Crimes sous l’eau : les robots, une nouvelle compétence pour les enquêteurs subaquatiques

Source: The Conversation – in French – By Franck Guarnieri, Directeur du Centre de recherche sur les risques et les crises et chercheur au sein du Collège des Sciences Navales, Mines Paris – PSL

Le ROV Victor 300 utilisé lors de l’expérimentation de Saint-Cassien. Gendarmerie nationale, Fourni par l’auteur

L’ESSENTIEL

  • Les techniciens en investigations subaquatiques interviennent sur des scènes de crime sous-marines.

  • Les engins téléopérés (ROV), dont l’autonomie sous l’eau est cinq à dix fois supérieure à celle d’un plongeur, permettent d’observer durablement la scène et de multiplier les prises de vue.

  • Un exercice d’envergure a été effectué pour tester les capacités du ROV Victor 300 en conditions réelles.


Dans les eaux sombres du lac de Saint-Cassien (Var), la silhouette d’un avion apparaît sur les caméras des enquêteurs par fragments. D’abord une aile, puis le fuselage, enfin des objets dispersés autour de l’appareil. Quelle est sa localisation précise ? Y a-t-il des traces d’incendie ou d’explosion ? Des objets ont-ils été dispersés aux alentours de l’épave par la violence de l’impact ? Faut-il envoyer immédiatement des plongeurs ?

La scène paraît réelle. Elle mobilise les mêmes modes d’action que ceux d’une enquête judiciaire : localiser, observer, préserver et documenter. Pourtant, il ne s’agit ni d’une affaire en cours ni d’un dossier déjà jugé, mais d’un scénario expérimental.

Notre travail s’est appuyé sur l’immersion volontaire, en septembre 2022, d’un ancien avion Cessna 152 destiné à la casse. Réalisée par la Gendarmerie nationale à des fins de formation et d’entraînement de ses plongeurs, cette opération nous a permis, en juillet 2026, d’évaluer l’apport d’un drone sous-marin téléopéré à l’investigation judiciaire subaquatique.

Intervention du ROV Victor 300 sur l’épave de l’avion. Collège des sciences navales (Mines Paris – PSL/EDEIA).

Victor 300, un prototype de drone sous-marin pour l’enquête subaquatique

Il existe deux grandes catégories de drones sous-marins : les véhicules autonomes ou AUV (Autonomous Underwater Vehicles), et les engins téléopérés ou ROV (Remotely Operated Vehicles). Ces derniers, reliés à la surface par un câble ombilical, reçoivent ainsi les commandes de pilotage, tout en transmettant les données recueillies en temps réel.

Le nôtre appartient à la seconde catégorie, il a été baptisé Victor 300, en hommage au Victor 6 000 de l’Ifremer, capable, comme son nom l’indique, d’atteindre une profondeur de 6 000 mètres. Avec ses 15 kilogrammes, notre Victor 300 ne saurait rivaliser avec les quelque cinq tonnes de son illustre homonyme. De la taille d’une valise cabine, il n’est certes pas conçu pour explorer les abysses, mais peut néanmoins descendre jusqu’à 300 mètres de profondeur, ce qui est largement suffisant pour la plupart des enquêtes.

Il embarque une caméra haute définition, un dispositif de vision stéréoscopique destiné à produire des images en trois dimensions, un sonar multifaisceaux, ses batteries ainsi qu’un éclairage adapté aux conditions de visibilité rencontrées.

Victor 300 a été conçu à partir de composants logiciels et technologiques libres, issus de l’écosystème développé par la société américaine Blue Robotics. Pensée à l’origine pour des usages généralistes, il a fait l’objet d’adaptations approfondies, notamment en ce qui concerne la disposition des moteurs. Ce point est déterminant dans un environnement aussi turbide que le fond d’un lac, où les mouvements du ROV peuvent remettre les sédiments en suspension et dégrader fortement la visibilité.

Le télépilotage, une nouvelle compétence de l’enquêteur

En France, la Gendarmerie nationale forme depuis 1962 les techniciens en investigations subaquatiques. Ils apprennent à rechercher et à préserver les indices, à procéder aux constatations, à prélever des indices immergés et à garantir l’intégrité de la chaîne de conservation des preuves.

Installé à Antibes, le Centre national d’instruction nautique de la Gendarmerie nationale (CNING) occupe une place centrale dans leur formation. En collaboration avec l’Institut de recherche criminelle de la Gendarmerie nationale (IRCGN), il participe à l’élaboration de méthodes d’enquête adaptées aux spécificités des milieux aquatiques.

Dans ce cadre, le pilotage d’un ROV n’est pas envisagé comme une spécialité distincte, ni comme un service assuré par un tiers, mais comme une compétence supplémentaire de l’enquêteur subaquatique. Celui qui en assure la conduite ne se contente pas de manœuvrer un engin : il analyse une scène, élabore une stratégie de recherche, examine les points d’intérêt et prépare, lorsque cela s’avère nécessaire, l’intervention des plongeurs.

Ce que l’expérimentation de Saint-Cassien a montré

L’expérimentation menée à Saint-Cassien a permis d’aborder une difficulté très concrète : comment explorer une scène immergée sans l’altérer ? Autour de l’avion, Victor 300 devait progresser lentement, maintenir une distance suffisante, éclairer la zone sans saturer l’image et éviter de remettre la vase en suspension. Ses propulseurs pouvaient troubler l’eau, son câble ombilical s’accrocher au relief ou à un élément de l’appareil, et le moindre contact involontaire risquait de déplacer un indice avant qu’il ne soit repéré.

Cette exigence de précaution impose une méthode rigoureuse. Avant tout prélèvement, chaque objet doit être précisément localisé et décrit : à quelle profondeur se trouve-t-il ? Est-il posé, coincé ou partiellement enfoui ? Quelle est son orientation ? Se situe-t-il à proximité d’un autre élément ? Dans le scénario de l’avion, un fragment de structure, un câble, un sac ou un objet métallique ne revêtent pas la même signification selon leur position par rapport au fuselage.

L’emploi du ROV prolonge et améliore les capacités d’exploration. Son autonomie sous l’eau, cinq à dix fois supérieure, selon la profondeur, au temps d’immersion d’un plongeur, permet d’observer durablement la scène, de multiplier les prises de vue et de vérifier les points d’intérêt sans exposer inutilement les personnels. Les plongeurs peuvent ainsi consacrer leur temps d’intervention, nécessairement limité, aux opérations qui exigent leur présence : constatations rapprochées, prélèvements et manipulations délicates. En permettant l’observation avant le toucher, le ROV contribue à préserver les indices, à mieux préparer l’intervention humaine et, en définitive, à gagner un temps précieux pour l’enquête.

Observer, enregistrer, prouver

Vue depuis la surface, une vidéo sous-marine peut donner l’impression que l’invisible devient enfin maîtrisable. Pourtant, dans une enquête judiciaire, voir ne suffit pas. La turbidité altère la perception des distances, les projecteurs provoquent des reflets, les particules masquent les contours et même une caméra performante peut se révéler peu efficace dans une eau chargée.

La photogrammétrie sous-marine permet, à partir de prises de vue réalisées sous plusieurs angles, de reconstituer en trois dimensions une scène ou un objet. Elle peut ainsi restituer la position relative des éléments observés autour d’une épave ou d’un véhicule immergé, sous réserve de maîtriser l’éclairage, la distance et la qualité des images.

Images 3D de l’avion immergé dans le lac de Saint-Cassien.
Gendarmerie nationale, Fourni par l’auteur

Déjà employée par les plongeurs-enquêteurs, cette technique est embarquée sur Victor 300. Pour autant, à qualité optique équivalente, le plongeur reste toutefois plus performant : sa perception directe de l’environnement, sa mobilité et sa capacité à ajuster immédiatement son cadrage et son éclairage lui permettent d’obtenir des images plus précises. Le télé-pilote demeure, quant à lui, limité par le champ de vision des caméras, la traction du câble et les mouvements des propulseurs, susceptibles de remettre les sédiments en suspension. En l’absence de plongeur humain, notamment lorsque les conditions rendent son engagement impossible ou trop dangereux, les images acquises par le drone sous-marin n’en demeurent pas moins précieuses : correctement contextualisées et documentées, elles fournissent à l’enquête des éléments d’observation et d’analyse essentiels.

Le sonar multifaisceaux permet quant à lui de dépasser certaines limites de l’imagerie vidéo. En utilisant les ondes acoustiques plutôt que la lumière, il se révèle extrêmement efficace dans une eau très turbide, voire en l’absence totale de visibilité. Il permet de repérer des formes, de mesurer des distances, de restituer le relief du fond et de cartographier l’environnement immédiat de l’épave. Sans remplacer l’image optique, il la complète en révélant des structures ou des anomalies invisibles à la caméra et en guidant le télé-pilote ROV vers les zones qui nécessitent une observation plus approfondie.

Un outil au service de la méthode

L’expérimentation de Saint-Cassien l’a rappelé : la technologie n’est utile que si elle respecte la scène. Sous l’eau, tout est plus lent, plus fragile, plus incertain. Le ROV ne décide pas ce qui constitue une preuve. Il donne à l’enquêteur un regard supplémentaire, un temps d’observation et une capacité de documentation renforcée.

C’est à cette condition que les drones sous-marins pourront réellement faire progresser l’investigation sous l’eau : non comme des machines autonomes, mais comme des outils au service d’une expertise humaine, d’une méthode d’enquête et d’une chaîne de preuve.


Cet article a été rédigé en collaboration avec le capitaine Julien Fabrini et l’adjudant Pierre Vadam du CNING. Il s’inscrit dans le cadre du projet de recherche « DIVER, Conception et développement d’un ROV (Remotely Operated Vehicle) pour assister les enquêteurs judiciaires subaquatiques lors des plongées profondes », soutenu par l’Agence de l’innovation de défense (AID). Les auteurs tiennent à remercier le lieutenant colonel Philippe Baron, commandant du CNING, le colonel Alexis Bourges, commandant du Centre de recherche de la Gendarmerie nationale (CRGN), ainsi que le colonel David Bièvre, ancien directeur-adjoint du CRGN et directeur du programme de recherche interdisciplinaire PRISMES, pour leur relecture attentive.


The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Crimes sous l’eau : les robots, une nouvelle compétence pour les enquêteurs subaquatiques – https://theconversation.com/crimes-sous-leau-les-robots-une-nouvelle-competence-pour-les-enqueteurs-subaquatiques-286604

La selección: así hemos cambiado desde el 11-S

Source: The Conversation – (in Spanish) – By Lola Delgado, Editora de Política y Sociedad, The Conversation

El World Trade Center el 11-S tras el primer ataque a la Torre Norte. Library of Congress

Casi 3 000 muertos. Así, de un plumazo. Y más de 25 000 heridos. Todo, en menos de una mañana. Fue el atentado terrorista más mortífero de la historia y muchas de las personas que están leyendo estas líneas lo vivieron en directo aquel 11 de septiembre de 2001. Cómo olvidarlo…

¿Qué estaba haciendo usted cuando se enteró? ¿Lo recuerda? Todos lo hacemos, especialmente los que tenemos ya unos años, y más especialmente todavía quienes en aquel momento ya éramos periodistas.

Sabemos perfectamente cómo transcurrió aquel día y cómo aquellos impactos brutales de aviones sobre rascacielos impactaban también en nuestra cabeza y en cada uno de los poros de nuestra piel, en nuestros ojos, en nuestras entrañas. El horror en tiempo real. El salvajismo más aterrador en las pantallas de las televisiones de todo el mundo. En 25 años no lo hemos podido olvidar.

¿Cómo hemos cambiado desde entonces? ¿Cómo es hoy ese mundo en el que cuatro aviones fueron secuestrados por terroristas suicidas y dejaron al planeta absolutamente sobrecogido, impotente, en estado de shock? Desafortunadamente, no es mejor, especialmente el país que lo sufrió en su piel, donde la democracia ha dado marcha atrás. 25 años después de aquello, Estados Unidos ha perdido su estatus de democracia liberal plena por primera vez en la historia reciente.

El orden y la seguridad adquirieron una nueva dimensión aquel día. Y en su nombre algunos derechos humanos pendieron de un hilo que los ataques preventivos o las detenciones arbitrarias debilitaban cada día más. Y todos lo consentimos.

Los aviones y los aeropuertos, cómo no, se blindaron con controles exhaustivos, con cabinas de mando dependientes de unos protocolos especialísimos de apertura. Estados Unidos creó la Administración de Seguridad en el Transporte. En Europa se respondió con el Reglamento (CE) 2320/2002, que estableció la obligación de realizar inspecciones de seguridad a todos los pasajeros y equipaje de la bodega.

Pero la transformación no se quedó en los aeropuertos. El 11-S cambió nuestra manera de mirar el mundo. La amenaza terrorista pasó a formar parte del paisaje cotidiano y la llamada “guerra contra el terror” convirtió la seguridad en una prioridad capaz de justificar guerras, vigilancia y restricciones que antes habrían resultado difíciles de aceptar. Y los líderes de Al-Qaeda, Osama bin Laden y Ayman al-Zawahri, responsables últimos de aquel ataque, por fin cayeron.

Tres años después del atentado en Nueva York, otro día 11, pero esta vez de marzo, España sufrió el mayor ataque de su historia. El terror yihadista reapareció y puso su objetivo en el corazón del país, en Madrid, provocando el mayor atentado terrorista en Europa: 192 muertos y 1 856 heridos.

La literatura, el cine y otras expresiones culturales terminaron reflejando la nueva realidad que había dejado el 11-S, ocupándose del relato de lo que pasó: el atentado dejó de ser solo un acontecimiento para convertirse en un marco desde el que contar la guerra, la sospecha, las fronteras y el miedo.

También cambió Nueva York. Las Torres Gemelas desaparecieron del horizonte, pero su ausencia se convirtió en un nuevo símbolo de la ciudad. El vacío que dejaron sus huellas, convertido en memorial, recuerda que también la arquitectura puede convertirse en memoria colectiva.

El golpe tuvo consecuencias económicas, aunque menos profundas y duraderas de lo que podría sugerir la magnitud de la tragedia. Los mercados estadounidenses permanecieron cerrados varios días y algunos sectores, como el transporte aéreo y el turismo, sufrieron especialmente, pero la economía mundial acabaría demostrando que otros acontecimientos posteriores tendrían un impacto mucho mayor.

Quizá el cambio más profundo, sin embargo, ocurrió dentro de nosotros. Aquel día aprendimos que el miedo puede ser colectivo, instantáneo y global. Pero también que, frente a una catástrofe, junto al miedo aparecen la solidaridad, la gratitud y la necesidad de comprender. Veinticinco años después, quizá esa sea una de las pocas lecciones que merece la pena conservar.

The Conversation

ref. La selección: así hemos cambiado desde el 11-S – https://theconversation.com/la-seleccion-asi-hemos-cambiado-desde-el-11-s-291767

Coopération, confiance en soi, curiosité… Ce que PISA nous apprend des compétences sociales et émotionnelles des élèves

Source: The Conversation – in French – By Marie Duru-Bellat, Professeure des universités émérite en sociologie, Centre de recherche sur les inégalités sociales (CRIS), Sciences Po


L’ESSENTIEL

  • Si les résultats de la dernière enquête PISA inquiètent, il faut les interpréter avec prudence.

  • Les évolutions de certains pays dans le temps montrent que des réformes éducatives ouvrent des marges de progression.

  • Alors qu’on valorise beaucoup l’acquisition de connaissances, PISA interroge aussi le bien-être des élèves.


La dernière enquête du Programme international pour le suivi des acquis des élèves (PISA 2025) confirme le rang moyen de la France dans le classement général, si l’on s’en tient aux pays de l’OCDE. Nos scores moyens s’avèrent en forte baisse, en mathématiques comme en maîtrise de l’écrit (la baisse est plus modérée en « culture scientifique »). Cela correspond, en une dizaine d’années, à un an et demi voire deux ans d’apprentissage.

Au-delà du catastrophisme ambiant, l’interprétation de ces résultats requiert de la prudence. Le score moyen des pays et leurs rangs de classement ne nous délivrent aucun message univoque en eux-mêmes.

Si leur évolution temporelle doit interpeller, on ne peut non plus en tirer des leçons mécaniques. Mais le suivi sur de longues périodes des performances et des réformes est éclairant. Et les enquêtes PISA soulignent aussi le rôle des compétences socio-émotionnelles, de la confiance en soi à l’empathie dans les apprentissages.

Des jeunes Français de plus en plus moyens ?

La baisse moyenne que rencontre la France reflète la hausse du pourcentage d’élèves en grande difficulté : ils comptent, en mathématiques et en maîtrise de l’écrit, pour environ un tiers des élèves, contre environ 20 % dans les dernières enquêtes. Il se confirme que la France a un problème durable avec ces élèves faibles, sachant qu’elle peine aussi de plus en plus à dégager des élèves de très bon niveau : en mathématiques, nous n’en comptons plus que 4 %, contre 7 % en moyenne dans l’OCDE.

Pourtant, il importe de souligner que les jeunes lycéens français sont d’un bon niveau quand ils fréquentent une classe de seconde générale ou technologique. Ils font alors jeu égal avec les élèves asiatiques, ou ceux de Lettonie ou du Royaume-Uni, tant pour les mathématiques que pour la compréhension de l’écrit.

Mais ils ne représentent que 65 % des élèves testés dans PISA, alors que 20 % de nos élèves sont en lycée professionnel et les autres au collège (du fait des redoublements), ces deux groupes tirant vers le bas les scores moyens. A nouveau, c’est l’incapacité de notre système à garantir des acquis solides à tous les élèves, pas seulement aux « bons », qui pose problème. Il s’ensuit des inégalités sociales de performance plus marquées qu’ailleurs.

Pour tempérer ce jugement assez noir, il faut souligner qu’en matière de culture scientifique, nos résultats sont à la fois moyens et plus stables, alors même que les enquêtes TIMSS de 2023 (en CM1 et en quatrième) avaient révélé le niveau médiocre des élèves français. Voilà qui est crucial à l’ère des « fake news » et d’un certain scepticisme envers la science…

Des marges de manœuvre pour progresser

L’apport essentiel des résultats, au-delà des constats factuels, c’est de convaincre qu’il y a du jeu : non seulement certains pays comparables à la France font mieux que nous ou s’avèrent moins inégalitaires, mais au fil des enquêtes PISA, se montrent capables de s’améliorer.

Aujourd’hui, on dispose d’études qui documentent les réformes faites et qui, rapprochées des résultats PISA et d’autres enquêtes internationales, suggèrent des pistes d’amélioration. Sont ainsi mises en perspective les progressions importantes des performances des élèves entre les enquêtes PISA de 2003 à 2015 en Angleterre, en Pologne ou au Portugal pour ne retenir que des pays proches.

Il en ressort une variété de pistes telles que fixer des objectifs chiffrés clairs (par exemple, tel pourcentage d’élèves sous tel seuil de compétence à un « keystage » donné pour l’Angleterre), imposer un schéma type pour des leçons ou une certification des manuels, évaluer et communiquer régulièrement les résultats, organiser des tutorats précoces pour les élèves en difficulté…

L’impact de facteurs psychologiques

On ne saurait chercher seulement des « causes » institutionnelles aux différences de performance. L’OCDE le défend depuis longtemps, et de plus en plus de recherches le démontrent, des éléments personnels affectent les performances scolaires en général et plus encore dans les matières scientifiques. Jouent ainsi sur les performances les compétences socio-émotionnelles ou socio-comportementales (confiance en soi, confiance en sa capacité à progresser, capacités d’empathie et de collaboration, persévérance, curiosité, créativité…).

L’impact de ces « compétences » prises une à une est démontré par les études précédentes de l’OCDE (d’où leur intégration dans les questionnaires PISA) : par exemple, les liens entre anxiété ou confiance en soi et résultats notamment en mathématiques sont avérés. Or les études de la DEPP révèlent chez les élèves français, une moindre confiance dans leurs capacités à progresser, un niveau d’anxiété particulièrement marqué, ou encore des attitudes moins ouvertes à la résolution de problèmes…

Dans le cadre d’une conférence de consensus du CNESCO en 2024, un texte de synthèse a fait le point sur les liens positifs entre ces compétences et les parcours scolaires des jeunes.

Cependant, une recherche récente montre que, comme pour toutes les caractéristiques institutionnelles des systèmes éducatifs, on ne saurait tirer des enseignements de corrélations bien établies entre résultats scolaires et compétences prises une à une sans considérer comment celles-ci s’intègrent, dans les politiques éducatives ou les pratiques pédagogiques et sont plus ou moins associés, selon les pays, à une meilleure réussite.

Des modèles qui s’inscrivent dans un contexte…

Les compétences socio-émotionnelles qui s’avèrent « rentables » diffèrent d’un pays à l’autre, tout en voyant leur impact un peu atténué si l’on tient compte du milieu social des élèves et leur influence est liée au climat des classes, lui-même plus ou moins favorable.

Mais il peut y avoir des situations qui s’écartent de ces relations moyennes ; par exemple, les élèves japonais sont à la fois très bons en mathématiques et très anxieux… Donc, à nouveau, il faut se méfier des emprunts estimant qu’un seul paramètre peut changer la donne. Le bien-être de la jeunesse coréenne ne semble pas être à la hauteur des performances élevées révélées par PISA ; il en va de même dans nombre de pays dont les jeunes ont des performances élevées comme l’Estonie ou la Pologne…

Notons en outre que ces compétences socio-émotionnelles ne joueraient pas seulement sur les résultats académiques mais sur l’insertion, à niveau de diplôme donné.

La prise en compte de ces paramètres est d’autant plus pertinente dans le contexte français que PISA livre également d’autres indices sur le climat des classes : des relations entre enseignants et élèves moins confiantes, des élèves qui, moins qu’ailleurs, disent recevoir des retours individualisés sur leur travail, se sentent moins encouragés…

Ces climats de classe affecteraient les performances par l’intermédiaire des compétences socio-émotionnelles et de la motivation des élèves ; il y aurait là un des vecteurs de « l’effet maître ». Ces constats ne sont pas très étonnants dans un pays où l’on a longtemps méprisé les questions pédagogiques, mais ils doivent être soulignés quand on sait que ce sont les élèves les plus faibles qui sont le plus affectés par la qualité de cet encadrement.

Reste que, si les enquêtes PISA documentent les compétences des élèves de 15 ans, ce qui est fondamental en soi, notamment avec la focalisation de cette dernière enquête sur les attitudes face à la science, cela ne doit pas détourner de finalités éducatives plus larges visées par la scolarité de tous.

Alors que nous valorisons dans le système français l’acquisition de connaissances, PISA se polarise sur ce que les élèves sont capables d’en faire et plus largement sur l’« état » mental des jeunes de 15 ans. Certes, non sans souci de « rentabilité » : il s’agit de lier les variables psychologiques aux performances… Mais les dimensions psychologiques comme la confiance en soi et la croyance dans ses propres capacités d’action peuvent être considérées comme des objectifs en eux-mêmes de l’action éducative…

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Coopération, confiance en soi, curiosité… Ce que PISA nous apprend des compétences sociales et émotionnelles des élèves – https://theconversation.com/cooperation-confiance-en-soi-curiosite-ce-que-pisa-nous-apprend-des-competences-sociales-et-emotionnelles-des-eleves-291692

Apple vs Union européenne : quand le DMA fracture une tribu de 1,5 milliard de personnes

Source: The Conversation – in French – By Dominique Billon, Professeur de Marketing, Kedge Business School

Les utilisateurs des applis 100 % Apple pourront-ils continuer à communier ensemble simultanément ? Copie d’écran d’un membre Apple Fitness+ fourni par l’auteur

L’ESSENTIEL

  • Avant le lancement d’un nouvel iPhone pliant, Apple a dévoilé en juin dernier une nouvelle version de SIRI renforcé à l’IA.

  • Les consommateurs français et européens risquent de ne pas pouvoir l’expérimenter, en raison du DMA.

  • Pour les aficionados de la marque qui se vivent comme membres d’une même communauté, cette impossibilité d’accéder à une nouvelle fonction a un impact plus important que l’on pourrait imaginer.


Juin 2026. Apple dévoile Siri AI, un assistant personnel, capable de communiquer avec les principales applications d’Apple et celles d’autres entreprises, de s’adapter au contexte de chacun, et de respecter la vie privée. L’entreprise souligne des difficultés à se conformer au règlement européen sur les marchés numériques. En effet, le Digital Markets Act exige qu’Apple donne aux IA concurrentes la même facilité d’accès aux applications et aux données personnelles que Siri AI.

Pour expliquer ses difficultés, la marque californienne met en avant sa volonté de « préserver la vie privée et la sécurité » de ses utilisateurs et déclare ne pas être en mesure d’annoncer une date de disponibilité pour le marché européen.

Une transformation de l’expérience utilisateur

Si la date de lancement de nouveaux produits peut varier selon les zones géographiques, ce cas est différent. Il ne s’agit pas d’un modèle d’iPhone qui arrive quelques mois plus tard. Il est question d’une ressource totalement intégrée au système d’exploitation, qui va transformer l’expérience utilisateur, dont seront privés les utilisateurs européens.




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Parmi les fonctionnalités concernées, citons d’abord la nouvelle application Siri AI, l’assistant « intelligent » annoncé comme capable de comprendre le contexte personnel (lire les courriels, messages, photos, contacts ou réunions) afin de répondre à des requêtes complexes, du type : « Retrouve l’adresse du restaurant que Julie m’a envoyée dans mes messages la semaine dernière, vérifie la météo prévue là-bas samedi soir et ajoute un rappel d’itinéraire dans mon calendrier 1 heure avant. » Sont aussi visées la version enrichie de Visual Intelligence, qui analyse et reconnait ce qui se trouve devant l’objectif ou à l’écran en temps réel. Et enfin, des nouveaux outils d’écriture intégrés au système.

En résumé, un assistant capable de dialoguer avec les applications, de comprendre le contexte de l’utilisateur, de rédiger ou résumer à sa place. La non-disponibilité de Siri AI exclut les Européens des nouvelles pratiques partagées par les utilisateurs d’Apple dans le monde et dégrade leur place dans cette tribu.

La tribu aux écouteurs blancs

Dans une société décrite par le sociologue Baumann comme « liquide », les individus sont confrontés au défi de construire leur identité sans pouvoir s’appuyer sur les cadres de référence et les ressources fournies par des institutions traditionnelles (État, partis politiques, entreprises…). Cherchant à créer du lien social, ils se regroupent dans des communautés ou des tribus, sur une base ethnique, culturelle ou affinitaire. Michel Maffesoli a décrit cela dans le Temps des tribus. On entre dans une (ou plusieurs) tribu(s) par un choix d’appartenance, pour « réenchanter » son monde à travers un univers de rituels, de pratiques, d’émotions, de récits et d’imaginaires partagés.

Une marque peut être un tel objet de regroupement. Dès 2001, Muniz et O’Guinn introduisent le concept de communautés de marques et décrivent leurs caractéristiques : la constitution d’un système culturel propre, le partage de récits de marque, des pratiques d’entraide, un rôle de promotion, et des rassemblements autour du totem que représente la marque.

Par la suite, plusieurs communautés de marques sont étudiées par les chercheurs : Harley-Davidson, Jeep, Macintosh, Star Trek, ou encore Nutella

Une tribu aux motivations variées

Dans le cas d’Apple, le terme de tribu peut être préféré à celui de communauté, afin de prendre en considération la place que la marque a prise en 2026 dans la vie de plus de 1,5 milliard d’individus, et le fait que les motivations de leur attachement à la marque sont variées. Pour certains, elle peut être utilitaire (facilité d’utilisation, coût de sortie vers Android élevé…) ; pour d’autres, elle sera symbolique (expression de soi, statut)…

La communauté de marque est centrée sur la marque comme un totem de rassemblement. Elle est structurée, durable, et ses membres sont moralement engagés. La tribu au sens de Maffesoli est davantage basée sur une appartenance émotionnelle et esthétique, un affect partagé, une fluidité des pratiques, et sur des rassemblements autour de moments clés, comme, par exemple, le lancement d’un nouvel iPhone.

L’appartenance peut être multiple, et les frontières poreuses : un membre de la tribu Apple peut se passionner pour Fortnite Battle Royale sur son PC. Enfin, si la marque définit la communauté, son rôle est davantage de servir la tribu. Elle supporte souvent des liens préexistants (familiaux, amicaux…), plutôt que de les créer de toutes pièces.

Les membres de la tribu Apple partagent des signes de reconnaissance : les écouteurs blancs signalent cette appartenance dans les transports, les lieux de vie, les écoles… Ils partagent aussi des pratiques. Par exemple, ils organisent leur mémoire familiale commune dans les albums partagés d’iCloud. Les photos des événements familiaux circulent dans un espace réservé aux membres désignés. Avec AirDrop, ils partagent un fichier avec quelqu’un de physiquement proche, créant ainsi un lien de proximité instantané.

Rituels en commun

Ils partagent également des rituels, comme ceux que j’ai étudiés dans ma thèse consacrée à l’utilisation de la marque pour construire l’identité familiale. Ainsi, l’utilisation de FaceTime favorise une participation à distance à des rituels de la vie familiale :

« Nanie, tous les matins à 8h, elle est dans son lit, elle attend l’appel de son petit-fils, elle coupe son William Leymergie et elle fait FaceTime » (Denis, mon beau-père).

Offrir un cadeau Apple peut être une manière d’afficher l’appartenance à un groupe familial : « Je n’aurais jamais aimé qu’on m’offre une autre tablette qu’un iPad… C’est un signe de reconnaissance. »(Fabienne, recevant un iPad de ses 3 enfants).* Certains pratiquent une forme d’« économie circulaire » au sein de leur famille ou de leur groupe d’amis : « Toi, tu achètes pas mal de trucs, tu les revends ou tu les donnes… Donc les produits ont une deuxième vie chez nos amis ou dans la famille ». (Valérie, mon épouse). Les membres de la tribu Apple peuvent également vivre ensemble des activités culturelles ou sportives : regarder un film (Apple TV), écouter de la musique (Apple Music) ou s’entrainer à distance (Apple Fitness+) avec SharePlay.

Nombreux sont ceux qui partagent sur les réseaux sociaux des rituels liés à la marque : le déballage du dernier iPhone, la visite d’un Apple Store lors d’un voyage, le visionnage des keynotes…

Enfin, être membre de la tribu, c’est, à des degrés divers selon les personnes, s’approprier et communiquer à propos de la Saga Apple et sa mythologie : le « garage des parents de Steve Jobs » ou la campagne de communication Think Different.

Le lien importe plus que le bien

Ces exemples illustrent une idée forte, formulée par Bernard Cova : « le lien importe plus que le bien ». Nous achetons moins les fonctionnalités d’un produit, que les liens qu’un produit ou, plus globalement, une marque, nous permet de créer et de renforcer avec les autres. C’est la “valeur de lien”.

La marque devient, comme le souligne Celia Lury, une plate-forme évolutive de ressources, un support dynamique des pratiques des consommateurs, un médiateur incontournable entre les utilisateurs. Il peut s’agir de ressources symboliques (le récit de la marque, des slogans…), de ressources matérielles (des produits, des magasins…), de ressources humaines (le personnel des magasins…) ou technologiques (des services en ligne…). La marque Apple n’est pas seulement une gamme de produits désirables. C’est une marque qui accompagne ses utilisateurs dans leur vie, et met à leur disposition une plate-forme de ressources relationnelles.

Hey « et Google » ?

Le DMA formule la même exigence pour Google que pour Apple. Pour autant, les conséquences sont-elles comparables ? Ce serait le cas si l’on pouvait parler d’une tribu Android. L’utilisateur d’Android n’est pas un membre. Il est un consommateur de services auxquels il accède gratuitement dans la majorité des cas. Il est également un produit, car les annonceurs paient pour accéder à lui et à ses données.

Peu de signes visibles témoignent de l’existence d’une tribu Android. Où sont les équivalents des AirPods, iPhone ou MacBook que les gens sont fiers d’afficher pour exprimer leur identité et leur connexion émotionnelle à la tribu Apple ? Où sont les rituels partagés exprimant l’effervescence collective observée devant les Apple Store à l’occasion du lancement d’un iPhone ? Enfin, le récit mythologique fondateur d’Apple, la puissance symbolique du logo Apple ne trouvent pas d’équivalent chez Google, malgré son succès mondial. Elle est une marque fonctionnelle telle que définie par Park, Jaworski et MacInnis. Elle répond à des besoins utilitaires, mais sans dimension symbolique ou expérientielle remarquable.

Ouest France 2025.

DMA : le lien brisé

LE DMA vise à réglementer les marchés numériques. Il cible les « contrôleurs d’accès » d’Internet, et lutte contre leurs pratiques anticoncurrentielles. Il poursuit des objectifs légitimes : concurrence, innovation, et liberté de choix du consommateur.

Mais il applique des outils de régulation de marché à une infrastructure de lien social. En régulant le bien (Siri AI), il détériore le lien social tissé depuis plus de 20 ans dans la tribu Apple. Les 120 millions d’Européens utilisateurs d’iPhone appartiennent toujours à la tribu Apple, mais ils sont des membres de seconde zone, exclus des nouvelles pratiques et des nouveaux rituels qui vont se développer avec Siri AI. Ils regarderont sur YouTube leurs homologues états-uniens utiliser Siri AI, en espérant que leur tour viendra.

La relation à la marque est également dégradée, puisque le brand love, le degré d’attachement émotionnel envers la marque est menacé, car celle-ci ne tient plus la totalité de sa promesse avec les européens. Le DMA provoque une double altération : une rupture du lien tribal entre les membres de la tribu en fonction de leur zone géographique, et un accroc dans la relation émotionnelle à la marque.

La question du coût du déclassement forcé des millions de personnes qui sont à la fois membres de la tribu Apple, et citoyens de l’Union européenne est une réflexion à ouvrir. En cas d’échec dans les négociations, qui sera tenu responsable de la dégradation du lien ?

The Conversation

Dominique Billon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Apple vs Union européenne : quand le DMA fracture une tribu de 1,5 milliard de personnes – https://theconversation.com/apple-vs-union-europeenne-quand-le-dma-fracture-une-tribu-de-1-5-milliard-de-personnes-288825

La conversación docente: motivar no es ponerlo fácil

Source: The Conversation – (in Spanish) – By Eva Catalán, Editora de Educación, The Conversation

En estos instantes, las emociones en su mente pueden ser de dos tipos: entusiasmo y ganas ante el curso que empieza, la página en blanco, el capítulo a estrenar; o desasosiego y angustia ante precisamente esas mismas cosas (y la sospecha, quizá, de que nada va a ser tan nuevo ni tan diferente). Es probable incluso que combine las dos sensaciones o que las alterne.

Nuestra conversación docente llega con la intención de inspirar más de lo primero y suavizar lo segundo. Empezando por lo más importante: ¿cómo llegar a ser esa profesora o profesor que motiva? ¿Cómo conseguir que los veinte o treinta o cuarenta pares de ojos que tendré pronto de nuevo pendientes de mis palabras las encuentren interesantes, con sentido, y las escuchen con interés?

Rubén Camacho Sánchez, de ESADE y UNIR y su compañera Rosa Gómez del Amo de UNIR analizan justamente esta noción de la “motivación” desde una perspectiva científica. Estar motivado es una de las claves no solo del interés sino del rendimiento académico, y aunque no depende solo de los docentes, es una especie de ‘santo grial’. Pero a veces se confunde con diversión, entretenimiento, conseguir una clase “amena”. Y no es lo mismo.

Para lograr la motivación tiene que haber también su poquito de dificultad, su mucho de esfuerzo; su dosis justa de “yo puedo” y también de “esto me cuesta”. Es como la receta de una pócima mágica, porque además, no es la misma para cada persona ni para cada situación. Pero entendiendo los cuatro ingredientes clave, cada uno la puede ajustar a la medida.

Empezamos este curso 26-27 reivindicando también el silencio en el aula, y con artículos sobre la diferencia entre leer mucho y entender lo que se lee, sobre cómo salvar la brecha socioecónomica que influye en la capacidad de esfuerzo, la diferencia entre empezar un grado universitario y terminarlo cuando hablamos de equidad educativa, y por qué en el debate público sobre educación las mujeres, que son mayoría en la docencia, no están representadas de manera equilibrada.

Como novedad, verán más abajo una sección dedicada a la inteligencia artificial con análisis, reflexiones y propuestas concretas. Y nuestro habitual rincón con artículos para compartir en clase con los estudiantes sobre videojuegos y privacidad, grafiteros de la edad media y la química del helado perfecto.

The Conversation

ref. La conversación docente: motivar no es ponerlo fácil – https://theconversation.com/la-conversacion-docente-motivar-no-es-ponerlo-facil-291827

Rendre les forêts des Landes moins vulnérables aux incendies : comment faire ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Jean-Christophe Domec, Professor of Sustainable Forest Management, Bordeaux Sciences Agro, Inrae

Avec près de 800 000 hectares, le massif des Landes de Gascogne constitue la plus grande forêt de plantation d’Europe. Fourni par l’auteur

L’ESSENTIEL

  • Les monocultures de pin maritime sont très vulnérables aux incendies.

  • Diversifier les espèces, la structure et l’âge des peuplements pourrait notamment rendre les forêts plus résilientes aux flammes.

  • Ces orientations auraient également d’autres bénéfices face, par exemple, aux pathogènes.


Cela n’aura échappé à personne, les forêts des Landes sont particulièrement vulnérables aux incendies. Certains feux deviennent plus fréquents, plus intenses et plus difficiles à maîtriser. Le constat est sans appel, mais cet état de fait n’est pas une fatalité.

Une partie des solutions pourrait passer par une transformation de la manière dont nous cultivons la forêt et organisons le territoire.

La forêt des Landes

Pour voir comment l’on pourrait minimiser les risques d’incendie, commençons par regarder à quoi ressemblent aujourd’hui les forêts des Landes de Gascogne.

Avec près de 800 000 hectares, ce massif constitue la plus grande forêt de plantation d’Europe. Il est constitué en grande majorité de forêts privées dominées par le pin maritime.

Parmi tous les arbres autochtones, ce pin est celui qui tolère le mieux les sols sableux pauvres du plateau landais, saturés en eau au printemps et secs en été. Sa forte productivité explique sa plantation massive au XIXᵉ siècle après le drainage des marais. Ce modèle a généré depuis d’importants revenus pour l’Aquitaine et a conduit à des paysages forestiers très homogènes.

Pourquoi certaines forêts brûlent-elles plus que d’autres ?

De nos jours, ce massif est devenu très vulnérable aux incendies, et cela constitue un problème majeur. Toutefois, les feux dans les Landes de Gascogne sont très anciens : des charbons enfouis attestent leur récurrence dans la région depuis au moins 10 000 ans.

Bien que cela puisse surprendre, les feux de végétation peuvent aussi jouer un rôle bénéfique dans certains écosystèmes : ils participent naturellement à leur fonctionnement. Mais le réchauffement climatique d’origine humaine accentue les sécheresses et les conditions favorables aux incendies de haute intensité. Lorsqu’ils couvrent aussi des étendues anormalement grandes, ces incendies sont qualifiés de « mégafeux » et peuvent dépasser la capacité de résilience de nombreux écosystèmes.

Un feu est d’autant plus dangereux qu’il se propage rapidement à haute intensité. Cette propagation dépend notamment de quatre caractéristiques que l’on retrouve dans le massif landais :

Il y a tout d’abord la densité des boisements. Dans les Landes de Gascogne, une plantation de pin maritime compte généralement de 1 100 à 1 400 arbres par hectare au départ. Cette densité est ensuite progressivement réduite par trois à quatre éclaircies, pour atteindre environ 300 arbres par hectare avant la coupe finale. Ce mode de production crée donc, pendant les premières années, des peuplements denses et très homogènes favorisant la continuité du combustible.

L’inflammabilité de l’espèce joue également. Les aiguilles du pin maritime sont longues et sèchent facilement et contiennent des composés inflammables qui favorisent leur combustion.

La biomasse morte peut aussi accentuer le risque d’incendie. Dans les Landes, elle est notamment constituée d’un tapis au sol d’aiguilles et de débris issus de la végétation, qui peut devenir très combustible lorsqu’elle est sèche.

Enfin, la continuité des combustibles est également décisive. Elle est ici favorisée par de vastes peuplements homogènes. Les arbres ont souvent la même taille parce qu’ils sont plantés simultanément après une coupe rase (abattage de tous les arbres d’une parcelle) et conduits selon une même rotation.

Dans ces plantations, la végétation du sous-bois peut créer une continuité verticale des combustibles entre le sol et les houppiers (branches, rameaux et feuillage de l’arbre) et ainsi favoriser le passage d’un feu de surface, qui brûle principalement la végétation et la litière au sol, à un feu de cime, qui se propage ensuite d’un houppier à l’autre. Ce changement est déterminant, car les feux de cime sont particulièrement intenses, se propagent plus rapidement et deviennent bien plus difficiles à maîtriser.

Aux antipodes de ce qu’on constate actuellement dans le massif landais, des peuplements irréguliers, mélangés et spatialement hétérogènes permettent, eux, de réduire la continuité des combustibles, limitant le passage des feux de surface aux feux de cime et créant des mosaïques paysagères susceptibles de ralentir la propagation des incendies.

La question n’est donc pas seulement de savoir combien de forêts brûlent, mais surtout comment le paysage est organisé avant l’éclosion du feu. Une forêt présentant davantage de diversité d’espèces, d’âges et de structures est susceptible d’offrir davantage de discontinuités qu’un paysage très homogène.

Quels changements possibles ?

Plutôt que de transformer l’ensemble des Landes de Gascogne, plusieurs évolutions peuvent être envisagées lorsqu’elles sont techniquement et économiquement possibles :

  • Diversifier les espèces d’arbres. Il serait possible de favoriser des feuillus moins inflammables, dont le feuillage plus humide et sans résine s’enflamme moins facilement que celui des pins. Des peuplements mixtes pourraient associer au pin maritime des espèces locales adaptées aux conditions du milieu, comme le chêne tauzin dans les landes les plus sèches et le bouleau verruqueux dans les secteurs plus humides.
Deux structures forestières contrastées dans les Landes. À gauche : plantation industrielle de pins maritimes de 25 ans, homogène et peu diversifiée, présentant une forte continuité horizontale et verticale du combustible (Léon, Landes, août 2023). À droite : forêt mixte de chênes tauzins et chênes pédonculés, chênes-lièges, pins maritimes et arbousiers, caractérisée par une forte diversité et une structure hétérogène de la canopée et du sous-bois, limitant la continuité du combustible et l’inflammabilité du peuplement (Moliets-et-Maa, Landes, août 2024).
Fourni par l’auteur
  • Diversifier la structure et l’âge des peuplements. Au lieu de paysages formés de plantations d’arbres de même âge, des structures irrégulières et des âges plus variés créent une mosaïque plus hétérogène qui limitent également la propagation des flammes. Ces effets de bordure génèrent de surcroît des milieux diversifiés, combinant l’abri des résineux et les ressources alimentaires des feuillus.

  • Maintenir un couvert forestier continu dans le temps. Il s’agit de limiter le recours systématique aux coupes rases, en privilégiant des coupes sélectives, afin de conserver en permanence une partie du couvert et des arbres d’âges différents. Ce couvert contribue à préserver un microclimat et un sol plus humide ainsi que la régénération. Le pin maritime possède d’ailleurs une forte capacité de régénération, y compris après incendie. Cette continuité du couvert à l’échelle du massif doit s’accompagner de discontinuités stratégiques des arbres et des combustibles afin de limiter la propagation du feu.

Régénération spontanée du pin maritime après l’incendie dans une parcelle de production de 15–20 ans (Hostens, Gironde, février 2025).
Fourni par l’auteur
  • Renforcer les zones d’appui de la politique et des dispositifs de défense des forêts contre l’incendie (DFCI). Le réseau de pistes, de bandes débroussaillées et de zones d’appui de la DFCI constitue déjà une infrastructure essentielle de lutte. Autour de certains axes stratégiques, des zones à moindre combustibilité pourraient être élargies, en combinant éclaircie des pins, réduction des combustibles et conservation de feuillus moins inflammables.

Des zones d’appui d’environ 300 mètres pourraient être expérimentées, non pour garantir l’arrêt des mégafeux, mais pour en réduire l’intensité et la vitesse de propagation à l’approche des infrastructures DFCI et, ainsi, améliorer les conditions d’intervention des pompiers.

  • Gérer la biomasse inflammable. Il faut conserver une partie du bois mort nécessaire à la biodiversité et aux cycles des nutriments, tout en réduisant les combustibles les plus inflammables (litière sèche d’aiguilles, petites branches et morceaux de bois sans valeur économique, des plantes comme la molinie, les fougères ou les bruyères, etc.) dans les secteurs exposés afin de limiter leur continuité et le risque d’incendies sévères.

Des éclaircies suffisamment fortes, notamment par le haut, pour réduire la charge en combustible de la canopée pourraient aussi être envisagées, notamment lorsque les ressources en eau ne permettent plus de soutenir les niveaux actuels de production.


Fourni par l’auteur

L’écoforesterie

Toutes ces pratiques relèvent de l’écoforesterie, qui cherche à gérer la forêt en tenant compte des conditions écologiques, des perturbations et de la variabilité naturelle ou historique des écosystèmes. Cette approche se distingue des modèles sylvicoles intensifs fondés sur des peuplements de même âge et des rotations fixes avec coupe rase.

L’écoforesterie vise ainsi à concilier production forestière, biodiversité et adaptation aux changements globaux. Diversifier les peuplements peut aussi les rendre moins vulnérables à certains ravageurs : autour de Bordeaux, des mélanges de pins maritimes et de bouleaux se sont, par exemple, révélés plus résistants à la processionnaire que les monocultures de pin. Cette diversification pourrait également contribuer à freiner la propagation du nématode du pin en perturbant son insecte vecteur.

En Aquitaine, il s’agit non de remplacer les vastes pinèdes, mais de diversifier progressivement les peuplements et de créer une mosaïque paysagère plus hétérogène, favorable à la biodiversité, au stockage du carbone, à la régénération naturelle et à la résilience face aux perturbations.


Fourni par l’auteur

Une solution parmi d’autres

Néanmoins, les feux ne peuvent pas être totalement supprimés, car, en France et en Europe, dans plus de 97 % des cas, ils sont dus à des causes humaines d’allumage. Aussi l’écoforesterie ne peut-elle empêcher les incendies extrêmes comme ceux observés récemment en Gironde et dans les Landes lorsque leur comportement est principalement contrôlé par des facteurs météorologiques exceptionnels et un agencement du territoire sylvicole qui stimule la propagation des flammes.

L’écoforesterie vise surtout à réduire la sévérité et la propagation des feux et à renforcer la résilience post-incendie, en complément des dispositifs de prévention et de lutte. Cet aménagement peut toutefois réduire la production de bois à court terme et augmenter les coûts de récolte : les coupes sélectives d’une partie des arbres prélèvent moins de bois à chaque intervention et nécessitent davantage de précautions pour préserver les arbres restant sur pied, alors qu’une coupe rase, en abattant tous les arbres d’une parcelle en même temps, permet une récolte plus simple et fortement mécanisée.

Cependant, face au changement climatique et au risque croissant d’incendie, poursuivre la gestion actuelle entraînerait des baisses de revenus forestiers encore plus drastiques, sans parler des risques conséquents pour la sécurité des populations.

Enfin, l’écoforesterie nécessite de renforcer la formation en écologie des futurs forestiers. Bordeaux Sciences Agro, par sa proximité avec le massif landais, peut contribuer au développement et à la diffusion de ces pratiques, en lien avec les acteurs locaux et la filière forêt-bois.

The Conversation

Jean-Christophe Domec a reçu des financements de l’Agence nationale de la recherche (projet PHYDRAUCC; ANR-21-CE02-0033-02) ainsi que de la Région Aquitaine (projet GRIFON « Gestion des RIsques multiples en FOrêt de Nouvelle-Aquitaine » et projet IMPACTS « Interactions environneMentales au sein du PAysage entre grandes infrastruCtures énergétiques, aménagemenTS hydrauliques, forêt et vignoble en Nouvelle Aquitaine »). Il est professeur de gestion durable des forêts à l’école Bordeaux Sciences Agro et coéditeur en chef de la revue internationale « Annals of Forest Science ». Il est également membre de Conseil d’Administration PEFC Nouvelle Aquitaine.

Chris Carcaillet enseignait depuis 5 ans l’écologie y compris l’ingénierie écologique à PSL Université (Paris), l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (Paris), l’Institut national Polytechnique (Bordeaux, cycle ingénieur) et à l’Université Claude Bernard (Lyon). Il est membre du bureau éditoriale de Forest Ecology and Management, et éditeur de Annals of Forest Science, Ecoscience, Ecosphere, et Plant Ecology. Il a été membre de l’Expertise Collective du CNRS sur les interfaces urbaines face aux incendies de végétation. Ses recherches récentes ont bénéficié de financements de la DREAL-Corse et de Association National de la Recherche et de la Technologie pour des recherches sur les feux de forêt en Corse.

Richard Michalet est professeur émérite à l’Université de Bordeaux au sein de l’UMR CNRS 5804 EPOC. Spécialiste d’Ecologie des Communautés de plantes, il est éditeur associé pour les journaux scientifiques Oikos (Nordic Ecological Society) et Journal of Vegetation Science (International Association for Vegetation Science).

ref. Rendre les forêts des Landes moins vulnérables aux incendies : comment faire ? – https://theconversation.com/rendre-les-forets-des-landes-moins-vulnerables-aux-incendies-comment-faire-291207

Derrière la victoire de l’AfD, le rejet des éoliennes ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Bastien Fond, Chercheur en sociologie politique, Humboldt University of Berlin; Université de Caen Normandie


L’ESSENTIEL

  • Le parti d’extrême droite Alternative für Deutschland, arrivé en tête des élections en Saxe-Anhalt, a développé depuis plusieurs années une rhétorique anti-éolienne.

  • L’AfD se donne pour objectif de stopper l’installation d’éoliennes, alors que l’Allemagne est en pleine accélération de sa transition énergétique.

  • Pourtant, même en cas d’accès au pouvoir à l’échelle régionale, l’AfD ne sera pas en mesure de se soustraire aux objectifs climatiques nationaux et européens.


Septembre 2026 s’annonce comme le mois d’une percée historique du parti d’extrême droite Alternative für Deutschland (AfD). Outre son écrasante victoire en Saxe-Anhalt le 6 septembre avec 44 % des voix, il est également annoncé comme favori pour l’élection du 20 septembre en Mecklembourg-Poméranie-Occidentale avec 36 % d’intentions de vote. Dans ces deux Bundesländer comme au niveau national, le parti a notamment fait campagne contre les éoliennes. En la matière, quelles sont les mesures qui ont mené l’AfD aux portes du pouvoir, et à quoi peut-on s’attendre ?

Le pari d’un programme « anti-système »

Sur le plan énergétique comme sur le reste, la stratégie politique de l’AfD est celle d’une rupture avec les partis traditionnels, qualifiés de « vieux partis » (Altparteien) à 75 reprises dans son programme électoral en Saxe-Anhalt. L’expression est mobilisée dès la première phrase du préambule, et elle rythme tout le propos, d’un axe thématique au suivant. Mais elle n’est pas employée partout de la même manière, et il y a un domaine dans lequel elle revient avec une insistance particulière : la politique énergétique.

Ici, la proposition d’une politique de rupture avec les partis traditionnels revêt un sens spécifique. Car historiquement, l’expression de « vieux partis » est celle qui avait été utilisée par les Verts (die Grünen) pour se démarquer au moment de la fondation de leur parti dans les années 1980. Ainsi, sa reprise en miroir par l’AfD est d’autant plus significative qu’elle retourne contre les écologistes cette rhétorique de rupture qui a contribué au verdissement de l’Allemagne.

La politique énergétique de l’AfD est l’un des trois principaux piliers de son programme. Derrière les 43 mesures sur l’immigration et les 33 mesures sur l’éducation, cet axe compte 30 mesures, au cœur desquelles figure la question éolienne. En Allemagne, l’implantation d’infrastructures éoliennes a toujours été un enjeu clivant, mais son acuité s’est renouvelée lorsque que le gouvernement a mis en place une politique d’accélération de la transition énergétique en 2022. Dans le cadre de cette politique, l’objectif est de dédier 2 % du territoire national à l’éolien terrestre d’ici 2032. Ainsi, un processus de planification suit son cours dans tous les États fédérés pour déterminer les zones à allouer à cette forme d’énergie.

Malgré les dispositifs de consultation publique prévus par la loi, il peut toutefois en résulter un sentiment de frustration pour des communautés villageoises qui se sentent prises au piège d’infrastructures imposées de l’extérieur. Dans certaines zones prioritaires (Vorranggebiete), il arrive par exemple que des propriétaires terriens signent des contrats avec des compagnies énergétiques sans se soucier de l’avis de leur voisinage. Des mouvements d’opposition se forment alors à l’échelle locale, mais leurs revendications n’aboutissent généralement pas, car ces projets éoliens n’enfreignent aucune réglementation.

Don Quichotte en Allemagne

Dans ce contexte, la quatrième mesure du volet énergétique du programme de l’AfD est littéralement de se constituer comme « l’avocat de ces initiatives » en Saxe-Anhalt. En adéquation avec la stratégie nationale du parti, il s’agit de s’opposer à ce que la cheffe de file de l’extrême droite Alice Weidel a désigné comme les « moulins de la honte » (Windmühlen der Schande) dans son fameux discours de janvier 2025 au congrès national de l’AfD.

Pour promouvoir cette ligne politique, le parti a organisé plusieurs journées d’information au cours des derniers mois, dont deux particulièrement marquantes, car elles ont eu lieu dans des parlements allemands. Un premier colloque s’est ainsi tenu les 23-24 janvier 2026 au Bundestag de Berlin, et un second le 9 mai 2026 au Parlement régional de l’État libre de Thuringe.

Contenu du sac offert par l’AfD à toute personne venue à sa journée anti-éolienne au Parlement de Thuringe
Contenu du sac offert par l’AfD à toute personne venue à sa journée anti-éolienne au Parlement de Thuringe.
Fourni par l’auteur

Dans ces événements ouverts à tout public, l’objectif est de dresser le bilan négatif de l’expansion éolienne, en mettant notamment l’accent sur les problèmes liés à l’implantation de turbines en forêt, et l’impact de ces infrastructures sur les sols et la biodiversité. C’est d’ailleurs sur ce point précis que repose toute l’emprise du discours anti-éolien, puisque des instances aussi centrales que l’association de protection de la nature NABU (pour Naturschutzbund Deutschland) ont elles-mêmes reproché à la politique énergétique actuelle d’enfreindre la directive oiseaux de l’Union européenne en participant à la destruction d’espèces protégées.

En Allemagne, ces prises de position permettent donc à l’AfD de réactiver un « dilemme vert » entre protection du climat et protection de la biodiversité. En effet, jusqu’à la priorisation de l’éolien en 2022, le déploiement de cette technologie était régulièrement freiné par des conflits où l’opposition se mobilisait pour la protection d’espèces en voie de disparition. À l’occasion d’une étude de cas réalisée avec mon collègue Reiner Keller, nous avions même pu recenser plus de 500 articles de presse rien que sur les problèmes soulevés par un seul rapace : le milan royal.

De fait, la protection des forêts et de la biodiversité qu’elles abritent est une thématique d’une sensibilité particulière pour la population allemande. Ainsi, les événements d’information organisés par l’AfD ne rassemblent pas seulement autour du parti, mais aussi autour de l’opposition aux éoliennes. Leur objectif est de fédérer au-delà du public déjà acquis à l’AfD, en présentant le parti comme l’avocat d’autres luttes qui ne trouvent pas de relais politiques pour être reconnues.

Un horizon politique incertain

Maintenant se pose la question de la mise en application du discours anti-éolien promu par l’extrême droite. Si l’AfD a largement remporté les élections régionales en Saxe-Anhalt, elle ne dispose pas pour autant de la majorité absolue. Il lui manque pour cela 3 sièges sur les 42 requis. Par conséquent, une alliance est nécessaire pour faire élire son gouvernement. Sans cela, les autres partis lui passeront devant, comme dans le Bundesland de Thuringe, où elle était arrivée en tête avec 32 % des suffrages en 2024, mais où une coalition improbable entre partis de droite et de gauche s’est mise en place pour lui barrer la route.

Cette conjoncture peut surprendre à première vue, mais elle l’est moins quand on sait que l’AfD a construit son discours en opposition explicite avec la droite traditionnelle de l’Union chrétienne-démocrate (CDU), qu’elle invective à de nombreuses reprises dans son programme politique. Par ailleurs, le cordon sanitaire avec l’extrême droite (Brandmauer) n’a encore jamais été rompu pour former une coalition gouvernementale en Allemagne. Il faudra donc attendre l’élection du Ministre-président de la Saxe-Anhalt, qui peut survenir plusieurs semaines après le scrutin initial, pour savoir si l’AfD sera réellement en mesure de gouverner pour la première fois un État fédéré.

Si l’AfD l’emporte, elle pourra alors mettre en place sa politique anti-éolienne. Concrètement, celle-ci repose sur un dispositif dit de « moratoire », qui est destiné à stopper le déploiement des turbines. Mais qu’est-ce qu’un moratoire éolien ? En théorie, la notion de moratoire renvoie à un dispositif de suspension de la loi, pour la rendre temporairement inapplicable. En pratique, les États fédérés n’ont pourtant pas ce pouvoir sur les règlementations qui encadrent l’accélération nationale de la transition énergétique. Pourquoi parler alors de moratoire pour décrire des dispositifs qui n’en sont pas vraiment ?

L’expression est en fait souvent utilisée pour décrire des situations de blocage qui reposent sur des leviers différents mais aux effets comparables. Par exemple, lorsqu’un Bundesland exerce sa compétence en matière d’aménagement pour verrouiller la planification de la transition énergétique. En ce sens, l’hypothèse la plus probable est que l’AfD mette en place un moratoire de planification, c’est-à-dire une stratégie de restriction du zonage éolien.

Néanmoins, la politique d’accélération de la transition énergétique ne permet de telles formes de moratoires que jusqu’en 2027. En amont de cette échéance, les États fédérés sont libres de planifier l’expansion éolienne. Mais si les objectifs intermédiaires fixés par le gouvernement allemand pour 2027 ne sont pas atteints, le développement éolien basculera vers une transition par le marché, avec les entreprises aux commandes de l’aménagement tant que le Bundesland concerné ne répond pas aux objectifs nationaux. De ce fait, un État fédéré qui s’opposerait trop fermement à l’expansion éolienne pourrait paradoxalement devenir malgré lui l’un des plus permissifs après 2027.

L’AfD peut-elle stopper la transition énergétique ?

Finalement, gouverner la Saxe-Anhalt permettrait à l’AfD de perturber la transition énergétique, mais pas de la stopper véritablement. Dans d’autres Bundesländer qui ont connu des moratoires de planification, comme le Brandebourg, cela n’a fait que retarder le déploiement des infrastructures. Ainsi, ces dispositifs constituent une victoire en trompe-l’œil pour l’opposition aux projets éoliens. Dans son programme électoral, l’AfD confesse d’ailleurs elle-même, dans ce domaine comme dans d’autres, son incapacité à agir directement et son besoin de plaider sa cause auprès du Conseil fédéral (qui est la chambre haute du parlement dans laquelle sont représentés les 16 Bundesländer).

En effet, la politique énergétique ne dépend pas d’un simple pilotage régional, mais d’un système de gouvernance multi-niveaux qui mêle des directives européennes et des législations nationales. Or la Saxe-Anhalt ne dispose que de 4 sièges sur 69 au Conseil fédéral. Par conséquent, la vraie question qu’une telle accession au pouvoir pose, c’est celle de la suite : l’incapacité de l’AfD à tenir ses promesses politiques va-t-elle engendrer une frustration supplémentaire qui lui servira de tremplin pour des élections nationales et européennes, ou susciter la défiance d’un électorat insatisfait par ce programme inapplicable ?

The Conversation

Bastien Fond a reçu des financements de l’Agence nationale de la recherche (ANR) et de la Deutsche Forschungsgemeinschaft (DFG) pour conduire ses recherches.

ref. Derrière la victoire de l’AfD, le rejet des éoliennes ? – https://theconversation.com/derriere-la-victoire-de-lafd-le-rejet-des-eoliennes-291806

Dans l’est de l’Angola, la guerre a bouleversé des siècles de gestion du feu

Source: The Conversation – in French – By Luisa F. Escobar Alvarado, Post Doctoral researcher, Università di Torino


L’ESSENTIEL

  • Dans l’est de l’Angola, les feux ont diminué de 36 % pendant la guerre civile, contrairement à ce qui est observé dans la plupart des conflits.

  • La guerre a bouleversé les pratiques traditionnelles de brûlage et leur transmission entre générations.

  • Les politiques de gestion doivent reconnaître le feu comme un outil essentiel pour les communautés rurales.


Peu de régions d’Afrique ont été aussi isolées et peu étudiées que l’est de l’Angola, en particulier les hauts plateaux des provinces de Moxico, une région riche en biodiversité, en cultures et en histoire. Le passé politique du pays contribue à expliquer cet isolement. Après avoir obtenu son indépendance du Portugal en 1975, au terme de onze années de guerre, l’Angola a plongé dans une guerre civile qui a duré vingt-sept ans, l’un des conflits les plus longs qu’ait connus l’Afrique.

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Les hauts plateaux de Moxico.
Fourni par l’auteur, CC BY

Depuis le retour de la paix en 2002, le développement s’est concentré dans la capitale, Luanda, sur la côte ouest. L’est du pays est resté profondément marginalisé, avec un accès limité aux services essentiels tels que la santé et l’éducation. Les infrastructures y sont rares et certaines parties du territoire comptent encore de nombreuses mines antipersonnel.

Dans ces régions, la faible présence de l’État, probablement due à une forme d’exclusion politique et à l’isolement géographique, a laissé aux communautés une grande autonomie dans la gestion des terres et des ressources. Cette situation a contribué à préserver les écosystèmes, mais a freiné le développement économique et social. L’isolement a également façonné un phénomène moins visible : le rôle du feu dans la survie des populations et dans l’écosystème forestier.

Nous sommes une équipe d’écologues, de chercheurs en sciences sociales et de politistes des universités d’Édimbourg et de Turin. Avec le soutien de l’Okavango Wilderness Project, nous étudions les liens entre les forêts et les communautés locales de cette région. Le feu est l’un des principaux outils utilisés par ces communautés pour gérer leur environnement : défricher les champs, améliorer la visibilité, favoriser la production de fruits et faciliter la chasse.

Dans un article récent, nous présentons les résultats de nos recherches sur la manière dont la guerre civile a façonné les régimes de feux, c’est-à-dire les caractéristiques et la dynamique des incendies au sein d’un écosystème, dans l’est de l’Angola. Nous avons combiné l’analyse de données satellitaires sur les zones brûlées avec des entretiens approfondis menés auprès de 42 personnes âgées ayant vécu le conflit et habitant toujours la région aujourd’hui.

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Un ancien ayant perdu une jambe à cause d’une mine antipersonnel. Des décennies après la guerre, les blessures et les décès liés au conflit restent fréquents.
Lorenza Fontana, CC BY

Nous avons fait une découverte qui nous a surpris et qui va à l’encontre de ce que les chercheurs ont observé ailleurs. Pendant la guerre, les feux étaient moins fréquents qu’avant ou après le conflit. Dans la plupart des zones de conflit, la guerre tend au contraire à être associée à une augmentation des feux. Ce constat est important, car la manière dont on définit un régime de feux « normal » détermine la façon dont les feux sont gérés.

La guerre dans les hauts plateaux angolais

Notre travail de terrain s’est déroulé dans trois villages des hauts plateaux de Moxico. Les zones les plus élevées sont couvertes de forêts sèches et de forêts claires de miombo. Plus bas s’étendent des prairies et coulent des rivières qui alimentent le delta de l’Okavango, dont les eaux font vivre des écosystèmes et des communautés dans toute l’Afrique australe. Cette région reculée est peu peuplée et les principales activités y sont l’agriculture de subsistance et la récolte du miel.

Les villageois brûlent les champs pour défricher et fertiliser les terres. Des pare-feu aménagés autour des parcelles empêchent les flammes de se propager à la forêt.
Lucia Escobar Alvarado, CC BY

Les populations locales utilisent traditionnellement le feu pour défricher leurs champs et débroussailler afin de faciliter la chasse. Elles pratiquent des brûlages contrôlés dans les savanes et les zones boisées afin de réduire le risque que des incendies plus importants atteignent les habitations, mais aussi pour éloigner les serpents des villages. Les villageois utilisent également la fumée pour récolter le miel et le bois comme combustible pour cuisiner.

Les autorités coutumières continuent de réglementer l’utilisation des ressources naturelles.

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Un feu contrôlé brûle à la lisière d’un village.
Luisa Escobar Alvarado, CC BY

Les anciens nous ont expliqué que le feu était moins utilisé pendant la guerre : les populations étaient constamment déplacées et dépendaient fortement des ressources forestières – miel, fruits, champignons et animaux sauvages – pour survivre. Une femme témoigne :

Pendant la guerre, nous devions constamment nous déplacer. On construisait une maison, on y restait un mois ou un an, puis on repartait.

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Lors des entretiens, les habitants indiquaient sur des cartes les lieux où s’étaient déroulés différents événements liés à la guerre.
Lorenza Fontana, CC BY

Les forces armées réglementaient strictement l’usage du feu pour cuisiner ou chasser, car il pouvait révéler la position des populations. Il était donc souvent utilisé la nuit, lorsque les avions ne survolaient pas la zone. La couverture forestière était indispensable pour se protéger. Une utilisation imprudente du feu pouvait entraîner de lourdes sanctions, voire la mort. L’une des personnes interrogées nous a raconté :

Si vous mettiez le feu, c’était un crime ! Vous étiez fouetté !

Selon les personnes interrogées, pendant la guerre, les zones forestières se sont étendues et densifiées.

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De nombreuses femmes âgées étaient particulièrement douées pour rejouer des scènes tirées de leurs souvenirs de la guerre.
Lorenza Fontana, CC BY

Nos analyses spatiales des zones brûlées ont confirmé que, pendant la guerre, les surfaces touchées par le feu avaient diminué en moyenne de 36 % par rapport à la période qui a suivi le conflit (2003-2018), avec des baisses encore plus marquées à certaines périodes. Entre 1991 et 1992, elles ont chuté de 46 %, peut-être en raison de la reprise des violences après le rejet par l’Unita – l’une des parties impliquées dans la guerre civile – des résultats des élections organisées à la suite des accords de Bicesse. Après la fin de la guerre en 2002, les surfaces brûlées ont augmenté de 60 % par rapport à la moyenne enregistrée pendant le conflit.

Feux et conflits

Le cas de l’est de l’Angola révèle des dynamiques intéressantes qui permettent de porter un regard nouveau sur les liens entre les régimes de feux et les conflits armés.

La plupart des recherches consacrées aux guerres et aux feux font état d’une augmentation de l’activité des feux. Ce phénomène a été observé en Syrie, en Turquie, en Irak et en Ukraine.

Notre étude montre au contraire une nette diminution de l’activité des feux pendant le conflit, suivie d’une forte reprise après la guerre.

Cette forte augmentation s’explique probablement par le retour des populations, la reprise de leurs activités traditionnelles de subsistance et le développement des échanges commerciaux, autant de facteurs sans doute amplifiés par l’accumulation de combustible végétal au cours des années où les brûlages avaient été limités.

Nous ne considérons pas cette hausse comme une anomalie, mais comme un retour au niveau habituel en temps de paix. Selon nous, c’est la faible utilisation du feu pendant la guerre qui constituait une situation exceptionnelle.

Cette distinction est importante non seulement pour les débats scientifiques sur les interactions entre les sociétés humaines et le feu, mais aussi pour les politiques de gestion du feu dans la région. Prendre les années de guerre, marquées par une faible activité des feux, comme référence peut conduire à privilégier des stratégies reposant sur leur suppression, par exemple en interdisant les brûlages contrôlés précoces. De telles politiques risquent à leur tour de perturber les modes de subsistance qui dépendent du feu, d’ignorer les dynamiques historiques de long terme et de favoriser des discours qui ne correspondent pas nécessairement aux réalités écologiques ou socio-économiques locales.

Un vieux tank
Des chars abandonnés et autres vestiges de la guerre constellent encore le paysage.
Luisa Escobar Alvarado, CC BY

Les effets de la guerre se sont fait sentir bien au-delà de sa fin, en 2002. Avant le conflit, l’usage du feu était géré collectivement selon des traditions communautaires anciennes. Les restrictions imposées aux brûlages pendant la guerre, ainsi que les bouleversements provoqués par le conflit, ont fragilisé ces pratiques et la transmission des savoirs de génération en génération qui permettait de les perpétuer. Aujourd’hui, l’usage du feu relève donc largement de décisions individuelles plutôt que d’une gestion coordonnée à l’échelle de la communauté.

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Une femme montre comment pratiquer un brûlage précoce dans la savane, au début de la saison sèche.
Lorenza Fontana, CC BY

Gérer le feu en tenant compte du contexte

Ce cas permet de tirer plusieurs enseignements : la guerre peut modifier les régimes de feux d’une manière que la littérature scientifique a jusqu’ici négligée, tandis que le feu lui-même est encore trop souvent présenté comme un danger ou une catastrophe, plutôt que comme un outil essentiel pour les communautés rurales. La gestion du feu dans cette région doit s’adapter aux réalités locales, en reconnaissant qu’il s’agit d’un phénomène autant sociopolitique qu’environnemental et en plaçant les moyens de subsistance des populations locales au cœur des politiques mises en œuvre.

Les hauts plateaux de Moxico constituent peut-être un cas extrême, mais ils rappellent que les conséquences de la guerre sur les paysages et les moyens de subsistance peuvent être complexes, inattendues et durables, en particulier pour les populations marginalisées.


Note de l’auteur concernant les photos : avant de prendre des personnes en photo, nous leur demandons toujours leur consentement ainsi que leur autorisation pour diffuser ces images dans différents contextes. Nous recueillons leur consentement oral, car la plupart des personnes avec lesquelles nous travaillons ne savent ni lire ni écrire.

The Conversation

Luisa F. Escobar Alvarado est affiliée à l’Université de Turin et au National Geographic Okavango Wilderness Project. Nous remercions pour leur soutien le National Geographic Okavango Wilderness Project, le CONAHCYT, le Davis Fund de l’Université d’Édimbourg, la Lisima Foundation, le Wild Bird Trust, le Leverhulme Trust (IF-2023-032), la subvention FIREPOL du Conseil européen de la recherche (101076495) et la Large Grant SECO du NERC (NE/T01279X/1).

ref. Dans l’est de l’Angola, la guerre a bouleversé des siècles de gestion du feu – https://theconversation.com/dans-lest-de-langola-la-guerre-a-bouleverse-des-siecles-de-gestion-du-feu-291791

Incendies en Espagne : un siècle de transformations qui explique la situation actuelle

Source: The Conversation – in French – By Eduardo Rojas Briales, Profesor permanente laboral; ciencia e ingeniería forestal (selvicultura, repoblaciones, infraestructuras verdes, gobernanza, cooperación, recursos forestales globales, incendios). ETSIAMN, Universitat Politècnica de València

Un habitant de Los Gallardos (Almería) tente d’éteindre les flammes d’un incendie, le 11 juillet 2026. Ataurrahmanstudio/Shutterstock

L’ESSENTIEL

  • En Espagne, les surfaces forestières ont fortement augmenté depuis un siècle.

  • Les politiques de lutte contre les incendies ont permis de réduire de moitié leur nombre et les surfaces brûlées en trente ans..

  • Mais la stratégie reposant essentiellement sur l’extinction des feux atteint aujourd’hui ses limites.


En Espagne, les incendies de cet été, tant par leur intensité que par les zones habitées qu’ils ont touchées, ont suscité une vive inquiétude dans la société et entraîné une recherche immédiate de responsables et de solutions rapides. Pourtant, il s’agit d’un défi extrêmement complexe, notamment en raison de son ampleur spatiale exceptionnelle.

L’Espagne, pays fortement déboisé au début du XXe siècle – en 1930, elle ne comptait que huit millions d’hectares de forêts (16 % du territoire espagnol) – compte aujourd’hui 19,1 millions d’hectares boisés (38 %).

La couverture forestière actuelle de l’Espagne dépasse largement celle de l’Italie (31 %), de la France (32 %) ou de l’Allemagne (33 %). Il faut souligner que cette progression de la forêt ne s’explique pas uniquement par les reboisements, mais résulte principalement de la régénération spontanée des forêts brûlées ainsi que de leur expansion naturelle, notamment en montagne.

Les incendies ne sont pas un phénomène nouveau. Dès 1968, le ministère de l’Agriculture a créé le Service de lutte contre les incendies de forêt, qui s’est notamment doté de statistiques complexes, alors uniques en Europe. Plusieurs décennies auparavant, entre 1920 et la guerre civile, le nombre d’incendies avait augmenté en raison de l’abandon des vignobles provoqué par le phylloxéra.

Déconnectés de la nature

Au début des années 1950, l’Espagne était encore un pays essentiellement rural et sous-développé. Vingt ans plus tard, elle était devenue un pays urbain relativement développé. Elle avait oublié ses racines et son vaste territoire rural, de plus en plus relégué au rôle de réservoir de main-d’œuvre, de source d’approvisionnement en eau, en énergie et en nourriture, et de lieu d’implantation des infrastructures reliant les agglomérations urbaines.

La perte du lien avec la nature, dans un environnement urbain très hostile pour une grande partie de la société, ainsi que les séries de Félix Rodríguez de la Fuente, ont fait naître une première aspiration à renouer avec la nature. Ce mouvement a coïncidé avec le premier sommet des Nations unies sur l’environnement, organisé à Stockholm, ainsi qu’avec le changement de nom de ce qui était encore la seule administration forestière espagnole, la Direction générale des forêts, devenue l’Institut national pour la conservation de la nature.

Avec la transition démocratique, comme dans d’autres pays du bassin méditerranéen sortant d’une dictature, les incendies se sont multipliés à mesure que l’autorité des forces de sécurité s’affaiblissait. La Galice et le littoral méditerranéen ont été les territoires les plus touchés, en particulier entre la fin des années 1970 et le milieu des années 1990.

Une fois la démocratie et le système des communautés autonomes consolidés, les régions les plus touchées – notamment la Catalogne, l’Andalousie, la Galice, la région de Valence, la Castille-La Manche, la Castille-et-León et les Canaries – se sont dotées de moyens sophistiqués, notamment aériens, afin d’améliorer la rapidité d’intervention dans les premières minutes suivant un potentiel départ de feu. Dans le même temps, l’observation météorologique et l’analyse des causes des départs de feu ont été améliorées, notamment grâce à la localisation précise du point de départ des incendies.

Le problème des décharges sauvages et des lignes électriques, toutes deux à l’origine d’incendies, a également été pris en compte, notamment à la faveur de certaines décisions de justice particulièrement fermes en matière de responsabilité civile.

L’ensemble de ces mesures a permis de diviser par deux le nombre d’incendies et les superficies brûlées par rapport à il y a trente ans. Il faut rappeler que le nord-ouest du pays, qui ne représente que 15 % du territoire, concentrait à l’époque les deux tiers des incendies. Mais des progrès ont également été réalisés dans cette région. Ainsi, la Galice a réduit de 66,67 % le nombre de départs de feu depuis cette période.

Les conséquences d’une stratégie fondée uniquement sur l’extinction des incendies

À l’époque déjà, les spécialistes avaient averti qu’une stratégie reposant exclusivement sur l’extinction des incendies finirait par atteindre ses limites, comme cela s’était déjà produit aux États-Unis. Le projet de recherche européen FIREPARADOX s’est d’ailleurs penché sur cette question et a alerté sur le caractère temporaire du répit apporté par les investissements massifs dans les moyens de lutte contre les incendies.

En réduisant les surfaces brûlées sans intervenir sur l’état des forêts, les quelques incendies qui ne pourraient pas être maîtrisés dès leur départ finiraient par se transformer en mégafeux, annulant largement les progrès réalisés au cours des dix à quinze années précédentes. Depuis le début de cette décennie, c’est précisément à cette situation que nous sommes confrontés.

Les mesures nécessaires pour prévenir les incendies

Le changement climatique et l’importante quantité de combustible susceptible de brûler dans les espaces forestiers créent des conditions favorables aux incendies comme nous n’en avions pas connu depuis plusieurs siècles. Pour faire face au risque d’incendie, il est donc nécessaire d’atténuer le premier et de gérer le second.

Agir sur l’état du territoire est tout aussi indispensable. Les mesures nécessaires relèvent en grande partie de l’adaptation au changement climatique, voire de son atténuation si nous gérons les forêts de manière plus active. Rappelons que dans les pays secs – comme l’est une grande partie de l’Espagne –, la priorité est avant tout l’adaptation.

Un autre aspect essentiel consiste à rechercher des synergies permettant d’utiliser au mieux des ressources publiques limitées tout en répondant aux besoins des différents groupes sociaux.

Relancer l’agriculture et l’élevage extensif en montagne pour en faire des alliés dans la lutte contre les incendies est également essentiel pour lutter contre la dépopulation des zones rurales. Ces activités permettent en outre de produire des aliments plus diversifiés et de meilleure qualité nutritionnelle.

Par ailleurs, exploiter le bois, le liège, la résine et la biomasse produits par les forêts – dont nous n’utilisons actuellement que 60 % – permettrait de renforcer la bioéconomie et d’accélérer une transition énergétique plus diversifiée, plus flexible dans le temps et mieux répartie sur l’ensemble du territoire. Cela contribuerait également à renforcer les PME et à développer plus rapidement la construction en bois, essentielle pour réduire les émissions d’un secteur stratégique comme celui de la construction.

The Conversation

Eduardo Rojas Briales ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Incendies en Espagne : un siècle de transformations qui explique la situation actuelle – https://theconversation.com/incendies-en-espagne-un-siecle-de-transformations-qui-explique-la-situation-actuelle-291792

Après un incendie, les bâtiments historiques peuvent encore être sauvés, à condition d’agir vite

Source: The Conversation – in French – By Rebecca Napolitano, Associate Professor of Architectural Engineering, Penn State


L’ESSENTIEL

  • Après un incendie, les monuments historiques peuvent sembler très endommagés alors que la chaleur n’a souvent atteint que leur surface.

  • Il faut alors agir rapidement pour consolider les murs et les protéger des intempéries.

  • La démolition ne devrait intervenir qu’après une évaluation rigoureuse. Pourtant, il n’existe aujourd’hui aucun protocole spécifique communément appliqué.


Cet été, l’Espagne a connu des incendies de forêt d’une ampleur exceptionnelle, au point de déclarer pour la première fois l’état d’urgence national. Dans la région de Castellón, un édifice historique en pierre, la Nevera de Castro, se dresse aujourd’hui au milieu d’un paysage entièrement ravagé par les flammes. Ses murs ont été tant noircis par la fumée et la chaleur que, ainsi que le souligne un média local, « une inspection technique sera nécessaire pour connaître son état réel ».

Cette seule phrase résume un problème qui se pose après chaque incendie majeur.

Lorsqu’un feu de forêt atteint des bâtiments historiques – des constructions en pierre, en brique ou en blocs qui se dressent parfois depuis des siècles –, les premières photographies donnent une impression simple : tout est noir et semble détruit. Mais la maçonnerie conduit si mal la chaleur que les dégâts ne s’étendent souvent que sur quelques centimètres de profondeur.

Photo montrant la façade endommagée d’une église, laissant apparaître les briques sous l’enduit.
Un incendie a endommagé l’église de São Domingos, à Lisbonne, en 1959. La surface extérieure porte des traces de suie noire et de calcination blanche, mais là où l’enduit s’est écaillé ou fissuré, les briques intactes apparaissent en dessous.
Tiago Miguel Ferreira

Les charpentes, les planchers et les structures intérieures en bois des bâtiments historiques sont extrêmement vulnérables aux incendies et peuvent permettre au feu de se propager d’un bâtiment à l’autre. Mais les murs porteurs en maçonnerie résistent souvent aux flammes. Préserver ne serait-ce qu’une partie de la structure d’origine peut réduire considérablement les coûts de reconstruction tout en conservant les éléments historiques qui donnent à ces lieux leur identité.

Mais pour sauver ces bâtiments, il faut agir vite.

Lorsqu’un mur en maçonnerie a perdu la toiture ou les planchers en bois qui contribuaient à le maintenir, il n’est plus suffisamment soutenu. Le vent à lui seul peut alors suffire à le faire s’effondrer. La pierre elle-même peut également commencer à se dégrader. Lorsque le calcaire est chauffé à environ 750 °C, le carbonate de calcium, qui constitue l’essentiel de la roche, se décompose pour former de l’oxyde de calcium solide et du dioxyde de carbone gazeux. Si la pluie atteint cette surface avant qu’elle ne soit protégée, l’oxyde de calcium peut réagir avec l’eau et augmenter de volume jusqu’à 20 %, suffisamment pour fissurer la pierre de l’intérieur.

Certains types de construction peuvent commencer à se désagréger quelques jours seulement après un incendie si aucune mesure n’est prise pour les protéger des intempéries.

Pourquoi les murs épais ne s’effondrent pas comme on pourrait s’y attendre

La maçonnerie est un mauvais conducteur de chaleur. Dans un mur épais exposé à un incendie de forêt, la surface directement touchée par les flammes se réchauffe fortement tandis que l’intérieur, beaucoup plus froid, reste relativement préservé.

Ces écarts de température créent des contraintes susceptibles de fissurer ou de provoquer l’écaillage  – lorsque des fragments ou des plaques de matériau se détachent – de la surface extérieure. Mais la chaleur ne pénètre souvent pas suffisamment en profondeur pour compromettre le cœur porteur du mur. Des recherches menées sur des structures en grès exposées au feu ont ainsi mis en évidence une frontière très nette  entre la surface chauffée, devenue rouge, et la pierre restée intacte derrière elle, la couche endommagée ne mesurant qu’environ 2 à 3 centimètres d’épaisseur.

La Nevera de Castro.
La Nevera de Castro, une ancienne glacière en pierre qui servait à stocker la neige et à la tasser pour la transformer en glace destinée aux villages de la Serra d’Espadà, dans la région de Castellón, photographiée avant l’incendie. Le dôme en maçonnerie et les ruines du château, sur la crête à l’arrière-plan, sont désormais entourés d’un paysage calciné.
Jrpuig/Wikimedia Commons, CC BY-SA

Au monastère San Jerónimo de Guisando, un édifice du XIVe siècle situé dans la province d’Ávila, en Espagne, toute la colline a brûlé en juillet 2026. Mais selon le monastère, le mur de l’église a lui-même fait office de coupe-feu, stoppant la progression des flammes. Vieux de 650 ans, ce mur a parfaitement rempli le rôle que l’on attend d’un mur épais.

La brique en terre cuite est particulièrement résistante, car elle a déjà été cuite à une température comprise entre 900 et 1 000 °C lors de sa fabrication. Une étude publiée en 2025 a testé des briques de construction chauffées à nouveau jusqu’à 1 000 °C et n’a constaté aucune diminution statistiquement significative de leur résistance à la compression, c’est-à-dire de leur capacité à supporter une charge.

Le point faible n’est pas la brique elle-même, mais le mortier qui lie les briques entre elles. Les tableaux de résistance au feu utilisés dans le secteur indiquent qu’un mur en briques pleines d’environ 150 millimètres d’épaisseur peut résister pendant quatre heures à une exposition au feu dans des conditions normalisées. Or, de nombreux murs historiques en maçonnerie sont deux à quatre fois plus épais.

Comment les ingénieurs évaluent les dégâts

En tant qu’ingénieurs spécialistes du bâtiment (l’équipe compte notamment le directeur du Heritage 3D Lab de Penn State), nous aidons les populations locales à sauver des bâtiments historiques après des incendies.

L’évaluation d’un bâtiment incendié commence par l’observation de sa couleur. Lorsque le béton ou la pierre prend une teinte rose ou rouge, cela indique que le matériau a été exposé à des températures supérieures à environ 300 °C et que le fer qu’il contient s’oxyde sous l’effet de la chaleur. C’est à partir de ce seuil qu’il commence à perdre une part importante de sa résistance. Une teinte grise ou blanche indique une exposition à des températures encore plus élevées : l’eau contenue dans le matériau s’évapore et celui-ci commence à se désagréger. Mais la couleur ne donne d’indications que sur l’état de la surface.

Église de São Domingos, à Lisbonne.
Les couleurs caractéristiques des dégâts causés par le feu sont toujours visibles sur l’église de São Domingos, à Lisbonne, 67 ans après l’incendie. La voûte présente des teintes roses et rouges, signe qu’elle a été exposée à des températures supérieures à 300 °C. Les colonnes sont noircies par la suie. Là où la surface extérieure s’est écaillée ou détachée, la maçonnerie restée intacte apparaît en dessous.
Tiago Miguel Ferreira

La question essentielle est de savoir jusqu’à quelle profondeur les dégâts s’étendent. Dans un mur épais, les dommages causés par le feu ne touchent presque toujours qu’une seule face. Lorsque des chercheurs ont soumis des murs en béton au feu sur une seule face, ceux-ci ont conservé environ 46 % de leur résistance à la compression, ce qui permet encore de les consolider et de les réparer. Lorsque les mêmes murs ont été exposés au feu sur leurs deux faces, leur résistance à la compression n’atteignait plus que 14 à 27 % de sa valeur initiale.

Les ingénieurs peuvent évaluer la profondeur des dégâts à l’aide de méthodes telles que l’analyse pétrographique, qui consiste à prélever de fines sections du mur et à examiner au microscope les microfissures qu’elles présentent.

Après l’incendie de la cathédrale Notre-Dame de Paris en 2019, des chercheurs ont prélevé des carottes dans toute l’épaisseur des voûtes en calcaire afin de déterminer précisément jusqu’où la chaleur avait pénétré. L’incendie a été catastrophique, mais la chaleur n’a pas traversé toute l’épaisseur de la pierre, même dans les voûtes – les plafonds arqués en pierre de la cathédrale –, qui ne mesurent qu’environ 12 à 15 centimètres d’épaisseur.

Contrairement aux incendies de bâtiments, qui peuvent soumettre les structures à une chaleur prolongée, le front d’un feu de forêt peut passer devant un bâtiment en quelques minutes. Même lorsque les flammes sont très intenses, cette exposition relativement brève laisse peu de temps à la chaleur pour pénétrer profondément dans les murs épais en maçonnerie, à condition que les matériaux présents à l’intérieur ne prennent pas feu et ne continuent pas à brûler.

Sous l’effet d’un réchauffement rapide, la surface extérieure peut se fissurer ou s’écailler en se dilatant, tandis que l’intérieur reste relativement froid, préservant ainsi les propriétés mécaniques de la maçonnerie.

Après l’incendie, chaque jour compte

Lorsque vient le moment d’évaluer si un bâtiment peut être sauvé, le temps presse. La première étape consiste à le consolider en urgence : étayer les voûtes fragilisées, stabiliser les murs qui ne sont plus soutenus et protéger les surfaces exposées des intempéries afin d’éviter de nouveaux dégâts.

Le principe qui guide les recommandations de l’International Council on Monuments and Sites en matière de restauration structurelle du patrimoine architectural est celui de l’intervention minimale : ne réaliser que les travaux nécessaires pour garantir la sécurité et la pérennité du bâtiment, tout en portant le moins possible atteinte à sa valeur historique ou culturelle. Les joints de mortier endommagés par le feu sont refaits. Les parties de pierre écaillées ou calcinées sont retirées jusqu’à retrouver un matériau intact, puis réparées ou remplacées, si possible par des pierres provenant de la même carrière.

Après l’incendie qui a ravagé en 1997 la Cappella della Sindone de Turin, la chapelle du Saint-Suaire, les restaurateurs ont remplacé 1 400 éléments en marbre et en ont consolidé 4 050 autres. Ils ont même rouvert la carrière d’origine de Frabosa afin d’obtenir une pierre identique à celle utilisée pour construire l’édifice au XVIIe siècle.

Ces restaurations prennent du temps. Celle de la chapelle a duré 21 ans. Mais c’est dans les semaines qui suivent l’incendie que se joue la possibilité même de restaurer le bâtiment. Tout dépend alors de la rapidité avec laquelle la maçonnerie est consolidée et protégée des intempéries.

Quand la démolition est (ou non) la solution

Tous les bâtiments endommagés par un incendie ne peuvent pas être sauvés.

Lorsque les flammes pénètrent à l’intérieur d’un bâtiment et attaquent les murs sur leurs deux faces, les dégâts causés à la maçonnerie sont beaucoup plus importants. Certains types de blocs de maçonnerie peuvent même se désagréger dans les jours qui suivent l’incendie si les minéraux qu’ils contiennent prennent l’humidité et gonflent.

Mais la décision de démolir doit être prise avec précaution et reposer sur une évaluation rigoureuse. Or, à l’heure actuelle, aucun pays ne dispose d’un protocole d’évaluation des bâtiments historiques après un incendie comparable à ceux qui existent pour évaluer les dégâts après un séisme.

Les incendies déterminent ce qui brûle. Les humains décident de ce qui est perdu. Tant que de tels protocoles n’auront pas été mis en place, un mur encore debout risque trop souvent d’être considéré comme un simple débris plutôt que comme un élément précieux sur lequel reconstruire.

The Conversation

Giorgia Giardina a reçu des financements de l’UE et de NWO.

Tiago Miguel Ferreira ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son poste universitaire.

Rebecca Napolitano ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Après un incendie, les bâtiments historiques peuvent encore être sauvés, à condition d’agir vite – https://theconversation.com/apres-un-incendie-les-batiments-historiques-peuvent-encore-etre-sauves-a-condition-dagir-vite-291793