Cyclo-cross : le difficile parcours de deux Québécoises sur le circuit européen

Source: The Conversation – in French – By Nicolas Moreau, Professeur titulaire / Full Professor, L’Université d’Ottawa/University of Ottawa

À Hulst, aux Pays-Bas, les Québécoises Rafaelle Carrier et Maghalie Rochette ont vécu des mondiaux de cyclo-cross éprouvants, révélateurs des défis de percer sur le circuit européen.


Mélange d’odeur de frites et de bières, musique disco à fort volume, 55 000 admirateurs ne cessant de crier pendant deux jours : nous ne sommes pas à un festival de musique, mais aux mondiaux de Cyclo-Cross UCI (Union Cycliste Internationale) qui ont eu lieu lors de la dernière semaine de janvier 2026 dans ce qu’il est courant d’appeler la Mecque du Cyclo-Cross, à Hulst aux Pays-Bas. Cette discipline, d’une durée d’une heure environ, consiste à effectuer plusieurs tours d’un circuit accidenté se déroulant généralement dans des parcs ou des sous-bois. Jalonnées de descentes et montées, d’obstacles naturels et artificiels, le cyclo-cross oblige les athlètes à parfois porter leur vélo.

Si le Néerlandais Mathieu van der Poel a remporté un huitième titre de champion du monde de cyclo-cross chez les hommes élites, et la Néerlandaise Lucinda Brand un deuxième titre chez les femmes élites, la compétition s’est moins bien passée pour nos deux championnes québécoises : Rafaelle Carrier et Maghalie Rochette.

Professeur à l’École de travail social de l’Université d’Ottawa, mes recherches s’inscrivent dans le champ de la sociologie du sport. Plus précisément, je m’intéresse à l’activité physique comme outil de développement psychosocial auprès des plus vulnérables, aux enjeux des nouvelles technologies dans la pratique sportive, aux dérives du sport (comme la dépendance) ainsi qu’aux retombées sociales des grands événements sportifs. C’est dans ce contexte que j’ai eu la chance de m’entretenir avec Rafaelle et Maghalie par téléphone quelques jours après ces championnats, où nous avons discuté de leur course et des enjeux de concourir sur le circuit européen en tant que Nord-Américaine.

Une course difficile

Rafaelle est issue du vélo de montagne et excelle dans cette discipline. Le parcours de Hulst devait donc théoriquement lui convenir puisque ce dernier est très technique et demande une grande agilité. La nouvelle coureuse de chez Trinity Racing espérait donc sans doute mieux que cette seizième place chez les moins de 23 ans. Pour expliquer ce qu’elle considère elle-même être une contreperformance, Rafaelle évoque la fatigue d’un stage en Espagne au retour des fêtes de fin d’année, ainsi qu’une chute qui a nécessité un changement de vélo.




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Maghalie en était, quant à elle, déjà à ses neuvièmes championnats mondiaux UCI de Cyclo-cross. Contrairement à Rafaelle, elle avait passé l’hiver au Québec, et est venue aux Pays-Bas strictement pour compétitionner aux mondiaux. Sa course a hélas été un désastre, comme elle me l’explique elle-même. Une chute sur la tête, après deux premiers tours déjà difficiles, a rapidement mis fin à ses objectifs. Elle n’a cependant pas voulu abandonner et a terminé la course. Cette chute ne relève pas, selon elle, de la malchance, mais du fait qu’elle se soit entraînée à l’intérieur (sur le rouleau) durant la période hivernale. Elle était donc moins habile sur son vélo.

L’hégémonie européenne

J’ai ensuite interrogé Rafaelle et Maghalie sur les enjeux rencontrés par les coureuses québécoises lorsque vient le temps de compétitionner en Europe. Un premier élément issu de la discussion concerne la nécessité de participer aux épreuves européennes de cyclo-cross, et ce malgré l’existence du circuit nord-américain.

Autrement dit, pour être reconnu, il faut, selon elles, rouler (et obtenir de bons résultats) en Europe. Ce phénomène peut être qualifié d’eurocentrisme, dans le sens où les compétitions de cyclo-cross les plus prestigieuses se déroulent sur le sol européen. Les longs déplacements, la fatigue, les coûts financiers et l’éloignement familial sont donc accentués pour les coureuses nord-américaines. Rappelons également que les compétitions de cyclo-cross sont très nombreuses entre le 15 décembre et le 15 janvier. Se plier au calendrier européen suppose donc ne pas pouvoir passer le temps des fêtes en famille pour ces athlètes.

Des conditions variables

Un second élément porte sur ce que Maghalie qualifie de « clash » culturel. En Amérique du Nord, m’explique-t-elle, les coureuses logent au même endroit durant les fins de semaine de compétition, ce qui favorise les échanges et permet de créer une atmosphère plutôt amicale. Cette pratique est moins répandue en Europe, où beaucoup de coureuses ont leur propre auto-caravane et demeurent aux alentours du circuit pour la seule journée de course.




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J’ai également pu constater le confort de ces autos-caravanes et bus (surtout pour les athlètes appartenant à des équipes avec de gros budgets). Le contraste avec les voitures de cyclisme Canada lors des deux derniers championnats du monde de cyclo-cross était saisissant. Les moyens matériels et le confort ne sont définitivement pas les mêmes selon les coureuses.


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Gagner le respect

Un troisième point est le fait que le respect doit se gagner en Europe. Maghalie se rappelle ainsi qu’elle a longtemps été la seule Canadienne sur le circuit de cyclo-cross européen et que ses premiers contacts avec les cyclistes de ce continent ne se sont pas fait les « bras ouverts ».

Cependant, sa présence régulière sur le circuit européen d’année en année, et le fait d’avoir de « bonnes batailles » avec les meilleures coureuses d’Europe, lui a permis de se faire progressivement accepter.

Une culture moins présente

La culture du cyclo-cross demeure peu développée au Québec, malgré un intérêt réel pour le vélo sur route. Le Tour de l’Abitibi, les Grands Prix Cyclistes de Québec et de Montréal, ainsi que la tenue prochaine des Championnats du monde UCI sur Route à Montréal à l’automne 2026 témoignent de cet engouement.

Le cyclo-cross est pourtant un sport spectaculaire, qui exige à la fois technique, endurance et tactique. Consacrer une heure, un dimanche matin d’hiver, à regarder une course suffit souvent pour saisir l’intensité et la richesse de cette discipline.

La Conversation Canada

Nicolas Moreau ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Cyclo-cross : le difficile parcours de deux Québécoises sur le circuit européen – https://theconversation.com/cyclo-cross-le-difficile-parcours-de-deux-quebecoises-sur-le-circuit-europeen-283330

Bouchons d’oreilles au travail : quand le confort devient un enjeu de santé

Source: The Conversation – in French – By Olivier Doutres, professeur en acoustique, École de technologie supérieure (ÉTS)

Dans les milieux de travail bruyants, la protection auditive est incontournable. Pourtant, malgré des décennies de réglementation et de progrès technologiques, la surdité professionnelle demeure un problème de santé publique majeur.


Au Québec seulement, plus de 145 000 travailleurs ont eu une surdité professionnelle acceptée par la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST) entre 1997 et 2022.

Malgré la réglementation, la perte auditive demeure la maladie professionnelle la plus fréquemment déclarée et la plus coûteuse pour l’État québécois, avec une incidence qui continue d’augmenter.

Derrière ces chiffres, une réalité persiste : les dispositifs de protection auditive sont loin d’être utilisés de façon optimale.

Parmi eux, les bouchons d’oreilles occupent une place centrale. Peu coûteux, faciles à distribuer et efficaces sur le plan acoustique, ils sont omniprésents sur les chantiers, dans les usines et dans plusieurs secteurs industriels. Mais une question fondamentale demeure trop souvent ignorée : que se passe-t-il lorsque ces bouchons sont inconfortables ?

Le paradoxe des protections auditives

En théorie, un bouchon d’oreille bien choisi et correctement porté peut réduire de façon importante l’exposition au bruit. En pratique, de nombreux travailleurs les retirent partiellement, les replacent mal ou cessent carrément de les porter au cours de la journée. La raison est parfois un manque d’information, mais elle est souvent plus prosaïque : douleur, pression, démangeaisons, sensation de compression, sensation d’isolement ou fatigue accrue.

L’inconfort n’est donc pas un détail. Il constitue un facteur clé de non-adhésion, qui compromet directement l’efficacité des stratégies de prévention du bruit. C’est précisément ce constat qui a motivé notre équipe de chercheurs de l’École de technologie supérieure (ÉTS) et de l’Institut de recherche Robert-Sauvé en santé et en Sécurité du travail (IRSST) à s’attaquer à une question longtemps jugée secondaire : comment mesurer objectivement l’inconfort des bouchons d’oreilles, et comment intégrer ce concept dans leur conception et leur sélection ?

Mesurer l’inconfort : un défi scientifique

L’inconfort lié aux bouchons d’oreilles ne se résume pas à une simple sensation de gêne. Il s’agit d’un phénomène multidimensionnel, qui combine plusieurs expériences distinctes.

  • La dimension physique regroupe la pression, la douleur ou l’irritation dans le conduit auditif.

  • La dimension acoustique renvoie aux changements dans la perception des sons, notamment la résonance accrue de sa propre voix ou l’intelligibilité des alarmes ou de la parole des collègues qui est réduite.

  • La dimension fonctionnelle concerne l’usage concret au travail : facilité de communication, compatibilité avec d’autres équipements ou impact sur les tâches à accomplir.

  • Enfin, la dimension psychologique touche à l’acceptabilité du dispositif, au sentiment d’isolement ou, à l’inverse, à la perception d’être mieux protégé.

En considérant ces différentes dimensions, la recherche permet de mieux comprendre pourquoi un bouchon efficace sur le plan technique peut néanmoins être peu porté ou mal porté dans la réalité.

Pour documenter le phénomène, nous avons réalisé des tests à la fois sur le terrain et en laboratoire. Les participants de l’étude ont été invités à porter différents types de bouchons d’oreilles sur des périodes prolongées sur leur lieu de travail (pour les tests terrain) ou dans des conditions reproduisant le plus fidèlement possible l’environnement sonore sur un lieu de travail (pour les tests en laboratoire).

Plutôt que de se limiter à une impression générale, nous avons évalué séparément les différentes dimensions de l’inconfort. Pour mieux comprendre ce qui rend un bouchon d’oreille inconfortable, plusieurs de ses caractéristiques ont été étudiées, comme sa forme ou sa rigidité, à l’aide d’appareils spécialisés appelés « testeurs de confort ». En parallèle, certaines particularités des personnes, comme la forme de leur conduit auditif, ainsi que leur environnement de travail, ont aussi été évaluées.

En croisant toutes ces informations, des analyses statistiques ont permis de mettre en lumière les éléments qui influencent le plus l’inconfort ressenti.




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Comprendre l’inconfort des protections auditives

Les résultats obtenus sont clairs : tous les bouchons ne se valent pas en matière de confort, même lorsque leur performance acoustique est comparable. Les analyses montrent que le confort global ne dépend pas uniquement des propriétés physiques du protecteur, mais d’une interaction complexe entre trois éléments : l’utilisateur, le bouchon d’oreille et l’environnement de travail.

Sur le terrain, les résultats obtenus en administrant des questionnaires auprès d’utilisateurs de bouchons d’oreille dans des milieux de travail bruyants ont montré que les dimensions psychologique et fonctionnelle jouent un rôle déterminant. Le sentiment de bien-être, la perception d’être protégé ou encore la facilité d’utilisation influencent davantage l’appréciation globale que les seules caractéristiques physiques ou acoustiques. Des facteurs comme l’organisation du travail, la température de l’environnement ou encore certaines caractéristiques individuelles, comme l’âge ou la morphologie du conduit auditif, peuvent également modifier l’expérience de port.


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Le type de bouchon utilisé a aussi une influence marquée. Les bouchons sur mesure, adaptés à la forme du conduit auditif de chaque personne, se révèlent généralement plus confortables, tandis que les bouchons prémoulés sont souvent les moins appréciés. Les bouchons en mousse compressible occupent quant à eux une position intermédiaire, leur confort dépendant en grande partie de la manière dont ils sont insérés.

Les travaux subséquents menés en laboratoire permettent de mieux comprendre l’origine de ces différences. Ils montrent que le confort physique est principalement déterminé par les propriétés mécaniques du bouchon – sa rigidité, la pression exercée sur les parois du conduit auditif ou encore les forces de frottement lors de l’insertion et du retrait. À l’inverse, les dimensions fonctionnelle et acoustique sont davantage liées à l’expérience de l’utilisateur et à son contexte de travail.

Ces résultats confirment que l’inconfort physique peut être évalué de manière fiable en laboratoire, même avec des participants novices. En revanche, certains aspects liés à la communication ou à la perception des signaux sonores demeurent fortement dépendants des conditions réelles de travail.

Des retombées concrètes pour l’industrie et la prévention

Les retombées de cette recherche dépassent largement le cadre académique. En proposant des méthodes standardisées pour évaluer l’inconfort, elle ouvre la voie à plusieurs améliorations concrètes.

D’abord, pour les fabricants de bouchons, ces outils permettent d’intégrer le confort dès la phase de conception, au même titre que l’atténuation acoustique. Ensuite, pour les responsables en santé et sécurité au travail, ils offrent des critères supplémentaires pour choisir des protections réellement adaptées aux travailleurs, plutôt que de se fier uniquement aux indices de réduction du bruit.

À plus long terme, cette approche pourrait également favoriser le développement de protections auditives personnalisées, mieux ajustées à la morphologie individuelle, et donc mieux acceptées sur le terrain.

Repenser la protection auditive

La prévention de la surdité professionnelle ne repose pas uniquement sur des normes et des décibels. Elle dépend aussi du vécu quotidien des travailleurs. En mettant en lumière le rôle central du confort, notre recherche invite à repenser la protection auditive sous un angle plus humain, plus réaliste et, ultimement, plus efficace.

Dans un contexte où la surdité demeure la maladie professionnelle la plus reconnue au Québec, améliorer le confort des bouchons d’oreilles n’est pas un luxe : c’est une nécessité. Une protection que l’on porte vraiment, toute la journée, vaut toujours mieux qu’une protection parfaite… laissée dans la poche.


Les auteurs tiennent à remercier Chantal Gauvin et Alessia Negrini de l’Institut de recherche Robert-Sauvé en santé et en sécurité du travail (IRSST) ainsi que le professeur Alain Berry de l’Université de Sherbrooke pour leur engagement dans le projet et la relecture de cet article.

La Conversation Canada

Doutres Olivier a reçu des financements de Institut de Recherche Robert-Sauvé en Santé et en Sécurité du Travail (IRSST) (Reference No. 2015-0014) et de MITACS (programme Acceleration, Reference No. IT10643)

Franck Sgard a reçu des financements de Institut de Recherche Robert-Sauvé en Santé et en Sécurité du Travail (IRSST) (Reference No. 2015-0014) et de MITACS (programme Acceleration, Reference No. IT10643)

ref. Bouchons d’oreilles au travail : quand le confort devient un enjeu de santé – https://theconversation.com/bouchons-doreilles-au-travail-quand-le-confort-devient-un-enjeu-de-sante-278832

Non, nos ancêtres ne se sont pas simplement « redressés » : repenser l’évolution vers notre bipédie

Source: The Conversation – in French – By Jérémy Duveau, Chercheur associé, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

Représentation du groupe d’australopithèques ayant laissé leurs empreintes à Laetoli (Tanzanie actuelle). Ces traces fossilisées sont actuellement les plus anciennes preuves directes de la bipédie chez les ancêtres de l’être humain. Dawid Adam Iurino/University of Milano Statale, Fourni par l’auteur

Loin de l’image populaire mais fausse d’un grand singe se redressant peu à peu pour devenir bipède, les recherches menées par les paléoanthropologues depuis plus de cinqiante ans dévoilent une réalité bien plus complexe. L’histoire des modes de locomotion des membres de la lignée humaine reflète notre évolution : elle n’est pas linéaire, elle est buissonnante et, surtout, d’une incroyable diversité.


Comme toutes les espèces, la nôtre, Homo sapiens, possède des caractéristiques propres au sein du vivant. Mais qu’est-ce qui nous différencie de nos plus proches parents, les autres primates ? La première réponse porte généralement sur notre façon de nous tenir et de nous mouvoir sur deux jambes, la bipédie. En effet, bien que les autres primates soient capables d’une posture (statique) et ponctuellement d’une locomotion (mouvement) bipèdes, nous sommes la seule espèce de primates à l’être de façon permanente. L’acquisition et le développement de ce mode locomoteur sont des éléments clés de notre évolution.

Des fossiles à la locomotion

Tout d’abord, comment reconstruire la locomotion, donc le mouvement, à partir de fossiles inertes ?

Pour y parvenir, l’approche classique consiste à comparer les caractéristiques anatomiques du fossile à celles de primates bien vivants en utilisant l’anatomie comparée et fonctionnelle. Il s’agit d’établir des liens entre anatomie et locomotion chez les espèces actuelles pour les appliquer à des spécimens fossiles afin de reconstruire leur comportement. Cette approche est possible parce que chaque individu de chaque espèce présente des adaptations, des caractères qui ont été sélectionnés et conservés sur le temps long de l’évolution, et certaines de ces adaptations concernent la locomotion.

La comparaison entre l’humain actuel et le chimpanzé permet de comprendre ce concept d’adaptations locomotrices. Ces deux espèces présentent des comportements locomoteurs différents : les humains sont bipèdes de façon permanente alors que les chimpanzés pratiquent une quadrupédie au sol (appelée knuckle-walking), mais peuvent aussi moins fréquemment grimper et se suspendre aux arbres et être ponctuellement bipèdes.

On dit que les chimpanzés, à l’image d’autres primates, ont un répertoire locomoteur, une combinaison entre plusieurs modes dont la fréquence d’utilisation peut varier. Ces différences de locomotion s’illustrent dans un grand nombre de caractéristiques anatomiques, par exemple :

  • à la tête, le foramen magnum, zone d’insertion de la colonne vertébrale située à la base du crâne chez l’humain se trouve à l’arrière du crâne chez les chimpanzés, indiquant une posture érigée chez les premiers, une posture quadrupède chez les seconds ;

  • aux jambes, les fémurs humains sont éloignés au niveau de nos larges hanches et se rapprochent en allant vers les genoux, permettant un bon équilibre debout. À l’inverse, chez les chimpanzés, les fémurs sont parallèles ;

  • les bras des chimpanzés sont plus longs que leurs jambes, permettant une meilleure capacité à la fois à grimper et à marcher à quatre pattes ;

  • nos pieds présentent un système d’arches anatomiques formant une voûte plantaire. Cette voûte, absente chez les chimpanzés, est une adaptation à la marche bipède : elle agit comme absorbeur de chocs et comme levier lors de la propulsion vers l’avant.

En plus de ces analyses du squelette visibles à l’œil nu, les paléoanthropologues ont recours à des techniques virtuelles, en particulier aux analyses d’imagerie à très haute résolution afin d’étudier l’intérieur même des ossements. La structure interne des os, en particulier celle des membres (le fémur et le tibia pour la jambe et la cuisse, l’humérus pour le bras), permet par exemple d’estimer la robustesse d’un os et, par conséquent, son niveau d’adaptation pour un type de locomotion. En quelques mots, avoir son fémur (cuisse) plus robuste que son humérus (bras) témoigne par exemple d’une préférence pour un déplacement sur les jambes.

Structure interne d’un fémur de gorille (à gauche) et d’humain actuel (à droite), obtenues par scanner à rayons-X. L’analyse montre une différence dans l’orientation du col et de la tête du fémur en haut, et dans l’épaisseur de l’os son applatissement en
Structures internes d’un fémur de gorille (à gauche) et d’humain actuel (à droite), obtenues par scanner à rayons-X. L’analyse montre une différence dans l’orientation du col et de la tête du fémur en haut et, dans l’épaisseur de l’os, son applatissement en bas.
Fourni par l’auteur

Enfin, d’autres vestiges plus rares que les ossements témoignent des comportements locomoteurs du passé : les empreintes de pieds fossiles qui capturent des moments figés dans le temps. L’observation d’empreintes permet aisément de savoir si l’individu qui les a laissés était bipède ou quadrupède. Mais les empreintes offrent également des informations sur la démarche elle-même : la distance entre les pas ou l’angle formé par le pied permettent de mettre les fossiles en mouvement.

Bipèdes mais pas que

C’est donc à partir des restes osseux et d’empreintes de pieds qu’il est possible d’étudier la locomotion des fossiles. Maintenant que la méthode est connue, nous pouvons nous intéresser à l’évolution de la locomotion des hominines, regroupant Homo sapiens et les espèces fossiles plus proches de nous que des chimpanzés, c’est-à-dire les représentants de ce qui est couramment appelé la « lignée humaine ».

Distribution temporelle des différentes espèces d’hominines. Le nombre d’espèces peut varier suivant les auteurs. Les relations entre chaque espèce sont souvent peu consensuelles
Distribution temporelle des différentes espèces d’hominines. Le nombre d’espèces peut varier suivant les auteurs. Les relations entre chaque espèce sont souvent peu consensuelles.
Fourni par l’auteur

Les hominines les plus anciens sont connus grâce à trois groupes : Sahelanthropus dont le célèbre Toumaï (Tchad, 7 millions d’années), Orrorin (Kenya, 6 millions d’années) et Ardipithecus (Éthiopie et Kenya, entre 6,3 et 4,4 millions d’années). L’inclusion de ces trois groupes aux hominines à la base de l’évolution humaine repose en partie sur la présence de caractères adaptés à la bipédie.

Cependant, la présence d’une bipédie fait largement débat au sein de la communauté des paléoanthropologues. En effet, notre connaissance de leur anatomie est limitée par une faible quantité de fossiles pour la plupart fragmentés et par le fait que ces fossiles montrent une « anatomie en mosaïque ». Ce terme désigne le fait qu’un individu fossile peut présenter à la fois des adaptations à la bipédie au sol et à une locomotion arboricole, une anatomie originale et inconnue chez les primates actuels et donc difficilement interprétable. Autre problème : ces adaptations semblent varier d’un groupe à l’autre, témoignant d’une diversité de comportements locomoteurs incluant une forme de bipédie chez ces premiers représentants de la lignée humaine.

Pour les espèces d’hominines plus récentes, du moins à l’échelle des temps géologiques, l’image est plus claire. Les australopithèques, connus entre 4,2 millions et 2 millions d’années en Afrique, sont un groupe bien documenté grâce à la découverte de plusieurs centaines de restes osseux.

Certaines découvertes exceptionnelles – comme le squelette de la célèbre Lucy (Éthiopie, 3,2 millions d’années), complet à 40 %, ou le squelette de Little Foot (Afrique du Sud, 3,7 millions d’années), moins connu du grand public mais complet à près de 90 %, ou encore les empreintes de pieds de Laetoli (Tanzanie, 3,7 millions d’années) – nous livrent des informations sur l’évolution de la locomotion de nos ancêtres. La morphologie de la colonne vertébrale, du bassin, de la hanche, du genou et de la cheville de Lucy et de Little Foot ainsi que les empreintes de Laetoli montrent clairement que les australopithèques étaient bipèdes, au moins en partie. Toutefois, les phalanges de mains courbées et l’orientation de l’épaule suggèrent une locomotion arboricole.

La présence de ces derniers caractères interroge les paléoanthropologues depuis plus de cinquantes ans : ces hominines pratiquaient-ils plusieurs modes de locomotion (à l’image des autres primates) ou bien ces caractères anatomiques sont-ils le résidu de l’anatomie de leurs ancêtres sans utilisation réelle ? Cette question ouvre sur une nouvelle problématique qui n’a pas encore trouvé de réponse claire : la distinction entre la capacité à effectuer un comportement et sa pratique réelle.

Deux types de vestiges attribués aux Australopithèques. A -- Squelette de Lucy, attribuée à l’espèce « Australopithecus afarensis », montrant des caractères adaptés à la bipédie et des caractères adaptés à un comportement de suspenseur et de grimpeur. B
Deux types de vestiges attribués aux australopithèques. A. Squelette de Lucy, attribuée à l’espèce Australopithecus afarensis, montrant des caractères adaptés à la bipédie et des caractères adaptés à un comportement de suspenseur et de grimpeur. B. Une des six pistes d’hominines, vieilles de 3,7 millions d’années découvertes à Laetoli, en Tanzanie, preuve directe de différentes bipédies à la même période.
Auteur/Muséum national d’histoire naturelle/Masao et al., Fourni par l’auteur

À côté des célèbres australopithèques, d’autres hominines comme les paranthropes ou les premiers représentants du genre Homo, comme Homo habilis, sont moins bien documentés, bien qu’ils leur soient contemporains. Plusieurs recherches ont cependant souligné que ces espèces, parfois contemporaines, différaient les unes des autres. L’image est donc complexe : des hominines différents coexistent et sont adaptés à des comportements variés. L’évolution n’est pas linéaire, elle témoigne d’une grande diversité passée.

Les derniers représentants du genre Homo ont, pendant longtemps, été considérés comme des bipèdes permanents. C’est le cas pour les Homo erectus ou les néandertaliens qui partagent la majorité des adaptations à la bipédie retrouvées chez Homo sapiens.

Toutefois, les découvertes de nouvelles espèces du genre Homo lors des deux dernières décennies montrent une diversité locomotrice y compris pour des périodes relativement récentes du point de vue de notre longue histoire évolutive.

Homo naledi, connu par près de 1 500 restes osseux représentant au minimum une vingtaine d’individus et découvert en 2013 dans la grotte de Rising Star (Johannesburg, Afrique du Sud), daté entre 330 000 et 230 000 ans, en est l’exemple parfait. Des phalanges de main courbées, une voûte plantaire du pied peu marquée… sont des caractères se rapprochant des australopithèques, alors que ces individus étaient contemporains des premiers représentants de notre espèce Homo sapiens en Afrique.

Ces caractéristiques sont surprenantes pour une date aussi récente. Elles soulèvent des doutes sur la capacité de cette espèce à se déplacer sur de longues distances, un comportement adopté par les Homo erectus, les néandertaliens et les Homo sapiens. Le constat est clair : la diversité des locomotions est restée présente jusque récemment.

Une partie des restes osseux d’Homo naledi illustrant une diversité locomotrice chez les hominines les plus récents
Une partie des restes osseux d’Homo naledi illustrant une diversité locomotrice chez les hominines les plus récents.
Berger & al, Fourni par l’auteur

L’origine de la bipédie en vue

La locomotion bipède est un élément déterminant de notre évolution, expliquant en grande partie le succès évolutif des hominines par rapport aux autres grands singes. Toutefois, la question de l’origine de la bipédie demeure.

À quoi ressemblait l’ancêtre commun aux humains et aux chimpanzés ? Était-il plus bipède que quadrupède ? Le débat reste ouvert et de nouvelles découvertes de fossiles en Europe soulèvent la question de l’apparition d’une forme de bipédie avant même l’apparition des premiers hominines. Si la question des origines reste ouverte, la diversité comportementale des hominines est désormais un fait.

The Conversation

Jérémy Duveau est enseignant-chercheur à l’Université de Tübingen (Allemagne) et chercheur associé au Muséum national d’Histoire naturelle. Il est membre depuis 2017 de l’International Research Network “Bipedal Equilibrium” (CNRS Ecologie & Environnement). Une partie de ses recherches ont été financées suite à l’obtention du prix de thèse de la Chancellerie des Universités de Paris en 2021. Il a également reçu des financements de la fondation Fyssen pour ses recherches en 2022 et 2023 ainsi que de l’Agence National de la Recherche pour le projet ANR-18-CE27-0010 HoBiS entre 2019 et 2024.

Quentin Cosnefroy est chercheur associé au laboratoire PACEA de Bordeaux et membre de l’International Research Network “Bipedal Equilibrium” (CNRS Ecologie & Environnement).

Il a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche pour le projet ANR-18-CE27-0010 HoBiS entre 2020 et 2024 et le projet ANR-22-CE27-0016 NeHos entre 2024 et 2026 ; ainsi que du Grand Programme de Recherche “Human Past” de l’Université de Bordeaux.

ref. Non, nos ancêtres ne se sont pas simplement « redressés » : repenser l’évolution vers notre bipédie – https://theconversation.com/non-nos-ancetres-ne-se-sont-pas-simplement-redresses-repenser-levolution-vers-notre-bipedie-283215

Contre les oppressions subies par les femmes, décoloniser le féminisme

Source: The Conversation – in French – By Serene J. Khader, Professeure de philosophie et d’études de genre, CUNY Graduate Center

Dans Décoloniser l’universalisme, une éthique du féminisme transnationale, aux éditions Éliott, la philosophe états-unienne Serene J. Khader (Graduate School and University Center of the City University of New York) dénonce une forme de « féminisme missionnaire » occidental qui entend « sauver » les femmes des Sud en imposant un modèle unique et idéalisé. Or, analyse-t-elle, il est possible de défendre des valeurs féministes universelles prenant en compte la pluralité des conditions féminines à travers le monde, sans imposer un modèle culturel occidental.

Son ouvrage est traduit pour le public français par la philosophe française Manon Garcia (Université Goethe de Francfort), qui en signe également la préface. Nous vous proposons des extraits de cette préface, suivis de bonnes feuilles du livre de Serene J.Khader.


Extrait de la préface de Manon Garcia

Ce livre entend démontrer de manière implacable que le féminisme peut et doit être universaliste et, ce faisant, clarifier ce qu’est l’universalisme au point de le redéfinir. Pour autant, cette technicité ne doit pas masquer l’essentiel : ce livre contribue de manière extrêmement importante à des débats centraux du féminisme, de la philosophie et du monde politique contemporain. Il dissout une bonne fois pour toutes la prétendue alternative entre universalisme et relativisme moral : seule une mécompréhension de ce qu’est l’universalisme peut laisser croire que nous n’aurions le choix qu’entre un universalisme qui masquerait forcément des ambitions impérialistes et un anti-impérialisme forcément relativiste et complaisant face à des pratiques culturelles qui perpétuent l’oppression sexiste. […]

On peut légitimement se demander pourquoi un lectorat français aurait besoin de lire des analyses de Serene Khader : après tout, les féministes francophones n’ont pas attendu ce livre pour s’interroger sur l’universalisme, et l’importation de la littérature féministe notamment américaine en France peut parfois avoir l’air d’une démarche impérialiste elle-même, qui nous ferait croire que bell hooks et Angela Davis valent nécessairement mieux qu’Awa Thiam, Françoise Vergès ou Fatima Mernissi.

Abstraction de l’universalisme à la française

Il y a sans nul doute un problème dans la réception française des écrits décoloniaux français et francophones : les sœurs Nardal et Aimé Césaire se sont depuis longtemps inquiétés de l’abstraction néfaste de l’universalisme à la française, Frantz Fanon a mis en évidence le lien entre l’entreprise coloniale et la volonté de dévoilement des femmes, Awa Thiam demande, depuis 1978, que l’on donne la parole aux femmes noires, Fatima Mernissi s’est intéressée dès le début des années 1980 à l’intersection des oppressions de genre, de classe et de race dans la vie des paysannes et a établi un parallèle entre l’injonction à la minceur des femmes occidentales et l’injonction au port du voile dans les pays du Maghreb et certains des textes centraux du féminisme islamique ont été écrits en français.




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De manière plus récente et plus strictement philosophique, les travaux de Naïma Hamrouni sur le sujet féministe, ceux de Soumaya Mestiri et de Nadia Yala Kisukidi sur la nécessité de décoloniser le féminisme et la philosophie, ceux d’Elsa Dorlin sur le rôle conjoint du sexisme et du racisme dans la construction moderne de la nation et ceux de Hourya Benthouami et Nadia Yala Kisudiki spécifiquement sur la question de l’universalisme à la française montrent le rôle que peut jouer la philosophie dans la mise en évidence de l’impérialisme et dans l’élaboration d’outils pour le combattre.

Bâtir un pont

Mais il me semble que le travail de Serene Khader importe et gagne à être connu d’abord parce qu’il permet de bâtir un pont entre, d’un côté, les débats en philosophie contemporaine de tendance analytique sur les tensions entre multiculturalisme et féminisme (et notamment les textes de Susan M. Okin et Uma Narayan, ndlr), les débats politiques actuels sur la possibilité d’une diplomatie féministe (l’idée de diplomatie féministe a été proposée par la Suède en 2014 et a depuis été adoptée par plusieurs pays européens, notamment la France et l’Allemagne, ndlt), sur le fémonationalisme, sur le communautarisme, sur l’intersectionnalité et, plus généralement, sur la tension supposée entre appartenance culturelle et participation politique.


Bonnes feuilles de l’ouvrage de Serene J. Khader

Certes, le féminisme implique que les rapports de genre oppressifs sont inacceptables, mais rien n’autorise à présumer qu’il n’existerait qu’une seule conception du genre compatible avec la justice de genre, ou capable de la soutenir. L’idée qu’une société juste du point de vue du genre devrait nécessairement adopter la compréhension occidentale des rôles de genre peut, par conséquent, obscurcir le sens du pouvoir des « autres » femmes et les raisons pour lesquelles elles investissent certains rôles féminins.

L’idéalisation des formes culturelles occidentales

La discussion que Joan Scott (dans la Politique du voile, ndlr) consacre à la façon dont la France appréhende le hijab fournit un exemple frappant de la manière dont l’idéalisation de protocoles occidentaux en matière de genre peut conduire à surestimer, avec une désinvolture inquiétante, l’assujettissement des « autres » femmes. (L’ouvrage se concentre notamment sur les débats autour de la loi du 15 mars 2004 interdisant le port ostensible de signes religieux dans l’enceinte scolaire, plus communément appelée « loi sur le voile », ndlr)

Scott soutient que le désir, en France, d’interdire le port du voile musulman à l’école procède de l’hypothèse, chez les Français·es non musulman·es, que leurs rapports de genre sont déjà égalitaires, et qu’ils le sont d’une manière singulière. L’un des ressorts de l’indignation face au hijab est l’idée que ce serait une tragédie que de jeunes femmes « cachent leurs beaux visages ».
(Bien entendu, le hijab ne couvre pas le visage – c’est un indice supplémentaire du geste culturaliste consistant à laisser les pratiques réputées les plus oppressives tenir lieu, par métonymie, de la culture tout entière, ndlt).

Selon Scott, cela révèle que ce que les Français·es jugent préoccupant était « le refus des filles de se conformer à ce qui était tenu pour les protocoles “normaux” d’interaction avec les membres du sexe opposé ». L’idée sous-jacente est que la « libération sexuelle » est un préalable de l’égalité des sexes, et que pour que cette libération sexuelle existe, il faut que les femmes apparaissent comme prêtes à avoir des relations sexuelles avec des inconnus ou au moins à être évaluées sexuellement par ces derniers.

Or, l’une des fonctions du hijab est précisément d’affirmer que la sexualité n’a sa place que dans des sphères d’intimité. Comme le note Scott, certaines féministes musulmanes affirment d’ailleurs que le fait de ne pas avoir à être sexualisées dans l’espace public est une source d’empouvoirement.

Nul besoin de trancher la question de savoir si le hijab est empouvoirant en France pour voir ce que l’idéalisation française rend impensable. Si Scott a raison, la conception française dominante ne peut reconnaître comme égalitaires que des conceptions des rapports de genre qui incitent les femmes à accepter des interactions sexualisées avec des inconnus. Or, il est difficile de soutenir qu’un tel type d’interaction est nécessaire pour être entendue politiquement ou pour accéder à l’éducation ; si une telle exigence s’avérait nécessaire mais ne pesait que sur les femmes, elle serait à l’évidence sexiste.

On pourrait objecter qu’attendre des femmes, unilatéralement, qu’elles désérotisent les relations dans la sphère publique est sexiste, indépendamment même de la participation à la vie publique. Mais beaucoup de femmes musulmanes qui défendent le port du voile ne considèrent pas pour autant que l’autorégulation sexuelle ou la modestie vestimentaire sont la seule responsabilité des femmes (Cf. Al-Khatahtbeh et coll., 2014).

Du point de vue français, en revanche, toute manière de gérer la sexualité qui ne se conforme pas aux protocoles « français » de disponibilité sexuelle et de fréquentation amoureuse apparaît comme hostile à l’égalité des sexes. Rejeter un protocole occidental de marquage du genre revient alors, purement et simplement, à accepter la subordination des femmes. La possibilité même de réinterpréter les rôles de genre musulmans, comme celle de soumettre à la critique les normes des Français·es non musulman·es, se trouve ainsi exclue.[…]

De la compatibilité entre rôles traditionnels et féminismes

Dans des conditions non idéales, la question décisive est de savoir si la capacité des femmes à façonner les conditions de leur action augmente, et si elle augmente d’une manière qui rend moins probable que le pouvoir s’exerce sur elles. La participation à nombre d’institutions associées, en Occident, à la sphère publique territorialisée (le marché ou la ville, par exemple) ne correspond pas nécessairement à un gain de pouvoir dans la décision sociale. C’est particulièrement vrai lorsque ces institutions ne sont pas, en fait, le lieu où se concentre le pouvoir social effectif.

C’est, me semble-t-il, ce qui se trouve au cœur des critiques formulées, en Afrique subsaharienne, à l’encontre de l’idéalisation d’une sphère publique territorialisée : si le village est un lieu où l’on peut infléchir la décision collective et que la ville ne l’est pas, ou si la capacité de produire de la nourriture constitue, dans la négociation, un atout plus décisif que la possession d’argent liquide, alors des stratégies consistant à réhabiliter des rôles traditionnels et à refuser des options qui les contredisent, peuvent être compatibles avec les objectifs féministes. (Cf. Monique Deveaux, 2016 sur la manière dont la reconnaissance de modes informels de participation politique peut accroître le pouvoir des femmes dans la décision sociale, dans des contextes d’autorité politique traditionnelle. Pour des analyses de formes importantes de pouvoir de décision sociale exercées au travers d’institutions susceptibles d’échapper aux Occidentales et aux Occidentaux, on pourra aussi consulter la littérature sur les_ panchayats _en Asie du Sud, ndlt).

Prenons encore l’exemple de l’interdiction du port du voile musulman et des défenses du voile par les féministes islamiques : il est possible que la capacité d’influer sur la vie sociale et la disponibilité sexuelle dans l’espace public soient relativement indépendantes. Je ne cherche évidemment ni à dire que le pouvoir qui se situe en dehors de la sphère publique territorialisée, ou qui rejette certains de ses attributs, est toujours plus important qu’il n’y paraît, ni à fournir une image d’Épinal de la « vie traditionnelle ».

Mais je veux montrer qu’un idéal, culturellement sous-déterminé, de participation à la prise de décision sociale conduit les féministes à se demander comment le pouvoir fonctionne réellement, dans différents domaines, au sein d’un contexte donné, au lieu de laisser des engagements missionnaires préalables fixer la réponse à l’avance.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Contre les oppressions subies par les femmes, décoloniser le féminisme – https://theconversation.com/contre-les-oppressions-subies-par-les-femmes-decoloniser-le-feminisme-277432

Du Brexit au « Bregret » : dix ans après, le goût amer du vote en faveur du retrait de l’UE au Royaume-Uni

Source: The Conversation – in French – By Laëtitia Langlois, Maître de conférences en études politiques britanniques, Université d’Angers

Dix ans après le référendum de 2016, les promesses de baisse de l’immigration et de prospérité économique faites durant la campagne par les promoteurs d’une sortie de l’Union europénne ne se sont pas concrétisées. L’impact premier du Brexit a été autre : un approfondissement de la polarisation de la société et une banalisation du discours d’extrême droite. Aujourd’hui, la majorité des citoyens britanniques déplorent le choix effectué à l’époque.


Le 23 juin 2016, une majorité de Britanniques choisissaient de quitter l’Union européenne au terme d’une campagne référendaire portée par les promesses des partisans du camp « Leave », au premier rang desquels Nigel Farage et Boris Johnson. Organisée autour du slogan « Take Back Control » (« Reprendre le contrôle »), la campagne pro-Brexit promettait de restaurer la souveraineté du pays, de retrouver la maîtrise des flux migratoires et de relancer la prospérité économique.

Dix ans plus tard, les espoirs ont laissé place à un sentiment amer de désillusion que les Britanniques désignent par le terme « Bregret », et c’est un pays divisé, affaibli, désenchanté qui s’apprête à commémorer la date anniversaire du référendum.

Le choc du Brexit

Rares sont les événements dans l’histoire d’un pays qui constituent un choc aussi immense et profond que fut le Brexit. À l’annonce des résultats qui donnent la victoire au camp « Leave » avec 51,9 % des suffrages, c’est un sentiment de stupeur qui se répand dans le monde entier. Après quarante-trois ans d’une relation souvent houleuse et conflictuelle, le Royaume-Uni décidait de quitter l’Union européenne (UE) et d’ouvrir un nouveau chapitre de son histoire.

Les raisons du choc étaient multiples : il s’agissait tout d’abord d’un événement sans précédent qui soulevait bien des incertitudes et des craintes quant à l’avenir du Royaume-Uni et de l’UE. Le choc s’expliquait aussi par le caractère tout à fait inattendu de cette victoire, étant donné que les principaux instituts de sondage prédisaient un scrutin serré et donnaient une légère avance au camp « Remain ». Enfin, le vote en faveur du Brexit représentait une victoire politique et idéologique pour Nigel Farage, à l’époque leader du parti populiste d’extrême droite United Kingdom Independence Party (UKIP) farouchement hostile à l’UE, à l’immigration et au multiculturalisme.

Jusque-là davantage considéré comme un outsider, Nigel Farage devient alors un personnage central du paysage politique britannique, unanimement reconnu comme l’artisan principal du Brexit. Ses thèmes de campagne – qui s’articulent essentiellement autour de la lutte contre l’immigration, le rétablissement de la souveraineté nationale et la défense de l’identité britannique – s’imposent comme les sujets dominants du débat national. Boris Johnson, autre figure centrale de la campagne « Leave » et futur premier ministre (2019-2022), va lui aussi participer à cet essor des idées populistes en les inscrivant au cœur même du Parti conservateur.

Le Brexit a ainsi normalisé et banalisé un discours populiste longtemps demeuré en marge de la sphère publique, contribuant à une dynamique sans précédent pour l’extrême droite et à une recomposition majeure de la vie politique britannique. C’est toute l’ironie de ce référendum : proposé initialement par David Cameron en 2013 lorsqu’il était premier ministre pour renforcer son autorité sur le Parti conservateur et enrayer la montée du parti UKIP, le référendum eut l’exact effet inverse.

Non seulement le vote en faveur de la sortie de l’UE précipita la chute de Cameron, mais il fut, surtout, à l’origine de bouleversements politiques caractérisés par l’affaiblissement des deux partis traditionnels, l’ancrage durable de l’extrême droite et la polarisation du débat public autour des questions d’immigration et d’identité nationale.

Le référendum devait apaiser et unifier le pays ; il l’a au contraire profondément déstabilisé et divisé.

Des lendemains qui déchantent : les désillusions du Brexit

Quelques heures après l’annonce des résultats et alors que l’euphorie règne toujours parmi les partisans du camp « Leave », une première interview de Nigel Farage dans l’émission « Good Morning Britain » de la chaîne ITV provoque la stupéfaction générale. Il déclare aux deux journalistes que la promesse de verser le montant de la contribution au budget européen au budget du National Health Service (NHS) – le service de santé publique britannique – ne pourra « probablement pas être tenue ».

En revenant sur cette promesse phare de sa campagne, Farage trahissait un engagement qui avait pesé lourd dans la décision de nombreux électeurs de voter pour le camp « Leave ». Le NHS, mis en place après la Seconde Guerre mondiale pour garantir à tous les Britanniques un accès universel aux soins « du berceau jusqu’à la tombe » (« from cradle to grave »), est un pilier emblématique de l’État-providence. Cependant, de multiples réformes visant à le rendre moins coûteux et plus efficace l’ont sérieusement fragilisé et il est, aujourd’hui, confronté à de nombreux problèmes parmi lesquels un sous-financement chronique, une pénurie de personnels ou des délais d’attente excessivement longs.

Conscients de la place du NHS dans le cœur des Britanniques, les pro-Leave ont massivement mobilisé l’argument selon lequel en cas de sortie de l’UE, l’argent autrefois attribué au budget européen serait directement consacré au financement du NHS. Boris Johnson sillonnant le pays dans son bus rouge sur lequel était inscrit « Nous versons 350 millions de livres sterling chaque semaine à l’UE, finançons plutôt notre NHS » (« We send the EU £350 million a week, let’s fund our NHS instead ») était un des marqueurs forts de la campagne en faveur du Brexit.

Le fameux « Vote Leave Bus ».
Berkshire Bus Pics, CC BY-NC

Inévitablement, cet argument a rencontré un écho considérable auprès d’une grande partie de l’électorat britannique inquiet de la déliquescence d’un tel monument national. Le revirement brutal de Nigel Farage donnait le sentiment d’une immense trahison et mettait en lumière, dès les premières heures suivant les résultats du vote, le fossé entre les promesses et la réalité.

L’autre grand thème de la campagne pro-Leave était la lutte contre l’immigration. Sur ce point-là aussi, l’écart entre les promesses et la réalité entraîna une profonde amertume parmi les électeurs.

Depuis des années, Nigel Farage répétait que, en raison de son appartenance à l’Union européenne qui prône le principe de frontières ouvertes et de libre circulation des personnes, le Royaume-Uni n’avait pas la capacité de maîtriser ses frontières et d’empêcher l’arrivée massive d’immigrés sur son sol. Quelques jours avant la tenue du référendum, Farage avait dévoilé une affiche de campagne intitulée « Breaking Point » (« le point de rupture ») qui montrait une foule de migrants venus du Moyen-Orient – exclusivement des hommes – massés à la frontière serbo-croate comme prêts à « envahir » l’Europe. La légende de l’affiche disait : « L’UE nous a tous laissés tomber » (« The EU has failed us all »).

Affiche « Breaking Point » diffusée par le parti UKIP.
Wikimedia

Devant le tollé provoqué par cette affiche, UKIP fut contraint de la retirer aussitôt. Mais l’argument avait fait son effet dans un pays où l’immigration – notamment en provenance des pays musulmans – arrivait en tête des préoccupations des Britanniques. La stratégie de campagne de Farage a, d’ailleurs, consisté à présenter le vote en faveur du Brexit comme un enjeu identitaire et civilisationnel en présentant l’immigration – encouragée selon lui par les élites européennes – comme une menace existentielle pour l’identité britannique et l’avenir de la nation.

La victoire du Brexit a été en partie analysée comme la victoire des passions tristes – peur de l’autre, hostilité à l’égard des étrangers, ressentiment vis-à-vis du multiculturalisme – et interprétée comme le signe d’un repli identitaire. Mais si le souhait d’une grande partie de l’électorat pro-Brexit était de voir le pays se transformer en forteresse inaccessible, ce fut loin d’être le cas. En effet, même une fois le Royaume-Uni officiellement sorti de l’UE, le 31 janvier 2020, les chiffres de l’immigration continuèrent de progresser, atteignant un record absolu en mars 2023 avec un solde migratoire net avoisinant le million. Pour une grande partie de l’opinion publique hostile à l’immigration, ces chiffres donnaient l’impression d’une immigration devenue hors de contrôle et d’un État impuissant face aux flux migratoires, ce qui renforça colère et ressentiment vis-à-vis des élites politiques. Une autre promesse centrale de la campagne pro-Leave n’avait donc pas été tenue.

Dans ce contexte, et si l’on ajoute à cela une croissance économique atone et une inflation galopante, il n’est pas surprenant que les derniers sondages indiquent qu’une majorité de Britanniques – environ 56 % – dit regretter le départ de l’UE.

Une société déchirée

À l’heure où les Britanniques s’apprêtent à commémorer les dix ans du vote en faveur du Brexit, ce sont à la fois des sentiments de regret, d’amertume, de trahison qui prédominent dans l’opinion publique. Ces sentiments nourrissent une colère immense vis-à-vis des élites politiques, qui se traduit par une perte de confiance dans les deux partis traditionnels et une montée en puissance sans précédent du parti d’extrême droite Reform UK, dirigé par Nigel Farage.

Le Brexit n’est pas à lui seul responsable de tous les maux du Royaume-Uni : la crise sanitaire liée à l’épidémie de Covid-19 et la guerre en Ukraine expliquent aussi, en partie, les problèmes économiques que rencontre le pays.

En revanche, c’est bien le Brexit qui a divisé la population en deux camps opposés – voire ennemis – qui s’affrontent aussi bien sur les questions d’immigration, de diversité ethnique et culturelle que de définition de l’identité nationale. Ces oppositions ont créé les conditions propices à l’émergence de véritables guerres culturelles qui, une décennie après le référendum, continuent de déchirer violemment la société britannique.

The Conversation

Laëtitia Langlois ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Du Brexit au « Bregret » : dix ans après, le goût amer du vote en faveur du retrait de l’UE au Royaume-Uni – https://theconversation.com/du-brexit-au-bregret-dix-ans-apres-le-gout-amer-du-vote-en-faveur-du-retrait-de-lue-au-royaume-uni-283654

Barbie, Mario, Musclor… Hollywood a décidé de jouer, et ça rapporte

Source: The Conversation – in French – By Frédéric Aubrun, Enseignant-chercheur en Marketing digital & Communication au BBA INSEEC – École de Commerce Européenne, INSEEC Grande École

Le grand retour au cinéma de Musclor (He-Man), interprété par l’acteur britannique Nicholas Galitzine, dans *Masters of the Universe*. Amazon MGM Studios

Musclor (He-Man) n’avait plus mis les pieds au cinéma depuis 1987. Il revient le 5 juin dans les cinémas états-uniens avec Masters of the Universe, produit par Mattel Films et distribué par Amazon MGM Studios, en provenance d’un Hollywood convaincu que les récits de jouets et de jeux vidéo de notre enfance valent de l’or. Barbie, Mario ou encore Sonic l’ont prouvé avec leurs succès respectifs. Mais transformer un jouet en blockbuster est un pari risqué : tout dépend de l’histoire que la marque porte déjà en elle.


Cette histoire, toutes les marques ne la possèdent pas au même degré. Si le film Barbie (2023) représente une forme moderne de dépublicitarisation par l’emprunt de codes médiatiques et culturels pour cacher la marchandisation sous-jacente, encore faut-il avoir une matière narrative suffisamment riche pour que le masque tienne. Derrière l’apparente homogénéité des succès de films de marques de jeux ou de jouets se cachent des récits radicalement différents que ni les budgets hollywoodiens ni les stratégies marketing ne sauraient effacer.

Barbie, teaser officiel 2 (VOST) – Greta Gerwig, Margot Robbie, Ryan Gosling.

Mario et Sonic ont par exemple accumulé pendant des décennies un univers narratif considérable (des personnages, des mondes et des règles que des millions de joueurs connaissent par cœur). Un film n’a pas à construire cet univers : il le prolonge et le convoque en s’appuyant sur ce que le spectateur porte déjà en lui, et que le sociologue Jean-Pierre Esquenazi appelle la médiacy.

La poupée Barbie, elle, n’avait pour tout récit canonique que des campagnes publicitaires et l’imaginaire librement projeté par chaque enfant. Mattel devait tout inventer, ou plutôt tout déléguer à la réalisatrice Greta Gerwig, capable de le faire mieux que n’importe quelle direction artistique interne, ce qui rendait le pari créatif plus grand et le succès plus significatif.

Musclor (He-Man) cumule quant à lui les deux handicaps à la fois : pas de narration vidéoludique préexistante et un capital nostalgique plus étroit, sans compter le souvenir d’un échec cinématographique vieux de presque quarante ans. C’est précisément ce qui fait de Masters of the Universe le cas le plus risqué des studios Mattel.

*Masters of The Universe (2026), bande-annonce officielle.

Construire brique par brique

Cette fragilité narrative explique pourquoi le brand content cinématographique n’a pas émergé par hasard et pourquoi certains cas ont posé des règles que l’industrie suit encore aujourd’hui. Le premier à avoir posé sa brique à l’édifice est The Lego Movie en 2014.

The Lego Movie (2014), le making-of.

Le film rapporte 469 millions de dollars (soit 402,8 millions d’euros) pour un budget de 60 millions (51,5 millions d’euros) en convoquant l’autodérision comme principal code narratif. Le méchant s’appelle « Lord Business » et veut tout figer avec de la colle, imposer une notice à chaque assemblage, éradiquer toute démarche créative. C’est une métaphore transparente du contrôle corporate, comme l’explique Phil Lord, co-réalisateur du film : le film cherchait à « créer les conditions de l’innovation dans un monde où toute la créativité est externalisée et où les gens ne pensent plus par eux-mêmes ». Will Ferrell, qui prête sa voix à Lord Business, confie avoir été séduit par le côté subversif du film.

Cette autodérision assumée est au cœur du mécanisme de dépublicitarisation. En retournant le regard critique contre elle-même, la marque désarçonne le spectateur qui ne peut reprocher à Lego d’être commercial puisque le film critique son aspect commercial. C’est une dépublicitarisation aboutie, car la marque emprunte tellement aux codes du cinéma et à sa capacité critique qu’elle finit par s’effacer derrière l’œuvre.

« La dépublicitarisation » – Lexique des SIC.

En transformant son produit en récit, Lego répondait à la logique même du brand content. Mais pour Nintendo, la question était d’une autre nature. La firme japonaise ne cherchait pas à construire un univers narratif, elle en possédait déjà plusieurs. Mario, Pokémon, Zelda : autant de franchises qui circulent depuis quarante ans entre les consoles, les cartes à jouer, les séries animées, les produits dérivés. C’est ce que le spécialiste des médias Philippe Marion appelle la « transmédiagénie », cette capacité d’un récit à se propager à travers les médias sans perdre son identité.




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Pokémon en avait déjà fait la démonstration au cinéma en 2019 avec Detective Pikachu, qui rapporte 433 millions de dollars (371,9 millions d’euros) pour un budget de 150 millions (128,8 millions d’euros). Un succès honnête, mais en dessous du potentiel d’une franchise considérée comme la plus lucrative de l’histoire des médias, avec plus de 100 milliards de dollars (85,8 milliards d’euros) de revenus cumulés. Pokémon avait alors commis l’erreur inverse de Lego : trop vouloir s’éloigner de son univers canonique en adaptant un jeu dérivé plutôt que le cœur de la franchise.

Pokémon. Détective Pikachu (2019), bande-annonce officielle (VF).

Nintendo rectifie le tir avec Mario, son personnage le plus universel, confié au studio Illumination tout en conservant, sous l’autorité de Shigeru Miyamoto, le créateur du personnage, un contrôle créatif total sur son univers.

Bondir d’un monde à l’autre

La première adaptation au cinéma du plombier moustachu (1993) avait été un désastre critique et commercial suffisamment cuisant pour convaincre la firme de ne plus jamais confier son personnage à un autre studio. Trente ans pendant lesquels Mario a continué d’accumuler un univers narratif riche avec des dizaines de jeux, de mondes distincts, de personnages iconiques connus de plusieurs générations.

Ces immenses réservoirs narratifs offrent à chaque nouveau média un terrain fertile pour construire de nouvelles histoires. Mario Kart, Mario Galaxy, Mario Odyssey : autant de récits possibles que le cinéma peut convoquer sans jamais épuiser la source. Les succès des films Super Mario Bros (2023) et Super Mario Galaxy (2026) confirment la solidité de la franchise avec plus de 2 milliards de dollars (1,7 milliard d’euros) cumulés au box-office mondial.

Super Mario Galaxy, le film (2026), bande-annonce officielle VF.

Jouer dans la cour des grands

Ce que Nintendo a mis trente ans à construire, Mattel veut l’accélérer. Forte du succès de Barbie, la firme états-unienne annonce 14 films en développement dont Hot Wheels, Polly Pocket, Barney et Uno. Robbie Brenner, présidente de Mattel Films, résume l’ambition dans Variety :

« Barbie était une preuve de concept. Elle a fait savoir à l’industrie que nous sommes là, que nous sommes sérieux et que nous voulons placer la barre haut. »

Mais un univers narratif ne s’improvise pas : il se sédimente, jeu après jeu, monde après monde, génération après génération. Nintendo avait pris le temps de poser ces fondations. Mattel en avait fait de même avec Barbie, soixante ans d’imaginaire librement projeté par des générations d’enfants sur une poupée de plastique. Le château de Grayskull, forteresse emblématique de l’univers de Musclor, attend depuis 1987 que quelqu’un lui construise les siennes.

Un premier indice est déjà disponible : Amazon MGM a choisi de ne pas distribuer Masters of the Universe dans les salles françaises, malgré un budget estimé à plus de 170 millions de dollars (145,9 millions d’euros). Le film sera disponible ultérieurement sur Prime Vidéo, sans date annoncée.

Ce choix dit quelque chose que les bandes-annonces taisent : dans un marché où la franchise ne dispose pas de l’ancrage nostalgique qu’elle conserve aux États-Unis, le studio a préféré contourner l’épreuve du grand écran plutôt que de la perdre.

The Conversation

Frédéric Aubrun ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Barbie, Mario, Musclor… Hollywood a décidé de jouer, et ça rapporte – https://theconversation.com/barbie-mario-musclor-hollywood-a-decide-de-jouer-et-ca-rapporte-281582

L’IA ne menace pas de la même manière tous les emplois. Elle risque de reproduire les discriminations existantes

Source: The Conversation – in French – By Ulrike Schuerkens, Professeure des Universités en sociologie et anthropologie sociale, Université Rennes 2

En appréhendant de manière globale, l’impact éventuel de l’intelligence artificielle, une partie du problème est esquivé. À commencer par la façon dont chacun perçoit l’IA : si, pour certains salariés, c’est une menace inquiétante ; d’autres personnes y voient d’abord une opportunité à saisir. L’impact global dépendra aussi de l’ensemble de ces micro-ajustements.


À chaque révolution technologique, la question de son impact sur l’emploi est posée avec plus ou moins de finesse. L’accélération récente des outils d’intelligence artificielle ne fait pas exception. L’étude que l’OCDE a publiée récemment s’intéresse ainsi à l’effet de l’introduction de l’IA sur les inégalités salariales. Réalisée dans 19 pays de l’OCDE sur la période allant de 2014 à 2018, ce travail statistique indique que l’IA n’a pas eu d’influence sur les inégalités salariales entre les professions, d’un métier à l’autre au cours de cette période et dans les pays concernés par l’étude.

Or, il s’agissait d’une période où l’influence de l’IA sur le marché de travail était encore limitée. Cette influence sera de plus en plus grande dans les années à venir.




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Une réduction des écarts de productivité

Le résultat global de l’OCDE mérite cependant d’être nuancé. Certains éléments indiquent une réduction des inégalités salariales entre les différentes professions : l’utilisation de l’IA contribue à diminuer les différences salariales.

Cela pourrait suggérer que l’introduction de l’IA réduit les écarts de productivité entre les individus, ce qui se refléterait ensuite dans les salaires. Toutefois, la conclusion de cette étude incite à la prudence. « L’extrapolation au contexte actuel doit donc être faite avec prudence », précisent les auteurs.

Au-delà des inégalités pour ceux qui conservent leur emploi, l’IA pose la grande question déjà évoquée de l’impact de la technologie sur le niveau de l’emploi. Le sociologue Eric Dahlin a constaté dans une des premières études consacrées à cette thématique que les professions intellectuelles et celles qui requièrent une expérience technique (traducteur, ingénieur, architecte) sont davantage susceptibles d’être menacées par l’IA que des professions dont le niveau de créativité est élevé, comme celles des universitaires ou des médecins.

Pour cela, il a soumis à un échantillon de 951 personnes un questionnaire où il leur était demandé par exemple « Avez-vous perdu votre job à cause de l’IA » ou « Avez-vous peur de le perdre à cause de l’IA ? ».

D’autres études vont dans le même sens, par exemple pour l’Espagne.

Pour revenir à l’étude d’Eric Dahlin, le sociologue a étudié en 2023 ce sujet aux États-Unis. Il ressort de son enquête que certaines tâches cognitives des cols blancs sont mieux exécutées par l’IA que par un humain comme, par exemple, les tâches de traduction des textes.

La qualité de ces traductions est telle que des chercheurs peuvent en bénéficier en demandant une dernière correction du texte traduit par l’IA aux traducteurs. L’emploi d’une part de ces professionnels hautement qualifiés (parmi lesquels on compte traducteurs, comptables, analystes financiers…) est donc menacé.

Des compétences encore protégées

À l’inverse, d’autres emplois à contenu intellectuel seraient moins menacés. L’exercice du métier de médecin ou de certains scientifiques… requiert des compétences difficilement mobilisables par une IA pour le moment. Il s’agit de capacités d’analyse créative pour prendre des décisions singulières et ou résoudre des problèmes.

Quand un médecin explique des données de santé à ses patients ou qu’un scientifique explique des faits empiriques à des étudiants à l’aide d’arguments complexes, ils peuvent être difficilement remplacés par une IA. Quand bien même, une partie de leur tâche peut être exercée par une IA, la plupart d’entre elles nécessitent des compétences difficilement exécutables par des machines.

Les conclusions sur le lien entre l’IA et l’emploi doivent donc être nuancées. Si elles sont vraies d’un point de vue macro, la réalité au cas par cas dépend d’autres facteurs. Les discriminations existant actuellement sur le marché du travail peuvent avoir un effet sur les emplois qui sont et seront ou non menacés.

L’impact des discriminations

Ainsi, l’impact de l’intelligence artificielle sur le marché du travail doit prendre en compte les discriminations existantes fondées sur le sexe, l’origine ethnique et le statut socio-économique. Une partie croissante des individus de ces groupes, estimée à 10 % des travailleurs par la Commission européenne, est cantonnée à des emplois à temps partiel ou temporaire dans l’économie des petits boulots, sans possibilité d’ascension sociale.

Les plateformes numériques, telles qu’Airbnb et Uber, sont devenues des sources de revenus et de services. Il existe toutefois des preuves d’une polarisation du marché du travail, si l’on se concentre sur les différents niveaux d’éducation et d’âge. Les travailleurs moyennement qualifiés apparaissent comme les plus concernés lorsque l’IA entraîne une perte d’emplois.

BFM Business, 2025.

L’IA une opportunité pour certains

Ces différences de statut sur le marché du travail s’accompagnent d’évaluations divergentes à propos de l’IA. Considérée comme une menace par les groupes défavorisés, elle est perçue comme un défi pouvant être relevé par les groupes privilégiés. Les résultats du sociologue Dahlin montrent ainsi qu’il existe une différence entre la crainte de perdre son emploi et la perte effective d’emploi due à l’IA. L’adaptation au marché du travail est donc exigée et détermine le résultat face aux exigences relevant du secteur économique où des choix sont réalisés par les entreprises et les employeurs.

Même si certaines tâches des cols blancs peuvent être remplacées par des machines, les cadres et une partie des employés qualifiés peuvent changer rapidement d’emploi, s’ils ont la capacité de s’adapter.

À l’inverse, de ceux qui ne disposent pas du capital social ou culturel nécessaire pour trouver un autre emploi. Un rapport) va jusqu’à affirmer que certains employés occupant des postes exposés à l’IA s’attendent à ce que l’IA les aide plutôt que de leur nuire.

The Conversation France/Canalchat 2026.

The Conversation

Ulrike Schuerkens ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’IA ne menace pas de la même manière tous les emplois. Elle risque de reproduire les discriminations existantes – https://theconversation.com/lia-ne-menace-pas-de-la-meme-maniere-tous-les-emplois-elle-risque-de-reproduire-les-discriminations-existantes-275734

Grâce à un algorithme, comprendre pourquoi le blocage du détroit d’Ormuz fait craindre une crise alimentaire

Source: The Conversation – in French – By Evgenia Passari, Professeur Associé de Finance et "Research Affiliate” du Centre for Economic Policy (CEPR), Université Paris Dauphine – PSL

Avec la fermeture du détroit d’Ormuz, en mars 2026, à la suite de la guerre entre les États-Unis et l’Iran, l’ombre d’une crise alimentaire plane dans tous les esprits. Pour les pays africains, le choc tombe au pire moment : celui des semis. Une recherche, fondée sur l’étude d’un million d’articles de l’agence Reuters, met en lumière l’ampleur de cette crise sur le prix des matières premières autres que le pétrole. Car l’azote ou le phosphate font aussi tourner l’économie mondiale.


Depuis plusieurs mois, l’attention médiatique se concentre sur le pétrole, le gaz et les conséquences inflationnistes du blocage du détroit d’Ormuz, sur le golfe Persique, pour les économies européennes. Pourtant, c’est sur le continent africain qu’un autre choc, plus silencieux mais potentiellement plus meurtrier, se profile : celui des engrais et de l’alimentation.

Alors, comment mesurer un choc dont les données de production et de stocks sont, contrairement au pétrole, lacunaires ou inexistantes ?

Dans une recherche récente, mes coauteurs – Alvin Lumbanraja, Sarah Mouabbi et Adrien Rousset Planat – et moi avons appliqué une analyse automatisée à partir d’un million d’articles publiés par l’agence Reuters sur une vingtaine d’années. L’objectif : construire des indicateurs quotidiens de pression sur l’offre pour vingt matières premières – dont 19 marchés auparavant non documentés –, incluant l’énergie, les métaux, l’agriculture et l’élevage.

Quantifier l’invisible

Concrètement, notre algorithme repère, dans chaque phrase des articles, la co-occurrence d’un mot relatif à l’offre comme « récolte » ou « production », et d’un mot signalant une perturbation comme « arrêté » ou « suspendu ».

Le résultat se présente sous la forme d’un chiffre quantifiant l’ampleur du choc, ce qui permet pour la première fois de comparer l’impact économique des chocs de matières premières non pétrolières à celui des chocs pétroliers.

Sur une échelle où 1 représente une mauvaise année sans conséquence notable, l’embargo arabe de 1973 atteint 3,5. Le choc actuel sur le pétrole se situe entre 4 et 6. Mais le choc gazier, du fait du quasi-monopole qatari sur le gaz naturel liquéfié (GNL) traversant Ormuz, se hisse entre 7 et 10. À titre de comparaison, la crise gazière européenne de 2022 atteignait environ 5 à 8 sur cette même échelle.

C’est ce choc gazier, transmis par les engrais azotés, qui menace désormais la sécurité alimentaire mondiale.

Goulot d’étranglement pour les engrais

Le détroit d’Ormuz n’est pas seulement le passage d’un cinquième du pétrole mondial. Il concentre aussi la quasi-totalité du gaz naturel liquéfié (GNL) exporté par le Qatar (soit environ un cinquième du GNL mondial) et, avec lui, une part décisive du commerce des engrais azotés.

Près de la moitié de l’urée granulée mondiale, près de 30 % de l’ammoniac et plus de 20 % du phosphate diammonique transitent par ce corridor. Or, le gaz naturel est la matière première de l’azote agricole ; sans gaz, pas d’engrais.




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Les conséquences sont déjà tangibles. QatarEnergy a interrompu sa production en aval d’urée à la suite de l’arrêt de ses installations de GNL. Le prix de l’urée free on board (FOB) Égypte, baromètre des engrais azotés, est passé de 400 à 490 dollars (de plus de 340 euros à plus de 420 euros, NDLR) la tonne avant la crise à environ plus de 700 dollars états-unien (600 euros) en mars 2026, soit une hausse de près de 46 % en un mois.

L’Afrique en première ligne

Pour les pays africains, le choc tombe au pire moment : celui des semis. Le Soudan importe environ 54 % de ses engrais via le corridor d’Ormuz, le Kenya 26 %. Même une réduction modeste de la disponibilité d’engrais a des effets disproportionnés sur les rendements. Selon l’Organisation des Nations unies (ONU), une baisse de 10 % de la disponibilité d’engrais peut entraîner jusqu’à 25 % de production en moins de maïs, de riz et de blé en Afrique subsaharienne.

Les projections internationales font état d’une hausse de 21 % du nombre de personnes en insécurité alimentaire en Afrique de l’Ouest et centrale, et de 17 % en Afrique de l’Est et australe. Selon le Programme alimentaire mondial (PAM), près de 45 millions de personnes supplémentaires pourraient se retrouver en situation d’insécurité alimentaire aiguë d’ici le milieu de l’année ; elles s’ajouteraient aux 318 millions de personnes déjà en situation d’insécurité alimentaire.

Confrontés à des coûts d’intrants prohibitifs, les agriculteurs auront le choix entre renoncer à fertiliser ou réduire les surfaces cultivées. Dans les deux cas, la récolte 2026 sera amputée. Et, au moment des semis, la fenêtre de décision est étroite : retarder l’achat d’engrais de quelques semaines peut compromettre une saison entière.

Scénario à un mois : que disent nos recherches ?

Nos estimations excluent la possibilité que les chocs combinés sur le gaz et l’aluminium n’ajoutent qu’environ un demi-point de pourcentage à l’inflation française induite par le pétrole au cours des deux prochaines années. La France pourrait connaître une hausse cumulée des prix de 1,4 % et une baisse de la production industrielle de 1 %, en plus des effets déjà causés par le choc pétrolier.

Pour les pays disposant de faibles réserves alimentaires, le risque est d’une autre nature. Une augmentation de 25 à 30 % des prix alimentaires mondiaux est un scénario plausible si le blocus se prolonge et que les principaux producteurs agricoles décident de conserver leurs récoltes, un réflexe protectionniste déjà observé en 2008 et 2022.

Pour les ménages les plus pauvres du monde, pour lesquels l’alimentation représente la moitié, voire plus, de leurs dépenses totales, cela se traduirait par une hausse de l’inflation de 12 à 18 %. La principale conséquence ? D’éventuelles migrations massives et un risque accru de tensions sociales dans des pays déjà fragiles.

Trois leviers pour les pouvoirs publics

Premièrement, l’Union européenne doit débloquer d’urgence une aide ciblée afin de permettre aux agriculteurs africains, comme aux agriculteurs européens, d’obtenir les engrais nécessaires aux semis de printemps 2026. Une occasion manquée est irrémédiable.

Deuxièmement, il est temps de constituer des réserves stratégiques d’engrais et de matières premières critiques, équivalentes aux stocks de sécurité de 90 jours existants pour le pétrole. Le coût de cette assurance est négligeable comparé au coût de la prochaine crise.

Troisièmement, la diversification des chaînes d’approvisionnement, en dehors du Golfe, doit être accélérée, conformément aux enseignements tirés de la crise gazière russe de 2022. À cet égard, l’Afrique du Nord, riche en phosphates, et certaines productions africaines d’ammoniac vert pourraient constituer la base d’une réponse continentale partagée entre l’Europe et l’Afrique.

Espérons que le cessez-le-feu débouche rapidement sur une reprise durable du trafic maritime. Autrement, l’un des aspects les plus dramatiques de cette crise se déroulera sur le continent africain dans les semaines à venir – un aspect que nous continuons, à tort, de considérer comme une simple question de pétrole.

The Conversation

Evgenia Passari est membre de Centre for Economic Policy Research (CEPR).
Evgenia Passari gratefully acknowledges financial support from the Bank of
Greece, the Europlace Institute of Finance (EIF) & the Labex Louis Bachelier and the FinTech & Digital Finance Chair at
Université Paris Dauphine – PSL.

ref. Grâce à un algorithme, comprendre pourquoi le blocage du détroit d’Ormuz fait craindre une crise alimentaire – https://theconversation.com/grace-a-un-algorithme-comprendre-pourquoi-le-blocage-du-detroit-dormuz-fait-craindre-une-crise-alimentaire-281186

Et si on s’inspirait de la gouvernance de l’eau pour améliorer la gestion des déchets ?

Source: The Conversation – in French – By Mathieu Durand, Professeur des Universités en Aménagement et urbanisme, Chercheur au laboratoire ESO-CNRS. Co-responsable Master MIDEC (Déchets et économie circulaire). Directeur-adjoint du GDR CNRS Déchets Valeurs et Sociétés. Co-responsable de l’axe SHS du PEPR Recyclage, Le Mans Université

La gestion des déchets pose aujourd’hui question. Depuis les années 1980, elle se caractérise par un fort désengagement des pouvoirs publics, à travers la mise en application de la responsabilité élargie des producteurs, ou REP. La gouvernance d’une autre matière, l’eau, pourrait pourtant inspirer le débat public et donner naissance à un nouveau modèle, davantage hybride.


En France, les déchets ménagers sont aujourd’hui gérés à travers une organisation mêlant acteurs publics et privés. En place pour certaines filières depuis 1992, elle rencontre désormais certaines limites. En cause notamment, le fonctionnement de son principal outil : la responsabilité élargie du producteur (REP).

Ce mécanisme consiste à confier aux producteurs et aux importateurs qui mettent sur les marchés des biens de consommation (emballages, meubles, électroménager, vêtements, etc.) l’obligation de « pourvoir ou de contribuer à la prévention et à la gestion des déchets » que deviendront un jour les objets qu’ils ont produits.

Il repose sur le paiement d’une contribution financière, dite « écocontribution ». Elle est versée par les producteurs, pour chaque bien de consommation vendu, à une structure privée appelée « éco-organisme » : c’est elle qui finance in fine la gestion des déchets pour le compte des producteurs qu’elle représente.

La REP constitue un changement de conception majeur dans la gouvernance de la matière par rapport aux mécanismes existants précédemment pour d’autres matières (l’eau, par exemple) : à la responsabilité juridique traditionnelle prévue par le Code de l’environnement en matière de déchets s’ajoute une responsabilité financière pesant non pas sur le producteur du déchet, mais sur le producteur de l’objet. Elle combine ainsi les logiques du principe de correction par priorité à la source et du principe pollueur-payeur.

L’objectif de la REP est donc double :

  • d’une part, disposer de moyens complémentaires (privés) pour la gestion des déchets, en sus des fonds publics,

  • et, d’autre part, inciter les metteurs en marché à écoconcevoir leurs produits.

Mais les résultats sont mitigés et invitent à repenser la gestion des déchets.




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La REP, un succès mitigé

Depuis les années 1990, le mécanisme a permis de distribuer plusieurs milliards d’euros sous forme de soutiens financiers (2,4 milliards en 2023). Une somme conséquente, même si ces fonds ne suffisent pas à couvrir tous les coûts auxquels le service public est exposé.

Sur la question de l’écoconception, l’un des principaux moyens retenus a été de moduler les écocontributions dues par le producteur afin de l’inciter à écoconcevoir son produit, à l’image d’un « bonus-malus ». Cela peut passer par la réduction du poids, l’amélioration de la réparabilité, etc. Mais les résultats sont mitigés : un récent rapport parlementaire relevait qu’il n’était « pas réaliste de faire reposer la majorité de l’organisation des filières sur ce mécanisme ».

La plupart des critiques de la REP expliquent ce constat, au moins en partie, par le fait d’avoir confié la gestion du système aux metteurs en marché. L’intérêt premier de ces derniers est de vendre des biens de consommation. Leur demander de gérer les rebuts issus de ces produits les place, en quelque sorte, face à un conflit d’intérêts.

Désengagement des pouvoirs publics

La mise en place des filières REP est venue, dans les années 1980, de la convergence des discussions françaises et européennes relatives à l’application du principe pollueur-payeur pour la gestion des déchets. Celles-ci sont survenues dans une période marquée par les idées néolibérales d’allègement des effectifs et budgets de la fonction publique.

Le dispositif devait permettre la mise en œuvre d’une politique publique en laissant le soin au secteur privé d’assumer la prise en charge des moyens humains, organisationnels et financiers. Cette première étape a fonctionné : elle a permis, dans les années 1990, de déployer le recyclage de plusieurs matériaux qui ne l’étaient pas jusqu’alors.

La volonté des pouvoirs publics de « responsabiliser » les acteurs privés s’est aussi matérialisée par une gouvernance des filières REP confiée aux metteurs en marché. Les éco-organismes ont besoin d’un agrément de l’État, mais celui-ci doit rester distant des activités opérationnelles. Les instances de concertation entre acteurs (éco-organismes, collectivités locales, opérateurs, associations, services de l’État), au niveau national (Commission interfilière de responsabilité élargie des producteurs – Cifrep ou les comités des parties prenantes), n’ont qu’un rôle consultatif.

Le pouvoir de contrôle et de sanction des éco-organismes par les pouvoirs publics est donc mesuré. S’il existe, il est en pratique limité par la situation de quasi-monopole qui caractérise certaines filières. Le gouvernement a ainsi saisi, en janvier 2026, l’Autorité de la concurrence à ce sujet. Dans un tel contexte, sanctionner ou refuser l’agrément à un éco-organisme revient à mettre en danger les filières concernées – et donc le traitement de plusieurs milliers de tonnes de déchets.

Le service public local de gestion des déchets, dépendant de la REP pour ses missions de collecte et de traitement, a donc une influence paradoxalement très limitée sur l’organisation des filières. L’ampleur des enjeux financiers justifie l’engagement d’une réflexion sur la gouvernance de ce dispositif.

Un sujet qui revient dans le débat public

Le Parlement s’est, pour cette raison, récemment (re)saisi de ce sujet. La sénatrice Christine Lavarde (Les Républicains) a appelé à mobiliser la trésorerie des éco-organismes accumulée au fil des années (plus d’un milliard d’euros toutes filières confondues) pour réaliser des investissements.

Un an plus tôt, un rapport interministériel appelait à mettre sur pied une véritable autorité administrative de régulation des REP. Le 8 janvier 2026, le ministre délégué chargé de la transition écologique Mathieu Lefevre ouvrait la discussion sur un possible élargissement de l’administration des éco-organismes. Les élus du Rassemblement national, quant à eux, ont tout bonnement proposé une loi visant à supprimer les REP, jugées trop peu efficaces.

Plusieurs évolutions sont ainsi esquissées, mais elles gagneraient à s’inspirer d’autres modèles de gouvernance de la matière déjà existants sur le territoire. Et en particulier, celle de l’eau.




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Les leçons de la gouvernance de l’eau

La gestion de l’eau et celle des déchets est, en réalité, bien plus large qu’il n’y paraît. Ces matières aquatiques ou détritiques sont vitales au fonctionnement des sociétés. Leur gestion s’inscrit dans le cadre de la gouvernance des communs.

Comme pour les filières REP avec les éco-organismes, la gestion de l’eau est administrée par des entités dédiées : les agences de l’eau, qui coordonnent et financent la politique de l’eau à l’échelle des bassins hydrographiques.

Le principe pollueur-payeur y est appliqué selon une logique proche de la REP :

  • d’un côté, les usagers de l’eau paient des redevances selon leurs atteintes à la ressource ;

  • de l’autre, les agences peuvent soutenir financièrement les actions menées en faveur de cette même ressource par une multitude d’acteurs (collectivités, agriculteurs, industriels, etc.).

Ces financements vont, par exemple, bénéficier à des activités de dépollution et de contrôle des eaux (la construction d’une station d’épuration, d’un barrage filtrant, des pratiques agricoles plus vertueuses, etc.).

Deux différences majeures existent toutefois :

  • la première réside dans la nature juridique des agences de l’eau, qui sont des établissements publics administratifs (contrairement aux éco-organismes, structures privées). Dans ce modèle d’administration déconcentrée, le personnel est composé d’agents publics. Les budgets, alimentés par une fiscalité propre, obéissent aux règles de la comptabilité publique ;

  • la seconde différence tient à la structure décisionnelle des agences de l’eau, dont l’action est orientée par des comités de bassin, souvent appelés « parlements de l’eau ». Composés de quatre collèges représentant les différents acteurs et usagers de l’eau (État, collectivités locales, ménages, industriels ou encore agriculteurs), ils regroupent des acteurs ayant a priori des intérêts divergents par rapport à l’usage des fonds.

Comparaison de la composition des instances de gouvernance de l’eau et des déchets.
Fourni par l’auteur

À la différence des REP, le rôle de ces acteurs est décisionnel, et non pas seulement consultatif : ils adoptent les schémas directeurs d’aménagement et de gestion des eaux (SDAGE) et définissent les actions à financer, à mettre en œuvre, les taux des redevances, etc.

Si le modèle des agences de l’eau n’est pas exempt de critiques, la plupart des difficultés rencontrées sont liées à la prépondérance de l’État et au peu de marge de manœuvre dont elles disposent.

Éléments de comparaison de la gouvernance de l’eau et des déchets.
Auteurs, Fourni par l’auteur

Ces différences de modèles entre la gouvernance des déchets et de l’eau sont pour beaucoup la conséquence d’une conception différente, selon les époques, du rôle à donner aux pouvoirs publics. Mais dans les deux cas, il s’agit de gérer un commun et d’en limiter les impacts environnementaux au profit d’un nombre important d’acteurs. La solution se trouve peut-être dans l’invention d’un modèle hybride entre la prédominance des acteurs publics (dans le cas de l’eau) et leur effacement progressif (dans le cas des déchets).

The Conversation

Mathieu Durand a reçu des financements de l’ANR via le PEPR Recyclage (ANR-22-PERE-0002) et de l’Ademe (Projet REP’Rogram)

Pierre Desvaux a reçu des financements de l’Ademe via le PEPR Recyclage (SO RYLL – ANR-22-PERE-0011).

Rémy Dufal a reçu des financements de l’Ademe (Projet REP’Rogram).

Vincent Jourdain a reçu des financements de l’Ademe (Projet REP’Rogram)

ref. Et si on s’inspirait de la gouvernance de l’eau pour améliorer la gestion des déchets ? – https://theconversation.com/et-si-on-sinspirait-de-la-gouvernance-de-leau-pour-ameliorer-la-gestion-des-dechets-279086

« Enhanced Games » : mais où est vraiment le problème ?

Source: The Conversation – in French – By Thierry Ménissier, Professeur de philosophie politique, Université Grenoble Alpes (UGA)

Un seul record du monde est tombé durant les « Enhanced Games », « jeux augmentés », une compétition sportive dont les 42 athlètes participants étaient autorisés à se doper : celui du 50 mètres nage libre, battu de 7 centièmes de seconde par le nageur grec Kristián Goloméev, grâce à une combinaison intégrale. La tenue de ces jeux constitue cependant une excellente occasion de s’interroger sur ce qu’ils représentent et les questions qu’ils soulèvent, lesquelles ne sont pas forcément celles que l’on imagine de prime abord.


Les « Enhanced Games », ou « jeux augmentés », qui se sont tenus du 21 au 24 mai 2026 à Las Vegas (Nevada), autorisaient l’usage de substances dopantes et d’équipements technologiques normalement interdits. Ils ont été condamnés unanimement par les instances antidopage, et ont fait l’objet d’une charge critique très virulente, notamment dans les médias.

Alors que l’Inserm a récemment publié un état des lieux des connaissances sur le dopage, des scientifiques qui ont examiné cette littérature scientifique analysent les Enhanced Games : d’où viennent-ils et que portent-ils ? Au-delà des prophéties de malheur portées par les Cassandres, quelles conséquences génèrent-ils ou peuvent-ils produire ? En quoi relèvent-ils de l’éthique et en ce cas de quelle éthique parle-t-on ?

D’où viennent les Enhanced Games ?

Les Enhanced Games s’inspirent des arguments de Julian Savulescu, professeur de bioéthique à l’Université d’Oxford, qui affirme que la légalisation du dopage permettrait un sport plus juste et meilleur pour la santé des athlètes. Ils sont promus par Aron D’Souza, juriste australien et investisseur en capital-risque. Celui-ci reprend et actualise les arguments de Savulescu en critiquant le sport olympique. Il affirme que la lutte antidopage est un échec et que les institutions de régulation, en particulier le Comité international olympique (CIO) et l’Agence mondiale anti-dopage (AMA), agissent en contradiction avec les valeurs qu’elles revendiquent. Les athlètes, y compris les athlètes dopés, sont présentés comme des victimes d’un système injuste et inefficace.

Pour donner du crédit à sa cause, D’Souza se réapproprie plusieurs valeurs associées au mouvement olympique. Il reprend notamment la rhétorique du CIO sur les liens entre sport et santé. Au lieu de priver les sportifs des progrès des sciences et des technologies, en raison des réglementations de la lutte antidopage, il affirme clairement son intention de les mettre au service de l’amélioration de l’humain. Les dernières avancées médicales seraient utilisées sous le contrôle d’un comité médical et scientifique de « classe mondiale ».

Grâce à cette mobilisation disruptive des sciences et des technologies, D’Souza prétend non seulement améliorer les performances des athlètes, mais aussi rendre le sport plus sûr pour tous. Cette stratégie, qui consiste à neutraliser les critiques en s’appropriant les valeurs affichées par ses détracteurs, peut créer une certaine confusion et brouiller les repères. Le récit se structure autour de promesses de progrès et d’un monde meilleur par les technosciences au service de la performance et de la conquête de nouveaux marchés.

L’appui revendiqué des sciences ne résiste cependant pas à la critique. D’Souza mobilise les réflexions de Savulescu pour affirmer que la plupart des athlètes sont incités à se doper dans le cadre du sport olympique. Il néglige néanmoins de mentionner que Savulescu s’appuie sur des modélisations de chercheurs en sciences économiques pour un raisonnement qui n’a pas de fondement empirique.

Pour étayer davantage l’idée d’un échec de la lutte contre le dopage, il sélectionne quelques travaux sur la prévalence du dopage et affirme que 40 à 99 % des athlètes sont dopés. Il fait pour cela référence à une enquête controversée, réalisée en 2011 dans le contexte d’un dopage d’État en Russie et d’une fédération d’athlétisme dirigée par un président corrompu, pour en tirer des conclusions générales, qui plus est en tordant certains chiffres.

Un projet de politique

Selon D’Souza, la mobilisation de « sciences » dites disruptives au service de la performance sportive a pour but « de construire une superhumanité » et ainsi de « changer le monde ».

Les ambitions politiques sont clairement affichées, tout comme leurs liens avec le mouvement MAGA. Parmi les premiers investisseurs, on trouve Peter Thiel, l’un des plus fidèles soutiens de Donald Trump parmi les milliardaires financeurs du mouvement MAGA. Il est rejoint par d’autres proches du président, comme le fils de ce dernier Donald Jr. Les promoteurs des Enhanced Games revendiquent également leur proximité avec le secrétaire d’État à la santé Robert F. Kennedy Jr adepte de programmes disruptifs, comme des traitements de substitution à la testostérone dans le cadre d’un programme antivieillissement.

La stratégie de discrédit de l’AMA et du CIO, des acteurs centraux de la lutte antidopage, est portée par le mouvement MAGA et son aversion à toute régulation. Les valeurs libertaristes sont en phase avec l’idée que la participation aux expérimentations technoscientifiques relève de choix et de responsabilités individuels, qui ne doivent pas être bridés par des régulations des institutions scientifiques et de leurs comités d’éthique.

Pour ces apôtres du marché et des transactions, faire des Enhanced Games un événement sportif de référence est d’abord un levier. L’objectif est d’occuper une place centrale sur le marché très prometteur des produits destinés à améliorer les performances humaines tout au long d’une vie que l’on cherche à prolonger.

Considérer le corps comme le plus bel objet de consommation est au cœur d’un renouvellement des stratégies en matière de santé. Les soins n’ont plus pour objectif de lutter contre la maladie, mais visent à une amélioration individualisée des performances corporelles envisagées comme un facteur clé de la santé. L’ambition affichée est de développer un nouveau segment de l’économie de la santé qui échappe aux contraintes des régulations.

D’Souza et ses associés espèrent tirer profit des images d’athlètes battant des records pour légitimer l’usage de substances et méthodes destinées à « améliorer » l’être humain. Ils se sont d’ailleurs rapidement positionnés sur ce marché en proposant, par exemple, une gamme de traitements à la testostérone et en vantant leur potentiel.

Inspirés par le transhumanisme, ces alchimistes de la performance espèrent utiliser le sport comme terrain d’expérimentation permettant d’apporter des « preuves » de l’effet bénéfique des substances et des méthodes qu’ils promeuvent.

Des instances qui cèdent à la panique morale ?

Cette vision de la santé, du corps, du sport porte une critique sur la régulation. Les acteurs de la lutte contre le dopage la fondent sur un enjeu sanitaire (même si dans sa mise en œuvre, la convocation de cette valence reste discutable) et sur la nécessité de préserver la sincérité de l’épreuve sportive.

La devise de Pierre de Coubertin du dépassement de soi s’accompagne de certaines limites. Des questions comme « que peut-on faire du corps humain ? » ou « jusqu’où peut-il aller ? » en appellent d’autres, par exemple : « Jusqu’où peut aller la préparation de la performance ? » À ce titre, on peut considérer que le « débat » proposé par D’Souza, certes provocateur, n’est pas étranger à la régulation du dopage. On peut interroger les limites de la production de la performance de haut niveau en examinant sa réalité.

La prise en charge d’un jeune sportif au fort potentiel par le système fédéral produit des effets sur son développement affectif, cognitif et social. La charge de l’entraînement, la préparation biologique et scientifique, les contraintes d’un calendrier par rapport à la formation scolaire, universitaire ou professionnelle, tout comme les obligations des instances antidopage (passeport biologique, géolocalisation, etc.) sont autant de sujets dont certes, se préoccupent les institutions sportives, mais qui interrogent les limites du « Citius, Altius, Fortius » (« Plus vite, plus haut, plus fort »).

L’organisation de ces jeux « augmentés » vise donc à les rediscuter. Cela pourrait ouvrir la possibilité pour les institutions sportives et antidopage de défendre le fondement de l’idéal d’un « sport propre », slogan de l’AMA. Mais au lieu d’argumenter sur la vision et le projet politique et social fondant la compétition sportive, on peut être surpris par les prises de parole institutionnelles. Elles se structurent généralement de la façon suivante : on condamne ces Enhanced Games, car ils produiraient une rupture – ils seraient contraires à « l’esprit du sport » – et on envisage des sanctions contre tout sportif qui participerait à l’événement.

Les déclarations des instances antidopage peuvent apparaître comme relevant de la « panique morale », un concept utilisé par certains sociologues qui écrivent sur le dopage (Critcher, 2014), pour qualifier des réactions souvent disproportionnées à ce qui est considéré comme des déviances.

Les prises de parole surprennent par leur propension prédictive. Il semblerait que quoi qu’il arrive, ces jeux vont montrer quelque chose. Que la lutte antidopage est efficace ou non. Que le sport traditionnel doit être défendu ou l’inverse. Que l’on bascule dans une nouvelle ère du sport-spectacle ou non.

Le processus de la panique morale repose sur une capacité à autoentretenir le problème : en diabolisant ces Enhanced Games, des acteurs souvent issus des institutions sportives rappellent la nécessité de lutter contre le dopage, et tendent à considérer l’impact de ces jeux comme plus important qu’il ne l’est vraisemblablement.

Préserver la santé des sportifs

La position défendue par D’Souza s’appuie sur des thèses similaires à celles de l’universitaire Andy Miah. Dans son ouvrage au titre provocateur (« Athlètes génétiquement modifiés »), ce bioéthicien critique l’absence de débats sur la lutte antidopage. Les institutions sportives choisissent de clore le débat, pensant pouvoir faire l’économie d’une argumentation sur un raisonnement l’éthique en se réfugiant notamment derrière le spectre des effets du dopage sur la santé des sportifs.

Une étude se veut rassurante sur ce point mais les conditions de l’étude, sa méthodologie et son financement la disqualifient, comme le souligne FranceInfo. Dans son expertise sur le dopage, les experts du groupe de l’Inserm ne peuvent statuer sur les conséquences sanitaires des sportifs participants à cette compétition sportive dans la mesure où on ne connaît pas les protocoles de dopage (sans doute, ne les connaîtrons-nous jamais). Ce qui ne signifie évidemment pas que de telles conséquences sont inexistantes ni sans gravité.

Face à cette inconnue, peut-on craindre un processus de « ruissellement » qui pourrait inciter de jeunes athlètes, envieux de la gloire (et de l’argent) obtenus par des champions non contraints par des réglementations antidopage, à se doper, au mépris des conséquences ultérieures pour leur santé ?

Une étude souvent citée pour répondre à cette question est celle de Bob Goldman, publiée en 1984. À la suite d’une enquête menée auprès d’athlètes de haut niveau, ces chercheurs ont affirmé que la moitié d’entre eux accepteraient de prendre un médicament garantissant le succès sportif, alors même qu’ils avaient été informés qu’il entraînerait également leur décès dans les cinq ans.

Cependant, d’autres auteurs reprenant la question sont parvenus à des taux beaucoup plus faibles, puisque seul 1 % des sportifs de leur échantillon accepterait le marché faustien). Il sera intéressant d’enquêter sur ces effets de ruissellement supposés, puisque cette compétition des Enhanced Games est maintenant terminée.

L’argument éthique

Si l’invocation éthique est tentante pour critiquer les Enhanced Games, il n’est pas certain qu’elle soit concluante, en tout cas en fonction des arguments classiques.

D’une manière générale, les conditions d’exercice du sport de haut niveau et de compétition sont en effet dominées par la recherche systématique de performance, dans l’entraînement des corps et des esprits, les moyens matériels employés et le déroulement des compétitions.

S’il n’est pas explicitement aussi « amélioré » que le revendiquent les organisateurs des Enhanced Games, le sport de haut niveau et de compétition est tout de même fortement soumis à l’implémentation d’innovations en tout genre. Dans ces conditions, il y a une réelle difficulté à qualifier les Enhanced Games de non éthiques, sauf si l’on adopte une conception naturaliste pour qualifier le sport ordinaire. Or, adopter une telle position est difficile puisque la visée classique de la performance (principe du sport de compétition et de haut niveau) conduit à considérer le corps des athlètes comme quelque chose de façonné et de construit, voire quasiment comme un lieu d’expérimentation.

Pris en rigueur de termes, le discours éthique est par essence de type évaluatif et sa portée se veut normative, c’est-à-dire qu’il vise une transformation de l’action des personnes qui se réclament de lui. La finalité de l’éthique consiste en effet à s’attacher à vivre de manière digne et juste.

Dans cette perspective, l’évaluation éthique est susceptible d’adopter trois formes de raisonnement. Il s’agit de la forme de raisonnement déontologique, faisant appel au sens du devoir et aux droits de la conscience individuelle, de la forme utilitariste qui repose sur le calcul entre les coûts de l’action et ses bénéfices pour l’existence, enfin de la forme arétaïque (dite aussi perfectionniste), à savoir, d’un type d’évaluation fondé sur la recherche de l’excellence personnelle ou sur des valeurs considérées comme supérieures.

Qu’en est-il, selon ces critères, des Enhanced Games ? On peut considérer qu’y participer relève d’une forme de raisonnement utilitariste, apparemment plutôt économique qu’éthique, voire contraire à l’esprit de l’éthique. Cependant, cette manière de raisonner concerne également la démarche ordinaire des athlètes (et de leur environnement professionnel) dans leur recherche de la performance.

Ce type de raisonnement peut même paradoxalement représenter une forme de justification par les acteurs du monde sportif de haut niveau et de compétition de l’acceptation des Enhanced Games : les athlètes augmentés peuvent être considérés comme les maximisateurs rationnels de leur action.

Par ailleurs, les Enhanced Games contreviennent-ils aux droits de la conscience, en suivant l’appel du déontologisme ? Ce n’est pas du tout certain puisque les participants, nullement contraints, semblent pleinement volontaires pour ces épreuves et doivent être tenus pour responsables des conséquences de leurs actes, par exemple sur leur propre santé.

Enfin, l’esprit de compétition et la recherche de l’excellence à travers la performance peuvent être évoqués par les athlètes comme par les organisateurs ou par tous les acteurs intéressés par leur tenue. En ce sens, en interprétant le caractère intrinsèquement athlétique de cette forme de raisonnement (né dans la Grèce antique), une position éthique inspirée par le perfectionnisme semble tout à fait possible sur le sujet des Enhanced Games.

Les formes traditionnelles de l’argumentation éthique ne semblent donc pas en mesure de disqualifier les Enhanced Games.

En revanche, deux types d’arguments peuvent nuancer ce constat. D’abord, ce qui se trouve mis en question du point de vue éthique, c’est la notion d’esprit sportif. Ces « jeux augmentés » peuvent être qualifiés d’élitistes en ce qu’ils vont concentrer une considérable masse de moyens (matériels, financiers, humains) en vue de réaliser des exploits littéralement surhumains – car hors de portée aussi bien des personnes normales que de la plupart des sportifs ordinaires. En tout cas, c’est ce que leurs organisateurs ont affirmé et espéré.

Or, cela contrevient bel et bien à l’esprit sportif, une idée éthiquement riche qui porte des valeurs telles que l’équité, la générosité et le fair-play et se trouve caractérisée par une forte valeur d’exemplarité dans la société démocratique, bien au-delà du monde sportif professionnel. Envisagé à l’aune de l’esprit sportif, même compte tenu des défauts de sa version compétitive évoqués plus haut, le sport n’est pas essentiellement quelque chose d’égoïste ni même strictement lié à un idéal de performances quantifiées. C’est d’ailleurs ce qu’entend signifier le Code mondial antidopage en considérant l’esprit sportif comme une valeur cardinale.

Réservés à une élite d’athlètes favorisés, les Enhanced Games paraissent au contraire sous-tendus par une idéologie prônant l’élitisme néolibéral qui mobilise des athlètes considérés comme des « entrepreneurs d’eux-mêmes » et dont l’ensemble est animé par une logique capitaliste largement discutable en termes d’éthique.

Ensuite, les questions morales sont actuellement renouvelées par l’exigence environnementale, laquelle fournit pour l’éthique un cadre d’exercice très élargi par rapport aux sujets moraux classiquement définis. Fortement portés par la logique entrepreneuriale, rêvant d’un essor mondial très dispendieux en moyens matériels, les Enhanced Games paraissent totalement indifférents à ces transformations, tandis qu’on ne peut plus aujourd’hui évoquer la responsabilité environnementale du sport comme quelque chose d’éthiquement indifférent.

Un problème qui n’est pas éthique, mais politique

De notre point de vue, les Enhanced Games pourraient être l’occasion de rediscuter de certaines réalités du sport comme du projet des promoteurs de ces jeux augmentés. Des questions qui ne relèvent pas de l’éthique, mais de la politique.

Les représentants des instances antidopage auraient peut-être dû opter pour une stratégie d’évitement : en ignorant ces jeux et en prenant garde de ne pas participer à leur médiatisation, ils auraient évité de se retrouver piégés dans un débat pour lequel ils ne semblaient pas suffisamment préparés.

Après avoir choisi de saisir cette occasion pour réaffirmer les valeurs du sport, il ne leur reste plus d’autres choix que de s’emparer réellement des questions politiques en déconstruisant la « vision » des promoteurs de l’événement, et en examinant sans complaisance des questions qui marquent une relative proximité entre la situation actuelle de la compétition sportive et ces jeux qu’elles jugent problématiques.

Et lesdites questions sont nombreuses, qu’il s’agisse de la réalité de la production de la performance, des réalités sanitaires des sportifs de haut niveau, des fondements de la lutte antidopage (et de ses questions corollaires : la participation des sportifs à la définition des règles, la liberté du sujet, le respect de la vie privée), de la marchandisation du spectacle sportif ou encore des considérations environnementales liées au sport de haut niveau et à l’organisation d’événements sportifs.


Ont également participé à l’élaboration de cet article, au nom du groupe d’expertise collective Inserm « Dopage et pratiques dopantes en milieu sportif » :

François Carré, Laboratoire Traitement du signal et de l’image (LTSI), UMR 1099 Inserm – Université de Rennes 1, Rennes ;

Louise Carton, Inserm U 1172 – Lille Neuroscience & Cognition, équipe Troubles cognitifs dégénératifs et vasculaires ; Département de pharmacologie médicale, Faculté de médecine de Lille, Université Lille-Nord-de-France, Lille ;

Katia Collomp, Laboratoire Complexité, innovation, activités motrices et sportives (CIAMS), Pôle STAPS, UFR Sciences et Techniques, Université d’Orléans, Orléans ;

Aymery Constant, École des hautes études en santé publique (EHESP), Département des sciences humaines et sociales, Rennes ;

Karine Corrion, Laboratoire Motricité humaine, expertise, sport, santé (LAMHESS, UPR 6312), Campus STAPS – Sciences du sport, Université Côte d’Azur, Nice ;

Éric Janssen, Unité DATA, Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT), Paris ;

Maryse Lapeyre-Mestre, Département de médecine, Service de pharmacologie médicale et clinique, Université de Toulouse ; UMR 1295 CERPOP (Centre d’épidémiologie et de recherche en santé des populations) Inserm – Université de Toulouse ;

Guillaume Martinent, Laboratoire sur les vulnérabilités et l’innovation dans le sport (L-VIS) (EA 7428), UFR STAPS, Université Claude-Bernard Lyon I, Villeurbanne ;

Mathias Poussel, Centre universitaire de médecine du sport et activité physique adaptée (CUMSAPA), Antenne médicale de prévention du dopage (AMPD) – Grand Est, Service des examens de la fonction respiratoire, CHRU de Nancy Brabois ; UR 3450 DevAH (Développement, adaptation et handicap), Régulations cardio-respiratoires et de la motricité, Université de Lorraine ; Vandœuvre-lès-Nancy.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. « Enhanced Games » : mais où est vraiment le problème ? – https://theconversation.com/enhanced-games-mais-ou-est-vraiment-le-probleme-284333