Au cinéma, les adaptations des « Hauts de Hurlevent » romantisent les relations violentes

Source: The Conversation – France (in French) – By Maxime Parola, Doctorant en Art, Université Côte d’Azur

Margot Robbie interprète le rôle de Cathy dans *Hurlevent*, d’Emerald Fennell, la dernière adaptation cinématographique en date du classique de la littérature anglaise. Warner Bros Pictures.

Le roman anglais les Hauts de Hurlevent (1847), d’Emily Brontë, très populaire, a été adapté une quinzaine de fois au cinéma et à la télévision, la plupart du temps avec des partis pris marqués qui tendent à romantiser la violence du livre. Hurlevent, réalisé par Emerald Fennell, actuellement à l’affiche, n’y fait pas exception.


Classique de la littérature, considéré comme le dernier opus du romantisme anglais, les Hauts de Hurlevent ont fait l’objet de nombreuses adaptations à la télévision et au cinéma, dont la dernière en date met en scène Jacob Elordi et Margot Robbie. La première partie du livre raconte l’arrivée dans la famille Earnshaw de Heathcliff, bohémien de Liverpool, et son histoire d’amour tragique avec sa demi-sœur Cathy. La seconde partie raconte la vengeance de Heathcliff contre les deux familles qui l’ont humilié.

Cette phrase tirée du roman, Heathcliff la dit à propos d’Isabelle, la sœur de son rival, qu’il a épousé dans le seul but de le faire souffrir :

« Elle a vu en moi un héros de roman et a attendu de ma chevaleresque dévotion une indulgence illimitée. C’est à peine si je puis la regarder comme une créature douée de raison, après l’obstination qu’elle a mise à se forger de moi une idée fabuleuse et à agir d’après les fausses impressions qu’elle se plaisait à entretenir. »

Mais de tels propos pourraient aussi s’appliquer à tous les réalisateurs qui ont fait du personnage de Heathcliff un héros romantique maudit pour minimiser, voire excuser, sa violence. Les différentes adaptations du livre font en effet des choix récurrents de coupures ou de mises sous silence de certains aspects du livre, qui ne sont pas neutres politiquement.

Une deuxième partie du roman occultée

Le premier parti pris récurrent des réalisateurs consiste à n’adapter que la première partie du roman. On en fait alors une histoire d’amour maudite où les caractères de Cathy et de Heathcliff sont lissés pour les présenter en victimes d’un ordre social et familial, à l’image du couple mythique de Roméo et Juliette.

Emily Brontë s’est beaucoup inspirée des romans noirs et gothiques de son temps mais, comme le souligne Michel Mohrt dans sa préface : « Elle est entrée dans des lieux communs, pour les “faire vrai[s]”, ce qui est, selon Alain, la définition du génie. » Cette interprétation des personnages, une fois portés à l’image, est donc particulièrement ironique.

N’adapter que la première partie du roman renvoie les Hauts de Hurlevent à la catégorie des histoires d’amour sans vagues ni originalité alors qu’il s’agit, non d’un roman d’amour, mais d’un « grand roman métaphysique ». Emily Brontë met en scène le combat et la chute de la plupart des personnages face au mal, incarné par Heathcliff, un mal qui les submergera presque tous.

Le « bad boy » de la lande

La violence d’Heathcliff est présente dès le début du roman mais, même lorsque les films adaptent l’intégralité du livre, elle est subtilement édulcorée. Par exemple, une scène du livre dépeint Heathcliff tandis qu’on lui offre un poney, de même que son demi-frère Hindley. Mais celui de Heathcliff se met peu après à boiter ; il demande alors à Hindley de l’échanger contre le sien, sans quoi il utilisera son influence sur leur père pour obtenir ce qu’il veut. Hindley se fâche et lance une grosse pierre sur Heathcliff, avant de céder.

Dans la version adaptée par Kosminsky en 1992 la scène est quasiment la même, sauf que c’est le poney d’Hindley qui boite et lui qui demande l’échange. Heathcliff refuse, et Hindley lui lance la fameuse pierre avant de renoncer.

Les caractères représentés ne sont plus du tout les mêmes. Dans le livre, Hindley se voit dépossédé de son statut de fils unique par l’arrivée tardive de Heathcliff qui, lui, utilise son ascendant sur leur père pour obtenir ce qu’il veut. Alors que dans le film, il est déjà la victime gratuite d’un frère tyrannique.

Peau noire, acteur blanc

Un autre point systématiquement occulté est l’origine de Heathcliff ainsi que sa couleur de peau. Or, cette question n’est pas du tout anecdotique pour ce qui est de la violence qui imprègne le roman. Dans le livre, le père Earnshaw revient un jour de Liverpool avec un jeune bohémien qu’il dit avoir trouvé dans la rue. Heathcliff n’est donc pas blanc, et si ce n’est jamais central dans l’intrigue (contrairement à son origine sociale), ses origines lui sont rappelées régulièrement.

À l’exception de la version d’Andrea Arnold en 2011, tous les acteurs ayant joué Heathcliff sont identifiés comme blancs et aucun n’est identifié comme originaire de la communauté rom. L’invisibilisation des personnes racisées au cinéma n’a rien de nouveau en soi, même si, pour la première fois, la question a été soulevée publiquement dans l’adaptation de 2026.

Ce refus systématique de représenter un couple mixte – en opposition avec le livre – rejoint le choix des réalisateurs de transformer cette histoire en un conte classique dans le style des Disney des années 1950, où toute la complexité est évacuée au profit d’une lecture faussement dépolitisée du couple.

La question de l’inceste

La démarche du père Earnshaw ramenant un enfant inconnu trouvé dans la rue et éludant toutes les questions quant à son origine a légitimement questionné les critiques du livre. Eric Solomon fait l’hypothèse que Heathcliff serait le fils biologique d’Earnshaw, ce qui introduirait le thème de l’inceste dans la relation entre Cathy et Heathcliff. Sous cet angle, des phrases de Cathy comme « Je suis Heathcliff » ou le fait que leur amour ne soit jamais consommé prennent une dimension nouvelle.

Selon cette hypothèse, la violence de leur relation vis-à-vis du reste du monde devient le reflet de la violence de l’inceste lui-même et rend évidemment leur amour beaucoup moins désirable. Cette éventualité, qui irait nettement à rebours d’une lecture romantique du livre, n’est jamais traitée dans ses adaptations cinématographiques.

Une relation malsaine

Si Heathcliff bénéficie d’un traitement de faveur, c’est aussi le cas de Cathy dont la violence symbolique, présente dès le début du livre, est largement édulcorée. Par exemple, Lorsque son père ramène Heathcliff de Liverpool à la place du cadeau qu’elle a demandé (une cravache, souligne fort justement Raymond Las Vergnas dans son analyse du livre), Cathy manifeste sa colère à l’égard du nouveau venu. Dans la version de William Wyler en 1939, le père ramène toujours l’enfant, mais aussi des cadeaux pour Cathy et Hindley, invisibilisant de fait le conflit potentiel.

La seule violence récurrente de Cathy, dans les adaptations du roman, est la scène où elle explique qu’épouser Heathcliff serait se dégrader elle-même, et sa trahison devenant la justification de la violence de Heathcliff, tel un péché originel.

Cette justification ne saurait tenir face à la seconde partie du roman où les enfants deviennent les victimes expiatoires de crimes imaginaires. Citons seulement la haine de Heathcliff pour la fille de Cathy, morte en couche, et qu’il juge donc responsable de la mort de sa mère ; ou comment le même Heathcliff laisse mourir son fils en refusant d’appeler un médecin pour pouvoir hériter, par un habile jeu de mariage, de la demeure de son rival.

Des adaptations politiques

En choisissant de ne pas adapter la seconde partie et en rendant les personnages plus lisses qu’ils ne le sont dans la première partie du roman, il se dégage la volonté de rendre la relation entre Cathy et Heathcliff enviable pour le spectateur. À la relation violente et malsaine est substitué un amour total et idéal empêché par les contingences du monde.

Or, le Heathcliff de la seconde partie est indissociable de celui de la première. Sa volonté de détruire les enfants des deux familles n’est que la continuité de son amour total pour Cathy qui n’en tolère aucun autre entre eux ni autour d’eux. En occultant la réalité de cette relation, les cinéastes successifs ont présenté une vision romantisée de la violence pour la rendre désirable, ce qui n’est pas du tout la façon dont le livre apparaît au lecteur.

La version de 2026, dans la lignée des « dark romances » qui rencontrent un grand succès ces dernières années en librairie, ne fait d’ailleurs qu’enfoncer le clou de ce constat en retirant à Heathcliff tout son sous-texte social pour l’attribuer à Nelly, la gouvernante et narratrice du livre.

Reste à savoir si cette façon de romantiser la violence perpétue ou non les stéréotypes de genre. La chercheuse en information et communication Magali Bigey explique que les lectrices de « dark romance » ne sont pas aussi passives que l’on croit et j’ai tendance à la rejoindre sur ce point. Mais lire et regarder sont deux actions très différentes qui ne nécessitent pas le même engagement. À ce titre, je pense que la répétition d’images vendant la violence comme preuve ultime d’amour doit nous questionner collectivement.

The Conversation

Maxime Parola ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Au cinéma, les adaptations des « Hauts de Hurlevent » romantisent les relations violentes – https://theconversation.com/au-cinema-les-adaptations-des-hauts-de-hurlevent-romantisent-les-relations-violentes-277900

Le détroit d’Ormuz est un laboratoire pour gérer la logistique mondiale en temps de guerre

Source: The Conversation – France in French (3) – By Salomée Ruel, Professeur, Pôle Léonard de Vinci

Face au blocage du détroit d’Ormuz, les entreprises doivent s’adapter, entre robustesse pour tenir le choc et résilience pour reconfigurer leur modèle économique quand ce choc dure. GreenOak/Shutterstock

Depuis les frappes israélo-américaines en Iran début mars 2026, la crise autour du détroit d’Ormuz se lit dans les prix à la pompe. L’enjeu central est ailleurs : la guerre met à nu la robustesse (tenir) et la résilience (se reconfigurer) des chaînes logistiques, ou « supply chains ». Le Golfe, habitué aux tensions géopolitiques, offre un laboratoire utile pour comprendre ce qui fait vraiment la différence en temps de crise.


Ces derniers jours, des distributeurs de carburant en France annoncent des baisses rapides des prix ou encore des prix plafonnés, en dessous de 2 euros le litre d’essence. Les automobilistes scrutent les totems pour décider quand faire leur plein et chacun se demande si la baisse « va venir ». Pour répondre à cette question, il faut regarder derrière l’affichage.

Celui-ci n’est que le reflet d’une longue chaîne logistique, mobilisant une multitude d’acteurs depuis l’extraction du pétrole brut jusqu’à la distribution dans les stations-service. La crise d’Ormuz n’est pas seulement un sujet de carburant. C’est un stress test grandeur nature des supply chain.

Le golfe Persique est en passe de devenir un laboratoire d’analyse des supply chains en temps de crise. Beaucoup d’organisations y opèrent depuis longtemps sous incertitude géopolitique, énergétique et maritime. Elles ont donc pu apprendre du passé et développer des réflexes d’action. Explication avec une étude que nous avons menée avant la guerre.

Près de 20 millions de barils par jour

Le détroit d’Ormuz concentre une part majeure des flux énergétiques. En 2024, selon l’Agence internationale pour l’énergie (AIE), l’ordre de grandeur est d’environ 20 millions de barils de pétrole par jour qui y transitent, soit 20 % du trafic mondial.

Face aux difficultés actuelles d’approvisionnement liées au blocage du détroit, l’AIE a annoncé une libération coordonnée de stocks, 400 millions de barils, dans le but d’amortir l’augmentation des prix. Si cette action atténue le choc, elle ne remplace pas un passage maritime durablement perturbé. Ces volumes ne correspondent qu’à vingt jours de blocage du détroit ou quatre jours de consommation mondiale de pétrole.

Les prix varient par à-coups et le cours du brut donne le ton. Les prix de gros des carburants réagissent aussi aux coûts de transport, d’assurance et de raffinage. C’est là que naissent les mouvements rapides à la pompe.

Logistique en crise

Résilience et robustesse sont souvent confondues, même par les professionnels du supply chain management. La robustesse permet de tenir le choc ; la résilience permet de se reconfigurer quand il dure. Dans les recherches portant sur les crises en logistique, la différence est concrète.

Une supply chain robuste encaisse grâce à des marges de manœuvre, des stocks de sécurité ou encore des capacités logistiques supplémentaires. Par exemple, la France a 16 millions de tonnes d’hydrocarbures en stock, soit 118 jours d’importations nettes en réserve.

Par contraste, une supply chain résiliente, elle, sait changer de trajectoire. Elle saura basculer de routes maritimes à d’autres ports, ou encore réallouer la production, substituer des fournisseurs, reprioriser des clients, le tout en maintenant l’approvisionnement et la distribution des produits. Actuellement, le groupe maritime français CMA CGM oblige sa flotte à passer par le cap de Bonne-Espérance en Afrique du Sud.




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Blocage du détroit d’Ormuz : le risque d’un choc industriel pour l’Europe ?


Avec Ormuz, cette distinction devient opérationnelle. Si le choc est court, la robustesse « achète du temps » (stocks, redondance, capacité tampon) ; si le choc dure, la résilience devient critique (reconfiguration des flux, re-contrats, nouveaux schémas logistiques). La question qui se pose actuellement pour les supply chains du Golfe : faut-il faire preuve de robustesse ou bien de résilience ?

Détecter tôt, ouvrir des alternatives, basculer vite

Si le Golfe est un laboratoire, ce n’est pas parce que les crises y sont plus spectaculaires. C’est parce que, depuis des années, les entreprises y développent des façons de travailler qui soutiennent la robustesse et la résilience, mais pas de la même manière que dans pays occidentaux.

Parmi ces réflexes, l’un mérite une attention particulière, souvent mal comprise vue d’Europe, celui de normaliser et de rendre habituelle la capacité d’adaptation. L’idée est simple : détecter tôt, ouvrir des alternatives, basculer vite.

Nos travaux de recherche, menés juste avant la crise auprès de 38 managers dans cinq secteurs du Golfe, montrent trois mécanismes qui soutiennent directement la résilience :

  • Des dispositifs de coordination transversale facilitant la résolution rapide de problèmes, de facto une continuité de service en « mode dégradé ». Une directrice du secteur de la construction décrit des dispositifs où « les employés peuvent librement explorer de nouvelles idées […] et encourager la prise de risques calculés ».

  • Une capacité de veille continue et de market sensing, utile lorsque les routes, les coûts et les risques évoluent en temps réel. Un président-directeur général d’une entreprise de l’agroalimentaire explique que ce réflexe suppose de « détecter en permanence les évolutions du marché ».

  • Un effort soutenu de montée en compétences, qui permet de redéployer les équipes et d’exécuter la reconfiguration (nouveaux flux, nouveaux outils, nouvelles routines) sans trop dépendre de quelques individus clés. Un directeur du secteur pétrolier souligne que « la formation des employés s’inscrit dans le droit fil des stratégies nationales des pays du Golfe visant à mettre en place des économies fondées sur l’innovation ».

Le Golfe n’est pas seulement un espace exposé. C’est également un espace où certaines organisations ont appris à travailler « en régime d’incertitude ». Cependant, sans mécanismes de décision et de coordination, l’incertitude n’engendre pas automatiquement la résilience.

Danger de la surréaction

Le cœur du « stress test Ormuz » : reconfigurer les supply chain sans casser la continuité de service. Les entreprises doivent sans cesse arbitrer entre l’innovation logistique – nouveaux itinéraires, nouveaux contrats, nouveaux ports – et la sécurité ou la conformité.

Dans les périodes de tension, le principal risque n’est pas seulement le manque d’alternatives, c’est également la surréaction. Multiplier les initiatives, surcommander, lancer des contournements non coordonnés… toutes ces stratégies peuvent finalement aggraver la congestion, les coûts ou les pertes. À l’inverse, un excès de contrôle peut produire une inertie coûteuse.

La résilience se situe entre ces deux extrêmes.

C’est pourquoi, selon nos résultats, la résilience est systématiquement associée à des routines de gouvernance : discussion des risques, clarification de « qui décide quoi », et priorisation explicite des initiatives. Un directeur du secteur du transport explique construire des « shortlists » plutôt que « vouloir tout faire en même temps ». Sur la gestion de l’incertitude, un directeur financier du secteur pétrolier et gazier évoque des « discussions sur les risques » régulières pour que les décisions soient « examinées sous différents angles ».

En temps de crise, ces mécanismes sont parfois plus déterminants que la « bonne idée » logistique du moment. Ils font le lien entre robustesse et résilience, à savoir tenir à court terme sans compromettre la reconfiguration à long terme.

Savoir quand basculer de la robustesse à la résilience

Ces enseignements éclairent la question liminaire : face à Ormuz, faut-il faire preuve de robustesse ou de résilience ?

En pratique, les organisations combinent les deux, mais s’interrogent quand basculer de l’une à l’autre. Si la crise dure et que les routes se recomposent, la résilience devient décisive avec la réallocation des volumes, reconfiguration des réseaux, redéfinition des priorités clients et parfois la renégociation des niveaux de service.

C’est là que le Golfe est un laboratoire utile pour l’Europe. Il montre que la résilience n’est pas un slogan pour les supply chain managers, mais une capacité à gouverner l’action dans l’incertitude. Les entreprises qui tiennent ne sont pas celles qui bougent le plus vite, mais celles qui arbitrent vite sans se désaligner, en évitant deux extrêmes : l’inertie ou la surréaction.

The Conversation

Salomée Ruel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le détroit d’Ormuz est un laboratoire pour gérer la logistique mondiale en temps de guerre – https://theconversation.com/le-detroit-dormuz-est-un-laboratoire-pour-gerer-la-logistique-mondiale-en-temps-de-guerre-278335

A web of sensors: How the US spots missiles and drones from Iran

Source: The Conversation – USA – By Aaron Brynildson, Law Instructor, University of Mississippi

The AN/FPS-132 early warning radar can scan a range of 3,000 miles (4,828 km). U.S. Air Force

The global price of oil continues to skyrocket as Iran’s missiles and drones hit vital infrastructure in Arab Gulf states. Billion-dollar American radar systems have also been targeted and destroyed across the Middle East by Iran, seemingly degrading U.S. defenses.

U.S. military presence near Iran includes dozens of locations and tens of thousands of troops in harm’s way. This raises the question: If a missile is launched from Iran toward a U.S. military base in the region, how do service members know in time to stay safe?

The United States and its allies have built a layered system to watch the skies day and night. This system uses satellites in space, radar on the ground, ships at sea and aircraft in the air. It also depends on well-trained military members from U.S. Space Command who make quick decisions with the data. As a former U.S. Air Force officer and now aerospace and national security law professor at the University of Mississippi, I’ve studied the vast network of alliances and systems that make this happen.

Together, these tools form a missile defense network that can spot danger early and give warnings. The fastest way to spot a missile is from space. U.S. satellites, like the U.S. Space Force’s Space-Based Infrared System, circle high above Earth. These billion-dollar satellites, the crown jewels of missile defense, can spot the bright heat from a missile launch almost instantly.

seven bright dots against a clear sky, each trailing a plume of smoke to the ground
U.S. satellites can rapidly detect ballistic missile launches, like these test launches by Iranian forces in 2021.
Sepahnews/Handout/Anadolu Agency via Getty Images

When a missile is fired, it creates a strong enough heat signal to be seen in space. The satellites detect this heat using sensitive, infrared sensors and send an alert within seconds. This early warning is critical. It gives the military on the ground or at sea time to get defense systems ready.

The warning signal from space is then received on the ground by systems known as the U.S. Space Force’s Joint Tactical Ground Stations. The signal is sent from space using secure satellite communications, received by these ground stations, and then quickly distributed to other parts of the missile defense network.

Radar to detect and track missiles

But satellites cannot do everything to detect and track missiles. They need help from systems on Earth. After a missile is launched, ground-based radars take over from the initial satellite signal. Radars work by sending out radio waves. When those waves hit an object, like a missile, they bounce back. The radar then uses that information to track where the object is and where it is going throughout its flight.

The U.S. uses both short and long-range radars together. One powerful, long-range radar is the AN/FPS-132 Upgraded Early Warning Radar. It can see missiles from over 3,000 miles (4,828 km) away and track them as they travel. Another key system is the U.S. Army’s AN/TPY-2 Surveillance Transportable Radar. This radar has a range of almost 2,000 miles (3,219 km) and looks more closely at the missile to provide more information about the threat. TPY-2 systems typically sit right next to weapons systems that will destroy the missile to ensure the timely relay of tracking data.

In sum, satellites spot the launch and radars follow the missile through the sky until defense systems destroy it.

However, Iranian forces recently struck both a TPY-2 in Jordan and a FPS-132 in Qatar. These systems are expensive and difficult to quickly replace. This has required the U.S. to move an additional TPY-2 from Korea to place it in the Middle East.

U.S. missile defense tracking was certainly degraded by losing these resources, but other radars are still part of the network. For example, the U.S. Space Force operates another FPS-132 in the U.K., which could potentially provide radar support to the Middle East.

In addition to ground and space-based sensors, U.S. Navy ships carry powerful radar systems as part of their Aegis Combat System, known as the AN/SPY-1, which can provide up to 200 miles (322 km) of coverage. Ships can sail closer to areas where threats may come from and help fill gaps that land-based radars cannot cover.

U.S. Air Force aircraft also play a big role. Planes like the E-3 Sentry can watch large areas using radar from the sky. Drones such as the MQ-9 Reaper can stay in the air for long periods and track activity below with radar and sensors. These moving sensors help the system stay flexible. If one area needs more coverage or is degraded, ships and aircraft can move there to fill in.

a four-engine jet aircraft with a large disk mounted on the rear of the fuselage in flight
The U.S. Air Force E-3 Sentry airborne radar can scan a range of 200 miles.
Robert Sullivan/Flickr

Why drones are harder to catch

Drones require a different set of tracking tools and have proven more difficult to destroy than missiles from Iran. The legacy systems are simply better suited to missiles than new drone technology. To detect drones, the U.S. typically uses several tools: radar; radio signal tracking, which can pick up control signals; and cameras and other sensors, which can see drones directly.

Missiles are fast and hot, which makes them easier to detect with the current systems. Iranian drones, such as the Shahed system, are different. Their heat signature is often minimal due to using gas-powered engines not easily detected by infrared sensors. Without this heat signature, that initial warning cue is delayed, making it difficult for radar to know what to track.

a small delta-wing aircraft flies against a clear blue sky
Drones like the Iranian-made Shahed fly at low altitudes, making them hard for radars to track.
AP Photo/Efrem Lukatsky

Drones are usually smaller and fly low to the ground, making them hard to see on radar. They can be hidden by buildings or tough to distinguish from birds and other objects. Some are made of materials that do not show up well on radar, such as fiberglass and plastic. Others move slowly, which can make them harder to notice or stand out.

Many of Iran’s drones do not show up on radio signal detection systems because they cannot be remotely controlled. These drones are programmed with GPS coordinates and navigate themselves to a target.

Multiple methods

No single method works all the time to defend against drone attacks. Instead, these tools work together to find and track drones. The U.S. and its allies continue to improve their systems to catch both missiles and drones. For example, the U.S. is in discussions to buy acoustics sensors from Ukraine, which can hear drones coming when they cannot be seen using other methods.

New sensors, better software and faster communication will all help strengthen defenses. The goal is simple: Detect threats earlier, respond faster and hit the target faster.

The Conversation

Former U.S. Air Force officer from 2016-2025.

ref. A web of sensors: How the US spots missiles and drones from Iran – https://theconversation.com/a-web-of-sensors-how-the-us-spots-missiles-and-drones-from-iran-278865

Guerre des drones : la révolution low cost qui défie la puissance américaine

Source: The Conversation – in French – By Elizabeth Sheppard Sellam, Responsable du programme « Politiques et relations internationales » à la faculté de langues étrangères, Université de Tours

Lancement, en décembre dernier, depuis la frégate USS Santa Barbara d’un drone LUCAS (Low-cost Unmanned Combat Attack System — Système d’attaque de combat sans pilote à faible coût), la version américaine issue de la rétro-ingénierie du drone d’attaque à usage unique iranien Shahed. Les États-Unis tentent de combler leur retard en matière de drones de combat.
Cpl. Kayla Mc Guire

Les États-Unis, pionniers de la guerre des drones, voient leur avance remise en cause par l’essor de drones bon marché et produits en masse. La « guerre de saturation » en cours en Iran change les rapports de force : le nombre et l’adaptabilité deviennent aussi importants que la possession de systèmes technologiques très avancés et très coûteux. Washington accuse un retard stratégique plus que technologique et peine à adapter son modèle militaire.


Les États-Unis ont longtemps incarné la pointe de la guerre des drones. Dès les années 2000, avec les Predator puis les Reaper, Washington met en place une doctrine reposant sur la surveillance permanente et la frappe ciblée à distance, notamment en Afghanistan, au Pakistan ou en Irak. Ces opérations ont suscité d’intenses débats sur leur légalité, leur efficacité et leurs conséquences politiques. L’approche reposait sur une promesse centrale : frapper à distance avec précision tout en limitant l’exposition des forces américaines.

Les conflits récents, en Ukraine comme au Moyen-Orient, marquent un changement de paradigme. Cette avance historique ne protège plus Washington. Une nouvelle génération de menaces s’impose, plus simple, plus accessible et surtout beaucoup moins coûteuse. Des drones iraniens de type Shahed, utilisés massivement par la Russie, aux drones navals improvisés en mer Noire, en passant par les drones FPV (pour « First Person View », vue à la première personne), aussi appelés drones kamikazes, transformés en armes de précision à bas coût, la guerre des drones s’est démocratisée, au point de fragiliser les fondements mêmes de la supériorité américaine.

La fin d’un modèle technologique

La guerre des drones n’est plus seulement une guerre de précision, mais une guerre de saturation. Des drones produits en série, parfois rudimentaires, submergent désormais des systèmes sophistiqués en jouant sur le nombre, la répétition et la saturation des défenses, comme on l’a vu en Ukraine avec les Shahed utilisés par la Russie, mais aussi au Moyen-Orient, où ces mêmes systèmes, employés directement par l’Iran ou via ses proxies, ont visé Israël ou des infrastructures dans le Golfe.

Le coût de l’attaque s’est effondré. Un drone de type Shahed est estimé entre 20 000 et 50 000 dollars (entre 17 000 et 43 000 euros), tandis que certains drones FPV ne coûtent que quelques centaines d’euros. À l’inverse, le coût de la défense reste extrêmement élevé. Intercepter ces menaces mobilise des systèmes avancés comme les batteries Patriot, dont chaque missile peut coûter entre 3 et 5 millions de dollars (entre 2,5 et 4,3 millions d’euros), ou des avions de chasse dont chaque heure de vol se chiffre en dizaines de milliers de dollars. Détruire un drone à quelques dizaines de milliers de dollars avec un missile coûtant plusieurs millions pose, à terme, un problème de soutenabilité.

Les technologies de pointe incarnent toujours une supériorité réelle, mais elles reposent sur des coûts d’engagement sans commune mesure avec ceux des drones qu’elles doivent contrer. La puissance militaire ne repose plus seulement sur la supériorité qualitative. Elle dépend désormais de la capacité à produire, déployer et remplacer rapidement des systèmes nombreux, peu coûteux et adaptables.

Ce glissement remet en cause un modèle budgétaire. Malgré un budget de défense de plus de 1 100 milliards de dollars (950 milliards d’euros) aux États-Unis, et une demande récente liée à la guerre en Iran qui devrait l’augmenter de 200 milliards supplémentaires, la logique d’accumulation de capacités sophistiquées se heurte à une réalité nouvelle. Dans certains contextes, la quantité, la résilience et la capacité d’adaptation priment sur la sophistication. Cette logique a longtemps été pertinente face à des adversaires étatiques ou dans le cadre de conflits conventionnels. Elle l’est beaucoup moins face à des menaces diffuses, mobiles et peu coûteuses.

Cette évolution concerne aussi les rythmes de production et d’adaptation : là où les systèmes traditionnels nécessitent des années de développement, les drones peuvent être conçus, modifiés et déployés en quelques semaines. Elle est particulièrement visible dans des espaces stratégiques comme le Golfe, y compris face à des acteurs non étatiques ou hybrides. Depuis la « guerre des tankers » des années 1980, le contrôle du détroit d’Ormuz reposait sur la présence navale et la dissuasion. La généralisation des drones, aériens comme navals, bouleverse cet équilibre. Ils permettent de menacer à moindre coût des infrastructures critiques, des navires ou des points de passage stratégiques.

Une guerre asymétrique, diffuse et transnationale

Ce changement profite aussi à des acteurs non étatiques. Des groupes soutenus par l’Iran – du Hezbollah aux Houthis – ont progressivement intégré ces technologies. Ils les utilisent contre des cibles israéliennes, contre les pays voisins ou contre des intérêts occidentaux dans la région. L’accès à des drones bon marché leur permet de contourner les asymétries militaires classiques et de projeter une menace crédible à distance.

En Irak notamment, les bases et représentations diplomatiques occidentales sont devenues des cibles récurrentes. L’ambassade des États-Unis à Bagdad, pourtant située dans la Zone verte et protégée par plusieurs couches de défense anti-aérienne, fait l’objet d’attaques régulières. Ce basculement se traduit par des pertes humaines concrètes. Le 1er mars 2026, six soldats américains ont été tués lors d’une attaque de drone contre un centre opérationnel au Koweït. Quelques jours plus tard, l’adjudant-chef français Arnaud Frion était à son tour tué lors d’une frappe similaire en Irak. Ces attaques révèlent une réalité nouvelle. La menace est diffuse, persistante et adaptable. Elle s’inscrit dans des stratégies de harcèlement à bas coût, qui jouent à la fois sur la saturation et sur le déni plausible.

L’Ukraine a servi de laboratoire à ciel ouvert pour cette transformation. Depuis 2022, le champ de bataille ukrainien a vu l’essor de drones bon marché, notamment les FPV, utilisés massivement sur le front. Il a aussi vu l’usage massif de drones de type Shahed, conçus en Iran, employés par la Russie puis progressivement améliorés sur le terrain. Ces retours d’expérience ont ensuite été réinjectés vers l’Iran, notamment à travers des transferts de technologies, de données et de savoir-faire opérationnel. Cette interaction entre les théâtres de guerre est désormais centrale : ce qui est testé en Ukraine est réutilisé, adapté et amplifié ailleurs. À l’été 2025, des responsables ukrainiens ont proposé aux États-Unis leur expertise en matière de lutte anti-drones. D’abord écartée, cette offre revient aujourd’hui dans le débat, alors que Washington prend progressivement la mesure du basculement.

Le retard américain n’est pas technologique, mais structurel. Les États-Unis restent organisés autour de systèmes complexes, coûteux et produits en quantités limitées, issus de cycles de développement longs – qu’il s’agisse de plates-formes comme l’avion bombardier B-2 ou de munitions spécialisées comme la bombe lourde GBU-57. Leur réponse continue de s’inscrire dans une logique budgétaire, là où le basculement en cours exige une adaptation plus profonde des doctrines, des rythmes de production et des pratiques. Des initiatives émergent néanmoins. L’utilisation récente de drones à bas coût comme les LUCAS témoigne d’une tentative d’adaptation vers des systèmes plus simples, produits en série et plus proches des logiques observées en Ukraine. Mais ces évolutions restent encore ponctuelles et ne traduisent pas, à ce stade, une transformation stratégique d’ensemble.

Face à cette évolution, de nouvelles solutions émergent : brouillage, guerre électronique, systèmes à énergie dirigée. Israël s’appuie déjà sur l’Iron Dome, qui affiche des taux d’interception élevés, et intègre progressivement des systèmes laser comme l’Iron Beam, encore utilisés de manière limitée. Mais ces capacités reposent sur des architectures coûteuses et très intégrées, que peu d’États sont aujourd’hui capables de déployer à une telle échelle, face à une menace qui évolue rapidement, en volume comme en diversité.

La guerre des drones impose une logique différente. Produire vite, en masse, à bas coût, et accepter une forme d’attrition. La guerre redevient, en partie, une guerre d’usure. Cette évolution s’inscrit aussi dans une stratégie plus large, notamment du côté iranien. Face aux limites de ses capacités conventionnelles, Téhéran a investi dans une guerre asymétrique fondée sur la dispersion, les proxies et l’usage massif de drones. Sa capacité de nuisance repose désormais largement sur ces systèmes.

Un retard stratégique

Les États-Unis ne sont pas dépassés technologiquement, mais ils sont stratégiquement en retard. Ils continuent de répondre à une guerre de masse par des solutions de précision, et à une logique de coût par une logique d’investissement.

Ce décalage tient aussi à une forme d’aveuglement stratégique. Convaincus de la supériorité de leur modèle, ils peinent à intégrer pleinement les transformations en cours, comme l’a illustré leur réticence initiale à tirer les leçons de l’expérience ukrainienne. À bien des égards, cette situation rappelle les difficultés rencontrées face à des formes de guerre asymétrique.

La guerre des drones inverse ces équilibres. Elle récompense moins la sophistication que la capacité à produire, saturer et s’adapter. Ce n’est pas la fin de la puissance américaine. C’est la fin du modèle sur lequel elle reposait.

The Conversation

Elizabeth Sheppard Sellam ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Guerre des drones : la révolution low cost qui défie la puissance américaine – https://theconversation.com/guerre-des-drones-la-revolution-low-cost-qui-defie-la-puissance-americaine-278866

Le déploiement français au large de la guerre en Iran : cadre juridique et modalités d’action

Source: The Conversation – in French – By Christophe Richer, Post-doctorant dans le cadre du projet Stratégie et Conflits Bordeaux Campus (SCBC), Université de Bordeaux; Université Paris-Panthéon-Assas

Le porte-avions *Charles-de-Gaulle* – ici en mer Ionienne, le 17 mars 2022, accompagné de plusieurs hélicoptères –, est arrivé en Méditerranée orientale le 6 mars dernier. Wikipedia

La guerre en Iran s’étend à l’échelle régionale, poussant la France à déployer son groupe aéronaval pour protéger ses intérêts et ses partenaires. Ce déploiement, qui s’inscrit dans un cadre juridique international strict, renforce la crédibilité stratégique de la France.


Depuis le 28 février 2026, l’Iran est la cible de frappes américaines et israéliennes destinées à anéantir les capacités militaires de Téhéran et à provoquer un changement de régime. En réaction à ces attaques, l’Iran frappe le territoire des États alliés à Washington et a fermé le détroit d’Ormuz. La guerre en Iran prend dès lors une ampleur régionale.

La menace que fait peser ce conflit sur la paix et la sécurité internationales a conduit Emmanuel Macron à annoncer, le 3 mars, le déploiement d’importants moyens militaires français dans la région. Le président a, en particulier, ordonné au groupe aéronaval (c’est-à-dire au porte-avions Charles-de-Gaulle, à son groupe aérien embarqué, et à ses navires d’escorte) de quitter la Suède où se trouvaient en vue de participer à un exercice, et de faire route au plus vite vers la Méditerranée orientale.

Un signal fort

Le déploiement du groupe aéronaval est un signal stratégique fort de la France, et ce, à plusieurs égards.

Premièrement, il démontre la volonté et la capacité de Paris à garantir, y compris par des moyens militaires, ses intérêts dans la région. Deuxièmement, il s’agit d’un signal fort envoyé aux partenaires de la France dans la région. Troisièmement, parce que le groupe aéronaval est accompagné de navires européens, ce déploiement contribue à la constitution d’une Europe de la défense. En effet, la mission militaire confiée au groupe aéronaval est, en partie, assurée, sous le commandement d’un officier général français, par trois frégates italienne, espagnole et néerlandaise. Quatrièmement, en permettant à la France de disposer de moyens autonomes d’appréciation de la situation militaire, la projection de ces capacités militaires renforce la capacité de Paris de peser dans la résolution du conflit.

Lors de son intervention du 3 mars, Emmanuel Macron a souligné que la projection des forces françaises dans la région était « strictement défensive ; elle vise à protéger et restaurer la paix ».

Ce principe a été réaffirmé depuis à plusieurs reprises, notamment à la suite de l’attaque de drones contre une base française au Kurdistan irakien, dans la nuit du 12 au 13 mars, revendiquée par le groupe armé pro-iranien Ashab al-Kahf, qui a fait un mort (l’adjudant-chef Arnaud Frion) et au moins cinq blessés parmi les militaires français.

Au regard du droit international, ce déploiement soulève plusieurs interrogations. En effet, si les navires français opèrent a priori en haute mer, c’est-à-dire dans un espace marqué par la liberté de navigation, leurs possibilités de recours à la force sont limitées par l’article 2-§ 4 de la Charte des Nations unies. En effet, peuvent seulement être mobilisés, dans le respect du droit international humanitaire, des moyens destinés à assurer la défense des navires français ainsi que ceux destinés à assurer la défense d’alliés qui en auraient fait expressément la demande.

Les différents accords passés avec les États de la région

La France a tissé d’intenses relations avec les États de la région. Ainsi, des accords de coopération en matière de défense ont été conclus avec le Qatar (2019), le Koweït (2009), les Émirats arabes unis (2009), la Jordanie (1995), l’Irak (2013) ou encore Chypre (2017).

Ces accords partagent la même philosophie et le même objet. Ils ont vocation à organiser la coopération de défense entre la France et un autre État. Par exemple, ils organisent le soutien de la France à la formation des forces locales, notamment grâce à la conduite d’exercices conjoints. De plus, ils régissent, le plus souvent, les conditions d’entrée et de séjour des militaires sur le territoire de l’État partenaire.

La relation de défense entre la France et ces différents États est d’intensité variable. Ainsi, les accords conclus avec le Qatar, l’Irak et la Jordanie ne contiennent aucune clause d’assistance mutuelle. Autrement dit, aux termes de ces accords, la France n’a pas l’obligation d’appuyer les efforts déployés par ces États pour assurer leur propre sécurité. Pour autant, cela ne signifie pas que Paris est désintéressé de la situation dans ces États. Et pour cause : les forces françaises sont déployées au Qatar, en Irak et en Jordanie depuis 2014 dans le cadre de l’opération « Chammal », volet français d’« Inherent Resolve », la coalition internationale mise sur pied par les États-Unis pour lutter contre Daech en Irak et en Syrie. Dès lors, dans la mesure où ses troupes sont toujours déployées dans ces États, la France a intérêt à assurer leur sécurité. Ce faisant, elle peut contribuer à la défense des États en question.

En revanche, la situation est tout autre dans le cas du Koweït, des Émirats arabes unis et de Chypre. Les traités conclus avec les deux États du Golfe imposent, en effet, une consultation en cas de menace ou d’agression pesant sur leur sécurité. C’est dans le cadre de ces consultations et sous réserve d’une décision commune que la France peut être amenée à participer à la défense du territoire koweïtien ou du territoire émirati. Paris est donc tenu à l’égard du Koweït et des Émirats arabes unis par une clause d’assistance mutuelle.

Si l’accord de coopération en matière de défense liant la France à Chypre n’évoque pas une éventuelle assistance, c’est parce que la question est déjà réglée dans le cadre de l’Union européenne. En effet, l’article 42-§ 7, du traité sur l’Union européenne introduit une clause de défense mutuelle. En cas d’agression armée contre le territoire de l’un d’entre eux, les États membres de l’UE se doivent aide et assistance. En l’espèce, Chypre, où une base britannique a été frappée par un drone iranien le 2 mars, n’a pas activé cette clause de défense mutuelle ; pour l’heure, la France n’est donc pas tenue d’intervenir militairement aux côtés de Nicosie pour assurer sa sécurité.

Dès lors, en déployant des moyens militaires dans la région et en renforçant les capacités d’ores et déjà présentes en Irak et en Jordanie, la France vient singulièrement renforcer sa crédibilité stratégique auprès de ses partenaires. Le président de la République chypriote a ainsi souligné que la réponse française « démontre clairement que la France est un partenaire stratégique très important de Chypre ». La capacité de la France à être, aux yeux des États de la région, un partenaire stratégique fiable est également attestée par l’appel lancé par le président de la République libanaise. Le 4 mars 2026, Joseph Aoun a sollicité l’intervention de la France pour mettre fin aux attaques d’Israël contre le territoire libanais.

C’est donc dans ce cadre stratégique et politique que les forces françaises ont été déployées dans la région et qu’elles assurent leur mission défensive. Pour autant, ces accords ne constituent pas le cadre d’analyse pertinent pour envisager les possibilités offertes aux forces françaises de riposter aux attaques iraniennes.

Ce que dit la résolution pertinente du Conseil de sécurité

Le Conseil de sécurité des Nations unies offre, dans sa résolution 2817 du 11 mars 2026, une synthèse du cadre juridique. Dans un premier temps, le Conseil rappelle que les États victimes des attaques iraniennes sont en situation de légitime défense. Autrement dit, ces États peuvent tout à fait riposter aux attaques dont ils sont l’objet, tout comme ils peuvent solliciter l’intervention d’un partenaire à cette fin.

Dans un deuxième temps, cette même résolution 2817 réaffirme le droit de tout État d’assurer la protection des navires battant son pavillon dans les eaux internationales. En d’autres termes, les moyens militaires français peuvent d’ores et déjà être mobilisés pour sécuriser le transit, dans la région, des navires battant pavillon français qui seraient menacés par les attaques de l’Iran.

Dans un troisième temps, le Conseil de sécurité précise que si l’Iran ne dispose pas du droit de fermer le détroit d’Ormuz, les États ne peuvent pas non plus forcer le blocage iranien. Seul le Conseil de sécurité des Nations unies peut autoriser une opération destinée à rétablir le transit maritime dans le détroit.

En définitive, les forces françaises déployées dans le golfe Arabo-Persique et en Méditerranée orientale le sont dans le cadre de la coopération de défense liant la France à un certain nombre d’États de la région. En projetant aussi rapidement une telle capacité d’action, la France crédibilise les partenariats noués et contribue à accroître sa capacité à peser sur la résolution du conflit. Néanmoins, si les forces françaises interviennent dans le cadre d’une opération « défensive », elles pourront recourir à la force pour assurer leur propre défense, la défense des navires battant pavillon français présents dans le détroit d’Ormuz ou la défense, au titre de la légitime défense collective, du territoire des États qui auront sollicité l’aide de la France.

The Conversation

Le projet Stratégie & Conflits Bordeaux Campus que Christophe Richer a intégré bénéficie d’un financement pluriannuel de la Direction générale des relations internationales et stratégiques du ministère des Armées.

ref. Le déploiement français au large de la guerre en Iran : cadre juridique et modalités d’action – https://theconversation.com/le-deploiement-francais-au-large-de-la-guerre-en-iran-cadre-juridique-et-modalites-daction-278860

Les hydrocarbures au Moyen-Orient, « matrice de guerre »

Source: The Conversation – in French – By Myriam Benraad, Chercheure spécialiste de l’Irak, professeure en relations internationales, enseignante sur le Moyen-Orient, Institut catholique de Paris (ICP)

Dans la guerre actuelle, les infrastructures énergétiques sont désormais des cibles directes, et la fermeture du détroit d’Ormuz est devenue un instrument de dissuasion. Ce conflit révèle une nouvelle ère de conflictualité où les hydrocarbures ne sont plus seulement un enjeu mais un vecteur de guerre, dans un contexte de multipolarisation où les États-Unis ne peuvent plus seuls garantir la stabilité régionale. La crise accélère une recomposition globale des dépendances énergétiques, poussant l’Asie à diversifier ses fournisseurs, l’Europe à accélérer sa transition, et offrant à la Russie et à la Chine l’occasion de s’imposer comme potentiels nouveaux garants de la sécurité énergétique mondiale.


Il n’y a aucune nouveauté à affirmer que les matières premières (pétrole et gaz), depuis leur découverte au Moyen-Orient, y constituent la matrice de nombreux conflits. Les guerres qui se sont succédé sur la période contemporaine sont du reste indissociables de la centralité des hydrocarbures issus de cet espace pour l’économie locale et internationale.

Cette primauté a produit au moins trois effets qui éclairent la séquence ouverte le 28 février 2026 par les opérations « Fureur épique » et « Lion rugissant » lancées respectivement par les États-Unis et Israël contre l’Iran.

Convoitise, fragilité et militarisation

Le premier de ces effets est la convoitise qui entoure le contrôle des réserves, des infrastructures et des routes maritimes liées aux hydrocarbures. De longue date, en effet, ceux-ci ont attiré et articulé les ambitions d’un grand nombre d’acteurs régionaux et mondiaux. Ils sont un canal privilégié de puissance. Rappelons à ce titre que ces matières premières sont géographiquement concentrées (Arabie saoudite, Irak, Iran, Émirats arabes unis, Qatar, Koweït) et que les frontières issues des anciens mandats européens ont été tracées en fonction des gisements locaux.

Le deuxième effet est une fragilité créée par la dépendance globale à ces ressources, qui explique pourquoi chaque incident retentit de manière quasi immédiate et systémique.

Le troisième est la militarisation continue des lignes de faille dans ce Moyen-Orient dont les richesses naturelles sont parfois associées à une malédiction.

Ces trois effets ont été amplifiés à mesure que la transition énergétique s’est éloignée dans ces États rentiers, malgré une indéniable volonté de diversifier leurs économies, et que se sont aiguisés les appétits. Depuis quelques années, cette guerre pour les hydrocarbures est ainsi plus explicite et les derniers développements géopolitiques sanctionnent un tournant. Pipelines et terminaux d’exportation, à l’instar de l’île iranienne de Kharg visée par l’armée américaine, ne sont plus uniquement des points névralgiques sur la carte, mais des cibles directes et donc pleinement intégrées à la logique guerrière.

On comprend mieux, dès lors, les investissements de défense massifs réalisés par les pétromonarchies arabes, les hydrocarbures transformant l’escalade militaire en une confrontation géostratégique globale.

Régime énergétique de conflictualité

La guerre de 2026 dessine-t-elle les contours d’une nouvelle donne ? Peut-on évoquer un régime de conflictualité distinct des précédents ? Il faut comprendre que le conflit qui oppose les États-Unis et Israël à l’Iran n’est pas une répétition des crises antérieures, mais l’entrée dans une ère où la transition inachevée vers d’autres sources d’énergie accroît, non sans paradoxe, la valeur des hydrocarbures au Moyen-Orient. Les attaques contre les infrastructures du Golfe ont provoqué une flambée des prix et une perturbation de l’offre mondiale, confirmant une intensification sans précédent des liens entre matières premières et guerres.

Dans ce contexte d’interdépendance conflictuelle, les États de la région utilisent l’instabilité comme un moyen de négocier, tandis que les acteurs étrangers perdent visiblement leur capacité de stabilisation.

La nouveauté réside aussi dans la synchronisation de deux dynamiques. D’une part, la « multipolarisation » de la géopolitique régionale signifie que les États-Unis ne sont plus en mesure de garantir seuls la stabilité du Moyen-Orient, après avoir eux-mêmes grandement contribué à déstabiliser cette zone. De l’autre, l’hybridation des conflits sur le terrain, qui passe notamment par une manipulation des flux d’hydrocarbures, fait de ces derniers non plus seulement un enjeu mais un canal premier de conflictualité.

Un instrument de politique étrangère

Doit-on voir dans la fermeture partielle du détroit d’Ormuz par l’Iran un outil politique qui crée un précédent risqué dans la manière dont d’autres États du Moyen-Orient seraient tentés de normaliser le recours à ce type de tactique dans la conduite des conflits ?

Tout un chacun a pu observer comment un Iran affaibli par les sanctions et les frappes israélo-américaines a fait de ce détroit un lieu de dissuasion qui ne repose plus sur une simple mise en garde mais sur une capacité de nuisance effective. Depuis 2019, Téhéran menaçait de procéder à cette fermeture pour s’arroger un levier de négociation avec Washington sur le dossier nucléaire, rétablir une légitimité interne écornée et éprouver la cohésion des Occidentaux. Cela se traduit pour l’heure par une navigation restreinte et escortée par les forces iraniennes.

Il s’agit de surcroît pour un régime aux abois d’anticiper l’avenir et de monnayer sa place dans le nouvel ordre régional à venir. Il est difficile, de ce point de vue, de prédire de quoi seront faits les lendemains de la guerre, mais il faut reconnaître que cette approche a permis à l’Iran de mettre à mal les intérêts des nations dépendantes des hydrocarbures moyen-orientaux, plus particulièrement golfiotes.

Il est à craindre également que la situation ait des répercussions comparables dans d’autres couloirs maritimes vitaux, à l’instar de Bab el-Mandeb ou du canal de Suez. Une telle évolution pourrait figer les logiques de conflit dans un cycle auto-entretenu, tout en obligeant les puissances extérieures à maintenir une présence militaire contre leur gré.

Reconfiguration clé des dépendances

La guerre de 2026 produit un autre effet, accélérateur d’autres tendances. Elle précipite tout d’abord une diversification des sources d’approvisionnement pour les pays asiatiques, qui subissent des ruptures de chaînes de production et des hausses de coûts, et se tournent par conséquent vers d’autres fournisseurs.

L’Europe, de son côté, réalise son retard dans la substitution aux ressources fossiles ainsi que sa dépendance historique envers le Moyen-Orient, ce qui l’incite à se tourner toujours plus vers les énergies renouvelables venues de Chine, toutefois elles-mêmes exposées à ces tensions.

La Russie, enfin, profite de l’augmentation des prix pour recouvrer ses marges de manœuvre. Autrement dit, la recomposition des dépendances énergétiques est à la fois rapide et globale.

La crise marque incontestablement une fragmentation du marché en divers blocs politico-énergétiques, au point que le Moyen-Orient pourrait ne pas rester un point géopolitique central. Elle procure à Pékin et à Moscou l’opportunité d’amoindrir l’emprise américaine, de même que des moyens de s’ingérer dans la gouvernance des grandes routes énergétiques en se présentant comme les potentiels nouveaux garants de la sécurité des États du Golfe.

Est-ce au fond le début d’une « démondialisation énergétique » au travers de laquelle les hydrocarbures cesseront d’alimenter un marché international et fluide pour devenir le pilier de pôles concurrents ?

The Conversation

Myriam Benraad ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les hydrocarbures au Moyen-Orient, « matrice de guerre » – https://theconversation.com/les-hydrocarbures-au-moyen-orient-matrice-de-guerre-278391

Is the biggest march in English history a myth? My research shows King Harold sailed down to the battle of Hastings

Source: The Conversation – UK – By Tom Licence, Professor of Medieval History and Consumer Culture, School of History, University of East Anglia

A scene from the Bayeux Tapestry depicting the Battle of Hastings. Wiki Commons

In 1066, England was invaded by multiple foreign powers. A northern force led by King Harald Hardrada of Norway advanced on York via the River Humber, while a southern force, led by Duke William of Normandy (later William I the Conqueror) crossed the Channel with forces from Normandy, France, Brittany and Ponthieu, and took up position at Hastings.

King Harold of England had to dash up from London to deal with the vikings, only to hurry back south again to deal with William. A distance of more than 250 miles separated his victory at Stamford Bridge (on September 25) from Battle, the site of his defeat (on October 14) at the Battle of Hastings.

His “almost miraculous” march, as one historian described it, became part of Harold’s legend. It’s now taught in schools, recreated by re-enactors and depicted in TV dramas such as the recent BBC miniseries, King and Conqueror (2025).

For some, Harold’s forced march was an incredible feat of generalship. For others, it was a fatal mistake. The conquest historian Allen Brown criticised Harold’s “reckless and impulsive haste”, while Henry Loyn accused Harold of “rashness” in undertaking a mad dash south that exhausted his men and led to his defeat at Hastings.

Researching my new biography, Harold, Warrior King, I turned to the Latin and Old English sources. And what I found surprised me.

The author standing with a statue of Harold and Edith
Tom Licence with the statue of Harold and Edith in West Marina Gardens, East Sussex.
Tom Licence, CC BY-SA

Going back to the beginning, the forces Harold had assembled that spring to counter the threat of Norman invasion were a land army and a fleet stationed on the south coast. They remained there until September 8, by which time William’s fleet had still not appeared. The land army was then sent home, and the fleet sailed to London.

According to the Anglo-Saxon Chronicle, our most reliable contemporary account, after the fleet returned, Harold learned that Harald Hardrada was invading the north.

In 1801, the historian Sharon Turner took the Chronicle’s phrase “after the fleet came home” to indicate that the ships had all returned to their various ports. The father-figure of 1066 studies Edward Augustus Freeman agreed, and subsequent historians fell in with believing that Harold had no fleet when news of the vikings came.

A reference to a fleet (lið) which Harold then arrayed on the River Wharfe, south of York, when advancing on the vikings, was taken to refer to some hastily gathered force.

Assertions in two early Latin accounts of the battle that Harold had sent a fleet against William at Hastings appear to have confused many historians, who had come to believe that Harold had disbanded the fleet.

It was this apparent lack of a fleet that led Freeman to surmise Harold had marched up and down the country. But Freeman was not the first to suggest this; John Milton had written of the king marching to London “in great haste” in his book History of England in 1670.

The thing scholars appear not to have recognised is that where the chronicle speaks of the fleet “coming home”, it means coming home to London. In its entry for the year 1052, the same chronicle refers to the fleet journeying “homeward to London” in this way.

Thus, the statement that has long misled scholars into thinking Harold’s fleet was disbanded actually indicates he retained it all along.

Video: University of East Anglia.

A centuries-old error

Once I had spotted what appears to be a 200-year-old error, I was able to join the dots. The presence of a fleet on the River Wharfe now made sense, for this was the same fleet which Harold had sent up from London, having used it, we may assume, to transport troops.

And those early references to Harold sending hundreds of ships against William’s camp at Hastings indicate that he sent the ships back down to London subsequently, after the battle of Stamford Bridge.

Furthermore, the king may have enlarged his fleet with captured viking vessels, since the chronicle states that 300 viking ships sailed into the Humber, but only 24 returned to Norway.

What, then, of the march? When I looked into the Latin and Old English texts, I was unable to find any reference to it. There are references to Harold hurrying south very quickly and to Harold “moving” his army south, but the march is missing.

A reenactment of the 1066 march.

Some scholars were so wedded to the idea of a forced march, however, that the translators of the Norman account Deeds of Duke William (circa 1071) translated the Latin phrase “returning speedily to attack you” (festinus redit in te) as “advancing against you by forced marches”.

Freeman called the march “almost miraculous”. And such a march would be. Sailing, however, would have taken a few days and allowed the English army a chance to rest. Since the sources track the movements of the fleet but nowhere mention a march, it would appear that Harold used ships for all his operations.

If Harold used ships, of course, he cannot be accused of “reckless and impulsive haste”, and the cause of his defeat at the Battle of Hastings must be sought elsewhere.

No longer that desperate, land-locked defender as traditionally depicted, assaulted on all sides from the sea, this research shows that Harold was a seaborne commander equal to his foreign foes – and no less sophisticated in combining warfare on sea and land in England’s defence.

This article features references to books that have been included for editorial reasons, and may contain links to bookshop.org. If you click on one of the links and go on to buy something from bookshop.org The Conversation UK may earn a commission.

The Conversation

Tom Licence works for the University of East Anglia. He receives funding from the Leverhulme Trust

ref. Is the biggest march in English history a myth? My research shows King Harold sailed down to the battle of Hastings – https://theconversation.com/is-the-biggest-march-in-english-history-a-myth-my-research-shows-king-harold-sailed-down-to-the-battle-of-hastings-278566

Les ZFE sont-elles injustes ? Ce que montrent les simulations de trafic en Île-de-France

Source: The Conversation – in French – By Lucas Javaudin, Chercheur postdoc au LVMT, École Nationale des Ponts et Chaussées (ENPC)

Parce qu’elles pénaliseraient injustement les ménages les plus modestes, les zones à faibles émissions, ou ZFE, sont aujourd’hui au cœur du débat politique en France, et pourraient être supprimées. Des travaux de simulation du comportement de millions d’usagers et du trafic en Île-de-France livrent un éclairage sur les effets réels de la mesure, tant en matière de pollution de l’air que de répartition des coûts entre les territoires.


Alors que la pollution atmosphérique continue de s’affirmer comme l’un des défis sanitaires majeurs des métropoles européennes, les zones à faibles émissions (ZFE) s’imposent comme un sujet de discorde politique et sociale.

En Île-de-France, où une ZFE couvre Paris et 76 communes voisines, l’interdiction progressive des véhicules les plus polluants (classés selon le système Crit’Air) vise à réduire les émissions de dioxyde d’azote (NO2) et de particules fines de dimensions inférieurs à 2,5 micromètres (PM2,5). Ces deux polluants sont en effet responsables d’une large part des maladies respiratoires et cardiovasculaires.

Pourtant, ce dispositif, présenté comme une solution indispensable à la qualité de l’air, se trouve aujourd’hui au centre d’un débat parlementaire houleux. Sa suppression est ainsi envisagée, au nom d’un caractère présenté comme « injuste » et « inefficace ».




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Les zones à faibles émissions sont-elles inéquitables ?


Un contexte parlementaire explosif

Un projet de loi visant à supprimer les ZFE en France a relancé les tensions.

Les opposants aux ZFE dénoncent une mesure pénalisante pour les ménages modestes, souvent dépendants de véhicules anciens et confrontés à un manque d’alternatives de transport en commun accessibles. À l’opposé, les défenseurs des ZFE rappellent leur rôle crucial dans la lutte contre la pollution : les particules fines sont responsables de 40 000 décès prématurés par an en France, selon Santé publique France.

Face à cette polarisation, nous proposons une approche fondée sur la modélisation pour dépasser les postures idéologiques. Elle permet de s’intéresser conjointement aux comportements de mobilité, à la dynamique du trafic et aux impacts environnementaux de cette mesure. Il s’agit d’évaluer finement l’efficacité réelle des ZFE et les inégalités sociospatiales qu’elles engendrent potentiellement.

Un simulateur de trafic pour modéliser les effets des politiques de transport

Nous avons eu recours à l’outil METROPOLIS, un simulateur de trafic multi-agents à grande échelle que nous avons développé.

Il permet de modéliser le comportement de millions de voyageurs, chacun prenant des décisions quant à l’opportunité de se déplacer, au mode de transport à utiliser (voiture, transports en commun, marche, etc.), à l’itinéraire à emprunter et enfin à l’heure de départ. Chaque voyageur va alors minimiser un coût de déplacement généralisé incluant les coûts monétaires, les coûts de « deshorage » (c’est-à-dire l’ajustement de l’heure de départ pour limiter l’inconfort) et les temps de trajets dépendant de la congestion routière. Cette dernière est endogène : elle est le fruit des décisions individuelles prises par l’ensemble des usagers.

METROPOLIS est régulièrement utilisé dans le cadre académique pour évaluer diverses politiques urbaines. Il est également utilisé pour des applications plus opérationnelles. La Société des grands projets l’emploie ainsi pour anticiper les flux de trafic sur les futures lignes du Grand Paris Express ainsi que sur les services express régionaux métropolitains en développement. Des applications ont également été mises en œuvre à Québec (Canada) par l’Université Laval.

Les résultats que nous présentons ici s’appuient sur des simulations réalisées avec METROPOLIS pour évaluer la ZFE en Île-de-France, dans le cadre d’un scénario d’interdiction des véhicules classés Crit’Air 3 ou pire, théoriquement en vigueur depuis janvier 2025. Il est à noter que le scénario de référence que nous avons adopté s’entend en l’absence totale de ZFE.

Des effets positifs sur la congestion routière et la pollution de l’air

De fait, la mise en place d’une zone à faibles émissions modifie à la fois le volume du trafic et les comportements de déplacement. Certains conducteurs optent alors pour les transports en commun ou des mobilités douces, tandis que d’autres modifient leurs itinéraires.

Simuler ces ajustements comportementaux est indispensable, car ils forment le mécanisme central par lequel une zone à faibles émissions agit sur la qualité de l’air. En effet, moins de trajets en voiture (en particulier polluantes) impliquent moins d’émissions et donc une exposition réduite à la pollution.

Les modélisations prévoient que l’utilisation de la voiture diminue, tandis que les transports en commun gagnent des usagers. Le volume total du trafic et la congestion diminuent. À noter que le terme véhicule-kilomètre, dans le tableau ci-dessus, désigne le déplacement d’un véhicule routier sur une distance d’un kilomètre.

L’objectif principal de la ZFE reste de réduire la pollution atmosphérique. Les simulations de trafic montrent, à ce titre, des réductions substantielles des émissions de CO₂, NO₂ et PM2,5, ce qui se traduit par des avantages significatifs pour la santé publique.

Au-delà de leurs effets moyens sur la pollution et la congestion, les zones à faibles émissions ont également des conséquences spatiales spécifiques. La plupart des réductions d’émissions ont lieu dans la zone elle-même, mais des diminutions significatives sont également observées le long des principales voies d’accès à la zone.

Identifier les gagnants et les perdants de la ZFE

Les simulations de trafic à grande échelle permettent aussi d’identifier les ménages qui sont pénalisés et de quantifier ce qu’ils y perdent. Cet outil est donc décisif pour le débat public, car l’acceptabilité dépend non seulement des gains nets totaux, mais également de la répartition des bénéfices et des coûts.

Variations des émissions de particules PM 2,5 (de diamètre inférieur à 2,5 microns) à la suite de la mise en place de la ZFE avec interdiction des véhicules Crit’Air 3 ou pire, résultats estimés par simulation.
Javaudin et de Palma, 2026, Fourni par l’auteur

Entre municipalités, les ZFE ne créent pas de gagnants ni de perdants clairement définis en fonction des revenus, tant les municipalités à faibles revenus que celles à revenus élevés comptent de ménages qui tirent profit de cette politique et d’autres qui sont pénalisés.

Si les municipalités plus riches ont tendance, en moyenne, à compter un peu plus de gagnants et moins de perdants, cette corrélation est très faible. L’analyse statistique montre que le revenu n’explique qu’une infime partie de la variation des résultats entre les municipalités. Ces résultats suggèrent que cette politique n’accroît pas de manière significative les inégalités économiques entre les municipalités.

Les citadins sont ceux qui bénéficient le plus d’une exposition réduite à la pollution de l’air. En revanche, les ménages qui dépendent de véhicules plus anciens, souvent situés en zone périurbaine, supportent des coûts plus élevés.

Les communes « perdantes » à la suite de la mise en place de la ZFE sont principalement celles situées le long de ses contours.
Javaudin et de Palma, 2026, Fourni par l’auteur

Dans l’ensemble, nos résultats plaident en faveur des zones à faibles émissions comme instrument central de la politique de qualité de l’air, à condition que leurs effets distributifs (c’est-à-dire leurs effets positifs ou négatifs sur les revenus des différents groupes sociaux) soient correctement pris en compte et corrigés.




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Comment corriger les effets distributifs ?

Les avantages agrégés de la ZFE étant importants, des politiques de compensation pourraient être envisagées. Par exemple, un soutien ciblé en faveur de véhicules plus propres – notamment les voitures électriques – ou l’amélioration des services de transport en commun peuvent compenser les pertes de répartition sans compromettre les gains environnementaux.

Inspirés par le « leasing social » proposé par le gouvernement français, nous avons simulé un programme permettant aux ménages de louer un véhicule électrique (VE) pour environ 200 euros par mois. Cette location offrirait une solution de mobilité abordable et écologique aux ménages isolés qui dépendent de leur vieille voiture.

Associer la ZFE à un tel programme de location longue durée permettrait de réduire considérablement le nombre de ménages pénalisés. Le programme de location contribue à décarboner le parc automobile, avec un triplement du nombre de kilomètres parcourus en véhicule électrique. Nos résultats montent que les décès prématurés dus à la pollution atmosphérique diminueraient davantage, par rapport à la seule mise en place de la zone à faibles émissions.




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The Conversation

Lucas Javaudin a reçu des financements du centre interdisciplinaire Energy4Climate de l’Institut Polytechnique de Paris.

de Palma Andre a reçu des financements de France 2030 (décarbonation) projet Harmonic sur la compatibilité des politiques publiques

ref. Les ZFE sont-elles injustes ? Ce que montrent les simulations de trafic en Île-de-France – https://theconversation.com/les-zfe-sont-elles-injustes-ce-que-montrent-les-simulations-de-trafic-en-ile-de-france-278004

Afghanistan : quand « l’apartheid de genre » devient une loi d’État

Source: The Conversation – in French – By Imad Khillo, Maître de conférences de droit public à Sciences Po Grenoble Chercheur associé à l’IREMMO-Institut de Recherche et d’Etudes Méditerranée Moyen-Orient, Sciences Po Grenoble – Université Grenoble Alpes

En Afghanistan, un nouveau code pénal, promulgué par les talibans en janvier dernier, légalise les violences domestiques. Ce texte, composé de 119 articles répartis en 10 articles et trois sections, suscite de vives inquiétudes à l’international. De nombreuses ONG alertent sur le risque accru de détention arbitraire et de violences à l’égard des femmes.


Depuis le retour des talibans au pouvoir le 15 août 2021, la condition des femmes en Afghanistan n’a cessé de se dégrader. Le 4 janvier 2026, le régime a promulgué un nouveau code pénal fondé sur une interprétation rigide et littéraliste de l’école sunnite hanafite, qui, selon l’ONG afghane Rawadari, entérine des dispositions légalisant certaines formes de violence et restreignant fortement les libertés des femmes, tout en renforçant l’impunité des auteurs.

Dans ce contexte, la situation des femmes afghanes apparaît particulièrement préoccupante. L’avenir de leurs droits dans le pays demeure plus que jamais incertain.

Une légalisation de la violence conjugale

Le texte complet du nouveau code pénal a été publié le 26 février 2026 par l’Afghanistan Analysts Network (AAN), un centre de recherche indépendant spécialisé dans l’analyse politique et sociale de l’Afghanistan. Cette publication a d’emblée suscité une vive inquiétude, tant au niveau international qu’au sein de la société civile afghane, bien que celle-ci soit aujourd’hui très affaiblie et largement réprimée. Les rares acteurs encore actifs agissent discrètement ou depuis l’étranger, notamment en faveur des droits des femmes, en dénonçant ce type de textes de loi à l’international.

La disposition centrale de ce nouveau texte se trouve dans l’article 32, qui légalise la violence faite aux femmes. Désormais, un mari ne peut être poursuivi pour violences conjugales que si celles-ci entraînent des fractures visibles, des plaies ouvertes ou des blessures graves nécessitant un traitement médical. Autrement dit, la plupart des violences domestiques (physiques, psychologiques ou sexuelles) échappent à toute sanction pénale dès lors qu’elles ne laissent pas de traces évidentes sur le corps de la victime.

Même dans les cas reconnus par la loi, la peine encourue reste limitée et ne dépasse pas quinze jours d’emprisonnement. Ce texte révèle également un déséquilibre grotesque dans la hiérarchie des crimes. À titre de comparaison, l’article 70 punit de cinq mois de prison l’organisation de combats d’animaux (chiens, chameaux, moutons ou oiseaux) pour leur éviter une souffrance inutile, soit une peine nettement plus lourde que celle prévue pour des violences graves exercées sur des femmes.

Juridiquement, cette disposition admet désormais que certaines violences puissent être justifiées au nom de la « discipline familiale », conférant ainsi au mari un droit implicite d’exercer une forme de « correction ». De plus, aucun article ne prévoit de moyen clair permettant aux femmes d’accéder à la justice en cas de violences familiales, même lorsque celles-ci laissent des traces et tombent donc sous le coup de l’article 32. Les victimes doivent prouver leurs blessures, mais il leur est interdit de se dévêtir devant un juge, ce qui rend tout recours quasiment impossible.

L’absence de procédure adaptée, combinée aux lourdes restrictions pesant sur la liberté de mouvement et sur l’exercice des droits juridiques des femmes, contribue à maintenir les violences conjugales largement impunies en pratique.

Restriction des libertés fondamentales

Le nouveau code pénal ne se limite pas à légaliser les violences domestiques.

L’article 34 prévoit qu’une femme qui rend visite à sa famille sans disposer, chaque fois, d’une autorisation ad hoc de son mari, peut être condamnée à trois mois de prison. Selon le deuxième alinéa, cette sanction peut également s’appliquer aux membres de la famille qui l’accueillent ou la protègent. Ainsi, même la famille de la victime, qui pourrait servir de refuge en cas de violence domestique, se retrouve exposée à des sanctions légales.

Avant l’adoption de ce nouveau code pénal, les restrictions imposées aux femmes afghanes avaient déjà commencé dès décembre 2021, avec une série de décrets émis par le ministère pour la Promotion de la Vertu et la Prévention du Vice. Parmi les dispositions clés, les femmes doivent être accompagnées d’un mouhram (parent masculin, généralement un père, un frère, un mari ou un fils) pour certains déplacements ou activités publiques, y compris les voyages et l’accès à certains services étatiques.




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Ces mesures ont ensuite été consolidées par la loi sur la « Promotion de la vertu et prévention du vice », ratifiée par Hibatullah Akhundzada, chef suprême des talibans, et publiée par le ministère de la Justice du régime taliban le 31 juillet 2024.

La loi impose un code vestimentaire strict. Les femmes doivent se couvrir intégralement devant tous les hommes non mouhram (non-membres de la famille proche) et porter des vêtements ni fins, ni serrés, ni courts, afin d’éviter la « corruption ».

Elle interdit également que la voix des femmes (qu’il s’agisse de parole, de chant, de récitation ou de lecture à haute voix lors de rassemblements) soit entendue en public, car elle est considérée comme susceptible de conduire au « vice ».

La loi interdit également aux femmes d’utiliser les services de transport seules, sans être accompagnées d’un parent masculin. Le nouveau code pénal vient ainsi compléter ces mesures, en effaçant quasi totalement les femmes de la vie sociale et, surtout, de la vie juridique.

Pression internationale : et ensuite ?

L’ONG afghane Rawadari a estimé, le 22 janvier 2026, que près de neuf Afghanes sur dix seraient confrontées à des violences liées à leur genre au cours de leur vie. Cette estimation prend une signification particulièrement préoccupante dans un contexte où le nouveau code pénal tend à légaliser ces violences et à isoler encore davantage les victimes.

Volker Türk, Haut-Commissaire de l’ONU aux droits humains, qui a qualifié l’Afghanistan de « cimetière pour les droits humains », a vigoureusement dénoncé ce nouveau code, le considérant comme un pas vers une forme d’« apartheid de genre ». Des organisations non gouvernementales, telles qu’Amnesty International et Human Rights Watch, ont également alerté sur ce nouveau code pénal afghan.

Le 6 mars 2026, Amnesty International a ainsi demandé aux autorités afghanes une révision complète du texte, estimant qu’il viole les principes fondamentaux du droit international, notamment l’égalité devant la loi et la protection contre la violence. L’Union européenne, quant à elle, par l’intermédiaire de son envoyé spécial Gilles Bertrand, a également dénoncé ce code, soulignant qu’il institutionnalise les inégalités, normalise la violence domestique et restreint l’autonomie des femmes.

Cependant, au-delà de ces condamnations, il reste difficile, dans l’état actuel du droit international, d’agir concrètement. De plus, dans le contexte international actuel, marqué par la guerre au Moyen-Orient et d’autres crises majeures, la situation des femmes afghanes est reléguée au dernier plan. La communauté internationale dispose de peu de moyens pour faire pression sur le régime taliban et protéger les droits humains, en particulier ceux des femmes.

The Conversation

Imad Khillo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Afghanistan : quand « l’apartheid de genre » devient une loi d’État – https://theconversation.com/afghanistan-quand-lapartheid-de-genre-devient-une-loi-detat-278395

Les passeports et les visas ne sont pas des outils neutres. Ils sont marqués par des hiérarchies raciales

Source: The Conversation – in French – By Thao Hoang, PhD student, Université Laval

Voyager librement est loin d’être un droit universel. Selon la nationalité inscrite sur leur passeport, certaines personnes circulent sans contrainte tandis que d’autres doivent passer par des démarches longues, coûteuses et incertaines. Cette inégalité entre nationalités contredit leur égalité formelle proclamée par la Charte des Nations unies.


Doctorante en science politique à l’Université Laval, mes recherches portent sur les relations internationales et les théories de la justice mondiale, avec un intérêt particulier pour les inégalités entre le Nord et le Sud.

La hiérarchie cachée des passeports

Imaginez quatre amis – un Canadien, un Français, un Chinois et un Vietnamien – étudiants dans la même université au Canada. Pour les vacances d’hiver, ils trouvent un billet d’avion abordable vers une plage en Argentine. Le Canadien et le Français peuvent partir immédiatement. Le Chinois et le Vietnamien, eux, doivent demander un visa trois mois à l’avance, avec le risque d’un refus. La même situation se reproduit lorsqu’ils veulent assister ensemble à une conférence en Europe.

Cette différence entre quatre étudiants au profil pourtant comparable vient-elle de leur capacité financière ? Rien ne prouve que l’étudiant chinois ou le vietnamien ait moins de moyens que ses camarades. S’agirait-il d’un risque sécuritaire plus élevé ? Là encore, l’hypothèse reste difficile à soutenir. Alors, qu’est-ce qui explique vraiment cet écart de mobilité ?

Le Henley Passport Index classe chaque année les passeports selon le nombre de pays accessibles sans visa. En 2026, les 40 nationalités les plus « fortes » sont presque toutes européennes et nord-américaines. Quelques exceptions asiatiques font aussi partie de la liste, comme Singapour, le Japon, la Corée du Sud. À l’autre extrême, les passeports les plus « faibles » sont majoritairement africains, moyen-orientaux, ou asiatiques.

Une récente étude montre que l’obtention d’un visa peut représenter plusieurs semaines de revenu moyen pour des personnes d’Afrique subsaharienne ou d’Asie du Sud, alors qu’elle coûte généralement beaucoup moins cher pour les Européens. Paradoxe : plus un pays est riche, moins ses citoyens paient pour un visa afin de voyager, tant en valeur absolue que par rapport à leurs revenus.

Ces obstacles touchent aussi la recherche : de nombreux chercheurs du Sud global ne peuvent participer à des conférences dans le Nord en raison des délais et des refus concernant leurs visas. L’Association d’études internationales (ISA) y est régulièrement confrontée. Cette inégalité de mobilité limite la diversité des voix dans les débats scientifiques mondiaux.

Un système né du colonialisme

Récemment, les chercheurs britanniques Lucy Mayblin et Joe Turner, spécialisés dans les études migratoires, ont appelé à sortir du présentisme des « problèmes urgents » de migration pour en retracer les racines coloniales. Contrairement à une idée répandue, les passeports et les visas ne sont pas des outils neutres, mais s’inscrivent dans une histoire marquée par des hiérarchies raciales.

Si l’écrivain autrichien Stefan Zweig rappelait qu’« avant 1914, le monde appartenait à tout le monde », des colonies britanniques introduisent dès 1905 des contrôles pour limiter l’entrée de « voyageurs racialisés indésirables venant de l’Asie ». Jusqu’au début du XXe siècle, les sujets britanniques, y compris les Indiens, circulaient pourtant librement dans l’Empire. Mais après l’arrivée de 2000 travailleurs indiens au Canada vers 1907, celui-ci instaure des restrictions qui rompent avec ce principe. Des restrictions documentaires et administratives s’y renforcent alors, dans un mouvement qui contribue à l’essor du passeport comme outil de tri des mobilités. L’Australie a adopté des mesures similaires avec leur White Australia Policy en 1901.

Ces restrictions ont servi de base aux instruments modernes de contrôle des frontières (passeports, visas, exclusions sélectives), comme le montre l’historien des migrations transnationales Adam McKeown dans son ouvrage Melancholy Order.

Après la Première Guerre mondiale, ces pratiques sont généralisées par la Société des Nations. Officiellement destinées à sécuriser les frontières, elles institutionnalisent en réalité un tri des mobilités, en facilitant celles des métropoles blanches et en restreignant celles des populations colonisées. Que le colonialisme ait pris la forme d’une domination externe comme c’est le cas des empires coloniaux, ou d’un colonialisme interne comme c’est le cas du Canada envers les peuples autochtones à travers la loi sur les Indiens (1876) par exemple, ces expériences ont convergé vers le même résultat : institutionnaliser un système global de hiérarchisation raciale des mobilités.

Une structure injuste

L’histoire coloniale a laissé un héritage durable : un classement racialisé des peuples et des nations.

Certes, les politiques contemporaines de visas s’appuient sur des arguments de sécurité ou de diplomatie bilatérale. Mais ces justifications modernes prolongent un système qui, dès l’origine, a hiérarchisé les individus et les nations. Les détenteurs de passeports du Sud global y sont encore trop souvent perçus par les pays du Nord global comme des migrants à risque, alors que rien ne garantit que les titulaires de passeports « forts » soient plus vertueux.


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La persistance du régime de visa actuel s’explique ainsi par la combinaison d’un héritage colonial et d’une rationalisation contemporaine. Pris séparément, chaque État exerce légitimement sa souveraineté. Mais additionnés, les régimes de visa produisent un résultat collectif difficile à ignorer : la reproduction d’une hiérarchie mondiale qui en avantage certains et en désavantage durablement d’autres. Ce n’est pas seulement une question d’inégalités factuelles, mais d’injustice structurelle : un système qui place systématiquement certains groupes en position d’infériorité.

Des contre-exemples existent – Singapour, le Japon, la Corée du Sud. Mais ces exceptions tiennent à une insertion stratégique dans les réseaux économiques et diplomatiques mondiaux, non à un renversement de la hiérarchie héritée. Ces États sont devenus les « bons élèves » d’un ordre dont les règles demeurent marquées par l’histoire coloniale, tandis que la majorité des pays du Sud restent soumis à des régimes de mobilité coûteux, incertains et discriminatoires.

Certains peuvent justifier la différenciation des visas par le fait que certaines nationalités respectent les termes de leurs visas alors que d’autres prolongent leurs séjours illégalement. Or, cet argument suppose que la restriction soit fondée sur l’observation, alors qu’en pratique elle est fréquemment posée par défaut. En effet, si les politiques reposaient réellement sur des statistiques objectives, l’exemption serait la norme initiale, et les visas ne seraient imposés qu’a posteriori, sur la base des comportements observés.

Le problème n’est donc pas la légitimité des États à contrôler leurs frontières, mais l’effet collectif du régime de visa : il consolide un cercle fermé de mobilité privilégiée entre pays riches et perpétue une injustice structurelle de mobilité à l’échelle mondiale. Reconnaître cette injustice comme héritage colonial oblige à penser des réformes capables d’alléger cette hiérarchie.

Vers une mobilité plus égalitaire ?

Faut-il abolir toutes les frontières pour instaurer une migration libre ? La question reste encore débattue. Je ne propose pas ici leur disparition, mais une réforme minimale pour atténuer l’injustice structurelle existante, comme la suppression des visas de court séjour pour les voyages d’affaires, les échanges universitaires, le tourisme ou les visites familiales.

La majorité des mobilités transnationales contemporaines est en réalité temporaire et n’implique pas d’installation durable, mais un retour dans le pays d’origine. Dans ce contexte, la majorité de ces voyageurs ne constitue ni un risque sécuritaire significatif ni un fardeau économique pour les États d’accueil.

Faciliter la circulation de courts séjours permettrait à des chercheuses et chercheurs de participer plus librement aux échanges internationaux, à des familles de se retrouver plus facilement et à des jeunes de voyager sans entraves arbitraires.

Ouvrir davantage ces mobilités réduirait les écarts de traitement entre les citoyens du Nord et ceux du Sud. Ces derniers pourraient enfin profiter des mêmes droits d’exemption de visa que les premiers. Cela contribuerait à atténuer une injustice héritée de l’ordre racial-colonial.

Enfin, la liberté de voyager ne devrait pas dépendre du hasard de la naissance ni du passeport que l’on détient, mais être reconnue comme un droit partagé.

La Conversation Canada

Thao Hoang ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les passeports et les visas ne sont pas des outils neutres. Ils sont marqués par des hiérarchies raciales – https://theconversation.com/les-passeports-et-les-visas-ne-sont-pas-des-outils-neutres-ils-sont-marques-par-des-hierarchies-raciales-262782