Source: The Conversation – in French – By Stefan Wolff, Professor of International Security, University of Birmingham
Le conflit entre le ministre de la défense Mykhaïlo Fedorov, 35 ans, et le chef d’état-major Oleksandr Syrsky, 60 ans, a été tranché en faveur du second nommé : Volodymyr Zelensky a limogé Fedorov. Une décision qui a suscité une large levée de boucliers au sein de la population mais aussi parmi les proches soutiens du président.
Pour la deuxième fois en un an, une décision de Volodymyr Zelensky a provoqué des manifestations de protestation dans plusieurs villes d’Ukraine.
En juillet 2025, le président avait tenté de réduire les prérogatives de deux agences anticorruption indépendantes, ce qui avait suscité une vive contestation, au point qu’il dut se résoudre à faire machine arrière. Cette fois, c’est le limogeage du très populaire ministre de la Défense, Mykhaïlo Fedorov — dans le cadre d’un remaniement plus vaste marqué notamment par le départ de la première ministre Ioulia Svyrydenko — qui a déclenché la colère de la rue.
Ministre de la défense, un fauteuil éjectable depuis plusieurs années
Ce n’est pas la première fois que Zelensky remanie son équipe en charge de la défense. Oleksiï Reznikov, ministre depuis 2021, avait été démis de ses fonctions en 2023 à la suite d’une série de scandales de corruption très médiatisés.
Il avait été remplacé par Roustem Oumerov qui resta à ce poste jusqu’en juillet 2025, quand il fut nommé secrétaire du Conseil national de sécurité et de défense de l’Ukraine dans le cadre d’un vaste remaniement gouvernemental.
Son successeur, Denys Chmyhal, qui avait été premier ministre durant les cinq années précédentes, n’est resté en fonctions qu’un peu moins de six mois avant d’être lui aussi emporté, en janvier 2026, par un nouveau remaniement, conséquence prolongée des scandales de corruption de l’été 2025. Devenu ministre de l’Énergie, il a cédé sa place à Mykhaïlo Fedorov.
Ce qui distingue toutefois l’éviction de Fedorov de celles de ses prédécesseurs, c’est qu’il s’agit de la première réorganisation motivée non par un scandale, mais par des désaccords internes au sein même du cercle rapproché de Volodymyr Zelensky.
Le conflit Fedorov-Syrsky
Lors d’une conférence de presse, le 16 juillet, Fedorov a accusé le commandant en chef des forces armées ukrainiennes, Oleksandr Syrsky, d’entraver ses projets de réforme et de « diviser le pays ». Les tensions entre les deux hommes étaient devenues de plus en plus visibles. Selon plusieurs sources, chacun aurait réclamé le départ de l’autre, au lieu de parvenir au compromis souhaité par Zelensky.
Le choix du président de soutenir le commandant en chef plutôt que le ministre de la défense peut paraître surprenant. Dès son passage au ministère de la transformation numérique, immédiatement après l’arrivée de Zelensky au pouvoir en 2019 (il était alors devenu, à 28 ans, le plus jeune ministre de toute l’histoire du pays), Fedorov s’était imposé comme l’un des principaux promoteurs de la guerre conduite par drones.
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Depuis sa nomination au ministère de la défense en janvier, l’Ukraine était parvenue à ralentir sensiblement la dynamique des forces russes. Cette évolution s’explique en grande partie par l’intensification des frappes contre les infrastructures pétrolières russes, l’un des piliers de l’économie de guerre du pays.
Fedorov s’est également attaqué à la réforme des procédures d’achat du ministère de la défense. En juin, il déclarait que la mise en concurrence systématique des marchés avait permis d’économiser plus de 100 millions de dollars (74 millions de livres sterling) grâce à une baisse du coût des obus d’artillerie de 155 mm.
C’est probablement là que se trouve l’une des principales sources de son conflit avec Syrsky, qui décide des systèmes d’armes et des équipements militaires à acquérir. Au-delà des questions de corruption, c’est en réalité la maîtrise des décisions qui est en jeu, avec, en toile de fond, un affrontement entre deux cultures : celle du modernisateur Fedorov et celle d’un haut commandement militaire plus traditionnel, incarné par Syrsky.
Après son limogeage, Fedorov aurait refusé de conserver un rôle de conseiller auprès de Zelensky. Deux éminents conseilleurs du ministère de la défense, Serhiï « Flash » Beskrestnov et Serhiï Sternenko, ainsi que le commandant en second de l’armée de l’air, Pavlo Yelizarov, ont depuis présenté leur démission.
Ces départs illustrent encore davantage les profondes divergences stratégiques qui traversent les plus hautes sphères du pouvoir ukrainien quant à la conduite de la guerre.
La succession de Fedorov
Le premier choix de Zelensky pour succéder à Fedorov s’est porté sur Ihor Klymenko. Mais celui-ci aurait décliné l’offre et devrait finalement prendre la tête du Conseil national de sécurité et de défense de l’Ukraine.
Ancien chef de la police nationale et ministre de l’Intérieur depuis 2023, Klymenko était considéré comme l’homme capable de résoudre la crise persistante du recrutement militaire. C’est d’ailleurs le domaine dans lequel Fedorov semble avoir obtenu les résultats les plus décevants.
Alors que les rumeurs d’une nouvelle mobilisation russe à l’automne persistent, la pénurie d’effectifs apparaît plus que jamais comme l’un des principaux défis auxquels l’Ukraine est confrontée.
Selon le propre constat de Fedorov, l’ampleur du problème est considérable : deux millions d’Ukrainiens seraient actuellement recherchés pour avoir échappé à la conscription, tandis que 200 000 militaires seraient absents de leur unité sans autorisation.
On comprend en revanche moins bien pourquoi Klymenko avait été pressenti pour ce poste. En tant que ministre de l’Intérieur, il portait lui-même une part de responsabilité dans les dérives de ce que les Ukrainiens appellent désormais la busification : ces arrestations forcées d’hommes en âge de servir, embarqués dans des véhicules par les agents chargés de la mobilisation. Klymenko a toujours soutenu que ces pratiques s’inscrivaient dans le cadre légal de la loi martiale.
Son refus d’accepter le portefeuille de la Défense peut d’ailleurs être interprété comme une reconnaissance implicite de l’extrême difficulté que représenterait une réforme du système de recrutement.
D’autant que Zelensky s’est publiquement engagé à mettre fin à la busification lors de sa conférence de presse du 16 juillet à Kiev, aux côtés du premier ministre britannique sortant, Keir Starmer.
C’est finalement Ievhen Khmara, général de division et directeur par intérim du Service de sécurité d’Ukraine (SBU), qui a été nommé ministre de la Défense par intérim. Compte tenu du rôle qu’il a joué dans le renforcement de la campagne aérienne ukrainienne contre la Russie, sa désignation répond en partie aux critiques suscitées par l’éviction de Fedorov. Des membres du propre parti de Zelensky avaient souligné que Klymenko ne partageait pas suffisamment la stratégie de Fedorov pour conduire la guerre.
Pour autant, un retour à la vision stratégique défendue par Fedorov ne résoudra ni la crise du recrutement, ni le conflit de fond avec Syrsky. Or le maintien de ces tensions risque d’être particulièrement déstabilisateur, d’autant que le calendrier de confirmation de Khmara par le Parlement demeure incertain.
Conformément au droit ukrainien, Khmara devra d’abord quitter le service actif avant de pouvoir exercer les fonctions civiles de ministre de la défense. Le président devra ensuite le proposer officiellement, avant que la Verkhovna Rada, le Parlement ukrainien, ne valide sa nomination.
Un mauvais timing
Comme lors de la crise de corruption de l’été 2025, Zelensky parviendra sans doute à surmonter cette nouvelle épreuve. Mais le prix politique pourrait être élevé : une nouvelle érosion de son autorité et un rétrécissement progressif du cercle des collaborateurs en qui il place sa confiance.
Cette crise constitue une distraction aussi inutile que préjudiciable, alors même que l’Ukraine semblait enfin reprendre l’initiative sur le terrain, une première depuis la fin de l’année 2022.
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Stefan Wolff a bénéficié par le passé de subventions accordées par le Conseil de recherche sur l’environnement naturel (NERC) du Royaume-Uni, l’Institut américain pour la paix (USIP), le Conseil de recherche économique et sociale (ESRC) du Royaume-Uni, la British Academy, le programme « Science pour la paix » de l’OTAN, les 6e et 7e programmes-cadres de l’UE et Horizon 2020, ainsi que le programme Jean Monnet de l’UE. Il est administrateur et trésorier honoraire de l’Association des études politiques du Royaume-Uni et chercheur senior au Foreign Policy Centre de Londres.
– ref. Ukraine : un remaniement qui révèle les fractures au sein du premier cercle de Volodymyr Zelensky – https://theconversation.com/ukraine-un-remaniement-qui-revele-les-fractures-au-sein-du-premier-cercle-de-volodymyr-zelensky-287851













