Ni Crécy ni Azincourt : Neville’s Cross, la victoire anglaise décisive que l’histoire a oubliée

Source: The Conversation – in French – By Alex Brown, Associate Professor of Medieval History, Durham University

La bataille de Neville’s Cross dans un manuscrit des *Chroniques* de Froissart du XVᵉ siècle, une représentation largement imaginaire. Bibliotheque Nationale de France

L’ESSENTIEL

  • Le 17 octobre 1346, près de Durham, les Anglais ont écrasé l’armée écossaise et capturé son roi, David II.

  • À l’appel de Philippe VI, David II avait envahi une Angleterre qu’il croyait vidée de ses chevaliers, partis combattre en France.

  • Cette victoire a sécurisé la frontière nord d’Édouard III, libre de poursuivre le siège de Calais, mais elle reste oubliée du grand public.


Le 17 octobre 1346, la bataille de Neville’s Cross s’est déroulée aux portes de Durham, dans le nord-est de l’Angleterre. Moment décisif de l’histoire anglo-écossaise, elle a abouti à la capture du roi d’Écosse David II. Pourtant, rares sont ceux qui en ont entendu parler.

D’autres batailles sont bien plus connues. Celles du pont de Stirling (1297), de Falkirk (1298) et de Bannockburn (1314) sont plus célèbres en raison des exploits de William Wallace et de Robert Bruce. Tout aussi connues sont les victoires d’Édouard III, du Prince Noir et d’Henri V, respectivement à Crécy (1346), à Poitiers (1356) et à Azincourt (1415).

Pourtant, moins de deux mois après Crécy, une victoire décisive a été remportée dans le nord de l’Angleterre. La bataille de Neville’s Cross reste l’une des batailles les moins connues du grand public, mais aussi l’une des plus décisives de l’histoire anglaise.

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Alors qu’Édouard III rassemblait une armée de 15 000 hommes pour envahir la France en 1346, le roi de France Philippe VI demanda l’aide de l’Écosse. Il écrivit au roi David en juin, puis de nouveau en juillet : « Je vous implore de vous souvenir de notre amitié et de nos traités (l’Auld Alliance, l’alliance franco-écossaise conclue en 1295, NdT), et de frapper l’Angleterre aussi fort que vous le pourrez. »

Édouard III et la plupart de ses nobles étant en France, Philippe assura à David que l’Angleterre n’était plus qu’un « vide sans défense ». L’occasion était trop belle pour la laisser passer.

David envahit donc l’Angleterre le 7 octobre, avec une armée d’environ 12 000 hommes. Ses troupes prirent d’assaut le Peel of Liddell (une tour fortifiée de la frontière, NdT), rançonnèrent Carlisle et pillèrent l’abbaye de Hexham, avant de faire halte aux portes de Durham, à Bearpark, le 16 octobre.

Les Anglais n’étaient pourtant pas pris au dépourvu. Contrairement à ce qu’avait assuré Philippe, Édouard n’avait pas laissé sa frontière nord sans défense. Une armée de 6 000 hommes fut levée par les seigneurs du Nord, Henry Percy, Ralph Neville et l’archevêque d’York.

Les ruines du manoir de Bearpark, où l’armée écossaise campa avant la bataille
Les ruines du manoir de Bearpark, où l’armée écossaise campa avant la bataille.
Alex Brown, Fourni par l’auteur, CC BY, CC BY

Cherchant à leur tour à surprendre les Écossais, ils marchèrent vers Bearpark avant l’aube, le 17 octobre. Dans les brumes du matin, l’armée anglaise tomba sur un groupe de pillards écossais mené par William Douglas. Douglas s’enfuit en hâte pour avertir le roi David que les Anglais étaient parvenus à lever une armée contre lui.

La Chronique anonimalle, un récit anonyme du XIVᵉ siècle rédigé à l’abbaye Sainte-Marie (à York, NdT), rapporte que David se leva de son lit, contrarié, et déclara avec colère : « Ô homme, cela ne se peut, car en Angleterre il ne reste plus que des moines et des chanoines, des frères et des prêtres, des porchers et des bergers, des cordonniers et des pelletiers ; tous les chevaliers sont avec leur roi outre-mer. »

La bataille de Neville’s Cross

Deux lettres de l’époque, écrites par le prieur de Durham et par Thomas Sampson, racontent comment l’armée anglaise arriva sur le champ de bataille, aux portes de Durham, à 9 heures. Les deux armées se toisèrent ensuite d’un bout à l’autre de la lande pendant cinq heures. Puis, à 14 heures, les archers anglais, armés de leurs arcs longs, ouvrirent le feu sur les Écossais, et la bataille commença pour de bon. À 17 heures, les Écossais étaient mis en déroute et fuyaient le champ de bataille.

Si le déroulement de la bataille est difficile à reconstituer, des historiens ont avancé que « la victoire fut obtenue moins par le tir à l’arc que par le dur labeur du combat au corps à corps, dans une mêlée acharnée ».

La chronique de l’abbaye de Meaux, rédigée au tournant du XVᵉ siècle, rapporte qu’« en raison de leur épuisement et de la durée du combat, ils cessèrent un temps de se battre, appuyés sur leurs lances et leurs armes ». La Chronique anonimalle note de même qu’à plusieurs reprises les armées « se reposèrent d’un commun accord, puis reprirent le combat ».

Illustration médiévale montrant des hommes s’exerçant au tir à l’arc
Archers s’exerçant au tir à l’arc long, dans le psautier de Luttrell.
Psautier de Luttrell/Wikimedia Commons

Selon une légende locale, le roi David aurait tenté de fuir en se cachant sous le pont d’Aldin Grange. Il aurait été capturé parce que les Anglais avaient aperçu son reflet dans l’eau de la Browney. La plupart des chroniques de l’époque racontent toutefois que le roi combattit avec courage.

Le roi David fut blessé par deux flèches. Malgré cela, selon le Scotichronicon, une chronique écossaise du XVᵉ siècle, il parvint à casser deux dents à l’homme qui l’avait capturé avant d’être maîtrisé.

Celui qui captura le roi David était un écuyer relativement modeste du Northumberland : John de Coupland. Il fut élevé au rang de chevalier banneret, la position la plus élevée en dessous de la noblesse titrée. Il reçut aussi une rente annuelle très importante de 500 livres (soit un peu plus de 290 000 livres de 2017, environ 347 000 euros).

Un dénouement décisif et dévastateur

L’issue fut décisive et dévastatrice. L’armée écossaise perdit jusqu’à 2 000 hommes, tandis que le prieur de Durham écrivit que « peu des nôtres furent tués dans ladite bataille ».

Outre le roi David, quatre comtes écossais et plus d’une douzaine de grands barons furent faits prisonniers. Le comte de Menteith, qui avait auparavant prêté hommage et juré fidélité à Édouard III, fut pendu, éviscéré et écartelé pour trahison. Parmi les morts figuraient les comtes de Moray et de Strathearn, le maréchal, le connétable, le chancelier et le chambellan d’Écosse, ainsi que de nombreux barons et chevaliers.

L’année suivante, les Anglais parvinrent à occuper la quasi-totalité de l’Écosse située au sud des fleuves Forth et Clyde. Il faudrait des décennies aux Écossais pour recouvrer tout ce qu’ils avaient perdu. Le roi David lui-même passa onze ans prisonnier des Anglais avant d’accepter de payer une lourde rançon de 100 000 marcs (unité de compte valant deux tiers de livre, NdT) pour sa liberté (soit un peu plus de 39 millions de livres de 2017, environ 47 millions d’euros).

Un panneau routier rappelant l’importance historique de Neville’s Cross, sur l’A167
L’un des panneaux qui rappellent l’importance historique de Neville’s Cross, sur la route A167.
Alex Brown, Fourni par l’auteur, CC BY, CC BY

La bataille de Neville’s Cross a surtout compté parce qu’elle a fermé la porte à toute une série de scénarios possibles. Une victoire écossaise aurait poussé Édouard III à lever le siège de Calais pour rentrer en Angleterre. Au lieu de cela, l’éclatante victoire anglaise a sécurisé la frontière nord d’Édouard pour le reste de son long règne. Il a ainsi pu rassembler 30 000 hommes pour le siège de Calais, la plus grande armée anglaise réunie pendant toute la guerre de Cent Ans (1337-1453).

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Pourquoi, dès lors, cette bataille n’est-elle pas plus célèbre ? Contrairement à Azincourt, elle n’a pas été immortalisée par Shakespeare. Contrairement à Bannockburn, elle n’est pas devenue un point d’ancrage des identités nationales. Aucune grande œuvre de cinéma ne lui a été consacrée. Elle s’est effacée de la mémoire collective, dans la longue et sanglante histoire des guerres anglo-écossaises.

Si relativement peu de gens ont aujourd’hui entendu parler de Neville’s Cross, les événements survenus là, en quelques heures, par un après-midi d’octobre, ont eu une portée internationale. Ils ont façonné pour longtemps les relations entre l’Angleterre, l’Écosse et la France.

The Conversation

Alex Brown est actuellement chercheur principal d’un projet financé par le Leverhulme Trust (fondation britannique de soutien à la recherche) consacré à la modélisation de la peste noire (« Modelling the Black Death »).

– ref. Ni Crécy ni Azincourt : Neville’s Cross, la victoire anglaise décisive que l’histoire a oubliée – https://theconversation.com/ni-crecy-ni-azincourt-nevilles-cross-la-victoire-anglaise-decisive-que-lhistoire-a-oubliee-294694

Qui se cache derrière le champignon introduit illégalement il y a 40 ans pour combattre les ronces australiennes ?

Source: The Conversation – in French – By Simon Farley, Lecturer in History, The University of Melbourne


L’ESSENTIEL

  • Un champignon disséminé clandestinement contre les ronces australiennes reste au cœur d’une énigme vieille de plus de 40 ans.

  • Son introduction pouvait valoir cinq ans de prison, mais son efficacité s’est révélée limitée.

  • Fléau pour les agriculteurs, la ronce est aussi un refuge pour la faune et un souvenir d’enfance apprécié pour de nombreux Australiens


Durant l’été austral 1983-1984, un champignon appelé Phragmidium violaceum a été introduit en Australie. Cette introduction était clandestine, délibérée et illégale. Elle n’avait qu’un seul but : tuer les ronces.

Je suis historien, pas détective. Mes récents travaux sur l’introduction illicite de violaceum (également connu sous le nom de « rouille de la ronce ») n’identifient aucun coupable. Mais ils éclairent l’une des violations des règles de biosécurité les plus importantes et les plus mystérieuses qu’ait connues l’Australie au cours du dernier demi-siècle.

Comme tant d’autres animaux et plantes, la ronce a été délibérément introduite en Australie depuis la Grande-Bretagne. Les premières mentions remontent aux années 1840. Elle était appréciée pour l’abondance de ses fruits juteux et son utilité pour constituer des haies. Peu d’herbivores, hormis les cerfs et les chèvres aux lèvres résistantes, peuvent manger cette plante épineuse. Mais ses délicieuses mûres font le régal de toutes sortes d’animaux, des renards aux mérions.

Avec l’aide des humains et des animaux, la ronce s’est rapidement propagée. À la fin des années 1880, elle commençait à être considérée comme une mauvaise herbe posant de graves problèmes à l’agriculture. Si rien ne freine sa croissance, elle forme des fourrés denses et épineux, difficiles à reconvertir en terres agricoles.

Lorsque les autorités ont commencé à lutter contre sa prolifération dans les années 1890, leurs efforts ont eu peu d’effet sur cette plante coriace. Mais les scientifiques spécialistes de l’agriculture étaient déterminés à trouver une solution, même si cela devait prendre des décennies.

Des femmes cueillant des mûres en Australie
La ronce a été introduite en Australie pour ses fruits et pour constituer des haies. Sur la photo, des femmes et des jeunes filles cueillent des mûres vers 1896 à Mount Crawford, en Australie-Méridionale.
State Library of South Australia

Des papillons du cactus à la rouille de la ronce

Dans l’entre-deux-guerres, les scientifiques australiens ont trouvé une solution efficace contre une plante envahissante bien plus nuisible : le figuier de Barbarie, un cactus introduit qui recouvrait alors de vastes étendues de pâturages en Nouvelle-Galles du Sud et dans le Queensland.

Au milieu des années 1920, l’organisme fédéral chargé de lutter contre le figuier de Barbarie a introduit le papillon Cactoblastis, originaire d’Argentine. Ces papillons pouvaient tuer le cactus sans s’attaquer aux espèces indigènes. En 1933, la revue Nature rapportait que 80 % des figuiers de Barbarie qui « infestaient » le Queensland et 50 à 60 % de ceux présents en Nouvelle-Galles du Sud avaient été « détruits ».

Cactoblastis est un exemple de lutte biologique : les humains introduisent un prédateur, un parasite ou un agent pathogène pour éradiquer un organisme nuisible. Cela revient à faire de l’écologie une arme au service des objectifs humains.

À partir de la fin des années 1960, les scientifiques de l’institut de recherche Keith Turnbull, dans l’État de Victoria, ont commencé à étudier la rouille de la ronce comme agent de lutte biologique. Ce champignon ne tue pas les ronces, mais il ralentit leur croissance et leur reproduction.

Rouille de la ronce
La rouille de la ronce est un champignon qui freine la reproduction des ronces.
CSIRO/Wikimedia, CC BY-NC-ND

Au début des années 1980, l’institut a envoyé l’un de ses meilleurs scientifiques, Eligio Bruzzese, dans un laboratoire du CSIRO, l’organisme australien de recherche scientifique, en France, pour tester le champignon. Ses expériences semblaient montrer que la rouille serait efficace et ne menacerait pas les plantes jugées plus précieuses. Il est rentré en Australie au début de 1983.

Mais l’institut n’a jamais eu l’occasion de disséminer la rouille. En février 1984, le champignon violaceum a été découvert de manière inattendue sur des ronces près de Yarram, dans le sud-est de l’État de Victoria. En quelques jours, d’autres cas de rouille ont été repérés à plus de 100 km de là, sur des ronces poussant dans les monts Dandenong et dans la banlieue est de Melbourne.

Le journaliste scientifique Graeme O’Neill écrivit dans The Bulletin que les indices laissaient penser que :

quelqu’un s’était rendu en Europe – probablement en France – et avait cueilli quelques feuilles de ronces atteintes de rouille, les avait rapportées… puis avait saupoudré les spores du champignon sur les feuilles de ronces […] Des agents du ministère de l’Agriculture avaient même retrouvé ce premier plant et constaté l’espacement régulier entre les [autres plants infectés].

Si quelqu’un avait été poursuivi, il aurait encouru une amende de 100 000 dollars australiens (62 OOO euros) ou cinq ans de prison. Cet acte illégal exposait donc son auteur à des sanctions étonnamment lourdes.

Rien ne laisse penser que Bruzzese ait été impliqué. Dans ses déclarations publiques, le scientifique, frustré, affirmait que les souches de violaceum qu’il aurait aimé introduire auraient été bien plus efficaces.

Photo d’un rapport sur la lutte biologique contre la ronce
Les scientifiques étudiaient la rouille de la ronce comme moyen de lutte biologique, mais quelqu’un les a devancés en disséminant le champignon.
Simon Farley, CC BY-NC-ND

Cette même année, le Parlement fédéral australien a adopté des lois facilitant les recherches scientifiques sur la lutte biologique. En défendant le projet de loi, le ministre des Industries primaires, John Kerin, a cité l’introduction illégale de violaceum pour illustrer la nécessité d’une réglementation plus transparente.

En 1991, les autorités se sont résignées à l’inévitable et ont commencé à disséminer d’autres souches de rouille de la ronce. Malgré la controverse, le champignon n’a eu qu’un effet limité sur les ronces. Les autorités continuent de recourir aux herbicides et à l’élimination manuelle.

Pourquoi un tel geste ?

Il peut sembler difficile de comprendre comment une plante aussi banale que la ronce a pu pousser quelqu’un à de tels extrêmes. Certes, du point de vue humain, la ronce peut être une vraie plaie. Même depuis la propagation du champignon, elle reste une nuisance pour les agriculteurs. Elle figure sur la liste des plantes envahissantes d’importance nationale. En 2017, les autorités estimaient qu’elle coûtait à l’Australie plus de 100 millions de dollars australiens par an (62 millions d’euros), entre les pertes de production et les dépenses engagées pour la « maîtriser ».

Mais de nombreuses espèces, introduites comme indigènes, donnent du fil à retordre aux agriculteurs et aux autres gestionnaires des terres. Toutes ne suscitent pas des réactions aussi radicales.

En 1984, les autorités ont supposé qu’un agriculteur mécontent était responsable. Mais rien n’est certain.

La ronce pose problème à toutes sortes de personnes. Ses épines sont une nuisance constante pour les randonneurs, les cyclistes et les cavaliers. Lorsqu’elle prolifère, elle obstrue les chemins et les cours d’eau. Elle est aussi considérée comme une plante envahissante nuisible à l’environnement, même si elle offre une importante source de nourriture et un habitat à des animaux indigènes comme les bandicoots.

Bref, de nombreuses raisons ont pu pousser quelqu’un à agir ainsi.

Voir la ronce sous un autre jour

Contrairement à de nombreuses plantes envahissantes, la ronce a aussi ses défenseurs. Dans les années 1980 et 1990, les articles consacrés à violaceum ont incité certains Australiens à témoigner de leur attachement à cette plante. La ronce n’était plus seulement une plante britannique ou européenne. Beaucoup d’Australiens avaient désormais leurs propres souvenirs heureux de cueillette de mûres. La ronce est présente en Australie depuis près de 200 ans. Elle s’est naturalisée et, dans une certaine mesure, sa présence est devenue normale.

À moins que les scientifiques ne découvrent une méthode de lutte biologique bien plus efficace, la ronce est probablement là pour rester. Cela signifie que d’autres pâturages précieux seront perdus et que les randonneurs subiront encore de vilaines égratignures. Mais aussi que les bandicoots des villes disposeront de davantage d’habitats et que les plus aventureux pourront savourer davantage de fruits délicieux.

Ses avantages ne compensent peut-être pas ses inconvénients, mais, pour l’heure, nous devrons sans doute apprendre à mieux tolérer la ronce là où c’est possible.

Cette énigme ne sera peut-être jamais résolue. Mais l’affaire de la rouille de la ronce nous rappelle que les plantes envahissantes – et nos réactions à leur égard – peuvent être plus complexes qu’il n’y paraît.

The Conversation

Simon Farley ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Qui se cache derrière le champignon introduit illégalement il y a 40 ans pour combattre les ronces australiennes ? – https://theconversation.com/qui-se-cache-derriere-le-champignon-introduit-illegalement-il-y-a-40-ans-pour-combattre-les-ronces-australiennes-294254

Pour protéger les ados en ligne, faut-il leur couper l’accès aux réseaux sociaux ?

Source: The Conversation – in French – By Frédéric Aubrun, Enseignant-chercheur en Marketing digital & Communication au BBA INSEEC – École de Commerce Européenne, INSEEC Grande École

La série *Adolescence* (Netflix, 2025) met en image la radicalisation numérique silencieuse des adolescents. Netflix

L’ESSENTIEL

  • Dans le contexte de la mobilisation lycéenne, la question de couper l’accès des jeunes aux réseaux sociaux est revenue dans l’actualité.

  • À l’été, une loi interdisant les réseaux sociaux aux moins de 15 ans avait été adoptée… avant d’être censurée par le Conseil constitutionnel.

  • N’est-il pas illusoire de vouloir protéger les jeunes de plateformes conçues pour exploiter ce qu’ils sont ?


La France a adopté le 21 juillet 2026 une loi interdisant les réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Trois semaines plus tard, le Conseil constitutionnel la censurait, estimant qu’elle portait une atteinte disproportionnée à la liberté d’expression et à la vie privée. Le gouvernement repart de zéro, avec l’objectif d’un nouveau texte de loi pour le printemps 2027.




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La séquence politique qui s’est ensuivie est presque aussi révélatrice que la décision elle-même. L’ancien premier ministre Gabriel Attal (parti Renaissance) a proposé un référendum pour contourner le Conseil constitutionnel.

Le député Arthur Delaporte (Parti socialiste), qui avait pourtant saisi les juges pour faire tomber la loi, lui a répondu en soulignant le paradoxe : comment peut-on dire qu’on respecte une décision de justice tout en proposant aussitôt un référendum pour la contourner ?

À l’automne, lors des mobilisations lycéennes, des responsables politiques ont accusé les réseaux sociaux de contribuer à la violence des manifestations et ont demandé leur interdiction. Gabriel Attal fait partie de ceux qui sont, de nouveau, montés au créneau pour restreindre ou suspendre l’accès des jeunes aux réseaux sociaux.




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Pendant ce temps, les plateformes numériques continuent de tourner. Et la vraie question reste sans réponse : peut-on protéger des adolescents d’applications conçues précisément pour exploiter ce qu’ils sont ?

Des plateformes qui captent les adolescents par leur « dark flow »

Pour y répondre, il faut d’abord comprendre le mécanisme qui capte les adolescents avec une telle efficacité. Les plateformes exploitent un ressort bien connu de la psychologie positive : le flow, cet état d’absorption optimale théorisé par Mihály Csikszentmihályi.

Les réseaux sociaux semblent capables d’en reproduire certaines composantes, comme l’immersion, la concentration et la distorsion temporelle. Mais l’expérience qui en résulte est tout autre. Les chercheurs parlent alors de dark flow, un état d’absorption maladaptative d’abord identifié chez les joueurs de machines à sous par Mike Dixon et ses collègues.

La distinction est essentielle. Le flow repose sur un équilibre entre défi et compétences : l’activité mobilise pleinement les capacités de l’individu. Le dark flow, lui, se soustrait à cette exigence. Il désigne une absorption qui prend une tournure maladaptative.

Sur l’instant, l’immersion reste plaisante. Mais une fois absorbé, il devient difficile de s’en extraire. On se laisse alors happer par le flux de contenus, parfois jusqu’à perdre la notion du temps. D’acteur de l’expérience, on devient spectateur d’un temps d’écran parfois vertigineux.

Le mécanisme en jeu est similaire à celui de la machine à sous : la récompense est imprévisible (par exemple, une vidéo plus drôle que la précédente, un post qui a généré beaucoup de likes), et c’est précisément cette incertitude qui entretient la compulsion de répétition. Autrement dit, c’est l’incertitude de la récompense qui pousse les utilisateurs à revenir.

Réseaux sociaux : TikTok « l’un des pires réseaux sociaux » pour la jeunesse, France 24.

L’adolescent, candidat idéal pour les réseaux

Si ces mécanismes peuvent toucher tout le monde, ils rencontrent un terreau particulièrement fertile à l’adolescence. Cette période charnière est marquée par une sensibilité accrue au regard des pairs, une quête de reconnaissance sociale et une capacité de régulation émotionnelle encore en développement. C’est aussi un moment où l’on apprend à se définir, à éprouver les limites et à gagner en autonomie.

Or les réseaux sociaux concentrent ces enjeux dans un même espace. L’approbation y devient quantifiable, la comparaison permanente et la réponse des pairs presque immédiate. Ces dynamiques propres à l’adolescence rencontrent ainsi une interface capable de les solliciter en continu.




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Notifications, likes et contenus personnalisés entretiennent l’engagement, tandis que le défilement infini rend l’interruption plus difficile. Chaque contenu en appelle un autre, sans véritable arrêt.

Les chiffres le confirment : selon le baromètre Ipsos/Macif 2025 réalisé auprès des 16-30 ans, 81 % d’entre eux disent perdre la notion du temps lorsqu’ils sont connectés, 76 % souffrent de troubles du sommeil et 36 % passent plus de quatre heures par jour sur les réseaux sociaux.

Les sujets plus jeunes ne sont pas en reste : d’après l’Arcom (le régulateur de la communication audiovisuelle et numérique, ndlr), les 12-17 ans passent en moyenne une heure et vingt-et-une minutes par jour sur TikTok seul.

Des produits, pas des outils

TikTok, Instagram, Snapchat ne sont pas des outils neutres, mais des produits dont le modèle économique repose sur la monétisation de l’attention. Chaque fonctionnalité y est une hypothèse testée, mesurée, optimisée pour retenir l’individu.

Le live match sur TikTok en donne un exemple frappant : deux créateurs s’affrontent en direct, et c’est le public qui les départage en envoyant des dons. Issue incertaine jusqu’à la dernière seconde, pression du groupe, urgence du chronomètre et envoi de dons : les plateformes poussent vers des pratiques toujours plus engageantes. Cela se fait souvent au détriment des plus jeunes, dont l’impulsivité n’a pas encore de frein solide et pour qui une monnaie virtuelle, payée avec la carte d’un parent, n’a pas le poids d’une dépense réelle.




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Les marques, nouveaux arbitres de l’influence digitale ?

L’interdit peut aussi attiser

C’est là que la loi touche à sa propre limite. À l’adolescence, l’interdit n’éteint pas toujours le désir, il peut l’alimenter. La transgression est constitutive de cette période, un moteur identitaire autant qu’un risque. En psychologie, on parle de « réactance ». Décrite par le psychologue américain Jack Brehm, elle désigne notre tendance à vouloir restaurer une liberté lorsqu’on la sent menacée. L’interdit peut alors produire l’effet inverse de celui recherché.

L’Australie, première à interdire les réseaux sociaux aux moins de 16 ans, en a fait l’expérience : selon une étude publiée dans le British Medical Journal en juin 2026, 85 % des adolescents contournaient encore l’interdiction trois mois après son entrée en vigueur ; et, en juillet 2026, l’usage de TikTok chez les 10-12 ans dépassait le niveau d’avant l’interdiction.




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La fiction l’avait pressenti. Adolescence (Netflix, 2025), série la plus regardée de l’année avec 145 millions de vues, met en images la radicalisation numérique silencieuse des adolescents. 13 Reasons Why (Netflix, 2017) avait ouvert ce territoire au prix d’un paradoxe documenté : la série a été associée à une hausse des recherches liées au suicide chez les jeunes.

Netflix avait tenté d’y répondre en développant un dispositif pédagogique transmédia (guide de discussion, wiki, série documentaire) pour sensibiliser les adolescents aux thèmes de la série : une stratégie de « dépublicitarisation » que nous avions analysée, qui illustre, paradoxalement, qu’on peut retourner les outils du marketing au service de la prévention.

La fiction qui dénonce peut aussi amplifier, et ce sont précisément les outils de la communication qui permettent de construire une réponse.

Ce qui manque : apprendre à voir les rouages

Interdire sans expliquer, c’est laisser les adolescents sans outils face à des environnements qui reprendront leurs droits dès les 15 ans révolus, ou avant, grâce aux contournements.

Ce qu’il faut construire en parallèle, c’est ce que les Anglo-Saxons appellent la media literacy, que nous proposons d’articuler avec une psycho-literacy, à savoir la capacité à nommer ce que les plateformes font à nos états intérieurs. Comprendre qu’un scroll compulsif à 23 heures n’est pas un choix librement consenti, mais le résultat d’une architecture conçue pour ça. Nos travaux montrent que, dans ce vide, ce sont parfois les marques qui endossent un rôle de régulation éthique, mais aussi les séries.

Que des acteurs privés se substituent à la puissance publique devrait être lu comme un signal d’alarme. La prochaine loi fixera un âge légal, mais c’est l’éducation aux mécanismes cognitifs (attention, régulation, compulsion) et la régulation de ceux qui les exploitent qui feront la différence.

The Conversation

Quentin Hallez est également chercheur associé au Vinatier, Service Universitaire d’Addictiologie de Lyon (SUAL), il a reçu des financements de l’ANR (Agence Nationale de la Recherche) sur la thématique du développement de la perception du temps et de l’espace (TimeSpaceDev).

Frédéric Aubrun et Victoire Vallier ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

– ref. Pour protéger les ados en ligne, faut-il leur couper l’accès aux réseaux sociaux ? – https://theconversation.com/pour-proteger-les-ados-en-ligne-faut-il-leur-couper-lacces-aux-reseaux-sociaux-290451

Niveau de français exigé pour les étrangers : une « simple » question de langue ?

Source: The Conversation – in French – By Grégory Miras, Professeur des Universités en didactique des langues, Université de Lorraine

Pour apprendre le français, beaucoup de personnes migrantes se tournent vers des associations, comme ici à la Cimade. Nathalie Bardou/La Cimade, CC BY-NC-ND

L’ESSENTIEL

  • Depuis janvier 2026, les exigences de français ont été relevées pour l’obtention d’un titre de séjour ou de la nationalité française.

  • Le niveau de langue seul ne donne pas d’indications sur l’insertion d’une personne, et réussir ces tests suppose d’en comprendre la logique, comme au code de la route.

  • L’Office français de l’immigration et de l’intégration a mis fin aux cours gratuits en présentiel pour la majorité des apprenants, ces exigences risquent donc de pénaliser les personnes les moins dotées en ressources culturelles et financières.


La langue est politique. La campagne pour l’élection présidentielle française de 2027 ne manquera pas d’en faire un thème central, au côté de l’immigration – deux sujets parfois liés dans le débat public.

L’élévation du niveau de français exigé pour l’accès aux titres de séjour et à la nationalité pose la question de la prise en compte de la complexité des liens entre langue et insertion. Exiger un certain niveau en français pour accéder à un titre de séjour et à la nationalité, est-ce une mesure de bon sens, ou un outil de sélection sociale ? Derrière cette escalade des exigences linguistiques, quelles conceptions se cachent-elles ?

Un durcissement permanent des attendus en langue française

Du point de vue du droit au séjour français, il faut distinguer deux catégories : les ressortissants de l’espace européen Schengen, qui bénéficient de la libre circulation, et les autres qui sont soumis à des règles plus strictes.

En Europe, les niveaux de langue, comme A1, A2, B1 ou B2, suivent une échelle commune appelée « Cadre européen de référence pour les langues » (CECRL). Le niveau A2 fait référence à la capacité de faire des achats, de parler de soi et de sa vie quotidienne. À partir du B1, on peut raconter avec des détails un événement passé, expliquer ses objectifs ou se justifier. Enfin, le B2 correspond à une maîtrise plus avancée : discuter de sujets abstraits ou défendre son point de vue. Ces compétences sont vérifiées par des examens qui évaluent la compréhension et l’expression, à l’oral comme à l’écrit.

Cadre européen commun de référence pour les langues
Cadre européen commun de référence pour les langues.
Cadreci, centre de formations pour adultes, Fourni par l’auteur

Or, en moins de 15 ans, les exigences linguistiques appliquées aux titres de séjour et à la naturalisation se sont considérablement durcies en France.

Jusqu’en 2011, le candidat à la nationalité française devait être capable d’interagir simplement en français lors d’un entretien en préfecture. Comme le soulignait alors le sociologue Abdellali Hajjat, cette évaluation pouvait être marquée par des préjugés xénophobes, par exemple lorsque le niveau de français était associé à des jugements sur des marqueurs supposés d’une moindre intégration (port du foulard, par exemple). Les critères appliqués variaient aussi fortement d’une préfecture à l’autre. En principe, l’évaluation devait néanmoins tenir compte de la situation personnelle de chaque candidat, notamment de son niveau de scolarisation et de sa situation sociale et professionnelle. Cette évaluation ne se limitait donc pas qu’au critère linguistique, et devait se faire à l’oral uniquement.

À partir de 2011, le durcissement et la flexibilisation s’opèrent progressivement : le niveau en français du candidat à la nationalité est désormais fixé par voie réglementaire, ce qui facilite les modifications, et doit être attesté par un test de langue. En 2012, c’est un B1 à l’oral qui est demandé.

Du côté des titres de séjour, avant 2016, aucun niveau de français n’était formellement exigé pour l’obtention d’un titre. À partir de 2016, le niveau A2 est requis pour la carte de résident (qui permet un séjour de 10 ans).

En janvier 2026, les exigences sont encore relevées : le niveau B1 est désormais exigé pour la carte de résident, tandis que la carte de séjour pluriannuelle (2 à 4 ans) requiert un niveau A2, à l’oral comme à l’écrit.

Le même mouvement de formalisation et de relèvement des exigences linguistiques touche l’accès à la nationalité française, pour lequel un niveau B2 est désormais exigé.

Evolution des exigences administratives pour l’obtention d’un titre de séjour ou de la naturalisation depuis 2016
Évolution des exigences administratives pour l’obtention d’un titre de séjour ou de la naturalisation, depuis 2016.
Adapté par les autrices et l’auteur d’un visuel créé par le collectif « Le français pour toutes et tous », CC BY-NC

L’apparente évidence de la maîtrise de la langue

Dans le débat public, cette élévation des exigences linguistiques est justifiée par deux fausses évidences souvent répétées.

La première consiste à dire que la langue serait la condition première, nécessaire et suffisante d’une « intégration » réussie. Le sociolinguiste Philippe Blanchet rappelle que « la langue française n’est pas une condition à l’intégration des migrants ».

En 2016, une étude de l’Insee montrait notamment que la probabilité d’être au chômage n’est que peu corrélée au niveau de français. La maîtrise du français permet surtout une élévation du niveau de salaire. On peut donc vivre et travailler sans parler français, mais aussi être privé d’emploi malgré un bon niveau.

La non-reconnaissance des diplômes étrangers, ou encore les discriminations xénophobes et glottophobes au travail jouent un rôle prédominant dans ces questions d’insertion professionnelle. Une autre étude montre que les personnes immigrées diplômées du supérieur dans leur pays d’origine (bac+3 ou plus) qui doivent signer un contrat d’intégration républicaine (CIR) connaissent souvent un déclassement social et professionnel en France, où elles occupent des postes moins qualifiés ou moins prestigieux que ceux qu’elles occupaient auparavant.

La seconde fausse évidence est que l’immersion favoriserait un apprentissage rapide et automatique de la langue. Lorsqu’il était ministre de l’intérieur, Bruno Retailleau a ainsi déclaré :

« Quand un étranger ne parle pas bien français après plusieurs années, c’est qu’il n’a pas produit l’effort. »

Vivre en France permettrait donc selon lui un apprentissage rapide du français.

Pourtant, quand on écoute les personnes concernées, un constat revient : en dehors des espaces de formation, pratiquer le français avec des francophones pour progresser est loin d’être une évidence. Une participante à la recherche-action du collectif « Le français pour toutes et tous » compare ainsi son expérience en Espagne : grâce aux métiers qu’elle y a exercés, elle « parlait avec les enfants » et « avec les gens », tandis qu’en France, ne trouvant pas d’emploi, elle est « toujours à la maison » et « ne parle avec personne ».

Contrôler un niveau de langue pour autoriser ou refuser le séjour repose ainsi notamment sur l’idée que vivre en France se mérite, qu’il faut faire des efforts et que certains n’en font pas assez. Cela revient à négliger tous les facteurs qui influent sur les rythmes d’apprentissage : on n’apprend pas à la même vitesse selon les degrés de proximité linguistique avec les autres langues qu’on parle (apprendre le français à partir du roumain, qui est une langue apparentée, ou de l’arabe, qui repose sur un autre système d’écriture, ne mobilise pas les mêmes ressources), selon la façon dont on vit l’expérience de migration (est-ce qu’on pense repartir ?), selon les projets, la disponibilité et les contraintes que l’on a (travail, famille…), les conditions dans lesquelles on vit, etc.

Que mesurent vraiment les tests de langue ?

Si les niveaux de langue (A1, B2, etc.) sont désormais bien connus, notamment grâce au système scolaire, les attendus des examens qui les évaluent restent flous pour les personnes non scolarisées en Europe, souvent accompagnées par des bénévoles très investis, mais néanmoins peu formés à la didactique du français langue étrangère/seconde (FLE/S).

Les professionnels du FLE/S, elles et eux le sont, mais depuis juillet 2025, seules les personnes ne sachant ni lire ni écrire et ayant un niveau grand débutant à l’oral bénéficient encore de cours gratuits en présentiel proposés par l’Office français de l’immigration et de l’intégration. Tous les autres doivent apprendre seuls, sur une plateforme 100 % en ligne.

Exiger un niveau de langue toujours plus élevé, sans accompagnement adapté, revient à reproduire les inégalités du système scolaire. Comme à l’école, ce sont souvent ceux qui partent avec des atouts culturels et financiers (accès à des cours de préparation, passation de certifications payantes, capital culturel, temps pour se préparer) qui réussissent le mieux.

Prenons un exemple : dans un test obligatoire pour certains titres de séjour (le TCF IRN, Intégration, Résidence, Nationalité), une question d’expression orale demande :

« Quelle est votre ville préférée ? Pourquoi ? »

Une réponse simple comme « Le Caire, car c’est une belle ville » serait-elle suffisante ?

A priori non, car les attentes implicites (introduire sa réponse, structurer des arguments, adopter un registre formel) favorisent ceux qui ont déjà intériorisé ces codes scolaires.

Car en réalité, ces tests ne mesurent pas seulement la maîtrise de la langue, mais aussi la capacité à décrypter les attentes d’un examen, un peu comme au Code de la route, où l’on réussit en partie parce qu’on a compris la logique des questions. Résultat : les candidats se concentrent davantage sur la réussite au test plutôt que sur l’usage de la langue au quotidien, comme ont pu l’indiquer des acteurs de terrain fortement sollicités pour des demandes de « réussite à l’examen ».

Pour les personnes peu ou pas scolarisées, les difficultés à comprendre les consignes ou à maîtriser les formats d’exercice peuvent faire obstacle à la réussite, sans refléter leur capacité à communiquer en français au quotidien. Le test risque ainsi d’écarter des personnes dont les compétences langagières sont pourtant suffisantes pour les échanges de la vie courante.

Le volet linguistique de la politique migratoire n’est pas le seul à faire l’objet de durcissement, puisque la réussite à un examen civique est désormais obligatoire pour l’obtention de la carte de séjour pluriannuelle ou de la carte de résident, et pour l’acquisition de la nationalité française. Les thématiques abordées dans cet examen concernent les principes, valeurs et fonctionnements de la République française, autant de thèmes abordés à l’école en France sur lesquels de nombreux adultes français peineraient à être interrogés.

Au regard des éléments abordés ici, il est probable que le droit de séjour et le niveau de langue s’immisceront dans le débat précédant les élections présidentielles. Pour aborder ces thématiques dans leur complexité, adopter un regard distancié, nourri par la recherche scientifique est nécessaire.

The Conversation

Maude Vadot a été membre du comité de suivi de la recherche-action du collectif “Le français pour toutes et tous”, à laquelle nous faisons référence dans l’article.

Myriam Dupouy a collaboré avec le collectif Le Français pour toutes et tous en 2025.

Grégory Miras ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Niveau de français exigé pour les étrangers : une « simple » question de langue ? – https://theconversation.com/niveau-de-francais-exige-pour-les-etrangers-une-simple-question-de-langue-291610

Démocratie : pourquoi les Français sont-ils plus pessimistes que leurs voisins belges ou italiens ?

Source: The Conversation – in French – By Camille Bedock, chercheuse en science politique, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)


L’ESSENTIEL

  • En France, la défiance démocratique est plus forte qu’en Belgique et en Italie, deux pays ayant connu une crise politique.

  • Les Français critiquent surtout le manque d’écoute, de représentation et de contre-pouvoirs.

  • La place centrale de l’élection présidentielle empêche d’imaginer d’autres formes de démocratie.


Année après année, diverses grandes enquêtes mettent en avant le profond pessimisme démocratique des Français comparés à leurs concitoyens européens. En 2026, le Baromètre de la confiance du Cevipof souligne ainsi une défiance plus profonde que jamais : 76 % des interrogés considèrent qu’en France la démocratie fonctionne mal (contre 49 % en 2009), soit un point de plus qu’en Roumanie, une jeune démocratie comptant parmi les pays d’Europe où la confiance dans les institutions est la plus faible.

Les préférences des citoyens à l’égard de la manière dont doivent être prises les décisions politiques constituent un agenda de recherche foisonnant dans un contexte de remise en cause frontale des principes démocratiques dans divers contextes. Ils sont aussi un sujet au cœur du débat public, comme en témoigne le récent lancement de la Convention citoyenne pour la démocratie à Lille (Nord), réunissant universitaires, citoyens, élus et membres de la société civile.

Au-delà de ce constat de défiance, comment rendre compte des fondements du pessimisme démocratique des Français ? Comme le rappellent les politistes Frédéric Gonthier et Nonna Mayer :

« Loin d’être résignés ou ambivalents, citoyennes et citoyens sont des démocrates insatisfaits. Ils ne rejettent pas la démocratie libérale, c’est-à-dire l’État de droit, les libertés publiques et les élections. Ils contestent la manière dont celle-ci est pratiquée : une représentation socialement biaisée, un usage partisan des règles du jeu politique, et une souveraineté populaire confisquée par une pratique du pouvoir distante et déconnectée. »

Dans la lignée de ces résultats, nous avons conduit un travail comparatif alliant des enquêtes par sondage et 122 entretiens approfondis en France, mais aussi en Belgique et en Italie. Ces trois pays sont caractérisés par des débats récurrents sur la « crise de la démocratie », un fort réformisme institutionnel et des mouvements sociaux ou des partis ayant frontalement questionné le fonctionnement actuel des institutions.

Cette enquête démontre que la France se caractérise par un pessimisme démocratique plus intense que la Belgique et l’Italie, dont les fondements sont à trouver dans les impasses des institutions de la Vᵉ République.

Une culture majoritaire désabusée et personnalisée

Dans les trois pays étudiés, les citoyennes et les citoyens focalisent avant tout leur attention sur les dysfonctionnements de leur système politique plutôt que sur ses qualités.

Fréquence dans les entretiens des différentes thématiques (en % par pays) quant aux processus de décision politique
Comment lire ce graphique ? Chez les enquêtés français, parmi les passages des entretiens relatifs aux processus de prise de décision politique, 18 % font référence à la participation citoyenne. Note : ce graphique ne mentionne que les arguments mentionnés dans au moins 5 % des extraits d’entretiens.
« Le Bon Représentant », Camille Bedock, Éditions de l’Université de Bruxelles, 2026, Fourni par l’auteur

Les citoyens français se distinguent de leurs homologues belges et italiens par une attention particulière à trois thématiques : l’incapacité des citoyens à se faire entendre en dehors des élections, la faiblesse structurelle des contre-pouvoirs face à l’exécutif et la faible capacité du système français à refléter les préférences de la majorité.

L’analyse des entretiens montre à quel point, dans le cas français, la « monarchie républicaine » – terme directement mentionné par les citoyens les plus politisés –, appuyée sur des institutions majoritaires, verticales et présidentialisées, fait l’objet de profondes critiques, indépendamment de l’évaluation d’Emmanuel Macron.

Cependant, plus encore que le manque de contre-pouvoirs, c’est la très faible représentativité des institutions françaises qui est fustigée. De nombreux entretiens font ainsi référence à la nécessité d’instaurer une représentation proportionnelle intégrale ou partielle.

Les citoyens français lient souvent le manque d’écoute à la figure d’un « peuple » pensé comme une réalité sociologique qui partagerait un intérêt commun, univoque et allant de soi, présenté comme le miroir inversé du privilège des élites politiques ou comme le seul sujet pleinement légitime pour exercer la citoyenneté.

Ce face-à-face entre le peuple et l’élite s’oppose à une conception pluraliste qui admet l’existence d’intérêts divers et contradictoires au sein de la société, beaucoup plus présente dans les entretiens belges et italiens.

La « déconnexion des élus », due à leur constitution en une classe autonome du reste de la société, est pointée comme la cause principale de leur incapacité à écouter les citoyens et à comprendre ce que beaucoup appellent « la vraie vie », ou « le réel ». Elle nourrit non seulement la défiance, mais aussi souvent le retrait parfois total de la politique, notamment chez les personnes les plus vulnérables socialement et économiquement et se sentant les moins capables d’appréhender la vie politique.

Enfin, la question du manque d’implication citoyenne est très régulièrement abordée en insistant sur l’importance d’une consultation véritable (et non seulement mise en scène) des aspirations profondes des citoyens pour nourrir les décisions publiques. De nombreux citoyens insistent aussi sur la fonction d’éducation politique de la participation.

Ainsi, chez les Françaises et les Français, le fil rouge qui émerge est la volonté d’évoluer d’un état de sujet dans le système institutionnel à celui d’acteur, que cela passe par une écoute véritable, une meilleure représentation ou une éducation à la participation.

Léa (36 ans, artiste) résume ces différentes attentes :

« Faire penser les gens (…), les rendre acteurs de leur société. (…) La politique d’aujourd’hui te dit comment penser, je pense pour toi, tu votes (…) On accepterait mieux les changements de loi si on les comprenait plus, si on les avait portés. »

Un imaginaire démocratique bridé

Notre étude montre aussi à quel point l’intériorisation de l’omniprésence de l’élection présidentielle bride l’imaginaire politique des Français et rend difficile la formulation d’un autre horizon démocratique.

À l’inverse des Belges et les Italiens qui, même s’ils les critiquent souvent, reconnaissent le rôle démocratique positif des partis (structuration des intérêts et de projets de société), les Français se désintéressent des acteurs collectifs, dessinant une vision personnalisée et centrée sur les individus plutôt qu’une vision collégiale de l’univers politique.

Ils accordent une importance primordiale à l’institution présidentielle, délaissant, notamment pour les moins intéressés par la politique, les autres niveaux de pouvoirs et les autres formes de participation.

Cette échéance électorale reste, pour beaucoup, le seul moment de participation à la vie politique, dans un contexte où l’acte de vote est beaucoup moins valorisé que dans les pays voisins étudiés. En effet, l’existence passée, en Italie, ou actuelle, en Belgique, du vote obligatoire implique que le vote y est bien davantage perçu comme un devoir citoyen, collectif et incontournable que comme un droit individuel comme dans le contexte français.

Les nombreuses candidatures motivées par des querelles personnelles plutôt que par des projets idéologiques, l’incapacité de la classe politique à construire des coalitions pérennes ou encore le décalage inévitable entre la promesse qu’une personne seule puisse tout changer et la réalité de la vie démocratique nourrit un pessimisme de plus en plus intense.

À l’inverse, en Belgique comme en Italie, malgré des griefs récurrents sur la rigidité du système politique ou son ingouvernabilité, les modalités de partage du pouvoir comme la représentation proportionnelle ou le gouvernement de coalition tempèrent les critiques citoyennes à l’égard des institutions : elles permettent de mieux représenter les différentes sensibilités, de garantir le pluralisme, et elles évitent l’accaparement du pouvoir par une seule force politique, confirmant les résultats d’autres études comparatives.

Une étude récente montre que 77 % des Européens privilégient une démocratie consensuelle (par exemple, en Suisse ou en Autriche), c’est-à-dire un modèle inclusif de démocratie où le gouvernement intègre le plus grand nombre possible de personnes, et s’appuie sur le compromis, la négociation et la répartition du pouvoir plutôt qu’une démocratie majoritaire. Pourtant, la plupart des candidats à l’élection présidentielle feignent de croire au fait majoritaire – c’est-à-dire à la présence future à l’Assemblée nationale d’un bloc uni soutenant inconditionnellement la politique du président –, enterré depuis 2022, quand ils n’attaquent pas directement les contre-pouvoirs déjà beaucoup plus faibles en France que dans les démocraties voisines.

The Conversation

Camille Bedock a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR-21-CE41-0005, projet UNEQUALCITIZEN).

– ref. Démocratie : pourquoi les Français sont-ils plus pessimistes que leurs voisins belges ou italiens ? – https://theconversation.com/democratie-pourquoi-les-francais-sont-ils-plus-pessimistes-que-leurs-voisins-belges-ou-italiens-292630

Du Kenya à la France, le masque, signe de ralliement de la génération Z

Source: The Conversation – France (in French) – By Joseph Bohbot, Géographe, Sorbonne Université


L’ESSENTIEL

  • En 2020, l’État a d’abord dissuadé la population de porter un masque qu’il ne pouvait pas fournir, avant de l’imposer, jusqu’au collège et au lycée à la rentrée, puis à l’école élémentaire.

  • Dans les mobilisations lycéennes de 2026, le masque chirurgical ou FFP2 protège des gaz lacrymogènes et cache le visage.

  • Des préfets ont interdit les équipements de protection en manifestation ; le Conseil d’État a validé ces interdictions, tout en précisant qu’elles ne visent pas les masques chirurgicaux et FFP2.


Le 20 mars 2020, Sibeth Ndiaye, alors porte-parole du gouvernement, déclarait ne pas savoir utiliser un masque. Son port supposait, expliquait-elle, des « gestes techniques précis ». À la rentrée 2020, l’État le rendait obligatoire au collège et au lycée, puis, en novembre, dès l’école élémentaire.

Depuis, les élèves masqués pendant la pandémie de Covid-19 ont grandi, et ceux qui étaient en fin de primaire sont aujourd’hui au lycée. Si le confinement n’est heureusement plus qu’un souvenir, le masque, lui, a changé de destination. Les grandes mobilisations de 2026, portées par la jeunesse, sont marquées par le retour des masques, contre les gaz lacrymogènes ou pour ne pas être reconnus. Ceux que l’État masquait pour les protéger le portent désormais face à un État dont beaucoup disent ne plus rien attendre.

Objet d’État

Le masque condense bien des errances et des revendications. En géographe attentif aux pratiques et au sort des objets, mais aussi en enseignant, je ne peux qu’être saisi par tout ce qu’incarne aujourd’hui ce petit rectangle de fibres plastiques.
D’abord, la pénurie. En 2009-2010, l’État disposait d’un stock stratégique d’un milliard de masques chirurgicaux et de 700 millions de FFP2 (masques filtrants de protection respiratoire, plus protecteurs que le masque chirurgical). Faute de renouvellement, il ne restait, début 2020, que 117 millions de masques chirurgicaux, et plus aucun stock stratégique de FFP2. Le 4 mars 2020, la même porte-parole assurait pourtant qu’il n’y avait « pas de risque de pénurie ». Le jour même, un décret réquisitionnait les stocks de masques pour les réserver aux soignants et aux malades.

Pendant des semaines, le gouvernement a dissuadé la population de porter un masque qu’il était incapable de lui fournir, une communication que le tribunal administratif de Paris a jugée fautive en 2022, face à une pénurie que la commission d’enquête du Sénat a jugée « sciemment dissimulée ».

Puis, le revirement. Au printemps 2020, le masque devient obligatoire dans les transports, puis l’été dans les lieux publics clos, et à l’école à la rentrée. L’objet jugé inutile est devenu obligatoire. À partir de ce moment, et pendant près d’un an et demi, des millions d’élèves ont appris à porter le masque, l’ajuster et parler avec. L’anthropologue Marcel Mauss notait en 1936, dans « Les techniques du corps », que les gestes du corps s’apprennent de ceux en qui l’on a confiance et qui ont autorité, que l’acte « s’impose du dehors, d’en haut ».

En 2020, le port du masque s’est transmis par la règle et la sanction pour les adultes, et à l’école pour des millions d’enfants. C’est précisément cette confiance envers l’autorité qui transmet le geste que l’État a depuis perdue auprès d’une partie de la jeunesse.

Objet du faible

Il faut déjà dire que le masque n’a jamais tout à fait quitté les visages d’une partie de la génération Z (jeunes nés approximativement entre la fin des années 1990 et le début des années 2010). Il est resté chez ceux et celles qui voulaient se soustraire aux regards. Au Japon, en 2023, près de la moitié des 15-19 ans qui voulaient garder le masque invoquaient leur timidité, et des phénomènes similaires sont observés en Belgique ou au Québec, mais aussi en France jusque dans mes classes. Discret, le masque a donc survécu à la pandémie avant de revenir en force dans la rue au fil des mobilisations.

Depuis la rentrée de septembre 2026, des blocus lycéens aux grandes journées de manifestation, il se retrouve sur les visages et dans les sacs, recommandé par les mini-guides militants qui circulent abondamment sur les réseaux sociaux. Le masque sert alors à deux choses : protéger des gaz lacrymogènes, mais aussi couvrir le visage, dans des rassemblements où la vidéo diffusée en ligne est devenue reine.

Le droit, lui, hésite. Début octobre, plusieurs préfets ont interdit les équipements de protection aux abords des lycées, la préfète de l’Hérault visant même les « masques filtrants ». Saisi en référé, le Conseil d’État a validé l’interdiction, tout en précisant qu’elle ne vise ni les masques chirurgicaux ni les FFP2.

L’objet que l’État imposait hier échappe en principe aux interdictions d’aujourd’hui, mais pas toujours dans la rue : le 17 octobre, à Paris, des masques chirurgicaux ont été confisqués à des manifestants.

Le masque chirurgical ou FFP2 joue ainsi de l’héritage du Covid. Avant 2020, les pouvoirs publics associaient le visage couvert aux casseurs, au point d’en faire un délit en 2019. Après des mois de port généralisé, un masque chirurgical se fond dans la foule, et c’est l’administration qui doit lui prêter, non sans difficulté, une intention. Son usage relève de ce que Michel de Certeau, dans L’Invention du quotidien (1980), appelait la « tactique », par opposition à la « stratégie » des institutions, « un art du faible » : retourner contre l’État l’objet qu’il avait mis tant d’efforts à imposer.

Objet générationnel

La mobilisation de la jeunesse française en 2026 n’est pas un cas isolé. Du Kenya en 2024, où j’effectuais alors mes recherches, au Népal, en passant par Madagascar et le Maroc, la génération Z se mobilise à travers la planète.

Ces mobilisations s’organisent sans chefs clairement identifiés, sur des messageries sous pseudonymes. Dans la rue, le masque prolonge ce que le pseudonyme permet en ligne. On manifeste comme on navigue, en laissant peu de traces.

Cette génération est aussi la première à avoir reçu, dans de nombreux pays et presque au même moment, le même apprentissage corporel, ces « techniques du corps » décrites par Mauss. Suivant les recommandations de l’OMS et de l’Unicef, entre 2020 et 2022, de très nombreux États ont fait porter le masque à leurs écoliers et à leurs lycéens.

Rarement un objet aura été imposé avec une telle simultanéité, et par les pouvoirs publics eux-mêmes. La pandémie était mondiale, ces mobilisations le sont aussi, et traversent les pays du Sud comme ceux du Nord. S’il y a un objet qui a unifié cette génération, c’est bien ce petit bout de fibres plastiques bleu, noir ou blanc.
Dans le cas de la France, en six ans à peine, le masque aura incarné l’imprévoyance de l’État, la règle imposée à tous au nom de la santé publique et, finalement, la défiance de la jeunesse.

The Conversation

Joseph Bohbot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Du Kenya à la France, le masque, signe de ralliement de la génération Z – https://theconversation.com/du-kenya-a-la-france-le-masque-signe-de-ralliement-de-la-generation-z-295564

Cinq aliments qui pourraient coûter encore plus cher cet hiver au Royaume-Uni et pourquoi

Source: The Conversation – in French – By Sophie Perry, Research Fellow, Centre for Food Policy, City St George’s, University of London

La récolte du cacao demande un travail manuel, qui en fait une culture difficile à mener à l’échelle industrielle. Milequem Diarassouba/Wikimedia Commons, CC BY

L’ESSENTIEL

  • Au Royaume-Uni, chocolat, pommes de terre et pain pourraient renchérir cet hiver, sur fond de météo erratique et d’énergie chère.

  • Avec un cacao plus cher, les industriels pourraient chercher à remplacer le beurre de cacao par des ingrédients meilleur marché, comme l’huile de palme.

  • La sécheresse a fait chuter les rendements de blé britanniques, mais cette mauvaise récolte n’est qu’un des nombreux facteurs, avec l’énergie, qui pourraient renchérir le pain.


Au cours de l’année écoulée, de multiples pressions se sont exercées en même temps sur la production alimentaire, et leurs effets devraient se faire sentir cet hiver dans nos paniers de courses, au Royaume-Uni. Les agriculteurs ont été confrontés à une météo de plus en plus erratique, sous l’influence du changement climatique et du phénomène El Niño (réchauffement périodique des eaux de surface du Pacifique équatorial, qui modifie le régime des pluies et des températures dans de nombreuses régions du monde, NdT), tandis que les conflits internationaux ont fait grimper le coût du carburant, des engrais et d’autres intrants essentiels.

Ces pressions se renforcent mutuellement : une météo défavorable et imprévisible réduit les rendements des cultures, tandis que la hausse du coût des engrais et de l’énergie renchérit la production et la transformation des aliments.

Cela n’affectera pas seulement les revenus des agriculteurs et le portefeuille des consommateurs, mais aussi, potentiellement, la qualité, le volume et la valeur nutritionnelle des aliments en rayon, les industriels se tournant vers des ingrédients de substitution moins chers pour limiter la hausse globale des prix.

Voici cinq aliments familiers qui illustrent la manière dont cela pourrait se traduire cet hiver :

1. Le chocolat

Le chocolat n’est pas seulement un aliment réconfortant capable de remonter le moral : sa production fait aussi vivre près de six millions de petits exploitants dans le monde, principalement en Afrique de l’Ouest. Cela tient au travail manuel nécessaire à la récolte du cacao, qui en fait une culture difficile à mener à l’échelle industrielle.

Les cacaoyers sont toutefois sensibles à leur environnement. L’effet de la sécheresse sur les rendements du cacao est connu de longue date, mais des recherches récentes montrent que des épisodes intenses de fortes pluies peuvent aussi poser problème. Ils peuvent réduire l’activité des insectes volants nécessaires à la pollinisation des fleurs de cacaoyer, tout en augmentant le risque de maladies fongiques qui déciment les récoltes. L’épisode El Niño en cours, appelé à se prolonger jusqu’en 2027, devrait accentuer le caractère erratique de la météo, avec à la clé, peut-être, à la fois des sécheresses et de fortes pluies dans certaines régions productrices de cacao, ce qui continuera de perturber les chaînes d’approvisionnement.

Les baisses de rendement qui en ont résulté ont provoqué une énorme flambée des prix en 2024, ensuite répercutée sur les consommateurs : le prix d’une tablette de Dairy Milk (le chocolat au lait phare de la marque Cadbury, très populaire au Royaume-Uni, NdT) a par exemple bondi de plus de 60 % par rapport à 2021. Les prix ont un peu baissé depuis, mais restent bien au-dessus de leurs moyennes historiques et devraient bientôt repartir à la hausse en raison d’une récolte particulièrement mauvaise cette année.

Mais le prix n’est pas la seule chose qui peut changer. À mesure que le cacao renchérit, les industriels pourraient chercher à remplacer le beurre de cacao, plus cher, par des ingrédients de substitution meilleur marché comme l’huile de palme. Si l’huile de palme remplit certaines fonctions, comme le maintien d’une texture onctueuse et une bonne conservation, on la trouve moins souvent dans les chocolats haut de gamme, et elle peut donner une sensation différente en bouche.

2. Les pommes de terre

Contrairement au chocolat, la pomme de terre n’est pas seulement un produit de luxe ou de réconfort. C’est un aliment de base de l’alimentation européenne, et une source d’amidon à la fois saine et bon marché.

Mais les plants de pomme de terre ont besoin de beaucoup d’eau pour produire leurs tubercules caractéristiques : l’été extrêmement sec de cette année a donc soumis les cultures à un stress considérable. Des rapports récents avertissent que les récoltes de pommes de terre du Royaume-Uni et d’Europe pourraient être inférieures de 3,5 millions de tonnes aux prévisions, soit environ 5 kg par habitant du continent.

La demande d’un aliment de base comme la pomme de terre étant relativement stable, cette chute brutale de l’offre tendra à faire monter les prix. Ce qui a longtemps été considéré comme une base de repas nourrissante et abordable pourrait peser davantage sur le budget des ménages, et pousser les consommateurs à chercher d’autres options comme l’avoine, l’orge, les haricots ou les lentilles.

3. Les légumes-feuilles

Les épinards, la laitue et les autres légumes-feuilles sont particulièrement sensibles aux chocs thermiques et au stress hydrique, en raison de leurs racines peu profondes et de leur forte teneur en eau. Comme pour les pommes de terre, leurs rendements ont souffert cette année. Les fortes températures font monter les plantes en graine prématurément, tandis que la sécheresse généralisée limite l’eau disponible pour l’irrigation. Dans ces conditions de stress, les ravageurs peuvent poser problème aux cultures particulièrement vulnérables.

Dans ces circonstances, les distributeurs devront probablement accroître leurs importations depuis d’autres pays comme l’Espagne. Si les autres pays européens ne sont pas à l’abri des effets de la chaleur extrême et de la sécheresse, leurs systèmes agricoles sont souvent mieux préparés pour y faire face, ce qui révèle un manque de résilience de la production alimentaire britannique auquel il faut remédier d’urgence.

4. Le pain

Les agriculteurs qui pratiquent les grandes cultures, comme le blé, n’irriguent pas leurs champs mais comptent sur la bonne quantité de pluie au bon moment de l’année. La longue sécheresse estivale de cette année a fait chuter les rendements de blé du Royaume-Uni nettement en dessous des moyennes récentes.

Mais le blé ne représente qu’environ 10 % du coût total d’un pain standard. La hausse des prix est aussi tirée par les prix de l’énergie et d’autres frais généraux répercutés sur les boulangeries, qui doivent alimenter d’énormes moulins pour produire la farine et chauffer des fours pour cuire le pain. Une mauvaise récolte n’est donc qu’un des nombreux facteurs susceptibles de faire grimper le prix du pain dans les mois à venir.

Historiquement, le pain est bon marché à produire. Tout comme la pomme de terre, il est considéré de longue date comme un achat courant et une source d’énergie de base, si bien que même une hausse modeste de son coût pèsera vite sur les consommateurs de tout le Royaume-Uni.

5. L’huile d’olive

Bien que le prix de l’huile d’olive ait baissé après une flambée en 2024, il devrait augmenter dans les mois à venir.

L’olivier est un arbre relativement robuste, mais il dépend tout de même d’un apport suffisant en eau et de températures favorables : 70 % des oliveraies espagnoles ne sont pas irriguées et dépendent de la pluie, par exemple. Or, ces dernières années, on a observé une hausse des sécheresses et des températures extrêmes dans d’importantes régions oléicoles du pourtour méditerranéen, avec, rien que cette année, des incendies qui ont touché des oliveraies en Grèce, en Italie et au Portugal.

Les effets des sécheresses et des incendies sur les rendements des oliviers et sur le prix de l’huile d’olive risquent de placer les consommateurs face à un dilemme nutritionnel. L’huile d’olive est riche en antioxydants (comme les polyphénols) et en graisses bonnes pour la santé (surtout des acides gras mono-insaturés), essentiels pour la santé du cœur et du cerveau. Mais quand les prix augmentent, les consommateurs seront sans doute poussés à choisir une solution de remplacement plus abordable.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Cinq aliments qui pourraient coûter encore plus cher cet hiver au Royaume-Uni et pourquoi – https://theconversation.com/cinq-aliments-qui-pourraient-couter-encore-plus-cher-cet-hiver-au-royaume-uni-et-pourquoi-294523

À l’école maternelle, pourquoi la joie de travailler avec les enfants ne suffit pas à tenir

Source: The Conversation – in French – By Marie-Claire Lemarchand-Chauvin, Maitresse de conférences en linguistique anglaise et didactique des langues, Université de Lorraine


L’ESSENTIEL

  • Les professionnels de la maternelle et de la petite enfance trouvent auprès des enfants une joie réelle.

  • Une recherche montre que celle-ci coexiste avec de la colère, de la culpabilité, de la fatigue et parfois l’envie de démissionner.

  • Cette usure tient surtout aux conditions de travail : la gestion individuelle des émotions ne suffit pas, des réponses collectives sont nécessaires.


Derrière la représentation idyllique des métiers de la maternelle et de la petite enfance, les témoignages révèlent une joie réelle auprès des enfants, mais aussi fatigue, tensions et ajustements quotidiens.

Pour comprendre cette diversité d’émotions et les situations qui les suscitent, nous avons mené trois enquêtes en 2025 et 2026. Nous ont répondu de façon anonyme 89 professeurs des écoles, 33 agents territoriaux spécialisés des écoles maternelles (Atsem) et 59 autres professionnels travaillant auprès des jeunes enfants, notamment dans l’animation, la restauration, l’accompagnement de bus et la petite enfance.

Les participants étaient invités à nommer leurs émotions et à raconter les situations qui les avaient suscitées, chaque soir pendant deux semaines pour les recueils quotidiens, ou à l’échelle d’une semaine pour le questionnaire élargi. Leurs récits permettent de saisir ce qui, dans le quotidien professionnel, procure de la joie ou met à l’épreuve.

Les pourcentages indiqués dans l’article correspondent à la fréquence des émotions dans les réponses recueillies (et non à la proportion d’enseignants concernés : une même personne pouvait répondre plusieurs fois et mentionner plusieurs émotions).

Chez les professeurs des écoles, la joie coexiste avec les émotions négatives

Chez les professeurs des écoles, la joie arrive en tête : elle est mentionnée dans 72 % des réponses. Elle est liée au plaisir de retrouver les élèves, de les voir s’engager, progresser ou réussir. La colère apparaît dans 32 % des réponses. Surprise négative, tristesse, culpabilité, peur, fatigue, lassitude, stress, honte ou découragement composent aussi leur quotidien. Ainsi, si la joie est l’émotion la plus fréquemment citée, les émotions à valence négative restent, prises dans leur ensemble, prédominantes.

Les émotions opposées ne séparent pas des professeurs des écoles heureux de collègues en souffrance : elles peuvent se succéder, voire coexister le même jour. Une enseignante associe ainsi la joie au « sourire et câlin d’un élève ou une réussite après un échec », la colère au moment où « les élèves n’écoutent rien », la honte au fait de « hausser la voix et faire pleurer un élève », et la culpabilité au fait de « ne pas se sentir à la hauteur ou se comparer avec les collègues ».

Cette alternance entre émotions à valence positive et négative, tout en continuant à accompagner les élèves, peut être éprouvante, car ce n’est pas seulement chaque émotion qui pèse, mais aussi les efforts nécessaires pour traverser ces changements au fil de la journée.

Les progrès des élèves restent un point d’appui : une autre enseignante note sa « joie de voir les élèves bien progresser en phonologie ». La satisfaction de les voir apprendre garde toute sa place dans ces journées contrastées.

Une enseignante raconte ainsi la joie de « voir les enfants être heureux de jouer dans la neige », puis la surprise négative de devoir « gérer 34 élèves car collègue absente et non remplacée ».

Les récits évoquent le bruit, la surcharge, les tâches administratives, les imprévus, les absences non remplacées, les tensions, le manque de reconnaissance, la détresse d’enfants et la peur de ne plus bien faire. Comme l’explique une autre enseignante :

« Je suis partagée quotidiennement entre l’envie de continuer à exercer mon métier et l’envie de démissionner, car je ne me retrouve plus dans les conditions de travail qui nous sont imposées. »

Cette ambivalence est corroborée par les résultats du baromètre de la DEPP et des recherches sur la santé des enseignants du premier degré : le sens du métier peut coexister avec un bien-être dégradé.

Les Atsem parcourent les mêmes montagnes russes

Chez les Atsem, tous recueils réunis, la joie arrive en tête, dans 63,5 % des réponses, liée aux enfants, à leurs progrès, aux projets et au sentiment d’être utile. La colère apparaît dans 29 % des réponses. Tristesse, peur, fatigue et culpabilité sont également citées. Cependant les émotions à valence négative sont un peu plus nombreuses que les positives au quotidien.

Une Atsem raconte la réussite d’un garçon de petite section, jusque-là très réservé, lors d’un atelier de tri de formes géométriques : « son visage s’est illuminé et la fierté m’a envahie ». Une autre évoque un spectacle préparé avec l’enseignante : « c’était super beau ». Ces moments donnent un visage concret à la joie de travailler auprès des enfants.

Mais préparer ces moments heureux demande aussi un travail peu visible. L’Atsem qui évoque le spectacle cite dans sa réponse « les cadeaux de la fête des pères et des mères à emballer, les travaux des enfants à classer ». Elle parle d’épuisement en cette fin d’année scolaire : derrière le résultat offert aux enfants et aux familles, il y a les préparatifs qui s’ajoutent au quotidien.

Une journée en école maternelle est faite de montagnes russes émotionnelles.

Les récits montrent aussi ce qui éprouve les professionnelles. Une Atsem résume un épisode par ces quelques mots : « Fatigue, par le bruit. » Une autre cite le « manque de communication avec les enseignants ». Une troisième raconte une colère récurrente devant le « manque de personnel à l’accueil du matin » : les élèves lui apportent des moments de joie, mais ceux-ci ne suffisent pas, explique-t-elle, à compenser sa colère.

Une enquête publiée en 2023 va dans le même sens : 62 % des Atsem interrogées déclarent un effet négatif du travail sur leur santé physique ou psychologique ; près d’une sur deux commence sa journée épuisée. Ces résultats rejoignent aussi les analyses de la pénibilité de leurs activités.

Face à l’idéal d’une professionnelle patiente, rassurante et efficace, les obstacles collectifs peuvent devenir des reproches à soi-même. La culpabilité révèle la violence silencieuse de cet écart. Se sentir coupable ne signifie pas avoir mal fait : on peut tenir à son métier sans avoir les conditions pour l’exercer selon ses valeurs.

Ces tensions ne se limitent pas à la classe. Autour des enseignants et des Atsem, d’autres professionnels participent chaque jour à l’accueil des enfants, avec moins de visibilité.

Animation, cantine, crèche bus : une même ambivalence

Les autres métiers recensés dans l’enquête rassemblent 59 participants. Parmi eux, 27 professionnels de l’animation, 9 de l’accompagnement de bus, 11 de crèche ou petite enfance, 9 de la restauration et 5 de la direction péri ou extrascolaire. Le groupe comprend aussi des fonctions de direction de structure petite enfance, de coordination, d’entretien et d’administration. Certaines fonctions peuvent se cumuler.

Dans ce groupe, la joie apparaît dans 55 % des réponses et la colère dans 40 %. Près de trois réponses sur dix associent joie et émotions négatives.

Un professionnel de l’animation rapporte : « joie en passant un repas avec les enfants. » Dans la même réponse, il raconte : « Lors d’une journée, nous étions en sous-effectif », puis précise que cela ajoute « plus de pression et de travail sur les animateurs présents ». Le plaisir du repas partagé coexiste avec la tension liée à l’organisation. Une accompagnatrice de bus évoque, elle, une « bonne entente avec les enfants, entre rires et plaisanteries. »

Une professionnelle de crèche associe, de son côté, « de la joie et de la reconnaissance suite aux remerciements d’un parent ». Dans cette même réponse, elle évoque du désarroi et de la colère après avoir appris par une tierce personne des décisions à venir concernant le planning.

Une femme tient un bébé dans les bras
En crèche, la tendresse n’efface ni la fatigue ni les tensions du quotidien.
Brian Wangenheim/Unsplash, CC BY

Les épisodes racontés éclairent ce qui éprouve ces professionnels.

Parmi les déclencheurs négatifs analysés, le travail et l’institution sont cités plus souvent que les enfants : relations d’équipe, conditions matérielles, hiérarchie, administration, organisation ou incertitude professionnelle. L’attachement aux enfants coexiste ainsi avec des difficultés liées aux conditions dans lesquelles les adultes les accueillent et les accompagnent.

Un agent de restauration évoque « très peu d’écoute » et un épuisement physique et moral. Une professionnelle de crèche exprime sa colère devant le « manque de matériel nécessaire à notre structure ». Elle raconte également avoir attendu, pendant la canicule, la visite de responsables pour voir comment les équipes faisaient face ; selon son témoignage, personne ne s’est déplacé.

Le collectif soutient, mais il ne peut pas tout absorber

Dans le recueil quotidien initial auprès des professeurs des écoles et des ATSEM, les participants partagent surtout leurs émotions avec leurs collègues. Les épisodes négatifs le sont davantage que les positifs (68 % contre 54 %). Parler peut réconforter, rompre l’isolement et ainsi atténuer le poids émotionnel de certaines situations, sans que cela ait de valeur thérapeutique.

Une Atsem décrit ce que l’appui des collègues et des enseignantes change au quotidien : « Quand j’ai des soucis avec des enfants, elles m’aident à gérer la situation », puis « je ne suis pas toute seule ». Le collectif offre ici une aide concrète, au-delà du seul fait de parler de ses émotions.

Une agente de restauration emploie une formule simple pour dire cette solidarité : « On se sert les coudes. » L’entraide aide à tenir, sans faire disparaître l’épuisement qu’elle décrit par ailleurs.

Mais partager ne supprime pas la cause. Un collectif ne peut compenser indéfiniment manque de personnel, locaux inadaptés, incertitude, consignes contradictoires ou organisation défaillante. Répondre par une formation à la « gestion des émotions » serait insuffisant – voire injuste – si les situations ne changent pas.

Reconnaître le travail invisible pour agir sur ses conditions

Écouter ces personnels ne revient pas à sonder leur fragilité, mais à comprendre ce que l’environnement leur permet – ou les empêche – de faire. Les enfants donnent du sens à leur métier ; ce sont les conditions d’exercice qui produisent une large part de la souffrance. Ces professionnels ne sont pas trop fragiles : ils absorbent les tensions pour que les enfants continuent à être accueillis, accompagnés, instruits et protégés.

Reconnaître ce travail émotionnel invisible suppose donc d’agir sur ces conditions : des personnels en nombre suffisant, des remplacements assurés, du temps pour travailler ensemble, une hiérarchie présente et une véritable reconnaissance professionnelle. La réponse ne peut se limiter à apprendre à chacun de mieux gérer ses émotions. La qualité de l’accueil et des apprentissages est indissociable des conditions de travail des adultes. C’est aussi ce lien entre le bien-être des enfants et celui des enseignants que défend l’Association générale des enseignants des écoles et classes maternelles publiques (Ageem).

Moins éprouvés et davantage soutenus, ces personnels sont aussi plus disponibles pour les enfants. Améliorer leurs conditions de travail, c’est donc contribuer au bien-être des enfants : nous avons tous à y gagner.

The Conversation

Marie-Claire Lemarchand-Chauvin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. À l’école maternelle, pourquoi la joie de travailler avec les enfants ne suffit pas à tenir – https://theconversation.com/a-lecole-maternelle-pourquoi-la-joie-de-travailler-avec-les-enfants-ne-suffit-pas-a-tenir-293060

De Rome à nos jours, les guerres de la bière ont créé et défait les empires

Source: The Conversation – in French – By Jean-Guillaume Ditter, Professeur associé, Burgundy School of Business

La bière consommée dans cette *Scène de taverne* (David Teniers, 1658) des Pays-Bas n’est pas une boisson comme une autre. C’est un breuvage géopolitique qui opposa notamment protestants et catholiques. Wikimédia

L’ESSENTIEL

  • La boisson la plus consommée au monde après l’eau et le thé suscite les appétits des grandes puissances mondiales.

  • Au cours des siècles, la bière opposa Romains et Germains, protestants et catholiques, Anglais et Français ou Américains et Tchèques.

  • Même pour la bière, la loi reste du côté des plus forts… et des vainqueurs.


Comme nous l’avons montré dans un article précédent, la filière brassicole subit de plein fouet les tensions géoéconomiques. Résultat : les principaux acteurs s’y adaptent en développant de nouvelles stratégies.

Avec plus de 190 milliards de litres par an, la bière est la boisson alcoolisée la plus produite et consommée au monde en 2024. La Chine est le premier pays producteur et consommateur ; les Tchèques les plus grands consommateurs par habitant. Blonde, brune ou ambrée, pils, stout ou IPA, cette boisson du quotidien ne nécessite ni minerais rares ni technologies sophistiquées. Quoi de plus banal et de moins stratégique ?

C’est bien cette banalité qui en fait un enjeu de pouvoir : la bière est un produit de consommation de masse profondément ancré dans la vie sociale et le quotidien des populations du monde entier. Le fameux logo à la harpe de Guinness n’est-il pas inspiré de l’un des symboles nationaux de l’Irlande ? La culture de la bière en Belgique n’est-elle pas inscrite au patrimoine immatériel de l’Unesco depuis 2016 ?

Cette situation n’est pas nouvelle. Depuis l’Antiquité, les conflits autour de la bière sont légion. Faisons un retour historique sur les « guerres de la bière ».

De l’Empire romain à l’Empire carolingien

La bière est connue, mais peu appréciée des Romains, comme des Grecs avant eux. Elle souffre d’une comparaison constante avec le vin, considéré comme la boisson par excellence des civilisations méditerranéennes. L’historien Tacite la présente comme un « breuvage qui ne fait qu’imparfaitement imiter le vin » (en latin, Potui humor ex hordeo aut frumento, in quandam similitudinem vini corruptus). L’empereur Julien l’Apostat oppose la bière qui « sent le bouc » au vin qui « sent le nectar » (la boisson des dieux de l’Olympe, selon les Grecs anciens, ndlr).

Charlemagne, entouré de ses principaux officiers, reçoit le théologien Alcuin qui lui présente des manuscrits réalisés par ses moines.
Wikimédia

C’est donc au sein des tribus germaniques installées aux marges de l’Empire romain qu’elle se développe jusqu’au Vᵉ siècle. La désintégration de l’empire ainsi que de ses routes commerciales privent de vin les populations du nord de l’Europe.

Sous l’impulsion de l’empereur Charlemagne, les monastères jouent à partir du IXᵉ siècle un rôle crucial dans l’amélioration des techniques de brassage. Le lien entre la bière et l’autorité spirituelle se renforce, comme en témoigne la tenue d’un concile à Aix-la-Chapelle en 817, qui réglemente la production et la consommation de bière par l’Église. En 802, Charlemagne ordonne même la présence d’une brasserie dans chaque abbaye de son empire.

La composition de la bière est variable. L’orge et le blé sont utilisés indifféremment, entrant parfois en concurrence avec la production de pain en période de pénurie alimentaire. Elle est aromatisée par des additifs variés et souvent douteux – cendre, suie, résines –, ainsi qu’un mélange d’herbes et épices aux origines païennes appelé gruit. Cette dernière est progressivement remplacée par le houblon, ce dernier assurant une meilleure conservation du produit.

Catholiques contre protestants

En 768, une mention de la culture du houblon est évoquée via une donation par Pépin le Bref, père de Charlemagne, d’une houblonnière à l’abbaye de Saint-Denis. Cependant, cette culture va mettre plusieurs centaines d’années pour s’imposer face au gruit. La ville hanséatique de Hambourg exporte ses bières houblonnées dans toute l’Europe du Nord dès le XIIIᵉ siècle, mais il faut attendre le XVIᵉ siècle pour que l’Angleterre l’adopte définitivement.




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L’une des raisons tient à la rentabilité du gruit. Dans de nombreuses régions, son commerce relève d’un monopole concédé par les autorités politiques ou religieuses. Princes, évêques, monastères et villes en tirent des revenus substantiels, que l’usage du houblon, non taxé, menace directement. Cette rivalité économique se double progressivement d’un conflit religieux. Aux côtés de brasseurs, de marchands et de princes désireux de briser le monopole ecclésiastique, les réformateurs protestants cherchent à affaiblir les privilèges matériels de l’Église en contestant cette coutume.

Loi bavaroise sur la pureté de la bière

Un décret, signé le 23 avril 1516 par le duc Guillaume IV, seigneur catholique opposé à la Réforme, contribue à stabiliser la composition de la bière et à imposer le houblon. Cette loi bavaroise sur la pureté de la bière, ou Reinheitsgebot, en restreint les ingrédients à l’orge, au houblon, et à l’eau – l’action des levures étant alors inconnue. Le blé est réservé à la boulangerie ; les additifs sont interdits afin de protéger la santé des consommateurs.

Représentation d’un brasseur du début du XVIᵉ siècle à Nuremberg, en Allemagne.
Wikimedia

Ce décret, adopté en Bavière avec de nombreuses exceptions, va être par la suite étendu au reste de l’Allemagne en 1906, un quart de siècle après son unification.

Les brasseurs bavarois réactivent dans les années 1950 la loi sur la pureté de la bière par le biais de la « Loi sur la fiscalité de la bière » (Biersteuergesetz), officiellement au nom de la protection des consommateurs. Une nouvelle « guerre de la bière » s’ensuit dans les années 1970, qui oppose l’Allemagne aux autres pays de la Communauté économique européenne (CEE). Elle prend fin à la fin des années 1980 lorsque la Cour de justice européenne juge que cette loi constitue une barrière commerciale protégeant les brasseurs allemands de la concurrence européenne.

L’Allemagne doit dès lors autoriser la vente sur son territoire de bières étrangères contenant des additifs, tout en continuant, en théorie, à appliquer la loi à sa propre production. Le Reinheisgebot devient dès lors un label de qualité promouvant la tradition brassicole bavaroise et, par extension, allemande, au service du soft power du pays.

Au service de l’Empire britannique

Traversons la Manche. L’économiste et historien John Nye a démontré le rôle central joué par la bière dans la puissance britannique. Les conflits franco-britanniques du XVIIᵉ siècle au XIXᵉ siècle conduisent Londres à imposer des droits de douane élevés sur les vins français. Le but ? Soutenir la consommation d’alcools de substitution et priver la France de ses recettes d’exportation. Le traité de Methuen de 1703, qui aurait inspiré sa théorie des avantages comparatifs à David Ricardo, accorde ainsi aux vins portugais un avantage tarifaire durable sur les vins français.

Beer Street, estampe, William Hogarth, 1751.

Les consommateurs britanniques se tournent dès lors vers les vins portugais et les alcools locaux, dont la bière. Les autorités britanniques, parmi lesquelles figurent les Beer Barons, des représentants du secteur ayant accédé au pouvoir, vont encourager implicitement un oligopole autour de brasseries londoniennes comme Bass, Barclays, Allsopp, ou Whitbread. La raison : les recettes fiscales sont plus faciles à collecter auprès de quelques grands industriels que de milliers de petits brasseurs artisanaux.

Les calculs de John Nye montrent que les droits d’accise – impôts indirects – sur la bière et le malt, représentent respectivement 12,3 % et 11,5 % des recettes de l’État à la fin du XVIIIᵉ siècle, loin devant les droits de douane sur le sel (6,3 %) ou le vin (4,6 %). Supportées par les classes populaires, ces taxes vont financer l’expansion de la Royal Navy et par voie de conséquence de l’Empire britannique à partir du XIXᵉ siècle.

L’Empire et la bière avancent alors main dans la main. Brassée avec davantage de houblon et un degré d’alcool élevé pour résister au long voyage vers l’Inde, l’India pale ale (IPA) est la première « bière globale » et un symbole de la puissance coloniale britannique, tandis que l’irlandais Guinness connaît un succès durable en Afrique.

Budweiser Bier contre Budweiser Budvar

Plus récemment, le litige sur la propriété de la marque Budweiser reflète les tensions entre nationalisme économique et mondialisation de l’industrie brassicole.

Dès 1860, deux brasseurs d’origine allemande, Eberhard Anheuser et Adolphus Busch produisent à Minneapolis une bière inspirée de la tradition de Budweis – une ville située actuellement en République tchèque. En 1876, dans cette même ville de Budweis, alors austro-hongroise, la Burgerlische Brauhaus Budweis (BBB), détenue par un collectif de propriétaires germanophones, dépose la marque Budweiser Bier. Elle est concurrencée à partir de 1895 par la brasserie Budějovický Budvar, dont les propriétaires, de langue tchèque, commercialisent la Budweiser Budvar.

Camion d’Anheuser-Busch aux États-Unis, en 1911.
Wikimédia

Après la Seconde Guerre mondiale, Burgerlische Brauhaus Budweis et Budějovický Budvar deviennent propriété d’État. Lorsque la Tchécoslovaquie s’ouvre à l’économie de marché en 1990, Budějovický Budvar reste aux mains de l’État afin d’empêcher Anheuser-Busch de l’acquérir et s’approprier la marque. La Burgerlische Brauhaus Budweis est quant à elle acquise en 2011 par le belgo-brésilien AB-Inbev, propriétaire d’Anheuser-Busch depuis 2008. Sans surprise, la marque Budweiser Bier disparaît pour être remplacée par Samson.

Les deux concurrents vont dès lors chercher à faire établir leurs droits respectifs à travers le monde dans une centaine de procès, allant jusqu’à un jugement de l’Organe de règlement des différends (ORD) de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Ce dernier oppose les États-Unis à l’Union européenne sur la protection des indications géographiques. Anheuser‑Busch obtient finalement l’usage exclusif du nom Budweiser en Amérique du Nord, où son concurrent doit se faire appeler Czechvar ; Budweiser Budvar conserve sa marque dans la plus grande partie de l’Europe, forçant l’Américain à utiliser le nom de Bud.

Ces exemples nous montrent comment la bière peut être au cœur de tensions économiques, politiques, culturelles, sociales et religieuses. Dans un monde de plus en plus conflictuel, où les ressources se raréfient, l’industrie mondiale de la bière devra encore longtemps tenir compte des intérêts étatiques et nationaux… quand elle ne les instrumentalise pas à son profit !

The Conversation

Jean-Guillaume Ditter ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. De Rome à nos jours, les guerres de la bière ont créé et défait les empires – https://theconversation.com/de-rome-a-nos-jours-les-guerres-de-la-biere-ont-cree-et-defait-les-empires-277761

« Clayface » : comment le cinéma transforme ses méchants en antihéros

Source: The Conversation – in French – By Frédéric Aubrun, Enseignant-chercheur en Marketing digital & Communication au BBA INSEEC – École de Commerce Européenne, INSEEC Grande École


L’ESSENTIEL

  • Le film d’horreur Clayface est centré sur le personnage de Gueule d’argile (Clayface en version originale), un des superméchants de Batman, créé par Bob Kane en 1940 pour les éditions DC Comics.

  • Avec le Joker, Le Penguin ou Clayface, les villains ne sont plus considérés comme de simples opposants à Batman, mais des antihéros d’un nouveau genre à part entière.

  • Ces figures portent la voix de ceux que le récit héroïque laisse à la marge.


Il n’a ni cape ni masque, et Batman ne viendra pas le sauver. Matt Hagen est un gamin des rues de Gotham devenu star d’Hollywood jusqu’au jour où un caïd local le laisse horriblement défiguré. Pour retrouver son visage, il accepte un traitement expérimental. Son corps se change en argile, et il devient Clayface (Gueule d’argile, en français).

Clayface, bande-annonce officielle (VF), avec Tom Rhys Harries, Naomi Ackie, Max Minghella.

Sorti le 21 octobre en France, le film de James Watkins a pris la tête du box-office mondial pour sa première semaine. Les spectateurs états-uniens lui ont décerné un A au CinemaScore, le sondage réalisé à la sortie des salles le soir de la première, une note rarissime pour un film d’horreur.

Le pari n’avait pourtant rien d’évident. Sur Threads, un internaute demandait même qui avait bien pu réclamer un film sur Clayface ; James Gunn, coprésident de DC Studios, lui a répondu que personne n’avait non plus réclamé Matrix avant sa sortie.

Ce succès confirme une tendance de fond. Après l’adaptation cinématographique du Joker par Todd Phillips (2019 et sa suite en 2024) et la série The Penguin (HBO, 2024), les méchants ne sont plus considérés comme de simples opposants à Batman, mais sont devenus des antihéros à part entière. Une série consacrée à Poison Ivy et un film réunissant Bane et Deathstroke sont également en cours de production.

Pourquoi ce basculement ? Notre hypothèse est simple : le méchant devient antihéros lorsqu’il porte la voix de ceux que le récit héroïque laisse à la marge. Marge sociale d’abord, avec les déclassés que sont le Joker ou le Pingouin dans la ville fictive de Gotham. Marge corporelle ensuite, avec ceux que leur apparence exclut. Clayface, gamin des rues de Gotham au visage détruit, cumule les deux.

Gotham, ou la revanche des seconds rôles

Le mouvement ne date pas d’hier. En 2015, la série Gotham sous-titrait déjà sa deuxième saison « Rise of the Villains » (en français, l’ascension ou la révolte des méchants) et consacrait ses épisodes à l’ascension des ennemis de Batman. Le superhéros n’était plus le sujet du récit ; ses ennemis prenaient sa place. Nous avions analysé ce glissement dans nos travaux sur le récit super-héroïque.

Gotham, saison 2, bande-annonce officielle, « The Rise of the Villains », 2015.

La logique est aussi industrielle. Les univers partagés des studios ont besoin d’histoires, toujours plus d’histoires. Or, la vie d’un méchant secondaire est une page presque blanche : son passé, ses blessures, ses désirs n’ont jamais été racontés. C’est ce terrain que Netlfix exploite notamment avec la série Monsters, et que Clayface investit à son tour.




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« Why so serious ? » Le méchant, porte-voix des marginaux

Mais l’industrie n’explique pas tout. Si ces méchants nous touchent, c’est qu’ils viennent de loin. Cette idée n’est pas nouvelle, elle a pétri le cinéma américain des années 1970 avec des personnages à la marge qui tentent de trouver une place dans un monde qui refuse de leur céder un espace pour exister.

Ce sont Bonnie and Clyde (1967) ou les motards d’Easy Rider (1969), voire la famille de Leatherface dans Massacre à la tronçonneuse (1974). Ainsi Clayface prolonge le Nouvel Hollywood des années 1970, qui faisait des marginaux et des hors-la-loi les héros d’une Amérique en crise.

Joker, de Todd Phillips (2019), assume ouvertement cet héritage. Le réalisateur a reconnu s’être inspiré de Taxi Driver (1976) et de la Valse des pantins (1982) de Martin Scorsese, jusqu’à offrir à Robert De Niro, leur interprète, le rôle de l’animateur qu’Arthur Fleck finit par abattre dans Joker. Cet antihéros peut alors être analysé comme le produit d’une crise économique et identitaire.




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Joker, bande-annonce avec Joaquin Phoenix.

Ces méchants sont aussi les héritiers de la révolution HBO des années 2000. Avec les Soprano (1999-2007), The Wire (2002-2008) ou Deadwood (2004-2006), la chaîne a imposé des protagonistes moralement compromis, que le journaliste Brett Martin appelle les « hommes difficiles ».

Derrière cette figure de style se dessine une étude minutieuse de l’antihéros à travers la forme sérielle, délaissée par le cinéma des années 1990. Tony Soprano, Al Swearengen et Stringer Bell pénètrent les foyers états-uniens comme autant de miroirs d’un rêve américain déformé, dans lequel l’antagoniste traverse une crise existentielle.

Mutation morale

Il faut rappeler que le succès de ces personnages est concomitant d’un contexte sociétal particulier. Le 11 septembre 2001 constitue, de ce point de vue, un point de rupture qui contribue à politiser les représentations cinématographiques des années 2000.

Le personnage de Walter White dans Breaking Bad (2008-2013) incarne le paroxysme de cette période : la série choisit un « Monsieur Tout-le-Monde » pour mettre en scène une mutation morale et psychologique qui le transforme progressivement en Heisenberg.

D’une certaine manière, le mal est réintroduit dans l’ordinaire, dans le commun. Confronté à des circonstances particulières, sur fond de crise de confiance envers la société, l’individu qui incarnait jusque-là les valeurs et les garanties de l’ordre social peut alors basculer dans la transgression. La figure du professeur dans Breaking Bad en constitue une illustration particulièrement éloquente.

Le contexte actuel, marqué par un climat anxiogène entre conflits armés, montée des figures autoritaires, luttes sociales et réchauffement climatique, ouvre à nouveau la voie à ce jeu de miroirs, dont les antagonistes de Batman constituent un terrain d’analyse particulièrement pertinent. C’est la raison pour laquelle les auteurs eux-mêmes revendiquent cette affiliation.

La série The Penguin (HBO, 2024), récompensée par neuf Emmy Awards, en est l’héritière directe : Oz Cobb gravit les marches de la pègre de Gotham comme Tony Sporano dirigeait son clan.

The Penguin | Teaser officiel (VOST).

Ce que ces récits ont en commun, c’est une perte de foi dans le grand récit héroïque, celui d’un ordre juste défendu par un justicier exemplaire. Le philosophe Jean-François Lyotard voyait dans « l’incrédulité à l’égard des métarécits » la marque de la postmodernité.

Quand le héros ne fait plus rêver, le regard se tourne alors vers ceux qu’il combattait : un malade abandonné par les services sociaux (Arthur Fleck), un enfant pauvre des bas quartiers (Oz Cobb) ou encore les détenus de la Suicide Squad (2021), envoyés en mission comme chair à canon. Des méchants de comics transposés sur nos écrans en véritables figures de la marge.




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De Frankenstein à Clayface : le corps du rejet

Clayface pousse cette logique encore plus loin : chez lui, la marge est inscrite dans la chair. Le personnage descend directement des monstres de cinéma.

Le premier Clayface, Basil Karlo, apparu dans Detective Comics en 1940, était un acteur de films d’horreur. Son créateur, Bob Kane, a expliqué s’être inspiré du Fantôme de l’Opéra (1925), de Lon Chaney, et avoir formé son nom à partir de ceux de Boris Karloff, la créature de Frankenstein de 1931, et de Basil Rathbone.

Mais c’est à la télévision que Clayface est devenue une figure tragique. En 1992, Batman, la série animée, qui a marqué toute une génération (la nôtre comprise), lui consacre un double épisode intitulé « Feat of Clay ». Dans les comics, Matt Hagen n’était qu’un chasseur de trésors transformé par une mare de protoplasme radioactif. La série animée en fait un acteur défiguré, dépendant d’une crème miracle qui lui rend son visage, et dont la déchéance ressemble à celle d’un toxicomane. Le monstre devient une victime, et le public peut ressentir de l’empathie pour lui.

C’est ce Clayface qui a inspiré le film. Mike Flanagan, auteur du scénario, a confié que ce double épisode l’avait « mis KO ». Tom Rhys Harries, qui interprète Clayface, dit avoir découvert le personnage enfant, dans le dessin animé. Le film ne copie pas pour autant son modèle : pour l’apparence finale du monstre, James Watkins explique avoir passé en revue les comics « Feat of Clay » et « Creature Commandos », avant de trancher en toute liberté.

« Body-horror », le monstre en nous

Le genre du body-horror apporte une dimension dramatique à la trajectoire du personnage, tout en faisant de la mutation physique le prolongement de sa dégradation morale et mentale. De The Thing (Carpenter, 1982) à The Substance (Fargeat, 2024), en passant par la Mouche (Cronenberg, 1986), Clayface s’inscrit dans la tradition du corps politique, telle que la défend David Cronenberg :

« Je montre l’inimaginable, je rends visible l’invisible. Le corps est le premier texte du film. »

James Watkins fait de Matt Hagen un palimpseste de Frankestein : une créature prométhéenne qui échappe à son créateur et interroge l’éternelle question de la monstruosité.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. « Clayface » : comment le cinéma transforme ses méchants en antihéros – https://theconversation.com/clayface-comment-le-cinema-transforme-ses-mechants-en-antiheros-294745