La série « Empathie » explore la zone trouble du lien aux autres

Source: The Conversation – in French – By Joëlle Rouleau, Département d’histoire de l’art, de cinéma et des médias audiovisuels, Université de Montréal

L’actrice, autrice et productrice québécoise Florence Longpré a créé la série Empathie, dans laquelle elle tient également un rôle principal. (CANAL+ Original Creation/Youtube)

Cet article contient des spoilers sur la série « Empathie ».

L’empathie est menacée. Comme à leur habitude, les conservateurs n’ont pas tardé à la qualifier de « woke », comme si elle était devenue suspecte. Exagérée. Dangereuse, même.


Mais l’empathie n’est pas morte. Et, même si cela dérange, elle reste nécessaire, non seulement pour se comprendre les uns les autres, mais aussi pour surmonter nos différences, pour aller à la rencontre de personnes que nous ne sommes pas censés considérer comme nos semblables.




À lire aussi :
MAGA’s ‘war on empathy’ might not be original, but it is dangerous


La série télévisée Empathie, créée par l’actrice, scénariste et productrice québécoise Florence Longpré — qui joue également dans la série — a reçu un accueil enthousiaste à l’échelle mondiale.

La plate-forme de streaming canadienne Crave indique qu’Empathie est la série originale en langue française la plus regardée de la plate-forme. Près de 23 % des visionnages se font avec des sous-titres en anglais, et la série a reçu des critiques élogieuses tant dans la presse anglophone que dans la presse francophone.

Les raisons de ce succès sont nombreuses, tout comme celles qui expliquent pourquoi les téléspectateurs ont si vivement réagi à la série.

La série suit Suzanne, une psychiatre, dans son travail auprès de patients atteints de troubles mentaux dans un hôpital psychiatrique de haute sécurité. Elle dépeint le quotidien de l’établissement tout en montrant comment certaines personnes en viennent à y être internées. En donnant un contexte à des gestes souvent désespérés, elle suscite de l’empathie pour des personnes qui, avant tout, ont besoin d’aide.

Mais je crois que la véritable force de la série tient à l’empathie qu’elle suscite. C’est à partir de là que je souhaite réfléchir à sa dimension queer.

Sensibilités queer et empathie

Dans mon essai Télévision Queer, qui présente un recueil d’analyses sur les représentations de la culture queer à la télévision, j’ai soutenu que les émotions sont le moteur de l’engagement social et culturel. Autrement dit, ce qui compte n’est pas seulement ce qui apparaît à l’écran, mais la manière dont la télévision nous amène à ressentir, à comprendre et à nous attacher à ces personnages.

La sensibilité queer ne se réduit pas à une question d’identité. Le « queer » est souvent perçu comme désordonné : il échappe aux catégories établies et se laisse difficilement représenter. J’aime l’imaginer comme quelque chose de collant, presque comme de la glu : étrange, un peu inconfortable, mais aussi ludique, parfois même agréable.

Comment décrire autrement Empathie de Florence Longpré ? Collante, maladroite, décalée et étonnamment drôle. Une série qui peut vous faire pleurer et rire en l’espace d’une minute, parfois dans le même souffle.

Et pourtant, malgré la présence de Claude, une infirmière non binaire considérée comme une représentation progressiste, la frustration de certains spectateurs et spectatrices queer est palpable, comme en témoignent des anecdotes partagées sur les réseaux sociaux et sur Reddit.

Cette réaction s’explique en grande partie par la manière dont plusieurs ont interprété l’évolution du personnage de Suzanne : celui d’une « lesbienne qui devient hétéro » — un scénario malheureusement familier.

Je veux nuancer cette lecture. Et si, plutôt que de figer l’identité, on laissait place à quelque chose de moins rigide, moins soumis aux attentes liées à la représentation ? En passant d’une identité pensée comme une catégorie à une identité pensée comme un mouvement, quelque chose de plus discret commence alors à émerger.

Le visage d’une femme est empreint d’émotion
Comment décrire autrement Empathie de Longpré ? Collante, maladroite, décalée et étonnamment drôle.
(Création originale CANAL+)

Réapprendre à vivre avec les autres

La série s’ouvre sur une scène de lendemain de veille d’une maladresse douloureuse. Steve prépare des œufs. Suzanne lui demande avec un tact remarquable de partir. La conversation glisse, sans surprise, vers le sexe, puis vers une discussion sur le consentement sous l’emprise de l’alcool. Cinq minutes après le début de l’épisode, ces scènes incitent à percevoir Suzanne comme une femme fin-trentaine, cis-hétérosexuelle presque archétypale.

Le premier épisode ne vient pas vraiment contredire cette lecture. On perçoit plutôt Suzanne comme une femme distante, acerbe, mal à l’aise avec les autres, dotée d’un humour caustique, presque défensif. Elle boit trop et ne parvient à créer de liens avec personne.

Puis, dans l’épisode 5 (à mi-parcours de la première saison), tout bascule au cours d’un flash-back.

La femme de Suzanne, sur le point d’accoucher, meurt dans un accident évitable dont Suzanne se tient responsable. Deux ans plus tard, elle reste enfermée dans son chagrin, incapable de s’ancrer dans le présent ou de se projeter dans l’avenir.

Toute la série repose sur la fracture qui traverse le personnage de Suzanne : la médecin y fait preuve d’une profonde empathie, capable de rejoindre ses patients — dont on découvre progressivement les histoires — dans leurs moments les plus vulnérables ; Suzanne, elle, est brisée, isolée, presque inaccessible.

La série suit son retour au travail, sa réouverture progressive aux autres. C’est là qu’elle rencontre Mortimer (Thomas Ngijol), un intervenant social dont l’humour noir fait écho au sien, et dont le passé porte son propre fardeau de souffrances.

Un premier lien lourd de sens

C’est là que la déception queer affleure. Pourquoi faut-il nécessairement que cela devienne une histoire d’amour ? Pourquoi ne peuvent-ils pas simplement être amis ? Pourquoi l’intimité profonde est-elle si souvent ramenée au modèle du couple hétérosexuel ?

Mais peut-être est-ce là une fausse piste.

Nous vivons dans un monde où le « couple » reste l’infrastructure fondamentale de la vie sociale. Tout converge vers lui, s’organise autour de lui, le reproduit. À ce stade, l’orientation sexuelle passe au second plan devant une autre réalité : nous devons composer avec les normes sociales pour être reconnus, compris et perçus comme des êtres pleinement légitimes.

L’intrigue traite de la complexité des relations humaines. Je soutiens qu’Empathie met en scène autre chose au sein de l’arc narratif de Suzanne : une perte catastrophique, un isolement radical et un effondrement quasi total de la capacité relationnelle. Dans ce contexte, il n’est guère surprenant que la première rencontre porteuse d’espoir prenne une dimension chargée. Non pas parce qu’il doit devenir « hétérosexuel », mais parce qu’il tente de devenir viable.

Guérison et désir

Ce vers quoi la série tend, je pense, n’est pas une trahison de la « queeritude », mais l’émergence d’une autre forme d’amour : non pas romantique au sens conventionnel, mais guérissante. Un amour qui ne naît pas de la cohérence, mais de la fracture. Puis, dans les dernières minutes de la saison, quelque chose bascule à nouveau.


Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.


Suzanne rencontre Laure (Charlotte Aubin), qui s’apprête à prendre ses fonctions de psychologue à son hôpital. Face à elle, Suzanne n’arrive même pas à former une phrase et se contente d’un « bonjour » maladroit. La scène se déroule en une succession de gros plans serrés, alternant entre Suzanne, Laure et Mortimer. Un triangle amoureux, certes. Mais plus que cela : une réorientation du désir.

Ce moment marque à mes yeux un tournant dans la série. À mesure que Suzanne commence à aller mieux, son désir des femmes ne disparaît pas : il revient avec force, presque malgré elle. Non pas comme une correction identitaire, mais comme le retour d’un élan affectif longtemps mis en suspens.

Ma propre sensibilité queer ne s’est pas construite dans Empathie à travers le simple réconfort de la représentation. Ni par la présence non binaire de Claude, ni par une lecture figée de la sexualité de Suzanne, mais par autre chose : le refus de la série de fixer le désir, de le moraliser, et son insistance sur le fait que l’amour peut prendre des formes multiples, instables, parfois contradictoires. Comment pourrait-on y voir une déception ?

La Conversation Canada

Les recherches de Joëlle Rouleau ont été en partie financées par le CRSH (Conseil de recherches en sciences humaines du Canada) de 2019 à 2022.

ref. La série « Empathie » explore la zone trouble du lien aux autres – https://theconversation.com/la-serie-empathie-explore-la-zone-trouble-du-lien-aux-autres-286789

Des phares aux autoroutes : pourquoi nos infrastructures ont souvent un double usage

Source: The Conversation – in French – By Bryn Williams-Jones, Professor of Bioethics and Director of the Department of Social and Preventive Medicine, École de santé publique, Université de Montréal

La plupart des infrastructures et des technologies peuvent remplir plusieurs fonctions à la fois. Certains usages sont prévus dès la conception, d’autres émergent plus tard lorsque des outils conçus pour aider sont réutilisés, adaptés ou détournés dans d’autres contextes. La notion de « double usage » sert précisément à penser cette coexistence entre usages bénéfiques, usages stratégiques et usages potentiellement nuisibles.


Le double usage désigne le fait que des technologies, des connaissances ou des infrastructures puissent avoir plusieurs usages simultanés – parfois prévus dès l’origine, parfois détournés de leur fonction initiale. Pour les personnes chercheuses qui travaillent sur le double usage, une question revient sans cesse : comment des technologies ou des infrastructures conçues pour aider peuvent-elles aussi servir à surveiller, contrôler, protéger ou nuire ?

Cette question a pris une tournure inattendue lors d’une discussion entre pairs autour du phare et d’une « métaphore » (ou plutôt « méta-phare ») du double usage. Le jeu de mots nous a fait sourire, mais il pointe vers quelque chose de plus profond : bien avant que le concept n’existe, les sociétés y étaient déjà confrontées.

Quand la sécurité devient un piège

Depuis des siècles, les phares font partie des infrastructures publiques essentielles. Ils ont été conçus pour guider les navires vers les côtes, prévenir les naufrages et soutenir le commerce et le développement économique. Avant le GPS, ils représentaient un repère vital, un signal de sécurité dans des conditions incertaines.

Mais les infrastructures maritimes ont aussi toujours eu une dimension stratégique : contrôler les routes commerciales, sécuriser des territoires côtiers ou protéger certaines populations. Cette dimension stratégique rendait aussi ces infrastructures particulièrement vulnérables aux usages détournés.

Des récits historiques évoquent l’usage de feux trompeurs pour induire des navires en erreur – même si l’ampleur réelle de ces pratiques fait encore débat. Certains décrivent des communautés côtières qui éteignaient des balises officielles ou allumaient de faux feux le long de caps dangereux afin de détourner les navires, provoquer leur échouement et récupérer leur cargaison. Une technologie conçue pour éviter les catastrophes pouvait ainsi en provoquer.

La situation n’est toutefois pas si simple. Pour les riverains sur le point d’être attaqués, le détournement de l’utilisation des phares est bénéfique, alors qu’il est nuisible du point de vue des marins.

Pour déterminer si un usage est bénéfique ou nuisible, il est impératif de prendre en compte l’ensemble du contexte. Dans le cas qui nous occupe, qualifier le détournement du phare de « nuisible » revient nécessairement à prendre position dans un conflit. Or une telle prise de position est délicate, d’autant que les conflits sont rarement unilatéraux : pour les résidents attaqués, c’est l’usage « normal » du phare qui apparait comme nuisible.




À lire aussi :
La multiplication des satellites pose des risques de sécurité. Voici comment mieux gérer le « far west » spatial


Une infrastructure n’est jamais « juste » une infrastructure

Aujourd’hui, le terme « double usage » désigne des technologies, des données ou des recherches susceptibles de produire à la fois des effets bénéfiques et des usages potentiellement nuisibles. Mais le double usage n’est pas nouveau. Il constitue une caractéristique structurelle des systèmes humains.

Les phares en offrent une illustration claire. Ils n’ont jamais été des infrastructures neutres. Leur signification dépendait de qui les utilisait, comment et dans quelles conditions – comme c’est encore le cas aujourd’hui.

Les sociétés contemporaines reposent sur des systèmes interconnectés : réseaux de transport, infrastructures énergétiques, systèmes de données, écosystèmes de recherche. Ces systèmes sont conçus pour favoriser l’ouverture, l’efficacité et la croissance – des qualités qui les rendent aussi adaptables et susceptibles d’être détournés.

  • Une route relie des communautés et soutient le développement économique, mais elle peut aussi faciliter une mobilisation militaire rapide.

  • Un port permet le commerce, mais constitue également un point d’accès stratégique pouvant générer des tensions géopolitiques.

  • Un système de données favorise la collaboration scientifique, mais peut être exploité à des fins de surveillance ou de perturbation.

La frontière entre usage bénéfique et usage nuisible n’est pas fixe. Elle dépend du contexte.

Le Nord canadien : entre opportunités et vulnérabilités

Cette tension est particulièrement visible dans le Nord canadien. À mesure que les changements climatiques transforment l’arctique, de nouvelles routes maritimes, des projets d’exploitation des ressources et des infrastructures émergent. Les gouvernements investissent dans des routes, des ports et des systèmes de données pour soutenir la croissance économique et affirmer la souveraineté.

Ces investissements comportent des implications en matière de double usage.

Aujourd’hui encore, certaines infrastructures sont pensées dès l’origine pour remplir plusieurs fonctions. Dans plusieurs pays nordiques, par exemple, des autoroutes sont aménagées pour pouvoir servir de pistes d’atterrissage pour des avions militaires en cas de conflit. Le double usage n’y est pas un détournement imprévu, mais une dimension intégrée à la conception des infrastructures.




À lire aussi :
La multiplication des satellites pose des risques de sécurité. Voici comment mieux gérer le « far west » spatial


Les ports et les systèmes de télédétection soutiennent le commerce et la surveillance environnementale, mais s’inscrivent aussi dans un contexte géopolitique sensible où interviennent des acteurs aux intérêts divergents.

Dans ces conditions, l’infrastructure ne peut être comprise selon une seule logique.


Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.


Les limites d’une approche étroite

Depuis longtemps, les États encadrent les technologies à potentiel de double usage au moyen de contrôles à l’exportation, de politiques de sécurité de la recherche ou de cadres de biosécurité. Ces outils demeurent essentiels, mais ils ciblent généralement des domaines précis, comme les matériaux nucléaires ou les systèmes informatiques avancés.

L’exemple du phare met en lumière un défi plus large.

Que se passe-t-il lorsque le double usage est intégré aux infrastructures ordinaires, non pas comme une exception mais comme une condition des systèmes économiques et sociaux ?

Dans ces cas, la gouvernance ne peut pas se limiter à identifier des technologies « à risque ». Elle doit aussi s’intéresser à la manière dont les systèmes sont conçus, gérés et utilisés dans le temps.




À lire aussi :
Trois conditions pour des outils numériques plus responsables en contexte d’urgence sanitaire


Gouverner les usages, pas seulement les objets

Penser en termes de double usage devrait déplacer l’attention des objets vers leurs trajectoires. Les questions clés deviennent alors : comment un système pourrait-il être utilisé, par qui, et dans quelles conditions ? Où se situent les vulnérabilités ?

Ces questions ne sont pas uniquement techniques. Elles impliquent des intérêts, des valeurs et des arbitrages.

  • L’ouverture favorise l’innovation, mais peut accroître l’exposition aux risques.

  • La sécurité réduit les vulnérabilités, mais peut limiter la collaboration et freiner l’innovation.

  • Le développement économique crée des opportunités, mais aussi de nouvelles dépendances.

Ces tensions ne peuvent être éliminées.

Prenons un corridor de transport dans le Nord. Conçu pour relier des communautés et soutenir le développement économique, il peut aussi acquérir une importance stratégique imprévue au moment de sa conception. La question n’est pas de savoir si la route est « bonne » ou « mauvaise », mais comment ses usages évoluent – et si ces transformations sont anticipées et encadrées.

Une responsabilité partagée

La gestion des risques liés au double usage ne relève pas d’un seul acteur. Elle concerne les personnes chercheuses, les ingénieurs, les responsables politiques, les milieux industriels et, de plus en plus, le public.

L’objectif n’est pas d’éliminer tout risque. Ce serait renoncer aux systèmes mêmes qui rendent possibles les sociétés contemporaines. Il s’agit plutôt d’anticiper, de délibérer et de faire des choix éclairés quant à la manière dont ces systèmes sont conçus et utilisés.

Il est également important, pour appréhender les usages détournés possibles, de déterminer notre seuil de tolérance au risque, afin de se doter de balises entre lesquelles il est acceptable de naviguer.

Le phare, revisité

Le phare est souvent perçu comme un symbole de sécurité, un point fixe dans l’incertitude.

Mais il n’a jamais été seulement cela. Dès l’origine, il portait aussi la possibilité de tromperie. Son signal pouvait guider – ou induire en erreur – selon qui en avait le contrôle et comment il était utilisé.

Les infrastructures contemporaines ne sont pas différentes, si ce n’est par leur ampleur. Elles sont plus complexes, plus interconnectées et plus déterminantes. Leur potentiel de double usage n’est pas une anomalie – il est constitutif.

La question n’est plus de savoir si ces infrastructures peuvent être détournées.

Elle est de savoir si nous sommes prêts à les gouverner comme si cela allait se produire – et qui en assume la responsabilité.

La Conversation Canada

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Des phares aux autoroutes : pourquoi nos infrastructures ont souvent un double usage – https://theconversation.com/des-phares-aux-autoroutes-pourquoi-nos-infrastructures-ont-souvent-un-double-usage-282341

Comment les constellations de satellites pourraient transformer la surveillance climatique

Source: The Conversation – in French – By Mustapha Meftah, Chercheur au LATMOS/CNRS/UVSQ/SU et professeur à l’UVSQ, spécialisé en physique solaire, sciences de l’atmosphère, instrumentation spatiale et missions satellitaires, Sorbonne Université

Les émissions de méthane peuvent varier rapidement (ici, une simulation qui montre des modifications sur douze heures), mais la fréquence de passage des satellites actuels ne permet pas encore de capturer ces évolutions. Mustapha Meftah, Fourni par l’auteur

Pour détecter et réguler les émissions responsables du changement climatique, certains phénomènes doivent désormais être suivis en temps réel, ou presque. Une solution consiste à démultiplier les instruments d’observation grâce à des constellations de satellites. Mais comment faire en sorte que ces constellations à but scientifique ne provoquent pas plus de problèmes qu’elles ne contribuent à en résoudre ?


Les satellites sont devenus indispensables pour observer le changement climatique. Ils mesurent les gaz à effet de serre, surveillent les incendies, observent les nuages et suivent l’évolution des océans.

Mais certains phénomènes évoluent plus vite que le rythme des observations spatiales, ce qui rend leur observation plus difficile. Ainsi, un incendie, un épisode de pollution ou une fuite de méthane d’origine anthropique (provenant par exemple d’infrastructures pétrolières et gazières, de mines de charbon ou de centres d’enfouissement) peuvent évoluer plus rapidement que le temps nécessaire à un satellite pour observer à nouveau une même région. Des étapes clés de leur évolution peuvent alors être manquées, retardant leur détection, leur localisation et les interventions visant à en limiter les impacts.

C’est pour cela que la fréquence des observations satellitaires devient désormais presque aussi importante que leur précision. Une des pistes explorées consiste à déployer des constellations de satellites afin d’augmenter fortement la fréquence des mesures depuis l’espace. Dans cette approche, l’objectif n’est plus seulement d’utiliser quelques satellites très performants, mais également d’observer la Terre beaucoup plus fréquemment grâce à des constellations composées de dizaines, voire de centaines de satellites.

Être précis ou être rapide : le compromis des observations satellitaires actuelles

Ces nouvelles approches s’inscrivent dans la continuité des grandes missions spatiales d’observation du climat, telles que OCO-2, GOSAT ou la famille des satellites Sentinel du programme Copernicus, qui fournissent déjà des données essentielles pour suivre l’évolution de l’atmosphère et du cycle du carbone. La plupart de ces missions reposent sur un nombre limité de satellites.

schéma représentant de nombreux satellites
Plan de travail.
Fourni par l’auteur
schéma représentant de nombreux satellites
Panorama de plusieurs missions spatiales consacrées à l’observation du dioxyde de carbone atmosphérique depuis l’espace. Certaines privilégient la couverture globale, d’autres la résolution spatiale ou la fréquence des observations.
Adapté de CEOS et acp.copernicus.org, Source : GeoSapient, Fourni par l’auteur

La mesure des gaz à effet de serre depuis l’espace est aujourd’hui considérée comme un enjeu majeur par les grandes organisations internationales de surveillance de la Terre, comme le Groupe d’observations de la Terre (en anglais, Group on Earth Observations, GEO) ou le Comité d’observation satellite de la Terre (Committee on Earth Observation Satellites, CEOS).

Pour répondre à ce besoin, plusieurs missions spatiales sont aujourd’hui en opération, telles que OCO-2, GOSAT ou Sentinel-5P, tandis que d’autres, comme CO2M, sont en préparation. Elles visent à mesurer les concentrations de gaz à effet de serre avec une précision toujours plus élevée. Certaines missions atteignent une précision de l’ordre de 1 partie par million (1 ppm) sur la concentration atmosphérique de CO₂, une performance nécessaire pour estimer les sources et les puits de carbone et mieux quantifier les échanges de CO₂ entre l’atmosphère, les océans et les continents.

Mais cette précision s’accompagne d’un compromis : pour obtenir des mesures très précises et une résolution spatiale élevée, les satellites observent généralement une bande de terrain de largeur limitée, ce qui augmente le temps nécessaire pour observer à nouveau une même région. C’est précisément cette limite que les constellations cherchent à dépasser en multipliant le nombre de satellites en orbite.

Le méthane réchauffe l’atmosphère bien plus rapidement que le CO₂, mais ses émissions évoluent trop vite pour les observations actuelles

Le méthane illustre particulièrement cette difficulté. Selon le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), le méthane réchauffe l’atmosphère environ 80 fois plus que le CO₂ sur une période de vingt ans. Réduire rapidement les émissions de méthane constitue donc un levier important pour limiter le réchauffement climatique à court terme. Le suivi du méthane repose sur la combinaison des observations satellitaires et des modèles de transport atmosphérique, qui permettent d’estimer la dispersion du méthane et l’évolution de ses émissions à l’échelle globale.

Simulation de la distribution atmosphérique du méthane à l’échelle globale à douze heures d’intervalle. Certaines émissions peuvent apparaître puis disparaître entre deux observations satellitaires, ce qui souligne l’importance d’une surveillance plus fréquente.
Mustapha Meftah, Fourni par l’auteur

Les satellites permettent déjà de détecter certaines émissions depuis l’espace. Sentinel-5P/TROPOMI fournit par exemple une couverture quotidienne globale permettant d’identifier de grands « super-émetteurs » régionaux. D’autres instruments, comme Sentinel-2 ou certains imageurs hyperspectraux, permettent d’observer des émissions beaucoup plus localisées.

Mais certaines émissions restent intermittentes. Une fuite de méthane peut apparaître puis disparaître entre deux observations. Pour les agences environnementales comme pour les industriels, disposer de mesures plus fréquentes devient essentiel afin de localiser rapidement ces émissions et de répondre aux nouvelles exigences de surveillance et de déclaration des émissions de gaz à effet de serre (GES), dans le cadre notamment du CBAM européen.

La fréquence d’observation, grand intérêt scientifique des constellations de satellites

C’est précisément l’intérêt des constellations de satellites. Contrairement aux missions spatiales traditionnelles, qui reposent sur quelques plates-formes complexes, ces architectures utilisent plusieurs dizaines de satellites plus petits répartis sur plusieurs plans orbitaux, généralement à des altitudes comparables. L’objectif est moins de maximiser la performance de chaque satellite que de multiplier les observations au cours d’une même journée. Selon les caractéristiques des instruments embarqués, une constellation d’une vingtaine à quelques dizaines de satellites peut ainsi réduire le temps de revisite de plusieurs jours à quelques heures.

Les avancées dans la miniaturisation des satellites et des instruments rendent désormais possibles des capteurs scientifiques plus petits, plus légers et moins coûteux. Cette miniaturisation permet de développer des capteurs adaptés à des besoins d’observation ciblés, sans chercher systématiquement à maximiser les performances ni la complexité des instruments.

S’intégrer dans des constellations de télécommunications

Une autre évolution pourrait également transformer l’observation du climat : l’intégration de capteurs scientifiques miniaturisés à bord des satellites appartenant à des constellations de télécommunications. Cette approche est notamment étudiée dans le cadre des futures générations de satellites d’Eutelsat-OneWeb, qui pourraient accueillir des charges utiles auxiliaires.

Plutôt que de lancer une constellation scientifique entièrement dédiée, avec les enjeux associés en termes de débris spatiaux, d’occupation des orbites et de pollution lumineuse, il deviendrait possible d’embarquer de tels instruments à bord de ces satellites.

Ces infrastructures pourraient ainsi servir à la fois aux télécommunications et à l’observation du climat, en mutualisant les plates-formes et les lancements, ce qui pourrait réduire significativement les coûts par rapport à une constellation scientifique entièrement dédiée, tout en augmentant la fréquence des observations.

Ces nouvelles approches ne remplaceraient pas les grandes missions climatiques institutionnelles, indispensables pour garantir la stabilité et la qualité scientifique des mesures de référence. Elles pourraient en revanche compléter les infrastructures existantes grâce à des observations beaucoup plus fréquentes de la Terre.

Préparation du nanosatellite UVSQ-SAT NG avant son lancement en mars 2025. Ces satellites miniaturisés ouvrent la voie à des observations climatiques plus fréquentes depuis l’espace.
Mustapha Meftah, Fourni par l’auteur

La mission française UVSQ-SAT NG, développée par le laboratoire Atmosphères, observations spatiales (LATMOS), s’inscrit dans la continuité des missions UVSQ-SAT et INSPIRE-SAT 7, deux nanosatellites démonstrateurs dédiés à l’observation du bilan radiatif de la Terre.

UVSQ-SAT NG teste de nouvelles approches de miniaturisation pour l’observation du bilan radiatif terrestre et de certains gaz à effet de serre depuis une plateforme nanosatellite. Cette mission n’est pas intégrée à une constellation de télécommunications ; elle constitue un démonstrateur technologique destiné à préparer de futures architectures de constellations scientifiques. Les données de ces missions sont accessibles librement à la communauté scientifique et au public sur la plateforme NAHLA.

The Conversation

Mustapha Meftah a reçu des financements de l’Agence nationale de la recherche (ANR).

Alain Sarkissian a reçu des financements de l’Agence nationale de la recherche (ANR).

Philippe Keckhut a reçu des financements de l’ANR pour le projet Compétences et Métiers d’Avenir France2030; Académie Spatiale

ref. Comment les constellations de satellites pourraient transformer la surveillance climatique – https://theconversation.com/comment-les-constellations-de-satellites-pourraient-transformer-la-surveillance-climatique-286385

Retour sur le Covid-19 : d’une crise globale à des réponses nationales, les enseignements de la France, du Brésil et du Portugal

Source: The Conversation – in French – By Oumaima Omari Harake, Docteure et Enseignante-chercheuse en Sciences de Gestion -Spécialité Management Public et Management de la santé, Université de Poitiers


L’essentiel

  • Lors de la pandémie de Covid-19, les réponses apportées ont été profondément différentes selon les pays. La presse s’en est fait l’écho, la recherche l’a confirmé.
  • Une analyse comparée de la France, du Portugal et du Brésil montre comment les spécificités dans l’organisation des soins ainsi que la gouvernance au sein de chaque pays ont facilité ou contrarié l’efficacité de la réponse nationale.
  • Mais, dans les trois pays, la gestion effective de la crise s’est largement jouée au niveau du terrain, avec des professionnels de santé qui ont dû développer des solutions locales.

La pandémie de Covid-19 a confronté l’ensemble des systèmes de santé à une situation inédite, caractérisée par l’incertitude, l’urgence et la nécessité de décisions rapides.

Très tôt, des analyses publiées dans des revues médicales de référence, comme le BMJ, ont souligné le caractère exceptionnel de cette crise sanitaire mondiale ainsi que les défis majeurs qu’elle posait aux capacités de réponse des États.

Une même crise, des réponses contrastées relayées par la presse

Pourtant, face à un même virus, les réponses apportées ont été profondément différentes selon les pays, comme l’ont montré plusieurs travaux comparatifs en santé publique et en science politique.

La comparaison entre la France, le Brésil et le Portugal permet ainsi de montrer que la gestion d’une crise ne dépend pas uniquement des ressources sanitaires disponibles, mais également des modes de gouvernance, des instruments mobilisés et des dynamiques organisationnelles.

Des travaux publiés dans Global Public Health et Nature human behaviour soulignent, d’une part, le rôle des configurations institutionnelles et politiques dans la diversité des réponses nationales et, d’autre part, l’importante variation des mesures adoptées par les gouvernements face à la pandémie.

Cette diversité des réponses a également été largement documentée dans la presse grand public nationale et internationale.

En France, le Monde a montré comment la pandémie avait révélé et amplifié les fragilités anciennes de l’hôpital public.

Au Brésil, the New York Times (« Bolsonaro, Isolated and Defiant, Dismisses coronavirus Threat to Brazil ») et Folha de S.Paulo (« How Bolsonaro Is Undermining Measures to Combat coronavirus ») ont mis en évidence les tensions entre le pouvoir fédéral, les autorités sanitaires et les gouvernements locaux.

Au Portugal, une enquête de l’Université catholique, réalisée pour RTP (la radio-télévision du Portugal, ndlr) et le journal Público, a fait apparaître une appréciation globalement positive des principaux responsables et institutions impliqués dans la réponse à la pandémie. Une crise constitue ainsi un véritable test pour les capacités de coordination et de décision des États.

France : une gestion centralisée entre efficacité et rigidité

En France, la gestion de la pandémie s’est appuyée sur un pilotage fortement centralisé, reposant sur des indicateurs produits notamment par l’agence nationale de santé publique, Santé publique France. Cette approche a permis de déployer rapidement des mesures homogènes à l’échelle nationale.

Elle s’inscrit dans une organisation sanitaire où l’État et les agences nationales occupent une place structurante, dont le fonctionnement et les capacités d’action ont été mis à l’épreuve par la pandémie, comme l’a notamment analysé la Revue française des affaires sociales.

Cependant, cette centralisation a également montré ses limites. Le rapport public annuel 2022 de la Cour des comptes souligne plusieurs fragilités révélées par la crise, ainsi que la nécessité de mieux adapter les réponses aux réalités locales et de renforcer les coopérations territoriales. Une étude de la Drees publiée en juillet 2022 met, quant à elle, en évidence les fortes tensions organisationnelles auxquelles les hôpitaux ont été confrontés, notamment la surcharge de travail et les réaffectations de personnels.

La presse nationale a également relayé les critiques d’acteurs hospitaliers et territoriaux face à des décisions jugées parfois insuffisamment adaptées aux réalités locales. Le Monde a ainsi rapporté les inquiétudes de soignants, de responsables hospitaliers et d’élus locaux face à la poursuite de certains projets de restructuration et de suppression de lits malgré les enseignements de la première vague.

De son côté, LCP–Assemblée nationale a relayé les critiques concernant l’éloignement des réalités du terrain et la nécessité de mieux adapter les réponses nationales aux situations territoriales. Ces constats rejoignent les analyses académiques consacrées aux tensions entre centralisation et décentralisation, qui montrent que l’organisation de la réponse à une crise suppose d’articuler la cohérence du pilotage national avec la capacité d’adaptation aux réalités locales.

Portugal : une coordination efficace fondée sur la confiance

Le Portugal se distingue par une gestion plus coordonnée et une communication publique plus stabilisée. Les indicateurs ont été mobilisés dans une logique de transparence, favorisant l’adhésion des citoyens. Des travaux comparatifs publiés dans Health Policy and Technology mettent notamment en évidence, dans le cas portugais, l’efficacité de la coordination institutionnelle, la confiance dans la réponse gouvernementale et l’alignement politique au cours de la pandémie.

La presse portugaise a largement relayé le niveau élevé de confiance de la population dans la vaccination et dans les institutions chargées de son organisation. En avril 2021, la RTP soulignait le niveau particulièrement élevé de confiance des Portugais dans les vaccins contre la Covid-19.

Quelques mois plus tard, une enquête également relayée par la RTP faisait apparaître une évaluation très positive de la task force chargée de la vaccination, parallèlement à une forte adhésion aux vaccins.

Ces observations rejoignent des travaux menés au Portugal, qui montrent que la confiance dans l’action publique, la réponse du système de santé et les informations fournies par les autorités sanitaires est étroitement associée à l’acceptation de la vaccination, soulignant ainsi l’importance d’une communication institutionnelle claire et continue.

Brésil : une gestion fragmentée et politisée

Le Brésil offre, quant à lui, un contraste marqué, avec une gestion caractérisée par une forte fragmentation politique. Les tensions entre le gouvernement fédéral et les États ont conduit à des réponses hétérogènes. Une étude publiée dans Science montre que l’absence d’une réponse coordonnée, efficace et équitable a contribué à la propagation rapide et inégale de l’épidémie sur le territoire brésilien.

Ces tensions ont également été largement documentées par la presse nationale. Folha de S.Paulo a ainsi décrit l’opposition entre le gouvernement fédéral et plusieurs gouverneurs ayant choisi de maintenir leurs mesures sanitaires. Dans O Globo, les affrontements répétés entre la présidence, les gouverneurs et les maires autour des restrictions sanitaires ont également été mis en évidence.

Des analyses confirment que cette politisation a contribué à une gestion instable de la crise et à une perte de confiance dans les institutions.

Une réalité du terrain marquée par l’adaptation

Malgré ces différences d’un pays à l’autre, la gestion effective de la crise s’est largement jouée au niveau du terrain. Les professionnels de santé et les acteurs locaux ont dû adapter les dispositifs, réorganiser les services et développer des solutions de proximité.

En France, la plateforme Covidom, développée en Île-de-France, a permis d’assurer à distance le suivi de patients ne nécessitant pas d’hospitalisation. Au Portugal, les aires consacrées au Covid-19 dans les soins de santé primaires ont permis de différencier localement les circuits de prise en charge des patients suspects et d’adapter l’organisation aux capacités des structures territoriales.

Au Brésil, dans la favela de Paraisópolis à São Paulo, les habitants ont mis en place un système de « présidents de rue », associé à des dispositifs de premiers secours et de transport sanitaire, afin d’organiser une réponse de proximité face aux insuffisances de la prise en charge publique.

Ces expériences font écho à des observations réalisées dans d’autres contextes. En Chine, une étude menée auprès de professionnels de santé dans la province du Hubei a montré combien l’adaptation rapide des pratiques, l’apprentissage en situation et la coopération entre professionnels avaient été essentiels pour poursuivre la prise en charge dans un système soumis à de fortes tensions.

D’autres travaux menés au Royaume-Uni soulignent que les recommandations générales ne deviennent pleinement opérantes qu’à travers leur adaptation aux contextes locaux et aux contraintes du terrain.

Ces constats font écho aux analyses de François-Xavier de Vaujany, selon lesquelles les outils de gestion ne sont jamais simplement appliqués tels qu’ils ont été conçus : ils font l’objet de processus d’appropriation au cours desquels les acteurs les interprètent, les adaptent et les transforment en fonction de leurs usages et de leurs contextes d’action.

Quelles leçons pour l’action publique ?

L’analyse comparée de ces trois trajectoires permet de dégager plusieurs enseignements majeurs pour la gestion des crises sanitaires futures.

Tout d’abord, la coordination apparaît comme un facteur déterminant. La capacité à articuler les différents niveaux de gouvernance, à assurer la circulation de l’information et à aligner les acteurs conditionne la cohérence de l’action publique. Les difficultés rencontrées lorsque cette articulation fait défaut ont été largement documentées dans la presse.

En France, le Monde a ainsi relayé les critiques d’élus locaux regrettant d’être insuffisamment associés aux décisions nationales et appelant à une meilleure coordination entre l’État et les territoires. Au Brésil, the Economist a documenté les difficultés de la réponse à la pandémie dans un contexte marqué par de fortes tensions entre le pouvoir fédéral et les autorités des États et des municipalités.

Ensuite, la question de la confiance se révèle centrale. La gestion de la pandémie a montré que l’adhésion des citoyens aux mesures sanitaires dépend largement de la crédibilité des institutions et de la clarté de la communication publique. Le cas portugais illustre particulièrement bien ce point.

Par ailleurs, la crise souligne l’importance de l’adaptabilité des systèmes de santé. En France, un reportage du Monde consacré à l’hôpital Lyon-Sud montre comment les professionnels ont réorganisé les services, transformé des espaces en unités de réanimation, réaffecté les personnels et mis en place de nouvelles formes d’arbitrage collectif face à l’afflux de patients.

Au Brésil, une tribune publiée dans O Globo a mis en lumière l’exposition exceptionnelle des professionnels de santé, confrontés à la peur, à l’insécurité et à la fragilité de leurs conditions de travail.

Les travaux sur la résilience organisationnelle confirment cette analyse en montrant que la capacité à faire face à une crise ne dépend pas uniquement des structures formelles, mais également des dynamiques d’acteurs, des apprentissages collectifs et des capacités d’improvisation.

Enfin, les recommandations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) insistent sur la nécessité de renforcer les capacités de préparation des systèmes de santé, d’améliorer la coordination entre les acteurs et de traduire les orientations stratégiques en dispositifs opérationnels adaptés aux contextes nationaux et locaux (OMS, 2020). Des enjeux relayés dans la presse économique et politique, par exemple dans un éditorial du Financial Times de mai 2021.

La gestion de crise ne dépend pas que des ressources disponibles

La pandémie de Covid-19 a constitué un révélateur particulièrement puissant des modes de fonctionnement des systèmes de santé et, plus largement, des formes contemporaines de l’action publique.

La comparaison entre la France, le Brésil et le Portugal conduit à un constat majeur : la réussite de la gestion de crise ne dépend pas uniquement des ressources disponibles, qu’elles soient matérielles, humaines ou technologiques. Elle repose avant tout sur la manière dont les systèmes sont organisés, pilotés et capables d’apprendre en situation d’incertitude.

En ce sens, la crise du Covid-19 invite à repenser les modes de gouvernance en santé, en accordant une place plus importante à la coordination multiniveaux, à la flexibilité organisationnelle et à l’intégration des acteurs de terrain dans les processus décisionnels.


Oumaima Omari Harake est intervenue dans le cadre du congrès « La santé à 360° » organisé à l’Université de Poitiers du 1er au 3 juillet 2026.

The Conversation

Oumaima Omari Harake ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Retour sur le Covid-19 : d’une crise globale à des réponses nationales, les enseignements de la France, du Brésil et du Portugal – https://theconversation.com/retour-sur-le-covid-19-dune-crise-globale-a-des-reponses-nationales-les-enseignements-de-la-france-du-bresil-et-du-portugal-286204

Des drones à quelques milliers de dollars contre des bombardiers à 100 millions : les grandes puissances sont-elles encore à l’abri ?

Source: The Conversation – in French – By Ivan Manokha, Full-time professor, Schiller Intrenational University (Paris Campus); Maitre de conférences à Sciences Po Paris, Schiller International University; Sciences Po

Le 1er juin 2025, l’Ukraine a frappé des bombardiers russes avec des drones cachés dans les toits de structures en bois montées sur des camions. Un an après ce coup d’éclat, ces moyens précis et peu coûteux sont de plus en plus employés, quotidiennement, par les deux armées. Les fondements matériels du statut de « grande puissance » ont-ils changé ?


Le 1er juin 2025, des drones ukrainiens ont décollé non pas depuis la ligne de front, mais depuis des camions stationnés à proximité de bases aériennes russes ; selon le Monde, ils avaient été cachés dans les toits de structures en bois montées sur ces véhicules, avant d’être lancés à distance contre des appareils stationnés au sol dans quatre bases russes différentes, dont une en Sibérie, près d’Irkoutsk et du lac Baïkal, soit à plusieurs milliers de kilomètres du territoire ukrainien. Ils ont notamment visé des bombardiers stratégiques Tu-95 et Tu-22M3 ; des avions que l’on pouvait croire protégés par la profondeur territoriale russe ont donc soudain été exposés à une forme d’attaque qui avait coûté infiniment moins cher que les cibles qu’elle pouvait détruire.

Le bilan exact reste discuté : les sources ukrainiennes ont affirmé que 41 avions avaient été détruits ou endommagés, tandis que des responsables américains cités par Reuters ont donné une estimation plus basse – jusqu’à 20 appareils touchés, dont une dizaine détruits. Même si cette estimation plus prudente était avérée, un tel résultat serait notable, car la Russie ne peut pas remplacer rapidement des bombardiers conçus à l’époque soviétique et qui ne sont plus produits ; l’effet stratégique d’une frappe se mesure aussi au temps et aux capacités industrielles nécessaires pour reconstituer les pertes.

Cette opération, baptisée « Toile d’araignée », a été décrite, à juste titre, comme un raid spectaculaire ; toutefois, la réduire à une prouesse tactique ferait manquer son sens plus large, car elle indique que le rapport entre les moyens financiers et la puissance militaire – et, avec lui, une vieille certitude de la politique internationale – est en train de se modifier.

Quand l’argent faisait la puissance

Pendant une grande partie de l’époque moderne, être une grande puissance a voulu dire pouvoir s’offrir ce que les autres ne pouvaient pas : des flottes lointaines, des bombardiers stratégiques, des porte-avions, des satellites militaires et, au sommet, un arsenal nucléaire capable de survivre à une première frappe.

Le coût de ces systèmes n’était pas un détail technique ; il s’agissait d’un élément important de leur signification politique, car il séparait le petit nombre d’États capables de les entretenir de la multitude qui ne le pouvait pas.

Ces arsenaux semblaient acheter deux choses à la fois : de l’influence, parce qu’ils permettaient de frapper loin, et de la sécurité, parce qu’ils donnaient l’impression que le territoire national restait difficilement atteignable. Or la diffusion croissante de moyens précis et relativement accessibles affaiblit cette double promesse : un drone peu coûteux peut endommager un bien militaire qui vaut des millions d’euros ; l’avion, le radar ou le navire ne cesse pas d’être puissant, mais il devient aussi une cible précieuse et difficile à remplacer.

Une tendance plus large que l’Ukraine

L’examen des événements survenus dans les douze mois qui ont suivi « Toile d’araignée » permet de conclure que cette opération n’avait pas été une anomalie. Au printemps 2026, par exemple, des drones ukrainiens ont visé des raffineries, des ports et des dépôts russes ; le Monde a décrit les effets de ces frappes sur les pénuries de carburant et le mécontentement dans plusieurs régions, tandis que Reuters rapportait déjà, en mai, que plusieurs grandes raffineries du centre de la Russie (des installations représentant environ un quart de la capacité totale de raffinage du pays) avaient dû arrêter ou réduire leur production ; il ne s’agit donc pas seulement de frapper un symbole militaire, mais de perturber des infrastructures économiques qui soutiennent l’effort de guerre.

Une logique comparable apparaît sur mer : les attaques ukrainiennes ont contribué à forcer la flotte russe de la mer Noire à déplacer plusieurs bâtiments hors de Sébastopol ; la campagne maritime ukrainienne s’est ensuite élargie, selon le SBU cité par Reuters, à la « flotte fantôme » qui aide Moscou à exporter son pétrole malgré les sanctions.

Hors d’Ukraine, les houthistes du Yémen ont montré qu’un acteur non étatique équipé de drones et de missiles pouvait menacer une route maritime essentielle.

Lors de l’escalade de février 2026, quand les États-Unis et Israël ont frappé ses sites nucléaires et militaires, l’Iran a répliqué le jour même en envoyant des centaines de missiles et des milliers de drones sur des bases et des infrastructures dans toute la région, notamment dans les pays du Golfe et en Israël, illustrant ainsi le fait qu’une puissance régionale peut elle aussi saturer à faible coût les défenses d’un adversaire bien plus puissant.

La Russie, enfin, emploie elle-même massivement des drones Shahed de conception iranienne contre les villes ukrainiennes. La formule peut sembler paradoxale, mais elle résume bien le phénomène : ces moyens précis et peu coûteux arment les faibles comme les forts.

C’est ce que certains spécialistes de défense désignent par « masse de précision » : produire ou acquérir de nombreux systèmes relativement bon marché, assez précis pour imposer des coûts élevés à l’adversaire, même lorsqu’une partie d’entre eux est interceptée. Une frappe qui n’atteint pas son but n’est donc pas forcément gratuite pour le défenseur ; celui-ci doit tout de même détecter, suivre et intercepter le drone en question, puis réparer les éventuels dégâts ou déplacer des équipements visés.

Le sanctuaire nucléaire devient plus conditionnel

Ce qui est en jeu n’est donc pas seulement l’avenir du char, de l’avion ou du navire ; c’est la relation entre les moyens matériels de la puissance et le rang international des États. Qu’un drone bon marché détruise un blindé est une chose ; qu’il atteigne des bombardiers, des avions-radars ou des postes de commandement liés à la capacité stratégique d’une puissance nucléaire en est une autre, car la question touche alors à ce que les grandes puissances croyaient protéger par la distance et la dissuasion.

Il ne faut pas en conclure que « Toile d’araignée » aurait neutralisé la dissuasion russe ; une telle affirmation serait excessive. Mais l’opération a montré que le territoire d’une puissance nucléaire n’est pas un sanctuaire absolu, puisque des systèmes peuvent être introduits discrètement, assemblés localement ou guidés à distance ; la distance protège encore, mais elle ne protège plus de la même manière.

C’est précisément à ce niveau – lorsque des frappes conventionnelles peuvent toucher des éléments proches de l’infrastructure stratégique – que le danger s’accroît. Des chercheurs, comme James M. Acton, ont montré que les systèmes nucléaires et conventionnels sont souvent enchevêtrés : certains radars, satellites ou avions de commandement peuvent soutenir des opérations conventionnelles tout en jouant un rôle dans la capacité nucléaire.

Une frappe conventionnelle contre un élément de ce type peut donc être interprétée, à tort ou à raison, comme une tentative d’affaiblir la capacité nucléaire de l’adversaire. Et c’est précisément cette ambiguïté, plus encore que l’intention réelle de l’attaquant, qui rend ces opérations dangereuses : l’État visé, incapable de savoir si l’on cherche seulement à détruire des moyens conventionnels ou à aveugler sa dissuasion, peut réagir de façon disproportionnée, voire franchir un seuil que personne ne souhaitait atteindre.

Les grandes puissances ne disparaissent pas

Il serait également faux d’en conclure que les grandes puissances deviennent obsolètes, ou que le monde devient simplement plus égal.

Les États les plus riches conservent des avantages décisifs – renseignement, satellites, guerre électronique, production industrielle et accès aux composants critiques –, car un drone n’est efficace que s’il sait où aller, s’il peut contourner les défenses et si l’on peut en produire beaucoup ; les parties les plus difficiles de la puissance militaire – voir, décider, coordonner, produire et recommencer – demeurent coûteuses.

Au plus haut niveau du système international, certains chercheurs, notamment Jennifer Lind et William Wohlforth, soutiennent même que le monde revient vers une forme de bipolarité entre les États-Unis et la Chine. Leur argument n’est pas incompatible avec celui développé ici : la compétition au sommet peut se resserrer autour de deux pôles, tandis que le seuil minimal pour infliger des dommages importants s’abaisse en dessous de ce sommet. Des États moyens, de petits États et même des acteurs non étatiques n’ont pas besoin de devenir des grandes puissances pour rendre celles-ci plus vulnérables.

Compter les arsenaux ne suffit plus

La leçon de « Toile d’araignée » n’est donc pas que les drones gagnent les guerres ; ils ne les gagnent pas seuls, et l’expérience ukrainienne montre au contraire qu’ils doivent être associés au renseignement, à l’organisation et à une stratégie politique. La leçon tient plutôt au déplacement du rapport entre la dépense et l’effet militaire : acheter quelques plateformes très coûteuses ressemble de moins en moins à acheter de la sécurité si ces plates-formes peuvent être repérées et frappées par des systèmes beaucoup moins chers.

L’avantage tend alors à se déplacer vers des capacités que l’on ne peut pas faire passer en fraude dans un camion : production industrielle profonde, chaînes d’approvisionnement sûres, défenses en couches contre les essaims de drones, dispersion des actifs, redondance des infrastructures et discipline politique autour des cibles proches des forces nucléaires. En d’autres termes, la puissance dépendra moins du simple nombre de grands systèmes possédés que de leur protection, de leur capacité à survivre et de la possibilité de les remplacer rapidement.

Un an après « Toile d’araignée », l’ancienne certitude est donc plus difficile à tenir : on a longtemps répondu à la question de savoir ce qui fait d’un État une grande puissance en comptant ses arsenaux. Désormais, il convient aussi de demander ce qu’ils peuvent encore protéger, combien de temps ils peuvent survivre et à quel coût ils peuvent être reconstitués.

The Conversation

Ivan Manokha ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Des drones à quelques milliers de dollars contre des bombardiers à 100 millions : les grandes puissances sont-elles encore à l’abri ? – https://theconversation.com/des-drones-a-quelques-milliers-de-dollars-contre-des-bombardiers-a-100-millions-les-grandes-puissances-sont-elles-encore-a-labri-286311

Chlordécone, PFAS… pourquoi le droit devrait reconnaître un « préjudice collectif sanitaire »

Source: The Conversation – in French – By Marie-Pierre Camproux Duffrène, Professeure de droit privé, Université de Strasbourg

Face aux expositions toxiques diffuses, le droit français sait indemniser certains malades et réparer certaines atteintes à l’environnement. Mais il peine encore à saisir l’atteinte portée à une communauté humaine entière exposée à une substance toxique. La notion de « préjudice collectif sanitaire » permettrait de combler cette lacune.


La loi du 12 juin 2026 visant à reconnaître la responsabilité de l’État et à indemniser les victimes du chlordécone constitue une étape majeure dans ce scandale sanitaire, environnemental et social qui touche durablement la Guadeloupe et la Martinique. Son article premier reconnaît la part de responsabilité de l’État dans les préjudices sanitaires, moraux, écologiques et économiques liés à l’autorisation et à l’usage prolongé de produits à base de chlordécone.

Cette reconnaissance est importante. Elle donne un nom institutionnel à un dommage longtemps minimisé, voire nié. Mais elle pose aussi une question plus large : comment réparer juridiquement les expositions toxiques diffuses, lorsque les atteintes à la santé se dévoilent au fil d’un temps plus ou moins long, touchent des communautés plus ou moins importantes, plus ou moins localisées et ne permettent pas d’identifier immédiatement toutes les personnes victimes déjà porteuses d’une maladie encore à venir ?

La notion de « préjudice collectif sanitaire », qui sera développée ici, serait utile pour combler cette lacune.

Des scandales qui se répètent

Chlordécone, amiante, pesticides, PFAS, cadmium, mais aussi distilbène, Dépakine ou Mediator… si ces affaires relèvent ponctuellement d’une mauvaise gestion d’un risque, elles révèlent surtout une difficulté structurelle de nos sociétés industrielles : des produits sont fabriqués, autorisés, diffusés puis maintenus en circulation, alors même que leur dangerosité est connue ou soupçonnée.

Pourtant, les données scientifiques fiables restent encore insuffisantes, et demandent des mises à jour constantes. Or, les acteurs à l’origine de leur production, de leur autorisation de mise sur le marché, mais également les juges tardent à les prendre en compte.

Ces expositions constituent un phénomène complexe. Elles sont diffuses, s’étalent dans le temps et leur conséquences sanitaires sont souvent différées et multifactorielles à l’image de ce que l’on nomme « effet cocktail ». Les victimes sont exposées à ces produits ou substances au travail, dans leurs loisirs ou activités familiales, à travers des vecteurs comme l’eau, les sols, l’air, les aliments, les médicaments ou les objets du quotidien. Ces substances ou produits affectent nos corps, mais aussi nos milieux de vie. Cette situation se retrouve exprimée aujourd’hui à travers un concept, celui d’« exposome », c’est-à-dire l’ensemble des expositions auxquelles une personne ou une population est soumise au cours de sa vie.




À lire aussi :
Face aux défis de l’anthropocène, l’écotoxicologie doit s’adapter pour améliorer ses capacités de prédiction


Ce que le droit sait déjà réparer… et le « trou dans la raquette »

Le droit de la responsabilité n’est pas totalement démuni. Il permet de réparer le préjudice corporel d’une personne déterminée lorsqu’une atteinte à son intégrité physique est établie. Il reconnaît aussi, dans certaines hypothèses, un préjudice d’anxiété : la crainte, actuelle et personnelle, de développer une maladie grave en raison d’une exposition documentée.

Depuis la loi Biodiversité de 2016, le Code civil reconnaît également le préjudice écologique. Celui-ci vise l’atteinte non négligeable portée aux éléments ou aux fonctions des écosystèmes ou aux bénéfices collectifs tirés par l’être humain de l’environnement. C’est un progrès majeur, car il permet de réparer des atteintes qui ne se réduisent pas à des intérêts privés ou à des pertes économiques.

Entre le préjudice corporel individuel et le préjudice écologique, il manque pourtant une catégorie : l’atteinte portée à la santé d’une communauté humaine exposée.

Dans de nombreux cas, l’exposition est avérée, la toxicité du produit établie – ou fortement documentée – et les connaissances scientifiques permettent de dire qu’une partie de la population exposée développera, à plus ou moins long terme, des pathologies. Mais il est impossible, au moment où l’on agit en justice, d’identifier précisément toutes les personnes qui tomberont malades.

Cette situation produit une faille dans le système de responsabilité et la logique indemnitaire.

  • Si l’on attend que chaque pathologie soit déclarée, la justice intervient trop tard et laisse sans réponse le dommage collectif déjà en cours.

  • Si l’on se limite au préjudice écologique, on répare les milieux, mais pas nécessairement l’atteinte spécifique portée à la santé humaine collective qui engendrera inexorablement des maladies graves dans cette population exposée, voire à sa descendance (dans le cas du distilbène, par exemple).

Pourquoi attendre ?

Définir le préjudice collectif sanitaire

Le préjudice collectif sanitaire pourrait être défini comme l’atteinte portée à la santé d’une communauté humaine identifiable, résultant de son exposition à un ou plusieurs produits ou substances toxiques, à leurs effets cumulés, à leurs effets épigénétiques ou aux conséquences de leur fabrication et de leur usage.

Son originalité est de distinguer deux niveaux d’analyse. À l’échelle individuelle, il peut rester incertain de savoir qui développera effectivement une maladie. À l’échelle collective, en revanche, le dommage est déjà actuel et certain lorsque l’exposition est avérée et que les connaissances scientifiques établissent la probabilité – voire la certitude statistique – de conséquences sanitaires graves pour certains membres de la communauté.

Autrement dit, l’incertitude ne porte pas sur l’existence du préjudice collectif, mais sur l’identité future de certaines victimes individuelles. Cette distinction est décisive pour les expositions toxiques : elle permet d’empêcher que l’incertitude individuelle ne contrecarre l’action d’une communauté déjà exposée – et donc susceptible de développer de futures pathologies graves.

Le préjudice sanitaire est conçu comme un préjudice d’anticipation fondé sur la certitude actuelle de l’exposition d’une population et sur la probabilité, scientifiquement établie, de ses conséquences sanitaires futures pour certains individus de la population concernée.

L’exemple des PFAS

Les PFAS illustrent bien cette difficulté. Utilisées depuis plusieurs décennies dans de nombreux usages industriels et produits de consommation (mousses anti-incendie, revêtements antiadhésifs, textiles imperméabilisés, emballages alimentaires, traitements de surface) ces substances dites « polluants éternels » se caractérisent par leur très forte persistance et leur capacité à se diffuser dans les milieux.

Elles contaminent aujourd’hui les eaux, les sols, les sédiments, certains aliments, les poussières, les produits de consommation et les organismes vivants. Les travaux de Santé publique France, notamment l’étude Esteban, ont montré que l’imprégnation de la population française par plusieurs PFAS est diffuse et généralisée, le PFOA et le PFOS ayant été quantifiés chez l’ensemble des adultes et des enfants testés. Cette exposition demeure toutefois contrastée selon les lieux de vie, les usages, les milieux contaminés, les activités professionnelles, les pratiques alimentaires et les circuits d’approvisionnement.




À lire aussi :
Les PFAS, « polluants éternels » : quels enjeux et nécessités réglementaires ?


Dans une telle situation, les préjudices corporels individuels doivent évidemment être indemnisés lorsque des pathologies seront établies et reconnues. Mais ils ne suffisent pas à éteindre la responsabilité engendrée par l’exposition au PFAS.

Le dommage ne réside pas seulement dans les maladies déjà déclarées ni dans les dépassements ponctuels de seuils sanitaires et écologiques. Il réside aussi dans le fait qu’un collectif humain a été, en l’occurrence durablement, exposé à des substances persistantes nuisibles à la santé humaine et subit une atteinte dont les manifestations individuelles peuvent s’étendre sur une longue période et sur plusieurs générations par le biais de mécanismes épigénétiques.

Les populations exposées incorporent, au sens littéral du terme, un risque sanitaire invisible qui modifie leurs conditions d’existence, qui affecte en retour leur confiance dans les autorités publiques chargées de prévenir et de surveiller ces contaminations.

Réparer autrement

Parce qu’il est collectif, le préjudice collectif sanitaire ne peut pas donner lieu à une indemnisation dispersée entre tous les membres du collectif. Sa réparation devrait être affectée à des mesures utiles à la communauté exposée, par exemple : conservation des preuves, prélèvements, constitution de registres, suivis médicaux, notamment épidémiologiques et toxicologiques, création de structures de soins adaptées, formation de professionnels de santé, recherche sur l’exposome et les effets épigénétiques, actions ciblées pour réduire les expositions encore en cours…

Il s’agirait donc d’une réparation tournée vers l’avenir. Elle viserait à limiter, autant que possible, les effets futurs d’expositions passées ou actuelles. Elle aurait une fonction compensatoire, mais aussi préventive, probatoire et anticipatrice. Le juge pourrait ordonner une réparation en nature ou une indemnisation affectée à la mise en œuvre de ces mesures, sous contrôle judiciaire et avec des garanties de transparence.

La reconnaissance d’un tel préjudice suppose toutefois d’adapter l’accès au juge. Les titulaires de l’action pourraient, sur le modèle du préjudice écologique, être des associations de protection de la santé ou de l’environnement, des collectivités territoriales, des caisses d’assurance maladie, des agences sanitaires ou toute personne morale ayant mission ou objet de défendre les intérêts sanitaires collectifs concernés.

Cette dimension procédurale est essentielle. Les communautés exposées ne sont pas toujours organisées. Elles ne disposent pas toujours des moyens scientifiques, financiers ou juridiques nécessaires pour établir l’ampleur du dommage. Donner qualité pour agir à des acteurs collectifs permettrait de transformer une exposition diffuse en objet juridique saisissable.

Certains de ces acteurs, titulaires ou non de l’action en justice, pourraient être désignés comme fiduciaires gestionnaires des sommes affectées ou contrôler la réparation opérée par les responsables.

Nommer pour réparer

Reconnaître un préjudice collectif sanitaire ne reviendrait pas à créer une catégorie abstraite de plus. Cela permettrait de mieux articuler les réparations déjà existantes : le préjudice corporel pour les personnes malades, le préjudice d’anxiété pour certaines situations individuelles d’exposition, le préjudice écologique pour les atteintes aux milieux, et le préjudice collectif sanitaire pour l’atteinte portée à une communauté humaine exposée.

Le droit n’efface pas les scandales sanitaires. Mais il peut éviter de les aggraver par son silence. Tant qu’une atteinte n’est pas nommée, elle reste difficilement réparable. Dans les affaires d’exposition toxique, il n’est plus acceptable d’attendre que chaque corps malade vienne, isolément, prouver ce que la science et l’expérience collective permettent déjà de savoir.

Reconnaître le préjudice collectif sanitaire, c’est faire entrer dans le droit une évidence longtemps restée à la porte du prétoire : une population exposée est déjà une population atteinte.

The Conversation

Marie-Pierre Camproux Duffrène est membre de la société savante : la Société Française pour le Droit de l’Environnement (SFDE).

ref. Chlordécone, PFAS… pourquoi le droit devrait reconnaître un « préjudice collectif sanitaire » – https://theconversation.com/chlordecone-pfas-pourquoi-le-droit-devrait-reconnaitre-un-prejudice-collectif-sanitaire-286776

La financiarisation est-elle le « remède » qui rend l’hôpital plus malade ?

Source: The Conversation – in French – By Ana Carolina Cordilha, Maîtresse de conférences, Université Rennes 2


L’ESSENTIELCliquez pour lire les trois points à retenir
Une étude, fondée sur vingt ans de données des comptes des hôpitaux, souligne que près de 20 milliards d’euros ont quitté les hôpitaux entre 2005 et 2024 pour rémunérer des institutions financières.
La santé est devenue un placement attractif à la fois peu risqué et rentable avec des revenus davantage prévisibles pour les investisseurs.
La nouvelle charge des hôpitaux devient, comme les États et les entreprises privés, les intérêts à rembourser aux institutions financières.
Replier


Les hôpitaux publics français affichent un déficit record de près de 3 milliards d’euros en 2024, une situation d’une « gravité inédite » selon l’Inspection générale des finances. Les conséquences sont concrètes : lits supprimés, services fermés, investissements retardés, alors même que les passages aux urgences et les séjours hospitaliers continuent d’augmenter.

Près de deux services d’urgence sur trois ont dû cesser complètement d’accueillir des patients au moins une fois durant l’été 2024. En parallèle, la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees) montre que les passages de patients aux urgences ont plus que doublé en vingt ans, passant d’environ 10 millions en 1996 à 21 millions en 2024.

Ces mêmes hôpitaux empruntent chaque année des centaines de millions d’euros auprès de banques et de fonds d’investissement. Rien que l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP), principal groupe hospitalier de la région parisienne, a contracté l’année dernière plus de 500 millions d’euros en nouveaux emprunts, notamment auprès de banques et d’investisseurs.

Depuis vingt ans, ce recours à la dette n’a pas résolu les difficultés des hôpitaux, il les a aggravées. Près de 20 milliards d’euros ont quitté les hôpitaux entre 2005 et 2024, non pas pour financer les soins, mais pour rémunérer des institutions financières. Ce chiffre, que j’ai établi dans le cadre de mes recherches en consolidant vingt ans de données des comptes des hôpitaux, à partir des données officielles de la Drees, illustre l’ampleur du phénomène.

Retour sur la financiarisation de l’hôpital public en France, qui ronge en permanence des ressources publiques et qui reste pourtant largement méconnue.

La maladie : la crise d’investissement des hôpitaux

Jusqu’à la fin du XXe siècle, les investissements hospitaliers reposent surtout sur des ressources publiques, comme montré par le Haut Conseil pour l’avenir de l’assurance maladie (HCAAM) : subventions de l’État et des collectivités, emprunts publics à des conditions favorables et ressources propres des hôpitaux. Ce modèle est encore plus favorable dans un contexte où les recettes sont directement proportionnelles, ou du moins largement liées, aux dépenses engagées par les hôpitaux.

L’endettement reste limité et maîtrisé. Ce modèle commence à se fragiliser dans les années 1970, puis plus nettement dans les années 1990. D’un côté, la hausse des déficits pousse l’État à limiter ses propres dépenses, y compris les subventions aux hôpitaux. En 1993, le traité de Maastricht accentue la pression en faveur d’une réduction des dépenses, en fixant des limites aux déficits des États membres de l’Union européenne.

De l’autre côté, l’État encadre plus fortement le budget de la Sécurité sociale, dont provient l’essentiel des recettes des hôpitaux. Il fixe des objectifs de dépenses hospitalières et modifie progressivement la manière dont les établissements sont rémunérés, jusqu’au passage à la « tarification à l’activité » en 2004. Les recettes des hôpitaux deviennent de plus en plus insuffisantes pour couvrir leurs coûts.

Cette évolution s’accompagne d’un fort recul de l’investissement hospitalier, atteignant son point le plus bas en 1999. Entre 1994 et 1999, le taux d’investissement des hôpitaux publics – le montant investi chaque année par rapport à la valeur de leur patrimoine – passe de presque 6 % à 4,3 %. Concrètement, le rythme auquel les établissements investissent pour renouveler leurs bâtiments et leurs équipements diminue de plus d’un quart en cinq ans.

La finance comme remède

Les hôpitaux arrivent au XXIe siècle dans une position intenable. Ils doivent continuer à investir pour maintenir l’offre de soins, mais n’ont plus les moyens de le faire par les voies traditionnelles. L’État choisit une nouvelle stratégie : pousser les hôpitaux à chercher eux-mêmes des financements auprès du secteur financier. Plusieurs plans sont lancés, à commencer par le plan Hôpital 2007 en 2003.




À lire aussi :
Le paradoxe de la Sécurité sociale : et si, pour faire des économies, il fallait l’étendre ?


Ces derniers facilitent l’obtention de prêts par les hôpitaux et prévoient des subventions pour aider les établissements à les rembourser, tout en maintenant des contraintes budgétaires qui leur laissent peu d’autres options. Le texte officiel du plan Hôpital 2007 prévoit que l’emprunt finance en moyenne 70 % des investissements. L’aide de l’État sert notamment à couvrir les « surcoûts des emprunts », c’est-à-dire les intérêts et les amortissements dus aux banques.

C’est un changement décisif, car les deux modèles de financement n’obéissent pas à la même logique. Le financement public, qu’il prenne la forme de subventions ou de recettes de la Sécurité sociale, n’a pas à être remboursé. Une fois reçu, il appartient aux hôpitaux. Le financement privé, apporté par des banques et des investisseurs, doit être remboursé avec des intérêts. Autrement dit, l’argent entre, mais il doit ressortir – et davantage que ce qui est entré.

La santé est très rentable

Comme le souligne le directeur de l’Assurance maladie pendant une audition au Sénat en 2024, les institutions financières sont particulièrement intéressées par la santé :

« L’émergence de ce phénomène [de financiarisation] est liée à plusieurs facteurs, dont (…) l’existence de marges et de niveaux de rémunération pouvant intéresser des acteurs financiers [et] la prévisibilité des revenus, qui, dans le cadre d’un système de financement largement public, laisse entrevoir des perspectives financières pluriannuelles stables », souligne Thomas Fatôme, directeur de l’Assurance maladie.

Autrement dit, les financements publics rendent les revenus du secteur plus réguliers et plus prévisibles pour les investisseurs.

La financiarisation s’est diffusée dans l’ensemble du système de protection sociale en France, en se développant particulièrement au sein des hôpitaux publics. La première voie de financiarisation : l’emprunt bancaire classique à partir des années 2000, sous l’impulsion des plans de l’État, dans une période où l’argent privé devient plus facile à obtenir.

Une arrivée d’investisseurs étrangers

La seconde voie, moins connue, passe par l’émission de titres sur les marchés financiers. Concrètement, un hôpital émet un titre et reçoit de l’argent en retour, tout en devant rembourser cette somme plus tard majorée d’intérêts.

Cette pratique devient courante après la crise de 2008, quand le crédit bancaire se raréfie. Au moins 24 hôpitaux publics français, comme les centres hospitaliers de Besançon, de Bordeaux, de Clermont-Ferrand ou de Toulouse, ont déjà émis des titres, individuellement ou par le biais d’émissions groupées.

Ces titres servent surtout à financer des investissements, mais aussi parfois à financer des dépenses courantes ou même à générer des gains financiers. L’argent est apporté par différents types d’investisseurs, notamment des banques et des investisseurs institutionnels comme des fonds d’investissement, qui placent de l’argent au nom de leurs clients.

Ils sont majoritairement européens, mais pas toujours français. À l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris, en tête de cette pratique, près de la moitié des fonds levés par l’intermédiaire de titres provient d’investisseurs étrangers, avec une forte présence d’investisseurs allemands, norvégiens et sud-coréens – d’après la répartition géographique de la dette sous forme de titres en 2023.

C’est donc aussi vers l’étranger que repart une grande partie de l’argent au moment des remboursements.

Le poids des intérêts à rembourser

Faute de ressources suffisantes et compte tenu d’aides de l’État bien en deçà des besoins, les établissements se sont retrouvés dans une spirale d’endettement, contraints d’emprunter non seulement pour investir, mais aussi pour rembourser des dettes passées.

Comme le montre le graphique ci-dessous, la dette des hôpitaux est passée de moins de 15 milliards d’euros au début des années 2000 à environ 30 milliards d’euros en 2024-2025, soit plus du double.

Entre 2005 et 2024, ils ont versé près d’un milliard d’euros par an en intérêts, soit environ 20 milliards d’euros sur la période (en euros constants de 2024). Autant de ressources qui ne financent ni les soins ni l’investissement, mais les revenus d’acteurs financiers.

Dettes financière des hôpitaux publics et coûts du financement de 2023-22024 en milliards d’euros à prix constant de 2024.
Fourni par l’auteur

Cet argent est prélevé sur les recettes des hôpitaux, largement issues de l’Assurance maladie, elle-même financée par les cotisations et les contributions sociales. Au bout de la chaîne, c’est la population qui finance ces intérêts, et par là même, des profits financiers.

Le poids des intérêts dans le déficit hospitalier reste pourtant sous-estimé. En 2024, près d’un tiers du déficit ne venait pas des soins, mais du paiement des intérêts. En même temps, l’effort d’investissement est en recul, signe de projets reportés face à la dégradation des comptes, avec des effets qu’on connaît sur l’offre de soins et les conditions de travail.

Problèmes structurels

Face à la crise de l’endettement hospitalier, l’État a présenté plusieurs dispositifs censés atténuer la situation. En réalité, ils ont créé de nouvelles formes d’endettement.

C’est notamment ce qui s’est passé en 2020 : dans le cadre du Ségur de la santé, l’État a annoncé la reprise d’un tiers de la dette hospitalière.

Ce que l’on ignore souvent, c’est que cette dette n’a pas été reprise par l’État, mais transférée à la Caisse d’amortissement de la dette sociale (Cades). Celle-ci emprunte sur les marchés financiers pour la financer, puis rembourse les investisseurs qui lui ont prêté de l’argent grâce à des recettes de contributions sociales.

Cet épisode montre que la finance est devenue une solution structurelle au financement des hôpitaux, mobilisée aussi bien en temps normal qu’en temps de crise. On entend dire que la finance aide les hôpitaux à survivre. Mais on pourrait soutenir l’inverse : ce sont aussi les hôpitaux qui financent le secteur financier. Et si le problème ne venait pas seulement du manque d’argent, mais aussi de la manière dont on cherche à y répondre ?

The Conversation

Ana Carolina Cordilha ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La financiarisation est-elle le « remède » qui rend l’hôpital plus malade ? – https://theconversation.com/la-financiarisation-est-elle-le-remede-qui-rend-lhopital-plus-malade-278336

Transition énergétique : quel est le rôle des syndicats dans les projets industriels ?

Source: The Conversation – in French – By Nils Hammerli, doctorant, Université Paris Dauphine – PSL

La transition énergétique est parfois présentée comme une opportunité pour redynamiser l’économie française, tout en permettant de répondre aux défis environnementaux. Parmi les nombreux acteurs impliqués dans les projets industriels en lien avec cette transition, les organisations syndicales restent peu présentes dans les débats. Une enquête de terrain sur le projet de reconversion de la raffinerie de Grandpuits, en Seine-et-Marne, permet de mettre en avant leur rôle, et les limites de leurs marges de manœuvre.


Traditionnellement, les organisations syndicales sont très présentes dans le secteur industriel. Elles ont d’ailleurs contribué aux réflexions récentes sur le renouveau souhaitable de l’industrie dans le cadre de la nécessaire transition énergétique. Le lancement d’un plan d’actions syndicales pour l’industrie et l’environnement par la CGT, décidé en novembre 2023, en témoigne. Cette initiative a donné lieu à une journée de débats en mai 2024, à laquelle ont participé environ 700 militants ainsi que la plupart des têtes de liste aux élections européennes de 2024.

Le cas de la raffinerie de Grandpuits, en Seine-et-Marne, offre un cas d’étude intéressant sur le rôle des organisations syndicales dans un projet industriel lié à la transition énergétique. En 2020, TotalEnergies annonce la reconversion de la raffinerie en une plateforme « zéro pétrole » pour l’horizon 2024-2026. Cette nouvelle plateforme devait initialement être composée d’une usine de « biocarburants », d’une usine de « bioplastiques » élaborés à partir de biomasse d’origine végétale ou animale et d’une usine de recyclage chimique des plastiques. L’usine de « bioplastiques » a été abandonnée en juin 2023 au profit d’une usine de recyclage mécanique des plastiques et d’une unité de production de biogaz.

La reconversion amorcée en 2020 supprime plusieurs centaines d’emplois. Quel a été le rôle des syndicats lors de cette reconversion industrielle, justifiée par l’impératif de transition énergétique par TotalEnergies ? Comment se positionnent ces organisations par rapport à la justification écologique de cette reconversion industrielle ? Une enquête menée par entretiens auprès de militants des différentes organisations syndicales de la raffinerie permet d’apporter un éclairage sur ces questions.




À lire aussi :
À la CGT, une écologie née dans l’usine


Une transition sans réelle concertation

Les modalités de la reconversion de la raffinerie de Grandpuits ont été décidées par la direction de TotalEnergies et, d’après plusieurs cadres interrogés, uniquement par Patrick Pouyanné, le PDG de l’entreprise. L’orientation des projets industriels et la question de l’emploi ne font pas l’objet de négociations sur lesquelles les syndicats, du site comme de l’entreprise, pourraient peser.

Plusieurs syndicats ont dénoncé l’absence de concertation sur la question de l’emploi, au vu des centaines de suppressions de postes entraînées par la reconversion, mais le sujet n’a pas été ouvert par la direction de l’entreprise. Le dialogue social lors du plan de sauvegarde de l’emploi (PSE) s’est concentré uniquement sur les mesures sociales d’accompagnement (MSA), c’est-à-dire les conditions de départ des salariés qui partent de l’usine et les conditions de reclassement de ceux qui continuent à travailler à l’usine. Si la focalisation des négociations sur les mesures d’accompagnement des salariés lors d’une restructuration d’entreprise est une situation courante (1), elle n’en est pas moins regrettée par les syndicats à l’échelle locale.

Les organisations syndicales représentatives de l’usine ont dû émettre un avis écrit sur le projet de reconversion de la raffinerie, mais cet avis est purement consultatif. Toutes les organisations syndicales ont émis un avis négatif sur le projet, ce qui n’a toutefois pas infléchi les orientations de celui-ci.

Le rôle du dialogue social en question

Le cas de la raffinerie de Grandpuits interroge ainsi les modalités et le rôle du dialogue social dans les politiques de transition énergétique. Le volet économique, et par extension le volet environnemental, de la consultation des représentants du comité social et économique (CSE) lors d’un PSE laisse uniquement la possibilité pour ces derniers d’émettre des « interpellations, sans véritable droit de suite ou possibilité de suspendre le projet tant que les alternatives ne sont pas pleinement examinées ».

Par ailleurs, dans ce type de restructurations, il y a une distance importante entre les décideurs du projet et les représentants de l’employeur lors des négociations collectives. Ces derniers se retrouvent « à devoir exécuter un plan dont ils n’ont pas la maîtrise stratégique », ce qui limite d’autant plus les possibilités de négocier le contenu et les raisons d’être des projets industriels.

Une loi qui conforte l’absence de rôle des organisations syndicales

La loi Climat et Résilience du 22 août 2021, qui n’était pas en vigueur lors de la restructuration, prévoit d’introduire les enjeux environnementaux dans le domaine de compétences du CSE, instance centrale du dialogue social à l’échelle de l’entreprise. Cette transformation législative pourrait laisser supposer un renforcement de la capacité des syndicats à participer à la définition des enjeux liés à la transition énergétique dans leur entreprise. Pour autant, la loi ne prévoit « aucune dimension environnementale » pour les consultations ponctuelles liées à des restructurations ou à des PSE.

Les organisations syndicales sont ainsi dépourvues de capacités à négocier la transition énergétique à l’échelle locale. Cette dynamique s’inscrit dans un contexte plus général de faiblesse structurelle des organisations syndicales pour infléchir les négociations collectives, qui profitent bien souvent aux intérêts patronaux. Les représentants syndicaux manifestent pourtant une volonté de participer aux décisions relatives à la stratégie de l’entreprise, notamment en matière de transition énergétique, ce qui invite à regarder comment les organisations syndicales se positionnent à ce sujet malgré leur faible pouvoir de négociation.

Pluralité des positionnements syndicaux

Une élue de la CFE-CGC TotalEnergies évoque la volonté de « challenger » l’entreprise sur sa stratégie de décarbonation et de l’inciter à mettre en place des projets de transition du type de celui de Grandpuits plus rapidement. Elle le fait dans le cadre des séances du comité social et économique central (CSEC), consacrées à la stratégie de l’entreprise, dans lesquelles le rôle des syndicats est seulement consultatif.

Dans ses communications, la CFE-CGC valorise les orientations technologiques prises par celle-ci, et incite même TotalEnergies à transformer plus rapidement sa structure productive dans ce sens, bien qu’elle critique les modalités salariales de mise en œuvre de la transition énergétique de Grandpuits. De ce fait, elle rend un avis négatif sur le projet de reconversion auprès du CSEC, ce qui ne peut toutefois pas être considéré comme une opposition au projet.

Cette volonté de s’impliquer dans les orientations industrielles de l’entreprise se manifeste au niveau de la CGT Grandpuits par l’élaboration du projet de reconversion alternatif dont le cahier des charges est d’être plus écologique que celui de TotalEnergies et sans suppression d’emplois. L’élaboration de ce projet de reconversion alternatif se fait dans le cadre d’une alliance entre la CGT et des ONG écologistes, dont Greenpeace et les Amis de la Terre.

Délégitmer la communication verte

Les militants de cette alliance critiquent l’aspect non écologique des technologies employées sur la nouvelle plateforme de Grandpuits : les biocarburants émettent plus de gaz à effet de serre (GES) que les combustibles fossiles du fait d’une augmentation massive de la déforestation, les plastiques recyclés nécessitent l’incorporation de pétrole et les bioplastiques font appel à la monoculture intensive de betteraves sucrières, néfaste pour l’environnement. La critique des choix opérés par TotalEnergies sert avant tout à délégitimer la communication « verte » de la multinationale autour de la reconversion de la raffinerie. Cette mobilisation n’a pas permis d’infléchir les orientations productives du projet de reconversion.

Les positionnements de la CFDT TotalEnergies relatifs à la transition énergétique de Grandpuits sont assez peu nombreux. La majorité des tracts et des interventions médiatiques de la CFDT à propos de la reconversion de la raffinerie n’évoquent pas l’orientation industrielle du projet et traitent surtout des suppressions d’emplois, de l’absence de dialogue social sur l’emploi, la difficulté des reconversions professionnelles à venir…

Arte 2026.

Il arrive toutefois que, lors du conflit social de 2021, la CFDT TotalEnergies se soit exprimée sur les enjeux écologiques. Lorsque cela se produit, l’orientation productive de la reconversion n’est pas remise en cause, mais est considérée au contraire comme allant « dans le bon sens ». Une certaine prudence quant aux engagements écologiques de l’entreprise est toutefois formulée par l’organisation syndicale, comme en témoigne cette déclaration faite lors d’une séance du CSEC :

« Concernant l’aspect environnemental, au-delà de l’affichage zéro pétrole ainsi que la neutralité carbone d’ici 2050, la direction doit être totalement transparente sur le projet de (reconversion) et être cohérente avec cet objectif global. »

L’introuvable démocratie salariale

Les positionnements syndicaux sur l’orientation industrielle de la transition énergétique sont pluriels et variables selon l’organisation considérée : ils vont de l’adhésion à la critique, en passant par une certaine ambivalence.

Au-delà de ces divergences, cette enquête montre que les salariés et les syndicats sont pour partie fortement intéressés par les enjeux de la sortie des énergies fossiles et souhaitent prendre part aux décisions industrielles qui y sont relatives. Le cadre institutionnel du dialogue social ne leur permet pourtant pas de peser sur ces décisions, ce qui questionne le caractère démocratique de la transition énergétique.


(1) É. Béthoux, A. Jobert, A. Surubaru, « Construire des stratégies syndicales sur l’emploi dans l’entreprise : entre négociations et mobilisations collectives », dans Cécile Guillaume (dir.) La CFDT : sociologie d’une conversion réformiste, Presses universitaires de Rennes, 2014.


Cet article fait partie du dossier « Transition énergétique : le grand retour des politiques industrielles » réalisé par Dauphine Éclairages, le média scientifique en ligne de l’Université Paris Dauphine – PSL.

The Conversation

Nils Hammerli a reçu des financements de l’ADEME.

ref. Transition énergétique : quel est le rôle des syndicats dans les projets industriels ? – https://theconversation.com/transition-energetique-quel-est-le-role-des-syndicats-dans-les-projets-industriels-285630

Comment « dé-IA-iser » nos écrits pour éviter la disparition des particularités des langues ?

Source: The Conversation – in French – By Maria Mercanti-Guérin, Maître de conférences en marketing digital, IAE Paris – Sorbonne Business School

Les tics de langage de l’intelligence artificielle colonisent nos écrits. Derrière ces formules creuses se cache l’appauvrissement systématique de la langue. Les Russes parlent d’une IA « канцелярит » (kantselyarit) reprenant le jargon bureaucratique soviétique, les Chinois d’une IA stéréotypée, comme les dissertions impériales « 八股文 » (bāgǔwén), et les Québécois d’un manque de singularité de leur langue par rapport au français de l’Hexagone. Que faire ?


L’intelligence artificielle (IA) générative présente un certain nombre de [tics de langage], des mots et tournures qu’elle suremploie par rapport aux rédacteurs humains.




À lire aussi :
Vocabulaire et diversité linguistique : comment l’IA appauvrit le langage


Une étude estime qu’au moins 13,5 % des publications scientifiques de 2024 ont fait intervenir une IA dans leur rédaction, un chiffre qui grimpe à 40 % dans certaines revues.

Claude, ChatGPT ou Deepseek sont nourries des mêmes sources (Web, livres, Wikipédia, code…). Ces grands modèles de langage (LLM) reposent sur la prédiction statistique du prochain token (mot ou fragment de mot) le plus probable dans une séquence donnée.

L’IA sélectionne donc systématiquement les formulations les plus accessibles et conventionnelles disponibles dans ses données d’entraînement. Elle écrit en perdant l’originalité des styles humains, leur irrégularité, leur diversité. Elle perd également la causticité, le double sens, voire la faculté critique. Une expérience menée auprès de 293 participants (« writers ») invités à écrire une courte histoire a montré une augmentation de la similarité entre histoires conçues avec l’IA générative et donc une perte de créativité collective. Chacun écrit « mieux », mais tout le monde finit par écrire pareil.

Ces observations sont confirmées par mon dernier terrain de recherche. L’analyse des sites Web de 15 marques cosmétiques montre un décalage avec les 1 575 avis de consommateurs et les 1 611 brevets déposés par ces marques. Le style IA fait perdre la spécificité des positionnements et des singularités technologiques.

Modèles similaires

Au-delà de la génération de tokens, plusieurs éléments peuvent expliquer les tics de langage de l’IA.

La première cause tient à l’étape dite d’« alignement » : une fois entraîné sur des milliards de textes, le modèle est ajusté par des humains qui notent ses réponses, un procédé connu sous le nom de Reinforcement Learning from Human Feedback (RLHF), ou apprentissage par renforcement à partir de rétroaction humaine, en français.

Des annotateurs humains évaluent le caractère neutre et inoffensif des réponses du modèle. Ils retiennent les réponses polies, structurées présentant des phrases relativement courtes et des mots de liaison donnant le sentiment d’une pensée logique.

La deuxième tient au terrain d’entraînement des IA. Alimentées de contenus marketing tirés du Web ou de documents institutionnels, les IA sont soit emphatiques, soit terriblement ennuyeuses et reproduisent les tics langagiers présents dans ces corpus. Les recherches montrent une prédominance des domaines commerciaux (.com) largement présents dans l’un des grands jeux de données de référence pour entraîner les modèles de langage, le Colossal Clean Crawled Corpus ou C4. Il existe, également, une forte prévalence de contenus dupliqués, synthétiques ou de basse qualité. C’est ce matériau standardisé issu du Web marchand anglo-saxon que le modèle, statistiquement, apprend à imiter.

Mais que révèlent ces tics de langage ?

Si les tics sont en train de coloniser le Web, ils menacent les IA elles-mêmes par des phénomènes de contamination croisés.

Contaminations IA – humains

Dans une étude, le chercheur Hiromu Yakura a analysé plus de 360 000 vidéos YouTube et 771 000 épisodes de podcasts enregistrés avant et après la sortie de ChatGPT.

L’utilisation des « mots GPT » (comme « delve », « realm », « meticulous ») a connu une augmentation fulgurante dans les conversations spontanées humaines dans les dix-huit mois qui ont suivi son lancement.

C’est en récompensant certaines tournures lors du RLHF que l’on a, sans le vouloir, gravé dans le modèle ces préférences lexicales.

Contaminations IA-IA

Les grands corpus textuels (Common Crawl et ses dérivés) qui servent à la recherche linguistique sont saturés de textes générés par IA, ce qui complique l’observation de l’évolution naturelle de la langue.

À terme se profile le risque de l’ouroboros, le dragon ou le serpent qui se mord la queue : des modèles entraînés sur leurs propres productions, amplifiant leurs tics dans une boucle fermée.

Contaminations IA-humains-IA

Les IA servent aux humains des textes préformatés. Les rédacteurs Web utilisent les IA pour produire à un rythme effréné articles de blog ou fiches produit. Certains auteurs avouent leur utilisation régulière de Claude ou ChatGPT dans la production de leurs romans. Ce matériau semi-humain, semi-artificiel sert à l’entraînement des IA qui souffrent alors de consanguinité stylistique. Elles s’empoisonnent et deviennent de moins en moins performantes.

Meta, avant de reculer face à la fronde de son personnel et à des fuites de données, avait décidé pour pallier le problème de capter les dialogues humains de ses salariés pour nourrir son IA.

Des tics caractéristiques

Les tics de traduction qui sonnent faux viennent de l’anglais – langue de Claude ou de ChatGPT – car les grands modèles – GPT, Claude, Gemini – sont entraînés sur des corpus massivement anglophones.

Voici quelques exemples des tics les plus caractéristiques des IA génératives en français :

  • les formules d’ouverture grandiloquentes comme « dans le monde actuel en constante évolution » ;

  • les adjectifs creux et interchangeables comme « fascinant » ou « crucial » ;

  • les verbes abstraits comme « mettre en œuvre » ou « s’articuler » ;

  • les mots de liaison à chaque phrase comme « en outre » ou « par ailleurs » ;

  • les conclusions marquées comme « en somme » ou « au final ».

Vers la fin des langues régionales ?

À terme se profile la fin des langues régionales inconnues des IA, mais également la fin de l’apprentissage des langues. Au-delà des tics de langage, les IA imposent sur tous les réseaux sociaux des traductions automatisées dans la langue de l’utilisateur. Objectif : lui permettre de lire les contenus du monde entier sans barrières linguistiques, avec le risque de véhiculer une langue traduite pauvre et bourrée de tics.

Des chercheurs canadiens montrent que les modèles spécialisés sont capables de comprendre la grammaire d’une langue. En revanche, les modèles généralistes, comme ChatGPT, sont incapables d’être réellement multilingues et ne transfèrent pas bien les règles grammaticales entre les langues. Connaître l’anglais n’aide pas vraiment une IA à parler le français québécois.

Les chercheurs indiens notent que l’IA efface les particularités de l’anglais indien pour produire un anglais standardisé. Les tics de langage entretiennent également un vaste système de déculturation. Ainsi, une description de Diwali (la fête des lumières) assistée par l’IA se concentre souvent sur des éléments occidentalisés, comme l’échange de cadeaux, tout en omettant les rituels religieux spécifiques et leur vocabulaire particulier.

Les observateurs russes signalent que ChatGPT produit un style qualifié de « канцелярит » (kantselyarit) pour désigner le jargon bureaucratique soviétique pesant. L’IA ressuscite involontairement ce style que les Russes avaient mis des décennies à dépasser. Le projet humanizer-ru a répertorié 44 patterns stylistiques sur lesquels il faut se pencher pour « dé-IA-iser » un texte russe.

En mandarin, les utilisateurs signalent que les textes IA sont reconnaissables à leur style « 八股文 » (bāgǔwén), référence au style des dissertations impériales stéréotypées, très structurées et creuses.

Humanisation du style des IA

Les sociétés d’intelligence artificielle ont pris conscience du problème. Elles cherchent à humaniser le style des IA, ce qui permettrait la disparition des tics mais pourrait bien aggraver le problème.

Il sera bientôt impossible de distinguer une production IA d’une production humaine, à travers des techniques comme :

  • l’AntiSlop sampling, littéralement « anti-bouillie », agissent déjà comme un correcteur automatique. Les chercheurs listent les mots et tournures trop typiques de l’IA. Un filtre intégré au modèle (l’échantillonneur) écarte ces tournures à mesure que le texte s’écrit, forçant une reformulation ;

  • le fine-tuning, consistant à spécialiser un modèle d’IA pré-entraîné à l’accomplissement d’une tâche spécifique, va se faire sur des corpus stylistiquement riches ;

  • l’IA constitutionnelle d’Anthropic, méthode qui consiste à aligner les systèmes d’intelligence artificielle sur les valeurs humaines en leur fournissant des principes éthiques de haut niveau à intégrer la façon d’écrire dans ses prérequis ;

  • les entraîneurs humains vont être recrutés différemment. Écrivains, journalistes spécialisés ayant perdu leur travail à cause de l’IA vont en retrouver un grâce à elle. Véritables coachs d’écriture, ils peuvent enseigner à l’IA à s’affranchir des stéréotypes de style ;

  • les modèles vont tenter de s’ancrer dans la réalité des utilisateurs. Cette imprégnation devrait permettre de sortir d’une rédaction convenue pour exprimer de vrais sentiments ou émotions. L’ancrage ou grounding fait sortir l’IA de l’artificiel pour la rapprocher du quotidien humain.

Le choix collectif entre préserver la diversité des langues, ou continuer à alimenter la machine, se heurte à une monétisation croissante de l’écrit. Derrière les tics, la machine infernale du gain pour rentabiliser les géants de l’IA est enclenchée.

The Conversation

Maria Mercanti-Guérin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comment « dé-IA-iser » nos écrits pour éviter la disparition des particularités des langues ? – https://theconversation.com/comment-de-ia-iser-nos-ecrits-pour-eviter-la-disparition-des-particularites-des-langues-281811

Messi es mayor, bajito y lento: ¿por qué sigue dominando en el Mundial?

Source: The Conversation – (in Spanish) – By Gert-Jan Pepping, Professor of Human Movement Sciences, Australian Catholic University

Lionel Messi tiene 39 años. Mide 1,70 metros, menos que casi todos los defensas contra los que juega. Nunca ha destacado por su velocidad, y ahora es aún más lento.

Y, sin embargo, al ver este Mundial, costaría mucho nombrar a un jugador que esté causando más daño: hasta ahora ocupa la posición de máximo goleador (seis goles), empatado con el francés Kylian Mbappé.

¿Cómo puede alguien con tan aparentemente escasa capacidad atlética –al menos en comparación con sus compañeros– seguir siendo el mejor jugador sobre el terreno de juego?

¿Realmente importa la capacidad atlética?

Quizá el enigma está planteado al revés. A muchos les sorprende el éxito de Messi porque nos han hecho creer que lo que hace grande a un deportista gira principalmente en torno al cuerpo: velocidad, altura, fuerza, condición física… En base a esos criterios, Messi parece una excepción.




Leer más:
World Cup: what’s just the right height for a soccer player?


Pero ¿y si el problema fuera precisamente que nos hemos creído una historia errónea? ¿Y si el fútbol nunca hubiera sido una competición en la que triunfan los que reúnen los mejores atributos físicos?

Johan Cruyff, el gran jugador, entrenador, comentarista y filósofo del fútbol holandés, lo vio con claridad hace medio siglo cuando dijo:

¿Qué es la velocidad? La prensa deportiva suele confundir la velocidad con la perspicacia. Si empiezo a correr un poco antes que otra persona, parezco más rápido.

El comentario suena a acertijo, pero un jugador rápido no suele ser aquel que tiene las piernas más rápidas. A menudo son los que salen antes y llegan los primeros. Lo que parece velocidad es, muy a menudo, una ventaja inicial conseguida gracias a la percepción.

Cruyff ya lo entendió hace tiempo. Lo que hemos podido hacer ahora es medirlo.

La importancia de escanear el campo

Piense en lo que ocurre en los segundos previos a que Messi reciba un pase. Obsérvelo durante 30 segundos cuando el balón no está ni cerca de él: su cabeza rara vez se queda quieta. Una mirada por encima del hombro izquierdo, otra a la derecha y luego de vuelta al jugador que tiene el balón.

Nada de esto parece extraordinario hasta que nos damos cuenta de que ya ha recabado información que otros aún no han encontrado, o que al menos son menos hábiles a la hora de encontrarla.

Para cuando el balón le llega, él ya sabe dónde están los defensas y sus compañeros, y también dónde se abrirán los huecos. El control, el giro, el pase que desbarata la defensa: todo eso es la parte fácil. La parte difícil ocurre incluso antes de que haya tocado el balón.

Mirar alrededor, no solo al balón

Llevamos más de una década estudiando cómo los futbolistas recaban información antes de recibir el balón. Trabajando con deportistas desde canteras hasta profesionales de primera línea, les colocamos pequeños sensores de movimiento en la nuca y registramos con qué frecuencia y en qué ángulo se giraban para mirar a su alrededor durante un partido.

Estábamos midiendo lo que llamamos “exploración visual” o, en términos más sencillos, “escaneo”.

Nos planteábamos una pregunta sencilla: ¿cuánto miran a su alrededor los jugadores antes de que el balón les llegue? Y, sobre todo, ¿es eso importante?

El resultado fue consistente y claro “sí”. Los jugadores que escaneaban con mayor frecuencia en los segundos previos a recibir el balón eran más rápidos a la hora de realizar su siguiente pase, más propensos a girarse con el balón en lugar de jugar de forma segura hacia atrás y más proclives a realizar un pase hacia delante que realmente supusiera una amenaza para el rival.

La información que recopilaban antes de que les llegara el balón determinaba lo que eran capaces de hacer una vez que lo recibían. El escaneo es la forma en que un jugador obtiene esa información en primer lugar.

Nuestro trabajo distingue dos fines del escaneo. El primero es la orientación: mirar alrededor para descubrir qué ofrece todo el campo, qué opciones existen, dónde está el peligro y qué oportunidades podrían surgir. El segundo es la especificación: la observación más detallada y posterior que guía la ejecución de un pase.

La orientación es lo primero y es lo que tendemos a descuidar, tanto en la investigación como en el entrenamiento, porque ocurre lejos del balón, cuando no parece estar sucediendo nada espectacular. Sin embargo, es la base del juego. No puedes dirigir un pase hacia un lugar que nunca has visto que estaba ahí. Cruyff lo expresó así:

Solo hay un momento en el que puedes llegar a tiempo. Si no estás ahí, o llegas demasiado pronto o llegas demasiado tarde.

Aquí es donde Messi deja de ser una anomalía y se convierte en el ejemplo más claro que se pueda imaginar de lo que este deporte premia. Nunca ha superado a sus rivales principalmente con su físico. Los supera con el tiempo, y triunfa al ver las jugadas antes que nadie.

Si es más lento no importa, porque no está compitiendo con nadie: ha conseguido, gracias a una percepción más temprana y mejor, que nunca tenga que hacerlo. Su cuerpo más bajo, más lento y más envejecido no es una desventaja que supere gracias a su genio: es una señal de que el cuerpo nunca fue lo principal.

La habilidad que se puede desarrollar

Por supuesto, la visión de juego no lo es todo. La técnica, la experiencia y las tácticas de equipo también importan. Pero sin información oportuna, esas cualidades rara vez tienen la oportunidad de manifestarse.

Hay una lección que extraer de todo esto: la percepción es algo que podemos desarrollar, de forma deliberada, en jugadores que nunca serán los más rápidos ni los más altos. Los entrenadores ya lo intuyen cuando gritan eso de “¡mira por encima del hombro!” a un jugador a punto de meterse en un lío o de perder de vista a un rival.

Nuestros datos sugieren que el hábito de escanear el campo antes de que llegue el balón se puede entrenar desde una edad temprana.




Leer más:
World Cup: why are left-footers like Messi so valuable in soccer?


Donde realmente reside la grandeza

Llevamos un siglo formando a deportistas en el gimnasio, pero mucho menos tiempo desarrollando aquello que Messi tiene en abundancia.

Así que, la próxima vez que alguien pregunte cómo un hombre de 39 años, que mide solo 1,70 m, sigue dominando un Mundial, fíjese en su cabeza, no en sus pies. La grandeza nunca se ha escondido en el cuerpo: siempre ha estado en la mirada.

The Conversation

Las personas firmantes no son asalariadas, ni consultoras, ni poseen acciones, ni reciben financiación de ninguna compañía u organización que pueda obtener beneficio de este artículo, y han declarado carecer de vínculos relevantes más allá del cargo académico citado anteriormente.

ref. Messi es mayor, bajito y lento: ¿por qué sigue dominando en el Mundial? – https://theconversation.com/messi-es-mayor-bajito-y-lento-por-que-sigue-dominando-en-el-mundial-286965