Pourquoi les émissions de méthane ont-elles bondi de 2020 à 2023 ? Une étude permet enfin de répondre

Source: The Conversation – France in French (2) – By Philippe Ciais, Directeur de recherche au Laboratoire des science du climat et de l’environnement, Institut Pierre-Simon Laplace, Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA); Université Paris-Saclay; Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay

Pendant que le monde était confiné du fait de la pandémie de Covid-19 en 2020, puis au cours des deux années suivantes, la croissance du méthane dans l’atmosphère a été plus élevée que tout ce qui avait été observé depuis le début des années 1980. Toutes sortes d’hypothèses ont alors surgi – certains chercheurs avaient, par exemple, imaginé un rôle « protecteur » aux émissions d’oxydes d’azote résultant du transport routier, alors considérablement ralenti.

Dans une étude publiée début février 2026 dans la revue Science, le spécialiste des gaz à effet de serre Philippe Ciais et ses collègues ont reconstitué ce qui s’est réellement passé lors de cet épisode. En cause, des phénomènes naturels aggravés par le changement climatique. Le chercheur répond ici à nos questions.


The Conversation : Replongeons-nous brièvement dans le contexte de 2020. En quoi la pandémie et, surtout, les confinements mis en place un peu partout dans le monde ont-ils représenté une expérience à large échelle unique pour les spécialistes de l’atmosphère ?

Philippe Ciais : Les confinements, en particulier, ont eu des répercussions globales. La pollution atmosphérique, et notamment les émissions de dioxyde de carbone (CO₂), a été réduite à l’apogée des mesures de confinement. Cette baisse a toutefois été faible – environ 6 % seulement en moyenne pour le CO₂ – et de courte durée, avec un rebond rapide des émissions dès la reprise des activités économiques normales.

Mais ce moment a constitué une expérience unique pour nous, chercheurs : nous n’avons pas souvent l’occasion d’étudier la réaction du système atmosphérique à une telle réduction des activités humaines. On s’en souvient, de nombreuses villes étaient alors devenues plus respirables grâce à l’arrêt des transports routiers.

Nous avons ainsi pu nous intéresser à l’impact de cette réduction sur la chimie atmosphérique et, en particulier, sur l’augmentation du méthane dans l’atmosphère. À noter, toutefois, que cette augmentation s’est poursuivie en 2021 et en 2022 : les mesures de confinement de 2020 ne pouvaient donc, à elles seules, l’expliquer.

En effet, entre 2020 et 2022, les concentrations de méthane ont bondi. En quoi cela a-t-il surpris la communauté scientifique ?

P. C. : Le méthane est un gaz à effet de serre puissant, son augmentation à cause des activités humaines est le deuxième principal facteur responsable du réchauffement climatique. Nous surveillons en continu les concentrations atmosphériques de ce gaz grâce à plusieurs réseaux d’observation atmosphérique. Cela permet de calculer, chaque année, l’augmentation de la concentration de méthane.

Nous avons ainsi remarqué qu’en 2020, puis en 2021 et en 2022, le taux de croissance du méthane était très élevé. En fait, ces chiffres étaient les plus élevés jamais enregistrés depuis le début des mesures, qui remonte aux années 1980.

Nous avons donc commencé à étudier cette période inédite, et nous voulions avant tout comprendre quels étaient les mécanismes impliqués dans cette augmentation très rapide du méthane dans l’atmosphère.

La difficulté, c’est que l’augmentation de la concentration de méthane dans l’atmosphère ne peut pas être rattachée à un facteur unique, mais dépend d’une combinaison de facteurs : émissions anthropiques et naturelles de méthane, mais aussi destruction du méthane par le nettoyeur atmosphérique, les radicaux hydroxyles OH⁻.

« Ces radicaux hydroxyles sont un “Pacman”, expliquez-vous, qui détruit dans l’atmosphère plus de 95 % du méthane émis par les activités humaines. »

P. C. : En effet, des réactions de photodissociation surviennent dans l’atmosphère grâce aux rayons UV, et produisent des radicaux hydroxyles OH⁻, à partir d’ozone, mais le taux de radicaux produits dépend aussi des substances impliquées dans la pollution, notamment le monoxyde de carbone et les oxydes d’azote, qui contribuent à la pollution urbaine.

Ces radicaux hydroxyles sont les agents nettoyants du méthane dans l’atmosphère. Ils sont, en quelque sorte, le « Pacman » du méthane dans l’atmosphère, et permettent de le nettoyer. De ce fait, le méthane a une durée de vie moyenne dans l’atmosphère plus courte que celles du CO₂ : environ douze ans, contre plusieurs centaines d’années pour le CO₂. La destruction du méthane par les radicaux OH⁻ explique pourquoi cette durée de vie est surtout réduite au niveau des tropiques, où le rayonnement solaire est le plus fort.

Sa courte durée de vie fait du méthane un levier particulièrement pertinent pour lutter contre le réchauffement climatique à court terme. Si on réduisait les émissions de méthane, la température diminuerait immédiatement, alors qu’il y a davantage d’inertie pour les émissions de CO₂.




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Comment avez-vous rattaché ce phénomène connu de « nettoyage » atmosphérique du méthane au pic de croissance de la concentration de ce gaz à effet de serre, observé entre 2020 et 2022 ?

P. C. : Nous avions deux grandes hypothèses :

  • soit ce pic faisait suite à une augmentation très forte des émissions de méthane, liées aux activités humaines (agriculture, extraction d’énergie fossile…) ou d’origine naturelle, en pensant aux zones humides qui sont très sensibles à l’évolution du climat ;

  • soit cela voulait dire que les radicaux hydroxyles OH⁻ présents dans l’atmosphère ont été un peu réduits pendant la pandémie et un peu après. Même une petite réduction de ces radicaux pourrait causer un bond du méthane dans l’atmosphère.

D’où ce raccourci, entendu pendant la pandémie, selon lequel la pollution routière serait « bonne » pour lutter contre le méthane…

P. C. : Oui. Il s’agit bel et bien d’un raccourci, car tout dépend de l’endroit où les oxydes d’azote sont émis. Moins d’émissions impliquera moins d’hydroxyles OH⁻ et davantage de méthane, mais ces réactions sont modulées par d’autres espèces chimiques produites par la végétation et par les feux. Même la vapeur d’eau joue un rôle et augmente la concentration d’OH⁻ là où l’atmosphère est très propre.

Vous avez déjà publié un premier article sur le sujet en 2022. En quoi cette nouvelle publication va-t-elle plus loin ?

P. C. : L’article publié dans Nature en 2022 s’était intéressé au taux de croissance du méthane en 2019 et en 2020. Dans notre nouvelle étude, nous avons voulu expliquer pourquoi le taux de croissance du méthane était resté élevé en 2021, en 2022 – après la pandémie, donc –, puis n’a commencé à décroître à nouveau qu’en 2023.

Et de fait, nous avons confirmé que la raison de ce pic était principalement due à une concentration plus faible de radicaux hydroxyles, mais également à des augmentations dans les émissions naturelles de méthane par les zones humides et les émissions de l’agriculture. La combinaison de ces deux raisons est responsable du pic de croissance du méthane mesuré entre 2020 et 2022.

Comment avez-vous surmonté les difficultés méthodologiques pour bien distinguer les deux hypothèses ?

P. C. : Toute la difficulté au plan scientifique, en effet, était de pouvoir faire la part des choses entre ces deux hypothèses alors qu’elles impliquent des protagonistes pas toujours mesurables. Les radicaux hydroxyles OH⁻ ont une durée de vie très courte : moins d’une seconde.

Nous nous sommes appuyés sur les données du satellite japonais GOSAT, qui mesure les concentrations de plusieurs gaz à effet de serre, dont le méthane. Nous ne pouvions mesurer la concentration en OH⁻, mais nous avions les données pour les émissions d’oxydes d’azote (NOx) et de monoxyde de carbone.

À l’aide de modèles de chimie de l’atmosphère et de ces données, nous avons donc pu reconstituer l’évolution des radicaux OH⁻ par rapport à la concentration d’ozone sur la période. Ceci nous a permis de sortir de la logique de « double aveugle » qui nous empêchait, jusque-là, de trancher entre les deux hypothèses.

Nous avons confirmé qu’une baisse des OH⁻ entre 2020 et 2022 expliquait bien une large partie du pic de méthane, mais pas tout. Il manquait encore quelque chose pour expliquer les taux de croissance record du méthane observés, c’est-à-dire une augmentation des sources de méthane en surface.

Mais l’énigme n’était pas encore résolue pour autant. En effet, il existe de nombreuses sources de méthane :

Et donc, la dernière étape était de départager ces différentes sources potentielles d’augmentation…

P. C. : Les émissions naturelles des zones humides sont sensibles aux conditions hydriques et à la température. S’il fait un peu plus chaud sur les tourbières du Nord, un peu plus humide sur les marécages des tropiques, les émissions peuvent augmenter considérablement.

« Il existe par exemple une zone humide en Afrique, dans le Soudan du Sud, qui peut émettre autant de méthane en un an que tous les pays de l’UE. »

Nous avons confirmé que l’augmentation des émissions entre 2020 et 2023 provenait principalement des zones humides tropicales du nord des tropiques, principalement en Afrique et en Asie. Nous n’avons toutefois pas de vision plus précise, même si nous savons qu’il y existe des zones humides très importantes, notamment les tourbières du bassin du Congo, le lac Tchad, et le marécage géant Sudd, dans le Soudan du Sud.

Cette dernière zone humide, en particulier, est gigantesque. Lors de l’arrivée de la saison des pluies, cela peut entraîner des émissions de méthane soudaines et considérables : parfois 10 millions de tonnes de méthane par an, ce qui est presque autant que celles des pays de l’Union européenne en un an (13 millions) !

Ces pluies ont, en retour, pu faciliter l’agriculture, en particulier la culture du riz et la pâture des buffles sur ces terres inondables. Indirectement, cela peut aussi avoir amplifié les émissions de méthane par ce biais.




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La période de juin 2020 à 2023 était par ailleurs dominée par un épisode climatique La Niña, qui a tendance à aggraver les cyclones et les tempêtes tropicales… (son antagoniste El Niño étant davantage associé aux périodes de sécheresse). Pourrait-il y avoir un lien entre cet épisode et les émissions de méthane ?

P. C. : Oui, un climat plus humide donne davantage d’émissions en provenance des zones humides, mais c’est un peu plus compliqué que cela, car les zones humides sont dans des régions bien précises. S’il y a davantage de pluies ou d’apports en eau par le ruissellement et les eaux souterraines là où on a une grande zone humide, alors oui, vous avez les conditions favorables pour augmenter les émissions de méthane. Mais si un surplus de pluies tombe sur des régions sans zone humide, il ne se passera pas grand chose.




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Comment peut-on s’assurer que le méthane en question ne provenait pas d’autres phénomènes, tels que les feux de forêt ?

P. C. : Parce que les molécules de méthane n’ont alors pas la même signature isotopique. Environ un pour cent des molécules de méthane sont plus lourdes, car leur atome de carbone a un neutron de plus. Il s’agit de carbone 13, un isotope plus lourd que le carbone 12, majoritaire. Le carbone 13 est un isotope stable, il ne se décompose pas par radioactivité.

Le méthane produit par les bovins et la culture du riz est d’origine bactérienne, généré par des bactéries anaérobiques. Ce méthane bactérien a une teneur plus faible en carbone 13 que celui qui est produit par les feux ou par les fuites de gaz fossile. Or justement, entre 2020 et 2023, tandis que le méthane était en forte augmentation, le carbone 13 du méthane diminuait plus rapidement. Cela veut dire que le surplus d’émissions qui a été relâché dans l’atmosphère contenait moins de carbone 13, donc qu’il était d’origine bactérienne.

En définitive, que nous dit cette étude des meilleurs moyens de réduire les émissions de méthane et de lutter contre le changement climatique ?

P. C. : L’augmentation soudaine de méthane entre 2020 et 2023 peut être vue comme un signal d’alarme. Notre étude montre que les émissions de gaz à effet de serre naturelles ne sont pas constantes d’une année à l’autre, et qu’elles sont très sensibles aux conditions climatiques. Tout cela peut accélérer considérablement le rythme des émissions.

Le dégel du pergélisol (permafrost), par exemple, devrait nous préoccuper. Nous savons, d’après des observations sur le terrain, que lorsqu’une zone humide est gelée, elle n’émet pas trop de méthane tant que l’on n’enlève pas la glace. Lorsque le pergélisol est exposé, en revanche, les émissions de méthane peuvent être multipliées par dix.

Il est donc urgent de mieux comprendre quels sont les facteurs climatiques qui déclenchent et contrôlent les émissions naturelles. Et, dans le même temps, de réduire les émissions que nous pouvons contrôler, liées à l’agriculture et à l’industrie fossile.


Cette interview, traduite, éditée et adaptée de l’anglais vers le français par The Conversation France, est issue du podcast « The Conversation Weekly », produit par The Conversation UK.

The Conversation

Philippe Ciais a reçu des financements de la Fondation BNP Paribas (don philanthropique pour le Global Carbon Altas), du projet financé par 4C EU Horizon2020 et du projet Climate Change Initiative de l’Agence spatiale européenne.

ref. Pourquoi les émissions de méthane ont-elles bondi de 2020 à 2023 ? Une étude permet enfin de répondre – https://theconversation.com/pourquoi-les-emissions-de-methane-ont-elles-bondi-de-2020-a-2023-une-etude-permet-enfin-de-repondre-276920

Iran : du régime des mollahs au régime des Gardiens

Source: The Conversation – in French – By Azadeh Kian, Professeure émérite de sociologie, Université Paris Cité

Azadeh Kian, sociologue franco-iranienne, est depuis des années l’une des observatrices les plus fines de la société iranienne. Alors que le brouillard de la guerre est encore très épais au-dessus de l’Iran, elle explique dans cet entretien l’évolution qu’a connue le régime au cours de ces derniers mois, ce qu’implique la nomination de Mojtaba Khamenei au poste de guide suprême et souligne le sort effroyable de la population iranienne.


Que sait-on de la situation en Iran et comment les informations en proviennent-elles ?

Internet est totalement coupé, mais ceux qui ont des VPN très efficaces peuvent de temps en temps communiquer avec l’extérieur. Hier, par exemple, j’ai essayé de contacter des amis sur place ; ils n’ont pas pu prendre mon appel, mais ils ont vu que je les avais appelés et ont réussi à m’envoyer un texto pour dire qu’ils ne pouvaient pas répondre, mais qu’ils étaient en sécurité. Les rares fois où on parvient à parler de vive voix, ça coupe tout le temps. Restent les sources journalistiques, comme ce journaliste franco-iranien qui se trouve à Téhéran, Siavosh Giazi, et aussi les journaux iraniens, qui peuvent encore publier des articles et rendre compte des bombardements et des déplacements de populations.

Il en ressort à ce stade qu’une école pour filles a été bombardée dès les premiers jours de la guerre, tuant 168 écolières ; que plusieurs hôpitaux, musées, monuments historiques classés par Unesco ont été bombardés ; que près de 5 000 personnes ont été tuées pendant les dix premiers jours ; que 22 000 immeubles résidentiels ont été détruits ; et qu’entre 2 et 3 millions d’Iraniens ont déjà dû quitter leur foyer du fait de la guerre. D’ici, je n’ai aucun moyen de vérifier ces informations. Mais les photos qui sont publiées dans ces journaux semblent crédibles : on y voit des immeubles résidentiels qui ont été détruits ou encore, ce vendredi 13 février, la « journée d’Al-Qods », c’est-à-dire de Jérusalem, des images de grandes manifestations en soutien au régime dans de nombreuses villes. Bien sûr, ces rassemblements sont organisés par l’État – mais, justement, leur tenue montre que l’État existe toujours en Iran et que malgré la guerre, les bombardements, l’assassinat d’énormément de dirigeants, le pays continue à fonctionner tant bien que mal.

Selon les informations que j’ai pu obtenir, il n’y a pas encore de pénurie en ce qui concerne les produits de première nécessité, mais les prix ont énormément augmenté et le pouvoir d’achat s’est effondré. De même, à cause de la guerre, une grande partie des emplois, surtout des emplois précaires, ont disparu. La guerre a un impact majeur sur la population civile iranienne qui est prise en étau entre les bombardements et un régime dictatorial, corrompu et plus répressif que jamais : j’ai vu à la télévision iranienne officielle des gardiens de la révolution menacer ouvertement de mort quiconque oserait manifester contre le régime, ou même diffuser des messages hostiles au régime : « Notre doigt est sur la gâchette », disent-ils.

Ce vendredi, par exemple, ils ont annoncé avoir arrêté quatre personnes qui avaient envoyé des images à des chaînes de télévision étrangères qui diffusent en persan. Et à Fardis, dans le nord du pays, deux frères qui avaient exprimé leur joie à l’annonce de la mort de Khamenei ont été abattus sur place.

Comment expliquer cette résilience d’un régime qui a été dans une large mesure décapité une première fois en juin dernier et plus encore depuis le 28 février ?

C’est un régime institutionnalisé. À chaque niveau, la fonction compte beaucoup plus que la personnalité qui l’occupe. Bon nombre de hauts responsables des Gardiens de la révolution ont été tués, mais ils ont tous été remplacés. De même pour le Guide suprême, remplacé par son propre fils. Mais l’assassinat de Khamenei a fragilisé le régime, car il détenait un pouvoir quasi absolu depuis 1989.

Comment interpréter la nomination de Mojtaba Khamenei ?

Il est important de comprendre que n’est absolument pas le choix de l’institution cléricale, mais celui des gardiens de la Révolution. C’est un pied de nez aux Américains et aux Israéliens, une façon de leur dire : « Vous avez éliminé un Khamenei ? En voici un autre, plus jeune, et encore plus déterminé ! »

Selon certaines sources, il aurait été à son tour la cible d’une frappe peu après sa désignation…

Oui, j’ai vu des photos, il semble avoir été blessé. S’il meurt de ses blessures ou s’il y a une nouvelle frappe et il finit par être tué, il y aura une nouvelle procédure de désignation. Mais en vérité, il n’y a aucune urgence pour nommer ou élire le successeur. Pourquoi ? Parce qu’il y a ce conseil intérimaire qui a été créé dès l’assassinat d’Ali Khamenei, composé du président Masoud Pezeshkian, du chef du pouvoir judiciaire Gholamhossein Mohseni Ejei et d’Alireza Arafi, qui est membre du Conseil des gardiens. Cette instance peut gérer les affaires courantes pendant un certain temps. Et le Guide avait, avant sa mort, délégué son pouvoir décisionnaire à Ali Larijani, qui préside le Haut conseil de la sûreté nationale. Il joue actuellement un rôle important.

Et puis, Ali Khamenei était de toute façon très âgé et atteint d’un cancer, on savait que la question de sa succession allait se poser. Lui-même n’avait pas expressément désigné de dauphin, il avait seulement dit qu’il ne voulait pas que le poste revienne à son fils, car il ne souhaitait pas que, après avoir renversé une monarchie héréditaire, la République islamique en devienne une à son tour. Mais Mojtaba est très proche des Gardiens, et ils l’ont imposé à l’Assemblée des experts, au sein de laquelle il n’avait aucune véritable assise. En outre, sa corruption personnelle est un fait avéré ; or le guide doit incarner une sorte de pureté morale et financière. Mojtaba en est loin. On sait qu’il possède des immeubles à Londres, qu’il a des actions dans plusieurs hôtels en Allemagne et en Autriche, entre autres. Mais les Gardiens, qui contrôlent effectivement le régime désormais, n’en ont cure.

Le régime n’est donc plus dirigé par le Guide mais par les Gardiens ?

Oui, on peut dire qu’on est face à un régime militarisé. Le fait que le guide soit Mojtaba Khamenei ou quelqu’un d’autre n’a plus aucune importance réelle. Il est juste là pour servir de visage au système, pour qu’on brandisse ses photos dans les manifestations, mais sa véritable influence est quasi inexistante. Ce sont les commandants en chef des Gardiens de la révolution qui décident de tout.

D’ailleurs, si vous consultez la déclaration de Mojtaba du jeudi 12 mars, vous constaterez qu’il est exactement sur la ligne des Gardiens, à la différence du président Pezeshkian, qui continue d’incarner la face modérée du régime, par exemple en envoyant des missives aux monarchies du golfe Persique pour s’excuser d’y avoir causé des pertes civiles et expliquer que l’Iran n’y prend pour cible que les bases militaires américaines qui y sont installées. Par contraste, le message de Mojtaba est beaucoup plus martial. Il affirme que l’Iran va fermer le détroit d’Ormuz, qu’il va continuer à appuyer ce que les dirigeants iraniens appellent « l’axe de la résistance », à savoir les Houtis, les milices irakiennes, le Hezbollah libanais, le Hamas, etc. Tout cela confirme que, quand un pays est en guerre, ce sont presque toujours les militaires qui s’emparent de la réalité du pouvoir.

En Iran, les Gardiens ne sont pas qu’une force militaire, c’est un véritable État dans l’État qui dispose d’un important pouvoir financier, économique et politique…

Effectivement. Ils sont partout dans le gouvernement, au Parlement, et ils ont aussi des affidés au sein de l’Assemblée des experts et ailleurs. Les durs du régime mènent la danse. Sur les 88 membres de l’Assemblée des experts, seuls 8 n’ont pas soutenu la candidature de Mojtaba. Il apparaît qu’ils sont aujourd’hui menacés, ainsi que leurs familles. Les autres se sont tus ou ont suivi à la lettre ce qu’on leur demandait de faire. Bref, la guerre et l’assassinat du guide ont achevé la transformation d’un régime religieux qui était avant tout idéologique en régime militaire. Du régime des mollahs, on est passé au régime des Gardiens.

Des périodes comme celle que traverse actuellement l’Iran peuvent aussi être propices à des fragmentations à l’intérieur du régime et, notamment, à l’intérieur de ses forces armées. Est-ce envisageable ?

Pas pour l’instant. Le commandant de l’armée régulière a déclaré qu’il soutenait Mojtaba à 100 %. Je ne vois pas de défection à ce stade. Le pays est attaqué, les militaires sont formés pour défendre le pays, donc ils font ce qu’ils doivent faire. Au sein des Gardiens, il y a une certaine hétérogénéité. Là encore, en temps normal, on aurait pu se dire que peut-être telle ou telle faction pourrait jouer sa propre carte ; mais quand vous êtes bombardé, les désaccords passent au second plan. Ils exécutent ensemble la stratégie déterminée pour résister à la guerre.

Quel est le rôle des bassidji dans tout cela ?

Ils sont plus de 1 million de miliciens, très idéologisés, formés par les Gardiens de la révolution. Ils ont toujours joué un rôle prépondérant dans la répression des manifestations et des opposants, et le jouent toujours actuellement. Ce sont eux qui gèrent les checkpoints qui se sont multipliés partout dans le pays, par exemple. Le régime compte beaucoup sur eux pour surveiller la population ou mater dans le sang la moindre contestation, comme cela a été le cas tout récemment en janvier, parce que les Gardiens sont occupés ailleurs.

Les bassidji, l’armée régulière et le corps des Gardiens de la révolution proprement dit, ainsi que leurs familles et leurs proches, forment le noyau de la base populaire du régime, que j’estime à environ 10 à 15 % de la population. Ils sont minoritaires mais très actifs. Un mot sur l’armée régulière d’aujourd’hui : ce n’est plus celle du Shah. Elle a été profondément idéologisée aussi, surtout au niveau des officiers, des commandants. Tous ces gens ne vont pas faire défection facilement.

Et les minorités ethniques ?

Un dirigeant du Parti démocratique du Kurdistan iranien dit que ses hommes attendent une occasion d’entrer dans le jeu. Les responsables du Komala, autre parti kurde iranien d’importance, sont sur la même ligne. Ils sont en position d’attente, repliés au Kurdistan irakien, et attendent un affaiblissement supplémentaire du régime. Pour l’instant, ils n’ont pas les moyens de rentrer en Iran et d’affronter l’armée pour obtenir un Kurdistan autonome – ce qui sera en tout état de cause compliqué, parce que dans ces régions kurdes d’Iran vivent aussi de nombreux Azéris qui n’ont pas du tout envie de voir le Kurdistan devenir autonome.




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On en est là. Les choses peuvent changer si la guerre continue encore longtemps, et si les forces du régime arrivent à bout de munitions et de drones, et perdent leurs revenus pétroliers. À ce moment-là, on pourra s’attendre à des changements, mais on est encore loin.

En attendant, les États-Unis et Israël invitent la population iranienne à se révolter et à prendre le pouvoir…

Tout d’abord, aujourd’hui, les Iraniens sont sous des bombes, et la priorité de chacun, c’est de survivre. Ensuite, la population n’a pas d’armes. Elle a essayé de se révolter en janvier : ce fut un bain de sang épouvantable. Et, comme je vous l’ai dit, les Gardiens de la révolution ont fait passer le message que dans le contexte actuel ils seraient encore plus brutaux qu’en janvier et massacreraient quiconque sortirait dans la rue pour protester. À moins d’être parfaitement suicidaire, personne ne va descendre dans la rue les mains vides.

Dans ce contexte, quel est selon vous le scénario le plus crédible pour la suite des événements ?

C’est évidemment très difficile à prédire, mais je pense que Trump va finir par comprendre qu’il s’est trompé dans ses calculs quand il a cru que le régime s’effondrerait une fois quelques leaders tués. Et dans le même temps, cette guerre devient chaque jour plus impopulaire aux États-Unis. Au vu de ce qu’on sait du personnage, rien ne dit qu’il ne va pas, demain, nous surprendre et passer avec Téhéran un de ces « deals » dont il a le secret et dont il se vante tant. Un accord qui lui permettrait de dire qu’il a gagné, puisque le régime renoncerait à enrichir son uranium et, par exemple, accepterait que des compagnies pétrolières américaines viennent investir en Iran. Pour Trump, une telle issue est envisageable. Mais Nétanyahou, sa stratégie, c’est la guerre continue, c’est vraiment la grande fragmentation de l’Iran.

Si on se place du côté israélien, on voit dans l’Iran un pays qui depuis des décennies proclame son désir d’anéantir Israël et, dans le même temps, semble poursuivre avec opiniâtreté l’objectif de se doter de l’arme nucléaire, ce qui explique qu’une large partie de l’opinion israélienne, y compris parmi les citoyens hostiles à Nétanyahou, soutient les opérations visant à priver l’Iran de son programme nucléaire. Est-il possible d’imaginer une issue où le régime actuel de l’Iran abandonnerait ces deux buts et où les deux pays vivraient en paix ?

La rhétorique hostile à Israël et aux États-Unis, les manifestations avec les slogans « Mort à Israël, Mort à l’Amérique », c’est l’ADN du régime, c’est vrai. Mais le plus important, ce sont les armements. Il n’est pas impossible que, dans certaines circonstances, l’Iran recule sur son programme nucléaire, mais il conservera nécessairement ses moyens balistiques. Du point de vue de Téhéran, il est totalement inenvisageable de se dépouiller de ses moyens militaires alors qu’il a à proximité, avec Israël, un régime hostile, doté de la bombe nucléaire et des armements les plus sophistiqués au monde. Téhéran va donc sans doute tenir fermement sur ce point, et s’il doit pour cela subir la guerre pendant des mois, il le fera : à la différence d’un Trump, qui doit compter avec son opinion publique, les dirigeants de la République islamique, eux, se moquent totalement de ce que pensent leurs citoyens. Il y aurait déjà près de 5 000 morts et des dizaines de milliers de blessés. Une fois de plus, ce sont les Iraniens qui paient le prix à la fois de la férocité de leur propre régime et des erreurs de calcul et de la brutalité de Washington et de Tel-Aviv.


Propos recueillis par Grégory Rayko

The Conversation

Azadeh Kian ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Iran : du régime des mollahs au régime des Gardiens – https://theconversation.com/iran-du-regime-des-mollahs-au-regime-des-gardiens-278388

Is HR really there to help employees? What early-career workers should know about it

Source: The Conversation – Canada – By Jason Walker, Program Director & Associate Professor Master of Psychology Health and Wellness & Master of Industrial-Organizational Psychology, Adler University

Early in your career, you’ll probably hear this piece of advice: “If something goes wrong, go to HR.” It sounds practical and reassuring, but that advice is missing some critical nuance.

A difficult lesson many people learn later — often through experience — is that HR is not primarily structured to advocate for individual employees. Instead, it’s main function is to protect the organization it works for.

This can make people uncomfortable, but it’s not meant as a criticism of the people who work in HR. Most HR professionals are thoughtful, well-meaning practitioners who care about fairness and employee well-being.

The issue is less about individuals and more about organizational structure. HR’s main function is to manage organizational risk, which includes reducing legal exposure, ensuring compliance with regulatory bodies, hiring and firing employees, and managing internal issues.

Professional bodies reflect this framing. The Society for Human Resources Management, the largest professional HR body in the world, frames the role of HR landing squarely in compliance, workforce risk management and organizational effectiveness.

What these frameworks don’t claim is that HR’s primary mandate is to protect individual employees when their interests conflict with the organization.

When employee well-being and performance align with organizational goals, HR can be extremely helpful. But when those interests diverse, the organization’s priorities typically comes first. Understanding this early is an important part of navigating your career.


No one’s 20s and 30s look the same. You might be saving for a mortgage or just struggling to pay rent. You could be swiping dating apps, or trying to understand childcare. No matter your current challenges, our Quarter Life series has articles to share in the group chat, or just to remind you that you’re not alone.

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HR is not a neutral party

It’s common for early-career professionals to assume that HR functions like a neutral mediator designed to resolve workplace disputes, but it’s important to understand this isn’t the case.

In practice, HR sits inside the corporate hierarchy. Human resources officers typically report to senior leadership, and their performance is measured by how effectively they are able to manage institutional risk.

Because of this structural position, HR professionals are responsible for balancing employee concerns with the organization’s broader legal, financial and reputational risks.

When conflicts involve routine interpersonal issues or policy misunderstandings, HR can intervene and resolve things quickly. But when complaints involve highly productive employees or senior leaders, the incentive can become more complicated.

Research shows that employees who generate revenue, prestige or hold influence may receive greater protection from leadership — even when their behaviour is harmful — because they are perceived as valuable organizational assets.

Speaking up can carry risks

In recent years, many organizations have promoted “speak-up” cultures, encouraging employees to report misconduct when it arises.

In principle, these initiatives reflect an important commitment to accountability. But the data tells a more complicated story.

According to the 2023 Global Ethics Survey, nearly half of employees who reported misconduct said they experienced some form of retaliation afterward.




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Retaliation is not always explicit. It may take the form of declining career opportunities, exclusion from critical projects, damaged professional relationships or negative performance evaluations.

Even when retaliation is subtle or indirect, its effects can ripple through an organization. When colleagues observe retaliation from speaking up, they become less likely to report concerns. This creates a silencing effect where concerns about misconduct remain unreported despite formal reporting mechanisms.

Reporting misconduct is important, but it’s wise to understand the potential risks and protections that exist before doing so.

Internal investigations protect the institution

Workplace investigations offer another example of HR’s structural role. These investigations are formal processes HR conducts when allegations of misconduct, harassment or policy violations arise.

These investigations typically focus on determining whether internal policies or legal obligations were violated. In practice, that means the question often becomes, “Did someone violate policy?” rather than the more important question, “Was someone harmed?”

HR professionals are often responsible for conducting these internal investigations. While many are experienced in employee relations, most have little to no formal investigative training.

As a result, investigations are often conducted by professionals whose expertise lies primarily in HR management rather than formal investigative practice.

Research on corporate compliance systems suggests that internal compliance procedures typically serve as mechanisms to ensure legal defensibility and reduce organizational liability, rather than to deliver justice to employees.

In other words, once a workplace issue becomes a formal investigation, the process is often shaped by legal and organizational risk considerations.

HR can still be an ally

None of this means HR professionals are your enemy in the workplace. In organizations where leadership prioritizes ethical conduct, psychological safety, accountability and fairness, HR can absolutely be an ally.

For instance, HR sets policies that define unacceptable behaviour, delivers training programs that explain those standards to employees and establishes reporting channels for complaints.

Still, even the most committed HR professionals operate within a structural mandate to protect their institution. Understanding this distinction can help you can approach workplace challenges with clear expectations.




Read more:
Fostering psychological safety in the workplace: 4 practical, real-life tips based on science


If you need to raise concerns with HR, it can be helpful to document incidents carefully, understand your company’s policies and know your rights as an employee. Recognize when external reporting channels may be required and familiarize yourself with those processes.

Wherever possible, try to resolve problems early before they become formal HR issues. Once a matter enters HR channels, the focus frequently shifts toward documenting the issue and managing potential legal or organizational risk.

Once you understand how organizations actually work, you can stop navigating your career with assumptions and start navigating it more strategically.

The Conversation

Jason Walker does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Is HR really there to help employees? What early-career workers should know about it – https://theconversation.com/is-hr-really-there-to-help-employees-what-early-career-workers-should-know-about-it-277718

Dogs can overdose too: Naloxone training can save pets’ lives as well as humans

Source: The Conversation – Canada – By Colleen Dell, Professor and Research Chair in One Health & Wellness, University of Saskatchewan

Administer naloxone right away if you suspect your dog is experiencing an opioid overdose. (Unsplash/Luke Macgillivray)

Opioid-class drugs are commonly prescribed as powerful pain medications in both humans and animals, though they can also be accessed or used illicitly. These substances carry a significant risk of overdose in people and in pets because they slow the central nervous system. At high doses, this effect can slow the respiratory system to the point of stopping breathing.

While any pet can experience opioid toxicity, dogs are particularly at risk because they rely heavily on their noses to explore their surroundings. This means they are more likely to directly inhale a substance through their nose, ingest it through their mouth or be exposed indirectly through contamination on their feet and fur.

We know this as a veterinarian, a specialist in the human-animal bond and as trainers in opioid overdose response. The number of reported incidents of dogs ingesting opioids is low, because the risk of exposure is low and dogs possibly have a higher tolerance compared to humans. But when they do overdose, it is likely at a concerningly high dose.

The most common illicit fentanyl exposure formulation in dogs reported to a North American Veterinary Poison Control Centre from 2019 to 2023 was powder/crystals (30 per cent). However, fear of reporting cases involving illicit opioids may result in under-reporting.

Opioid crisis in Canada

Approximately one in 10 Canadian households includes an individual prescribed an opioid.

Over the past decade, Canada has seen a sharp rise in potent opioids such as fentanyl and carfentanyl in the unregulated drug market, leading to increased overdoses. From 2016-24, there were 53,821 reported apparent opioid toxicity deaths nationwide.

These trends increase the likelihood that pets may gain access to opioids, putting them at risk of drug-related harms and potentially fatal overdose.

Naloxone use in humans

Naloxone is a safe and effective medication used to reverse the effects of an opioid overdose. In Canada, naloxone does not require a prescription and is available in two forms — intramuscular injection or nasal spray.

Publicly funded Take Home Naloxone programs were launched nationwide from 2012 to 2017, providing naloxone kits to community members at no cost and without a prescription. Community-based training for Take Home Naloxone is available to everyone to support emergency response during an overdose. Naloxone kits contain standardized doses that are considered safe for human adults, children and infants. Administering naloxone will not cause harm if a person has not consumed opoids.

Once trained, anyone can administer naloxone safely, and while naloxone can reverse the harms of an overdose within minutes, multiple doses may be required with more potent opioids. Different guidelines apply to first responders and when naloxone is used in clinical settings.

In Canada, the Good Samaritan Drug Overdose Act provides legal protection from simple drug possession charges for individuals who seek emergency help during an overdose or who are at the scene when help arrives. According to Health Canada, naloxone has saved thousands of lives.

Naloxone use in dogs

Naloxone has been used off-label in dogs, meaning it is not formally approved in Canada for use in companion animals. However, it is commonly administered in certain situations, particularly with police working dogs who face a higher risk of accidental opioid exposure while on duty.

In a 2023 study involving working dogs who had been administered fentanyl, an opioid frequently used in veterinary hospitals for pain relief and sedation, naloxone was effective in reversing sedation using either intramuscular or intranasal doses. While generally considered safe, its use should still be monitored for any adverse reaction.

Administration of naloxone to your own animal or providing first aid to an animal in an emergency do not fall within the regulated practice of veterinary medicine; if naloxone is administered, the pet owner should seek immediate veterinary care.

Signs of opioid poisoning

Slow or absent breathing is the most critical and life-threatening sign of an opioid overdose in dogs. It may be accompanied by extreme lethargy, a blank stare, unconsciousness, unresponsiveness, pale gums, pinpoint (very small) pupils and vomiting.

In humans, not every sign of an overdose needs to be present before administering naloxone.

The same is true for dogs: if breathing is impaired and there is any possibility of opioid exposure, it is appropriate to administer naloxone and contact a veterinarian for further care.

If you suspect your dog has ODed, administer naloxone

Administer naloxone right away if you suspect your dog has overdosed. If possible, wear gloves before handling the animal. The dog should also be taken to a veterinarian as soon as possible for immediate emergency medical attention.

To give naloxone in the nose, hold the dog’s snout closed, spray the medication into one nostril, and then cover the nose with a towel to reduce the chance of the dog sneezing and spreading opioid residue to the person administering.

For an injectable dose, inject it in the front portion of the upper thigh into the muscle tissue.

Because these methods require physical contact, wash your hands immediately afterward and avoid touching your face in case any opioid residue remains on your skin.

Additional doses may be needed for larger dogs or when the amount of opioid consumed is significant, so anticipate administering a second dose. Due to the high potency of many opioids, more than one dose is often necessary to fully reverse their effects.

In humans, a second dose is recommended two to three minutes after the first if there is no improvement in breathing or responsiveness. Doses can be repeated at two- to three-minute intervals until the person or animal shows signs of responsiveness or until additional medical assistance is available.

In a dog’s body, naloxone is shorter-lived than many opioids, meaning overdose symptoms can return 30-90 minutes after initial improvement. So it is essential to seek immediate veterinary care and ensure the dog is monitored closely for several hours.

Never perform mouth-to-snout resuscitation on a dog with a suspected opioid overdose unless you have a breathing barrier, as there is a strong chance that the dog inhaled the opioid. A study evaluating human exposure during intranasal and intramuscular naloxone treatment emphasizes always using protective equipment, such as gloves, a towel to block sneezing, and a breathing barrier for rescue breaths.

Clean up thoroughly afterwards to reduce the risk of secondary opioid transfer to the human responder: wash hands and face with warm soapy water, change and wash clothing, and wash the floor and any other surfaces that might contain traces of the substance. Opioid drugs in powder or pill form cannot be absorbed through human skin, only though mucous membranes (mouth, nose and eyes).

Keeping your pet safe

There are several important ways to help keep your dog and other pets safe.

  • Store medications securely: Keep all human and pet medications out of reach of pets.
  • Recognize poisoning signs: Learn the symptoms of opioid poisoning in dogs so you can act quickly.
  • Seek help promptly: if you suspect opioid exposure, seek immediate veterinary care. You can also contact a 24/7 resource like the Pet Poison Helpline (fee: US$89) or APSCA Poison Control hotline (fee: US$95).
  • Be prepared: Complete naloxone training for humans and advocate for including information on dogs. Add a ready-made presentation deck to naloxone training.
  • Know other risks: Everyday hazards, such as chocolate, grapes, cannabis and other toxic substances can also endanger your pet.
  • Monitor surroundings: This news report describes a dog’s fentanyl overdose and naloxone reversal.
  • Using naloxone: Naloxone does not reverse the effects of non-opioid sedatives used in veterinary medicine, or street drugs such as cocaine.
  • Follow prescriptions: Always give medications exactly as prescribed and consult your veterinarian if you have questions.
  • Dispose properly: Ensure safe disposal of both human and pet unused or expired medications by returning them to a pharmacy.

The Conversation

Contributing funding received by Colleen Dell for the Office of the Research Chair in One Health & Wellness, University of Saskatchewan & by Barb Fornssler and Maryellen Gibson from the Saskatchewan Health Research Foundation, Mobilize Grant.

Barbara Fornssler, Jennifer Loewen, and Maryellen Gibson do not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and have disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Dogs can overdose too: Naloxone training can save pets’ lives as well as humans – https://theconversation.com/dogs-can-overdose-too-naloxone-training-can-save-pets-lives-as-well-as-humans-274852

The Pink Pill: New documentary exposes the long battle to bring Addyi — the first libido drug for women — to market

Source: The Conversation – Canada – By Treena Orchard, Associate Professor, School of Health Studies, Western University

Ever wonder why there are 26 medications for male sexual disorders and only one drug for women who experience low libido? Perhaps it’s because this glaring example of medical sexism has not been widely discussed in popular media. Not until now, that is.

The Pink Pill: Sex, Drugs & Who Has Control, a gripping new documentary film, blends archival footage, interviews with physicians and advocates and intimate reflections from women to reveal the uphill battle getting the drug Addyi (flibanserin) to market. This so-called “pink pill” is a prescription medication for treating low libido or hypoactive sexual desire disorder (HSDD) in women.

Directed by award-winning Canadian filmmaker Aisling Chin-Yee, the film follows Cindy Eckert, the trailblazing founder of Sprout Pharmaceuticals who developed Addyi. Habitually dressed in pink, a symbol of her unwavering determination to champion women’s health, she is a force to be reckoned with.

A trailer banner for a movie with a woman sticking her tongue out with a pill on it.
The Pink Pill: Sex, Drugs & Who Has Control, directed by award-winning Montreal filmmaker Aisling Chin-Yee, had its North American theatrical release on March 6.
(Paramount +)

As a sexual wellness researcher and women’s health advocate knowledgeable about gender and sexual inequities, I was deeply moved by this film. Women’s bodies and reproductive rights have not — at least not in my lifetime — been more threatened than they are today.

Addyi’s story is a vital testament to what smart and determined women in science can do for other women. Well-researched and inclusive of multiple perspectives, it shows us the collective change required to keep moving the medical needle toward a place where women’s health receives the same funding, marketing and support as men’s.

We’re not there yet, but The Pink Pill provides a road map for how to successfully advocate for women’s health and sexual autonomy.

The overlooked science of women’s desire

Low sexual desire impacts 13 to 40 per cent — or between 536 million and 1.65 billion — of women globally.

Despite these numbers and many negative effects — including relationship strain, shame, depression and body image issues — the film reveals an alarming gap in medical knowledge and training. Medical students are still not trained in women’s sexual health; not even at the top schools in the United States, as one physician in the documentary adds. The clitoris was excluded from instructional materials, another shares.

The medical and moral disdain surrounding female pleasure directly impacts how women with low libido are treated by their doctors, many of whom engage in medical gaslighting. The “oh, it’s just in your head” trope has haunted women for centuries, and doctors routinely advised patients with low sexual desire to take baths, plan date nights or submit to “duty sex.”

As Eckert says, after disclosing her own struggles with HSDD:

“We’re conditioned to not fight for it.”

This was echoed in her first meeting with the U.S. Food and Drug Administration (FDA) to develop and market flibanserin in early 2010, when a male board member asked: “What do we need a bunch of horny women running around for?”

The research behind the “pink pill”

Later that year, German pharmaceutical giant Boehringer Ingelheim released very promising results from a flibanserin clinical trial involving women affected by HSDD.

However, in October 2010, the company halted the pursuit of FDA approval because, as Eckert said: “They didn’t want to take on women and sex.” That’s when she bought the rights to the drug and stepped up to be its champion.

Eckert began by naming it Addyi after the Grey’s Anatomy character Addison Montgomery, who is widely admired for her staunch support of other women and for living life on her own terms.

After reviewing the brain scans of women with and without HSDD, Eckert discovered a scientific smoking gun. There were striking differences in the hypothalamus — the brain’s “sex centre” — between the samples, with the low-libido women exhibiting far less activity.

This was evidence that low desire isn’t in women’s heads, it’s biological.

Eckert’s team went ahead and launched the largest clinical trial in women’s health history for an FDA filing — involving more than 13,000 participants. However, as revealed in the documentary, despite the data clearly demonstrating Addyi’s positive impact on women’s sexual desire, in 2013 the FDA turned down the application to take the drug to market.

Moderate success and dangerous side effects were cited, including the patronizing notion that “a woman might take Addyi the night before and fall asleep the next morning while driving her kids to school.”

When a drug became a movement

Undeterred, Eckert and her team spent over US$1 million conducting a driving study that revealed enhanced reaction times among women taking Addyi. Eckert also created the Even the Score campaign that brought Sprout’s mission of sexual health equity for women into public conversations in a new and powerful way.

Influential physicians came on board for medical credibility, and so did women who’d taken Addyi. They protested, they supported Sprout and their local women’s health agencies, and they provided testimony when Eckert applied for FDA approval again.

Their heartbreaking stories of divorce, self-doubt and soul-numbing frustration with being ignored or told their sexual lives are irrelevant are difficult to watch. But they were also incredibly inspiring.

As Eckert said:

“When we fought, other women fought.”

In August 2015, Sprout Pharmaceuticals won by a vote of 18-6. Two days later, Eckert sold Addyi to Valeant Pharmaceuticals for mass distribution for $1 billion. Valeant, however, then raised the price and imposed restrictions on the drug’s sale, placing it beyond the reach of most women financially, and many physicians refused to prescribe it.

Spurred into action once again, Sprout Pharmaceuticals filed a lawsuit against Valeant. The case was dropped and Eckert bought Addyi back for $0 — a remarkable turnaround.

A pill bottle next to its box.
Addyi is a prescription medication for treating low libido or hypoactive sexual desire disorder in women. Taken at bedtime, it acts on brain serotonin and dopamine receptors to increase desire.

Why the Addyi story matters

The Pink Pill is a galvanizing film that exposes how medical sexism contributes to the dismissal of women’s sexuality. Low desire, especially in midlife, is a real condition worthy of scientific research and pharmaceutical development.

Using a documentary film as the medium to tell this story is, as producer Julie Bristow said in an interview, “a very powerful way of getting people to engage.” It’s an emotionally compelling film, but it’s also educational.

This is a central goal for Bristow, who said: “What I hope women take away from this, and men, is that men and women’s sexual health is dealt with completely differently and in the wider health-care system as well.”

By combining scientific debate, personal testimony and political activism, The Pink Pill makes a persuasive case that women’s sexual health has long been treated as a medical afterthought — that changing this truth requires cultural progress too.

The Conversation

Treena Orchard does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. The Pink Pill: New documentary exposes the long battle to bring Addyi — the first libido drug for women — to market – https://theconversation.com/the-pink-pill-new-documentary-exposes-the-long-battle-to-bring-addyi-the-first-libido-drug-for-women-to-market-276473

What bite marks on a dinosaur fossil tell us about the T. rex’s eating habits

Source: The Conversation – Canada – By Taia Wyenberg-Henzler, PhD Candidate, Paleontology, University of Alberta

For decades, dinosaurs, especially the Tyrannosaurus rex, have captured the imaginations of the public and paleontologists alike. In many instances, pop culture has depicted the T. rex as the giant and fearsome hunter that lorded over other dinosaurs.

However, paleontologists have historically disagreed on whether this was actually the case. More recently, scientists have come to the conclusion that, like many modern animals, T. rex was not only an active predator that hunted other dinosaurs for its meals, it also scavenged for its dinner.

What was on the menu? How would a T. rex have caught its food? How did they eat?

Looking at fossils recovered from the same rocks as T. rex, we can say that plant-eating dinosaurs, such as the horned Triceratops or the duck-billed Edmontosaurus, likely comprised a portion of T. rex’s diet. T. rex bite marks on Triceratops and Edmontosaurus bones certainly support this.

However, answering questions about hunting or feeding behaviour is often a lot harder than this. In many cases, it involves some detective work. In some instances, fossilized footprints or bones with bite marks can provide relatively direct evidence of dinosaurs interacting with each other and the environment around them.

However, even with these types of fossils, we are often without answers as to how T. rex would have hunted. A recently published study by paleontologist John Scannella and me on a nearly complete Edmontosaurus skull might finally begin to answer this question.

Bite marks on a skull

On display at the Museum of the Rockies in Bozeman, Mont. is a nearly complete Edmontosaurus skull that provides a fascinating glimpse into T. rex hunting and feeding behaviour. The skull was discovered in 2005 in eastern Montana, on lands managed by the federal Bureau of Land Management.

What’s interesting about this particular Edmontosaurus is that a partial tooth tip penetrates directly through the top of the snout into the animal’s nasal cavity, and there are numerous bite marks on both sides of the skull.

The penetrating nature of the tooth indicates a powerful bite was delivered to its face. The lack of healing around the embedded tooth suggests that it was embedded after the animal died or, potentially, shortly before it died.

CT scans reveal the exact positioning of the tooth within the skull of the Edmontosaurus. Based on its orientation, it appears the tooth broke off when the Edmontosaurus came face-to-face with its attacker.

In modern animals, these types of encounters typically result in the death of the animal being bitten. When you combine this with the lack of healing around the tooth and the amount of force needed for the tooth to become lodged into bone, this suggests the Edmontosaurus was unlikely to have survived the encounter.

Who bit this Edmontosaurus?

Identifying carnivores from bite marks alone is often extremely difficult because the marks rarely preserve information that is specific enough. This is why many bite mark studies often struggle with identifying a specific carnivore. However, carnivorous dinosaur teeth are often more diagnostic, with some teeth being unique to a particular species.

Comparing the shape of the serrations and overall size of the tooth to all carnivorous dinosaurs that lived alongside the Edmontosaurus tells us that a Tyrannosaurus was responsible.

How big was the Tyrannosaurus? We answered this by comparing the size of the serrations on the embedded tooth to the serrations of teeth still attached in the skulls of different Tyrannosaurus individuals paleontologists have unearthed. We found that the tooth would have come from an adult Tyrannosaurus, with a skull about one metre long.

What do these bite marks tell us?

The presence of bite marks on the skull suggests that the Edmontosaurus wasn’t just killed by the Tyrannosaurus. It was eaten too.

Looking at the position of the bite marks provides information about the behaviour of the carnivore that produced them. On the Edmontosaurus skull, the bite marks are located on the right side of the skull, in the region behind the eye, while on the left side bite marks are located along the back third of the bottom jaw.

In duck-billed dinosaurs like the Edmontosaurus the back third of the skull is where most of the major chewing muscles are located and would have been the area with the greatest amount of flesh on the skull after the rest of the soft tissue on the body had been eaten.

Modern carnivores typically eat the parts of a carcass that have the greatest amount of flesh, such as the limbs and internal organs, and gradually work their way to areas with the least amount of flesh, such as the skull and feet.

Because the Edmontosaurus is represented by only the skull, this suggests that the Tyrannosaurus would have removed most of the flesh off the carcass before parts of it became washed away and buried.

To have direct fossil evidence that a dinosaur had likely been killed and then eaten, and to be able to say it was a Tyrannosaurus that killed it, is exceptionally rare. A fossil like this gives us an important glimpse into the potential hunting behaviours of large carnivorous dinosaurs.

The Conversation

Taia Wyenberg-Henzler does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. What bite marks on a dinosaur fossil tell us about the T. rex’s eating habits – https://theconversation.com/what-bite-marks-on-a-dinosaur-fossil-tell-us-about-the-t-rexs-eating-habits-276946

Le rêve d’Elon Musk d’établir une « humanité interstellaire » est vain

Source: The Conversation – France in French (2) – By François Graner, Directeur de recherche CNRS, Université Paris Cité

Dans le film _Don’t Look Up_ (2021), d’Adam McKay, les humains arrivent à destination (dans un autre système stellaire) quelque 22 740 ans après leur départ. Adam McKay/Hyperobject Industries/Bluegrass Films/Netflix

Pour s’installer autour d’une autre étoile que le Soleil, il faut d’abord la rejoindre. Un groupe de physiciens nous explique qu’accélérer un vaisseau à une vitesse suffisante pour arriver vers l’étoile la plus proche de nous en un temps raisonnable demanderait une énergie comparable à celle consommée par l’humanité entière pendant des siècles, voire des millénaires. La perspective d’aller s’installer en orbite d’Alpha du Centaure peut sembler séduisante, mais elle est hors de portée.


Durant le Forum de Davos, Elon Musk a réaffirmé son credo habituel :

« L’objectif final de mes entreprises est de maximiser l’avenir de notre civilisation, c’est-à-dire de maximiser la probabilité que notre civilisation ait un grand avenir et d’étendre la conscience au-delà de la Terre. SpaceX, par exemple, vise à faire progresser la technologie des fusées au point de pouvoir étendre la vie et la conscience au-delà de la Terre, vers la Lune, vers Mars, et finalement vers d’autres systèmes stellaires. »

Selon lui, l’avenir de l’humanité passe par la conquête de l’espace, jusqu’aux étoiles, afin de devenir une civilisation spatiale.

Cette rhétorique, visant à frapper l’imagination – et qui peut paraître séduisante –, repose pourtant sur une confusion profonde entre exploration spatiale, colonisation du système solaire et traversée interstellaire. Or, si les deux premières sont physiquement réalisables (même si elles sont difficiles, se heurtant à d’autres obstacles que ceux de la physique), la troisième relève très probablement de l’impossibilité pratique, sinon fondamentale.

À quelle distance se trouve le prochain système stellaire ?

Le premier obstacle est celui des distances. Le système de trois étoiles appelé Alpha du Centaure, le plus proche du système solaire et comprenant la plus proche étoile, Proxima, se situe à 4,37 années-lumière, soit la bagatelle de 41 000 milliards de kilomètres.

À titre de comparaison, la sonde Voyager 1, lancée en septembre 1977, est l’objet d’origine humaine le plus lointain. Elle est maintenant située à plus de 25 milliards de kilomètres. Elle poursuit son chemin à environ 17 kilomètres par seconde et devrait atteindre une distance de 1 jour-lumière d’ici environ un an. À ce rythme, Voyager 1 atteindrait la distance équivalente à celle qui nous sépare d’Alpha du Centaure en un peu moins de 77 000 ans !

Pour que le voyage d’une hypothétique sonde se fasse en une durée raisonnable, disons comparable à la durée de vie humaine, il faudrait qu’elle se déplace à une vitesse au moins 1 000 fois supérieure à celle atteinte par Voyager 1. Ainsi, si on imagine un vaisseau de 1 000 tonnes (ce qui serait pourtant bien trop petit pour assurer la survie d’un humain durant la totalité du voyage), lancé vers Alpha du Centaure à une vitesse moyenne égale au dixième de celle de la lumière, en tenant compte de phases d’accélération et de décélération, il mettra environ quarante-cinq ans pour atteindre son objectif.

Combien faut-il d’énergie pour accélérer un vaisseau de taille raisonnable ?

À sa vitesse de croisière, sa seule énergie de mouvement (dite énergie cinétique, égale à la moitié du produit de sa masse par le carré de sa vitesse) atteindra 450 exajoules (1 exajoule correspond à 1018 joules], ce qui est du même ordre de grandeur que la consommation de toute l’humanité en un an (un peu moins de 600 exajoules).

Le second obstacle est donc énergétique. Il faut une énergie considérable pour voyager vite, et les lois de la physique imposent des contraintes drastiques à tout moyen de propulsion.

Prenons un cas d’école, dans le film Avatar (James Cameron, 2009) : le Venture Star est envoyé vers Alpha du Centaure par l’organisation capitaliste qui exploite les ressources minières de Pandora. Lors de la scène d’arrivée, au début du premier film, une voix anonyme annonce aux passagers en train de se réveiller qu’ils viennent de terminer leur voyage de « cinq ans, neuf mois et vingt-deux jours » (qu’ils ont effectué en « sommeil cryogénique », technique fictive, à ne pas confondre avec la « cryonie », c’est-à-dire la résurrection d’un cadavre congelé, technique tout aussi fictive). Autrement dit le Venture Star a parcouru un peu plus de quatre années-lumière en un peu moins de six ans.

Pour estimer l’énergie nécessaire afin de réaliser ce voyage, examinons le Venture Star de l’extérieur, tel qu’il est montré dans cette même scène.

Le vaisseau ISV Venture Star du film Avatar, réalisé par James Cameron et sorti en 2009.
Avatar

Première impression : le vaisseau est assez différent de ceux que l’on voit dans les films de science-fiction « classique » comme Star Wars ou Star Trek. Il comprend quatre sections clairement identifiables : un énorme bloc de propulsion avec ses réservoirs sphériques à l’avant, prolongé par une poutre en treillis à l’extrémité de laquelle sont accrochés des modules pour la charge utile et l’équipage, un grand bouclier terminant la structure, à l’extrême opposé du moteur… Manifestement, quelqu’un a réfléchi à la forme du Venture Star.

Il se trouve en effet que, pour concevoir ce vaisseau, James Cameron a consulté l’auteur américain Charles Pellegrino, car, au milieu des années 1980, celui-ci avait élaboré, avec le physicien James Powell du Brookhaven National Laboratory, un projet de vaisseau interstellaire nommé Walkyrie. Ce modèle a servi de base à la conception du Venture Star.

Or, une analyse détaillée menée par l’un d’entre nous permet de déterminer le plan de vol du Venture Star : elle montre qu’il ne peut être propulsé que par l’énergie formidable dégagée par l’annihilation entre matière et antimatière. Rappelons que, sur le papier, l’efficacité de conversion de l’antimatière en énergie est bien plus considérable que pour la fusion. Problème : l’antimatière n’existe pas à l’état naturel. Il faut non seulement la produire sous forme d’anti-atome en dépensant pour cela une énergie immense, mais aussi résoudre les difficultés inhérentes au stockage de l’antimatière produite.

Au cours de son voyage vers Alpha du Centaure, le Venture Star atteint une vitesse maximale respectable, égale à 65,8 % de la vitesse de la lumière. L’énergie de propulsion nécessaire à ce voyage est au bas mot 130 000 fois supérieure à l’énergie consommée par l’humanité en une année. Ce qui ne prend même pas en compte l’énergie nécessaire aux passagers…

L’humanité dispose-t-elle de tant d’énergie ?

On peut donc gloser à l’envi sur les techniques de propulsion du futur (fusion nucléaire, antimatière ou voiles poussées par des lasers)… En réalité, atteindre un autre système stellaire, même avec de simples sondes, ne sera possible que lorsque nous disposerons d’une quantité d’énergie très supérieure à celle dont l’humanité dispose aujourd’hui.

En d’autres termes, envisager un voyage interstellaire suppose implicitement que l’humanité dispose d’un surplus énergétique colossal, stable et durable, lui permettant d’en consacrer une fraction significative à ces projets durant plusieurs générations.

Or, tout indique l’inverse. La décarbonation, l’adaptation climatique, la stabilisation des systèmes agricoles, hydriques et industriels mobilisent déjà – et mobiliseront durablement – l’essentiel des capacités énergétiques et des ressources matérielles. La limitation de ces dernières entraîne l’humanité du XXIᵉ siècle dans une course à la sobriété, subie ou volontaire.

Comme nous venons de le voir, un projet interstellaire exigerait non pas un surplus marginal, mais un changement d’échelle des quantités d’énergie et de matière utilisées. Un unique vaisseau consommerait à lui seul une quantité d’énergie comparable à celle consommée par le monde entier pendant des millénaires !

La conclusion est alors inéluctable : comme il n’existe pas d’énergie magique, le voyage interstellaire rapide avec une masse conséquente est pour l’instant totalement hors de notre portée énergétique.

Dans son roman Aurora, l’auteur américain Kim Stanley Robinson évoque plausiblement les problèmes techniques considérables que pose un voyage interstellaire. Mais il fait aussi de ce voyage un drame politique en explorant les libertés à sacrifier pour rendre envisageable un vaisseau interstellaire, en interrogeant les réactions aux échecs, les limites de l’acceptable, les risques biologiques liés à l’isolement et à l’imprévu. Sous couvert de science-fiction spatiale, Aurora est aussi une parabole écologique soulignant l’inadaptation fondamentale de l’humain à d’autres planètes et sa vulnérabilité face à une possible vie extraterrestre. C’est aussi la critique d’une génération arrogante qui condamne ses descendants en les projetant vers les étoiles. Aurora est ainsi une œuvre double, à la fois hommage au voyage spatial et réquisitoire contre son usage irréfléchi, recentrant maintenant l’attention sur l’essentiel : le bien-être humain et la préservation de l’habitabilité de notre planète.


Cet article a bénéficié de discussions avec François Briens (économiste et ingénieur systèmes énergétiques), Carine Douarche (physicienne), Aurélien Ficot (formateur et ingénieur sciences environnementales), Jean-Manuel Traimond (auteur et conférencier).

The Conversation

François Graner est membre de l’association “Les amis de la Décroissance”

Emmanuelle Rio a reçu des financements de l’ANR, de l’ESA et du CNES.

Roland Lehoucq ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le rêve d’Elon Musk d’établir une « humanité interstellaire » est vain – https://theconversation.com/le-reve-delon-musk-detablir-une-humanite-interstellaire-est-vain-276233

L’homme qui était tombé amoureux du bruit des avions Spitfire : ce que ce symptôme inhabituel nous apprend sur la démence

Source: The Conversation – in French – By Lucy Core, Postdoctoral Researcher in the Brain Behaviour Group, UCL

La démence peut prendre plusieurs formes, et s’exprimer de diverses façons. On en recense actuellement trois variantes. Cependant, une récente étude de cas décrivant un symptôme très inhabituel – la fascination pour le son d’une certaine sorte de moteurs d’avion – pourrait accréditer l’existence, actuellement débattue, d’un quatrième type.


Dans l’imaginaire collectif, le terme « démence » renvoie souvent à l’idée de troubles des fonctions mnésiques, autrement dit de problèmes de mémoire. Cependant, bien que cette dernière soit fréquemment altérée, ce n’est pas systématiquement le cas. En réalité, les démences revêtent des formes variées, et chaque type peut se traduire par un large éventail de symptômes.

Une étude de cas récemment publié par notre équipe a ainsi décrit le tableau clinique d’un homme de 68 ans atteint d’une rare forme de démence qui l’a conduit à développer une fascination pour un type de bruit extrêmement spécifique. Cette observation suggère que des modifications des préférences auditives pourraient constituer une caractéristique clé d’un syndrome de démence qui n’a commencé à être reconnue que récemment.

Qu’appelle-t-on « démence » ?

Le terme « démence » est une appellation générique désignant des troubles cognitifs (autrement dit de la pensée) d’une sévérité telle qu’ils entravent la vie quotidienne. Il existe de nombreux types de tels troubles, au premier rang desquels figure la maladie d’Alzheimer, forme la plus répandue, qui se caractérise par une amnésie et par d’autres altérations cognitives.

La démence fronto-temporale est un autre type de démence qui tend à se manifester avant l’âge de 65 ans. Comme son nom l’indique, cette démence affecte les régions du cerveau situées dans les lobes frontaux et temporaux, qui sont localisées derrière le front et au-dessus des oreilles (chez les personnes atteintes, on constate dans cette région une atrophie des tissus au niveau des circonvolutions des lobes temporaux et frontaux, ndlt).

Ces zones président à des fonctions diverses, notamment la personnalité, le comportement, la résolution de problèmes, la planification, le langage, ainsi que le traitement et la compréhension des sons. Cette forme de démence altère principalement le comportement ou les capacités linguistiques.

On distingue trois variantes principales de la démence fronto-temporale, qui se traduisent chacune par des symptômes distincts : la variante comportementale (altérant la conduite et la personnalité), la variante non fluente (affectant la production de la parole) et la variante sémantique (altérant les connaissances et la compréhension du discours).

Cependant, au-delà de ces trois variantes, certains chercheurs postulent l’existence d’une quatrième forme, ce que semble accréditer notre étude de cas. Ces travaux relatent la situation d’un homme de 68 ans, que nous avons désigné par les initiales « C. P. ».

C. P. a développé un attrait singulier pour le vrombissement des moteurs d’avion de type Spitfire. Son épouse a remarqué ce comportement insolite environ deux ans avant que le diagnostic de démence soit posé.

C. P. résidait à proximité d’un aérodrome, et sa demeure était fréquemment survolée par des avions de collection. Dès qu’il percevait leur vrombissement, il interrompait toute activité pour se précipiter au-dehors, saluant les appareils de la main, les larmes aux yeux. Jamais il n’avait manifesté de telles réactions avant l’apparition de sa pathologie.

Cet attrait pour les bruits de moteur était strictement limité aux Spitfire. Il demeurait de marbre face à d’autres appareils et ne manifestait aucun intérêt général pour l’aviation ou la mécanique. Par ailleurs, le chant des oiseaux ou les voix haut perchées l’irritaient. À cette période, il devint également très exigeant en matière musicale, rejetant les reprises de morceaux au profit des enregistrements originaux.

Quelques années avant l’éclosion de cette passion soudaine pour les Spitfire, l’humeur de C. P. avait changé : il était devenu instable et colérique. Il manifestait aussi une froideur et une apathie croissantes envers son entourage, doublées d’un défaut manifeste d’inhibition ainsi que d’une perte du sens des convenances. À titre d’exemple, il resta indifférent à un décès familial, et prit l’habitude d’interrompre fréquemment ses interlocuteurs – autant d’agissements totalement étrangers à sa personnalité prémorbide.

C. P. perdit également le sens de l’humour, développa une appétence marquée pour le sucre et se focalisa sur la pratique des échecs et des mots fléchés. S’il lui arrivait de ne plus identifier les visages de ses connaissances, il ne rencontrait cependant aucune difficulté à reconnaître les voix au téléphone. C. P. ne présentait aucun trouble de la mémoire épisodique ni du langage.

Environ cinq ans après l’apparition des premiers symptômes, C. P. fut diagnostiqué comme souffrant de la variante comportementale de la démence fronto-temporale. Nous estimons toutefois qu’il présentait en réalité plutôt la quatrième variante, dont l’existence est encore débattue et qui est parfois qualifiée de « variante temporale droite ».

Cette dénomination provient du fait que, dans cette version, l’atrophie tissulaire prédomine dans le lobe temporal droit. Cette région est impliquée dans la conceptualisation et l’interprétation des informations non verbales, tels que les codes sociaux. L’imagerie cérébrale de C. P. révélait la disparition de pans entiers de cette zone.

La variante temporale droite de la démence semble engendrer une intrication de symptômes qui sont habituellement observés dans les variantes comportementale et sémantique. Néanmoins, la définition de ses contours cliniques fait encore l’objet de discussions au sein de la communauté scientifique.

Enseignements sur la démence

Le cas de C. P. est riche d’enseignements. Premièrement, son histoire concourt à la sensibilisation à la démence fronto-temporale. Le manque de connaissances sur cette pathologie est problématique, y compris chez les praticiens, car elle fait fréquemment l’objet d’erreurs de diagnostic, étant confondue avec des troubles psychiatriques ou la maladie d’Alzheimer.

Le récit de C. P. permet également d’affiner la description de la variante temporale droite. Ses symptômes suggèrent que l’émergence de fixations inédites pourrait constituer un marqueur spécifique (« pathognomonique ») de ce syndrome. Son cas illustre en outre la manière dont la démence peut altérer le traitement sensoriel de l’audition.

Le lien entre déficience auditive et démence est déjà solidement établi. Cependant, la nature exacte de cette corrélation demeure équivoque. Contrairement à ce que l’on peut souvent lire dans les médias, il n’est pas absolument certain que la perte d’audition cause la démence ; la relation pourrait être inverse : la démence pourrait induire des modifications auditives. L’histoire de C. P. vient étayer cette thèse, sa passion anormale pour des sons précis n’étant apparue qu’après le début de la maladie.

Les recherches sur la maladie d’Alzheimer corroborent également l’idée que la démence altère l’audition. À titre d’exemple, les déficiences de l’analyse de scènes auditives (autrement dit la capacité à isoler des sons superposés, comme écouter un interlocuteur dans un environnement bruyant) se sont révélées être un symptôme fréquent de cette pathologie.

Enfin, le cas de C. P. démontre que la démence peut bouleverser les sources de plaisir ainsi que la sphère émotionnelle. Les descriptions de cas de démence fronto-temporale ont largement documenté l’existence d’obsessions intenses, d’aversions marquées et de changements de préférences (goût ou dégoût soudain pour certains aliments, musiques ou couleurs par exemple).

Au cours de nos travaux, j’ai eu le privilège de rencontrer C. P. et son épouse, et de recueillir le témoignage de leur parcours face à la maladie. Leur histoire souligne l’impérieuse nécessité de reconnaître la diversité des symptômes de démence afin de favoriser les diagnostics précoces et d’élaborer des protocoles de soins personnalisés.

The Conversation

Lucy Core a bénéficié d’une bourse d’excellence en recherche de l’UCL pendant la réalisation de cette étude de cas et a reçu un financement du Royal National Institute of the Deaf lors de la rédaction de cet article.

ref. L’homme qui était tombé amoureux du bruit des avions Spitfire : ce que ce symptôme inhabituel nous apprend sur la démence – https://theconversation.com/lhomme-qui-etait-tombe-amoureux-du-bruit-des-avions-spitfire-ce-que-ce-symptome-inhabituel-nous-apprend-sur-la-demence-278326

Quand les grandes communes écrasent les petites au sein des intercommunalités

Source: The Conversation – in French – By Zineb Abidi Perier, Maitresse de Conférences, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

Au sein des conseils intercommunaux, les grandes villes ont plus de pouvoir que les petites. Besançon est présente dans 99,9 % des coalitions nécessaires pour prendre une décision au sein de la Communauté urbaine, au détriment des plus petites communes, telles que Chalèze, village rural d’environ 370 habitants, ici en photo. Hermine de Chalèze, CC BY-SA

En choisissant leur maire les 15 et 22 mars 2026, les électeurs désigneront aussi les conseils des intercommunalités. Bien que méconnus, ces conseils concentrent d’importants pouvoirs sans toutefois garantir une représentation équitable de toutes les communes et de leurs citoyens.


En mars 2026, les Français ne voteront pas seulement pour leurs maires. En effet, ces élections s’appellent officiellement élections municipales et communautaires. Une partie des conseillers municipaux qu’ils éliront siégera également au sein du conseil intercommunal auquel appartient leur commune, une instance souvent méconnue du grand public.

Mais, depuis la loi NOTRe de 2015, les intercommunalités prennent en charge de plus en plus de compétences : transport, développement économique, aménagement du territoire, gestion des déchets, fiscalité locale ou encore transition écologique. Pourtant, leur fonctionnement institutionnel reste largement absent du débat public car méconnu des citoyens.

Une question démocratique essentielle se pose alors : le pouvoir est-il équitablement réparti entre les communes et, surtout, entre les citoyens ?

Une architecture institutionnelle incontournable

Depuis 2014, toutes les communes françaises se doivent d’appartenir à l’une des 1 254 structures intercommunales françaises, appelées établissements publics de coopération intercommunale (EPCI) : communauté de communes, communauté d’agglomération, communauté urbaine ou métropole. La Métropole du Grand Paris, la Métropole de Lyon et la Métropole Aix-Marseille-Provence possèdent leurs propres statuts.

Le nombre de sièges attribués à chaque commune dépend principalement de sa population, selon la règle proportionnelle de la plus forte moyenne. Des ajustements garantissent ensuite que toute commune est au moins représentée par un délégué, et qu’aucune n’occupe plus de la moitié des sièges. Les communes disposent alors d’une petite marge pour modifier la répartition des sièges au sein du conseil, dans le respect du cadre légal.

Les électeurs ne votent pas directement pour les conseils intercommunaux ! Les délégués sont issus des conseils municipaux. Dans les villes de plus de 1 000 habitants, les premiers élus de chaque liste au conseil municipal siègent aussi au conseil intercommunal. La liste arrivée en tête du second tour (ou ayant obtenu 50 % au premier) remporte la moitié des sièges intercommunaux, l’autre moitié étant répartie entre toutes les listes à la proportionnelle. Dans les villes de moins de 1 000 habitants, le maire puis les adjoints dans l’ordre du tableau représentent la ville au conseil intercommunal.

À première vue, ces mécanismes reposent sur un principe simple. Une commune plus peuplée dispose d’un nombre plus élevé de représentants. Toutefois, cette logique démographique ne garantit pas nécessairement une répartition équilibrée du pouvoir décisionnel. Les écarts de population entre communes peuvent conduire à une concentration du pouvoir au sein de quelques communes, au détriment des communes les moins peuplées.

L’effet trompeur de la représentation proportionnelle

Récemment, une base de données originale, couvrant l’ensemble des 1 251 intercommunalités françaises (hors Paris, Lyon, Marseille) et reprenant les données issues des élections municipales de 2020, a permis d’analyser non seulement la répartition des sièges, mais aussi la capacité effective des communes à influencer les décisions collectives. Les résultats sont sans ambiguïté : les règles actuelles, bien qu’inspirées par la proportionnalité démographique, conduisent fréquemment à une surreprésentation structurelle des grandes villes dans les prises de décisions.

Pour comprendre ce décalage, il faut distinguer représentation et pouvoir. Dans une assemblée, avoir des sièges ne suffit pas : encore faut-il être en position de faire basculer une décision. Une commune peut tout à fait avoir un représentant sans jamais être décisive tandis qu’une autre peut se retrouver presque systématiquement nécessaire pour former une coalition gagnante. Le pouvoir dépend donc moins du nombre de sièges que de leur capacité à influencer l’issue des votes.

En effet, dans la Communauté urbaine du Grand Besançon, contrôle 55 sièges sur 123 quand la seconde plus grande ville, Saint-Vit est seulement représenté par 2 délégués. De fait, Besançon regroupe 60 % des 198 250 habitants de la communauté urbaine, quand Saint Vit n’a que 4 945 habitants. Mais la commune de Besançon est présente dans 99,9 % des coalitions nécessaires pour prendre une décision. Il est donc quasiment impossible pour les autres communes de créer une majorité pour prendre une décision sans l’aval des délégués de Besançon.

En théorie des jeux, cette idée est reprise dans le concept d’électeur pivot. C’est l’électeur capable de faire basculer le scrutin en changeant son vote. L’indice de Banzhaf mesure le nombre de fois ou un électeur est pivot sur le nombre de coalitions que l’on peut former. Ainsi, à partir de la répartition des poids de chaque commune, on peut calculer un indicateur de sa capacité réelle à influencer le vote dans le conseil.

Des citoyens inégaux face aux décisions locales

Ces écarts entre pouvoir et représentation, comme dans l’exemple de Besançon, sont fréquents. Dans de nombreux EPCI, les citoyens des communes les plus peuplées ont une probabilité nettement supérieure d’être décisifs lors des votes.

Dans le cas des EPCI regroupant au moins 50 communes, le graphique ci-dessous montre que le pouvoir d’un grande ville peut s’envoler dès qu’elle contrôle au moins 20 % des délégués. De fait, dans un récent rapport du Sénat, plusieurs maires de petites villes témoignent ainsi de leur sentiment de dépossession.

Les accords locaux dans la répartition des sièges que la loi autorise au sein des EPCI permettent parfois d’atténuer les déséquilibres observés. Mais si les accords entre communes ont amélioré la répartition du pouvoir dans 618 cas, ils l’ont dégradé dans 233 conseils intercommunaux.

Selon la même étude, les représentants de certaines petites communes peuvent même n’avoir a priori aucun pouvoir ! Ainsi dans la Communauté d’agglomération de la Riviera du Levant (Guadeloupe) la commune de La Désirade ne dispose que d’un délégué quand Le Gosier, Sainte-Anne et Saint-François disposent respectivement de 17, 15 et 8 représentants. Il suffit donc que les représentants de deux grandes villes s’allient pour obtenir la majorité, sans que le vote de La Désirade ne soit jamais décisif ! Neuf cas similaires ont été dénombrés sur les 1 251 EPCI étudiés. La présence de ces communes dans les conseils devient alors essentiellement symbolique, malgré l’impact concret des décisions prises sur leurs habitants.

Des alternatives pour une représentation plus équitable

Cette situation n’est pas une fatalité. Des méthodes alternatives de répartition des sièges, bien identifiées en science politique, permettraient de réduire sensiblement ces inégalités de représentation :

  • Il faudrait d’abord s’assurer dans la répartition finale des sièges qu’aucune ville n’ait un indice de Banzhaf égal à zéro.

  • Appliquer une autre méthode pour répartir les délégués entre communes ou encore abaisser de 30 % ou même de 40 % la part de sièges de la grande commune réduirait drastiquement le pouvoir des grandes villes dans les conseils.

  • Alternativement, demander que les décisions dans les conseils intercommunaux passent avec une majorité de 60 % ou plus. Cela obligerait les grandes villes à bâtir des coalitions plus larges pour diriger les EPCI, au bénéfice de tous. C’est la solution qui a été retenue dans l’Union européenne, où une décision doit être soutenue par 55 % des pays représentant 65 % de la population.

  • Une solution radicale serait enfin d’organiser un scrutin à part pour l’élection du conseil, à l’échelle de l’intercommunalité. C’est la solution choisie pour la Métropole du Grand Lyon, pour laquelle des élections communautaires à part auront aussi lieu en mars 2026.

  • Une autre solution proposée par le Sénat est de renforcer le rôle, pour l’instant consultatif, de la conférence des maires au sein des EPCI.

Un débat démocratique à ouvrir ?

S’il est trop tard pour modifier les règles pour les élections municipales et communautaires de 2026, interroger la manière dont le pouvoir est distribué au sein de ces structures revient donc à poser une question démocratique centrale : qui décide réellement au niveau local, et au nom de qui ?

Mettre en lumière ces mécanismes et en débattre publiquement est une condition essentielle pour renforcer la démocratie locale, à l’heure où une part croissante des décisions se joue au-delà du seul cadre communal.

The Conversation

Zineb ABIDI PERIER a reçu des financements de CITIZENS – ANR-22-CE26-0019.

Vincent MERLIN a reçu des financements de CITIZENS-ANR-22-CE26-0019

ref. Quand les grandes communes écrasent les petites au sein des intercommunalités – https://theconversation.com/quand-les-grandes-communes-ecrasent-les-petites-au-sein-des-intercommunalites-276243

Hongrie : dans une campagne électorale électrique, Viktor Orban fait feu de tout bois pour éviter une défaite annoncée

Source: The Conversation – in French – By Renata Varga, Maitresse de conférences en sciences de l’information et de la communication, Université de Lille

Viktor Orban, 62 ans, premier ministre depuis 2010, fait figure de représentant de l’ancienne génération face au leader du parti pro-européen Tisza, Péter Magyar, de 18 ans son cadet, actuellement en tête dans les sondages malgré la campagne particulièrement véhémente menée à son encontre par l’équipe au pouvoir. L’enjeu des législatives du 12 avril prochain dépasse la seule Hongrie, Orban étant depuis des années le leader du pays de l’UE le plus compréhensif à l’égard de Vladimir Poutine.


À quelques semaines des élections législatives hongroises du 12 avril 2026, la campagne électorale atteint son paroxysme dans un climat de tension palpable. Viktor Orban et son parti, le Fidesz, font face à un rival unique : Péter Magyar, président du parti Tisza (Respect et Liberté), qui surpasse largement le premier ministre dans les intentions de vote.

Selon le dernier sondage de l’institut Medián, Tisza devance le Fidesz de vingt points parmi les électeurs certains de voter et de onze points dans l’ensemble de la population – une situation inédite depuis l’arrivée au pouvoir d’Orban en 2010. On semble donc s’acheminer vers la fin d’une ère en Hongrie.

Péter Magyar, le rival d’Orban

L’entrée en scène de Péter Magyar en 2024, dans un contexte de crise politique et morale, a profondément recomposé les forces partisanes. Aux élections européennes de juin 2024, le parti Tisza a recueilli 29,7 % des suffrages, derrière le Fidesz‑KDNP, arrivé en tête avec 44,6 % des voix. L’opposition de gauche traditionnelle (Coalition démocratique, Parti socialiste, Dialogue) s’est effondrée à 8,2 %, tandis que le parti d’extrême droite Notre patrie a fait son entrée avec 6,7 %. Depuis lors, Magyar, aujourd’hui âgé de 44 ans, mène de front la structuration de son mouvement et une campagne hybride mêlant présence continue sur les réseaux sociaux et mobilisations dans l’espace public. Il a réussi à consolider son leadership auprès des électeurs de l’opposition.

D’abord ignoré, puis raillé par le pouvoir et ses cercles proches, Magyar est désormais pris très au sérieux, sans que le premier ministre ne le reconnaisse publiquement comme un véritable rival. Depuis 2024, les tentatives de déstabilisation à son égard se sont multipliées, visant sa personnalité et sa supposée incapacité à gouverner : il a été accusé de violence domestique à l’encontre de son ex-femme, de manque de maîtrise de soi, d’agressivité et d’instabilité psychologique. Gergely Gulyas, le porte-parole du gouvernement, a franchi une étape en le qualifiant de « mentalement dérangé ».

Loin de l’affaiblir, ces attaques produisent un effet boomerang : elles renforcent son image de résistance face au rouleau compresseur du Fidesz.

En février 2026, une ligne rouge est franchie avec une atteinte manifeste à la vie privée. Une photo énigmatique diffusée anonymement – montrant une chambre d’hôtel au lit défait et accompagnée du message « Coming soon » – a tenu le pays en haleine pendant plusieurs jours. Magyar a finalement affirmé que le pouvoir cherchait à le discréditer à l’aide d’une vidéo intime, tournée à son insu en août 2024, évoquant un « kompromat », c’est-à-dire une méthode de pression à la soviétique éprouvée. L’affaire a suscité une indignation généralisée et n’a pas entamé sa popularité dans les sondages. En même temps, l’attention médiatique a permis de détourner les projecteurs d’un scandale impliquant le gouvernement.

Le faux programme de Tisza : une arme de déstabilisation

Après l’échec des premières attaques ad hominem visant Magyar, le gouvernement a lancé en décembre 2025 une vaste campagne fondée sur un document fictif : un prétendu programme électoral du parti Tisza. Il s’agit d’un document de plus de 600 pages, dont l’analyse a montré qu’il a été généré par IA et qu’il est truffé d’incohérences de forme et de contenu. Peu importe : Orban l’a présenté comme le « programme secret » de son adversaire, et brandi dans ses vidéos diffusées sur TikTok une liasse de pages imprimées comme preuve que Tisza projetterait d’augmenter drastiquement les impôts. Malgré les démentis répétés, les ministres en ont fait un axe central de la campagne pour tenter de le discréditer.

Cette manœuvre intervient dans un contexte où le bilan de seize ans de gouvernance du Fidesz – économie stagnante, inflation élevée, services publics au bord de l’effondrement, scandales gouvernementaux récurrents – peine à convaincre.

Orban demande aux électeurs quatre années supplémentaires pour « achever le travail », avec pour horizon son projet, à l’instar du MAGA de Trump, de « rendre à la Hongrie sa grandeur ». Son ambition, a-t-il expliqué, est de « changer le destin de la Hongrie » pour en faire « le peuple le plus prospère d’Europe centrale ».

Le récit du Fidesz : une vision apocalyptique centrée sur l’Ukraine

Au cœur du discours du Fidesz se déploie un récit anxiogène où la guerre en Ukraine occupe une place centrale. Selon cette narration, l’Union européenne, de concert avec Tisza et le président Zelensky, pousserait la Hongrie dans le conflit, et en cas de victoire de Tisza, les contribuables hongrois financeraient l’effort de guerre tandis que des soldats seraient envoyés au front.

Ce choix binaire – paix sous le Fidesz versus guerre et désintégration nationale sous Tisza – s’appuie sur la proximité revendiquée d’Orban avec Donald Trump, présenté comme garant d’une ligne « pro-paix », contre les « pantins de Bruxelles ».

Dans ce récit de campagne, l’Ukraine, les Ukrainiens et le président Zelensky deviennent des figures de l’ennemi, tandis que Magyar apparaît comme le complice et serviteur de Zelensky, engagé dans un « pacte » contraire aux intérêts hongrois.

Les outils numériques amplifient cette rhétorique émotionnelle. Des vidéos générées par IA diffusent des messages alarmistes : l’une d’entre elles, particulièrement controversée, met en scène une fillette attendant le retour de son père auprès de sa mère en pleurs, suivie de l’image d’un peloton d’exécution où des gradés en uniforme de la Wehrmacht datant des années 1940 s’apprêtent à fusiller des soldats hongrois.

Bien que les bourreaux de ce récit soient censés être russes (puisque l’idée est d’avertir qu’en cas de victoire de Magyar, les Hongrois se retrouveront à guerroyer contre l’armée de Moscou), l’univers iconique et la mise en scène ravivent le traumatisme de la Seconde Guerre mondiale, notamment chez les personnes âgées, cible privilégiée du Fidesz.

Crise pétrolière : une dramatisation stratégique

L’interruption de l’acheminement du pétrole russe vers la Hongrie via l’oléoduc Droujba, endommagé par des frappes russes en Ukraine en janvier 2026, offre une nouvelle occasion de dramatisation. Orban présente cette situation comme des « représailles politiques » de Volodymyr Zelensky, en réponse au blocage hongrois de l’aide européenne et au refus d’exporter du diesel vers l’Ukraine.

Fin février, Orban annonce, sur un ton dramatique, avoir « ordonné le renforcement de la protection des infrastructures énergétiques critiques », évoquant de possibles « actions supplémentaires » ukrainiennes visant à « perturber le système énergétique hongrois ». Le ton s’intensifie rapidement : il qualifie l’incident de « blocus pétrolier », parle de « chantage » des Ukrainiens « capables de tout » et déclare même que la Hongrie est « attaquée ».

Parallèlement, une « pétition nationale 2026 », envoyée par courrier postal à l’ensemble des citoyens – doublée d’une campagne d’affichage 4×4 dans l’espace public – appelle à « dire non au financement de la guerre en Ukraine ». En mobilisant les moyens institutionnels de l’État à des fins électorales et en mettant en avant l’armée, le gouvernement suggère l’existence d’une menace extérieure réelle et imminente.

Les tensions culminent début mars avec la déclaration de Volodymyr Zelensky, excédé par le blocage de l’aide européenne : il évoque la possibilité de « donner les coordonnées de la [personne responsable] à l’armée ukrainienne pour que [leurs] gars l’appellent ». Interprétée comme une menace directe, cette déclaration provoque une crise diplomatique et politique. Orban déclare que les attaques ne visent pas sa personne mais la Hongrie, réaffirmant qu’elles ne sauront le détourner de sa mission de « protéger les familles hongroises ».

Le contre-récit de Tisza

Face aux messages de peur viscérale véhiculés par le Fidesz, Péter Magyar affiche une posture de fermeté en dénonçant toute ingérence étrangère, ukrainienne comme russe, pour défendre la souveraineté hongroise, condamnant fermement la sortie de Zelensky.

Contrairement à Orban, qui ramène la campagne vers la politique extérieure, Magyar se concentre sur la politique intérieure et propose un horizon d’espoir. Plus qu’une simple alternance, il promet un changement de régime politique – retour à l’État de droit, démantèlement de la corruption systémique, réintégration européenne et construction d’un pays fonctionnel. Les élections apparaissent ainsi comme un référendum pour ou contre le système Orban.

Meeting de Péter Magyar à Pécs, le 7 mars 2026.
Publication Facebook de Péter Magyar

Parallèlement, Magyar cultive une image de compétence et de sérieux. En février 2026, après avoir présenté une série d’experts dans les principaux domaines (économie, agriculture, santé, politique sociale, relations internationales), il a dévoilé son programme détaillé, précisant les priorités du gouvernement Tisza en cas de victoire électorale ainsi que les réformes structurelles envisagées. Cette stratégie contraste avec l’approche affective du Fidesz, qui « prend les gens aux tripes » en exacerbant les sentiments négatifs.

Une société polarisée entre craintes et espoir

La société hongroise se trouve aujourd’hui profondément divisée, dans un contexte de polarisation extrême où les électeurs des deux camps semblent vivre dans des réalités parallèles, rendant tout dialogue impossible. Les mensonges et la violence verbale dominent cette campagne, tandis que le premier ministre, se tenant au-dessus de la mêlée, refuse catégoriquement tout débat.

Malgré cette fracture, jamais une élection n’a suscité un tel engouement populaire : les sondages annoncent une participation record, portée par l’espoir d’une alternance chez les électeurs de l’opposition. Cet optimisme reste cependant teinté d’incertitude, liée aux craintes d’interventions étrangères et d’« opérations sous fausse bannière » susceptibles de semer le doute parmi les électeurs encore indécis. Vladimir Poutine et Donald Trump ont exprimé un soutien explicite à Orban. L’incident diplomatique avec l’Ukraine tombe à pic pour alimenter la psychose guerrière du Fidesz, offrant à Orban un argument massue pour les dernières semaines de campagne. Dans ce contexte tendu, Péter Magyar mobilise largement à chaque étape de sa campagne, affichant force et détermination. Son appel – « N’ayez pas peur » –, revêt une résonance particulière : un encouragement à oser un tournant historique.

The Conversation

Renata Varga ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Hongrie : dans une campagne électorale électrique, Viktor Orban fait feu de tout bois pour éviter une défaite annoncée – https://theconversation.com/hongrie-dans-une-campagne-electorale-electrique-viktor-orban-fait-feu-de-tout-bois-pour-eviter-une-defaite-annoncee-277707