Un traité en ce sens est signé en 1976.

Cette relation économique s’est depuis considérablement approfondie, notamment avec l’Accord économique et commercial global (AECG) entre le Canada et l’Union européenne. Signé en 2016 et appliqué provisoirement depuis le 21 septembre 2017, l’AECG offre aux entreprises canadiennes et européennes un accès préférentiel à leurs marchés respectifs.

Ce jalon historique éclaire directement les efforts contemporains de diversification menés à Bruxelles pour sécuriser nos chaînes d’approvisionnement et nos valeurs démocratiques.

Le choc culturel face au mouvement MAGA

C’est précisément cet attachement viscéral à la social-démocratie, au multilatéralisme et à l’ordre institutionnel proche du modèle de l’Union européenne qui attire aujourd’hui à Ottawa les foudres du mouvement américain MAGA (Make America Great Again).

Dans sa tentative de polarisation du monde, la droite nationaliste états-unienne reproche vertement au Canada son progressisme et sa protection des minorités et des langues. Cette opposition s’est notamment manifestée dans les attaques de Donald Trump contre les politiques canadiennes et dans sa volonté de présenter le Canada comme un pays qui « tirerait profit » des États-Unis. Elle a également pris une dimension symbolique dans le conflit commercial récent : le 27 août 2026, Trump a signé un décret ordonnant aux autorités fédérales américaines de désigner le lac Ontario sous le nom de « Lake America ».

En fin de compte, l’Histoire suggère que le penchant du Canada vers l’Europe n’est ni un hasard de calendrier ni un accident géopolitique mais le fruit d’une longue sédimentation politique, institutionnelle et surtout, culturelle. Si Mark Carney plaide aujourd’hui pour un renforcement de ces ponts transatlantiques, c’est parce que l’ADN du Canada trouve, hier comme aujourd’hui, un écho infiniment plus naturel de l’autre côté de l’Atlantique qu’au sud de sa frontière.

The Conversation

Adeline Vasquez-Parra ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Rapprochement Canada-UE : l’Histoire donne-t-elle raison à Mark Carney ? – https://theconversation.com/rapprochement-canada-ue-lhistoire-donne-t-elle-raison-a-mark-carney-292339