Source: The Conversation – in French – By Geneviève Lessard, Professeure titulaire, experte en violence conjugale et familiale, Université Laval
Chaque année, des dizaines de milliers de femmes et d’enfants sont victimes de violences conjugales et familiales au Québec. Face à cette réalité, une question s’impose : comment mieux agir ? Et si la réponse passait par une recherche menée avec celles et ceux qui vivent et combattent ces violences au quotidien ?
Pour le Québec uniquement, la police reçoit en moyenne 25 000 signalements de violence conjugale chaque année, les femmes représentant la grande majorité des victimes. Quant aux services de protection de l’enfance, ils retiennent en moyenne 40 000 signalements pour maltraitance des enfants chaque année.
Ces chiffres rappellent l’ampleur du problème et l’importance des actions collectives visant à le contrer. Mais pour y parvenir, il ne suffit pas de documenter le problème : la recherche doit se faire avec ceux et celles qui vivent ces réalités au quotidien et qui accompagnent les personnes touchées.
Les violences conjugales surviennent dans les relations intimes et prennent plusieurs formes : coups, paroles blessantes, contrôle sur les décisions ou les finances, pratiques sexuelles non consenties, pour ne citer que quelques exemples. Les victimes sont souvent réduites au silence et il est très difficile, voire dangereux pour elles de s’en sortir.
Les violences familiales envers les enfants incluent des gestes violents (punition corporelle, cris, dénigrement) ou le fait de ne pas répondre à leurs besoins fondamentaux (soins, supervision, affection). Elles comprennent aussi les situations où les enfants grandissent dans un foyer où se produisent des violences conjugales.
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Chercher ensemble, agir ensemble
Si toutes les recherches visent à développer de nouvelles connaissances, certaines ont aussi un objectif plus large d’influencer les pratiques et politiques sociales. C’est le cas des recherches partenariales. Les acteurs du terrain concernés par le problème étudié sont impliqués dès le début. Ils participent à définir les priorités et restent actifs tout au long du projet.
Cette approche collaborative permet de construire ensemble des connaissances et de proposer des solutions adaptées aux besoins du terrain. Elle reconnaît l’importance et la complémentarité de différents types de savoirs : scientifiques, pratiques et issus de l’expérience.
Au Canada, en Belgique et ailleurs dans le monde, ce type de recherche est de plus en valorisé pour sa contribution à la transformation des sociétés et des réponses sociales à des problématiques complexes comme les violences conjugales et familiales.
Ce que la recherche partenariale peut apporter… et ce qu’elle exige
Ce domaine est sensible et parfois controversé. Les victimes de violence sont souvent jugées par la société et même par certains intervenants professionnels. On entend souvent « Pourquoi ne quitte-t-elle pas ce conjoint violent ? » Les intervenants et les chercheurs spécialisés dans le domaine ne s’entendent pas toujours sur la définition du problème et des solutions, par exemple : faut-il aider les auteurs de violence ou les punir plus sévèrement ?
Pourtant, la collaboration entre chercheurs et acteurs de terrain est essentielle à l’émergence de solutions novatrices comme les tribunaux spécialisés, les cellules régionales de crise et les services intégrés, qui montrent que travailler ensemble permet de mieux protéger les victimes et prévenir les homicides familiaux.
Plusieurs exemples de projets concrets plaçant la collaboration au centre des recherches et interventions en violence conjugale sont décrits dans un numéro spécial de la revue Travail social. La protection des enfants est également reconnue comme une responsabilité collective et plusieurs scientifiques ont récemment plaidé pour une mobilisation collective, afin d’agir davantage en prévention des violences familiales.
Malgré ses avantages, la recherche en partenariat demeure un chemin pavé de défis. Les chercheurs doivent y consacrer beaucoup de temps et d’énergie, parfois au détriment de leur rayonnement dans les grandes revues internationales, afin de se consacrer aux besoins locaux de leurs partenaires. De leur côté, les partenaires doivent patienter pour obtenir des résultats exploitables, car le rythme de la recherche ne correspond pas toujours aux besoins immédiats du terrain. Mais leur implication étroite les rapproche des connaissances en développement et leur offre un pouvoir d’influence sur le processus.
Les dernières décennies de recherche en partenariat nous renseignent sur certaines stratégies gagnantes, notamment :
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inclure dans les recherches une grande diversité d’expertises, pour enrichir le plus possible les résultats et arriver à proposer des solutions plus complètes ;
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obtenir l’engagement durable des organismes partenaires ;
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créer des comités décisionnels et opérationnels équilibrés, composés à la fois de chercheurs et d’acteurs de terrain ;
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considérer la voix et l’expertise des personnes concernées, adultes et enfants, de façon sécurisée et respectueuse ;
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favoriser les débats d’idées avec une approche ouverte et inclusive de diverses expertises, incluant les groupes vulnérables.
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Des projets porteurs de changement
En Belgique, un projet a mobilisé acteurs policiers, judiciaires, médicaux et associatifs pour évaluer l’impact de la crise sanitaire liée à la Covid-19. Cette collaboration a permis de dégager des recommandations concrètes pour mieux coordonner tous les acteurs concernés, dépasser les cloisonnements entre institutions et assurer une prise en charge complète des victimes (santé mentale, services sociaux, justice). Le projet a montré que des idées nouvelles, testées sur le terrain pendant la pandémie, ont bien fonctionné. Cela a aidé à obtenir un soutien politique plus solide et durable.
Le deuxième exemple, en cours au Québec et baptisé Retranche la violence, vise à identifier les facteurs clés favorisant la sortie des violences conjugales et familiales, afin d’améliorer les pratiques et les politiques publiques. Cette recherche mobilise plus de 60 membres issus des milieux communautaire, institutionnel, politique et universitaire, ainsi que des personnes expertes de vécu, pour conseiller l’équipe. L’approche partenariale est centrale et tous les comités sont composés en diversifiant les expertises.
Nous croyons que plus on implique d’acteurs, plus la société peut changer : réduire les violences conjugales et familiales, identifier plus vite les situations qui surviennent et offrir des réponses mieux adaptées aux besoins des victimes et des auteurs, adultes ou enfants, pour en atténuer les conséquences délétères.
Pour que la recherche ait un véritable impact et transforme concrètement la vie des personnes confrontées à la violence, il faut un engagement collectif : population, universités, milieux de pratique et institutions politiques doivent se mobiliser dans des projets rassemblant tous les acteurs concernés.
Égaliser les rapports de pouvoir entre des acteurs diversifiés demande un effort constant et l’équilibre n’est jamais parfait. Mais cet effort peut être payant à moyen terme, notamment pour une alliance plus forte dans les luttes ou revendications communes aux différents partenaires.
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Geneviève Lessard a reçu un financement du CRSH pour projet de Partenariat intitulé “Sortir des violences intimes, familiales et structurelles à l’ère post-pandémique : des pratiques et politiques ancrées dans l’expérience des personnes concernées” (Retranche la violence, titre abrégé).
Elle est aussi responsable du financement reçu par le FRQ dans le programme des regroupements stratégiques pour le centre de Recherches Appliquées et Interdisciplinaires sur les Violences intimes, familiales et structurelles.
Aline Thiry a reçu des financements de Belspo.
Célyne Lalande a reçu des financements de Conseil de recherche en sciences humaines du Canada. Elle travaille à Université du Québec en Outaouais, une institution universitaire qui bénéficie du développement des connaissances et sa diffusion.
Fabienne Glowacz a reçu des financements de Belspo.
Caroline Robitaille ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Lutter contre les violences conjugales et familiales : unir savoirs et expériences – https://theconversation.com/lutter-contre-les-violences-conjugales-et-familiales-unir-savoirs-et-experiences-275607











