Voici comment nous avons découvert des barbottes atteintes d’un cancer transmissible dans le lac Memphrémagog

Source: The Conversation – in French – By Julie Dragon, Associate Professor, Larner College of Medicine, University of Vermont

Depuis plus d’une décennie, les pêcheurs du lac Memphrémagog, qui se situe à cheval sur la frontière entre le Québec et le Vermont, capturent des barbottes brunes présentant des lésions noires caractéristiques.

En 2019, des scientifiques de l’Institut d’études géologiques des États-Unis (USGS) et du Département de la Pêche et de la Faune du Vermont ont confirmé que ces lésions étaient des mélanomes malins. Cependant, jusqu’à récemment, aucune explication n’avait été trouvée quant à l’origine de cette maladie.

Lorsque mes collègues de l’Université du Vermont et moi-même avons entrepris le séquençage du génome, nous pensions trouver une explication génétique au fait que certaines barbottes étaient atteintes et d’autres non. Au lieu de cela, nous avons découvert des indices d’un phénomène extrêmement rare dans le règne animal : un cancer transmissible.

Nous étions loin de nous imaginer que nos recherches nous conduiraient sur cette voie.

Diverses théories

Lorsque les scientifiques ont recensé les premiers cas en 2012, l’explication la plus plausible concernait des facteurs environnementaux. L’année précédente, l’ouragan Irene avait provoqué des inondations dévastatrices dans tout l’État du Vermont.

L’habitat de la barbotte brune aurait-il pu être contaminé par des polluants remués par l’ouragan ? Cette hypothèse semblait plus probable qu’une exposition aux rayons ultraviolets, qui est la principale cause du mélanome chez l’humain. La barbotte est un poisson benthique (vivant au fond de l’eau) qui se nourrit la nuit.

Une autre hypothèse était la présence de microbes cancérigènes dans les cours d’eau. Mais une décennie de recherche n’a fourni aucune preuve à l’appui de cette théorie. Après des années d’impasses, l’ADN a permis d’aborder la question sous un angle fondamentalement différent.

Des scientifiques de l’USGS et du Département de la pêche et de la faune du Vermont ont communiqué avec l’Université du Vermont, où je suis chercheuse en génomique et en science des données, ainsi que membre du centre de cancérologie. Mon équipe et moi avons séquencé l’ADN de plus de 80 barbottes brunes, malades ou en bonne santé, capturées en 2023, ainsi que celui de quelques spécimens capturés par le département en 2019.

Nous avons également séquencé les tumeurs et les tissus sains des poissons atteints. Mon hypothèse était que chaque tumeur serait étroitement apparentée au génome du poisson dont elle provenait. Cela placerait tous les poissons malades sur une « branche » évolutive reliée par certaines variantes communes, présentes potentiellement dans des gènes contribuant au mélanome.

Ce n’est pas ce que nous avons constaté.

Découverte d’un cancer transmissible

Les tumeurs provenant de poissons différents semblaient plus étroitement apparentées entre elles qu’aux poissons qui les portaient. Dans certains cas, les tumeurs présentaient une plus grande similitude génétique avec des poissons en bonne santé provenant d’autres plans d’eau qu’avec leur hôte.

Ces données nous ont déconcertés. Nous avons vérifié et revérifié notre analyse à plusieurs reprises, espérant trouver une erreur. Pourtant, les résultats étaient clairs : les tumeurs ne s’étaient pas formées indépendamment les unes des autres. Elles partageaient plutôt un nombre impressionnant de variants absents du génome des poissons-hôtes et seulement lointainement apparentés à ces derniers.

Nos données indiquaient clairement que nous étions en présence d’un cancer transmissible jusqu’alors inconnu, qui peut se transmettre d’un poisson à l’autre. Il s’agit ainsi du quatrième cancer transmissible connu à ce jour. Les trois autres ont été décrits chez les chiens, les diables de Tasmanie et les bivalves.

Une fois que nous avons compris que ce cancer pouvait se transmettre, nous avons trouvé d’autres preuves de la présence de barbottes brunes atteintes de la maladie dans des sources historiques. En 1852, l’essayiste Henry David Thoreau a écrit avoir vu des barbottes présentant des taches noires veloutées dans une rivière du Massachusetts.

Soixante ans plus tard, le zoologiste Raymond Osburn s’est penché sur la description de Thoreau ainsi que d’autres cas relevés en Nouvelle-Angleterre. Il a même cultivé des cellules tumorales de barbotte en laboratoire et a réussi à les transférer à un spécimen en bonne santé.

Il nous est impossible de confirmer si ces exemples correspondent à la maladie que nous avons identifiée (désormais connue sous le nom de « mélanome transmissible de la barbotte brune » ou BBTM pour brown bullhead transmissible melanoma) ni s’ils ont été transmis d’un poisson à un autre, comme ce fut le cas pour ceux que nous avons étudiés.

Ces sources historiques suggèrent toutefois que cette maladie pourrait être bien plus ancienne et plus répandue qu’on ne le croyait. Elle existe peut-être depuis longtemps, mais serait passée largement inaperçue. Comme me l’a dit un pêcheur de Cape Cod : « Personne ne s’intéresse à ces poissons. »

Percer les plus grands mystères du cancer

En tant que chercheuse en cancérologie, je m’intéresse particulièrement à la façon dont les cellules cancéreuses parviennent à échapper aux défenses immunitaires de leurs hôtes. Les mutations génétiques qui affaiblissent le système immunitaire de l’hôte favoriseraient-elles le développement et la propagation du mélanome ? Que peut-on apprendre de cette découverte sur le mélanome humain et le dysfonctionnement immunitaire ?

Ce modèle naturel pourrait nous aider à mieux comprendre non seulement comment les cancers évoluent, mais aussi comment ils échappent à la surveillance du système immunitaire, une question fondamentale en biologie du cancer.


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La collaboration est essentielle pour avancer dans la compréhension des cancers transmissibles. Mes collègues et moi-même travaillons avec plusieurs autres scientifiques qui étudient ce type de maladies, notamment Elizabeth Murchison, professeure d’oncologie et de génétique spécialisée dans les tumeurs faciales du diable de Tasmanie et les tumeurs vénériennes transmissibles chez le chien, ainsi que Michael Metzger, chercheur en cancérologie qui a découvert la néoplasie transmissible des bivalves.

Nous espérons parvenir ensemble à comprendre comment ces maladies apparaissent, se propagent et évoluent. Il ne fait aucun doute que les résultats de nos recherches dépasseront largement les rives du lac Memphrémagog pour nous plonger au cœur de certains des plus grands mystères du cancer.

Ce qui n’était au départ qu’une tentative d’explication des lésions noires observées chez les barbottes pourrait au final apporter un nouvel éclairage sur le cancer, l’évolution et les maladies infectieuses dans tout le règne animal, y compris chez les humains.

La Conversation Canada

Julie Dragon bénéficie d’un financement du NIH et de la Commission des pêches des Grands Lacs.

ref. Voici comment nous avons découvert des barbottes atteintes d’un cancer transmissible dans le lac Memphrémagog – https://theconversation.com/voici-comment-nous-avons-decouvert-des-barbottes-atteintes-dun-cancer-transmissible-dans-le-lac-memphremagog-290132

Ratko Mladić sigue siendo considerado un héroe por muchos serbios de Bosnia

Source: The Conversation – (in Spanish) – By Olivera Simic, Professor in Law, Griffith University

Tenía 19 años y vivía en Banja Luka, la segunda ciudad más grande de Bosnia, cuando Yugoslavia empezó a desmoronarse. Lo que más recuerdo es la conmoción y la rapidez con la que mi vida normal y la de mis amigos se acabaron de repente.

Por aquel entonces, no seguía mucho la política ni veía las noticias, así que no tenía ni idea de lo que se avecinaba: una guerra en toda regla y un genocidio contra los bosnios (la población musulmana de Bosnia), liderado por el general serbobosnio y criminal de guerra condenado Ratko Mladić, que ha fallecido esta semana en una prisión de La Haya.

La etnia no era algo de lo que mis amigos y yo habláramos nunca cuando éramos niños. Dos de mis mejores amigos no eran serbios, algo de lo que solo me di cuenta cuando se marcharon repentinamente de Bosnia en abril y mayo de 1992.

Poco después, me enteré de que iba a ser reclutada para la defensa territorial serbia, sin saber siquiera qué era eso. Fui a recoger mi uniforme y mis botas, y mis padres me subieron al autobús para que saliera del país. No sabía adónde iba.

Así fue como abandoné mi país, por mi cuenta, por primera vez en mi vida: a toda prisa, sin despedidas, sin saber si volvería a ver a mi familia ni cuándo. No fui la única. Casi dos millones de bosnios se vieron desplazados durante la guerra.

Ahora, con la muerte de Mladić, estos recuerdos del conflicto vuelven a aflorar, yuxtapuestos a las escenas desalentadoras en las que los serbios de Bosnia celebran a Mladić como un héroe.

No era un héroe; tampoco sirve de nada referirse a él simplemente como un “loco” o un “carnicero”. Mladić es un recordatorio simbólico de los legados sin resolver de la guerra: las continuas divisiones entre los bosnios y los recuerdos selectivos que muchos tienen sobre las atrocidades que se cometieron.

Rápido ascenso en el escalafón

Mladić era un oficial de carrera del ejército yugoslavo. Su ascenso en el escalafón se aceleró al comienzo de la guerra de Bosnia, cuando fue nombrado comandante en jefe del ejército serbobosnio.

Es importante comprender que este ejército de reciente creación heredó todo su material blindado del antiguo ejército yugoslavo. Contaba con todas las armas y la infraestructura militar de Bosnia, y estaba liderado por un oficial profesional y experimentado como Mladić.

El ejército de Mladić se hizo rápidamente con el control del 70 % del país y sitió la capital, Sarajevo. Más de 100 000 personas murieron en la guerra entre 1992 y 1995. Al menos 8 000 hombres y niños bosnios fueron asesinados por el ejército serbobosnio en el genocidio de Srebrenica, en julio de 1995. Mladić fue el rostro de esta despiadada campaña militar y del auge del nacionalismo serbio de la época.

En mi investigación, he revisado los testimonios de soldados serbios y líderes de la época de la guerra, y he hablado extensamente con Biljana Plavšić, la expresidenta de la República Serbia de Bosnia y la única mujer procesada por el Tribunal Penal Internacional para la antigua Yugoslavia. Plavšić trabajó en estrecha colaboración con Mladić y lo conocía muy bien.

Los soldados y líderes serbios –y, por desgracia, muchos serbios también– lo admiraban por su aparente valentía, su extraordinaria confianza en sí mismo y sus muestras de poder. Por eso, a día de hoy, muchos serbios siguen viéndolo como su protector, como un santo que defendió a los serbios durante la guerra. Ocupa un lugar especial en la mitología del país, debido a la forma en que generaciones de jóvenes serbios han sido adoctrinados con los relatos de su heroísmo durante la guerra.

Cuando el conflicto terminó en 1996, Mladić pasó a la clandestinidad durante casi 16 años, viviendo en la Serbia rural hasta que fue detenido. Fue juzgado en La Haya, declarado culpable de crímenes de guerra y condenado a cadena perpetua en 2017.

Entender a Mladić, el hombre y el criminal de guerra

Como especialista en atrocidades masivas, creo que debemos tener cuidado con la forma en que intentamos comprender o explicar las acciones de los autores de estos crímenes. Los medios de comunicación retratan a Mladić como un monstruo, un loco y el “carnicero de Bosnia”. Pero creo que es importante señalar que no era un psicópata.

Caracterizarlo de esa manera minimiza su responsabilidad penal, así como las estructuras que hicieron posibles sus crímenes. Lo presenta como alguien ajeno a la humanidad.

Mladić fue considerado “extraordinario” por los crímenes que cometió, pero, al mismo tiempo, también era un hombre de familia “corriente”. Su única hija se suicidó en Belgrado, Serbia, en 1994, utilizando su pistola. Algunos afirmaron que se quitó la vida tras descubrir el papel que había desempeñado su padre en la guerra.

Es importante ver a Mladić no como un monstruo que cometió crímenes masivos, sino como un ser humano que lo hizo. Humanizar a alguien condenado por crímenes de guerra y genocidio resulta incómodo para muchos, ya que se corre el riesgo de restar gravedad a sus crímenes y a su culpabilidad. Estas preocupaciones deben tomarse en serio.

Aun así, comprender cómo personas como Mladić pudieron cometer estos crímenes es clave si queremos aprender a evitar que vuelvan a ocurrir en el futuro. Un aspecto importante de todo ello fue la enorme infraestructura militar que lo rodeaba. Él solo no podría haber cometido todas las atrocidades de la guerra. Contaba con un ejército de personas que respaldaban sus decisiones y actuaban siguiendo sus órdenes.

Su complicado legado perdura

La detención y condena de Mladić tuvieron una importancia histórica, pero esta justicia ha sido incompleta. Ninguna sentencia ni condena puede devolver las miles de vidas que se extinguieron, ni puede hacer que las personas desplazadas regresen a sus hogares.

Y lo que es más importante, puede que los bosnios hayan conseguido justicia jurídica con la condena de Mladić, pero muchos siguen sintiendo que no han recibido justicia moral. Ni Mladić ni ningún otro criminal de guerra condenado ha expresado jamás remordimiento ni ha admitido sus crímenes ante las familias de las víctimas. Aún más devastador es el hecho de que muchos los celebren como héroes, en lugar de considerarlos criminales de guerra.

La condena de Mladić tampoco trajo la reconciliación a la Bosnia y Herzegovina actual. El Tribunal Penal Internacional para la desaparecida Yugoslavia esperaba lograrlo mediante su labor, pero nunca sucedió. Las sentencias históricas del tribunal y los testimonios de los testigos no eliminaron la negación que aún existe entre muchos respecto a los crímenes cometidos durante la guerra.

Los procesos judiciales generaron millones de páginas de pruebas, que confirmaron de manera indiscutible que el genocidio de Srebrenica tuvo lugar y fue cometido por determinadas personas. Tanto los tribunales de la ONU como los nacionales también dictaminaron que se trataba de un genocidio.

Sin embargo, muchos serbios siguen sin creer que esto sea cierto. En 2024, miles de serbios bosnios salieron a las calles de mi ciudad natal, Banja Luka, para manifestarse en contra de una propuesta de resolución de la ONU que conmemoraba el genocidio de Srebrenica. El Parlamento serbobosnio también aprobó un informe en el que se niega que el genocidio haya tenido lugar.

Y tras conocer la noticia de la muerte de Mladić esta semana, muchos jóvenes serbobosnios salieron a la calle para celebrar su vida y su legado. Llevaban banderas y carteles con el rostro de Mladić, cantando y coreando su nombre. La mayoría de estos jóvenes nacieron después de la guerra, pero se criaron escuchando narrativas que presentaban a Mladić como el salvador de los serbios.

Hay algo profundamente erróneo en el legado de los juicios de posguerra –concretamente, en cómo el Gobierno no ha logrado reconstruir la sociedad– si no somos capaces de eliminar esta negación o borrar esta percepción sobre las supuestas hazañas heroicas de Mladić. En mi opinión, la culpa de esto recae en los dirigentes serbios que llegaron al poder tras la guerra.

Mladić y los demás líderes de la época de la guerra no aparecen retratados en los libros de texto de historia de los serbios de Bosnia como criminales de guerra. Más bien, se les describe como héroes que fundaron la Republika Srpska, la parte separada de Bosnia y Herzegovina, de mayoría serbia, que surgió tras el conflicto.

Por eso la guerra nunca terminó realmente. Hoy en día sigue librándose de otras formas, a través de narrativas oficiales, símbolos y objetos conmemorativos.

Como investigadora que ha dedicado su carrera a documentar los crímenes de guerra de esta época, resulta devastador comprobar que apenas hay hechos sobre la guerra que sean aceptados por todos los bosnios. Hasta que no lo consigamos, Bosnia seguirá dividida.

The Conversation

Olivera Simic no recibe salario, ni ejerce labores de consultoría, ni posee acciones, ni recibe financiación de ninguna compañía u organización que pueda obtener beneficio de este artículo, y ha declarado carecer de vínculos relevantes más allá del cargo académico citado.

ref. Ratko Mladić sigue siendo considerado un héroe por muchos serbios de Bosnia – https://theconversation.com/ratko-mladic-sigue-siendo-considerado-un-heroe-por-muchos-serbios-de-bosnia-290742

Un jet privé peut-il être « vert » ? Ce que dit la justice européenne

Source: The Conversation – in French – By Pascal Simon-Doutreluingne, Docteur en Droit public (droit de la concurrence) et professeur agrégé d’économie-gestion, Université de Strasbourg


L’ESSENTIEL

  • Depuis 2020, l’Union européenne dresse une liste des activités économiques considérées comme durables, vers lesquelles elle tâche de diriger les capitaux. C’est la taxonomie verte.

  • Les jets privés ont d’abord été exclus d’office de cette liste. Avant que cette exclusion soit annulée en juin dernier.

  • Ce dernier rebondissement pose la question suivante : qui décide de ce qui est « vert » – et selon quelles règles ?


Cinq ans après la pandémie, les avions n’ont jamais été aussi nombreux : le 23 juillet 2026, la plate-forme Flightradar24 a suivi 153 359 vols commerciaux en vingt-quatre heures, un record absolu, près de 12 % au-dessus du précédent pic de juillet 2023. Le même été, le mercure grimpait également à des niveaux records et plusieurs régions européennes brûlaient.

Le lien entre ces vols et ces incendies est réel, mais il est diffus : plus de trafic aérien, c’est plus d’émissions, un réchauffement aggravé, des étés plus propices aux feux. Pour autant, aucun incendie ne peut être directement imputé au transport aérien – pas plus qu’à l’automobile ou au chauffage.

C’est toute la difficulté : une responsabilité partagée par des milliards d’actes ne se juge pas, elle se régule. On aurait pu compter sur la seule prise de conscience des voyageurs – mais elle atteint vite ses limites : la « honte de voler » ne concerne que 15 % des Français, et ne les empêche même pas de voler. L’Union européenne a donc parié sur un autre levier que les prises de consciences individuelles : notre portefeuille.

Pourquoi les jets privés ont été exclus

Depuis 2020, une « taxonomie verte » dresse la liste des activités économiques considérées comme durables, vers lesquelles la finance est invitée à diriger les capitaux.

Cette liste, la Commission européenne a le pouvoir de la compléter secteur par secteur, par des textes techniques appelés « actes délégués ». C’est ainsi qu’en 2023 elle s’est penchée sur l’aviation. La Commission a alors opté pour des conditions strictes : seuls les appareils les plus sobres de leur génération, alimentés en carburants durables, peuvent prétendre au label.

Elle en exclut d’office l’aviation d’affaires, ces vols de jets privés à la demande, sans horaire ni ligne régulière, qu’affrètent entreprises et grandes fortunes pour gagner du temps et éviter les correspondances. Ces quelques milliers d’appareils dans le monde, concentrés sur une poignée de terrains – Paris-Le Bourget, Genève, Nice, Londres-Luton rassemblent à eux seuls plus de 40 % des mouvements européens du secteur.

Le symbole de cette exclusion est limpide : le jet privé incarne le voyageur ultra-émetteur, dans un secteur où, selon les chercheurs en tourisme durable Stefan Gössling et Andreas Humpe (2020), 1 % de la population mondiale génère près de la moitié des émissions du transport aérien. Un utilisateur régulier de vol privé peut ainsi émettre jusqu’à 7 500 tonnes de CO2 par an, quand un Français en émet environ neuf.

Ce que le juge a reproché à la Commission

Dassault Aviation, premier constructeur européen de jets d’affaires avec sa gamme Falcon, attaque alors la décision. Son argument : la Commission a écarté l’aviation d’affaires sans lui appliquer les critères qu’elle retenait pour le reste du secteur, en se fondant sur la nature des appareils plutôt que sur leurs performances réelles.

Le 24 juin 2026, le tribunal de l’Union européenne lui donne raison et annule l’exclusion pour « erreur manifeste d’appréciation » : la Commission a comparé les modes de transport de façon biaisée, appliqué un critère qui ne figurait pas dans les textes, et ignoré les carburants d’aviation durables. C’est le point décisif. Les jets privés, comme tous les avions, volent au kérosène.

Mais depuis 2025, le droit européen impose aux fournisseurs d’y incorporer une part croissante de carburants dits durables, produits notamment à partir d’huiles de cuisson usagées et de graisses animales. Cette part est de 2 % aujourd’hui, passera à 6 % en 2030, 20 % en 2035, et doit atteindre 70 % en 2050. Or cette obligation porte sur le carburant livré dans les aéroports européens : elle s’applique donc aussi aux jets qui s’y ravitaillent. En les excluant d’office, la Commission a raisonné comme si cette trajectoire ne les concernait pas.

En clair : elle a jugé l’avion d’affaires sur sa fabrication quand les textes visaient son exploitation, et comparé des choses incomparables.

La leçon vaut au-delà du dossier : l’intuition – « le jet privé pollue » – ne dispense pas de la démonstration. Même une cause populaire doit, en droit, être correctement motivée. Le juge ne dit pas que la Commission avait tort de vouloir des critères exigeants ; il dit qu’elle a mal travaillé.

Concrètement, l’arrêt ne change rien pour le passager d’un jet privé. Il rouvre en revanche à leurs constructeurs et à leurs exploitants l’accès aux financements estampillés verts – à condition de satisfaire les critères applicables au reste de l’aviation. Pour un industriel comme Dassault, l’enjeu n’est pas symbolique : c’est la possibilité de financer ses programmes sur le même marché que ses concurrents.

Un dictionnaire de la finance verte

Revenons un instant sur cette fameuse liste. Cet enjeu vous concerne indirectement également, si vous êtes client, même sans le savoir ; de mécanismes de la finance verte. Assurance-vie « verte », fonds « responsables », épargne « climat » : tous s’appuient, de près ou de loin, sur cette liste de la Commission.

Le règlement de 2020 fonctionne comme un dictionnaire de la finance durable : il définit, secteur par secteur, ce qui a le droit de se dire « vert ». Six objectifs environnementaux, sont pour cela mobilisés, du climat à la biodiversité, avec pour chaque activité des critères techniques chiffrés : la liste ne décrète pas, elle mesure. L’objectif affiché : en finir avec l’écologie de façade – le greenwashing – en remplaçant les promesses des vendeurs par des définitions communes pour orienter l’épargne vers la transition.

Une activité inscrite au dictionnaire accède plus facilement aux financements verts. Une activité exclue s’en voit privée – et doit l’afficher : les grandes entreprises publient désormais la part « verte » de leurs activités, que les gérants de fonds répercutent jusque dans la documentation remise à l’épargnant.

Ce dictionnaire n’a rien d’académique : chaque mot y vaut des milliards d’euros et peut engendrer des batailles politiques et juridiques mémorables.

Ce fut le cas par exemple du gaz et du nucléaire, que la Commission a fait entrer dans la liste en 2022 malgré l’opposition de plusieurs États et d’une partie du Parlement européen. L’Autriche avait alors porté l’affaire devant le juge, qui a rejeté son recours en 2025, ultime preuve que ce dictionnaire est un objet politique autant que scientifique – et c’est précisément pour cela que le contrôle du juge compte.

Ni label moral ni permis de polluer

La nuance paraît technique ; ses effets sont très concrets, en obligations d’affichage pour les entreprises et en accès aux financements. Pour l’épargnant, rien ne change du jour au lendemain : la liste vit, se corrige, se conteste ; c’est même le signe qu’elle compte. La Commission devra elle réécrire sa copie, avec des critères scientifiques, généraux et cohérents, sous le contrôle du juge. Elle peut aussi former un pourvoi devant la Cour de justice : l’histoire n’est peut-être pas terminée.

C’est le sens profond de la taxonomie : ce n’est ni un label moral, ni un permis de polluer, mais un instrument juridique d’orientation des capitaux. La transition s’y joue dans des règles vérifiables – quotas de carburants durables, marché carbone – qui font peu à peu de l’écologie une condition d’accès au marché.

C’est ce que j’appelle une « concurrence durable » : un marché qui n’est plus jugé au seul prix du billet, mais aussi à sa compatibilité avec la protection du climat et des territoires.

Et dans la soute ?

Cette concurrence durable se niche parfois dans des détails invisibles aux consommateurs. Si l’on sait tous que le secteur de l’aviation pollue, on ne le lie pas toujours les 800 millions de petits colis qui entrent en France, souvent par avion en provenance d’Asie. La France a bien tenté d’agir, seule, avec une taxe de 2 euros par article appliquée en mars 2026, mais pour des motifs commerciaux et non climatiques.

La conséquence a été immédiate : neuf dixièmes des volumes de ces colis ont alors atterri en Belgique et aux Pays-Bas, d’où ils gagnaient la France par la route. Dans un marché unique, une frontière fiscale nationale ne retient pas un avion qui peut atterrir ailleurs.

C’est donc un droit de douane européen de trois euros par colis qui a pris le relais en juillet 2026 – une réponse douanière, et non environnementale. Le regard collectif s’arrête pour l’instant au passager ; il n’est pas encore descendu dans la soute.

The Conversation

Pascal Simon-Doutreluingne ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Un jet privé peut-il être « vert » ? Ce que dit la justice européenne – https://theconversation.com/un-jet-prive-peut-il-etre-vert-ce-que-dit-la-justice-europeenne-290211

Ceuta : ce qui se joue derrière le récit de la « crise migratoire »

Source: The Conversation – France in French (3) – By Hélène Thiollet, Chargée de recherche au CNRS, CERI Sciences Po, spécialiste des politiques migratoires, Sciences Po


L’ESSENTIEL

  • Fin juillet, des dizaines de milliers de personnes ont franchi la frontière entre le Maroc et l’enclave espagnole de Ceuta, 141 en sont mortes.

  • Plutôt que de chercher une cause unique ou des intentions cachées, les sciences sociales décrivent un faisceau de mécanismes à l’œuvre.

  • Il est essentiel de distinguer les faits des récits politisés et les dynamiques structurelles des intentions supposées des acteurs.


Fin juillet 2026, des dizaines de milliers de personnes ont franchi en quelques heures la frontière entre le Maroc et l’enclave espagnole de Ceuta. Entre 72 et 141 personnes sont mortes. En quelques heures, le drame est devenu une « crise migratoire » et les mêmes événements ont produit des récits radicalement différents. L’extrême droite espagnole et l’administration états-unienne parlent d’« invasion » ; quelques jours plus tard, une nouvelle tentative de passage annoncée sur les réseaux sociaux est déjà qualifiée par Europe 1 de « nouvel assaut migratoire ». En France, CNews associe Ceuta à la menace terroriste, tandis que les organisations de défense des droits mettent en avant les morts et les droits humains bafoués.

Mais que s’est-il réellement passé ? Le Maroc a-t-il délibérément « ouvert » la frontière pour faire pression sur Madrid ? Cette dernière question a rapidement écrasé les autres. Elle est politiquement efficace : elle transforme une catastrophe frontalière en affrontement entre États, désigne des responsables et nourrit les récits complotistes. Elle masque les mécanismes sociaux, politiques et diplomatiques qui ont rendu l’événement possible et nourrit la polarisation politique du débat autour des migrations.

Cette polarisation n’est pas propre à Ceuta. Nos recherches sur la couverture médiatique des migrations en France montrent que la qualification de « crise migratoire » repose sur des mécanismes récurrents de dramatisation, d’attribution des responsabilités et de polarisation. Cette polarisation commence généralement à droite de l’échiquier politique mais se diffuse progressivement dans l’ensemble du débat public.

La mauvaise question : « qui instrumentalise qui » ?

L’hypothèse d’un Maroc qui laisse passer des dizaines de milliers de personnes n’est pas absurde. En 2021, Rabat avait relâché les contrôles autour de Ceuta dans un contexte de crise diplomatique avec Madrid. Aujourd’hui, le rapprochement de l’Espagne avec l’Algérie, rivale du Maroc et soutien du Front Polisario, comme les relations entre Maroc et États-Unis alimentent les soupçons.

Mais un contexte stratégique et des intérêts convergents ne démontrent pas une intention. Les premières analyses du renseignement espagnol, relayées notamment par le média tunisien indépendant Webdo, ne permettraient pas d’établir que l’État marocain aurait préparé une opération de cette ampleur. Elles évoquent en revanche un relâchement des contrôles.

Surtout, la focalisation sur une stratégie marocaine occulte les conditions sociales du mouvement. Le sociologue Mehdi Alioua insiste côté marocain sur le chômage et le sous-emploi d’une partie de la jeunesse marocaine, le poids du travail informel et la faible couverture sociale, mais aussi le décalage entre massification de l’éducation, aspirations à la mobilité sociale et perspectives économiques.

Fin juillet s’y ajoutent une concentration exceptionnelle de population sur le littoral autour de Ceuta et la mobilisation d’une partie de l’appareil sécuritaire par les cérémonies de la Fête du Trône.

Côté espagnol, la croissance économique, les besoins de main-d’œuvre et une politique de régularisation très visible rendent le pays attractif : plus d’un million de personnes avaient demandé à bénéficier du nouveau dispositif fin juin 2026. Il concerne des personnes déjà présentes en Espagne et majoritairement latino-américaines (67 %), mais les Marocains constituent la deuxième nationalité représentée (13,3 %), derrière les Colombiens. Les passages terrestres irréguliers enregistrés à Ceuta ont certes augmenté entre 2025 et 2026. Mais attractivité espagnole et difficultés sociales marocaines dessinent surtout une structure d’opportunités dans laquelle la rumeur d’une frontière momentanément franchissable peut devenir extrêmement puissante.

Un arrêt du 29 juin 2026 de la Cour suprême espagnole a justement fait l’objet d’un buzz fallacieux : les personnes interceptées en mer ne peuvent être soumises au régime exceptionnel de renvoi à la frontière propre à Ceuta et Melilla. Une distinction juridique complexe est devenue sur les réseaux sociaux la promesse beaucoup plus simple d’une frontière ouverte aux nageurs.

Ces explications ne s’excluent pas : une stratégie opportuniste peut se greffer sur un mouvement social ; un gouvernement laisser faire ce qu’il n’a pas organisé ; une rumeur produire des effets qu’aucun acteur ne maîtrise. Les scientifiques doivent donc articuler les explications. Ils peuvent documenter les pratiques et leurs effets, beaucoup plus sûrement que les intentions secrètes des gouvernements.

Que font réellement les frontières ?

En effet, les migrations sont façonnées par les écarts économiques entre territoires, les transformations démographiques et sociales, l’emploi, les aspirations individuelles et les réseaux familiaux et transnationaux. Les politiques migratoires comptent, mais peuvent déplacer les routes ou modifier la composition des migrations sans nécessairement en déterminer le volume. C’est l’un des principaux résultats d’une vaste synthèse comparative sur les déterminants des migrations et les effets des politiques migratoires.

Les frontières ne sont pas pour autant impuissantes : elles trient les migrant·e·s. Comme le rappelle Anne-Laure Amilhat-Szary, les frontières sont des dispositifs qui rendent certaines mobilités possibles et d’autres difficiles, coûteuses ou dangereuses, pas des lignes sur une carte.

Elles créent aussi des opportunités ou augmentent les coûts diplomatiques. Le Maroc, la Turquie, la Libye ou, selon une configuration différente, la Biélorussie, occupent ainsi des positions géographiques susceptibles d’être converties en ressources politiques. En leur déléguant une partie du contrôle des migrations et de l’asile et en leur transférant des moyens, l’Union européenne étend la portée de ses politiques, mais accroît aussi leur vulnérabilité. Le « laisser-passer » devient alors un levier potentiel, précisément parce que l’Europe a conféré une valeur politique exceptionnelle au franchissement irrégulier de ses frontières.

Avec Antoine Pécoud, nous avons rappelé ce paradoxe de la « diplomatie migratoire » : faire du contrôle des migrations un objectif de politique étrangère augmente la valeur de la coopération des voisins de l’Europe. J’ai introduit la notion de « migrantisation de la diplomatie » : visas, réadmissions, frontières, ou diasporas ne sont plus seulement des enjeux de négociation ; ils deviennent une ressource dans les relations internationales et les transforment.

On peut alors, se demander : pourquoi les migrations sont-elles si centrales ?

Les paradoxes de la polarisation

En France comme ailleurs en Europe, les migrations polarisent de plus en plus le débat public. Elles occupent une place croissante dans les élections et accompagnent la progression des partis d’extrême droite. Pourtant, cette polarisation ne reflète mécaniquement ni les flux migratoires, ni les opinions publiques, ni même les politiques conduites.

Côté flux, nos recherches sur la presse française montrent que l’intensité du discours de « crise migratoire » ne suit pas celle des arrivées ou des demandes d’asile : en France, on a ainsi pu avoir une « crise migratoire » en 2015 sans augmentation correspondante de l’immigration.

Côté opinions, les données de l’European Social Survey dessinent une évolution également contre-intuitive. En France, la part des personnes souhaitant restreindre fortement l’immigration provenant de pays pauvres hors d’Europe passe de 50,1 % en 2002 à 30,9 % en 2023 ; pour les immigrés perçus comme de même origine ethnique que la majorité, de 36,3 % à 16,8 %. Il faut donc distinguer hostilité à l’immigration et saillance politique de l’enjeu migratoire qui polarise les opinions.


Fourni par l’auteur

Enfin, polarisation idéologique et politiques migratoires ne coïncident pas davantage. Des recherches comparatives montrent que l’idéologie partisane pèse surtout sur l’intégration, l’asile ou le traitement des sans-papiers, beaucoup moins sur l’immigration de travail et familiale, plus contrainte par l’économie et les besoins de main-d’œuvre.

L’Italie de Giorgia Meloni l’illustre : à une rhétorique extrêmement dure sur les arrivées irrégulières répond une politique active d’immigration de travail. Son gouvernement a ainsi prévu 136 000 entrées en 2023, 151 000 en 2024 et 165 000 en 2025.

Quand la migration devient une ressource politique

Il est alors intéressant de rappeler non seulement que les migrants et les exilés sont une ressource pour pays de destination et d’origine, mais aussi que faire de la migration un objet politique permet de créer, d’accumuler et de redistribuer des ressources. Celle-ci peut être captée par différents acteurs, publics ou privés, et se convertir : une position géographique, des flux de personnes ou d’argent peuvent produire du capital diplomatique, politique ou symbolique, lui-même convertible en pouvoir, en votes ou en ressources économiques. C’est ce que j’appelle une rente migratoire.

Cette rente est parfois géographique et diplomatique. Maroc, Turquie, Libye ou Biélorussie disposent, de manières différentes, d’une ressource liée à leur situation aux frontières de l’Europe.

Elle est aussi politique. Les partis peuvent mobiliser des électeurs en dramatisant les passages irréguliers ; les gouvernements afficher leur fermeté ; leurs adversaires dénoncer l’inefficacité ou le coût humain de ces politiques.

Enfin, la rente est économique : les migrants génèrent des ressources, et la gestion des frontières est aussi un marché. Pour les passeurs bien sûr, mais aussi et surtout pour les institutions politiques : construction, surveillance, drones, biométrie, logiciels, collecte de données, enfermement et expulsions associent acteurs publics et entreprises privées.

Frontex a ainsi vu son budget passer de 5 millions d’euros en 2005 à 1,12 milliard en 2025. Et ces bureaucraties ne sont pas de simples exécutantes techniques, elles sont elles-mêmes politisées : l’enquête de l’OLAF sur l’ancienne direction de Frontex a révélé la forte politisation des pratiques de l’agence (refoulements illégaux, non-respect des droits fondamentaux et des lois européennes).

Son ancien directeur Fabrice Leggeri, devenu député européen du Rassemblement national, illustre de manière particulièrement visible la porosité entre administration et politique, la politisation de la bureaucratie et la conversion de capital administratif en capital électoral.

Cela ne signifie pas que tous ces acteurs souhaitent ou organisent des « crises migratoires » : ce serait retomber dans le piège complotiste. Une rente n’exige pas que celui qui en bénéficie ait créé la situation qui la produit. Elle permet au contraire de comprendre comment des ressources matérielles et immatérielles peuvent s’accumuler, circuler entre acteurs publics et privés et se convertir les unes dans les autres.

Comprendre Ceuta suppose donc de ne pas demander seulement qui a provoqué la crise, mais ce qu’elle produit, pour qui, et comment ses effets deviennent à leur tour des ressources, en distinguant les faits des récits et les dynamiques structurelles des intentions supposées.

The Conversation

Hélène Thiollet est présidente de l’association Desinfox Migrations.

ref. Ceuta : ce qui se joue derrière le récit de la « crise migratoire » – https://theconversation.com/ceuta-ce-qui-se-joue-derriere-le-recit-de-la-crise-migratoire-290080

Téléphone au lycée : comment transformer une interdiction en éducation ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Anne Cordier, Professeure des Universités en Sciences de l’Information et de la Communication, Université de Lorraine

Halfpoint

L’ESSENTIEL

  • À partir du 1er septembre, téléphones portables et objets connectés seront interdits au lycée, y compris pendant les récréations.

  • Interdire cet objet omniprésent dans la vie des jeunes et se focaliser sur les seuls dangers ne peut suffire à une véritable éducation numérique.

  • Les établissements devraient profiter de la mise en œuvre de la réforme pour construire une culture de la connexion et de la déconnexion avec les lycéens.


« Moi, par exemple, quand je suis en cours et qu’il y a une pause, je suis obligé d’aller sur mon téléphone. »

Donovan, 16 ans, en première, précise aussitôt : pas nécessairement pour consulter les réseaux sociaux, mais pour écouter de la musique :

« Ça me fait juste du bien, je décompresse, et après c’est bon, je peux repartir. »

À la rentrée 2026, Donovan et les autres lycéens vont pourtant devoir composer avec une nouvelle règle : l’utilisation du téléphone portable et des objets connectés est désormais interdite dans les établissements. Aux équipes éducatives d’en déterminer les modalités et les exceptions dans leur règlement intérieur.

Casiers, pochettes, téléphone au fond du sac ? Ces questions pratiques vont nécessairement se poser. Mais elles risquent d’en masquer une autre, autrement plus importante : qu’allons-nous faire, à l’école, de la relation que les adolescents entretiennent avec leur smartphone ?

Car mettre un téléphone hors de portée n’apprend pas à s’en servir.

Se déconnecter pour choisir sa connexion

Disons-le d’emblée : il existe d’excellentes raisons de ménager, au lycée comme ailleurs, des espaces sans téléphone.

Selon le baromètre « Enfance et numérique », réalisé par l’Ifop pour la Fondation pour l’enfance, 55 % des 8-15 ans interrogés déclarent qu’ils utilisent les écrans parce qu’ils s’ennuient. Mais, dans le même temps, 35 % disent souhaiter davantage de moments sans écran à la maison. Voilà qui complique sérieusement le portrait de l’enfant ou de l’adolescent qu’il faudrait arracher malgré lui à son écran.

Ainsi les jeunes eux-mêmes expriment le besoin de régulation. C’est peut-être là que commence véritablement l’éducation au numérique : non dans l’injonction à se connecter ou à se déconnecter, mais dans la capacité à choisir sa connexion.

Interrogés longuement sur leurs pratiques à l’occasion de notre enquête « Quand les adolescents racontent le smartphone », les lycéens rencontrés en perçoivent eux-mêmes les tensions.

Apolline, 16 ans, raconte ainsi les moments où elle se sent « oppressée » et n’arrive « plus à gérer » : elle désinstalle alors temporairement l’application concernée, avant de la réinstaller une fois la pression retombée. D’autres évoquent le temps qui file ou la culpabilité de s’être laissé absorber :

« quand je perds du temps comme ça, je me sens nulle ! »

– Romane, 17 ans

Mais ils refusent tout autant que leurs usages soient réduits à cette difficulté. Mathias, 18 ans, rappelle que le smartphone est aussi « d’une grande utilité comme source d’information ».

Car à force de demander ce que les smartphones font aux adolescents, nous oublions parfois de regarder ce que les adolescents font avec eux.

Le smartphone, une expérience informationnelle

Le smartphone n’est pas seulement un écran. Il est un terminal d’accès à une quantité considérable de ressources culturelles, sociales et informationnelles. Aissa, 15 ans, l’exprime à sa manière :

« J’ai tout le temps mon téléphone sur moi (…) parce que je lis plein de choses, je m’informe avec »,

avant d’évoquer les heures qu’elle consacre à la lecture sur Wattpad, son « passe-temps ».

C’est par leur smartphone que beaucoup d’adolescents découvrent une actualité, approfondissent une passion, rejoignent une communauté liée à un loisir, apprennent un geste technique ou rencontrent une question à laquelle ils n’avaient jamais pensé.

C’est également sur cet appareil qu’ils sont confrontés aux transformations contemporaines de l’information, un article journalistique peut aujourd’hui prendre la forme d’une vidéo verticale, d’un carrousel, ou encore d’une story.

L’éducation aux médias et à l’information (EMI) ne peut consister à tenir à distance l’objet par lequel une grande partie de l’expérience informationnelle contemporaine se réalise. Il faut au contraire pouvoir l’introduire dans certaines situations pour regarder ce qui s’y passe. Pourquoi cette vidéo m’a-t-elle été recommandée ? Qui l’a produite ? Pourquoi cette forme de récit me touche-t-elle davantage qu’une autre ?

L’information n’est pas seulement quelque chose que les adolescents doivent apprendre à vérifier ou à trier : ils la rencontrent, la recherchent, la partagent, la commentent – et peuvent éprouver le plaisir de s’informer, ce qu’une éducation aux médias centrée sur les dangers risque parfois d’oublier. Découvrir un sujet rencontré au détour d’une vidéo, suivre un créateur dont on apprécie la manière de raconter : ces expériences contribuent à la construction d’une culture et d’un rapport personnel au monde.

Savoir s’informer, ce n’est pas savoir se méfier. C’est savoir chercher, explorer, découvrir, comparer, approfondir… et y prendre plaisir.

Le risque ne suffit pas à éduquer

Une éducation numérique réduite à la prévention des risques est une éducation amputée. Or l’institution affirme vouloir développer une culture numérique tout en produisant un discours fortement structuré autour des dangers.

Ainsi, les établissements sont invités à mener auprès des élèves, des personnels et des parents des actions de sensibilisation aux « effets nocifs d’une exposition non raisonnée aux écrans » et au « caractère addictif des réseaux sociaux ».

Bien sûr, les risques existent. Captation attentionnelle, cyberviolences, exposition à certains contenus, désinformation, collecte des données personnelles, logiques économiques des plateformes : l’école doit permettre aux élèves de comprendre ces phénomènes et de développer des moyens d’action.

Encore faut-il ne pas se tromper sur les enjeux. L’expertise collective publiée en 2026 par l’ANSES invite à dépasser le seul temps d’écran pour considérer les pratiques réelles, les contenus, les motivations et le contexte des usages. Le smartphone ou les réseaux sociaux numériques ne sauraient être considérés, en eux-mêmes, comme la cause d’une souffrance. Ils peuvent en revanche contribuer à amplifier certaines vulnérabilités ; retirer le téléphone ne dispense donc nullement de repérer et d’accompagner les difficultés adolescentes.

Par ailleurs, on a tendance à faire peser la responsabilité sur des adolescents incapables de « lâcher leur téléphone ». Or les usages s’inscrivent aussi dans une architecture industrielle de la captation conçue pour maximiser le temps d’utilisation et l’engagement. La régulation ne peut donc reposer sur la seule maîtrise individuelle des usages. C’est notamment le rôle des politiques européennes (notamment le Digital Services Act européen) censées imposer aux plateformes une réduction des risques liés aux designs addictifs, mais très insuffisamment appliquées aujourd’hui.

Faire de l’interdiction une occasion éducative

L’interdiction des téléphones au lycée peut devenir intéressante si elle n’est pas considérée comme une fin. Puisque les établissements disposent d’une marge pour déterminer les modalités concrètes de l’interdiction et ses exceptions, ils pourraient ouvrir un espace de discussion avec les premiers concernés.

Dans quelles situations la mise à distance du téléphone nous aide-t-elle réellement ? Quelles exceptions paraissent légitimes ? Quels usages informationnels, pédagogiques ou culturels souhaitons-nous préserver ?

Faire participer les lycéens, c’est leur permettre de prendre part à la construction concrète d’une règle qui organise leur quotidien.

C’est aussi les considérer comme des sujets capables de réfléchir à leurs propres pratiques, d’en identifier les tensions, d’exprimer leurs besoins et de participer à la définition d’un cadre collectif. Non pour négocier chaque minute d’utilisation du smartphone, mais pour construire collectivement une culture de la connexion et de la déconnexion.

Cette question est aussi traversée par de fortes inégalités : tous les adolescents ne disposent pas des mêmes ressources pour comprendre les environnements numériques et diversifier leurs pratiques. À l’école de ne pas réserver aux mieux accompagnés la possibilité de faire du smartphone un outil d’émancipation.

Il ne s’agit finalement ni de célébrer le téléphone portable ni de le diaboliser, mais d’apprendre à vivre avec lui : savoir le sortir pour une activité choisie, mais aussi le ranger et retrouver pleinement la conversation, le livre, le cours, le paysage par la fenêtre… Une connexion épanouie est une connexion choisie, consciente, maîtrisée, et suffisamment sereine pour que l’on puisse aussi décider de l’interrompre.

L’interdiction du téléphone au lycée peut contribuer à cet apprentissage, à condition de ne pas faire cette éducation sans ceux qu’elle prétend éduquer. Sans association des adolescents à la réflexion, celle-ci risque de demeurer ce qu’elle est juridiquement : une interdiction. Les y associer, c’est peut-être précisément ce qui peut la transformer en éducation.

The Conversation

Anne Cordier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Téléphone au lycée : comment transformer une interdiction en éducation ? – https://theconversation.com/telephone-au-lycee-comment-transformer-une-interdiction-en-education-290377

Qu’est-ce qu’un « bon » prof à l’ère de l’IA ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Emmanuel Burguete, Maître de conférences en sciences de l’éducation et de la formation, Université de Haute-Alsace (UHA)


L’ESSENTIEL

  • L’identité des enseignants s’est construite sur la maîtrise de disciplines : maths, histoire, français, sciences…

  • Mais être expert d’un domaine ne suffit pas à bien « faire apprendre » les élèves. Et l’intelligence artificielle change la donne.

  • Or, le système favorise l’étendue des connaissances à transmettre, au détriment du temps nécessaire pour les utiliser.


À l’heure où l’intelligence artificielle (IA) fournit résumés et explications en quelques secondes, les professeurs sont bousculés dans leur mission de transmission des savoirs.

Historiquement, en France, l’identité professionnelle des professeurs au collège et au lycée s’est principalement construite autour de la maîtrise d’une discipline (mathématiques, français, histoire-géographie, etc.) et d’un rapport à la culture, plutôt qu’autour d’une identité de pédagogue.

Mais être expert d’un domaine suffit-il à « faire apprendre » ? La question est cruciale alors que les derniers résultats de l’enquête PISA, sur les compétences des élèves âgés d’environ 15 ans, font apparaître une baisse des performances des jeunes Français, à l’heure où une grande partie des savoirs est immédiatement accessible en ligne.

Que signifie être un « bon » enseignant lorsque la transmission des connaissances ne suffit pas à garantir leur appropriation par les élèves ?

Être spécialiste d’une discipline avant d’en être professeur

Après le baccalauréat, les futurs enseignants s’inscrivent à l’université dans une discipline qu’ils ont choisi d’étudier et au sein de laquelle ils acquièrent des connaissances et des compétences spécialisées. Ce n’est que dans un second temps, notamment au cours d’un master Métiers de l’enseignement, de l’éducation et de la formation (MEEF), qu’ils bénéficient d’une formation professionnelle à l’enseignement, comprenant une formation à la didactique de leur discipline et à la pédagogie.

Or, si ces deux termes paraissent proches dans le langage courant, ils ne sont pas synonymes. La didactique étudie les conditions de transmission et d’appropriation de savoirs disciplinaires déterminés tandis que la pédagogie porte plus largement sur l’organisation des situations et des relations permettant de faire apprendre les élèves.

Cette distinction se traduit concrètement dans la formation des futurs professeurs et dans la représentation qu’ils construisent de leur métier. Leur identité professionnelle demeure ainsi fortement attachée à leur discipline : ils se perçoivent d’abord comme des experts des mathématiques, du français ou de l’histoire-géographie, avant de se penser comme des professionnels de l’enseignement et de l’apprentissage.

Cette orientation conduit notamment à interroger l’articulation entre le temps consacré à enseigner et celui réellement laissé aux élèves pour apprendre.

Temps d’enseignement et temps d’apprentissage

Notre système scolaire reste organisé autour de la figure de l’enseignant, qui y occupe principalement une position d’émetteur chargé de transmettre des savoirs tandis que l’élève est placé dans une posture de réception.

Or, le temps consacré à l’enseignement ne correspond pas nécessairement à un véritable temps d’apprentissage. Le fait qu’un contenu ait été présenté et expliqué ne garantit ni sa compréhension par tous les élèves, ni sa mémorisation durable, ni la capacité de ces derniers à le mobiliser ultérieurement. De ce fait, une partie du travail d’appropriation des connaissances est alors différée et reportée hors du temps scolaire, notamment à travers les leçons à mémoriser et les devoirs à réaliser à la maison.

Plusieurs raisons permettent d’expliquer cet écart entre temps d’enseignement et temps d’apprentissage.

Une première raison tient à la place relativement limitée qu’occupe la pédagogie dans la formation et dans l’identité professionnelle des enseignants. Un professeur peut ainsi considérer que sa responsabilité première consiste à exposer clairement les savoirs et que leur appropriation relève ensuite du travail personnel des élèves. La réussite d’une partie de la classe aux évaluations peut conforter cette représentation : puisque certains élèves ont appris, le cours semble avoir rempli sa fonction.

Une deuxième raison tient à l’étendue des programmes scolaires, dont la mise en œuvre impose un rythme d’enseignement soutenu. Le souci de couvrir l’ensemble des contenus peut conduire à privilégier l’accumulation des connaissances au détriment du temps nécessaire à leur appropriation et à leur mobilisation. Le développement de compétences exige en effet des mises en situation répétées, des retours sur les erreurs et une mobilisation régulière des connaissances afin de les consolider et d’apprendre à s’en servir.

Une évaluation qui valorise l’apprentissage à court terme

Le bilan dressé par le Centre national d’étude des systèmes scolaires (Cnesco) montre que, dans le secondaire, les pratiques restent fortement structurées par la note et par la moyenne et que les comparaisons entre élèves demeurent fréquentes. Ces évaluations tendent à valoriser la restitution des contenus enseignés plutôt que leur mobilisation sous la forme de compétences.

Lorsque l’évaluation privilégie la restitution immédiate, elle favorise les élèves capables de comprendre avec peu d’accompagnement et de restituer les réponses attendues. À l’inverse, elle peut décourager et défavoriser ceux qui ont besoin de davantage de temps pour apprendre.

En privilégiant l’étendue des connaissances à transmettre au détriment du temps nécessaire pour apprendre à les utiliser, le système scolaire contribue à produire une hiérarchie entre des élèves communément qualifiés de « bons », de « moyens » ou de « faibles ».




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Cette hiérarchisation entre les élèves est renforcée par ce que le professeur André Antibi avait appelé la « constante macabre ». Sous l’effet d’une culture scolaire profondément ancrée, les enseignants tendraient inconsciemment à considérer qu’une évaluation crédible doit nécessairement faire apparaître de bonnes, de moyennes et de mauvaises notes. Une classe dans laquelle presque tous les élèves réussiraient ne valoriserait ni le travail pédagogique de l’enseignant ni celui de l’élève. Au contraire, il pourrait ainsi faire naître le soupçon d’un contrôle trop facile ou d’un professeur insuffisamment exigeant.




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Le poids accordé à la note et au classement dans les pratiques évaluatives peut contribuer à expliquer la raison pour laquelle il demeure inhabituel, dans la culture scolaire française, d’offrir à un élève une nouvelle occasion de montrer sa progression. Pourtant, si l’objectif est de faire apprendre, l’évaluation ne devrait pas seulement constater et sanctionner un niveau atteint à un moment donné. Dans une logique formative, elle devrait aussi permettre d’identifier ce qui n’est pas encore maîtrisé, de comprendre ses erreurs, de reprendre les apprentissages, puis de réaliser une nouvelle tentative.

Faire de l’évaluation un outil de progression ne constitue donc pas un simple changement de méthode, mais plutôt d’identité. Cela engage une redéfinition plus large du rôle du professeur, appelé à accompagner les apprentissages autant qu’à transmettre des savoirs.

À l’ère de l’IA, une identité enseignante à redéfinir

Passer d’une évaluation qui classe à une évaluation qui contribue aux apprentissages suppose de faire évoluer la conception du métier. L’arrivée des intelligences artificielles rend cette transformation plus nécessaire encore. Lorsque les élèves peuvent obtenir en quelques secondes une explication, un résumé, voire la rédaction d’un cours complet, le professeur ne peut plus fonder son identité professionnelle sur sa seule position de détenteur et de transmetteur des savoirs.

Cela ne signifie aucunement que son expertise disciplinaire devient inutile. Elle est, au contraire, indispensable pour sélectionner les contenus pertinents, contextualiser les informations, repérer les erreurs ou les approximations produites par les élèves. Mais cette expertise disciplinaire doit être associée à des compétences pédagogiques, critiques et éthiques plus larges.

L’IA en tant qu’outil supplémentaire pourrait assister cette évolution. Une catégorisation proposée par la Commission européenne distingue plusieurs usages destinés à soutenir l’enseignant : enseignement, soutien à l’apprenant, soutien à l’enseignant, soutien au système éducatif. En accélérant certaines tâches, ces outils peuvent dégager une partie du temps professionnel. Celui-ci pourrait alors être réinvesti dans la formation continue, l’analyse des difficultés, la construction de situations d’apprentissage et l’accompagnement des élèves.




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Mais ce gain pourrait être absorbé par de nouvelles tâches ou par une augmentation des attentes envers les professeurs. L’enseignant doit en parallèle développer une éthique des usages de l’IA, qui devient indispensable, pour l’utiliser notamment en cours et former les élèves à un usage raisonné.

Le professeur doit rester maître de ses décisions pédagogiques, et l’élève acteur de ses apprentissages. Être un « bon » enseignant à l’ère de l’IA consiste ainsi à articuler les expertises disciplinaire, pédagogique et technologique, tout en choisissant les usages ou les non-usages qui permettent à tous les élèves d’apprendre.

The Conversation

Emmanuel Burguete est membre du groupe de travail éducation du parti Renaissance.

Michael Zeyringer et Régis Forgione ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Qu’est-ce qu’un « bon » prof à l’ère de l’IA ? – https://theconversation.com/quest-ce-quun-bon-prof-a-lere-de-lia-288129

Lufthansa contre Air France-KLM : le grand duel du ciel européen pour acquérir TAP Air Portugal

Source: The Conversation – France (in French) – By Pascal Simon-Doutreluingne, Docteur en Droit public (droit de la concurrence) et professeur agrégé d’économie-gestion, Université de Strasbourg


L’ESSENTIEL

  • Lufthansa et Air France-KLM ont déposé, chacun, une offre d’achat de la compagnie aérienne portugaise Transportes Aéreos Portugueses, TAP.

  • Cette actualité illustre la philosophie de la concurrence au sein de l’Union européenne.

  • Les deux paramètres à regarder de près : concentration du marché et résilience du secteur aérien européen.


Le 12 mai 2026, l’entreprise allemande Lufthansa annonce vouloir porter sa participation dans ITA Airways – l’héritière d’Alitalia – de 41 % à 90 %. Quelques semaines plus tôt, Air France-KLM et Lufthansa déposaient chacun une offre pour racheter la compagnie portugaise TAP Air Portugal.

Deux compagnies nationales à vendre. Deux géants européens en compétition : Lufthansa – 135 millions de passagers et 39,6 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2025 – et Air France-KLM – plus de 100 millions de passagers pour la première fois de son histoire.

L’arbitre ? Bruxelles.

Ces événements ne sont pas des accidents. Ils confirment un modèle que j’ai observé depuis les premières lois de démonopolisation du transport aérien, en 1987 : une concurrence qui admet la concentration du marché, à condition qu’elle serve la résilience du système.

« Bonne faillite »

Alitalia a longtemps survécu grâce aux aides publiques. En 2009, Air France-KLM en détenait 25 %, avec une option de rachat qu’elle n’a jamais utilisé, préférant diluer sa participation pour la porter à 7 %. La compagnie se tournera ensuite vers Etihad, la compagnie d’Abu Dhabi. Rien n’y fit. La pandémie de Covid-19 achève le processus.

En 2021, le gouvernement italien crée ITA Airways. La nouvelle société reprend les actifs, pas les dettes. C’est une « bonne faillite » tant l’État italien solde le passif de l’ancienne compagnie pour rendre la nouvelle entreprise attractive à un investisseur privé.

Les dix principaux exploitants aériens européens – nombre moyen de vols quotidiens en 2024, comparé à 2023 et à 2019.
Eurocontrol

En juillet 2024, la Commission européenne autorise Lufthansa à entrer dans le capital d’ITA. Elle impose des « remèdes », des engagements dans le jargon du droit de la concurrence. Il s’agit de céder des créneaux horaires de l’aéroport de Milan-Linate à des concurrents, pour préserver la concurrence sur les liaisons court-courriers.

En janvier 2025, l’entreprise allemande entre à 41 % au capital d’ITA et en mai 2026 à 90 %. Dès lors, l’aéroport de Rome-Fiumicino devient le cinquième hub de Star Alliance, après Francfort, Munich, Zurich et Vienne.

Le schéma est identique à chaque rachat précédent du groupe allemand : négociation avec l’État, engagements sur les créneaux et intégration dans l’alliance commerciale.

Le duel se joue en temps réel

Le Portugal n’en est pas à sa première expérience de privatisation aérienne.

Le 27 février 2019, la Cour de justice de l’Union européenne avait déjà dû arbitrer entre la question de la souveraineté nationale et celle du marché intérieur, eu égard à la Transportes Aéreos Portugueses (TAP). Si un État européen peut imposer à une compagnie aérienne que son siège reste sur son territoire pour garantir la desserte des îles isolées, il ne peut pas bloquer une prise de contrôle étrangère au nom du seul maintien du hub national.

Sept ans plus tard, le même arbitrage se rejoue – cette fois entre Paris et Francfort.

Recapitalisée à 72,5 % par l’État portugais en juillet 2020, TAP est aujourd’hui à vendre. L’enjeu est stratégique, puisque TAP Air Portugal est la seule compagnie européenne avec un réseau dense vers le Brésil et l’Afrique lusophone ; Air France-KLM entend faire de Lisbonne son unique Hub en Europe du Sud.

L’argument fort pour convaincre les autorités portugaises ? La vente sera jugée sur le projet et pas seulement sur le prix. Le repreneur sera celui qui proposera le meilleur projet pour TAP – ses routes, ses emplois, sa place dans le ciel européen.

Les enjeux vont bien au-delà de la seule Afrique lusophone tant la compagnie portugaise dessert aussi Accra, Dakar ou Casablanca. Autant de destinations qui ouvrent au vainqueur l’accès à l’un des plus importants potentiels de croissance du transport aérien mondial. Pour le futur propriétaire, TAP sera aussi un bouclier face aux compagnies du Golfe ou nord-américaines.

Le 29 juillet 2026, Air France KLM et Lufthansa ont déposé leurs offres contraignantes. IAG – maison mère de British Airways et Iberia – a renoncé à se porter candidat. Le groupe franco-néerlandais vise une participation comprise entre 44,9 et 49,9 % du capital. La décision finale du gouvernement portugais est attendue pour bientôt. La Commission européenne aura ensuite le dernier mot.

Bruxelles, architecte du marché aérien

La Commission européenne ne subit pas ces concentrations, elle les façonne.

Son histoire dans le secteur aérien le montre. En 2004, elle autorise la fusion Air France-KLM en imposant des engagements sur 14 liaisons – et en intégrant pour la première fois l’alternative ferroviaire (le Thalys) dans son analyse.

En 2007 puis en 2013, elle interdit par deux fois le rachat de la compagnie irlandaise Aer Lingus par Ryanair. Le motif ? Cette alliance créera trop de liaisons en position dominante. En 2024, elle pousse le groupe hispano-britannique IAG à abandonner son projet de rachat de l’entreprise espagnole Air Europa, après une communication des griefs mettant en évidence des risques sérieux sur les liaisons au départ de Madrid.

Ces décisions suivent une logique constante, celle de la concentration acceptée lorsqu’elle renforce la résilience du réseau. Elle est refusée quand elle crée un monopole local sans alternative crédible.

Trois piliers d’une « concurrence durable »

Ces évolutions, je les observe depuis 2014 et j’y reconnais trois piliers d’un modèle cohérent, celui d’une « concurrence durable ».

La concentration comme condition de survie

Les compagnies ont besoin d’une taille critique pour financer le renouvellement des flottes et absorber les crises. La Commission européenne l’admet, mais se doit de permettre à des concurrents d’avoir accès à la ressource aéroportuaire.

La loyauté comme garde-fou

La concurrence ne se joue pas seulement entre Européens : Emirates, Qatar Airways ou Turkish Airlines opèrent sur les mêmes routes avec des contraintes très différentes. Le règlement européenn ReFuelEU Aviation impose les mêmes quotas de carburants durables (SAF) à tous – européens ou non – dès lors qu’ils desservent le territoire de l’Union européenne.

La coopération comme maillage territorial

En avril 2026, la compagnie espagnole Volotea et ITA Airways ont signé un accord de partage de codes – permettant à leurs passagers de réserver en un seul billet des vols opérés par les deux compagnies –, ouvrant ainsi 104 combinaisons de destinations. Une compagnie régionale et un transporteur historique s’associent pour couvrir ensemble des territoires qu’aucun des deux ne dessert seul.

Un modèle qui ne dit pas son nom

Lufthansa et Air France-KLM se disputent les derniers actifs nationaux disponibles. IAG est en retrait. La Commission européenne arbitre.

Ce n’est pas le marché idéal que les textes de 1987 appelaient de leurs vœux
– celui d’une multitude d’opérateurs en concurrence sur chaque liaison. C’est autre chose : une concurrence organisée, imparfaite, mais stable, orientée vers des objectifs qui dépassent le seul prix du billet.

C’est une politique industrielle européenne qui ne veut, toujours, pas dire son nom. La Commission façonne la carte du ciel européen pour les décennies à venir
– décision après décision, remède après remède. Ce n’est pas une rupture, c’est le modèle depuis le début de l’ouverture, à la concurrence, du ciel européen.

The Conversation

Pascal Simon-Doutreluingne ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Lufthansa contre Air France-KLM : le grand duel du ciel européen pour acquérir TAP Air Portugal – https://theconversation.com/lufthansa-contre-air-france-klm-le-grand-duel-du-ciel-europeen-pour-acquerir-tap-air-portugal-283729

Faut-il réduire les aides publiques à l’innovation ? Ou revoir la philosophie de leur distribution ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Michel Rocca, Professeur d’économie politique, Université Grenoble Alpes (UGA)


L’ESSENTIEL

  • L’efficacité du crédit impôt recherche n’a pas été faite. C’est pourtant le dispositif le plus généreux des aides fiscales des pays de l’OCDE.

  • La politique de soutien à l’innovation cherche de nouvelles voies, avec notamment le projet de développer une « Darpa à la française ».

  • Une étude réalisée auprès d’innovateurs révèle les attentes du terrain en matière de soutien à l’innovation.


À l’occasion du Printemps de l’économie 2026, le prix Nobel Philippe Aghion donnait son point de vue sur le crédit impôt recherche (CIR) qui, avec 7,8 milliards d’euros attribués aux entreprises en 2023, représente les trois cinquièmes de l’aide à l’innovation en France :

« Sur le CIR, aucune étude ne montre un effet. Rien. […] Le CIR doit être remis à plat. »

Faudrait-il donc supprimer ce type d’aides à l’innovation aux effets si peu convaincants en matière d’innovation ? Peut-être pas, mais il serait souhaitable d’en revoir profondément l’esprit.

Peu efficient et difficilement réformable : la double peine ?

Visant à corriger l’insuffisance des efforts d’innovation des entreprises, la politique française d’aide à l’innovation est particulièrement inefficiente.

Emblématique de l’aide indirecte ouvrant droit à des exonérations fiscales, le CIR est « le dispositif le plus généreux des aides fiscales des pays de l’OCDE » estimait France Stratégie en 2021. Bénéficiant à plus de 16 000 entreprises, il est « la dépense fiscale la plus onéreuse pour les finances publiques malgré une efficacité discutable ».

Une méta-analyse des évaluations de l’efficacité du CIR conclut d’ailleurs sans ambiguïté qu’il est sous-optimal depuis longtemps. La synthèse du rapport de France Stratégie en 2021 note ainsi :

« [D]es effets positifs mais modérés sur les activités de R&D et d’innovation, et pas d’impact significatif sur la valeur ajoutée et sur l’investissement. […] Des effets positifs sur les PME, mais pas d’effet significatif établi en ce qui concerne les ETI et les grandes entreprises. […] Un effet modeste sur l’attractivité du site France pour la localisation de la R&D des entreprises multinationales. »

Au total, les incitations fiscales conduisent en France à des exonérations de charges qui relèvent plus de l’aide à la compétitivité des entreprises par la compression des coûts de production que de l’aide ciblée à l’innovation.

Des recentrages à finalité budgétaire

Rechercher une plus grande efficience de ces aides fiscales conduit le plus souvent à un raisonnement strictement budgétaire. Dans le cas du CIR, conserver le dispositif pour sa souplesse d’utilisation pour l’entreprise, mais en faisant en sorte qu’il soit globalement moins coûteux. La loi de finances pour 2025 opère ainsi un recentrage de l’assiette du CIR en réduisant le type de dépenses éligibles.

Mais, en vérité, nul n’attend d’effets significatifs de cette réforme paramétrique du CIR, comme le note le livre blanc sur le CIR publié en 2024. Dans une vision incrémentale de l’innovation, il est très probable que le CIR, même très imparfait, soit sanctuarisé à moyen terme d’autant que le Medef le présente comme « le pilier de l’écosystème de la R&D ».

Si l’innovation de rupture est visée, de nouveaux instruments sont toutefois indispensables pour tenter d’endiguer le décrochage de la France par rapport à la Chine et aux États-Unis.

La tentation de l’interventionnisme direct

Depuis le milieu des années 2010, le débat sur la politique d’aide à l’innovation prend ainsi un nouveau tour, en convoquant de vieilles conceptions : affirmer une politique structurelle d’intervention directe en matière d’innovation.

À travers le plan France 2030 (54 milliards d’euros), des aides structurelles visent à façonner un écosystème d’innovation. Ces aides structurelles comprennent trois dispositifs : (i) des aides dites « guichet » ; (ii) des concours d’innovation ou appels à projets ; (iii) des prises de participation. Selon les termes du rapport Potier de 2020, « le soutien vertical » se veut le référentiel de la politique d’innovation.

C’est en vérité un État directif aux actions descendantes et laissant moins de places aux initiatives des acteurs qui est appelé, en particulier à travers la proposition d’un modèle de « Darpa à la française », inspirée des méthodes de la célèbre Defense Advanced Research Projets Agency (DARPA) du département états-unien de la défense.

De la DARPA à l’IARPA

Créée en 1958, la DARPA a notamment été à l’origine du GPS, technologie militaire puis civile, mais aussi d’Internet. En s’inspirant des succès de l’agence gouvernementale états-unienne Intelligence Advanced Research Projects Activity
(IARPA, lancée en 2006), le modèle régulièrement envisagé en France se veut une véritable appropriation des principes du dispositif américain : une agence autonome, promotrice des programmes de trois à cinq ans qui coordonnent des entreprises, des universités et des organismes de R&D, très précisément choisies.

Visant l’innovation de rupture, ces programmes sont conduits par des managers de premier plan aux grandes libertés d’action en vue de favoriser une grande diversité de projets fondamentaux et disruptifs à la fois. La visée est également pratique : s’affranchir de toutes barrières administratives et organisationnelles dans une vision très agile de l’organisation.

Si la DARPA n’est pas encore d’actualité en Europe, l’idée d’une intervention structurelle fait toutefois son chemin et conduit, en France, à chercher à « lever des freins institutionnels » selon l’expression de David Encaoua en 2017. La volonté politique est de créer un biais en faveur de la culture d’innovation dans la société. Concrètement, les réformes engagées vont chercher à concentrer les crédits publics sur les « meilleurs » chercheurs, laboratoires ou universités. Dès 2010, le dispositif des laboratoires d’excellence (Labex) (1,5 milliard d’euros pour 170 projets) est censé jouer ce rôle d’émergence d’innovations de rupture.

Même si l’idée de doter fortement quelques happy few s’est définitivement imposée dans les milieux de l’innovation, l’efficacité du dispositif des Labex reste encore à prouver. Une première étude qualitative dans le champ de la recherche en biologie menée par le Laboratoire interdisciplinaire d’évaluation des politiques publiques (Liepp) de Sciences Po montre « des appropriations paradoxales » de l’outil labeX : une plus grande souplesse des fonctionnements qui ne conduit pas nécessairement à de nouvelles orientations de recherche. Bien loin d’une logique d’innovation de rupture, les financements Labex sont plutôt considérés comme « palliatifs » des réductions de budgets récurrentes dans la recherche en France.

Un budget qui devrait être multitplié par dix

Les résultats d’une étude économétrique du LIEPP offrent quelques signaux un peu plus encourageants. Du fait de la contractualisation entre les laboratoires et les entreprises, les dépenses de R&D des entreprises voisines de ces Labex sont plus fortes que pour des entreprises moins concernées par un LabeX. Mais, là encore, rien de majeur en matière de dynamiques d’innovation.

Pour que l’intervention structurelle en matière d’innovation de rupture puisse produire pleinement ses effets, la question de la durée et de l’intensité des financements reste, par ailleurs, cardinale. Le budget français est-il en capacité de supporter un effort qui, selon les experts, devrait être multiplié par dix pour être au niveau de la donne concurrentielle, notamment vis-à-vis des États-Unis ?

Le seul segment de la deep tech nécessiterait, par exemple, 30 milliards d’euros d’ici à 2030. L’affirmation du choix d’actions structurelles sur l’innovation nécessite donc un vrai changement d’échelle budgétaire. Peut-être aussi un changement du logiciel de politique économique des dirigeants ?

Innover… c’est aussi répondre aux attentes des « faiseurs de l’innovation »

La recherche d’une plus grande efficacité de la politique d’innovation ne peut être enfermée dans la seule opposition des incitations indirectes et des aides structurelles visant à créer un nouvel écosystème.

Au total, les aides structurelles restent à l’évidence les plus prometteuses bien que difficiles à soutenir à moyen terme, les aides à l’innovation apportées par la dépense fiscale (CIR notamment) sont, pour leur part, peu efficientes tout en restant, politiquement, impossible à réformer : elles perdureront, car elles ont la malheureuse vertu d’être faciles d’accès à toutes les entreprises et constituent indéniablement, pour les plus grandes, un effet d’aubaine.

Une recherche qualitative menée en 2025 auprès d’acteurs de l’innovation dans un secteur de l’électronique montre bien cette prégnance du terrible dilemme : faible efficience du dispositif d’aides à l’innovation, mais inertie de l’action de réforme. Des pistes de réflexion sont cependant proposées aux décideurs par ces véritables « faiseurs d’innovation ».

Parmi les acteurs interrogés (entreprises, laboratoires, organismes territoriaux d’aide à l’innovation…), tous plaident, sans surprises, pour le principe du maintien de la plupart des aides : bourses Cifre, financements de l’Agence nationale de la recherche (ANR) ou programme européen H2020

La préférence va au CIR dont le maintien est jugé « nécessaire ». Selon ces acteurs, les financements sont indispensables face à l’accentuation des enjeux concurrentiels. Seuls les dispositifs d’envergure régionale (pôle de compétitivité, par exemple) apparaissent moins pertinents pour appuyer des dynamiques d’innovation.

Mais, pour ces « faiseurs d’innovation », les enjeux en matière d’innovation se posent aussi différemment. D’autres critères devraient être pris en compte pour « fabriquer » des politiques d’innovation pertinentes.

Débureaucratiser les aides

Trois idées se dégagent nettement de l’analyse des points de vue exprimés :

  • l’architecture des dispositifs d’aides (européens, nationaux, régionaux) et les procédures d’appels à projets s’avèrent globalement trop « bureaucratisées » ou complexes au point de dissuader les démarches ambitieuses des acteurs ;

  • il y a un fort handicap à innover tant qu’on ne dispose pas d’une feuille de route affichant une authentique politique industrielle, notamment de filières et/ou d’industrialisation, qui soit construite en fonction des forces concurrentielles en présence, notamment en prenant en compte la concurrence de la Chine ;

  • une approche pertinente de la politique d’innovation ne peut faire l’économie de décisions acceptant de créer un biais protectionniste que ce soit dans les appels à projets, dans les subventions ou dans les marchés publics. Changement radical pour l’Europe, le projet de loi « d’accélérateur industriel » de la Commission européenne en mars 2026 va déjà dans ce sens pour certains secteurs en introduisant des conditionnalités de production locale pour l’octroi d’aides. Plus généralement, une protection en faveur des atouts de l’économie européenne semble aussi nécessaire qu’urgente aux « faiseurs d’innovation ».

Printemps de l’économie 2026.

La prise en compte de ces attentes politiques des « faiseurs d’innovation » peut donner un contenu renouvelé à une politique d’innovation d’essence structurelle. Tenir le cap de l’innovation aurait pour passage obligé le couplage de l’innovation et de l’industrialisation dans un contexte de concurrence mondiale, aujourd’hui en nette défaveur de l’Europe.

The Conversation

Michel Rocca a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR).

Laëtitia Guilhot a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR).

Pierre Berthaud a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche

ref. Faut-il réduire les aides publiques à l’innovation ? Ou revoir la philosophie de leur distribution ? – https://theconversation.com/faut-il-reduire-les-aides-publiques-a-linnovation-ou-revoir-la-philosophie-de-leur-distribution-284453

De la télé au portable, comment nos corps se sont progressivement rapprochés des écrans

Source: The Conversation – France (in French) – By Emmanuel Carré, Professeur, directeur de Excelia Communication School, chercheur associé au laboratoire CIMEOS (U. de Bourgogne) et CERIIM (Excelia), Excelia

Sur un banc madrilène. Ana Hidalgo Burgos/Pexels, CC BY

L’ESSENTIEL

Face aux technologies successives, nous adoptons des gestes qui deviennent des automatismes : zapper, cliquer, scroller.

Ces gestes nous engagent bien au-delà de ce que nous imaginons, en nous donnant une impression de contrôle.

Mais ils n’ont pas tous les mêmes conséquences : le zappeur commandait un appareil qui ne savait rien de lui, tandis que le scrolleur voit ce que l’algorithme décide de lui montrer.


La scène se passe en 1982. Telefunken vante en France un téléviseur muni d’un accessoire encore rare, venu des États-Unis. Sur une musique qui deviendra le tube de l’été (Eden Is a Magic World, de Pop Concerto Orchestra), un homme regarde une image qui l’intéresse un peu trop ; sa femme entre dans le salon. Ouf, il peut changer de chaîne d’une pression du pouce, sans bouger de son fauteuil.

On peut sourire aujourd’hui de ce que la publicité suppose et de ce qu’elle vend. Ou grincer des dents si on la trouve sexiste. Reste le geste, qui n’existait pas dix ans plus tôt : à trois mètres de l’écran, il commande et il efface. Il zappe !

C’est le début d’une longue histoire de nos rapports aux écrans. Voyons qui commande vraiment dans ce salon, quarante ans plus tard.

Zap, clic, scroll et swipe : quand les écrans nous touchent

Le bras tendu vers le téléviseur, à l’autre bout du salon : zap ! La main posée sur la souris, à 20 centimètres de l’écran : clic ! Le pouce glisse directement sur l’écran : un mouvement de défilement, scroll ; un mouvement de balayage, swipe ! Voilà comment, en quarante ans, notre corps s’est progressivement rapproché de l’écran jusqu’à le toucher.

Dans le même mouvement, l’initiative s’est retirée. Le zappeur décidait quand changer de chaîne. Le scrolleur reçoit ce qu’un algorithme a choisi de lui montrer.

Entre les deux, une question s’est déplacée : qui décide de la suite ? Quelle distance sépare encore le corps de la machine qu’il commande ? À moins que ce ne soit l’inverse…

À distance : le zap ou le geste qui choisit

L’anthropologue Marcel Mauss, dans une conférence de 1934, appelait « techniques du corps » ces façons dont les individus apprennent à se servir de leur corps de manière traditionnelle et efficace. Marcher, nager, s’accroupir : des actes en apparence biologiques que Mauss montrait être des construits sociaux, transmis par imitation, stabilisés par répétition, incorporés jusqu’à sembler naturels. Il nommait « dressage » ce processus par lequel un acte appris devient réflexe. Le vélo en donne l’exemple courant : hésitant et fragmenté au début, puis évidence du corps lui-même.

À bien y regarder, nos gestes face aux écrans relèvent de cette catégorie, avec une différence de rythme qui saute aux yeux : ce que Mauss observait sur des générations s’est ici accompli en trois décennies.

Le premier de ces gestes est le « zap », et il arrive tard en France. La télécommande existe dès 1961, mais elle n’équipe que 4 % des récepteurs en 1977 et 53 % en 1988. Le zappeur français naît donc au moment où l’équipement devient majoritaire et où l’offre télévisuelle s’élargit : Canal+ en 1984, La Cinq et TV6 en 1986, TF1 privatisée en 1987.

Le mot arrive de l’anglais par le journaliste Philippe Vandel, dans Actuel, en 1986. Aux États-Unis, où le câble se diffuse plus tôt, le phénomène s’observait dès 1982 : il faut la rencontre d’un geste accessible et d’une offre assez large pour lui donner un sens.

Le geste promettait le contrôle en tenant trois choses : il est délibéré, puisqu’on choisit la touche ; il est séquentiel, une chaîne puis une autre, dans un espace fini de quatre ou cinq possibilités ; il est réversible au sens le plus concret : on éteint l’appareil, on se lève, la pièce redevient une pièce. Le corps reste à trois mètres, et cette distance fait office de marge. La publicité Telefunken de 1982 en jouait déjà : surpris par sa femme, le mari zappe, fait disparaître l’image avant qu’elle la voie et rien dans la pièce ne trahit qu’il la regardait.

Le zappeur fut aussitôt soupçonné de paresse et d’inconstance. Le critique des médias Neil Postman, dans Se distraire à en mourir (1985), voyait dans la télévision un média sacrifiant la réflexion au divertissement. Le sociologue Pierre Bourdieu décrivait un rythme rapide et simpliste imposé au spectateur.

On y vit un tempérament : l’impatience faite caractère, l’esprit livré à ses humeurs, incapable de se concentrer. La presse, elle, fabriqua une figure plus ambiguë, celle d’un croyant dont le rite avait changé :

« Le zappeur est un homme qui croit. Qui cherche, mais qui croit. »
– Le Nouvel Observateur (1987)

L’accusation frappait pourtant à côté. Le zappeur choisissait dans une grille écrite par d’autres, aux horaires fixés par d’autres, entre des programmes que le même impératif d’audience façonnait. Sa liberté portait sur l’instant du changement plutôt que sur le contenu offert. La télécommande donnait le tempo, la programmation gardait la partition.

La main sur la souris : le clic ou le geste qui engage

Avec la généralisation de l’informatique domestique, le « clic » s’installe dans les foyers français au cours des années 1990. On se souvient de Jacques Chirac découvrant le « mulot » en 1996, pour la joie des chansonniers. Les Français, eux, l’apprenaient sans même s’en apercevoir.

Le préhistorien et anthropologue André Leroi-Gourhan avait montré que tout geste technique s’inscrit dans une chaîne où l’outil prolonge la main, qui prolonge elle-même l’intention : la plume prolonge les doigts qui prolongent l’intention d’écrire. De même pour la souris, dont la flèche du curseur fonctionne comme une extension de la main dans l’espace numérique. Le clic ferme la boucle, à la façon dont un outil bien ajusté disparaît dans le mouvement de l’artisan.

Ce geste forme un seuil, comme apposer une signature ou lever la main pour voter. Clic ! Avant, une possibilité ; après, un acte accompli. L’onomatopée le dit, puisque le clic reproduit le son bref et sec d’un mécanisme qui s’enclenche. Or, un cliquet avance, il ne recule pas. Ce seuil est donc devenu transparent. Signer un contrat suppose un arrêt, une lecture, un stylo saisi. Cliquer sur « J’accepte les conditions générales » prend une fraction de seconde et mobilise une attention minimale. Or, on clique souvent avant d’avoir tout lu.

Un renversement se produit ici : la conviction suit le geste. Cliquer sur « J’accepte » produit un état psychologique dans lequel on se trouve avoir accepté. Cliquer sur « Ajouter au panier » crée une situation dans laquelle on se trouve déjà un peu acheteur.

Les travaux des psychologues sociaux Robert-Vincent Joule et Jean-Léon Beauvois sur la soumission librement consentie ont montré qu’un comportement, même minime, tend à engager celui qui l’accomplit. Le psychologue social états-unien Leon Festinger avait théorisé ce mécanisme sous le nom de « dissonance cognitive » : quand l’acte entre en tension avec l’intention, c’est le plus souvent l’attitude qui s’ajuste à l’acte. Le clic distrait sur « J’accepte » laisse derrière lui quelqu’un qui a, malgré tout, accepté.

Forcer la main

Les concepteurs d’interfaces exploitent cette séquence. En 2010, le designer britannique Harry Brignull a nommé « dark patterns » ces architectures de choix conçues pour induire le clic là où l’utilisateur aurait peut-être choisi autrement : la bannière de cookies où « Tout accepter » s’affiche en couleur vive quand « Refuser » se réduit à un lien grisé, la case précochée pour un abonnement payant, le bouton « Non merci, je ne veux pas faire d’économies ».

En janvier 2023, un contrôle coordonné par la Commission européenne avec les autorités de 23 États membres, de la Norvège et de l’Islande a examiné 399 boutiques en ligne : 148 comportaient au moins l’une des trois pratiques recherchées, faux comptes à rebours, hiérarchie visuelle orientée, dissimulation d’informations essentielles.

Ces dispositifs fonctionnent grâce à l’automatisme du clic. Toutes les qualités qui font de ce geste une technique du corps bien incorporée, sa rapidité, son absence de friction, deviennent ici des leviers d’orientation.

L’ascenseur des fenêtres est contemporain du clic, et la molette se généralise à la fin des années 1990. On les manœuvre à la souris : la main reste posée, la distance demeure identique. Le scroll attend encore de devenir un geste. Il le deviendra quand le doigt touchera l’écran.

Le doigt sur la vitre : quand c’est l’écran qui lit

En 2007 apparaît l’iPhone. La distance tombe à zéro. Le doigt touche directement l’image à travers la vitre, la pousse, la retient, la caresse. Le philosophe Michel Serres y voyait, avec sa Petite Poucette, une promesse d’émancipation. Quinze ans plus tard, l’initiative a changé de camp.

Le « scroll » abandonne ce moment liminal que le clic conservait. Aucun point de bascule, aucun son sec, aucun cliquet : une continuité sans étape. On prolonge au lieu de franchir. Le seuil n’a d’ailleurs pas attendu le tactile pour disparaître, puisque le défilement infini existe dès 2006, du temps de la souris. Le smartphone a simplement incarné cette continuité. Là où le zappeur parcourait quatre chaînes, le scrolleur avance dans un espace sans bord, personnalisé pour le retenir.

Le pouce, lui, a affiné son mouvement. Horizontalement, le « swipe » est balistique et bref : j’accepte, je rejette. Il est apparu là où il faut trancher, et Tinder en a fait le symbole du jugement souverain, jusqu’à monnayer le regret avec un « rewind » payant. L’économie qu’il sert repose sur la rareté : chaque profil écarté disparaît, le stock s’épuise et la décision engage.

Verticalement, la mécanique s’inverse. Le pouce remonte au lieu de balayer, réclame au lieu de trier. Sur TikTok, rien ne s’écarte, tout revient, le stock demeure inépuisable. Le mouvement du jugement s’est réoutillé en mouvement d’appétit.

Reste la raison qui pousse le pouce. Le neurobiologiste Sébastien Bohler y voit l’effet du striatum, noyau cérébral qu’il décrit comme avide de récompenses immédiates : chaque vidéo suivante alimente une boucle que rien ne rassasie.

L’appétit se double d’une inquiétude sociale, cette peur de rater quelque chose que l’acronyme FOMO (Fear of Missing Out) a popularisée. Nos capacités d’attention sociale, calibrées pour des cercles restreints, reçoivent désormais le flux ininterrompu des vies alternatives qui défilent sur l’écran. Le pouce continue de remonter pour vérifier ce qui se passe ailleurs.

Or ce mouvement même travaille pour la machine. La recherche sur les systèmes de recommandation établit que le temps passé et l’activité de défilement renseignent mieux sur les préférences que le clic lui-même. Le pouce qui ralentit, revient en arrière, hésite avant de repartir : tout cela nourrit le calcul. Le système enregistre que l’attention s’est arrêtée, sans savoir pourquoi, et cela lui suffit pour composer la suite.

Le zappeur commandait un appareil qui ne savait rien de lui ; le scrolleur est lu par une machine qui ajuste à mesure ce qu’elle lui montre. Le geste par lequel on tente de reprendre la main devient à son tour une donnée. La vitre ne sépare plus, elle enregistre.

Des contre-gestes existent, et ils méritent d’être comptés. On choisit les comptes qu’on suit, on désinstalle une application, on installe un bloqueur, on partage après avoir lu. Ces pratiques semblent moins spontanées et plus coûteuses que le mouvement du pouce, puisqu’elles demandent l’effort que l’interface a précisément appris à épargner. Elles indiquent pourtant où il reste une marge de manœuvre.

« Au doigt et à l’œil »

Le rapprochement physique entre nos doigts et nos écrans fait office de signe plutôt que de cause. Ce qui rend le geste exploitable tient à son incorporation, au fait qu’il contourne la délibération, qu’il soit devenu aussi évident que la marche. Les dispositifs ont trouvé cet automatisme et s’y sont ajustés.

Le zappeur passait déjà pour paresseux et inconstant, et la même accusation vise le scrolleur, à ceci près qu’elle s’appuie désormais sur des chiffres. Depuis 2004, la chercheuse Gloria Mark mesure le temps passé sur un même écran de travail avant de basculer vers autre chose : 2,5 minutes alors, environ 47 secondes aujourd’hui. D’autres travaux confirment ce décrochage rapide, comme ceux de Larry Rosen sur des élèves en train d’étudier, incapables de tenir plus de six minutes sur leur tâche.

Ces courbes composent une inquiétude sans en livrer la cause : ou bien nos capacités attentionnelles déclinent vraiment depuis quarante ans, ou bien chaque génération de dispositifs réveille la même crainte structurelle, celle de perdre la main sur nos propres gestes. Ce qui est sûr, en tout cas, c’est que les interfaces sont conçues pour retenir, et cela suffit à fonder le soupçon.

Reste à savoir quoi faire, en épargnant à chaque navigation le statut d’épreuve. Mauss offre ici la seule ressource que la démonstration laisse ouverte : si nos gestes sont appris, ils peuvent être désappris, et réappris autrement. Ce qui s’est incorporé en trois décennies n’a rien d’une nature. La réglementation des interfaces trompeuses, dont le contrôle européen donne un exemple, agit là où l’attention individuelle a peu de prise.

L’expression dit qu’on obéit « au doigt et à l’œil » sans préciser lequel des deux, de l’humain ou de la machine, tient désormais le doigt et l’œil de l’autre. C’est pourtant dans ces gestes minuscules que se rejoue une question ancienne, celle de savoir qui commande et qui obéit vraiment.

The Conversation

Emmanuel Carré ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. De la télé au portable, comment nos corps se sont progressivement rapprochés des écrans – https://theconversation.com/de-la-tele-au-portable-comment-nos-corps-se-sont-progressivement-rapproches-des-ecrans-288742

Première rentrée au collège : qu’est-ce qui inquiète les enfants, et comment les rassurer ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Rhiannon Packer, Senior Lecturer in Additional Learning Needs, Cardiff Metropolitan University

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Le passage de l’école primaire au collège peut susciter chez les enfants des émotions très diverses, allant de l’enthousiasme et de l’impatience à l’incertitude et à l’anxiété. Une bonne préparation peut atténuer leur appréhension.


L’entrée au collège constitue un rite de passage important : pour certains enfants, il s’agit de quitter le cadre familier d’une petite école primaire pour relever de nouveaux défis, en élargissant leurs horizons. Nombre d’entre eux se réjouissent des nouvelles possibilités, des expériences inédites et de l’autonomie accrue qu’offre ce changement d’établissement.

En marge de cet enthousiasme, une certaine appréhension peut cependant émerger, lorsque les enfants réalisent ce que cette transition signifie en termes de changements scolaires, sociaux et organisationnels. Évoluer dans un établissement bien plus vaste, nouer de nouvelles relations et s’adapter à des exigences plus élevées rendent cette période à la fois stimulante et intimidante.

Afin de mieux saisir le ressenti des enfants de primaire à l’égard de leur entrée au collège, nous avons interrogé 13 enfants âgés de 10 à 11 ans (scolarisés en « year 6 », l’équivalent du CM2, NdT), en dernière année d’école primaire, sur leurs attentes et leurs sentiments concernant cette transition. Nous nous sommes également entretenus avec 12 élèves plus âgés (scolarisés en « year 7 », soit l’équivalent de la sixième, NdT), deux trimestres après leur entrée dans le secondaire.

Dans une seconde étude, menée auprès de 210 enfants, nous avons examiné l’évolution du bien-être des enfants au cours de la transition primaire-secondaire, selon une approche fondée sur la psychologie positive (autrement dit, en nous penchant sur les facteurs qui contribuent à une vie épanouie).

Plusieurs thèmes communs se dégagent de ces travaux. Ils mettent en lumière les sources d’inquiétude des enfants au moment de leur passage vers le secondaire.

Se sentir préparé

Les enfants ont souligné l’importance d’être bien préparés à leur entrée dans le secondaire. Ils ont jugé précieuses les occasions d’échanger avec des élèves de leur futur établissement, que ce soit lors d’événements organisés ou de discussions plus informelles. Un élève de CM2 (« year 6 ») raconte :

« Des élèves des classes supérieures venaient tous les lundis… on discutait avec eux et ils avaient toujours, genre, un diaporama… un petit aperçu de ce qu’on aurait à faire : ça nous expliquait par exemple les emplois du temps et qu’il faudrait les respecter, comment on irait d’une salle de classe à l’autre, le nom des bâtiments… et c’était vraiment utile, surtout parce qu’ils étaient déjà dans l’établissement. »

Les enfants ont également trouvé que les échanges qu’ils avaient les uns avec les autres, ainsi qu’avec des frères et sœurs aînés ou d’autres membres de la famille, les aidaient. L’un d’eux nous a confié avoir vécu une transition plutôt facile, « parce que mes cousins connaissent plein de gens ; pour être honnête, je connaissais quasiment tout le monde, donc il n’y avait pas vraiment de quoi avoir peur ».

Grâce à ces échanges, ils savaient à quoi s’attendre, ce qui les aidait à mesurer à quel point le collège allait être différent de ce qu’ils connaissaient. Le frère d’un élève de sixième (« year 7 ») l’avait ainsi prévenu : « il y aura du monde partout ».

Beaucoup ont exprimé la crainte de se perdre, conscients que leur nouvel établissement était bien plus grand que leur école primaire. Un élève de sixième rapporte qu’il lui a fallu « cinq semaines pour savoir où [il] allai[t] » :

« Ils nous ont fait visiter l’établissement et je ne savais toujours pas où j’allais, et j’arrivais en retard… Donc ça a été le grand saut pour moi, parce que mon école primaire, c’était littéralement juste un cercle et, genre, rien de plus. Et passer d’un seul enseignant, comme je disais, à une dizaine, c’est un sacré changement. »

Les événements destinés à accompagner la transition primaire-secondaire, qu’ils soient formels ou informels, se sont avérés constituer pour les enfants de précieuses occasions de se projeter dans leur nouvel établissement.

Nouer des liens qui comptent

Les enfants ont fréquemment évoqué leurs inquiétudes quant au fait de se faire des amis – ou de ne pas s’en faire. Les activités organisées par les responsables des établissements secondaires pour faciliter la transition ont offert aux futurs élèves l’occasion de se rencontrer, ce qui a contribué à apaiser leurs craintes. Un élève de sixième se souvient :

« Il n’y avait qu’une seule personne de mon école primaire dans ma classe, et c’était quelqu’un dont je n’étais même pas vraiment proche en primaire. Donc ça a été un peu dur au début, mais j’ai rencontré quelqu’un pendant la journée de transition… et ensuite je me suis rendu compte qu’elle était dans ma classe. »

Un autre élève confie : « Il m’a fallu environ… deux semaines pour me faire des amis. »

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deux jeunes garçons parlent en classe
Les enfants ont avoué s’être avoir été inquiétés par le fait de devoir se faire de nouveaux amis.
Rawpixel.com/Shutterstock

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La perspective de découvrir de nouvelles matières et des enseignants spécialisés enthousiasmait les enfants, mais les attentes en matière de résultats scolaires, ainsi que la nécessité d’apprendre à connaître de nouveaux professeurs les préoccupaient également. L’un d’eux explique :

« J’avais un seul enseignant [à l’école primaire], donc on avait créé des liens beaucoup plus forts avec lui et c’était facile de lui parler. Mais maintenant c’est différent et c’est difficile, parce qu’il y a beaucoup de professeurs ici. »

Les élèves de sixième ont reconnu qu’il avait fallu davantage de temps à leurs enseignants pour apprendre à les connaître. « Je fais confiance à certains profs, mais ça dépend lesquels, dit l’un d’eux. On crée plus de liens avec certains enseignants qu’avec d’autres, mais évidemment pas autant qu’avec ses amis. »

Pour la plupart des élèves, ces inquiétudes s’étaient toutefois dissipées à la fin du premier trimestre.

Comment accompagner les enfants

Si votre enfant fait son entrée dans le secondaire à la rentrée, voici quelques conseils pour l’accompagner.

On l’a vu, le fait de disposer d’informations sur leur nouvel établissement est de nature à rassurer les enfants. Vous pouvez aussi apaiser leurs inquiétudes en leur ménageant des occasions d’échanger avec d’autres élèves qui y sont déjà scolarisés. La participation aux événements organisés par les responsables d’établissements pour faciliter la transition est tout aussi importante : elle permet aux enfants de se familiariser avec leur nouvel environnement scolaire.

Les enseignants et les autres membres du personnel du nouvel établissement sont prêts à aider les enfants à trouver leurs marques. Si vous estimez que votre enfant a besoin d’un soutien supplémentaire, n’hésitez pas à les solliciter en ce sens.

Enfin, rappelons que ressentir une certaine appréhension face à un tel changement est tout à fait normal. Donnez à votre enfant la possibilité d’exprimer ce qu’il ressent à propos de son entrée au collège, et gardez à l’esprit qu’il lui faudra peut-être du temps pour s’acclimater à son nouvel environnement et se faire des amis.

The Conversation

Rhiannon Packer est rattachée à l’université métropolitaine de Cardiff.

Adam Pierce est rattaché à l’université métropolitaine de Cardiff.

Kieran Hodgkin est rattaché à l’université métropolitaine de Cardiff.

ref. Première rentrée au collège : qu’est-ce qui inquiète les enfants, et comment les rassurer ? – https://theconversation.com/premiere-rentree-au-college-quest-ce-qui-inquiete-les-enfants-et-comment-les-rassurer-290562