Pour protéger les oiseaux, les vitres anti-collision doivent devenir la norme

Source: The Conversation – in French – By Brendon Samuels, Research associate, Western University; Toronto Metropolitan University

Les oiseaux font face à une crise : près de trois milliards d’entre eux ont disparu en Amérique du Nord depuis 1970, en raison des activités humaines qui les affectent, tant eux que leurs habitats.

Chaque année, des milliards d’oiseaux migrent à travers de vastes étendues couvrant les Amériques. Un périple qui s’avère fatal pour bon nombre d’entre eux. Au Canada, des dizaines de millions d’oiseaux meurent chaque année en se heurtant aux vitres des bâtiments, pour la plupart des immeubles de faible hauteur ou des résidences. Cela fait des collisions avec les vitres l’une des principales causes directes de mortalité chez les oiseaux.

Pourtant, les gouvernements sont peu enclins à s’attaquer aux causes du problème. Près de deux décennies après que Toronto soit devenue la première ville au monde à prendre en compte la sécurité des oiseaux dans son processus d’urbanisme, les villes canadiennes sont aujourd’hui à la traîne par rapport à leurs homologues mondiales en matière de protection des oiseaux contre les collisions avec les bâtiments.

Le gouvernement de l’Ontario a récemment adopté une loi qui interdit aux municipalités d’appliquer les normes de construction écologique, y compris les mesures de protection des oiseaux, dans le cadre de leur processus d’urbanisme local.

Cette modification semble aller à l’encontre des lois fédérales protégeant les oiseaux qui s’appliquent aux propriétaires d’immeubles. Le Règlement sur les oiseaux migrateurs et la Loi sur les espèces en péril du Canada interdisent de tuer des oiseaux en provoquant des collisions, même involontairement. Les amendes peuvent aller jusqu’à 1 million de dollars par animal pour la mise à mort d’une espèce en péril inscrite sur la liste.

Notre nouvelle étude explore des stratégies visant à concevoir des villes sans danger pour les oiseaux. En prenant Toronto comme étude de cas, nous avons examiné comment une planification collaborative peut concilier développement et durabilité écologique, tout en réduisant les collisions d’oiseaux contre les bâtiments.

Les leçons des professionnels de la construction

Pour réduire les collisions d’oiseaux contre les bâtiments, il faut commencer par respecter les lignes directrices de conception dès la phase de planification. Les oiseaux, attirés par les espaces verts urbains, ne perçoivent pas les reflets sur le verre et ne voient pas le verre qui leur semble transparent.




À lire aussi :
Comment nourrir les oiseaux de jardin sans propager les maladies ?


Dans certaines villes canadiennes, on applique des motifs en pointillés sur les fenêtres et les garde-corps en verre des immeubles. Il a été démontré que ces repères visuels — inventés à Toronto — aident les oiseaux à repérer le verre et à éviter de s’y heurter.

Concevoir des villes sûres pour les oiseaux implique également de tenir compte de la manière dont ceux-ci se déplacent d’un habitat à l’autre et font face aux dangers présents dans l’environnement bâti.

Dans le cadre de notre étude, nous avons réuni des experts et des professionnels issus de domaines aussi variés que l’architecture, l’architecture paysagère, l’ingénierie et la gestion des installations, afin d’intégrer les différents points de vue sur la sécurité des oiseaux dans une approche interdisciplinaire.

Dans le cadre d’un atelier de co-conception, nous avons cerné les principaux obstacles, de même que les occasions à saisir, pour favoriser une adoption plus généralisée de pratiques de construction urbaine sécuritaires pour les oiseaux. Notre article présente à un public international les leçons tirées de l’expérience de Toronto, et met en lumière les besoins et les progrès réalisés aux échelles institutionnelle, locale et régionale.

Nos résultats fournissent des indications sur la manière dont nos collaborateurs de FLAP Canada — un organisme de bienfaisance voué à la sensibilisation à la sécurité des oiseaux en milieu urbain — peuvent former les professionnels.

Certains promoteurs immobiliers affirment que la conception de bâtiments respectueux des oiseaux est trop coûteuse, « trop contraignante » et constitue un obstacle à la construction de logements.




À lire aussi :
Voici comment aménager des villes plus durables, pour les humains, et aussi pour tous les écosystèmes


Mais les chercheurs et les architectes soulignent que le verre sans danger pour les oiseaux n’entraîne qu’une augmentation négligeable des coûts de construction pour les bâtiments classiques, et que les solutions reposent sur des techniques de fabrication déjà couramment utilisées, comme les vitres anti-regards et les pellicules anti-chaleur.

Le succès de l’approche adoptée par Toronto démontre que la collaboration interdisciplinaire permet d’être plus efficace dans la conception d’environnements plus sûrs pour les oiseaux. Notre recherche propose un modèle visant à briser les cloisonnements disciplinaires afin de développer de tels outils.

Des villes favorables aux oiseaux

Alors que le Canada prend du recul, d’autres pays passent à la vitesse supérieure. Ailleurs, les villes s’adaptent en recourant à l’aménagement et aux mesures politiques pour créer des environnements où les oiseaux et les humains peuvent cohabiter en toute sécurité.

Aux États-Unis, des stratégies initialement mises au point à Toronto sont désormais appliquées à plus grande échelle qu’au Canada. La conception respectueuse des oiseaux est exigée par la réglementation dans des villes comme New York et Washington, D.C, et d’autres pays emboîtent le pas.

Cette croissance s’accompagne d’une coordination accrue entre les pays et les secteurs, notamment par le biais de l’Alliance internationale pour la prévention des collisions d’oiseaux.

Le gouvernement canadien a récemment adopté une Stratégie pour la nature à l’horizon 2030 qui s’inscrit dans le cadre du Cadre mondial de Kunming-Montréal pour la biodiversité.


Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.


De nombreux objectifs de cette stratégie s’inscrivent dans la lignée des principes qui sous-tendent les « villes sans danger pour les oiseaux ». Bien que les engagements fédéraux soient encourageants, le pouvoir de réglementer la construction des bâtiments relève des codes du bâtiment provinciaux et territoriaux. Il reste à voir comment les gouvernements coordonneront la mise en œuvre de la stratégie entre les différentes administrations et les différents domaines politiques.

Alors que les gouvernements élaborent leurs plans de construction, le moment est venu pour les organismes de réglementation et les industries canadiennes de revoir les pratiques de construction désuètes, d’en atténuer les répercussions et de favoriser l’émergence de villes écologiquement résilientes, plus sécuritaires tant pour les gens que pour la faune.

La Conversation Canada

Brendon Samuels est membre de FLAP Canada et occupe le poste de coordonnateur du programme « Bâtiments sans danger pour les oiseaux » au sein de cet organisme de bienfaisance.

Nina-Marie Lister bénéficie d’un financement du CRSH et d’ARC-Solutions pour ses travaux sur les déplacements des animaux et la connectivité écologique. La professeure Lister est affiliée au FLAP à titre bénévole et a cofondé Bird Safe TMU, un groupe communautaire qui surveille le campus de l’Université métropolitaine de Toronto afin de repérer les collisions d’oiseaux contre les vitres.

Sabrina Careri ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pour protéger les oiseaux, les vitres anti-collision doivent devenir la norme – https://theconversation.com/pour-proteger-les-oiseaux-les-vitres-anti-collision-doivent-devenir-la-norme-288763

Pourquoi les singes gèrent mieux les conflits que nous

Source: The Conversation – in French – By Jean Poitras, Professeur titulaire en gestion de conflits, HEC Montréal

Léa propose de reporter le lancement d’une semaine. Les données parlent d’elles-mêmes et la recommandation s’avère raisonnable. Mais Marc a défendu la date initiale devant de la dernière réunion d’équipe : accepter aujourd’hui, c’est reconnaître qu’il s’est trompé. Le problème est réglé quand la direction tranche en faveur de Léa. Mais Marc se sent désavoué et leur collaboration s’en trouve fragilisée.


Les conflits avec nos collègues, nos proches ou les membres de notre équipe peuvent rapidement bloquer la communication, faire monter les tensions et fragiliser les relations. Or, une décision ou un compromis ne suffit pas toujours à rétablir la coopération : pour qu’une solution tienne, il faut aussi réparer le lien qui permettra aux personnes de continuer à avancer ensemble.

Les primates nous offrent ici un miroir utile. Chez eux, la réparation du lien apparaît en général plus directe – ils rétablissent le contact, s’apaisent mutuellement et restaurent leurs relations. Des études en primatologie ont documenté ces comportements de réconciliation, montrant qu’ils revêtent une grande importance : chez des espèces qui dépendent étroitement de la coopération pour survivre, le maintien de la cohésion du groupe s’avère vital.

Ce miroir a ses limites. Les singes ne composent pas avec des enjeux bureaucratiques, idéologiques ou juridiques, et ils connaissent eux aussi la domination, la rivalité et l’agression. Mais précisément parce que leurs affrontements sont moins chargés symboliquement, ils font ressortir les aspects que nous avons tendance à obscurcir : la réparation des liens sociaux occupe une place centrale.

Certains travaux en psychologie sociale et en primatologie suggèrent que ces deux groupes se distinguent par le poids de l’ego. Chez les singes, la réconciliation contribue surtout à préserver des relations sociales précieuses, dont dépendent l’accès aux ressources, les alliances et la protection du groupe. L’être humain ajoute une couche symbolique – une conception de soi favorable mais fragile, dont la remise en question peut nourrir l’agressivité.

Les trois mécanismes qui suivent ont un point commun : ils relèguent au second plan la dimension relationnelle du conflit, sous l’effet du besoin de protéger l’ego.

  • La menace identitaire, qui transforme le désaccord en jugement de notre valeur personnelle.

  • L’invisibilisation des conflits, qui prive le groupe d’occasions d’apprentissage collectif.

  • La priorité accordée à la solution sur la relation, qui fragilise le lien même quand le problème semble réglé.




À lire aussi :
Pourquoi les conflits nous rendent-ils idiots ?


Quand le désaccord devient un jugement

Chez l’être humain, lorsque l’ego se sent attaqué, on ne s’efforce plus seulement de régler le problème – on s’assure de ne pas avoir tort. On considère les opinions de l’autre comme des attaques personnelles, et la discussion porte davantage sur la protection de l’identité que sur la compréhension.

Dans ces conditions, le lien se fragilise, la confiance s’érode, et même une bonne solution peut être rejetée si elle fait perdre la face. Ce n’est donc pas le conflit en soi qui menace la relation, mais bien le fait que l’ego s’en mêle. Tant que chacun cherche surtout à protéger son image, la recherche d’une solution demeure fragile.

On doit cependant nuancer : l’importance accordée à la défense de sa propre image varie selon les orientations culturelles. Dans les contextes plus collectivistes, la gestion des conflits tend à accorder davantage de poids à la préservation de la face de l’autre et de la relation. Dans les contextes plus individualistes, la préoccupation pour sa propre face est généralement plus marquée. Le conflit peut alors plus facilement se déplacer du désaccord initial vers la défense de sa position, de son autonomie ou de son image personnelle.

Il importe ainsi, lorsque la tension monte, de se demander si l’interaction ressemble à une conversation ou à un jugement implicite au lieu d’argumenter davantage. Si nécessaire, on désamorce la menace à l’identité avant de revenir au fond.

Cacher les conflits empêche d’apprendre

Chez les primates, les conflits et les rapprochements sont généralement visibles par le groupe. Comme les protagonistes ont moins à protéger une image symbolique d’eux-mêmes, la réparation peut se faire ouvertement. Les autres membres observent alors ces comportements sociaux et apprennent, par exposition répétée, les façons d’interagir au sein du groupe – y compris comment les relations se réparent.

Chez les humains, la peur de perdre la face pousse plutôt à éviter les désaccords ou à les régler en coulisse. Le groupe voit donc rarement comment un conflit peut être abordé de manière constructive. Il est ainsi privé de modèles communs et d’occasions d’apprentissage, alors qu’une discussion franche et encadrée des points de vue opposés peut justement favoriser une gestion plus constructive des conflits.


Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.


Cette idée concerne surtout les conflits qui touchent l’ensemble du groupe – les rôles, les règles ou les façons de travailler. Les différends strictement interpersonnels gagnent généralement à être abordés d’abord en privé, puisque la présence de témoins peut accentuer la défense de l’image. L’enjeu n’est donc pas de rendre les querelles publiques, mais de rendre visibles les démarches collectives qui peuvent servir de modèle.

Quand la solution vient avant la relation

Chez les singes, les comportements de réconciliation contribuent directement au maintien de la cohésion du groupe, dont leur survie dépend étroitement. À l’inverse, l’être humain moderne, surtout en Occident, met souvent l’accent sur les issues au détriment des relations – pourtant, il reste, lui aussi, avant tout un être social.

Quand les tensions relationnelles ne sont pas réparées, elles n’empêchent pas nécessairement le groupe de fonctionner, mais cette performance de façade est trompeuse. La cohésion sociale agit comme un mécanisme de protection qui, une fois absent, prive le groupe de sa capacité à absorber les chocs et à limiter le chacun-pour-soi.




À lire aussi :
Bonobos et chimpanzés : ce que nos plus proches parents nous apprennent sur nous


C’est un angle mort fréquent : les indicateurs de performance mesurent les résultats, mais pas la qualité des rapports qui les rendent possibles. Une équipe peut atteindre ses objectifs tout en s’affaiblissant si elle néglige les rapports. La dégradation des relations peut passer inaperçue si les résultats demeurent élevés, mais le succès finit par s’éroder à cause des tensions résiduelles.

Traiter le conflit comme une menace aux liens relationnels plutôt que comme un simple problème à résoudre change la nature de l’intervention. La question se révèle plus profonde que « avons-nous trouvé la bonne réponse ? » – elle se résume à « avons-nous réparé assez le lien pour que cette solution soit vraiment pérenne ? »

Remettre le groupe au centre de l’équation

On peut trancher un débat en une décision. On ne répare un lien qu’en y consacrant du temps – et c’est précisément ce qui, dans un conflit, se règle le plus rarement.

Notre intelligence nous permet d’analyser les conflits avec finesse, mais elle nous donne aussi les moyens de les compliquer : nous interprétons les intentions, défendons notre place et protégeons notre image, souvent au détriment de la relation. Or, une solution ne suffit pas à restaurer le lien ; c’est le lien restauré qui permet à la solution de tenir.

Il aurait suffi de peu pour Marc et Léa : reconnaître que la date initiale avait pu être défendue de bonne foi, mais que de nouvelles données justifiaient maintenant de la revoir. Permettre à quelqu’un de changer de position sans perdre la face, c’est préserver le lien – et, avec lui, la collaboration qui doit se poursuivre.

La Conversation Canada

Jean Poitras ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pourquoi les singes gèrent mieux les conflits que nous – https://theconversation.com/pourquoi-les-singes-gerent-mieux-les-conflits-que-nous-285410

Canicules : le rôle de l’isolation et de l’inertie thermique des bâtiments pour se protéger contre la chaleur

Source: The Conversation – in French – By Simon Rouchier, Maître de conférence en performance énergétique des bâtiments, Université Savoie Mont Blanc


L’essentielCliquez pour lire les trois points à retenir
L’isolation est le premier facteur pour améliorer le confort thermique en été et limiter les besoins en climatisation. Une « bouilloire thermique » n’est autre qu’une « passoire thermique » (c’est-à-dire un logement peu ou pas isolé)…
… ou un logement isolé mais sans protections solaires. La deuxième priorité est donc d’installer des protections solaires : volets, masques adaptés, vitrages sélectifs, etc.
L’inertie thermique est un plus qui permet de retarder le besoin de climatisation, voire de s’en passer, mais à la condition qu’il y ait une alternance de périodes de fraîcheur relative (la nuit).
Replier


Les canicules successives de l’été 2026 et leurs victimes nous rappellent le manque d’adaptation du parc immobilier français au réchauffement climatique. Dans ce contexte, on voit souvent circuler l’idée qu’un bâtiment isolé, et donc bien protégé du froid hivernal, risque de piéger la chaleur en été. Les mesures de rénovation pour diminuer le besoin de chauffage sont pourtant largement compatibles avec la protection contre la chaleur.

Tout comme il est coûteux l’hiver de chauffer une passoire thermique – c’est-à-dire un logement mal isolé –, il est coûteux de climatiser un logement mal adapté aux fortes chaleurs estivales. Le recours à la climatisation ne doit y arriver qu’après les mesures élémentaires de rénovation – l’isolation et les protections solaires, sous peine de consommer trop de climatisation, et d’aggraver l’effet d’îlot de chaleur urbain (ICU).

Pour prioriser la lutte contre la surchauffe des bâtiments, il est utile de comprendre comment ils réagissent à une vague de chaleur, avec ou sans climatisation.

Le rôle de l’isolation

L’isolation thermique est la première mesure préconisée pour réduire les consommations de chauffage en hiver. Pour un écart de température donné de part et d’autre d’un mur, l’isolation diminue la quantité de chaleur le traversant, et donc le coût du chauffage pour maintenir votre intérieur au chaud.

Elle a le même effet en été. Tout comme votre frigo est isolé pour consommer moins d’énergie, un bâtiment isolé consommera moins de climatisation, ou restera frais plus longtemps s’il n’est pas climatisé. Dans ce dernier cas, la chaleur s’accumulera jusqu’à ce que la température intérieure soit égale à l’extérieure.

On peut ici faire le parallèle avec un réservoir d’eau dont le niveau est la température de votre intérieur. Il se remplit lorsque la température extérieure dépasse celle intérieure, et se vide dans le cas contraire. L’isolation (ou « résistance thermique ») établit le débit de remplissage et de vidange : une meilleure isolation ralentit les variations de niveau d’eau dans les deux sens.

La masse thermique et l’inertie

Comme, en pratique, une isolation ne peut pas être parfaite, le réservoir de chaleur se remplit pendant une canicule. Avec un même débit (combien de chaleur entre ou sort), un grand réservoir mettra plus de temps à se remplir ou se vider : on parle de « capacité thermique » ou de « masse thermique » du bâtiment. Une construction lourde (béton, pierre, briques) sera plus « capacitive » qu’une construction légère (ossature bois).

Ces deux facteurs, isolation et capacité thermique, se combinent pour former l’« inertie thermique » du bâtiment. Elle est en réalité difficilement quantifiable, mais résulte grosso modo de la résistance thermique totale des matériaux de construction, et de leur masse thermique. D’autres facteurs entrent en compte dans l’inertie, comme le fait qu’une construction isolée par l’extérieur est beaucoup plus « inertielle », car l’essentiel de sa masse thermique (les matériaux lourds, surtout les murs porteurs, les sols et les niveaux intermédiaires) se trouve à l’intérieur de sa résistance thermique (les matériaux isolants). C’est pourquoi on recommande d’isoler par l’extérieur quand les contraintes architecturales le permettent.

Ce qu’il faut retenir, c’est que l’inertie thermique du bâtiment influence la vitesse de variation de la température dans des conditions climatiques données.

Une forte inertie thermique : quand est-ce un avantage ? Et un inconvénient ?

Représentons très schématiquement comment un logement non climatisé réagit à une vague de chaleur. Lorsque la température extérieure oscille entre une minimale (au lever du jour) et une maximale (en fin de journée), la température intérieure suit, avec un certain retard (on parle de « déphasage »), et une amplitude réduite.

L’inertie augmente ce déphasage et cet amortissement : le pic de chaleur de l’après-midi est d’autant plus réduit et repoussé que le bâtiment est soit mieux isolé, soit plus lourd, soit les deux.

graphique
L’isolation et la masse thermique du bâtiment influence son « inertie thermique », qui va permettre de réduire l’amplitude des variations de température (on parle d’« amortissement ») et de les retarder (on parle de « déphasage »). Plus l’inertie est importante, plus cet effet d’amortissement et déphasage est grand.
Simon Rouchier, Fourni par l’auteur

L’inertie thermique apparaît donc à double tranchant, puisqu’elle retarde aussi bien la montée en température que sa descente, d’où le sentiment de chaleur « piégée ».

On peut cependant l’exploiter pour en tirer plus d’avantages que d’inconvénients. Par exemple, elle permet de retarder l’arrivée du pic de chaleur jusqu’à la nuit, où la ventilation naturelle par l’ouverture des fenêtres « décharge » la chaleur plus rapidement qu’elle ne s’est accumulée en journée.

graphe
Cas favorable : la montée de température est lente en journée, et le rafraîchissement efficace grâce à une bonne ventilation nocturne. La température intérieure reste toujours en dessous de la température extérieure.
Simon Rouchier, Fourni par l’auteur

Dans ce cas un peu idéal, l’inertie est un avantage. Elle peut même retarder la chaleur pendant plusieurs jours et, couplée au rafraîchissement naturel, permettre de se passer de climatisation.

Si la canicule persiste et si les températures restent élevées la nuit, comme c’est souvent le cas dans les centres-villes à cause de l’effet d’îlot de chaleur, l’inertie ne fera en revanche pas de miracle : pour qu’elle contribue à réduire les consommations d’énergie, le bâtiment doit connaître une alternance entre des périodes d’apports et de perte de chaleur

Elle peut même devenir un inconvénient si la chaleur s’est installée dans votre logement. Une bonne isolation peut se retourner contre vous si de grandes fenêtres sans volets laissent rentrer le soleil. C’est pourquoi les protections solaires ont une importance prépondérante dans la prévention de la surchauffe : volets et stores, bien sûr, vitrages sélectifs, mais aussi brise-soleil de type « casquette », laissant passer le soleil en hiver quand il est bas, et le masquant en été quand il est haut.

graphe
Cas défavorable : une montée rapide de température en journée à cause de l’ensoleillement sans protections solaires, et une descente de la température trop lente la nuit, par manque de ventilation nocturne.
Simon Rouchier, Fourni par l’auteur

La sensation de « bouilloire thermique » apparaît donc principalement dans deux cas de figure :

  • un bâtiment mal isolé, dans lequel le pic de chaleur extérieur se propage rapidement ;

  • un bâtiment, isolé ou non, laissant entrer le soleil. Sans protections, fenêtres de toit et vastes baies vitrées plein sud changeront vite votre bâtiment en serre.

L’isolation est prépondérante dans les dépenses de climatisation

Dans un bâtiment climatisé, les enjeux sont plus simples. Revenons à notre analogie du réservoir : un système de climatisation (ou de chauffage) maintient le niveau à une certaine valeur, votre température de consigne.

Pour faire des économies d’énergie, seul importe le débit de chaleur qui entre ou sort de votre réservoir, et donc son isolation, pas sa capacité.

L’isolation qui réduit votre besoin de chauffage aura le même effet sur votre besoin de froid. La masse thermique aura également un impact positif, en particulier en périodes tempérées, où exploiter la fraîcheur nocturne permet de moins (ou ne pas) climatiser le lendemain.

Quel choix de matériaux ?

L’inertie est la combinaison de l’isolation, et de la masse thermique, apportée surtout par les murs porteurs et dalles. C’est la première qui est prépondérante : à isolation égale, et à protections solaires équivalentes, il y a peu de différence de besoin de refroidissement entre des parois très lourdes (béton isolé par l’extérieur) et des constructions légères (ossature bois).

Quant à l’idée que certains matériaux isolants offrent un meilleur « déphasage » que d’autres, c’est-à-dire qu’ils jouent aussi le rôle de masses thermiques qui retardent donc encore l’accumulation de chaleur, elle est largement exagérée. Le surplus de masse thermique apporté par les isolants « lourds », comme le béton de chanvre ou les panneaux rigides de fibre de bois, a un effet marginal sur le confort d’été, par rapport aux autres mesures de prévention de la chaleur, comme les protections solaires.

Le critère principal du choix des matériaux biosourcés est leur bilan environnemental, pas le confort d’été.

The Conversation

Simon Rouchier est membre de l’Université Savoie Mont-Blanc et de plusieurs associations de chercheurs et de professionnels: SFT, AICVF, IBPSA. Il a reçu des financements d’organismes publics : ANR, région Auvergne Rhône-Alpes, ADEME.

ref. Canicules : le rôle de l’isolation et de l’inertie thermique des bâtiments pour se protéger contre la chaleur – https://theconversation.com/canicules-le-role-de-lisolation-et-de-linertie-thermique-des-batiments-pour-se-proteger-contre-la-chaleur-287925

Pourquoi a-t-on envie de manger du salé au bord de la mer ?

Source: The Conversation – in French – By José Miguel Soriano del Castillo, Catedrático de Nutrición y Bromatología del Departamento de Medicina Preventiva y Salud Pública, Universitat de València

À la plage, les produits apéritifs, les snacks ou les fruits secs peuvent apporter des quantités élevées de sel dans un volume réduit. Davizro Photography/Shutterstock (no reuse)

L’ESSENTIEL

  • Nous avons souvent envie de salé lors de pique-niques à la plage ou d’apéritifs en terrasse au bord de la mer.

  • La transpiration, le besoin de sodium et la soif n’expliquent qu’en partie pourquoi la mer est associée aux aliments salés.

  • Le cerveau, qui guide les sens et la mémoire, ainsi qu’une culture gastronomique construite autour du sel jouent aussi un rôle.


Certaines scènes semblent faire partie d’un souvenir collectif : une table face à la mer et une boisson fraîche accompagnée d’olives, de pommes de terre, de fruits secs, de sardines, d’une omelette ou d’une portion de calamars. Parfois, nous n’avons même pas très faim, mais l’ambiance semble nous pousser vers le salé.

Est-ce simplement une habitude ? Cela répond-il à un besoin de l’organisme ? Ou bien la mer éveille-t-elle d’une certaine manière l’appétit pour le sel ?

Le corps s’exprime lui aussi : transpiration, sodium et soif

Le premier suspect, c’est la transpiration. À la plage, on marche, on nage, on joue, on prend le soleil et, même quand la brise dissimule ce phénomène, on perd de l’eau et des électrolytes. Parmi ces derniers, figure le sodium, qui se révèle essentiel pour maintenir l’équilibre hydrique, transmettre les impulsions nerveuses et permettre le bon fonctionnement musculaire.

Lorsque l’organisme détecte une perte importante de ce nutriment, il peut activer des mécanismes qui favorisent la recherche de sel. Cela ne signifie pas pour autant que chaque envie de chips soit un signal d’urgence de l’organisme. La plupart des gens n’arrivent pas à la plage avec une véritable carence en sodium et, en réalité, dans les sociétés occidentales, nous avons tendance à consommer plus de sel que ce qui est recommandé. Cependant, la chaleur, l’activité physique, une transpiration abondante, une exposition prolongée au soleil ou la consommation d’alcool peuvent renforcer la sensation selon laquelle quelque chose de salé « passera mieux ».

Le corps ne perçoit pas le sel uniquement comme un nutriment, mais aussi comme une expérience sensorielle dont l’attrait varie en fonction de l’état physiologique. L’appétence pour le sel résulte ainsi de l’interaction entre le besoin, l’apprentissage, le plaisir et l’environnement.

La soif joue également un rôle. Les aliments salés stimulent l’envie de boire, et au bord de la mer, on dispose généralement de boissons fraîches à portée de main. La combinaison du sel, de la fraîcheur et de la chaleur ambiante est séduisante : olives et bière, frites et soda, fruits secs et eau gazeuse, poisson frit et citron… Le plaisir réside dans l’ensemble de la séquence : chaleur, sel, boisson fraîche, détente et conversation.

La mer, théâtre de l’appétit

La physiologie, cependant, n’explique pas tout. S’il ne s’agissait que d’une question de transpiration, en sortant d’un sauna, nous aurions envie des mêmes aliments qu’à la plage, ce qui n’est pas toujours le cas. Nous mangeons avec notre corps, mais aussi avec notre mémoire. Le cerveau apprend à établir des associations : le cinéma est associé au pop-corn ; un anniversaire, au gâteau ; Noël, aux friandises ; et la plage, à l’apéritif. Les signaux environnementaux peuvent influencer ce que nous mangeons et en quelle quantité, avant même que la faim physiologique ne se manifeste.

La mer concentre bon nombre de ces signaux. Elle sent le sel, les algues, la crème solaire, le poisson, la fumée de cuisine et l’été. On y entend le bruit des vagues, des conversations et de la vaisselle sur les terrasses. L’ensemble forme une sorte de « menu invisible » que le cerveau reconnaît sans avoir besoin de le lire.

De plus, de nombreux aliments du littoral sont salés pour des raisons historiques. Pendant des siècles, le sel était indispensable à la conservation du poisson avant l’apparition de la réfrigération. C’est ainsi qu’ont vu le jour des préparations telles que les anchois, la mojama (une spécialité espagnole obtenue à partir de la partie noble du thon, ndlr), la morue, les œufs de poisson ou de nombreux poissons salés. Dans les régions côtières, le sel ne se résume pas à une simple saveur : il fait partie intégrante de la conservation, du commerce, de la gastronomie et du paysage.

C’est pourquoi l’envie de manger quelque chose de salé au bord de la mer peut également être considérée comme une réaction acquise. Nous ne recherchons pas le sel uniquement parce que notre corps en a besoin, mais parce que nous avons appris que cela fait partie du rituel lié au fait d’être au bord de la mer.

Une expérience multisensorielle

De plus, le goût ne naît pas uniquement sur la langue. L’odorat, la vue, le son, la texture, la température, l’environnement et les attentes jouent également un rôle. Les recherches en gastrophysique montrent que l’environnement peut modifier l’expérience gustative. Un aliment peut nous sembler plus frais, plus intense ou plus agréable en fonction des signaux qui l’accompagnent.

Manger au bord de la mer, ce n’est pas la même chose que de déguster le même plat dans une pièce fermée. Les vagues, la brise, l’odeur de sel et la température transforment l’atmosphère. Cela n’augmente peut-être pas littéralement la quantité de sel, mais cela peut amener le cerveau à percevoir les saveurs marines comme plus appropriées ou plus agréables.

De l’anchois, une huître ou un poisson frit semblent s’intégrer parfaitement au paysage. Quand un aliment montre une certaine cohérence avec le contexte, on l’apprécie généralement davantage. Le cerveau n’évalue pas le goût de manière isolée, mais à l’intérieur d’une scène complète. C’est pourquoi un simple apéritif peut paraître extraordinaire au bord de la mer et moins mémorable à la maison.

Profiter sans abuser

Il convient toutefois de ne pas idéaliser le sel. Le fait que l’organisme puisse avoir envie d’aliments qui en contiennent lors d’une journée chaude ne signifie pas que nous devions en consommer sans limites. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) recommande aux adultes de consommer moins de cinq grammes de sel par jour. Les apéritifs, les conserves, les snacks, les produits salés et les fritures peuvent apporter des quantités élevées de sel dans un volume réduit.

Comprendre les envies de grignoter ne revient pas à justifier un « buffet à volonté ». On peut profiter de saveurs intenses sans se limiter aux aliments ultratransformés.




À lire aussi :
Aliments ultratransformés : Comment aider les consommateurs à les repérer et à les éviter ?


Parmi les alternatives, on peut citer les poissons et fruits de mer frais, les olives en quantité modérée, les fruits secs peu salés, le gaspacho, les salades, les cornichons (en contrôlant la quantité) et les préparations à base de citron, de vinaigre, d’herbes ou d’épices.

Lorsque nous sommes à la plage et que nous avons envie de quelque chose de salé, il n’y a probablement pas une seule raison à cela. La transpiration, le sodium et la soif y sont pour quelque chose, mais aussi l’odeur de la mer, le souvenir d’étés passés et une culture gastronomique qui s’est construite au fil des siècles autour du sel. Ce désir n’est pas uniquement une question de biologie ou d’habitude : c’est un dialogue entre le corps, le paysage, les sens et la mémoire.

The Conversation

José Miguel Soriano del Castillo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pourquoi a-t-on envie de manger du salé au bord de la mer ? – https://theconversation.com/pourquoi-a-t-on-envie-de-manger-du-sale-au-bord-de-la-mer-288957

Ce que l’accès aux toilettes publiques révèle des inégalités de genre dans les villes

Source: The Conversation – in French – By Belen Martinez, Research Fellow, Centre for Regional Economic and Social Research, Sheffield Hallam University


L’ESSENTIEL

  • Dans les gares, dans les festivals ou sur les stations d’autoroutes, accéder aux toilettes relève pour les femmes de l’épreuve de patience.

  • Le design uniformisé des toilettes publiques cache des normes de genre qui produisent des inégalités.

  • Loin d’être triviale, la question des sanitaires interroge la conception des espaces urbains.


Vous souvenez-vous de la dernière fois que vous avez dû faire la queue pour aller aux toilettes ? Si plusieurs exemples vous viennent immédiatement à l’esprit, il y a de fortes chances que vous ayez été dans la file d’attente des femmes. Que ce soit dans les théâtres, les aéroports, les centres commerciaux ou les festivals, le constat est le même : les hommes entrent et sortent des toilettes sans difficulté, sans presque jamais attendre, tandis que les femmes doivent patienter dans de longues files.

Dans la plupart des bâtiments publics, l’espace réservé aux toilettes est réparti en fonction de la superficie, ce qui attribue aux hommes et aux femmes un espace à peu près égal. Bien que cela puisse paraître équitable, des études sur le genre et la conception des toilettes ont montré qu’une superficie égale ne garantit pas l’égalité de l’accès. Cette conception part du principe que les hommes et les femmes utiliseraient les toilettes de la même manière et pendant la même durée, et c’est celle qui prévaut dans la plupart des toilettes publiques.

Design uniformisé, inégalités d’accès

Les toilettes pour hommes combinent généralement des cabines et des urinoirs, qui prennent moins de place et permettent une utilisation plus rapide. Les toilettes pour femmes ne comportent que des cabines ; ainsi, même lorsque les deux types d’installations occupent la même surface, celles destinées aux hommes peuvent servir à davantage d’usagers.

Le temps joue également un rôle. Les femmes mettent généralement plus de temps car elles doivent s’asseoir plutôt que rester debout, portent souvent des vêtements plus complexes à enlever et remettre, elles peuvent avoir leurs règles, être enceintes et sont plus susceptibles de souffrir de troubles tels que l’incontinence ou des infections urinaires.

De nombreuses normes de conception reposent encore sur le modèle du « corps masculin par défaut », qui suppose une utilisation rapide des toilettes, en position debout et avec un temps de passage minimal. Lorsque les espaces sont aménagés en fonction du corps et des habitudes des hommes, les retards sont facilement imputés au comportement des femmes – qui « prendraient trop de temps » – plutôt qu’à un problème dans la conception même des toilettes.

La conséquence la plus visible de ces normes d’aménagement est la file d’attente devant les toilettes pour femmes. Mais, comme le montre ma recherche, cela peut également avoir des répercussions économiques et sanitaires. Pour les travailleurs mobiles, comme les chauffeurs de taxi, le temps passé à faire la queue est du temps perdu pour gagner leur vie.

Un coût économique

Et il ne s’agit pas seulement de la longueur de la file d’attente : le simple fait d’installer des toilettes publiques est déjà un choix d’aménagement qui a davantage de conséquences pour les femmes que pour les hommes, qui peuvent plus facilement trouver un endroit où se soulager lorsqu’ils en ont besoin.

Pour la plupart des femmes, faire la queue pour aller aux toilettes est un désagrément certes, mais qu’elles jugent mineur et intègrent dans leur quotidien sans y prêter vraiment attention. Cependant, lors de mes recherches sur les femmes chauffeurs de taxi en Espagne, j’ai réalisé que ces inégalités en matière de toilettes pouvaient avoir des conséquences plus graves.

Lorsque je leur ai demandé quels étaient les aspects frustrants de leur métier, leur première réponse n’était presque jamais la circulation, les passagers difficiles ou les longues journées de travail, mais bien les toilettes. Trouver des toilettes pendant leur service exigeait souvent une organisation minutieuse et de longues attentes, entraînant une perte de revenus, alors que leurs collègues masculins ne s’absentaient pas plus de quelques minutes pour les mêmes raisons.

Rosario, une conductrice Uber de 26 ans, a qualifié les pauses toilettes pendant son service de « drame du métier » ! Comme beaucoup d’autres conductrices ayant participé à mon étude, elle a expliqué qu’elle planifiait son itinéraire en fonction des toilettes dont elle connaissait l’emplacement. D’autres ont indiqué qu’elles évitaient de boire de l’eau pour ne pas avoir à s’arrêter « tout le temps », tandis que certaines ont établi un lien entre des infections urinaires récurrentes et le fait de « se retenir trop longtemps ».

Ces stratégies deviennent toutefois inopérantes en période de règles. Comme l’explique Juana :

« Il faut s’organiser et s’obliger à s’arrêter. Après une course, au lieu de se rendre directement à une station de taxis pour prendre un nouveau client, il faut se rendre dans une station-service pour pouvoir d’abord aller aux toilettes. »

Des normes de genre implicites

Des recherches ont depuis longtemps démontré que les toilettes publiques ne sont pas des infrastructures neutres, mais qu’elles reflètent des présupposés plus profonds quant aux corps et aux comportements considérés comme la norme. En particulier, les normes de pudeur et d’intimité impliquent que les femmes soient censées utiliser des cabines fermées, tandis que les installations destinées aux hommes privilégient la rapidité et l’efficacité grâce à des urinoirs ouverts.

Des recherches ont depuis longtemps démontré que les toilettes publiques ne sont pas des infrastructures neutres, mais qu’elles reflètent des présupposés plus profonds quant aux corps et aux comportements considérés comme la norme. En particulier, les normes de pudeur et d’intimité impliquent que les femmes soient censées utiliser des cabines fermées, tandis que les installations destinées aux hommes privilégient la rapidité et l’efficacité grâce à des urinoirs ouverts.

Il est également plus facile d’un point de vue anatomique – et souvent socialement plus accepté – pour les hommes d’uriner au bord d’une route ou ailleurs lorsqu’il n’y a pas de toilettes publiques à disposition.

Si l’intimité des femmes fait l’objet d’une attention particulière dans la conception des toilettes, il n’en va pas de même de leur temps. Les recherches consacrées à la « parité en matière de toilettes » (« toilet parity ») montrent qu’une augmentation du nombre de cabines ou la création de cabines non genrées permet de réduire considérablement les files d’attente des femmes, avec un impact minime sur celles des hommes. Des expérimentations menées lors de grands événements, notamment avec l’installation d’urinoirs conçus pour les femmes, montrent qu’une réflexion sur la capacité d’accueil des sanitaires peut pratiquement éliminer les temps d’attente.

Pour les femmes ayant participé à mon étude, la quête frustrante d’un accès à des toilettes ne relève pas seulement de l’attente, mais aussi de la dignité et du droit d’occuper l’espace urbain sur un pied d’égalité. En ce sens, les toilettes indiquent de manière discrète mais éloquente pour qui l’espace public est réellement conçu, et quelles sont les personnes dont les corps sont censés s’adapter, encore aujourd’hui.

The Conversation

Belen Martinez a reçu des financements de l’Economic and Social Research Council (ES/P00072X/1).

ref. Ce que l’accès aux toilettes publiques révèle des inégalités de genre dans les villes – https://theconversation.com/ce-que-lacces-aux-toilettes-publiques-revele-des-inegalites-de-genre-dans-les-villes-288744

L’administration Trump veut priver les citoyens d’un puissant levier pour protéger l’environnement

Source: The Conversation – in French – By Sarah J. Morath, Professor of Law and Associate Dean for International Affairs, Wake Forest University


L’ESSENTIEL

  • Les citoyens états-uniens peuvent saisir la justice pour faire appliquer les lois environnementales lorsque les autorités n’agissent pas.

  • Dans une affaire visant l’entreprise xAI d’Elon Musk, l’administration Trump soutient aujourd’hui que ces recours ne devraient plus être possibles.

  • Si cette position était validée par les tribunaux, elle renforcerait le pouvoir de l’exécutif et limiterait la capacité d’action des citoyens.


La réduction de la pollution massive aux États-Unis était une priorité telle que, lorsqu’il a adopté plusieurs grandes lois de protection de l’environnement, notamment le Clean Air Act, le Clean Water Act et le Safe Drinking Water Act, le Congrès états-unien n’a pas voulu confier leur application au seul pouvoir exécutif.

Il a donc inscrit dans ces textes des mécanismes permettant aux citoyens de faire respecter la loi devant les tribunaux lorsque les autorités n’agissent pas contre les infractions. Ces dispositions, appelées citizen suit provisions (« clauses d’action citoyenne en justice »), autorisent les particuliers et les associations à poursuivre en justice les entreprises qu’ils estiment en infraction. Elles permettent également d’engager des poursuites contre les agences fédérales lorsqu’elles n’appliquent pas ces lois.

Depuis les années 1970, ces dispositions ont été invoquées dans plus de 2 000 actions en justice. En réalité, la majorité des contentieux environnementaux aux États-Unis reposent sur ces recours intentés par des citoyens. Ils ont notamment permis de stopper la construction de barrages afin de protéger des espèces menacées, de mettre fin à l’injection d’eaux usées dans les nappes phréatiques ou encore d’obtenir 14,2 millions de dollars de sanctions civiles pour des émissions illégales provenant d’un complexe pétrochimique. En bref, ces recours ont profondément façonné le droit de l’environnement américain.

Aujourd’hui, dans un mémoire déposé devant la justice, l’administration Trump soutient que les citoyens ne devraient plus être autorisés à faire respecter les lois environnementales. Bien que ces lois prévoient explicitement le contraire, le ministère états-unien de la justice affirme, dans une affaire impliquant l’entreprise xAI d’Elon Musk, que leur application devrait relever exclusivement du pouvoir exécutif, même lorsque celui-ci choisit de ne pas intervenir.

Une usine en Pennsylvanie
L’usine Clairton Coke Works, à Clairton (Pennsylvanie), a été contrainte de réduire ses émissions polluantes et de mettre en place un contrôle plus efficace de la pollution dans le cadre d’un accord conclu à la suite d’une action en justice intentée par des citoyens en vertu du Clean Air Act.
Rebecca Droke/AFP

Plus de cinquante ans d’efficacité

Depuis plus de cinquante ans, les actions en justice intentées par des citoyens constituent un outil efficace de protection de l’environnement aux États-Unis. Le mécanisme est relativement simple : une personne ou une organisation doit d’abord adresser une notification officielle à la personne, à l’entreprise ou à l’administration qu’elle soupçonne d’enfreindre la loi, avec copie à l’Agence américaine de protection de l’environnement (EPA). Si, au bout de soixante jours, la situation n’a pas été corrigée, elle peut saisir la justice.

Ces recours visent souvent à obtenir des tribunaux qu’ils ordonnent la cessation de l’activité polluante, le versement de sommes destinées à réparer ou réduire les dommages causés à l’environnement, ainsi que des sanctions civiles versées à l’État. En revanche, si les autorités ont déjà engagé une procédure d’application de la loi ou poursuivent activement le contrevenant, une action intentée par des citoyens ne peut pas être engagée.

Le succès de ces recours dépend de la capacité des plaignants à démontrer qu’une infraction à la loi a bien été commise. Les violations du Clean Water Act sont généralement plus faciles à établir que celles d’autres lois environnementales, car le simple fait de rejeter un polluant sans autorisation constitue en lui-même une infraction. C’est pourquoi davantage d’actions en justice engagées par des citoyens ont été intentées en vertu du Clean Water Act que de toute autre loi environnementale américaine.

Dans mon domaine de recherche, celui de la pollution plastique, ces actions en justice ont notamment permis de tenir les fabricants de granulés plastiques responsables de leurs pollutions. Ainsi, grâce à la disposition du Clean Water Act autorisant les recours citoyens, Diane Wilson, une pêcheuse de crevettes de la côte texane du golfe du Mexique, a poursuivi en 2017 l’entreprise Formosa Plastics pour les rejets répétés de granulés plastiques dans la baie de Lavaca, où elle pêchait, et qui est reliée au golfe du Mexique.

En 2019, Formosa Plastics a finalement accepté un accord de 50 millions de dollars (43,44 millions d’euros), destiné à financer des projets de réduction des impacts et de restauration de la baie, notamment le nettoyage des déchets plastiques et d’autres pollutions. L’entreprise a également accepté de prendre en charge les frais de justice et les honoraires des avocats.

Dans une autre affaire, les organisations de défense de l’environnement PennEnvironment et Three Rivers Waterkeeper ont poursuivi en 2023 l’entreprise Styropek USA, qui fabrique du polystyrène expansé utilisé pour les emballages, en raison de rejets de granulés plastiques dans un cours d’eau de l’ouest de la Pennsylvanie. Ces granulés attiraient et concentraient d’autres substances toxiques, ce qui portait atteinte aux plantes aquatiques et aux poissons.

En 2025, Styropek a conclu un accord transactionnel de 2,5 millions de dollars (2,1 millions d’euros). Dans ce cadre, l’entreprise s’est engagée à installer des systèmes de filtration sur ses réseaux d’eaux usées et d’eaux pluviales afin de retenir les granulés plastiques avant qu’ils n’atteignent Raccoon Creek ou la rivière Ohio. Elle a également dû mettre fin à tout rejet non autorisé de granulés plastiques par les évacuations d’eaux pluviales de son site industriel.

Les dispositions autorisant les actions en justice des citoyens ne figurent pas dans toutes les lois. Mais ce mécanisme a été repris dans d’autres domaines. Ainsi, une loi texane de 2025 visant à restreindre le droit à l’avortement autorise tout citoyen à poursuivre en justice des médecins ou d’autres professionnels de santé qui pratiquent des avortements ou y apportent leur concours.

L’affaire NAACP contre xAI

En avril 2026, la NAACP, une organisation nationale de défense des droits civiques, a assigné en justice xAI, l’entreprise d’intelligence artificielle fondée par Elon Musk, devant un tribunal fédéral, en s’appuyant sur les dispositions du Clean Air Act autorisant les actions en justice des citoyens.

La NAACP affirme que xAI et l’une de ses filiales ont construit et exploité 27 turbines à gaz naturel à Southaven, dans le Mississippi, sans obtenir les autorisations exigées par le Clean Air Act. Ces turbines produisaient l’électricité nécessaire au fonctionnement du centre de données Colossus 2 de xAI, situé à proximité. Selon la plainte, cette centrale au gaz a rejeté des polluants nocifs, notamment des oxydes d’azote et du formaldéhyde, susceptibles d’augmenter les risques d’asthme, de maladies respiratoires, de problèmes cardiaques et de certains cancers.

Si xAI avait demandé l’autorisation d’exploiter ces turbines, l’Agence états-unienne de protection de l’environnement (EPA) lui aurait imposé d’utiliser les meilleures technologies disponibles afin de limiter ces émissions. Or, xAI n’a jamais sollicité cette autorisation auprès de l’EPA.

Une demande du gouvernement fédéral

En juin 2026, le ministère de la justice a demandé au juge de classer l’affaire, faisant notamment valoir que les actions en justice intentées par des citoyens ne peuvent pas être engagées lorsque le gouvernement fédéral ne s’oppose pas au comportement polluant en cause.

Pour étayer sa position, le ministère s’est appuyé sur deux décrets présidentiels signés par Donald Trump dans les premiers jours de son second mandat : l’un proclamant une « urgence énergétique nationale », l’autre visant à renforcer le « leadership américain dans le domaine de l’intelligence artificielle ».

Selon le ministère de la justice, l’action en justice de la NAACP menace « l’innovation dans le domaine de l’intelligence artificielle » ainsi que la sécurité nationale. Dans son mémoire, le gouvernement soutient également que les actions intentées par des citoyens n’ont pas été conçues pour permettre à des particuliers de faire appliquer les lois d’une manière contraire à ce que le gouvernement fédéral estime être l’intérêt général.

Le ministère affirme ainsi que ces recours ne devraient être autorisés par les tribunaux que lorsque le gouvernement omet de faire appliquer la loi, et non lorsqu’il a délibérément décidé, au nom de la politique menée par le pouvoir exécutif, qu’une telle application serait contraire à l’intérêt général.

Un conflit entre le gouvernement et les citoyens

C’est la première fois que le ministère états-unien de la justice défend une telle position devant les tribunaux. Par le passé, toutefois, des défendeurs et certains juges ont déjà mis en doute la constitutionnalité des actions en justice intentées par des citoyens.

Pour leurs détracteurs, parmi lesquels figure l’administration Trump, ces recours permettent aux citoyens de s’arroger un pouvoir de poursuite relevant normalement de l’exécutif. Leurs défenseurs estiment au contraire qu’ils permettent aux citoyens d’exercer les droits que leur confère la loi pour défendre un environnement sain et faire respecter la législation environnementale lorsque l’action des pouvoirs publics est insuffisante.

Quelle que soit l’issue de la procédure opposant la NAACP à xAI, je considère que le mémoire déposé par l’administration Trump constitue une étape supplémentaire dans une entreprise plus large visant à concentrer davantage de pouvoirs entre les mains de l’exécutif.

The Conversation

Sarah J. Morath est affiliée au Global Council for Science and the Environment.

ref. L’administration Trump veut priver les citoyens d’un puissant levier pour protéger l’environnement – https://theconversation.com/ladministration-trump-veut-priver-les-citoyens-dun-puissant-levier-pour-proteger-lenvironnement-289055

La défaite de la Seleção peut-elle coûter une élection présidentielle au Brésil ?

Source: The Conversation – in French – By Jorge Jacob, Professor of Behavioral Sciences, IÉSEG School of Management


L’ESSENTIEL

  • Certaines études tendent à établir un lien entre les performances d’équipes sportives et les scores obtenus par les pouvoirs en place lorsque les élections se tiennent peu après.

  • Le fiasco de la sélection nationale brésilienne à la Coupe du monde 2026 de football masculin pourrait, dans cette logique, avoir un effet négatif sur le résultat du président Lula, candidat à sa réélection en octobre prochain, d’autant plus que ce sport génère d’intenses passions au Brésil.

  • En réalité, les recherches les plus détaillées, mais aussi les précédents historiques au Brésil, montrent qu’il n’existe pas de lien démontré entre les résultats de la Seleção et l’issue des élections.


Le 5 juillet 2026, le Brésil quittait la Coupe du monde dès les huitièmes de finale, battu par la Norvège – une sortie de route que la presse a immédiatement décrite comme la fin d’un mythe.

Au Brésil, les médias s’en sont d’abord pris au sélectionneur Carlo Ancelotti, mais la discussion a vite débordé du terrain, car l’élimination est survenue à quelques semaines seulement de l’ouverture officielle de la campagne présidentielle.

Aussitôt, une vieille question est revenue dans le débat public brésilien, comme à chaque Mondial : une victoire de la Seleção profite-t-elle au gouvernement en place, et une défaite lui coûte-t-elle des voix ?

Le football, un enjeu politique ancien au Brésil

Comme à chaque Coupe du monde, les candidats à la présidentielle ont tenté de prendre le train en marche.

Le président sortant et candidat à sa réélection Luiz Inácio Lula da Silva, qui avait publié, avant la compétition, une vidéo d’encouragement à « son cher Ancelotti », a réagi après l’élimination en rappelant que « l’on ne gagne pas toujours » et en appelant les Brésiliens à garder confiance dans l’avenir.

À l’autre bout de l’échiquier politique, le sénateur Flávio Bolsonaro, fils de l’ancien président Jair Bolsonaro et candidat déclaré de l’extrême droite, a publié sur Instagram une vidéo générée par IA qui décalque un montage devenu viral après l’élimination de la Seleção. Dans l’original, Neymar demande à son « moi enfant » s’il doit « continuer d’essayer » ; à la fin, un Neymar « de 2030 » soulève enfin le trophée. Flávio Bolsonaro a repris le procédé à l’identique, en remplaçant la Coupe du monde par l’écharpe présidentielle.

Si les candidats eux-mêmes croient qu’endosser le maillot jaune et vert rapporte des voix, c’est que cette intuition reste bien vivante. Cette instrumentalisation politique du football n’a rien de nouveau. De Getúlio Vargas (au pouvoir de 1930-1945, puis président de 1951 à 1954) à la dictature militaire (1964-1985), puis tout au long de la période démocratique, les gouvernements brésiliens ont régulièrement mobilisé la Seleção comme symbole d’unité nationale, de patriotisme et d’identité collective.

Sous l’Estado Novo (1937-1945), le régime de Vargas subventionne les clubs et fait du football un instrument de « brésilianité », c’est-à-dire un élément central de l’identité brésilienne. En 1970, la dictature militaire accompagne le titre mondial de la campagne de propagande « Noventa Milhões em Ação » (« Quatre-vingt-dix millions en action », c’est-à-dire 90 millions de Brésiliens unis derrière la Seleção) et associe méthodiquement le succès de la Seleção à celui du régime.

Plusieurs recherches en histoire et en science politique ont montré que le football occupe au Brésil une place singulière dans la construction du récit national.

Quand l’histoire électorale répond aux idées reçues

Pour autant, une victoire ou une défaite de la Seleção peut-elle influencer le comportement électoral des Brésiliens ? Longtemps, une partie de la littérature en économie politique et en psychologie sociale a défendu l’idée qu’une victoire sportive pouvait procurer un « bonus électoral » aux dirigeants en exercice.

L’étude la plus influente sur cette question est celle d’Andrew J. Healy, Neil Malhotra et Cecilia Hyunjung Mo, publiée en 2010 dans les Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS). À partir de l’examen des résultats de plusieurs équipes universitaires de football américain aux États-Unis, les auteurs montrent qu’une victoire obtenue dans les dix jours précédant un scrutin augmentait le nombre de voix obtenues par le parti au pouvoir lors des élections présidentielles, sénatoriales et de gouverneurs subséquentes. L’effet était plus marqué dans les régions où l’attachement à l’équipe était particulièrement fort, ce qui suggère que les émotions positives suscitées par le sport pouvaient influencer, de manière inconsciente, l’évaluation des gouvernements en place. Encore fallait-il, pour que l’émotion soit toujours vive au moment du vote, que la victoire survienne juste avant le scrutin.

Le mécanisme suppose un transfert d’émotion : des citoyens momentanément plus heureux porteraient un regard plus favorable sur leurs dirigeants, qui n’y sont pourtant pour rien. Mais, plus tard, les chercheurs Anthony Fowler et Pablo Montagnes ont réexaminé ces mêmes données avec des tests de robustesse plus exigeants. Ils montrent que l’effet observé dans l’étude originale disparaît largement lorsque l’on modifie les spécifications économétriques, que l’on réalise des tests placebo ou que l’on compare des élections dans lesquelles le parti au pouvoir ne se représente pas.

Les auteurs soulignent également que l’effet apparaît parfois dans des contextes où il ne devrait pas exister (par exemple, dans des régions moins attachées au football universitaire), ce qui est incompatible avec le mécanisme théorique proposé. Ils concluent ainsi que le résultat initial correspond vraisemblablement à un faux positif statistique, c’est-à-dire une corrélation due au hasard ou aux choix de modélisation, et non un effet causal des victoires sportives sur le vote.

Aujourd’hui, le consensus scientifique est que les grands événements sportifs peuvent influencer temporairement l’humeur collective, mais les preuves de leur capacité à modifier durablement les préférences politiques restent faibles. Cette prudence est particulièrement nécessaire dans des sociétés fortement polarisées comme le Brésil, où la polarisation déborde largement le champ électoral : au printemps 2026, le retrait sanitaire de produits d’une marque par ailleurs donatrice de la campagne présidentielle de Jair Bolsonaro a suffi à transformer un simple détergent en étendard partisan. Le phénomène n’est pas nouveau : pendant la pandémie de Covid-19, nous avions montré que le soutien des Brésiliens aux mesures de distanciation sociale dépendait bien davantage de leur orientation politique déclarée que de leur vulnérabilité économique.

L’intuition est séduisante parce que sa logique est simple : la Seleção gagne, le gouvernement gagne ; la Seleção perd, le gouvernement perd. Or la série historique brésilienne dément cette équation avec une régularité presque scolaire. En 1998, le Brésil s’incline 3-0 devant la France en finale ; trois mois plus tard, Fernando Henrique Cardoso est réélu dès le premier tour. En 2002, le Brésil décroche son cinquième titre, et c’est l’opposition, non le gouvernement sortant, qui gagne le Planalto avec Lula. En 2006 et en 2010, la Seleção sort en quarts de finale : Lula est réélu en 2006, puis Dilma Rousseff, sa dauphine, élue en 2010.

En 2014, le Brésil, pays hôte, encaisse un 7-1 contre l’Allemagne en demi-finale. J’étais dans le stade ce soir-là. Le souvenir qui me revient est celui d’une humiliation historique, subie à domicile, devant son propre public, et en pleine année électorale. En sortant du stade du Mineirão, à Belo Horizonte, j’ai surtout entendu ce que scandait la foule. Et la cible n’était ni l’équipe battue ni ses joueurs : c’était la présidente Dilma Rousseff. Cette humiliation à domicile lui a-t-elle coûté des voix ? Trois mois plus tard, les électeurs la réélisaient.

Alors, pourquoi ces cris ? Pedro Santos Mundim et Gleice Meire Almeida da Silva ont montré que la popularité de Dilma Rousseff était déjà dégradée à la veille du Mondial. Le football n’a ni anesthésié ni créé la frustration d’une partie de la population : il lui a seulement offert une scène. Les effets politiques de la Coupe du monde avaient commencé bien avant le coup d’envoi de la compétition.

J’ajoute un élément, pour l’avoir observé de l’intérieur ce soir-là : les supporters qui pouvaient s’offrir le billet et le déplacement jusqu’à une demi-finale ne comptaient déjà pas, avant même la défaite, parmi les principaux soutiens de Dilma Rousseff, dont la base électorale se concentrait dans les catégories les plus pauvres et les régions les plus défavorisées, tandis que son adversaire Aécio Neves dominait chez les électeurs aisés. Ce soir-là, la colère dans le stade cherchait une cible collective. Elle l’a trouvée.

Un lien affaibli entre le peuple brésilien et sa sélection

L’analyste politique brésilien Bernardo Mello Franco avance une autre hypothèse : le problème est peut-être devenu identitaire. Il s’appuie sur les travaux de Marco Bettine, sociologue du sport à l’Université de São Paulo, qui soutient que les performances de la Seleção en Coupe du monde ne déterminent pas les résultats électoraux, mais peuvent peser sur l’humeur collective.

Bettine souligne toutefois qu’un élément contextuel distingue le Brésil contemporain : le lien affectif entre la population et la sélection nationale s’est progressivement affaibli. Parmi les facteurs avancés figurent l’appropriation du maillot de la Seleção comme symbole politique par l’extrême droite brésilienne, les scandales de gouvernance au sein de la Confederação Brasileira de Futebol (CBF) ainsi que l’internationalisation croissante du football brésilien, marquée par le départ précoce des meilleurs joueurs vers les championnats européens, ce qui a contribué à vider les compétitions nationales de leurs principales vedettes.

Rien n’indique donc que l’élimination coûtera des voix à Lula, pour l’instant donné nettement en tête dans les sondages. Ni 1998 ni 2014 n’ont empêché le sortant de l’emporter et, en 2026, la Seleção aura surtout servi de matière à vidéos de campagne et d’exutoire à des émotions et à des opinions déjà présentes, auxquelles un parcours plus réussi des coéquipiers de Neymar n’aurait sans doute rien changé.

The Conversation

Jorge Jacob ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La défaite de la Seleção peut-elle coûter une élection présidentielle au Brésil ? – https://theconversation.com/la-defaite-de-la-selecao-peut-elle-couter-une-election-presidentielle-au-bresil-288655

En Gironde, les vulnérabilités des forêts ne disparaîtront pas avec la fumée des incendies

Source: The Conversation – in French – By Bastien Castagneyrol, Chercheur en écologie, Inrae


L’ESSENTIEL

  • L’incendie parti de Saumos, en Gironde, le 22 juillet dernier, a brûlé plus de 42 000 hectares de forêt, détruit plus de 200 habitations et entraîné l’évacuation de plus de 200 000 personnes.

  • Le changement climatique crée les conditions d’un véritable effet domino : il accroît le risque incendie, puis les feux favorisent les ravageurs du pin (scolytes et nématodes du pin), qui accélèrent le dépérissement des arbres et donc augmentent les quantités de combustible sec.

  • Lorsque viendra l’heure du bilan et du reboisement, il ne faut pas imaginer que les vulnérabilités qui ont permis les feux de 2022 puis ceux de 2026 disparaîtront par magie grâce à des solutions miracles : elles devront faire l’objet d’une gestion intégrée.


Le feu qui s’est déclenché le mercredi 22 juillet 2026 sur la commune de Saumos, en Gironde, a brûlé plus 42 000 hectares de forêt, plus de 200 habitations et entraîné l’évacuation de plus de 224 000 personnes en moins d’une semaine. Quand les fumées se seront dissipées, elles vont révéler l’étendue de la catastrophe. Celle-ci est non seulement écologique, mais également sociale et économique.

La forêt des Landes de Gascogne est un socioécosystème largement dominé par la sylviculture du pin maritime. Les peuplements de pin en monoculture s’étendent sur près de 800 000 hectares, localement interrompus par des boisements épars de chênes et des peuplements forestiers plus diversifiés le long des cours d’eau et des lagunes, des grandes cultures et des espaces artificialisés (zones urbanisées, infrastructures de transport et d’activités).

Il est, de ce point de vue, parfaitement légitime de protéger cette forêt contre le feu tant elle structure le paysage, l’économie et la vie des personnes qui occupent ce territoire, en plus d’héberger une biodiversité originale. Pourtant, aussi terrible, dévastateur et rapide soit-il, notre rôle de scientifiques est de rappeler que, s’agissant de la forêt, le feu n’est qu’un aléa parmi d’autres.




À lire aussi :
Les « forêts » de pins maritimes d’Aquitaine, des nids à incendie ?


Dans l’urgence du moment, ne penser et ne raconter la future gestion de la forêt des Landes de Gascogne et de son territoire que par le seul prisme de la défense contre les incendies pourrait, à moyen terme, condamner le pin maritime dans la région et au-delà.

L’enjeu n’est rien de moins que la durabilité d’un socioécosystème dont dépendent des vies humaines (directement menacées par les flammes lors des feux), une biodiversité originale, un pan important de l’économie, mais également une partie de la stratégie bas carbone de la France et la protection du littoral.

Le changement climatique crée les conditions d’un effet domino

Plusieurs risques pèsent sur les monocultures de pin maritime. Ils sont nombreux et interagissent les uns avec les autres.

Commençons par clarifier ce qu’on entend par risque : cette notion anthropique (elle est relative aux activités humaines) se définit comme la combinaison d’aléas (phénomènes plus ou moins probables), de vulnérabilités (effets prévisibles de ces phénomènes) et des enjeux (humains, économiques et environnementaux).

Les feux sont un aléa dont la survenue peut entraîner des dommages catastrophiques sur l’ensemble de ce système. Ne dépendant pas des êtres vivants, ils sont qualifiés d’aléas abiotiques, au même titre que les tempêtes, les canicules extrêmes et les sécheresses intenses.

L’impact de ces aléas sur le socioécosystème que constituent la forêt des Landes de Gascogne et son territoire est d’autant plus important :

  • qu’il est fragilisé par les changements climatiques,

  • que la filière économique est dépendante d’un modèle sylvicole spécialisé,

  • que l’urbanisation croissante liée à l’augmentation de la population étend les espaces bâtis et les infrastructures à l’interface avec les milieux forestiers.

Or, les aléas exploitent les vulnérabilités créées par l’activité humaine ou renforcées par les perturbations précédentes, augmentant la probabilité de réalisation des risques. Comme dans un jeu de domino, si l’un survient et que le domino bascule, les autres suivent.

  • Les changements climatiques modifient le régime des précipitations : dans le sud-ouest de la France, elles sont plus importantes en hiver et favorisent une reprise de la végétation au printemps.

  • Les sécheresses accompagnées de canicules sont également de plus en plus précoces, intenses et fréquentes. Elles assèchent les sols et la végétation devenue abondante. Les arbres et l’ensemble des êtres vivants souffrent d’un stress hydrique et thermique chronique.

  • S’agissant des pins, quoique plutôt résistants, ils peuvent perdre leurs aiguilles les plus âgées qui sèchent, tombent au sol et constituent une litière qui se décompose lentement sur le sol acide des Landes de Gascogne. Avec les plantes de sous-bois, la litière desséchée accumule des matériaux inflammables.

Effets du changement climatique sur les activités des feux de forêt en France hexagonale.
INRAE, Fourni par l’auteur

La sécheresse et la canicule exacerbent donc le risque d’incendie et font vaciller le premier domino. Une étincelle ou une allumette criminelle suffisent à déclencher un incendie dont la propagation est facilitée par la quantité, la continuité et l’état de dessiccation de la végétation.

Des arbres brûlent entièrement, mais d’autres restent en vie pour quelques mois ou plus longtemps tout en étant pourtant affaiblis. Nous en sommes là aujourd’hui. Mais demain, cela pourrait être encore pire.




À lire aussi :
Feux de forêt : quels sont les facteurs qui influencent le plus leur comportement ?


Le rôle amplificateur des parasites du pin

En effet, à ces aléas abiotiques s’ajoutent aussi des aléas dits biotiques, liés aux êtres vivants. Par exemple, les pullulations d’insectes ravageurs et de microorganismes pathogènes natifs, et l’introduction de ravageurs et de pathogènes exotiques en lien, notamment, avec le commerce international.

Un autre domino peut alors tomber. Les scolytes, de petits insectes coléoptères se nourrissant des tissus qui conduisent la sève des pins, trouvent dans les pins affaiblis une ressource favorable ; les pins affaiblis ne sont plus en mesure de se défendre efficacement, les populations de scolytes explosent, créant des pullulations qui, si elles débutent à proximité des zones incendiées, peuvent s’étendre aux peuplements ayant échappé aux flammes.

Et encore un autre. En témoigne, par exemple, l’arrivée du nématode du pin , une espèce dite de quarantaine (c’est-à-dire faisant l’objet d’une surveillance renforcée et de plans d’éradication sticts) au niveau européen. Or, l’insecte vecteur du nématode, Monochamus galloprovincialis, est pyrophile : il est attiré par le bois brûlé dans lequel il se développe. Les foyers déjà détectés dans le département des Landes et des Pyrénées-Atlantiques s’étendent.

Scolytes et nématodes induisent ainsi une mortalité additionnelle des pins, accroissant de fait la vulnérabilité au feu du fait de l’accumulation de bois mort, qui sèche et sert de combustible.

Interactions entre changements climatiques, aléas biotiques et abiotiques.
Fourni par l’auteur

On peut retenir trois enseignements de cet enchaînement :

  • les changements climatiques sont la cause profonde de l’intensification des aléas et de l’aggravation des vulnérabilités qui façonnent les risques forestiers ;

  • même après l’extinction des incendies, les risques demeurent et continuent d’affecter durablement les écosystèmes forestiers ;

  • du fait de leur interdépendance, tous les aléas et les risques qu’ils font peser sur la forêt doivent être gérés simultanément dans une approche systémique.




À lire aussi :
Le nématode du pin, un redoutable globe-trotteur


Pas de scénario universel, même pour la sylviculture du pin

Depuis les années 1950, le domaine de l’Hermitage à Pierroton, sur la commune de Cestas au sud de Bordeaux, abrite des laboratoires de recherche de l’Inrae voués à l’étude de la forêt. Le travail patient et rigoureux des chercheuses et des chercheurs, des techniciennes et des techniciens de laboratoire et de terrain, depuis plus de soixante-quinze ans, a contribué à révéler et expliquer le fonctionnement de cette forêt et à alerter sur ses vulnérabilités.

Observations, expérimentations et modélisations ont permis de proposer et de tester des scénarios de gestion favorisant la résistance et la résilience des forêts face aux risques abiotiques et biotiques.

Présentation de l’unité expérimentale forêt Pierroton/Inrae.

Et pourtant, la forêt brûle. Près de 80 hectares des infrastructures de l’Inrae consacrées à la recherche forestière sur le site de Pierroton ont brûlé à la suite de l’incendie parti de Saumos.

Il serait dangereusement naïf de croire qu’il pourrait y avoir un scénario universel de sylviculture pour les forêts, dont celle des Landes de Gascogne, tant l’ensemble des compartiments de ces systèmes complexes sont connectés les uns aux autres. Et cela, du sol à la canopée, de la chenille à la mésange, de la goutte d’eau au bois, jusqu’à la scierie.

Il en résulte des arbitrages délicats. Le débroussaillement du sous-bois réduit la quantité de combustible disponible pour le feu, mais il élimine des habitats nécessaires aux oiseaux et aux insectes prédateurs qui contribuent à réguler les ravageurs. Les fossés de drainage assèchent les parcelles, réduisent l’engorgement des sols au printemps et favorisent la stabilité des arbres face au vent, mais ils accentuent l’assèchement des sols en été, diminuent la disponibilité en eau pour les végétaux, augmentant ainsi le risque d’incendie.




À lire aussi :
L’urbanisation du massif des Landes de Gascogne, facteur aggravant des incendies


La forêt de demain ne ressemblera pas à celle qui a brûlé

La fumée des incendies de Gironde va se dissiper. Elle rendra visible une forêt mutilée et un territoire toujours aussi vulnérable.

Les forêts perdues pourraient peut-être être reconstituées. Pourtant, ce n’est pas exactement ce qui s’est passé au Portugal à la suite des sécheresses et incendies des dernières décennies et à l’introduction du nématode du pin : une grande partie des terrains anciennement plantés de pins ont été convertis en peuplements d’eucalyptus ou artificialisés.

Quand bien même les surfaces boisées perdues dans les incendies seraient reconstituées, la forêt de demain ne ressemblera pas à celle qui a brûlé. Même replantée, une forêt se régénère lentement. La forêt de demain devra faire face à l’accélération des changements climatiques et aux introductions d’espèces exotiques envahissantes. Elle devra remplir de nombreuses fonctions, qu’il faudra piloter de manière intégrée à différentes échelles emboîtées, de l’arbre au territoire, en se gardant de reproduire les vulnérabilités déjà connues des spécialistes, mais révélées au public par les incendies déjà pendant l’été 2022 puis en juillet 2026.

La recherche apporte une vue d’ensemble des enjeux, des trajectoires possibles et des risques. Les savoirs déjà acquis et transmis peuvent éclairer les choix, mais pas arbitrer les priorités. Au lendemain des incendies, il faudra redoubler d’efforts pour consolider les collaborations déjà installées entre la recherche publique, les acteurs de la filière forestière et toutes les autres parties prenantes du territoire.

Il faudra surtout trouver de nouveaux cadres politiques, législatifs et réglementaires pour accompagner la transformation de ce massif forestier et renforcer sa résilience face aux épreuves – qu’il devra inévitablement affronter, étant désormais soumis à des vulnérabilités croissantes –, tout en permettant la coexistence durable d’une diversité d’activités cohérentes.

À titre d’exemple, cela pourrait conduire à faire évoluer les dispositifs de dérogations au défrichement pour créer des coupures de combustible d’intérêt collectif ou à renforcer l’articulation entre les documents de gestion forestière et les outils de planification territoriale afin de mieux intégrer les enjeux de résilience à l’échelle du paysage.


Les membres de l’équipe BIODIV du laboratoire INRAE BIOGECO à Cestas (33) ont contribué à l’écriture de cet article, en particulier Jean-Baptiste Rivoal, Nattan Plat, Olivier Bonnard, et Arndt Hampe.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. En Gironde, les vulnérabilités des forêts ne disparaîtront pas avec la fumée des incendies – https://theconversation.com/en-gironde-les-vulnerabilites-des-forets-ne-disparaitront-pas-avec-la-fumee-des-incendies-288956

Plateformes de SVOD : quand le consommateur est prêt à payer moins cher son abonnement en échange du visionnage de publicités

Source: The Conversation – France (in French) – By Laure Perraud, Maitre de Conférences en Marketing, Université Bourgogne Europe

Face à l’inflation et à un marché saturé, le streaming opère une mutation radicale. Désormais, la publicité n’est plus tant perçue comme une nuisance subie que comme la monnaie d’échange, acceptée par le consommateur, pour préserver son accès à une variété de contenus sans se ruiner.


L’accès aux plateformes de Service Video On Demand (SVOD) est aujourd’hui démocratisé puisqu’un Français sur deux dispose d’un abonnement. Grâce à des contenus variés, proposés à des prix abordables, les consommateurs en ont parfois même souscrit plusieurs. Le marché du streaming vidéo est dominé par plusieurs acteurs majeurs, comme Netflix (12 millions d’abonnés en France, début 2024), Amazon Prime Vidéo, Disney+, ou encore des acteurs locaux comme MyCanal.

Après des années de croissance rapide, ces entreprises font face à un marché qui arrive à maturité. Aux États-Unis, par exemple, le taux de croissance des nouveaux abonnés est tombé en dessous des 10 %, au 4ᵉ trimestre de 2025, selon NPA Conseil s’appuyant sur des données Antenna.

Ces entreprises sont donc confrontées à un objectif double :

  • continuer à recruter des clients dans un marché saturé, ce qui devient de plus en plus difficile ;

  • et lutter contre le désabonnement en fidélisant leurs abonnés actuels.

Chez Netflix, dès 2022

Pour répondre à ce défi, Netflix a lancé sur le marché en novembre 2022 une offre inédite avec un abonnement moins cher, mais contenant la présence de publicités en contrepartie. Pour 5,99 euros par mois, l’abonné accède au catalogue proposé en échange du visionnage de publicités. Avec ce lancement, Netflix souhaitait ainsi augmenter le nombre total de ses abonnés après une baisse historique et attirer un nouveau public dont le budget est plus contraint en inversant le rapport coût/bénéfice.




À lire aussi :
Netflix, une machine à standardiser les histoires ?


C’est cette nouvelle orientation stratégique qui nous a conduit à nous demander : comment les abonnés perçoivent-ils la publicité lorsqu’ils ont délibérément choisi de s’y exposer pour payer moins cher ?

Dans le cadre de nos travaux, publiés dans Décisions Marketing, nous avons souhaité savoir si l’intrusion publicitaire avait des conséquences sur leur satisfaction et leur intention de poursuivre leur relation avec leur plateforme de SVOD.

Une nouvelle équation économique : le prix comme bénéfice

Traditionnellement, dans le domaine du marketing, le prix est considéré comme un sacrifice. Il s’agit de la somme d’argent, de l’effort consenti par le consommateur pour obtenir le service et/ou le produit dont il a besoin et qu’il désire. Dans le cas des plateformes de streaming, le service souhaité correspond au contenu (films, séries, reportages…) et représente par conséquent le bénéfice attendu.

Dans l’abonnement avec publicités de Netflix, ce rapport s’inverse de manière originale. Le prix réduit est perçu par le consommateur comme une opportunité, un bénéfice (avantage) pour son budget, surtout dans un contexte de forte inflation où le pouvoir d’achat est limité. En contrepartie, la publicité, autrefois absente du modèle « Premium » de Netflix, devient le nouveau sacrifice consenti par l’abonné.

Ce changement modifie donc la façon dont l’abonné évalue la valeur globale de son contrat. Cette perception résulte d’un arbitrage entre ce que l’on reçoit (bénéfices toniques et utilitaires) et ce que l’on donne (argent et temps d’exposition publicitaire).

La publicité reste intrusive

Pour comprendre ce phénomène, une étude scientifique quantitative a été menée en avril 2023. Nous avons interrogé, grâce à un questionnaire en ligne, 437 abonnés français ayant tous souscrit à l’abonnement « Standard avec pub » de Netflix. Les répondants ont été consultés dans un premier temps sur la valeur perçue de l’offre souscrite, leur satisfaction et leur intention de fidélité, puis dans un second temps sur la valeur perçue des publicités visionnées et leur intrusion perçue.

L’un des principaux enseignements de cette recherche est que, même si l’abonné a choisi volontairement cette offre, il continue de percevoir la publicité comme intrusive. L’intrusion publicitaire perçue se définit comme une réaction psychologique négative qui survient lorsqu’une sollicitation commerciale interfère avec le processus cognitif et/ou la tâche qu’est en train de réaliser un individu.

Dans le cas de Netflix, l’abonné est pleinement concentré sur le visionnage de son programme. L’interruption publicitaire casse donc le processus d’attention en cours. Notre recherche montre que le fait d’avoir le contrôle au moment de la souscription ne suffit pas à éliminer la perception d’intrusion.

RFI, 2026.

Une satisfaction dégradée

Cette perception d’intrusion a des effets directs et mesurables sur le comportement de l’abonné qui ont pu être vérifiés :

  • l’intrusion publicitaire dégrade la satisfaction à l’égard de l’offre ;

  • l’intrusion publicitaire diminue la valeur (informative, divertissante…) perçue de la publicité ;

  • l’intrusion publicitaire nuit à l’intention de poursuivre la relation, quand bien même l’abonné a choisi un abonnement avec des publicités.

La valeur de l’offre comme protection

Cependant, l’étude révèle un mécanisme de compensation. En effet, la valeur perçue ne dépend pas que du prix, mais de trois dimensions :

  • émotionnelle, par le sentiment de bien-être et/ou de détente procuré par le service ;

  • sociale, à travers la façon dont l’utilisation du service influence la perception de soi par les autres ;

  • fonctionnelle/prix, par le rapport qualité-prix perçu par l’abonné.

Ainsi, lorsque la valeur globale du service est jugée élevée par l’abonné (grâce à la qualité des contenus inédits, exclusifs ou diversifiés), elle parvient à limiter l’impact de l’intrusion publicitaire perçue. En d’autres termes, si l’abonné attribue suffisamment de valeurs aux contenus proposés, il acceptera plus facilement le sacrifice de la publicité, et les effets négatifs de l’intrusion publicitaire s’en trouveront diminués.




À lire aussi :
« Homo subscriptor » : stade suprême du capitalisme numérique


La diversité de l’offre de programmes, un atout majeur

Pour limiter l’insatisfaction des abonnés ayant souscrit à ce type d’offres et faire en sorte que la relation perdure, nous recommandons aux plateformes de SVOD de :

  • capitaliser sur les propositions de contenus variés et originaux afin de maintenir la valeur de l’offre perçue par les abonnés ;

  • conserver cette stratégie de prix accessible par un grand nombre puisque le sacrifice demandé en contrepartie (le visionnage de publicités) semble acceptable, de surcroît dans un contexte inflationniste ;

  • veiller à ce que les publicités diffusées correspondent aux attentes, aux besoins, aux profils des abonnés en s’appuyant davantage sur les données collectées les concernant ;

  • privilégier une diffusion en début de programme pour diminuer (ou à défaut limiter) l’intrusion publicitaire perçue survenant principalement lorsque l’abonné est interrompu lors du visionnage de son programme.

L’avenir des plateformes de SVOD dépendra de leur capacité à produire des contenus originaux et qualitatifs de manière à transformer l’intrusion publicitaire en un compromis acceptable pour l’abonné.

The Conversation

Laure Perraud est membre de l’association française du marketing.

Virginie Uger Rodriguez ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Plateformes de SVOD : quand le consommateur est prêt à payer moins cher son abonnement en échange du visionnage de publicités – https://theconversation.com/plateformes-de-svod-quand-le-consommateur-est-pret-a-payer-moins-cher-son-abonnement-en-echange-du-visionnage-de-publicites-286198

Le pouvoir politique face aux incendies : depuis la Rome de Néron, un exercice de mise en scène ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Benjamin Demassieux, Docteur en langues et littératures anciennes, Université de Lille

*L’Incendie de Rome*, par Hubert Robert (vers 1771). Musée d’art moderne André-Malraux, via Wikimedia Commons

L’ESSENTIEL

  • Le 27 juillet 2026, Emmanuel Macron s’est rendu en Gironde pour saluer les « forces mobilisées » face au feu.

  • Les textes antiques, comme le récit par Tacite de l’incendie de Rome en 64 de notre ère, permettent d’éclairer les rouages de cette communication de crise du pouvoir.

  • S’il dispose de plus de canaux pour s’exprimer, le doute face au mythe du chef secourable ne date pas d’hier.


On croit souvent que l’Antiquité n’a rien à nous apprendre sur le présent, sinon par analogie vague ou par élégance de style. C’est oublier que certains textes anciens ont déjà pensé, avec une lucidité rarement égalée depuis, les mécanismes même de la communication du pouvoir – et qu’ils permettent, par contraste, de mieux voir ce qui se joue sous nos yeux.

Dans Mythologies (1957), Roland Barthes définit le mythe contemporain comme une parole qui transforme l’histoire en nature, le contingent en évidence. C’est ainsi qu’un geste politique – une visite, une déclaration, une image – cesse d’être perçu comme un acte parmi d’autres possibles pour devenir un signe qui « va de soi ». L’image du chef de l’État aux côtés des pompiers, dans la boue ou les cendres, n’est jamais évaluée comme une décision de communication ; elle symbolise immédiatement la sollicitude de l’État, avant même d’être jugée sur ses effets.

On l’a encore vu la semaine passée. Les mégafeux de Gironde, des Landes, du Var, du Tarn et de Corse – environ 117 000 hectares brûlés depuis le début de l’année, selon le ministre de l’intérieur, un orage de feu inédit observé en Gironde, deux sapeurs-pompiers morts au combat – ont donné lieu à un ballet bien identifiable : lundi 27 juillet, Emmanuel Macron s’est rendu au centre opérationnel de Bordeaux, a présidé une cellule interministérielle de crise et est allé à la rencontre des forces mobilisées pour leur dire le soutien de la nation.

Pendant ce temps, à Lège-Cap-Ferret, des dizaines de maisons détruites restent en zone interdite, et les habitants évacués ne peuvent toujours pas rentrer chez eux. D’où la critique, récurrente, d’un décalage entre cette mise en scène de l’engagement et le fond du problème – structurel, écologique – (et les solutions à y apporter) qui reste largement hors champ du moment médiatique.

La catastrophe change d’échelle, le pouvoir se manifeste

Ce mécanisme a un précédent presque parfait, et il ne date pas d’hier. En 64 de notre ère, un incendie ravage Rome pendant plusieurs jours. L’historien Tacite en donne, dans ses Annales (livre XV, chapitre 39), un récit qui commence par un détail de calendrier qui en dit long – voici le passage, dans une traduction personnelle :

« En ce temps-là, Néron, qui séjournait à Antium, ne revint à Rome que lorsque le feu approcha de sa propre demeure, celle par laquelle il avait relié le Palatin aux jardins de Mécène. On ne put pourtant empêcher que le Palatin, cette demeure et tout ce qui l’entourait, ne fussent dévorés. Mais, pour soulager le peuple chassé de ses maisons et errant, il ouvrit le Champ de Mars, les monuments d’Agrippa, et même ses propres jardins, et fit élever des abris provisoires pour recevoir la foule indigente ; on fit venir des vivres d’Ostie et des municipes voisins, et le prix du blé fut abaissé jusqu’à trois sesterces. »

Quelques lignes, et déjà tout y est. D’abord ce détail qu’on pourrait croire anodin : Néron ne rentre à Rome que lorsque le feu approche sa propre demeure. Tacite ne commente pas, il constate – mais il place ainsi, dès la première phrase, le moment où l’intérêt privé du prince rejoint l’intérêt public.

Macron, lui, s’est déplacé tôt, dès le lundi, avant que le feu ne touche rien qui lui appartienne en propre : la logique n’est donc pas identique. Elle obéit pourtant à la même grammaire du seuil. Il aura fallu, dans les deux cas, que la catastrophe change d’échelle pour que le pouvoir se rende visible sur zone – 117 000 hectares, un phénomène météorologique jamais observé en France, deux morts, d’un côté ; la proximité du palais, de l’autre.

Vient ensuite le secours, et il faut ici résister à la tentation du procès facile : l’aide que décrit Tacite n’a rien de fictive. Ouverture d’espaces d’accueil, hébergements provisoires, vivres acheminés d’Ostie, prix du blé plafonné – la réponse matérielle est concrète, chiffrée, documentée.

Il en va de même aujourd’hui, avec la cellule interministérielle de crise, la mobilisation nationale des pompiers, les dispositifs de relogement engagés en Gironde. Mais ce secours immédiat ne suffit pas à clore le débat, parce qu’il ne répond pas à la question posée : celle de la prévention et de l’aménagement du territoire face à un risque d’incendie structurellement aggravé par le changement climatique.

L’image de la sollicitude de l’État

Le gouvernement Lecornu lui-même qualifie cette saison d’inédite et d’exceptionnelle – une formule qui décrit un phénomène, non une politique. C’est précisément sur cet autre terrain, celui de la prévention et de l’aménagement forestier dans la durée, que se loge la critique – un terrain que ni l’aide d’urgence de Néron ni la cellule de crise de Bordeaux ne peuvent occuper.

Et puis il y a le geste lui-même, le plus tacitéen des trois mouvements. Néron va jusqu’à ouvrir ses jardins personnels ; un geste qui vaut par ce qu’il donne à voir autant que par son effet pratique. La déclaration présidentielle depuis le centre opérationnel de Bordeaux suit une économie comparable : elle s’ouvre sur une pensée pour les deux sapeurs-pompiers qui sont tombés avant le soutien de toute la nation – la parole se construit comme un rituel de deuil et de reconnaissance, filmé et retransmis, avant d’être un acte administratif.

C’est la mécanique exacte que Barthes appellera, 19 siècles après Tacite, un mythe : un signe qui circule pour lui-même, presque indépendamment de son efficacité mesurable. L’image du président au centre opérationnel signifie la sollicitude de l’État avant même qu’un seul hectare ne soit repris au feu.

On pourrait s’arrêter là et se satisfaire du parallèle. Mais Tacite ne se contente jamais de décrire un geste sans en interroger la portée, et c’est peut-être ce qui le distingue le plus nettement de Barthes. Pour ce dernier, le mythe fonctionne précisément parce qu’il efface sa propre construction : c’est ce qui fait sa puissance idéologique, sa capacité à se faire passer pour une évidence naturelle plutôt que pour un discours.

Or, Tacite ne laisse jamais le geste de Néron s’installer dans cette évidence. Le chapitre suivant enchaîne aussitôt sur la rumeur d’un Néron chantant la prise de Troie pendant que Rome brûle – rumeur que l’historien rapporte sans trancher, mais qu’il place assez près du récit du secours pour que le lecteur ne puisse plus lire l’un sans l’autre.

Tacite expose la construction du mythe impérial plutôt que de la laisser opérer : il fait, 1 900 ans avant Mythologies, un travail de démystification.

Face au geste de crise, l’expression du soupçon

Reste un écart qu’il faut se garder d’effacer. Néron gouverne sans opposition institutionnelle ni presse indépendante capable de vérifier ses actes ; la rumeur est, chez Tacite, le seul contre-pouvoir disponible – un mécanisme souterrain, diffus, invérifiable.

Aujourd’hui, la mise en doute du geste politique se fait au grand jour, immédiatement, dans la presse et sur les réseaux sociaux, avec un accès direct aux faits et aux chiffres. C’est peut-être là, plus que dans la ressemblance elle-même, que se trouve la vraie leçon : le soupçon envers le geste de crise n’est pas une invention moderne, Tacite le pratiquait déjà avec les moyens de son temps.

Ce qui a changé, ce n’est pas le mécanisme du mythe, c’est son régime de visibilité. Ce qui circulait en rumeur clandestine chez Tacite est devenu, cette semaine, un chiffre publié en direct par la préfecture, une cartographie satellite mise à jour chaque jour, des habitants de Lège-Cap-Ferret filmés devant leurs maisons détruites, une critique formulée dans l’heure sur la prévention et l’aménagement forestier.

La rumeur romaine n’avait qu’un canal, incontrôlable et invérifiable ; la contestation d’aujourd’hui en a mille, tous vérifiables – mais tout aussi impuissants à faire coïncider le temps du geste et celui du problème.

Le mythe du chef secourable ne convainc donc jamais tout à fait : le geste a beau être réel, un doute subsiste toujours sur ce qu’il dissimule ou ce qu’il évite. Et c’est sans doute là la vraie leçon de ce parallèle : ce n’est pas Néron, mais Tacite – celui qui a su regarder ce geste avec distance et en exposer les ressorts – qui reste le modèle le plus utile pour lire notre propre époque médiatique.

The Conversation

Je suis juste chercheur associé à l’Université de Lille, comme indiqué dans mon profil sur The Conversation.

ref. Le pouvoir politique face aux incendies : depuis la Rome de Néron, un exercice de mise en scène ? – https://theconversation.com/le-pouvoir-politique-face-aux-incendies-depuis-la-rome-de-neron-un-exercice-de-mise-en-scene-288896