Une plante carnivore révèle un mécanisme inédit de mouvement ultrarapide sans muscle

Source: The Conversation – in French – By Joel Marthelot, Chercheur au CNRS, Aix-Marseille Université (AMU)

Le piège de la plante carnivore dionée se referme sur ses proies. Jeanne Bourdier et Corentin Mollier, Fourni par l’auteur

La dionée, ou « plante attrape-mouche », fascine les naturalistes depuis des siècles pour sa capacité à refermer son piège en une fraction de seconde lorsqu’un insecte s’y aventure. Charles Darwin écrivait d’ailleurs dans Insectivorous Plants, en 1875, qu’elle était, « par la rapidité et la puissance de ses mouvements, l’une des plus merveilleuses qui soit au monde ».

Cette fascination tient à un paradoxe : contrairement aux animaux, les plantes ne possèdent ni muscles ni système nerveux centralisé. Comment peuvent-elles alors produire des mouvements aussi rapides ?

Depuis plusieurs décennies, l’explication dominante reposait sur un mécanisme hydraulique. Une redistribution rapide de l’eau entre différentes cellules du piège devait provoquer un changement de courbure des feuilles et entraîner leur fermeture. Cette hypothèse s’accordait avec le rôle central que joue la pression hydraulique dans de nombreux processus végétaux, depuis les mouvements réversibles d’ouverture et fermeture des pores à la surface des feuilles, pour capter le C0₂ nécessaire à la photosynthèse, jusqu’à la croissance lente des tissus.

Notre étude, publiée dans Science, montre toutefois que cette explication est insuffisante. En combinant des mesures hydrauliques et mécaniques de l’échelle du piège entier à la cellule, nous avons pu comparer directement les échelles de temps associées aux différents mécanismes en jeu.

Nous avons montré que les transferts d’eau sont beaucoup trop lents pour expliquer une fermeture qui se produit en environ un dixième de seconde, et mis en évidence un autre phénomène, beaucoup plus rapide.

Dans la seconde qui suit la stimulation, les cellules de la face externe du piège, qui se comportent comme des ballons gonflés, se ramollissent brutalement. Ce ramollissement ne provient pas de la baisse de la pression interne, mais directement de la paroi qui entoure les cellules, qui devient plus flexible !

L’équilibre mécanique des tissus est ainsi modifié et induit une courbure active des deux lobes du piège, qui se referment. Le système franchit alors un seuil d’instabilité mécanique, comparable à celui d’une coque élastique qui se retourne brusquement sous l’effet d’une contrainte, à la manière des jouets appelés « puces sauteuses », déclenchant une amplification spectaculaire de la vitesse du piège.

Il s’agit de la première démonstration expérimentale d’un changement aussi rapide des propriétés mécaniques des parois cellulaires chez une plante.

Pourquoi est-ce important ?

Cette découverte conduit à revoir notre compréhension des mouvements végétaux rapides.

Les mouvements des plantes sont généralement interprétés comme des phénomènes gouvernés par des échanges d’eau. Nos travaux révèlent une autre stratégie : plutôt que de déplacer rapidement de grandes quantités d’eau, la plante agit directement sur les propriétés mécaniques de la paroi cellulaire.

On peut comparer ce mécanisme à celui d’un ressort comprimé. L’énergie nécessaire au mouvement est stockée à l’avance dans la structure. Il suffit ensuite de libérer un verrou pour déclencher un mouvement très rapide. Dans le cas de la dionée, ce verrou est mécanique : l’assouplissement local des parois cellulaires permet au piège de franchir un seuil d’instabilité et de basculer brutalement d’un état stable à un autre.

schéma explicitant le ramollissement de la paroi extérieure
Le ramollissement de la couche externe lors du déclenchement induit un allongement différentiel et donc la courbure du piège. La pression hydraulique dans les cellules n’a pas changé.
Yoel Forterre, Fourni par l’auteur

Plus généralement, cette observation montre que la paroi cellulaire végétale n’est pas un simple élément structural passif, mais un matériau dont les propriétés mécaniques peuvent être modulées de manière dynamique pour contrôler le mouvement.

Quelles sont les suites ?

Si nous avons identifié le mécanisme physique responsable de la fermeture du piège, de nombreuses questions demeurent ouvertes.

La principale concerne l’origine moléculaire de ce ramollissement ultrarapide. Comment la plante parvient-elle à modifier en quelques secondes les propriétés mécaniques de ses parois cellulaires ?

La paroi végétale est un matériau composite complexe, constitué d’un réseau de fibres de cellulose enchâssées dans une matrice de polysaccharides et de protéines. Les acteurs moléculaires responsables de cette transition mécanique restent encore à identifier. Comprendre comment un signal mécanique déclenché par le contact d’un insecte est converti en une modification aussi rapide des propriétés du matériau constitue désormais l’un des principaux défis.

photo de plante carnivore avec les pièges ouverts
Image de la dionée montrant ses pièges ouverts en forme de coque mince. Barre d’échelle : 1 centimètre.
Yoel Forterre, Fourni par l’auteur

Les progrès récents des outils de génétique moléculaire appliqués à la dionée ouvrent aujourd’hui des perspectives prometteuses. Ils pourraient permettre de relier les mécanismes biologiques impliqués aux changements mécaniques observés à l’échelle de la paroi.

Au-delà de la biologie végétale, cette découverte intéresse également les ingénieurs qui cherchent à concevoir des robots souples et des matériaux adaptatifs. Les structures bistables et les instabilités mécaniques sont déjà largement exploitées pour produire des mouvements rapides comme des mini-robots sauteurs.

La dionée montre cependant qu’un organisme vivant peut contrôler une telle instabilité en modifiant très rapidement les propriétés mécaniques de ses tissus. Ce principe pourrait inspirer une nouvelle génération de systèmes capables de changer de forme rapidement en réponse à un signal mécanique, électrique ou chimique.


Tout savoir en trois minutes sur des résultats récents de recherches, commentés et contextualisés par les chercheuses et les chercheurs qui les ont menées, c’est le principe de nos « Research Briefs ». Un format à retrouver ici.


The Conversation

Ce travail a reçu le soutien financier du programme public H2020 de l’Union Européenne (Conseil Européen de la Recherche) à travers le projet ERC 647384 PLANTMOVE .

Joel Marthelot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Une plante carnivore révèle un mécanisme inédit de mouvement ultrarapide sans muscle – https://theconversation.com/une-plante-carnivore-revele-un-mecanisme-inedit-de-mouvement-ultrarapide-sans-muscle-285263

Est-ce sans danger de conserver le poisson dans des emballages en plastique ? Une nouvelle étude fait le point

Source: The Conversation – in French – By Ethel Eljarrat, Profesora de Investigación del Departamento de Química Ambiental, Instituto de Diagnóstico Ambiental y Estudios del Agua (IDAEA – CSIC)

Une étude inédite montre que la migration de substances depuis des emballages alimentaires en plastique vers le poisson dépend de différents facteurs et varie selon le type de poisson (gras ou maigre). Rimma Aberten/Shutterstock

Une étude menée sur des poissons gras, comme le saumon, ou maigres, comme le merlu, conservés dans du plastique, montre que des substances toxiques (phtalates, bisphénol A pourtant interdit, etc.) migrent depuis l’emballage vers les aliments. Les chercheurs ont reproduit les usages domestiques, avec du poisson mis au réfrigérateur et au congélateur et différents emballages en plastique (barquettes classiques, compostables, films alimentaires, sacs…). Leurs résultats sont surprenants et plaident pour une réglementation plus stricte dans ce domaine.


Quand nous achetons un filet de saumon ou un merlu frais au supermarché, notre priorité est de respecter la chaîne du froid afin d’éviter la prolifération de bactéries. Cependant, nous ne pensons généralement pas à la contamination potentielle de ces aliments qui viendrait de l’utilisation d’emballages destinés à les conserver. Quand nous conservons du poisson au réfrigérateur ou au congélateur, les additifs chimiques présents dans le plastique, des composés conçus pour conférer souplesse ou durabilité à l’emballage, peuvent migrer depuis cet emballage vers l’aliment.

Les plastiques ne sont pas des matériaux inertes. Ils sont constitués de polymères auxquels sont ajoutées plus de 12 000 substances chimiques différentes, comme des plastifiants, des bisphénols, des filtres solaires et des retardateurs de flamme. Ces composés peuvent se retrouver dans le poisson par trois voies différentes : la pollution des mers et des océans, la transformation des aliments et leur conservation dans différents types d’emballages.




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Certaines études concluent que ces composés ne sont pas inoffensifs, car ils présentent une toxicité à long terme chez l’humain, en particulier du fait de leur lien potentiel avec des troubles métaboliques et des effets sur la reproduction. De nombreuses données scientifiques démontrent par exemple la toxicité des plastifiants tels que les phtalates. En guise de réponse, les fabricants ont de plus en plus souvent recours à des plastifiants de substitution, bien que des recherches récentes suggèrent que bon nombre d’entre eux ne sont pas non plus exempts de risques pour la santé.

Une étude pionnière dans des conditions réelles d’utilisation domestique

Jusqu’à présent, la plupart des études sur les contaminants alimentaires analysaient le produit directement après son achat, sans tenir compte des processus de conservation ou de cuisson. Par ailleurs, les tests visant à évaluer les risques potentiels liés à la migration depuis les emballages vers les aliments sont réalisés en laboratoire à l’aide de simulants alimentaires qui ne reflètent pas la complexité d’une matrice réelle.

Une étude récente, menée par l’Institut de diagnostic environnemental et d’études sur l’eau (IDAEA-CSIC), en collaboration avec l’Université de Florence, et publiée dans la revue Environment International, a bouleversé cette approche.

Au cours de nos investigations, nous avons analysé pour la première fois le transfert de quatre familles de substances chimiques, en l’occurrence les phtalates, les esters organophosphorés, les bisphénols et les plastifiants de substitution aux phtalates, depuis des emballages d’usages courants vers le poisson. Nous avons procédé dans des conditions réelles de conservation à domicile. Nous avons évalué ce transfert sur des espèces très consommées en Espagne, comme le saumon, le thon et le merlu. Ces poissons étaient conservés dans deux conditions habituelles : au réfrigérateur (+4 °C pendant 48 heures) et au congélateur (-18 °C pendant 30 jours).

Les emballages analysés incluaient des barquettes classiques en polystyrène, du film transparent jusqu’à des sachets de congélation à fermeture zip, en passant par des barquettes et des sachets compostables.

Filets de poisson dans différents emballages en plastique
Des travaux de recherche ont été menés afin d’observer la migration d’additifs en plastique, dans des conditions réelles de réfrigération domestique, à partir de poissons (saumon, thon et merlu) conservés dans des barquettes et des sacs d’usages courants.
Les auteurs

Même le congélateur n’empêche pas la migration

Dans des travaux précédents, nous avons déjà démontré que la cuisson d’aliments emballés dans des matériaux plastiques peut accroître le transfert de plastifiants. Les résultats présentés dans cette nouvelle étude montrent, cette fois, que le froid ne constitue pas une barrière infranchissable. Même si les basses températures ralentissent généralement les processus, le temps de contact est un facteur clé qui favorise la migration de ces substances.

Le dihexylphtalate (DHEXP) n’a, par exemple, présenté de migration significative que dans les échantillons congelés, ce qui suggère que le fait de laisser le poisson en contact avec le plastique pendant plusieurs semaines augmente le risque de transfert.

De plus, la migration n’est pas la même pour tous les poissons, mais dépend de nombreux facteurs. Dans les poissons gras (comme le saumon), les additifs les plus lipophiles (qui se dissolvent bien dans les graisses), tels que le plastifiant de substitution DEHA, ont montré une migration plus importante, avec des taux pouvant atteindre 95 à 98 %. En revanche, des transferts plus importants de bisphénols, tels que le bisphénol A (BPA), qui présentent une plus grande solubilité dans l’eau, ont été détectés dans les poissons maigres à forte teneur en eau, comme le merlu.

Cette distinction est essentielle pour comprendre le risque : la contamination du poisson par des additifs qui s’accumulent dans ses muscles dépend de nombreux facteurs. Il est donc indispensable de prendre en compte tous les scénarios possibles.

Les barquettes compostables présentent également un risque

Par ailleurs, les barquettes compostables à base de cellulose contiennent des taux plus élevés de plastifiants. Par conséquent, la quantité de composés qui migrent est supérieure à celle des plastiques conventionnels. En effet, les niveaux de risque les plus élevés relevés dans l’étude étaient associés au merlu congelé et conservé dans ces barquettes alternatives.

Les barquettes compostables, en particulier celles à base de cellulose, se sont imposées comme des alternatives durables fabriquées à partir de matériaux renouvelables. En outre, elles peuvent être valorisées par compostage à la fin de leur cycle de vie. Cependant, ces matériaux peuvent eux aussi contenir des substances susceptibles de migrer vers les aliments.

Le danger de ces substances réside dans le fait que beaucoup d’entre eux sont des perturbateurs endocriniens. Cela signifie qu’ils imitent nos hormones et peuvent entraîner des effets chroniques sur la santé à long terme, comme l’infertilité, le diabète, les maladies cardiovasculaires et certains types de cancers. Elles ne provoquent pas de toxicité aiguë immédiate, mais agissent silencieusement par l’exposition à de petites doses quotidiennes qui s’accumulent.

Les bébés et les enfants sont les plus vulnérables

L’étude a évalué l’exposition à ces additifs par ingestion chez les bébés, les enfants et les adultes, en combinant les données de concentration après migration des additifs dans le poisson avec les données officielles sur la consommation de poisson en Espagne. L’évaluation a mis en évidence un risque plus élevé pour les plus jeunes. En raison de leur poids corporel plus faible, les bébés et les enfants sont exposés à ces substances toxiques jusqu’à dix fois plus que les adultes.

La plupart des composés ne présentaient aucun risque, à l’exception du bisphénol A : les concentrations détectées dans le poisson après stockage dépassent dans de nombreux cas les nouvelles limites de sécurité fixées par l’Agence européenne de sécurité des aliments (EFSA), qui a réduit en 2023 le seuil d’ingestion sans danger pour ce composé de 20 000 fois en raison de son potentiel toxique.

Vers une réglementation plus stricte

Il est important de souligner que le poisson est un aliment sain et indispensable à notre alimentation. Le problème ne réside pas dans l’aliment lui-même, mais dans l’absence de réglementations ambitieuses régissant la présence de ces substances chimiques dans la chaîne d’approvisionnement.




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La nouvelle loi espagnole sur les déchets, adoptée en 2022, interdisait déjà l’utilisation des phtalates et du bisphénol A dans les emballages. Cependant, les résultats de cette étude suggèrent que cette législation n’est pas respectée, la présence de ces composés ayant été détectée dans des emballages commercialisés en Espagne en 2025.

(Le bisphénol A ainsi qu’un phtalate dénommé DEHP (phtalate de di-2-éthylhexyle), utilisés depuis cinquante ans pour la fabrication de certains plastiques et de résines, sont considérées comme perturbateurs endocriniens par de nombreux organismes internationaux. Mais ces substances demeurent des sources de contamination environnementale et d’imprégnation de la population, bien que leur usage soit restreint, relève le site officiel français notre-environnement.gouv.fr, ndlr.)

Par ailleurs, l’Union européenne a adopté en 2024 un règlement visant à limiter la présence de BPA dans les emballages alimentaires (en vigueur depuis janvier 2025), qui prévoit une période de transition de 36 mois avant son application définitive.

(Qu’est-ce que les bisphénols ? Où les trouve-t-on ?, les réponses du ministère français de la santé, ndlr.)

Il est essentiel de mettre en place un système de contrôle pour vérifier le respect de ces réglementations. De même, il est nécessaire de continuer à évaluer les nouveaux additifs qui remplacent ceux qui ont été interdits car, souvent, nous ne disposons souvent pas de données suffisantes concernant leur innocuité.

En tant que consommateurs, en attendant que les politiques évoluent, nous pouvons prendre des mesures simples, comme réduire le temps de contact avec le plastique, privilégier les récipients en verre pour la conservation et éviter de réchauffer les aliments dans des récipients en plastique ou des sachets de cuisson, car la chaleur multiplie de manière exponentielle la migration de ces substances.

Mais le véritable défi est d’ordre politique et mondial : nous devons fabriquer des produits de consommation courante en gardant à l’esprit qu’ils pourraient, à terme, finir dans notre assiette.

The Conversation

Maria Vittoria Barbieri a reçu des financements dans le cadre du programme postdoctoral Beatriu de Pinos de l’Agence de gestion des aides universitaires et de recherche de la Generalitat de Catalunya (AGAUR) (subvention n° 2023 BP 00079).

Ethel Eljarrat ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Est-ce sans danger de conserver le poisson dans des emballages en plastique ? Une nouvelle étude fait le point – https://theconversation.com/est-ce-sans-danger-de-conserver-le-poisson-dans-des-emballages-en-plastique-une-nouvelle-etude-fait-le-point-285093

Les baleines ont-elles l’oreille musicale ?

Source: The Conversation – France in French (2) – By Olivier Adam, Bioacousticien, Sorbonne Université

Une mère baleine à bosse et son baleineau à Madagascar (Île Sainte-Marie). Association Cétamada, Madagascar, Fourni par l’auteur

De nombreux cas d’interactions entre humains et cétacés à travers la musique ont été observés. Des navigateurs en ont filmé, des artistes ont même proposé des performances musicales à destination des baleines. Mais savons-nous, scientifiquement, si ces mammifères réagissent spécifiquement à la musique et s’ils peuvent la différencier de tous les bruits anthropiques ?


Le film la Baleine et le Musicien, du réalisateur Valentin Paoli, qui sort au cinéma ce 17 juin, évoque notre éternel désir de communication, y compris avec des espèces non-humaines, et en particulier avec celles qui nous fascinent comme les baleines. Le film ouvre aussi le débat plus largement : il interroge sur notre motivation profonde à vouloir de telles interactions et le plaisir qu’elles procurent lorsqu’elles se réalisent. Il souligne aussi les effets de la musique pour entrer en connexion et partager des émotions. Il évoque également les limites éthiques qu’impose le fait de respecter ces espèces et de porter attention à leur environnement marin, déjà saturé de sons anthropiques.

Ce documentaire met en scène le célèbre compositeur et musicien français Rone qui s’interroge notamment sur la perception de sa musique par les baleines, à la suite de plusieurs vidéos qui avaient fait le buzz sur les réseaux sociaux. On y voyait des navigateurs isolés sur l’océan prétendant que les cétacés autour de leur voilier étaient attirés par sa musique. Au cours d’une introspection, l’artiste se confie sur sa création musicale et sur sa faculté à toucher le public humain et, pourquoi pas finalement, aussi les baleines ? La quête qu’il mène à travers ce long-métrage révèle des secrets sur sa personnalité, sur ses envies et aussi son étonnement devant le pouvoir incroyable de sa musique à procurer des émotions.

La Baleine et le Musicien (2026) – Bande annonce/Digital Ciné.

Avec l’équipe de l’association Abyss à La Réunion, j’ai été invité sur ce projet pour contribuer au volet scientifique, en tant qu’expert en bioacoustique marine. En effet, je m’intéresse, également dans le cadre de ma recherche, aux effets potentiels de la musique sur les baleines. Y sont-elles sensibles ? Peut-on parler de musicalité chez les cétacés ? En fait, quelles sont les connaissances à ce sujet, aujourd’hui ?

Tout d’abord, il faut dire que ce n’est pas la première fois que des artistes proposent des performances musicales aux cétacés. En 2011, le chercheur David Rothenberg a joué de la clarinette devant des baleines à bosse à Hawaï. Il a, d’ailleurs, témoigné d’une réponse surprenante de l’un de ces cétacés dans un échange bidirectionnel inter-espèce, la baleine a émis une vocalisation qui correspondait à ce qu’il jouait. Et il ne s’agit pas d’un cas isolé.

On peut également citer Paul Spong, Jim Nollman et plus récemment Aline Pénitot qui sont allés jouer de la musique à des cétacés et qui rapportent des réactions tout à fait similaires, pourtant dans des lieux et des contextes totalement différents.

Les cétacés sont-ils prédisposés à « apprécier » la musique ?

Alors que l’on reconnaît la zoomusicologie (l’étude des qualités esthétiques des sons des animaux non humains, ndlr), peut-on dire que les cétacés sont prédisposés à percevoir la musique humaine ou s’agit-il tout simplement d’une projection anthropomorphique ?

Commençons par rappeler que les cétacés sont des mammifères. Ils utilisent la communication acoustique dans toutes leurs activités vitales, en générant des sons de façon intentionnelle et extrêmement précise par un contrôle absolu de leur générateur vocal. Ils ont le même système auditif que nous, avec une cochlée (partie auditive de l’oreille interne, ndlr) et un nerf auditif qui transporte l’information pour analyse par le cerveau. D’ailleurs, des chercheurs ont déjà mesuré leur sensibilité auditive. Tout récemment, une étude a même confirmé l’audiogramme des baleines à bosse en observant leurs comportements en réaction à la diffusion de différents sons émis dans une large bande fréquentielle. Une chose est donc certaine : les baleines à bosse et nous avons la possibilité de communiquer par le son.

« Des baleines “attirées” par la musique électro du Français Rone » RMC, 218.

L’étape suivante est maintenant de savoir s’il y a une réaction spécifique à la musique ou si elle serait la même lors de la diffusion d’un bruit quelconque ?

Cette question est fondamentale, car on sait de façon certaine aujourd’hui que les sons des activités humaines en mer sont nocifs pour les cétacés et, d’une façon générale, pour l’ensemble des écosystèmes marins. Ils peuvent les empêcher de poursuivre leurs activités vitales, voire être la cause d’échouages. Ainsi, la Commission européenne a reconnu ces bruits anthropiques comme pollution depuis 2008, incitant l’industrie à prendre des dispositions pour diminuer les niveaux sonores. Étant moi-même membre du Collectif national sur le bruit sous-marin, créé en janvier 2020 par le ministère de la transition écologique, le ministère de la mer et l’Office français pour la biodiversité, il est évident que je n’ai aucune motivation à rajouter, dans l’océan, des nuisances supplémentaires.

Mais alors, peut-on distinguer la musique du bruit ? À première vue, cette question semble facile, mais le manque de définition claire de ce qu’est la musique peut conduire à des hésitations.

Les scientifiques proposent le recours à des descripteurs spécifiques, les philosophes évoquent son pouvoir émotionnel qui la place au-delà du langage et aussi de toute forme de bruits. Quant aux neuroscientifiques, ils apportent une réponse complémentaire tout à fait intéressante. En effet, ils ont montré que les aires du cerveau impliquées ne sont pas les mêmes pour le traitement de la musique que celui de la parole ou du bruit.

Ainsi, certaines personnes peuvent être atteintes d’amusie, tout en comprenant parfaitement ce qu’on leur dit. De même, une mémoire spécifique, séparée de celle utilisée pour la parole, est réservée aux musiques qui nous ont accompagnés au cours de notre vie. Cette découverte est, d’ailleurs, à l’origine de la musicothérapie, qui vise à soigner des patients par la musique.

La sensibilité musicale a été prouvée chez les cétacés

Des travaux menés par des chercheurs du département de biomédecine comparée et de nutrition de l’Université de Padoue (Italie) ont montré que la musique classique permettait d’augmenter des comportements affiliatifs chez des dauphins captifs, avec un accroissement des contacts doux et des nages synchronisées entre eux. Pour des cétacés évoluant dans leur milieu naturel, ce sont des études malheureusement plus compliquées à mettre en œuvre, car ils sont extrêmement mobiles et très difficiles à suivre lorsqu’ils évoluent en profondeur. Les observations de comportements de surface sont alors souvent parcellaires et, finalement, la méthode la plus rigoureuse qui permet de quantifier objectivement leurs réactions après diffusion des sons que l’on veut tester est de recourir à des balises électroniques que l’on ventouse sur leur dos.

C’est d’ailleurs ce que nous faisons avec l’association Cétamada, l’Institut des neurosciences Paris-Saclay, l’Université d’Antananarivo (Madagascar) et Sorbonne Université depuis une dizaine d’années, mais il faut reconnaître que le protocole est long à déployer en mer. Cependant, ces balises nous ont déjà permis de décrire les interactions entre les mères baleines à bosse et leur baleineau et aussi de tester différents types de sons… mais malheureusement pas encore de musique !

On peut donc comprendre qu’il y a plus de publications présentant des études scientifiques portant sur les effets de la musique sur des espèces terrestres, comme les oiseaux, les chats, les chevaux ou les chimpanzés. Elles mettent toutes en avant les effets positifs, par exemple, des préférences musicales et la diminution de stress. Ainsi, plusieurs programmes plaident pour la diffusion de la musique pour le bien-être animal. Mais alors pourquoi certains d’entre nous sont-ils encore sceptiques ? Pourquoi résistent-ils aussi fort au fait que certaines espèces non humaines puissent être sensibles à la musique ?

L’éthologue Jessica Serra suggère que cela vient de notre éducation occidentale fondée, depuis la Grèce antique, sur une volonté systématique de rupture entre la nature et nous. Et au fil des siècles qui ont suivi, cette pensée d’exclusion a persisté, soutenue par la science, la philosophie et la religion. Cela s’est finalement traduit par une impossibilité de reconnaître au vivant, quelle que soit l’espèce, la possibilité qu’il ait des langages, des sentiments, des sensibilités. Encore aujourd’hui, certains n’arrivent pas à prononcer ces mots pour des espèces non humaines ni même à admettre qu’elles puissent être douées d’intelligence. Rappelons que le mot « sentience » (pour un être vivant, capacité à ressentir les émotions, la douleur, le bien-être, etc., et à percevoir de façon subjective son environnement et ses expériences de vie) n’est entré dans notre dictionnaire qu’en 2020, et que la personnalité juridique des animaux non humains leur est encore déniée.

Pourtant, notre regard sur le vivant commence à changer. Des philosophes nous invitent à ignorer cette frontière imaginaire avec la nature et à accepter la pleine existence des animaux avec lesquels nous sommes interdépendants. D’autres proposent de faire évoluer notre droit pour mieux les reconnaître.

Et tout s’accélère : le 19 mai dernier, la revue américaine Science a publié les travaux menés par des chercheurs des universités McGill (Montréal, Canada) et Yale (New Haven, États-Unis). Ils montrent que l’universalité de la musique n’est pas réservée uniquement aux humains. Elle a ce côté répétitif que les cerveaux s’attachent inconsciemment à prédire et qui génère des sensations émotionnelles uniques, partagées également par des espèces non humaines. Et voilà !

Cette nouvelle découverte ne montre pas une certaine faiblesse de l’humain qui abandonnerait sa suprématie sur le vivant, mais il s’agit juste d’admettre que celle-ci n’a jamais existé et d’accepter enfin la réalité de notre place sur un pied d’égalité avec les autres habitants de cette planète. Espérons que cela permette de partager les territoires et de mieux conserver les écosystèmes, s’il est encore temps !

The Conversation

Olivier Adam ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les baleines ont-elles l’oreille musicale ? – https://theconversation.com/les-baleines-ont-elles-loreille-musicale-285169

Comment les auteurs d’abus sexuels sur enfants expliquent-ils leurs actes ? Les enseignements d’une étude mondiale

Source: The Conversation – France in French (3) – By Kelly Richards, Professor, School of Justice, Queensland University of Technology

Derrière la diversité des parcours et des justifications avancées se trouve un fil conducteur qu’une vaste étude internationale identifie : les auteurs d’abus sexuels sur enfants expriment souvent une vision profondément inégalitaire des rapports entre les sexes. L S/Unsplash

Avertissement : cet article contient des propos susceptibles de choquer, tenus par des auteurs d’abus sexuels sur enfants.

Que disent les auteurs d’abus sexuels sur enfants de leurs propres actes ? L’analyse de centaines de témoignages révèle des schémas communs : sentiment d’avoir droit au sexe, confusion entre femmes et enfants comme personnes subordonnées, et recours fréquent à des logiques de vengeance.


Les chercheurs tentent depuis longtemps de répondre à une question : pourquoi certains hommes commettent-ils des abus sexuels sur des enfants ? Nous avons récemment tenté d’apporter des éléments de réponse.

Dans la plus vaste étude jamais réalisée sur les récits d’auteurs d’abus sexuels sur enfants, nous avons analysé de manière systématique les témoignages de près de 700 hommes adultes issus de 39 études différentes, afin de comprendre comment ils expliquent et justifient leurs actes.

Des révélations saisissantes

Les hommes concernés étaient âgés de 18 ans et plus et venaient du monde entier, de la Norvège à la Nouvelle-Zélande, du Malawi au Brésil. Nous cherchions à comprendre ce que les récits des auteurs pouvaient nous apprendre sur la prévention des abus sexuels sur enfants.

Leurs témoignages variaient considérablement. Certains invoquaient la consommation de drogues ou d’alcool, ou encore les mauvais traitements qu’ils avaient eux-mêmes subis durant leur enfance. D’autres affirmaient être à la recherche d’expériences sexuelles nouvelles, excitantes ou risquées. D’autres encore déclaraient être « amoureux » de l’enfant ou chercher à l’« éduquer ». La manière la plus fréquente dont les auteurs expliquaient leur comportement consistait à présenter leurs victimes comme des participantes consentantes à l’activité sexuelle.

Dans les cas les plus choquants, certains auteurs se décrivaient eux-mêmes comme les victimes malheureuses des prétendues manœuvres sexuelles de leurs victimes – le plus souvent des filles – qu’ils qualifiaient de « séductrices » ou de « provocatrices ».

Ainsi l’un d’eux affirmait :

« Elle jouait les petites séductrices dans toute cette histoire […] Je me suis vraiment laissé piéger. »

Bien entendu, les enfants ne peuvent pas consentir à une activité sexuelle avec des adultes. Surtout, même si la victime avait été adulte, les prétendues preuves de « consentement » avancées par les auteurs étaient extrêmement fragiles. Elles se limitaient généralement à l’absence de résistance physique explicite ou vigoureuse.

L’abus comme vengeance

La vengeance constituait une autre explication fréquemment avancée pour justifier les faits. Dans l’immense majorité des cas, les auteurs désignaient leur partenaire adulte – une femme – comme la véritable cible de leur comportement de représailles. En d’autres termes, ils s’en prenaient à un enfant pour se venger de sa mère.

Selon leurs récits, cette vengeance était motivée par le fait que leur partenaire ne se conformait pas à leur conception traditionnelle de la féminité ou ne remplissait pas, à leurs yeux, de manière satisfaisante son rôle de compagne amoureuse et sexuelle, et/ou de mère et maîtresse de maison.

L’un des auteurs l’explique de la sorte :

« Il y a eu plusieurs fois où j’ai abusé de [ma belle-fille] parce que j’étais en colère […] contre [ma femme parce qu’elle] […] ne faisait pas le ménage. Elle laissait le chien faire ses besoins dans la maison et personne ne nettoyait derrière lui. »

Dans les récits des auteurs, les partenaires féminines adultes étaient censées être sexuellement disponibles exclusivement pour eux, au moment, à l’endroit et de la manière qu’ils souhaitaient. Dans quelques cas, les agresseurs prétendaient être amenés à perpétrer leurs crimes en raison de leur désir de certaines pratiques sexuelles ou de certaines mises en scène du corps que leur partenaire adulte refusait de reproduire.

La colère et les prétendus droits

Les auteurs présentaient parfois l’enfant victime comme méritant les abus subis, affirmant que leurs actes étaient la conséquence de la colère qu’ils éprouvaient à l’égard de l’enfant. Par exemple, certains auteurs se disaient en colère parce que leurs victimes ne correspondaient pas à leurs attentes en matière de « féminité » ou ne faisaient pas preuve d’une soumission jugée suffisante. Ainsi, l’un d’eux a déclaré :

« Elle ne se comportait pas comme la gentille petite fille qu’elle était censée être. »

Fait essentiel, les raisons invoquées par ces hommes pour expliquer leur colère envers les enfants victimes reprennent les mêmes schémas que ceux qu’ils mobilisent pour justifier leur colère envers les femmes adultes. Les auteurs faisaient fréquemment appel à un prétendu « droit » à l’activité sexuelle pour expliquer leurs actes et se plaignaient du manque d’accès sexuel à leurs partenaires adultes.

Ils présentaient dans le même temps leurs victimes comme sexuellement dociles et constamment disponibles sexuellement, mettant à nouveau en avant leur conviction d’avoir droit à des relations sexuelles et leur indifférence à l’égard du fait qu’un enfant ne peut pas être consentant.

Par rapport aux études précédentes, nous avons observé une présence plus fréquente et plus prononcée des schémas de pensée patriarcaux dans les récits des auteurs. Les travaux de recherche avancent souvent que les hommes commettent des abus sexuels sur des enfants en raison de « conflits conjugaux » ou de « tensions au sein du foyer ». Cependant, cette interprétation semble édulcorer ce que révèlent les propres récits des auteurs, lesquels mettent souvent fortement en avant leur colère, leur logique de représailles et un sentiment inébranlable de droit masculin à l’accès sexuel.

L’insistance des auteurs sur le prétendu « consentement » des enfants est éclairante à cet égard. Dans les relations sexuelles avec des femmes adultes, ces hommes considèrent leurs partenaires comme des « gardiennes de l’accès au sexe » (« gatekeepers »), c’est-à-dire comme les personnes chargées de résister à leurs avances lorsqu’elles ne consentent pas. Bien que cette représentation concerne à l’origine les femmes adultes, les hommes de notre étude considéraient fréquemment les femmes et les enfants comme appartenant à une même catégorie de personnes subordonnées.

En effet, nombre des auteurs étudiés effaçaient la distinction entre les filles et les femmes adultes, affirmant par exemple :

« Je ressentais un besoin de […] satisfaction sexuelle, et pour cela il me fallait une femme. »

Mieux former et mieux agir : un enjeu crucial

Nos résultats soulignent donc la nécessité, pour les décideurs publics et les professionnels concernés, de renforcer les efforts visant à lutter contre la misogynie, le sentiment de droit masculin à l’accès sexuel et les privilèges patriarcaux.

Il demeure essentiel de combattre les mythes sur le viol – ces fausses croyances concernant les violences sexuelles, leurs auteurs et leurs victimes – ainsi que l’adhésion à ces croyances erronées. Si ces mesures visent généralement à prévenir les violences sexuelles commises contre les femmes adultes, notre analyse suggère qu’elles pourraient également contribuer à prévenir les abus sexuels sur les enfants.


Si vous êtes victime de violences sexuelles durant l’enfance, si vous êtes parent, proche ou professionnel inquiet pour un enfant, ou si vous souhaitez signaler une situation de danger, vous pouvez contacter le 119 (Allô Enfance en danger). Ce numéro national est gratuit, confidentiel et accessible 24 heures sur 24, 7 jours sur 7.

Si vous êtes préoccupé par vos propres pensées, attirances ou comportements envers des mineurs et que vous craignez un passage à l’acte, il existe également un dispositif de prévention et d’orientation vers les soins : le numéro STOP (0 806 23 10 63). Ce service confidentiel et non surtaxé est assuré par des professionnels de santé formés à ces questions.

The Conversation

Kelly Richards siège au conseil national de la Bravehearts Foundation. Elle reçoit des financements de l’Australian Research Council.

Emma Hussey ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comment les auteurs d’abus sexuels sur enfants expliquent-ils leurs actes ? Les enseignements d’une étude mondiale – https://theconversation.com/comment-les-auteurs-dabus-sexuels-sur-enfants-expliquent-ils-leurs-actes-les-enseignements-dune-etude-mondiale-284469

La population française en 2070 : faut-il s’inquiéter d’un déclin démographique ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Sébastien Oliveau, Géographe, directeur de la MSH Paris-Saclay, Université Paris-Saclay; Aix-Marseille Université (AMU)

En 2025, la France a enregistré plus de décès que de naissances. Que nous dit cette situation inédite depuis 1945 de l’avenir démographique du pays ? Dans quelle mesure peut-on évaluer les évolutions de population ?


L’année 2025 aura marqué la fin de la croissance naturelle de la population française : les naissances sont désormais inférieures aux décès, à la fois parce que le nombre d’enfants diminue et parce que la génération du baby-boom commence à arriver à la fin de sa vie. La croissance démographique du pays dépend donc désormais, comme dans presque tous les pays européens, de son solde migratoire.

Une partie des observateurs de ces tendances soulèvent la question de la pérennité du système social français, qui reposerait sur les actifs et serait voué à disparaître avec leur diminution.

Sans nous engager dans une discussion sur le financement de la solidarité nationale, qu’on pourrait envisager par exemple de se faire aussi sur les revenus du capital et non pas uniquement sur le travail (et donc le nombre d’actifs), nous nous proposons ici de voir si le devenir de la population française est prévisible ou non, et comment.

Des modèles de projection et des incertitudes

Concernant le futur des populations, il est d’usage de proposer ce que l’on appelle des projections de population. Cela consiste à produire des modèles, qui vont estimer les changements de population dans le temps, en prenant en compte le nombre et la structure par âge des personnes présentes aujourd’hui, et en faisant varier la natalité, la mortalité, l’immigration et l’émigration en fonction de scénarios spécifiques. C’est la méthode « par composante ». Plus on s’éloigne du jour présent, plus l’incertitude augmente et plus les différents scénarios divergent.

Les instituts statistiques et démographiques nationaux et internationaux s’adonnent à cet exercice régulièrement. Cela permet de proposer des données chiffrées aux décideurs politiques. À l’échelle mondiale, l’Organisation des Nations unies (ONU) publie régulièrement des projections pour l’ensemble des pays, en Autriche le Wittgenstein Centre fait de même avec d’autres paramètres et en proposant en sus des projections sur l’éducation.

En France, l’Insee produit régulièrement des projections à l’échelle nationale, régionale et locale. Localement, c’est le modèle Omphale qui est mobilisé. Il s’agit d’un modèle qui s’appuie sur les données locales d’un instant donné pour projeter à plusieurs décennies les évolutions de la population. La dernière révision d’Omphale date de 2022, s’appuie sur les données de 2018, et projette jusqu’en 2070.

L’exercice qui consiste à regarder les projections passées est toujours douloureux puisqu’il montre les erreurs commises. En France, il s’agit le plus souvent depuis les années 1970 d’une sous-estimation de la population, liée à des hypothèses de fécondité basse (qui ne sont pas révélées exactes), d’arrêt des flux migratoires (qui n’ont pas eu lieu) et de faible progression de l’espérance de vie (qui a finalement été plus importante).

Quelques scénarios pour 2070

Pour envisager l’avenir de la population, il faut donc se poser la question de ce qu’il va advenir en termes de natalité, de mortalité, et de migrations internationales. La natalité correspond au nombre de naissances observées. Elle dépend donc d’une part au nombre de femmes en âge de procréer, ce qui est assez facile à connaître, puisque, d’après l’Insee, il y a environ 14,7 millions de femmes âgées de 15 à 50 ans – et même en partie à prévoir.

On sait ainsi ce qu’il en est pour les 15-20 années à venir, puisque l’on peut compter les filles de 0 à 15 ans : elles sont 5,5 millions. D’autre part la natalité dépend aussi de la fécondité (combien les femmes ont d’enfants). Ce second élément est sujet à plus de précautions, car ses déterminants sont difficiles à prévoir. Ainsi, la récente chute de la fécondité française, si elle avait été envisagée par quelques démographes, n’avait pas été anticipée correctement.

Hors période de crise sanitaire ou de guerre, la mortalité est un élément dont l’évolution est assez stable. On peut, en connaissant la structure par âge de la population, faire des prévisions de mortalité assez réaliste. Il n’en reste pas moins que des accidents majeurs peuvent arriver, comme la survenue d’une épidémie.

On peut néanmoins faire des hypothèses sur l’amélioration de la durée de vie, puisque l’espérance de vie continue d’augmenter encore aujourd’hui (la baisse de la consommation de tabac, notamment chez les jeunes, est une bonne nouvelle), ou d’une stagnation, voire d’une baisse de celle-ci (par exemple en lien avec l’augmentation de la sédentarité).

Les mouvements migratoires (immigrations et émigrations) sont aussi difficiles à prévoir, puisqu’ils dépendent de décisions individuelles d’une part, mais aussi de contextes économiques et politiques, voire environnementaux, d’autre part. Par exemple, la guerre en Syrie ou celle en Ukraine, ont provoqué un afflux inattendu de personnes réfugiées dans l’Union européenne. Néanmoins, on constate que les flux migratoires en France restent relativement stables dans le temps.

C’est donc avec des scénarios, simples à comprendre, et explicables que l’Insee peut proposer des projections pour les années à venir. Le 8 juin dernier, l’Insee a proposé sa vision jusqu’en 2070.

Ces projections rappellent que, selon les scénarios, à l’échéance de presque 40 années, la population française pourrait être de 558 millions ou 78 millions de personnes contre 69 millions aujourd’hui. Néanmoins, beaucoup de scénarios envisagent une bascule à la fin de la décennie 2030 vers une décroissance.

Pour bien comprendre les enjeux en termes de composition de la population, l’Insee propose un outil dédié en ligne pour explorer les effets des différents scénarios, ainsi qu’une déclinaison à l’échelle des régions et des départements. On peut les envisager comme réalistes, si l’on n’oublie pas l’incertitude liée à cet exercice.

La difficulté des estimations locales

Si l’on souhaite envisager le devenir des populations de manière plus fine, à l’échelle des territoires communaux par exemple, il devient plus compliqué de mettre en œuvre des projections.

En effet, si les mouvements naturels de la population restent prévisibles dans les mêmes mesures qu’à une échelle plus élargie, les mouvements migratoires sont, eux, plus difficiles à prendre en compte.

D’une part, on ne peut pas se baser sur les flux observés dans le passé pour envisager ceux à venir. Un territoire peut attirer à un moment donné, et ne plus attirer par la suite, ou être saturé et ne plus être en mesure d’accueillir de nouveaux habitants.

D’autre part, les migrations locales sont aussi liées à la disponibilité ou non de logements. Les changements de politiques de construction peuvent avoir des impacts locaux forts, complètement imprévisibles.

Arrêter l’immigration : une accélération du vieillissement

L’être humain a toujours cherché à se protéger, et les projections démographiques font partie des outils pour appréhender le futur. Elles peuvent néanmoins parfois effrayer, bien qu’elles ne constituent que des futurs possibles, sur lesquels il est en partie possible d’agir, et qui doivent surtout nous amener à anticiper.

Selon toute vraisemblance, la dynamique naturelle de la population ne devrait pas repartir à la hausse d’ici à plusieurs décennies. Les flux migratoires, quant à eux, sont sujets à plus d’aléas, mais on peut envisager qu’ils ne changeront pas radicalement la donne en matière de croissance démographique. S’ils continuent de la sorte, ils vont offrir une forme d’amortissement aux changements à l’œuvre.

On doit d’ailleurs alerter sur les conséquences d’un arrêt de l’immigration, qui accélérerait à la fois l’entrée en décroissance démographique du pays, mais aussi son vieillissement et ses conséquences.

Quant à s’inquiéter des conséquences possibles de ces changements démographiques, oui, cela peut sembler nécessaire. Mais il ne s’agit pas tant de craindre un avenir qui déchante que de s’adapter aux changements en cours et à venir, par exemple en prenant mieux en compte la démographie et ses conséquences dans la nécessaire réorientation des politiques sociales et économiques.

The Conversation

Sébastien Oliveau ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La population française en 2070 : faut-il s’inquiéter d’un déclin démographique ? – https://theconversation.com/la-population-francaise-en-2070-faut-il-sinquieter-dun-declin-demographique-284782

Le « lawfare » américain, ou comment le droit devient un instrument de puissance dans la rivalité sino-américaine

Source: The Conversation – France in French (3) – By Mark Corcoral, Chercheur associé au Centre de Recherches Internationales (CERI) de Sciences Po, Sciences Po

Alors que la relation qu’entretient Donald Trump avec le droit n’a jamais fait couler autant d’encre, Mark Corcoral, spécialiste de la politique de sécurité nationale américaine et chercheur au CERI (Sciences Po), explore le fonctionnement du département états-unien de la justice. À travers son ouvrage le Droit en armes. Lawfare et sécurité nationale aux États-Unis, qui vient de paraître aux Presses universitaires de France, il montre comment Washington utilise stratégiquement le droit, à la fois pour bénéficier de la légitimité qu’il confère et pour s’affranchir de ses principes lorsqu’il s’agit de protéger les intérêts des États-Unis.


Les rivalités internationales se jouent de plus en plus sur le terrain du droit et de la justice. L’affaire Huawei en est une parfaite illustration. Le 1er décembre 2018, Meng Wanzhou, la directrice financière et fille du fondateur du géant chinois des télécommunications, a été arrêtée à l’aéroport de Vancouver à la demande des États-Unis. Poursuivie pour fraude bancaire sur fond de contournement de l’embargo américain contre l’Iran, Huawei l’était aussi, en plus d’être accusé de vol de secrets commerciaux.

La riposte de Pékin ne s’est pas fait attendre : deux ressortissants canadiens ont été arrêtés en Chine pour de prétendues atteintes à la sûreté de l’État, et un troisième a vu sa peine de prison pour trafic de drogue commuée en peine capitale. Par la suite, les services de renseignement chinois sont allés jusqu’à tenter d’espionner l’équipe du procureur en charge du dossier Huawei. De leur côté, les États-Unis ont exploité l’affaire à des fins diplomatiques et économiques. Washington a invoqué ces poursuites pour justifier l’exclusion des équipements Huawei des réseaux américains et convaincre ses alliés d’en faire autant. Le département du Commerce a même imposé des restrictions contre l’entreprise, nuisant fortement à ses approvisionnements.

Cette affaire illustre bien la manière dont le droit peut être utilisé comme une arme dans l’arène internationale. Pourtant, on aurait tort d’établir une équivalence entre les actions américaines et chinoises. Tandis que les premières étaient soumises aux exigences de l’État de droit, les secondes ne l’étaient absolument pas. Cette différence apparaît notamment dans le traitement réservé aux accusés. Meng Wanzhou a été défendue par les avocats de son choix, qui ont eu accès aux charges et aux preuves retenues contre elle, le tout dans le cadre d’une procédure régulière et transparente. Rien de cela ne fut vrai pour les Canadiens arrêtés en Chine.

Certains observateurs en déduisent que l’usage stratégique du droit – ou « lawfare » – serait l’apanage de régimes autoritaires. Eux seuls auraient une « utilisation belliqueuse du droit » pour « déguiser des stratégies de puissance derrière le paravent d’un argumentaire juridique supposé plus neutre ». L’analyse des doctrines officielles abonde dans ce sens. Alors que le Parti communiste chinois charge son Armée populaire de libération (APL) de conduire la « guerre du droit » depuis des décennies, la doctrine américaine ne fait référence au lawfare que pour dénoncer les pratiques d’adversaires.

Considérer le lawfare comme chasse gardée d’États autoritaires n’en demeure pas moins trompeur. […] Alors qu’il était à la tête du DOJ, l’Attorney General Bill Barr a établi un lien direct entre l’affaire Huawei et la rivalité sino-américaine. D’après lui, laisser « la Chine établir une domination » dans le déploiement des réseaux mobiles de cinquième génération (5G) représenterait « un danger monumental » pour les États-Unis et les poursuites judiciaires seraient une manière d’y répondre. […] La synergie entre les actions pénales du DOJ et les efforts diplomatiques du département d’État contre Huawei n’était pas simplement fortuite, mais délibérée. Nous en voulons pour preuve qu’Adam Hickey — le haut fonctionnaire du DOJ chargé de superviser ces poursuites – a été intégré à plusieurs délégations américaines visant à convaincre des alliés d’exclure les équipements chinois de leurs réseaux.

Cette affaire Huawei montre que les États-Unis utilisent le droit stratégiquement, eux aussi. Le fait qu’ils n’assument pas toujours le caractère stratégique de leurs manœuvres juridiques s’explique par leur identité d’État de droit – un système défini par la soumission de toutes les personnes et des institutions à un droit libéral. Dans un tel système, il est difficile pour les autorités de « tenir ouvertement une parole de lawfare » sans se renier. Dès lors, l’objectif principal de ce livre est d’expliquer le lawfare d’un État de droit, en analysant les pratiques du département de la Justice américain. […]

Fruit de plus de quatre années de recherches, l’explication qu’il propose est la suivante : le lawfare permet aux autorités de bénéficier de la légitimité et de la sécurité juridique que confère le droit, tout en dérogeant à ses principes pour mieux protéger la nation. Animé par une quête de dérogations normatives, de sécurité juridique et de légitimité politique, le lawfare du DOJ renforce l’influence et la puissance des États-Unis, au prix de compromissions de leur identité libérale.

L’illibéralisme de l’administration Trump 2 apparaît dès lors sous un jour nouveau. Si certaines de ses pratiques sont inédites, elles sont bien souvent rendues possibles par des manœuvres juridiques familières, éprouvées durant la période post-11-Septembre, sur laquelle se concentre cet ouvrage. Ces manœuvres comportent deux volets, autour desquels se structure la suite de notre réflexion :

Ces extraits sont issus du Droit en armes, de Mark Corcoral, qui vient de paraître aux éditions des Presses universitaires de France.
PUF
  1. Le lawfare défensif vise à libérer l’action sécuritaire des États-Unis de certaines contraintes normatives sans compromettre sa légitimité politique ni l’immunité de ses artisans. Il s’agit alors pour le DOJ d’habiliter l’État à agir aux marges de la légalité — voire au-delà — tout en minimisant les risques juridiques auxquels s’exposent les acteurs de la politique de sécurité nationale. […]

  2. Le lawfare offensif du DOJ transforme la justice pénale en un instrument de sécurité nationale, malgré l’indépendance des juges et les exigences d’équité censées régir le système judiciaire américain. Il s’agit alors de maximiser l’efficacité de l’action pénale du DOJ pour neutraliser des menaces pesant sur la sécurité des États-Unis.

The Conversation

Mark Corcoral ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le « lawfare » américain, ou comment le droit devient un instrument de puissance dans la rivalité sino-américaine – https://theconversation.com/le-lawfare-americain-ou-comment-le-droit-devient-un-instrument-de-puissance-dans-la-rivalite-sino-americaine-284770

Face au risque politique, la taille des banques peut être un atout. Jusqu’où ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Marc Kouzez, Professeur associé à ICN Business School et chercheur associé au CEREFIGE à l’Université de Lorraine, ICN Business School

Alors que le risque politique s’accroît partout dans le monde, les entreprises doivent y faire face, et notamment les banques. Particulièrement exposées, elles ne sont pourtant pas toutes également touchées par la montée de ce phénomène. Il semblerait que la taille d’une banque la protège. Quels mécanismes expliquent l’« effet taille » ? A-t-il des limites ?


Après plusieurs années d’incertitude, l’indice Coface de risque politique a atteint en 2025 un nouveau record de 41,1 % dépassant même le pic de la pandémie, et plaçant ce risque sur le devant de la scène mondiale. L’année 2026 ne semble pas, à son tour, offrir l’accalmie espérée. Au contraire, nous assistons à un ancrage structurel de l’instabilité mondiale. Entre la persistance du conflit russo-ukrainien, l’embrasement au Moyen-Orient et une fragilité institutionnelle croissante, le risque politique ne semble plus être une anomalie : il est devenu un paramètre clé de l’économie mondiale.

Lorsque l’environnement politique d’un pays se dégrade, qu’il s’agisse d’instabilité gouvernementale, de sanctions économiques, de conflits internes ou externes, les conséquences sont immédiates pour le secteur financier.




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En effet, la forte interconnexion entre les systèmes bancaires et l’économie rend les banques susceptibles de subir de plein fouet les conséquences de cette instabilité politique. Comment le secteur bancaire, pilier central de nos économies, fait-il face à ces nouveaux défis ? Plus encore, est-ce que la taille de la banque influence sa résilience dans un environnement politique marqué par l’instabilité ?


Coface Risk Review 2025

Cette réflexion fait suite à nos travaux publiés dans Economic Systems sous le titre « Political Risk And Bank Performance: Does Bank Size Matter ? » Pour la majorité des établissements que nous avons étudiée le verdict est sans appel : bien que les effets négatifs du risque politique sur la performance bancaire soient confirmés, la taille de la banque représente un facteur déterminant qui pèse lourdement sur sa performance financière dans un climat de chaos politique.

Le paradoxe de la taille bancaire

La levée des barrières aux mouvements de capitaux durant les années 1980 et 1990 a transformé le paysage bancaire par une vague massive de fusions-acquisitions. Ces restructurations ont fait émerger des institutions bancaires gigantesques que nous connaissons aujourd’hui, dont la taille n’est pas seulement un indicateur de puissance stratégique, mais aussi un outil de résilience face aux risques.

En étudiant les trajectoires de plus de 1 600 établissements bancaires dans 58 pays, nous avons découvert que face au désordre politique, la taille ne se contente pas de protéger car elle transforme radicalement la règle du jeu. Plus précisément, nos recherches confirment pour les banques de très grande taille une capacité de résistance, voire une amélioration de leur performance lors des pics d’instabilité politique. Tandis que pour les autres banques, le risque politique n’est qu’un poison en particulier pour les banques de petite taille. L’instabilité nationale et les chocs géopolitiques dégradent leurs performances, augmentent leurs coûts et limitent leur capacité à prêter.

Pourquoi la taille protège

Alors que l’incertitude politique affecte la performance financière des établissements bancaires, les banques de grande taille affichent une trajectoire radicalement différente. Plusieurs facteurs expliquent cette déconnexion.

D’abord, les économies d’échelle et la diversification géographique permettent aux grandes banques de mieux absorber les chocs locaux. Si un marché devient instable, leurs activités dans des zones plus calmes compensent les pertes. Ensuite, ces banques considérées « trop grandes pour faire faillite » sont naturellement placées en priorité quant aux plans de sauvetage souvent proposés en période d’instabilité accrue. En effet, ces banques bénéficient plus de mesures de renflouement des autorités publiques agissant comme « prêteur en dernier ressort ».

L’importance de cette règle est confirmée particulièrement après la faillite de la banque Lehman Brothers en septembre 2008, qui, en raison de sa grande taille, – 4ᵉ banque d’investissement américaine – a semé la panique parmi les investisseurs non seulement aux États-Unis, mais aussi sur les marchés financiers internationaux, conduisant ainsi l’économie mondiale à une immense crise bancaire – par l’effet domino – suivie par une crise économique et une crise de dettes souveraines encore plus profonde. Enfin, les liens étroits avec les sphères publiques décisionnelles permettent à ces géants bancaires d’être mieux préparés aux changements réglementaires.

La double face du défi

Il est certain aujourd’hui qu’un environnement politique plus stable, plus sain et plus efficace, améliore les conditions d’exercice des banques, notamment pour les plus petites d’entre elles. Or, avec un risque politique qui s’établit à des sommets historiques, l’année 2026 confirme que nous sommes entrés dans une ère de turbulences chroniques.

France 24 – 2024.

Paradoxalement, si l’instabilité politique fragilise les systèmes bancaires, elle offre aux banques de grande taille un avantage stratégique. Les géants bancaires semblent non seulement résister, mais parfois même améliorer leur performance en période d’instabilité politique. Si la taille garantit, dans une certaine mesure, la stabilité au sommet de la pyramide financière, elle renforce aussi l’écart de performance avec les autres banques, plus proches des tissus économiques de proximité, mais aussi plus vulnérables.

En fin de compte, l’enjeu des prochaines années ne sera pas seulement de gérer le risque politique, mais de veiller à ce que la résilience de ces « géants bancaires » ne se transforme pas en une déconnexion totale avec les réalités de l’économie locale, de plus en plus exposée aux aléas du monde.

Si l’adaptation au risque politique est déjà une épreuve pour le secteur bancaire, l’émergence d’une fracture entre les banques selon leur taille constitue un défi dans le défi : celui de maintenir une équité de marché dans un monde de plus en plus fragmenté.

The Conversation

Marc Kouzez ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Face au risque politique, la taille des banques peut être un atout. Jusqu’où ? – https://theconversation.com/face-au-risque-politique-la-taille-des-banques-peut-etre-un-atout-jusquou-284980

L’autre Coupe du monde oppose le Canada, le Mexique et les États‑Unis sur la bière

Source: The Conversation – France (in French) – By Jean-Guillaume Ditter, Professeur permanent, Burgundy School of Business

La boisson fermentée iconique sera l’une des stars de la Coupe du monde. En dehors des terrains, elle est l’objet d’une guerre commerciale entre les trois pays hôtes. Analyse de ces trois marchés brassicoles et de leur interdépendance, des champs d’orge à la canette d’aluminium.


La bière est indissociable des événements festifs. La Coupe du monde masculine de football 2026 ne devrait pas faire exception à la règle, avec une croissance attendue de la consommation de 560 millions de litres.

Et vous, quelle bière allez-vous choisir pour célébrer les trois pays hôtes ? Une Budweiser, fleuron historique des États-Unis et sponsor officiel de l’évènement ? Une Corona, fer de lance de l’industrie brassicole mexicaine ? Une Labatt Blue, pils favorite des Canadiens ?

Quel que soit votre choix, il profitera au géant belge ABInBev, propriétaire de ces trois enseignes, parmi un portefeuille de plus de 500 marques qui lui assure 25 % du marché mondial. La bière ne connaît pas de frontières… quoique.

Le contexte géoéconomique nord-américain pourrait gâcher la fête. La guerre commerciale déclenchée par les États-Unis perturbe les économies canadienne et mexicaine, avec en perspective une difficile renégociation de l’accord commercial Canada-États-Unis-Mexique (ACEUM) en juillet prochain.

Voyons comment la bière reflète ces tensions, en nous appuyant sur les données de Statista.

Filière brassicole nord-américaine

En 1994, l’adoption de l’accord de libre-échange nord-américain, l’Alena, a entraîné un accroissement rapide des échanges entre les trois pays signataires et une intégration accrue de leurs systèmes productifs. Aujourd’hui, Donald Trump déclare qu’il ne sait pas s’il va renouveler cet accord devenu ACEUM en 2018.

La filière brassicole nord-américaine n’a pas échappé à ce mouvement. Elle est de fait fortement intégrée au niveau régional. Les États-Unis et le Canada produisent l’orge, le malt et le houblon. Le Mexique et le Canada exportent l’aluminium nécessaire à la fabrication de canettes. Le Mexique, premier exportateur mondial de bières, fournit notamment les États-Unis, deuxième marché mondial.

Les États-Unis : premier importateur mondial

Les États-Unis, deuxième producteur et deuxième marché mondial derrière la Chine, occupent une position centrale dans l’industrie brassicole nord-américaine. La consommation annuelle y est de 23 milliards de litres, soit 67 litres par habitant, contre 33 litres en France.

Le marché est dominé par l’incontournable ABInBev – Budweiser, Bud Light –, le canado-états-unien Molson‑Coors – Coors Light, Miller Lite, Molson – et l’États-Unien Constellation Brands, qui distribue les marques mexicaines Corona Extra et Modelo Especial. Les États-Unis sont aussi le berceau des bières artisanales, ou craft, apparues dans les années 1970. Elles sont produites par près de 10 000 brasseries, dont le succès mondial des IPA américaines témoigne du dynamisme et de l’inventivité.

Production de bière en millions d’hectolitres par conglomérat et marque. Le groupe belge ABInBev domine le classement.
Statista/BarthHaas, CC BY-NC-SA

La production états-unienne ne couvre qu’environ 80  % de sa consommation intérieure, faisant du pays le premier importateur mondial. Il en résulte un déficit commercial significatif avec la plupart de ses partenaires, au premier rang desquels le Mexique, avec 82 % des importations et les Pays-Bas avec 8,5 %.

Les États-Unis sont toutefois le premier producteur mondial de houblon, qu’ils exportent massivement vers le Mexique et le Canada.

Le Mexique : essor rapide avec l’Alena

Autre géant de la bière, le Mexique est le troisième producteur et quatrième consommateur mondial avec 6 milliards de litres ; chaque Mexicain en consomme 58 litres en moyenne.

La filière brassicole y est là aussi dominée par les grands groupes internationaux : Grupo Modelo, filiale d’ABInBev, brasse les bières Corona et Modelo, évoquées précédemment, tandis que le néerlandais Heineken possède la Cervecería Cuauhtémoc Moctezuma, qui produit, entre autres, la marque Dos Equis.

Le pays occupe le rang inattendu de premier exportateur mondial, devant les Pays-Bas. La production et les exportations brassicoles mexicaines ont connu un essor rapide après la signature de l’Alena. La suppression des obstacles aux échanges sur les produits de base a permis aux brasseurs mexicains d’accéder au marché de leur voisin du Nord.

La demande états-unienne de bière mexicaine a également été portée par la croissance de la population latino-américaine aux États-Unis et le tourisme états-unien au Mexique. Plus de 95 % des exportations mexicaines sont actuellement destinées aux États-Unis, générant un excédent commercial significatif.

Le Mexique importe par ailleurs de l’orge et du malt des États-Unis, mais lui vend une partie de l’aluminium destiné à produire ses canettes.

Le Canada : brasserie artisanale et pouvoir des provinces

Le Canada n’est que le 19ᵉ producteur et 16ᵉ consommateur mondial. Molson Coors, ABInBev, Heineken et les autres multinationales représentent de nouveau l’essentiel des volumes produits, mais on dénombre plus de 1  200 brasseries artisanales, généralement de petite taille.

L’une des particularités du marché canadien tient à l’organisation des importations et de la distribution de l’alcool, qui relève d’un monopole public dans la majorité des provinces.

Le Canada est 9ᵉ importateur mondial et occupe une place mineure en matière d’exportation… à l’exception des États-Unis où il se positionne au 4ᵉ rang et avec un solde commercial excédentaire d’environ 75 millions de dollars états-uniens (64,6 millions d’euros).

Quatrième producteur mondial, le Canada fournit par ailleurs de l’orge et du malt aux États‑Unis. Il est aussi l’un de ses principaux fournisseurs en aluminium, à qui sont destinés 90 % de ses exportations.

Guerre tarifaire sur la bière

La bière fait régulièrement l’objet de tensions industrielles et commerciales entre ces trois pays. Celles-ci ont pris une nouvelle ampleur depuis le retour au pouvoir de Donald Trump et de sa vision mercantiliste du commerce international.

Au printemps 2025, l’administration états-unienne a imposé des droits de douane de 25 % sur de nombreux produits importés, en s’appuyant sur une loi de 1977, l’International Emergency Economic Powers Act (IEEPA). Cette dernière autorise le président des États-Unis à prendre des mesures exceptionnelles en situation d’urgence nationale.




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La bière n’était pas visée en tant que telle, mais l’orge canadienne a été touchée. L’aluminium, qu’il soit canadien ou mexicain, a été lui aussi soumis à des droits de douane de 25 %, puis de 50 %, appliqués à la fois aux canettes vides, mais aussi à la bière importée en canettes, sur la base d’arguments de sécurité nationale (défense d’une industrie stratégique) et d’accusations de concurrence déloyale, ou dumping.

Infographic: Canada Most Affected by Trump Tariffs on Steel and Aluminum | Statista Plus d’infographies sur Statista

La Cour suprême a annulé, le 20 février 2026, les droits de douane adoptés dans le cadre de l’IEEPA, jugeant que le président des États-Unis n’avait pas l’autorité légale pour les instaurer. Mais, l’administration Trump les a remplacés rapidement par des mesures générales fondées sur la section 122 du Trade Act de 1974. Les droits de douane sur l’aluminium, qui s’appuyaient sur l’article 232 de la loi sur l’expansion du commerce de 1962 autorisant le président des États-Unis à restreindre les importations lorsqu’elles menacent les intérêts vitaux du pays, ont quant à eux été maintenus.

Anti-immigration et changement climatique

Ces mesures alimentent les tensions avec le Canada et le Mexique, entraînant une baisse des exportations de ces deux pays. Le Mexique est particulièrement touché car, en plus des droits de douane, les mesures anti-immigration états-uniennes inquiètent la population d’origine latino-américaine et pèsent sur sa consommation.

Pour ne rien arranger, l’industrie brassicole mexicaine souffre d’une sécheresse chronique entraînant la surexploitation des nappes phréatiques, particulièrement dans le nord du pays. Les brasseries étant prioritaires face aux usages domestiques, les conflits autour de l’accès à l’eau se multiplient.

Le changement climatique pèse enfin sur l’amont agricole de la filière : la baisse des rendements de l’orge menace l’approvisionnement des brasseurs mexicains et augmente encore leurs coûts de production.

Contre-mesures

Mais ces droits de douane touchent aussi les brasseurs et distributeurs états-uniens, dont le coût des importations a rapidement augmenté. Constellation Brands est en première ligne, car très dépendant de ses importations mexicaines. En 2013, sous la pression des autorités de la concurrence, ABInBev lui a cédé les droits de distribution de ses bières Corona et Modelo sur le territoire des États-Unis pour ne pas s’y trouver en position ultradominante.

Cette offensive commerciale a donné lieu à des contre-mesures au Canada, où le gouvernement fédéral a imposé, en mars 2025, des droits de douane de 25 % sur des produits états-uniens, dont l’orge et la bière, avant de les lever en septembre de la même année dans le cadre des négociations en cours.

Certains gouvernements provinciaux ont pris des mesures encore plus radicales en décidant de stopper purement et simplement la distribution des bières et autres alcools états-uniens sur leur territoire. Les exportations de bière états-unienne vers le Canada ont en conséquence connu une chute de plus de 25 % en 2025.

Patriotisme économique

On assiste donc à un morcellement progressif du marché de la bière nord-américain, au niveau de la production comme de la consommation.

Les brasseurs cherchent en premier lieu à réduire leur exposition aux droits de douane en diversifiant et relocalisant leurs approvisionnements : des brasseries canadiennes ont cherché à limiter leur dépendance aux importations de canettes états-uniennes en augmentant préventivement leurs stocks, en développant l’usage des bouteilles consignées, des fûts réutilisables en métal et des fûts en bois. Le Mexique développe pour sa part sa propre production de houblon.

Ils adaptent également leur communication commerciale pour valoriser l’ancrage local de leurs produits. Le groupe AB-Inbev a par exemple signé des accords d’approvisionnement avec les fermiers états-uniens afin d’obtenir le label « US Farmed » (cultivé aux États-Unis) pour certaines de ses bières. Sa marque Budweiser se définit comme « américaine » plutôt que « nationale » (domestic), terme jugé trop neutre. Sa campagne publicitaire lancée durant le Superbowl 2026 est une célébration patriotique qui l’inscrit au cœur de l’identité états-unienne, sur fond de rock sudiste.

Les consommateurs ne sont pas en reste. Les Canadiens, privés de bières états-uniennes et désireux de soutenir l’économie et l’emploi locaux, se tournent vers les bières craft canadiennes.

Aux États-Unis, le réflexe « buy American » est aussi très fort. Les bières locales et craft y sont favorisées comme marqueur identitaire et pour soutenir l’économie locale. Mais la hausse des prix, combinée à la préférence croissante des consommateurs pour les boissons peu ou pas alcoolisées (mouvement No-Low), entraîne une baisse continue de la consommation intérieure qui pèse sur l’industrie.

Le Mexique compte, pour sa part, sur le tourisme international et la ferveur de la population locale durant les matchs pour soutenir sa propre consommation intérieure.

Eh bien oui, lever le coude a toujours été un geste politique ! Et cela devient plus évident encore dans un monde marqué par la fragmentation des marchés et le renouveau du patriotisme économique.

N’oublions pas que la consommation d’alcool est à l’origine de 49 000 décès par an. Pour plus d’informations, vous pouvez consulter le site Alcool Info Service.

The Conversation

Jean-Guillaume Ditter ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’autre Coupe du monde oppose le Canada, le Mexique et les États‑Unis sur la bière – https://theconversation.com/lautre-coupe-du-monde-oppose-le-canada-le-mexique-et-les-etats-unis-sur-la-biere-278217

De Gaulle, le retour : le Général devient une icône

Source: The Conversation – France (in French) – By Delphine Le Nozach, Maître de conférences en Sciences de l’information et de la communication, Université de Lorraine

Dans *la Bataille de Gaulle. L’âge de fer*, Simon Abkarian joue celui qui n’est encore que colonel en mai 1940, Charles de Gaulle. Allociné, Pathé Films/TF1 Films Production/Belvédère/Auvergne Rhône-Alpes Cinéma

Depuis quelques années, les figures historiques reviennent en force sur les écrans : Napoléon, de Ridley Scott, Oppenheimer, de Christopher Nolan, ou encore Jeanne du Barry, de Maïwenn… La Bataille de Gaulle, film d’Antonin Baudry, consacré au grand Charles, qui sort six ans après celui de Gabriel Le Bomin sur le même thème, témoigne à son tour de cet intérêt renouvelé pour les personnages capables d’incarner une époque, une crise ou une vision du monde.


Dans le paysage cinématographique consacré aux personnages historiques, Charles de Gaulle occupe une place singulière. Omniprésent dans l’espace public français – rues, places, aéroports, établissements scolaires –, le Général demeure pourtant relativement rare dans la fiction cinématographique. Son image appartient davantage aux archives télévisées, aux discours mémoriels et aux actualités filmées qu’au registre du grand récit de cinéma.

Après le De Gaulle (2020) de Gabriel Le Bomin, le réalisateur Antonin Baudry propose en 2026 la Bataille de Gaulle (en diptyque : l’Âge de fer et J’écris ton nom), consacré aux années de guerre et à la construction de la France libre. Avec un budget de 74 millions d’euros, ce projet compte parmi les productions françaises les plus importantes de ces dernières années.

Au-delà de leurs différences esthétiques, ces œuvres révèlent surtout deux manières distinctes de représenter le pouvoir, la mémoire nationale et le rôle des grands protagonistes historiques dans l’imaginaire collectif.

Gabriel Le Bomin : l’homme derrière le mythe

Sorti en 2020, De Gaulle adopte un parti pris inattendu. Plutôt que de construire une grande fresque héroïque centrée sur l’appel du 18-Juin ou la naissance de la France libre, Gabriel Le Bomin choisit de se concentrer sur quelques semaines décisives : mai et juin 1940. Le cœur de la diégèse n’est pas Londres mais l’effondrement de la France et ses conséquences sur une cellule familiale.

Son épouse Yvonne de Gaulle, leur fille Anne atteinte de trisomie, l’exode et les séparations successives occupent une place centrale dans la narration. Contre toute attente, le Général n’apparaît pas comme une incarnation de l’Histoire, mais comme un homme confronté à l’incertitude, à la peur et à la solitude.

Ce choix change profondément notre regard sur de Gaulle. Le film construit le héros à partir de l’intime. Là où les discours tendent habituellement à « monumentaliser » de Gaulle, Le Bomin entreprend au contraire de l’inscrire dans une expérience humaine plus ordinaire. Le futur chef de la France libre n’est pas encore un symbole ; il est un individu confronté à une situation qui le dépasse.

Le film rejoint ici une tendance perceptible dans plusieurs biopics récents. Les films historiques récents privilégient souvent une proximité émotionnelle avec leurs personnages plutôt qu’une représentation épique. Spencer (2021), de Pablo Larraín, montre une Diana, princesse de Galles, fragile et isolée ; Oppenheimer (2023), de Christopher Nolan, insiste autant sur les contradictions du scientifique que sur son rôle dans l’Histoire ; Napoléon (2023), de Ridley Scott accorde une place importante à l’intimité conjugale.

Il ne s’agit plus de raconter un « grand homme », mais de montrer comment une personnalité publique se construit à partir de fragilités, de tensions et d’expériences personnelles. Le biopic cinématographique tend ainsi moins à sacraliser ses héros qu’à les rendre émotionnellement partageables.

De Gaulle (2020) : avec Lambert Wilson et Isabelle Carré.
SND

Antonin Baudry : reconstruire un récit héroïque

Le projet porté par Antonin Baudry repose sur une logique presque inverse. Le diptyque la Bataille de Gaulle suit l’ascension politique du Général de 1940 à 1944, depuis son départ pour Londres jusqu’à la Libération. Adaptés de l’ouvrage de l’historien britannique Julian Jackson, les deux longs-métrages, qui se distinguent dans le paysage cinématographique français par leur ampleur, sont décrits notamment comme une « ambitieuse fresque cinématographique » constituant pour Antonin Baudry le « projet d’une vie ».

Le synopsis officiel annonce immédiatement le cadre narratif : un homme seul refuse la défaite et tente de convaincre le monde que la guerre n’est pas terminée. On retrouve ici plusieurs éléments déjà présents dans le Chant du loup (Baudry, 2019) : gestion de crise, stratégie, temporalité tendue, affrontements géopolitiques et mise en scène de la décision politique.

De Gaulle devient alors un personnage d’action politique et diplomatique. Son pouvoir ne repose pas sur la force physique mais sur la parole, la conviction et la capacité à produire un récit collectif. Cette centralité de la narration dans l’exercice du pouvoir rejoint les analyses de Christian Salmon (2007) sur le storytelling politique. Tandis que Le Bomin filme un homme pris dans l’Histoire, Baudry filme un homme qui cherche à orienter le cours de l’Histoire. Cette différence modifie profondément sa représentation. Le doute individuel cède la place à la détermination. La sphère familiale recule au profit des enjeux militaires et diplomatiques. L’intime laisse place à l’épique.

Simon Abkarian dans la Bataille de Gaulle. L’âge de fer
Allociné, Pathé Films – TF1 Films Production – Belvédère – Auvergne Rhône Alpes Cinéma

Deux façons de raconter la mémoire

Le film de Gabriel Le Bomin relève principalement d’une mémoire affective et expérientielle. L’Histoire, par excellence, y est saisie à hauteur d’individus, à travers l’exode, la séparation ou l’angoisse de l’effondrement. Le spectateur peut plus facilement s’identifier aux expériences vécues.

Le projet de Baudry relève davantage d’une mémoire héroïque. Il interroge la manière dont une nation se reconstruit à travers un récit de résistance, de courage et de souveraineté. Par son ambition et son découpage en deux films, le diptyque s’inscrit dans une tradition de grandes fresques historiques du cinéma français, que l’on retrouve, par exemple, dans Jeanne la Pucelle (1994), de Jacques Rivette, consacré à une autre figure fortement associée à l’histoire du territoire lorrain. Comme de Gaulle ou Napoléon, Jeanne d’Arc fait partie de ces personnages historiques mis en scène par le cinéma pour interroger la nation, le pouvoir ou l’identité collective.

Ce retour de la figure gaullienne sur les écrans fait écho à certaines tensions politiques et géopolitiques actuelles. Les thèmes associés – indépendance nationale, résistance, souveraineté, leadership politique – trouvent un écho particulier dans le contexte actuel marqué par les tensions géopolitiques et les débats autour de la place de la France dans le monde. Le retour de de Gaulle sur les écrans peut ainsi être lu comme une réactivation de ces imaginaires politiques et mémoriels.

Quand de Gaulle devient une marque nationale

Les films consacrés à Charles de Gaulle mobilisent un ensemble de valeurs, d’images et de récits déjà largement partagés dans l’espace public. Autrement dit, « de Gaulle » fonctionne comme un signe culturel facilement reconnaissable. À ce titre, il peut être envisagé comme une ressource symbolique circulant dans l’espace médiatique selon des mécanismes proches de ceux observés dans les stratégies de marque).

À la manière d’une marque patrimoniale ou d’un territoire dépublicitarisé, le nom « de Gaulle » convoque spontanément certaines idées : la résistance, l’indépendance nationale, l’autorité, la vision politique, la grandeur de l’État.

Chaque film sélectionne alors certains attributs de cette identité symbolique. Chez Le Bomin dominent la résilience, la fidélité familiale et la force morale. Chez Baudry, ce sont davantage le leadership, la stratégie et la capacité à incarner le destin national.

Cette logique rappelle les mécanismes observés dans la communication patrimoniale ou territoriale : une figure historique devient une ressource symbolique réinterprétable selon les contextes et les besoins d’une époque. Le cinéma joue ici un rôle central. Plus que la représentation du Général, il participe à l’actualisation de son image et à la circulation de ce que signifie « de Gaulle » dans l’espace public.

Une figure historique pour penser le présent

La comparaison entre De Gaulle de Gabriel Le Bomin et la Bataille de Gaulle d’Antonin Baudry révèle moins, finalement, deux visions opposées qu’une transformation des modes de représentation du politique au cinéma.

Le premier film privilégie la mise en scène intime d’un homme confronté à l’effondrement du monde qui l’entoure. Le second construit une fresque nationale centrée sur l’exercice du pouvoir et la reconstruction d’une souveraineté politique.

Entre les deux se dessine une évolution plus large : celle d’un acteur de l’Histoire devenue icône culturelle. La figure gaullienne cesse d’être une incarnation du passé pour s’imposer comme un ensemble symbolique dans lequel le cinéma puise pour interroger les inquiétudes, les attentes et les représentations du présent.

En ce sens, les films consacrés au Général parlent autant de notre époque que de la sienne. Ils montrent comment le cinéma continue de fabriquer, de transformer et de faire circuler les grands récits et les personnages emblématiques de la mémoire collective française.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. De Gaulle, le retour : le Général devient une icône – https://theconversation.com/de-gaulle-le-retour-le-general-devient-une-icone-285211

Pourquoi les conflits nous rendent-ils idiots ?

Source: The Conversation – in French – By Jean Poitras, Professeur titulaire en gestion de conflits, HEC Montréal

Pourquoi un désaccord pourtant banal au travail ou avec des proches peut-il soudainement se transformer en conflit ? Pourquoi une personne habituellement réfléchie devient-elle incapable d’entendre une solution raisonnable ? La réponse ne tient pas juste à la mauvaise volonté, au manque de maturité ou à un défaut de communication. Elle tient aussi à la manière dont notre cerveau traite les différends.


Un constat s’impose pour moi après des décennies à observer et à intervenir dans la gestion des conflits : même les personnes les plus compétentes peuvent perdre une partie de leur lucidité lorsqu’un désaccord devient menaçant. L’intelligence, l’éducation ou l’expérience ne protègent pas entièrement contre ce phénomène. Des individus habituellement capables d’analyses fines peuvent alors se montrer rigides, réagir de manière impulsive ou refuser une solution pourtant raisonnable.

Notre cerveau ne traite pas le conflit comme un simple problème logique à résoudre. Il active aussi des forces émotionnelles et neuropsychologiques qui influencent la perception de la situation, l’interprétation des intentions de l’autre et le choix des réponses. Les parties ne se comportent donc pas comme des « négociateurs rationnels » : leurs émotions peuvent les pousser vers la défense de soi plutôt que vers la recherche de compromis.

Quand le cerveau passe en mode défense

Trois mécanismes jouent ici un rôle central. Comprendre ceux-ci ne revient pas à justifier les comportements agressifs ou destructeurs. Cela permet plutôt d’intervenir au bon endroit.

Le premier : la réaction de stress. Le cerveau peut interpréter le conflit comme une menace et activer une réponse de stress, notamment le système sympathique, associé à la libération d’adrénaline. Ce réflexe prépare l’organisme à réagir rapidement – fuir, attaquer ou se défendre – ce qui peut s’avérer utile en situation de danger.

Cela comporte toutefois un coût : le fonctionnement du cortex préfrontal, associé à l’analyse fine, à l’inhibition et au jugement se retrouve réduit au profit de ripostes plus rapides et émotionnelles. Autrement dit, on réagit plus vite sous l’effet du stress, mais notre capacité à résoudre des problèmes diminue. On pourrait dire, de façon métaphorique, qu’en situation de conflit, on perd temporairement quelques points de quotient intellectuel.

Le deuxième mécanisme consiste en la menace à l’image de soi. En effet, la personne ne perçoit pas toujours seulement un désaccord sur le fond. Elle peut aussi sentir que sa compétence, sa valeur, son statut ou sa légitimité sont remis en cause.

Lorsque cette menace s’active, la priorité cognitive se déplace. L’individu cherche alors à protéger ou à restaurer son image, son statut ou sa valeur sociale, au lieu de chercher d’abord un compromis. C’est comme si l’aiguillage du cerveau quittait la voie de la résolution de problème pour se diriger vers la protection de la face.

Le troisième mécanisme consiste en la rumination émotionnelle. Quand quelqu’un vit une déception profonde, une trahison ou l’impression que l’autre n’a pas respecté un contrat moral, il peut continuer à y penser et à le ruminer. Une partie de son attention demeure alors ancrée à sa blessure, même si elle veut rester rationnelle. Cette rumination entretient la colère et réduit la disposition au pardon.

En contexte de conflit, cela signifie que la personne n’évalue plus seulement les propositions sur leur logique ou leur utilité. Elle les interprète aussi à travers la blessure accumulée. Résultat : une solution raisonnable peut être rejetée si elle ne répond pas aussi à un besoin de reconnaissance, de réparation ou de justice.

Le cerveau perd en nuance, mais gagne en certitude

La situation se résume ainsi : vouloir rester calme, logique et centré sur le compromis ne suffit pas. En situation de conflit, le cerveau active des mécanismes de protection qui peuvent réduire notre capacité à analyser froidement la situation et à explorer des solutions créatives. Le problème ne se résume donc pas à de la mauvaise volonté : le cerveau tend d’abord à protéger l’individu avant de collaborer. Il oriente alors ses ressources vers la survie psychologique : se défendre, sauver la face, réparer une blessure ou rétablir un sentiment de justice.

Bien sûr, certaines personnes refoulent mieux ces réactions que d’autres. Mais personne n’y échappe complètement.




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Mais le vrai piège se trouve autre part. Ce n’est pas seulement qu’on pense moins clairement en situation de conflit. C’est qu’on ne s’en rend presque jamais compte sur le moment.

Au contraire, on a souvent l’impression de bien voir la situation, d’agir avec logique et de se justifier pleinement. Le cerveau perd en nuance, mais gagne en certitude.

On ne se dit pas : « Mon stress, mon image menacée et mes ruminations émotionnelles biaisent mon jugement. » On se dit plutôt : « Je vois clair. J’ai raison. C’est l’autre qui ne comprend pas. »

Ce n’est souvent qu’après coup, une fois la tension retombée, qu’on retrouve assez de recul pour voir nos biais. Autrement dit, on ne se sent pas moins intelligent pendant le conflit ; on le découvre seulement quand on recommence à penser clairement.


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Trois règles pour éviter d’aggraver le conflit

Un constat s’impose avec l’expérience : demander à quelqu’un de régler calmement un différend se révèle difficile lorsque son cerveau fonctionne encore en mode protection. Trois principes d’intervention en découlent. Ils ne constituent pas des solutions miraculeuses, mais des repères pratiques pour restaurer une part des capacités de réflexion et rendre la résolution du différend plus fluide.

La première consiste à faire redescendre la tension avant de discuter. La discussion risque de devenir plus réactive que réfléchie lorsque le taux d’adrénaline s’avère trop élevé. Si les personnes n’arrivent pas à se calmer sur le moment, mieux vaut prendre une pause et reprendre la discussion lorsque le système nerveux est moins activé.

Ce n’est pas une fuite. C’est une condition pour retrouver l’accès à la nuance, au jugement et à la résolution de problème.

La deuxième règle consiste à protéger l’image de l’autre. Les attaques personnelles activent rapidement la défense de l’image de soi. L’individu ne cherche plus alors seulement une solution, il cherche aussi à sauver la face.

On doit donc éviter les humiliations, les accusations et les jugements. On doit admettre ses torts quand on est allé trop loin : « J’ai peut-être dépassé les limites sous le coup de l’émotion. » Une excuse simple peut désamorcer une blessure d’orgueil avant qu’elle ne prenne toute la place.




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La troisième règle consiste à nommer la blessure avant de chercher la solution. Les déceptions, les sentiments de trahison ou les blessures non dites ne disparaissent pas parce qu’on les ignore. Au contraire, ils continuent souvent d’agir en arrière-plan et de saper la discussion.

Les mettre en mots ne règle pas tout. Mais cela réduit leur pouvoir souterrain. Une fois exprimées, elles cessent souvent d’agir comme un filtre caché dans le raisonnement. On peut alors revenir plus facilement au problème réel et à la recherche d’une solution.

Tact et doigté

La subtilité de la gestion des conflits réside dans le fait que ces trois mécanismes interagissent et s’influencent mutuellement : la réaction au stress, la menace à l’estime de soi et la rumination émotionnelle. Ils forment un tout. En essayant d’en réduire un, on peut très bien en activer un autre.

La gestion de conflit demande du doigté : avoir raison sur le fond ne suffit pas. On doit aussi éviter une multitude d’écueils. Les conflits ne se règlent pas seulement avec de bons arguments, mais aussi en restaurant les conditions psychologiques qui permettent aux personnes de redevenir capables de les entendre.

La Conversation Canada

Jean Poitras ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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