Quand les marques s’approprient le hip-hop pour paraître « cool » : entre opportunisme et engagement culturel

Source: The Conversation – France (in French) – By Loubna Moudni, IAE Paris – Sorbonne Business School

Le breakdance fait partie des disciplines de la sous-culture hip-hop. Boltron / CC BY-SA 2.0 , CC BY-SA

S’approprier les codes du hip-hop, une culture née dans les marges, c’est un jeu risqué auquel se livrent de nombreuses marques. Dans une étude menée auprès de jeunes qui s’identifient à ce mouvement, nous mettons en avant que les consommateurs s’appliquent à distinguer la démarche sincère de l’opportunisme.


Une marque de boissons, un constructeur de motos ou une maison de luxe… Peu importe leur secteur, de nombreuses entreprises adoptent les codes du hip-hop, bien loin parfois des quartiers pauvres du Bronx où ce mouvement culturel est né.

Lors de nos recherches, nous avons interrogé de jeunes consommateurs pour mieux comprendre la manière dont ils appréhendent l’utilisation de ce style par les marques.

Cette appropriation ne suscite plus forcément de réserves. Néanmoins, elle peut devenir problématique lorsque les consommateurs y perçoivent une forme d’opportunisme ou un manque d’authenticité.

Le hip-hop n’est pas qu’un style

Dès les années 1960, le hip-hop s’est construit dans des contextes sociaux spécifiques et autour de pratiques artistiques bien identifiées : rap, danse, graffiti, DJing… Il ne constitue pas un simple registre esthétique.

Son appropriation est d’autant plus exposée à la critique que ses codes sont associés à des expériences et à des significations sociales fortes. Pendant longtemps, les institutions ont méprisé cette sous-culture. Par la suite, les différentes disciplines du hip-hop ont connu une massification inégale. Mais aujourd’hui, les entreprises s’inspirent largement de ce mouvement.




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Récupération du hip-hop à haut risque

La collaboration entre le rappeur Jul et la marque de boissons Oasis, dont la campagne publicitaire a rencontré un large succès d’audience, illustre cette tendance.

Toutefois, d’autres enseignes ont fait l’objet de vives critiques pour avoir utilisé le style hip-hop.

En 2014, le distributeur Monoprix est accusé d’instrumentaliser l’art du graffiti à des fins commerciales après la vente d’une collection « Street Art ». En 2021, c’est au tour de la maison de mode Balenciaga de déclencher une polémique avec un jogging reprenant les codes du sagging, une pratique consistant à porter son pantalon très bas de façon à laisser apparaître ses sous-vêtements. Cette mode avait été popularisée dans les années 1990 par la communauté hip-hop et symbolisait les discriminations subies par les Afro-Américains.

Autre exemple d’appropriation chahutée : en 2023, tandis que le rap rencontre un beau succès commercial, certains accusent Lacoste d’opportunisme lorsque la marque adopte le hip-hop.

Cette vidéo exprime une critique de la campagne de Lacoste en octobre 2023.

Sanction pour manque de sincérité

Les consommateurs, et en particulier les plus jeunes, ne rejettent pas automatiquement les marques qui s’inspirent du hip-hop. Lors de nos entretiens, un consommateur de musiques hip-hop de 22 ans salue les efforts d’une enseigne qu’il considère comme une « marque de banlieue » :

« Ça ne semble pas forcé, ça fait vraiment la rue […] ils ont le mérite d’avoir fait rapper des rappeurs. »

En revanche, ce public se montre sévère face aux usages maladroits ou opportunistes. Ce qui est sanctionné, ce n’est pas tant l’initiative de la marque, que son manque de maîtrise ou de sincérité.

Pendant longtemps, la question de la cohérence entre une marque et l’univers hip-hop a été présentée comme centrale dans les stratégies d’appropriation, notamment dans les analyses des placements de produit dans les clips musicaux.

Cette idée mérite aujourd’hui d’être nuancée. Les marques évoluent et se transforment. Leur malléabilité est devenue essentielle, à la fois pour enrichir leur identité et pour proposer des expériences marquantes aux consommateurs.

Pour éviter les faux pas et construire une relation durable avec les publics, elles doivent prendre en compte trois éléments essentiels. L’objectif : dépasser la seule question de la cohérence en adoptant une posture plus authentique dans leur manière d’utiliser les codes du hip-hop.

Comprendre et respecter les codes du hip-hop

Premier point : les marques doivent adopter une lecture fine et nuancée de ce style. Le respect des codes passe par le fait de mobiliser des références précises, de choisir des artistes légitimes et de démontrer une compréhension des évolutions du hip-hop.

Une danseuse et chanteuse hip-hop de 26 ans que nous avons interrogée, commente une campagne publicitaire qu’elle trouve réussie :

« Comme on parle d’une marque urbaine, avoir des rappeurs qui mettent les produits en avant fait vraiment sens parce qu’ici on parle de vendre des survêtements, des baskets, des équipements de foot, etc. […] C’est totalement authentique, je le ressens, tous les choix font sens. »

Pour mieux respecter les codes du hip-hop, certaines marques travaillent avec des agences spécialistes de cet univers. La plateforme de voiture de transport avec chauffeur (VTC) Heetch a fait appel à l’agence BETC pour réaliser une campagne avec le rappeur Kool Shen. Ce spot publicitaire cherche à déconstruire les stéréotypes négatifs associés aux banlieues parisiennes, berceaux historiques du hip-hop, témoignant de la capacité de la marque à retranscrire les enjeux auxquels sont confrontés les membres de cette sous-culture.

Faire preuve de créativité et d’engagement

Deuxième point : les marques doivent redoubler de créativité. Face à la standardisation de l’utilisation des codes du hip-hop pour paraître cool, les jeunes insistent sur la nécessité pour les marques de faire preuve d’imagination.

La recherche s’est penchée sur certaines collaborations inattendues avec des rappeurs, qui peuvent renforcer l’image d’une marque et séduire les consommateurs. La marque de motos Kawasaki a par exemple noué un partenariat avec le rappeur français S.Pri Noir en 2024. Le single issu de cette collaboration, intitulé « Kawazaki », fait partie des titres les plus populaires de l’artiste sur la plateforme Spotify.

Par ailleurs, lors des entretiens que nous avons menés, les jeunes accordaient une attention particulière aux engagements socio-économiques des marques envers le hip-hop. Pour être perçues comme cool, les marques doivent dépasser la simple exploitation de ce style et contribuer à son rayonnement.

La marque de mode urbaine Snipes s’inscrit dans cette stratégie avec son programme Snipes Serves. Ce dernier vise à accompagner des jeunes – notamment issus de milieux populaires – dans des projets liés au hip-hop couvrant les domaines de la musique, du sport, de l’art et de l’éducation. Parmi les initiatives phares figurent l’introduction de classes de hip-hop dans des écoles publiques.

S’ancrer durablement dans l’univers hip-hop

Dernier point : les marques doivent inscrire cette pratique dans le temps. Une simple activation ponctuelle peut vite être perçue comme opportuniste.

À l’inverse, la recherche a montré que les entreprises qui collaborent avec des artistes hip-hop ont plus de chance de succès si elles déploient cette stratégie sur le long terme.

Le témoignage d’un autre consommateur de hip-hop de 26 ans va dans ce sens :

« Il y a des marques qui font, dès le début, leurs pubs, associent leur image à cette culture hip-hop, et du coup quand elles font une collaboration avec un artiste du hip-hop, ça paraît authentique parce qu’ils ont toujours été associés à cette culture. »

Développer une marque, ce n’est pas que faire des ventes

La diffusion massive du hip-hop dans la société a changé la donne. De nombreux consommateurs en maîtrisent désormais les codes et repèrent rapidement les tentatives d’appropriation superficielle des marques.

En 2026, les marques doivent plus que jamais faire preuve de cohérence et de respect, tout en accompagnant le développement de ce mouvement. Derrière cet enjeu se dessine une question plus large : au-delà de leur rôle commercial, dans quelle mesure les marques peuvent-elles devenir de véritables acteurs du secteur de la culture ?

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Quand les marques s’approprient le hip-hop pour paraître « cool » : entre opportunisme et engagement culturel – https://theconversation.com/quand-les-marques-sapproprient-le-hip-hop-pour-paraitre-cool-entre-opportunisme-et-engagement-culturel-282769

Les moines du punk : connaissez-vous la culture straight edge ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Loup Belliard, Doctorante en littérature du XIXe siècle et gender studies, Université Grenoble Alpes (UGA)

Une croix en symbole de refus, signe de ralliement de la communauté straight edge. Archive ouverte WikiAestetics Auteur anonyme Date inconnue, CC BY

Pas de drogue, pas d’alcool ; pour certains, pas de sexe, un régime végétalien, un mode de vie ascétique. Des restrictions choisies que l’on s’attendrait plus à trouver au sein d’une communauté monastique que dans les rangs d’une mouvance culturelle radicale. Et pourtant, celles et ceux qui les choisissent appartiennent à la mouvance punk.


Lors des concerts et autres événements liés à la communauté punk, on peut les reconnaître aux symboles en forme de X qu’ils apposent généralement sur le dos de leurs mains ou sur leurs vêtements. À l’origine, c’était sur la main des spectateurs mineurs que les organisateurs des concerts traçaient, à l’entrée des salles, une croix noire, pour signifier au personnel du bar qu’il ne fallait par leur servir à boire. Un signe de sobriété récupéré par certains adultes comme la marque d’une revendication.

Aux origines du mouvement

C’est le groupe de punk hardcore américain Minor Threat, au début des années 1980, qui commence à diffuser dans plusieurs morceaux l’idée d’une abstinence libératrice :

« Je ne bois pas/je ne fume pas/je ne baise pas/mais au moins je peux penser, putain. » (Minor Threat, « Out of Step », 1983).

Les années 1960 et 1970 ont vu leurs mouvements contre-culturels revendiquer une émancipation par le libre usage des drogues et la révolution sexuelle. Or l’utopie psychédélique s’est soldée par plusieurs échecs tragiques : les décès successifs des stars des sixties Brian Jones, Janis Joplin, Jim Morrison et Jimi Hendrix, tous liés à l’usage excessif de drogue et d’alcool, ou l’exemple de la déchéance prématurée de Syd Barrett, premier leader des Pink Floyd rendu incapable de jouer par sa surconsommation de LSD, signent l’échec du mouvement hippie et de l’idéal d’une révolution spirituelle portée par la consommation de substances.

Le punk, né en partie de la suite de ces désillusions au cœur des années 1970, rencontre le même problème, comme en atteste le cas tristement célèbre de Sid Vicious, bassiste des Sex Pistols, mort d’overdose à 21 ans. Alors que les décès précoces et les vies brisées par la trop forte présence des addictions dans le mouvement punk s’accumulent, une pensée critique de la place de la drogue dans les milieux underground commence à se former.

Entre anticonformisme et self-care radical

Parallèlement, le constat de l’inefficacité politique de ces mouvements de jeunesse est entériné par le durcissement libéral du tournant politique des années 1980. Certains des groupes punks les plus politisés réalisent que la révolution des mœurs de la fin des années 1960 n’a donné aucun mouvement d’ampleur. Génération après génération, la jeunesse se révolte via la drogue et le sexe, sans qu’aucun changement social n’en résulte. Le discours change : pour une partie de la scène punk, le sexe, l’alcool et la drogue ne sont plus vus comme des espaces de liberté, mais comme des outils de contrôle qui distraient les individus et les endorment politiquement, en plus de les détruire physiquement.

« Je ne suis pas défoncé/Comme Johnny le hippie/Je suis clean/Et je veux prendre sa place. » (The Modern Lovers, « I’m Straight », 1976).

On juge également que la libération sexuelle portée entre autres par les mouvements hippies n’a pas eu l’effet escompté : davantage qu’un élément libérateur, le sexe serait devenu un produit capitaliste largement instrumentalisé par la publicité, sans parler des nombreuses dérives sexuelles qui ont suivi le summer of love et de la violence des années sida.

« Juste parce qu’ils le font dans les films/ça ne veut pas dire que c’est cool/Ce sont seulement des morceaux de plastique/Des mensonges projetés sur le mur. » (The Vibrators, « Keep it clean », 1977).

Dans ce contexte, les modes de vie ascétiques, traditionnellement rattachés à un imaginaire puritain, voire carrément religieux, prennent une valeur contestataire et anticonformiste qui paraissait jusqu’alors insoupçonnée.

« La bouteille en main comme tout le monde/Tu continues de le faire même si tu sais que c’est nul/Mais c’est la norme alors tu te sens fort […]/S’il faut boire pour être accepté/Je préfère rester conscient et être rejeté. » (Uniform Choice, « No Thanks », 1986).

S’abstenir pour mieux agir : une idée qui fait date

Pourtant, l’association entre mode de vie ascétique et force contestataire ne date pas d’hier. Platon énonçait déjà que l’efficacité politique d’un individu était lié à sa tempérance vis-à-vis des plaisirs, et du sexe en particulier. Plus tard, la pensée marxiste a souvent elle aussi mis les plaisirs individuels au second plan ; bien que défendant généralement la liberté sexuelle, l’idéologie communiste a volontiers prôné le remplacement de l’amour-sexuel par l’amour-camaraderie, encensant les modes de vies ascétiques à travers l’idéologie de l’homme nouveau.

Les anarchistes ont régulièrement exprimé des idées similaires, et notamment Proudhon qui voit dans l’acte sexuel une perte de liberté. Les cercles anarchistes se mobilisent également très tôt contre l’alcool, considéré comme une substance contrôlante enrayant l’élan révolutionnaire.

De grandes figures révolutionnaires et historiques, telles que Robespierre ou Louise Michel incarnent dans l’imaginaire collectif une individualité dévouée à la révolte, a priori chaste et peu ou pas portée sur les excès.

On retrouve aussi cette vision dans les arts : Victor Hugo, en littérature, représentera des chefs révolutionnaires systématiquement sobres et sexuellement inactifs. En bref, les appels à un ascétisme choisi et politisé sont bien antérieurs au groupe de punk Minor Threat, et plus ancré dans nos traditions de pensée qu’il n’y paraît.

Une invitation à la réflexion

Bien que l’idée s’ancre efficacement dans une recherche de sobriété anticapitaliste largement présente dans les milieux punks, elle ne fait pas l’unanimité au sein de ces derniers. D’autant plus que comme souvent avec les scènes underground, le mouvement connaît vite des divisions et voit émerger des branches alternatives parfois vivement critiquées.

Néanmoins cette culture continue de faire son chemin, bien qu’un peu moins développée en France. L’introduction du véganisme dans la culture straight edge à partir des années 90 montre que le mouvement évolue avec des préoccupations politiques de son temps tout en se reconnectant avec d’anciennes tendances anarchistes – certains de ces derniers défendaient déjà les droits des animaux au XIXe siècle.

À l’heure où les médias réactionnaires s’effarent régulièrement du désintérêt grandissant de la génération Z pour la fête ou le sexe,la culture straight edge gagne toujours à être connue, et pourquoi pas à alimenter nos réflexions, qu’elles soient militantes ou personnelles.

The Conversation

Loup Belliard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les moines du punk : connaissez-vous la culture straight edge ? – https://theconversation.com/les-moines-du-punk-connaissez-vous-la-culture-straight-edge-287006

Incendies : développer un « drone-avion » pour détecter les gaz toxiques dans les panaches de fumée

Source: The Conversation – France in French (2) – By Renaud Kiefer, Maître de conférences en Génie Electrique, INSA Strasbourg

L’essentiel

  • Les nuages de fumée générés par les incendies peuvent présenter une toxicité immédiate et sur le long terme.

  • Aujourd’hui, ces toxicités sont évaluées par des prélèvements au sol et la position des retombées par des modélisations du panache de fumée.

  • Pour accompagner les secours, et leur permettre de prendre rapidement la décision d’évacuer ou non, les chercheurs développent un drone de longue endurance qui permettra d’analyser en temps réel les gaz et les particules des incendies, en s’appuyant sur l’expertise de terrain des sapeurs-pompiers.


À Rouen, le 26 septembre 2019, une usine de produits chimiques de la société Lubrizol classée Seveso seuil haut (« à haut risque ») a pris feu. Cet énorme incendie a généré un énorme panache noir qui s’est étendu sur plusieurs dizaines de kilomètres, et touché également des entrepôts de Normandie Logistique. Dans le cadre de la gestion de l’accident, différentes mesures ont été prises pour la protection de la population : confinement, fermetures d’écoles, suspension de certaines activités agricoles, etc.

Cet incendie a déclenché une prise de conscience collective sur la dangerosité des fumées d’incendie et a mis en évidence la nécessité, pour les sapeurs-pompiers, d’adapter leurs doctrines d’intervention et de se doter de moyens de détection complémentaires afin de réaliser des mesures de toxicité de ces fumées.

Les services d’incendie et de secours disposent d’équipes spécialisées en risques chimiques et de moyens pour mesurer les principaux polluants générés par les feux (mesure de tailles et de la quantité des microparticules, mesures de gaz tels que le dioxyde d’azote (NO2), dioxyde de carbone (CO2), le dioxyde de soufre (SO2), le chlorure d’hydrogène anhydre (HCl), l’acide fluorhydrique (HF), le chlorure d’hydrogène anhydre (HCl) entre autres).

Mais ces relevés se font actuellement au niveau du sol, une fois que le panache de fumée retombe, souvent à une distance importante de l’incendie, après refroidissement ou en raison d’une inversion thermique météorologique. Le directeur des opérations de secours s’appuie également sur l’expertise de ces équipes spécialisées en risques chimiques afin de déterminer les mesures à mettre en œuvre pour assurer la protection immédiate de la population.




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Ces relevés sont complétés par des modélisations des panaches, réalisées par les équipes de l’Institut National de l’environnement industriel et des risques (INERIS), pour évaluer la localisation des dépôts et leurs concentrations théoriques dans le cadre du suivi des conséquences post-accidentelles de l’évènement.

En d’autres termes, on manque aujourd’hui de moyens pour faire des relevés géolocalisés de différentes molécules toxiques et de particules avant leur retombée au sol. C’est pourquoi nous travaillons sur une solution qui permette de faire des relevés systématiques et automatiques durant la durée d’un incendie, au sein du panache, avant que les fumées ne retombent. Pour mieux comprendre les contraintes sur le terrain et tester les prototypes, nous travaillons directement avec le service d’incendie et de sécurité des sapeurs-pompiers du Bas-Rhin (SIS 67).

Une analyse immédiate de la toxicité de l’air grâce à des drones

Pour essayer de mesurer les polluants chimiques des fumées avant leur retombée, plusieurs projets de recherches utilisent des approches innovantes grâce à des flottes de drones, très souvent des multirotors, pour mesurer et cartographier la pollution atmosphérique.

Dans ces recherches, les drones de la flotte peuvent être coordonnés par la méthode d’apprentissage par renforcement coopératif, ce qui permet de produire des cartes de panache fiables. L’autonomie des drones multirotors est souvent limitée à 20 à 30 minutes avec leur charge utile de capteurs embarqués.

Avec mon équipe et nos collaborateurs du Projet INTERREG HEDRAF, nous cherchons à aller plus loin en développant un drone à voilure fixe de type avion avec une capacité de décollage et atterrissage vertical en nous appuyant sur le développement d’un premier drone (STORK MK.II) lors sur projet INTERREG ELCOD. En d’autres termes, notre drone pourra décoller verticalement comme un multicoptère, puis se déplacer comme un avion pour couvrir plus de distance et consommer moins d’énergie. Il permettra de cartographier la toxicité des fumées en temps réel.

drone à voilure fixe conçu en matériaux composites (fibres de verre et carbone) devant des vehicules de sapeurs pompiers
Un prototype du drone à voilure fixe qui sera modifié pour avoir la possibilité de décoller et se poser verticalement proche des zones d’incendies.
Renaud Kiefer, Fourni par l’auteur

Ce drone sera basé sur une propulsion électrique hybride grâce à l’association d’une pile à hydrogène, de batteries et de cellules solaires, ce qui doit permettre une autonomie de cinq heures. Nous travaillons à l’optimisation de ce système avec des algorithmes d’hybridation. Ceux-ci doivent permettre d’améliorer la durée de vie de la pile à combustible qui est sensible aux pics de courants, et optimiser le transfert énergétique des différentes sources d’énergie.

Les concentrations des polluants chimiques gazeux et des particules seront mesurées à l’aide de capteurs embarqués qui transmettent leurs résultats en temps réel aux forces de secours au sol. Ceux-ci pourront obtenir une analyse immédiate de la toxicité de l’air avant leur retombée au sol, ce qui leur permettra de décider s’il faut évacuer la population ou si le risque est maîtrisé.

Une question de trajectoire : suivre la bordure du panache

Ce drone à voilure fixe ne doit pas rentrer au milieu du panache pour faire les relevés chimiques car les concentrations en polluant sont souvent beaucoup trop élevées, ce qui risque de saturer les capteurs voire de les endommager définitivement.

Un des aspects du projet est donc de développer des algorithmes de pilotage automatique pour permettre au drone de suivre la bordure du panache pour y faire des relevés sans saturer les capteurs. L’idée est de travailler sur différents scénarios de vols pour permettre au drone de suivre le panache, d’en cartographier les polluants pour dresser une carte et évaluer les risques potentiels lors de leur retombée au sol.

panache de fumée et trajectoire prévue du drone
Illustration d’un exemple de trajectoire de vol automatique en bordure de panache. Les flèches indiquent les directions principales du drone pendant l’exécution de la trajectoire de suivi.
Maya Pivert, Fourni par l’auteur

À cette étape, nous utilisons la concentration en particules mesurées par un capteur optique de particules fines pour évaluer et ajuster en temps réel la trajectoire du drone. En effet, les capteurs électrochimiques utilisés ne permettent pas d’ajuster cette trajectoire en temps réel. Du fait de leurs temps de réponse très lents (quelques dizaines de secondes).

Prélèvements en vol et analyse immédiate dans le véhicule spécialisé des sapeurs-pompiers

Le drone pourra également prélever un échantillon d’air grâce à un préleveur composé d’un solide adsorbant qui retient les gaz capturés à sa surface.

Cet échantillon sera ensuite ramené par le drone vers un laboratoire mobile au sol, potentiellement un véhicule des sapeurs-pompiers pour obtenir une analyse directe et très précise des polluants.

Une de nos expertises est de développer des outils d’analyse miniaturisés et portables prêts à l’emploi. Ces instruments sont très sensibles, automatisés et pilotables à distance par un expert.

En parallèle, nous développons une électronique qui sera embarquée sur le drone afin d’intégrer des capteurs de particules de 2,5 micromètres et 10 micromètres ainsi que des capteurs électrochimiques pour analyser et géolocaliser les fumées en vol en temps réel.

Intégration de cellules solaires organiques dans les ailes

Afin de prolonger l’autonomie de vol du drone, celui-ci sera équipé de cellules solaires fabriquées à partir de matériaux organiques souples (plastique). La particularité des cellules solaires organiques réside dans le fait qu’elles sont extrêmement fines, légères et souples, tout en étant recyclables à 99 %. De plus, les modules peuvent présenter pratiquement n’importe quelle forme. Même si leur rendement est pour l’instant encore inférieur à celui des cellules solaires à base de silicium, leur souplesse et la liberté de conception qu’elles offrent permettent de les installer plus facilement sur la quasi-totalité de la surface de l’aile et devraient permettre de prolonger la durée de vol en croisière de 15 à 20 %, ce qui correspond à presque une heure supplémentaire pour un vol de cinq heures en cas de conditions météo favorables !

Pour cela, nous développons un processus de moulage qui permettra d’intégrer directement les cellules photovoltaïques organiques aux ailes conçues en matériaux composites biosourcés (à base de fibre de lin et de résine recyclable) associés à des fibres de carbones pour améliorer les propriétés mécaniques des ailes de l’avion.


Un grand merci au soutien du SIS67 et de l’équipe du Lieutenant-Colonel Patrice PETIT.

The Conversation

L’équipe de Renaud Kiefer reçoit des financements de INTERREG Rhin Supérieur pour ce projet en cours

ref. Incendies : développer un « drone-avion » pour détecter les gaz toxiques dans les panaches de fumée – https://theconversation.com/incendies-developper-un-drone-avion-pour-detecter-les-gaz-toxiques-dans-les-panaches-de-fumee-287227

Une punaise-vampire dans nos jardins : le tigre du platane préférera-t-il bientôt le sang à la sève ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Romain Garrouste, Chercheur à l’Institut de systématique, évolution, biodiversité (ISYEB), Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

*Et si une punaise des plantes, qui se nourrit de sève, devenait buveuse de sang humain ? Chez le tigre du platane Corythucha ciliata, insecte normalement phytophage, l’observation d’un comportement hématophage inattendu ouvre une question fascinante : les pièces buccales de ces punaises permettent-elles une telle transition alimentaire ? *


Il est fort probable que vous ayez déjà croisé le tigre du platane (Corythucha ciliata) sans même le remarquer. Et pour cause : malgré son patronyme impressionnant, cette délicate petite punaise de couleur blanc crème, aux ailes finement nervurées, ne mesure que 2 à 3 mm de long et habite le revers des feuilles du platane entre le début de l’été et l’automne.

Elle tombe souvent des arbres auxquels elle doit son nom. Portée par le vent, il arrive alors qu’elle se retrouve sur nos vêtements. Cette chute l’amène bien loin des feuilles dont elle aspire habituellement la sève, mais ce n’est peut-être pas pour lui déplaire.

En effet, depuis peu, l’appétit de certains individus semble s’être modifié : s’ils en ont l’occasion, ils ne dédaignent pas de goûter au sang humain… Une histoire étonnante et méconnue.

Une découverte inattendue dans un hôpital de la région parisienne

En 2015, un Parisien d’une vingtaine d’années se rend à l’hôpital Avicenne, à Bobigny, en banlieue parisienne, car il a sur la peau de nombreuses lésions évoquant des piqûres d’insecte.

En plein examen, le jeune patient se plaint subitement d’une douleur au niveau de la poitrine. Les médecins réagissent prestement, et parviennent à capturer le minuscule coupable. À leur grande surprise, celui-ci ne fait pas partie des suspects habituels. S’il s’agit bien d’un insecte, ses semblables ne sont pas connus pour être habituellement impliqués dans des affaires de piqûres.

Il s’agissait en effet d’une petite punaise, appelée communément « tigre du Platane », ou Corythucha ciliata de son nom scientifique (ou « lace bug » en anglais).

Photo d’un rassemblement d’adultes de tigres du platane (Corythuca ciliata), sur un platane du Jardin des Plantes, en février 2026
Le tigre du platane pique généralement l’arbre dont il tire son nom, mais il lui arrive parfois de percer la peau humaine…
R. Garrouste, Fourni par l’auteur

Si sa propension à s’attaquer à ces arbres familiers de nos rues et de nos jardins publics lui a valu son sobriquet aux accents prédateurs, le tigre du platane n’avait encore jamais été pris en flagrant délit d’hématophagie (le fait de se nourrir de sang).

Légende photo de bandeau ; adultes de Corythuca ciliata sous une écorce dePlatane du Jardin des Plantes. Avec leur cuticule complexe, les Tingidae sont appelées punaises dentelières. (_cf image bandeau

Pourtant, en examinant plus tard d’autres patients victimes eux aussi de piqûres inexpliquées, les médecins eurent la surprise de découvrir sur eux les mêmes punaises. Coïncidence ? Non : l’analyse du contenu de leur tube digestif a révélé la présence d’ADN humain, dissipant les derniers doutes. Corythuca ciliata était bien le « serial piqueur » recherché. Il avait d’ailleurs déjà été soupçonné de trois agressions similaires quelques années plus tôt en Italie, où cette espèce invasive en provenance du continent américain a été détectée au milieu des années 1960, une décennie avant d’être aperçue pour la première fois en France.

Comment un insecte dont le régime principal est la sève d’arbre en vient-il à se nourrir de sang humain ?

Nos travaux d’imagerie offrent quelques pistes de réponse.

Le tigre du platane passé au crible du synchrotron

Afin d’étudier les particularités des organes sensoriels du tigre du Platane – tels que ses yeux, par exemple – nous avons passé plusieurs individus au synchrotron SOLEIL.

Situé à Saclay, cet outil extraordinaire est particulièrement adapté pour étudier la morphologie fine des organismes de petite taille, qu’ils soient d’intérêt médical ou pas. Il s’agit d’un appareil de radiographie aux rayons X ultras précis, qui découpe les spécimens en tranches virtuelles (ici une seule tranche est visualisée), puis en recrée un modèle 3D grâce à un algorithme de reconstruction.

Au-delà des informations collectées sur les organes sensoriels du tigre du Platane, ces analyses nous ont aussi renseignés sur l’organisation interne de certains de ses organes. Nous avons ainsi pu observer son stylet (l’appendice qui lui permet insecte de piquer, et donc de se nourrir) dans ses moindres détails.

La tête d’un tigre du platane passée au synchrotron SOLEIL (ligne de lumière ANATOMIX fourni par l'auteur)
La tête d’un tigre du platane passée au synchrotron SOLEIL.
Romain Garrouste, Mathieu Boderau, Tim Weitcamp, Mario Scheel, Sylvain Bernard, Fourni par l’auteur

La structure en forme de feuille de « palmier » visible sur l’image est la musculature associée au fonctionnement du stylet. Celui-ci est guidé par le rostre, autrement dit le « bec » des punaises (les insectes ayant un exosquelette, les muscles sont donc à l’intérieur des structures). Les protubérances latérales sont les yeux composés, le départ du rostre qui contient le stylet rétractile est vers le haut.

L’image montre les différences de composition (densité) qui s’expriment en niveau de gris. Moins le tissu laisse passer les rayons X, plus il est clair.

Faudra-t-il un jour se méfier des tigres du Platane ?

Si l’appareil piqueur du tigre du Platane a fait la preuve de son efficacité pour percer la peau humaine, cette punaise est toujours réputée inoffensive et devrait le rester. À moins que…

Deux cas de figure sont envisageables : ce comportement existe depuis longtemps, mais qu’il était passé jusqu’ici inaperçu. Ces punaises ne piqueraient que de façon opportuniste, profitant de l’aubaine que constitue un surplus de nutriments (ce qui en ferait des hématophages facultatifs).

Autre possibilité : ce comportement est nouveau, et il a émergé récemment. On peut alors s’interroger : cette nouvelle habitude alimentaire pourrait-elle se généraliser, nous exposant à un nouveau désagrément ?

Pour l’instant, rien ne permet de trancher en faveur de l’une ou l’autre de ces hypothèses. Cependant, les auteurs de l’étude relatant les mésaventures du jeune Parisien de l’hôpital Avicenne (et les entomologistes !) recommandent la vigilance à propos de ce comportement du tigre du Platane.

Ces petites punaises peuvent en effet être considérées comme des cousines assez proches des tristement célèbres punaises de lit, ou des réduves triatomes, qui sont comme les punaises de lit hématophages (et transmettent la maladie de Chagas en Amérique du Sud). Du fait de cette proximité, il n’est pas complètement impossible que cette petite punaise commence à nous apprécier comme ressource.

Si l’on pousse l’évolution-fiction (ou évolution spéculative), on peut imaginer que, dans un contexte de changement climatique menant à des sécheresses répétées affectant les platanes, nous constituions pour les populations de tigres du Platane qui vivent à notre contact une nouvelle ressource en eau et en nutriments… Une aubaine, dans un contexte qui demande aux organismes de s’adapter très vite à de nouvelles conditions environnementales…

C’est ainsi que fonctionne l’évolution, ou plutôt ici, la microévolution (qui se fait sur des échelles de temps plus courtes) : certaines populations d’une espèce, en divergeant dans leur comportement, tirent des avantages qui leur permettent de s’adapter.

Si le régime hématophage procure un avantage aux tigres du Platane qui l’ont adopté, une partie de ces populations pourrait se reproduire plus facilement, et poursuivre son adaptation à l’hématophagie…

Une nouvelle espèce de tigre du Platane devenue complètement hématophage (ou – plus prudemment – hématophage facultative), et donc capable de se passer de sève, pourrait alors émerger (ce qui prendrait tout de même quelques milliers d’années !), divergeant de l’espèce se nourrissant de sève. Il s’agit là de l’un des processus d’apparition de nouvelles espèces, une spéciation qui peut amener à une nouvelle lignée et une « radiation adaptative ».

Toutefois, pour l’instant, le tigre du platane est toujours réputé globalement inoffensif, et devrait le rester. Mais si des piqûres inhabituelles devaient se multiplier dans les années à venir, notamment sur les places et dans les rues ombragées par des platanes, nous saurions vers qui devraient se porter nos premiers soupçons…

The Conversation

Romain Garrouste a reçu des financements du MNHN, CNRS, Sorbonne Université, ANR, MRES, METE, MRAE, IPEV, LABEX BCDIic et CEBA, MITI CNRS, , National Geographic

Romain Garrouste est membre de la société des Explorateurs Français

ref. Une punaise-vampire dans nos jardins : le tigre du platane préférera-t-il bientôt le sang à la sève ? – https://theconversation.com/une-punaise-vampire-dans-nos-jardins-le-tigre-du-platane-preferera-t-il-bientot-le-sang-a-la-seve-244204

Alcool, tabac, cannabis : les jeunes se sont-ils vraiment détournés des drogues ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Ivana Obradovic, Directrice adjointe de l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT), chercheuse associée au CESDIP, Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay; Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne


L’essentiel

  • C’est le résultat d’un changement dans les représentations et les politiques de prévention : la consommation de tabac baisse, et de manière bien plus marquée chez les jeunes.
  • Si les nouvelles générations consomment moins d’alcool et de drogues illicites que les précédentes, cette évolution va de pair avec une aggravation des inégalités sociales et l’apparition d’autres pratiques comme le « binge drinking ».
  • La décrue générale des drogues chez les jeunes tranche avec l’essor des psychostimulants chez les adultes.

Depuis une dizaine d’années, les tendances de consommation de drogues sont de plus en plus contrastées selon les générations. La consommation de drogues diminue fortement chez les adolescents, quel que soit le produit. Chez les adultes, l’usage de cannabis se stabilise, allant de pair avec un vieillissement des usagers. A contrario, le recours aux psychostimulants (cocaïne, MDMA/ecstasy, amphétamines) est nettement plus fréquent qu’il y a dix ans à l’âge adulte.

Les enquêtes épidémiologiques menées depuis 2000 par l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT) offrent un recul de près de 30 ans sur la consommation de drogues de générations successives de jeunes et d’adultes. Ce corpus de données longitudinales permet de dresser un bilan des tendances à l’œuvre en France.

Contrairement aux idées reçues, la consommation de drogues ne progresse pas parmi les jeunes. Elle est en baisse continue depuis une dizaine d’années, pour toutes les substances considérées comme des drogues d’un point de vue pharmacologique : alcool, tabac, cannabis, autres drogues illicites (cocaïne, MDMA/ecstasy, champignons hallucinogènes, etc.).

En parallèle, la consommation de presque toutes les drogues (hormis le tabac et le cannabis) augmente chez les adultes, en particulier la cocaïne et les psychostimulants. La seule convergence concerne le tabagisme, en décrue, quel que soit l’âge.

Vers les premières générations sans tabac ?

La baisse la plus nette concerne le tabagisme, en décrue chez les adultes et plus encore chez les jeunes. En dix ans, la proportion de fumeurs quotidiens a été divisée par dix chez les collégiens, témoignant d’une accélération dans les plus jeunes générations. En Europe, la France compte désormais parmi la dizaine de pays, principalement nordiques, où le tabagisme quotidien est inférieur à 5 % à 16 ans. Elle satisfait ainsi, avant l’heure, l’objectif des pouvoirs publics d’une première génération sans tabac d’ici 2032 (moins de 5 % de fumeurs quotidiens à l’âge adulte).

Ce recul résulte de deux décennies de politiques de « dénormalisation » du tabagisme. Les adolescents d’aujourd’hui font partie des premières générations qui ont vécu, depuis l’enfance, dans un régime légal interdisant non seulement la cigarette dans les lieux publics (établissements scolaires, bars, parcs, jardins, plages, etc.) mais aussi l’achat de tabac avant 18 ans (même si cet interdit est partiellement respecté).

Les jeunes se sont-ils détournés de la cigarette ? (INA Actu, 2019).

Cette invisibilisation dans l’espace public est allée de pair avec un changement des représentations de la cigarette, perçue comme un produit « chimique » et « industriel », passé de mode et surtout « mortifère » – du fait d’un historique familial souvent marqué par des cancers liés au tabagisme.

L’inflexion du tabagisme traduit surtout l’efficacité de politiques publiques volontaristes, inscrites dans la durée et la continuité par-delà les alternances politiques. De la loi Veil (1976) à la loi Évin (1991) jusqu’au Programme national de « réduction du tabagisme » (PNRT 2014-2019), devenu plan de « lutte contre le tabac » (2023-2027), l’action publique a promu les mesures reconnues comme les plus efficaces par l’OMS : hausses de prix substantielles et répétées du tabac (le prix moyen du paquet de cigarettes est passé de 3,20 euros en 2000 à 13 euros en 2025), accompagnement des fumeurs vers l’arrêt (extension de la prescription et du remboursement des traitements de substitution nicotinique, campagnes de prévention, opération « Mois sans tabac »).

La France compte ainsi parmi les pays où l’accessibilité financière du tabac est la plus dissuasive, derrière l’Australie, la Nouvelle-Zélande, le Royaume-Uni et quelques États américains.

Baisse de la consommation d’alcool et disparités

Alors que la France se classait parmi les pays européens où l’expérimentation précoce d’alcool était courante (84 % d’initiés à 16 ans), la part des jeunes n’ayant jamais essayé l’alcool a quadruplé en dix ans. Mais surtout, la proportion de buveurs réguliers (au moins dix fois dans le dernier mois) a été divisée par deux (moins de 9 % des lycéens en 2024 contre 21 % en 2011).

Cette baisse est tempérée par d’autres évolutions moins favorables, comme la persistance des alcoolisations ponctuelles importantes (API), désignant le fait de boire au moins cinq verres en une occasion, pratique dommageable à l’adolescence (période de maturation cérébrale). En 2024, un lycéen sur quatre déclarait au moins une alcoolisation ponctuelle importante dans le dernier mois. L’usage d’alcool reste donc très présent, même si la France ne compte plus parmi les pays européens les plus touchés par les phénomènes d’alcoolisation intensive à l’adolescence et les dommages sociaux afférents (accidents de la route, violences sexuelles, etc.).

Le recours à l’alcool est donc globalement moins répandu que dans les générations précédentes, et plus paritaire (bien que la consommation excessive reste majoritairement le fait des hommes), mais ce sont surtout les pratiques qui ont changé, passant d’un mode de consommation dit « méditerranéen » (consommation quotidienne de vin aux repas) au mode dit « nordique », parfois appelé « binge drinking » (usages moins fréquents mais en plus grande quantité, de bière ou d’alcools forts, en contexte festif).

Le « binge drinking », boire beaucoup et vite (France 3 Hauts-de-France, janvier 2025)

Les hypothèses explicatives de cette baisse sont multiples : transformation des sociabilités juvéniles, plus tournées vers les supports numériques, fracture générationnelle dans le rapport au corps, vigilance renforcée au sein des familles, effet de mode des « soirées sans alcool », succès des campagnes d’information et de prévention

Enfin, l’effacement de l’alcool s’autoperpétue : les nouvelles générations sont de moins en moins confrontées à des incitations sociales à boire, comme en témoigne la part des lycéens n’ayant « aucun ami qui boit de l’alcool » qui a été multipliée par dix depuis 2011 (dépassant 25 % en 2024).

L’adieu aux drogues ?

Loin de l’opinion selon laquelle les consommateurs seraient de plus en plus jeunes, c’est au contraire un vieillissement des usagers de cannabis qui est observé. La proportion de jeunes qui ont fumé du cannabis au moins une fois dans le mois a été divisée par quatre entre 2011 et 2024. Pourtant, l’accessibilité s’est élargie avec le développement des commandes en ligne sur les réseaux sociaux et de la livraison à domicile.

La diffusion des autres drogues illicites à l’adolescence a, elle aussi, beaucoup diminué. Avoir essayé la MDMA (poudre) ou l’ecstasy (comprimés) concerne moitié moins de lycéens en 2024 qu’en 2011 (1,8 % contre 3,3 %), de même que la cocaïne (2 % contre 5,2 %). Cette désaffection à l’égard des drogues illicites s’explique par les mêmes facteurs que pour le tabac et l’alcool : mutation vers des sociabilités numériques, transformation des représentations sociales, reflux de la quête d’états d’ivresse.

Si la baisse généralisée de la consommation de drogues est un succès de santé publique, le changement des modes de sociabilité qui en est à l’origine est aussi porteur de conséquences négatives. Dans la même période, la santé mentale des adolescents s’est considérablement aggravée : augmentation du risque de dépression à 17 ans, des pensées suicidaires et des tentatives de suicide déclarées, et les travaux scientifiques mettant en cause le rôle délétère des réseaux sociaux sur la santé mentale des adolescents se multiplient.

En outre, la baisse de la consommation est allée de pair avec une aggravation des inégalités. Les jeunes qui ont le plus bénéficié de la baisse globale de la consommation de drogues sont ceux des classes sociales les plus aisées, si bien que le gradient social déjà existant s’est encore creusé. Par exemple, à 17 ans, le tabagisme quotidien touche deux fois plus souvent les jeunes de filière professionnelle que ceux scolarisés en filière générale ou technologique (22,1 % contre 10,1 %) et encore plus souvent les apprentis (38,4 %) ou les jeunes non scolarisés (43,5 %).

De même, les alcoolisations ponctuelles importantes régulières (au moins trois dans le mois) concernent nettement moins les jeunes de filière générale ou technologique (11,3 %) que ceux des filières pros (15,7 %) ou en apprentissage (29,3 %). Ce gradient social se retrouve pour l’usage régulier du cannabis (au moins dix fois par mois) qui concerne deux fois plus de jeunes en filière pro (4,7 %) qu’en filière générale ou techno (2,4 %).

Chez les adultes, l’essor des psychostimulants

La décrue générale chez les jeunes tranche avec la dynamique en population adulte. Si l’usage de cannabis s’est stabilisé, le recours aux psychostimulants est en plein essor (cocaïne, crack ou cocaïne-base, MDMA/ecstasy, amphétamines, etc.). Parmi les plus consommés, la cocaïne arrive en tête. Près de 3 % des adultes en ont consommé au moins une fois dans la dernière année, soit un triplement en une décennie à peine. La consommation de cocaïne culmine dans les générations à l’approche de la quarantaine. La dynamique de croissance est similaire pour la MDMA/ecstasy, dont la consommation a été multipliée par six entre 2010 et 2023.

Les tendances de consommation de drogues sont-elles symptomatiques des évolutions de la société et des changements générationnels ? La vogue des psychostimulants parmi les adultes, recherchés pour leurs effets de renforcement des performances relevant d’une forme de dopage, contraste avec le tassement de la consommation de cannabis, généralement utilisé pour ses effets relaxants. En parallèle, la part des jeunes qui n’ont jamais consommé ni alcool, ni tabac, ni cannabis, ne cesse d’augmenter.

Ces évolutions restent fragiles, invitant les pouvoirs publics à consolider ces résultats et à redoubler de vigilance quant à l’essor de pratiques potentiellement addictives encouragées par des stratégies privées de promotion publicitaire et de marketing, comme vapotage de produits contenant de la nicotine ou des cannabinoïdes de synthèse, etc.).

The Conversation

Ivana Obradovic, au titre de l’OFDT, a reçu des financements du Fonds de lutte contre les addictions (géré par la CNAM) et a participé à une recherche ANR coordonnée par Virginie Gautron (MCF en droit pénal à l’Université de Nantes).

ref. Alcool, tabac, cannabis : les jeunes se sont-ils vraiment détournés des drogues ? – https://theconversation.com/alcool-tabac-cannabis-les-jeunes-se-sont-ils-vraiment-detournes-des-drogues-286189

Arêtes de poisson, quarantaine et vaccination : les armes des Aborigènes contre la variole

Source: The Conversation – in French – By Heidi Norman, Professor of Australian and Aboriginal History, Faculty of Arts, Design and Architecture, Convenor: Indigenous Land & Justice Research Group, UNSW

Les peuples wiradjuri, gomeroi et wailwan des plaines et des régions fluviales ne sont pas restés passifs face à la variole. Ici les plaines de Bathurst et la colonie de Nouvelle-Galles du Sud, représentées par Augustus Earle.
Mitchell Library, State Library of New South Wales

Une étude fondée sur un rapport médical oublié de 1831 éclaire d’un jour nouveau l’épidémie de variole qui frappa les peuples aborigènes du sud-est de l’Australie. Elle montre qu’ils ont activement combattu la maladie, tout en poursuivant leur lutte contre les colons.


Alors que les nations aborigènes menaient une série de campagnes coordonnées et stratégiques pour défendre leur Pays ancestral contre les colons envahisseurs, une épidémie de variole se propagea dans le sud-est de l’Australie entre 1830 et 1832. Elle frappa de manière disproportionnée les peuples aborigènes, faisant de très nombreuses victimes parmi les Premières Nations exposées au virus.

Jusqu’à présent, les recherches historiques se sont principalement intéressées aux origines de cette épidémie, à son bilan humain et à la responsabilité éventuelle des colons. Pourtant, les guerres menées par les peuples aborigènes à la fin des années 1830 montrent que de nombreuses communautés avaient survécu à cette première épidémie. Comment les Aborigènes ont-ils réagi et réussi à faire face à cette nouvelle maladie meurtrière ?

En nous appuyant sur un rapport médical peu connu de 1831 rédigé par le médecin militaire John Mair, notre étude récemment publiée propose un regard différent sur les peuples Wiradjuri, Gomeroi et Wailwan, installés dans les plaines et les régions fluviales de l’actuel ouest et nord-ouest de la Nouvelle-Galles du Sud. Elle éclaire leur expérience de la maladie qu’ils appelaient « Boulol » dans les plaines du nord-ouest et « Thunna Thunna » dans les vallées de la Lachlan et de Wellington.

Nos recherches ont mis au jour trois réponses distinctes à cette épidémie, qui rappellent les principales stratégies de lutte contre les maladies adoptées à travers le monde — et qui restent encore largement utilisées aujourd’hui.

Des efforts pour isoler les malades et limiter les contacts

L’épidémie des années 1830 n’était sans doute pas la première vague de variole à frapper les peuples des plaines et des régions fluviales. En 1831, plusieurs hommes âgés vivant à proximité d’un élevage de bétail racontèrent au gérant de la station qu’ils avaient contracté la maladie dans leur enfance. Les cicatrices caractéristiques qu’ils portaient en étaient la preuve.

Il est probable que ces hommes avaient été infectés lors de l’épidémie de 1789 ou 1790, peu après l’apparition de la variole autour du campement des colons à Sydney Cove, avant que la maladie ne franchisse les montagnes pour gagner l’intérieur des terres. Ces anciens — comme d’autres habitants âgés des plaines — connaissaient donc déjà cette maladie, notamment grâce aux vastes réseaux d’échanges commerciaux et de communication qui reliaient le littoral aux régions de l’intérieur. Il n’est alors pas surprenant qu’ils aient élaboré des stratégies réfléchies pour faire face à cette nouvelle épidémie, notamment en éloignant les populations des foyers d’infection et des zones les plus densément peuplées.

Dans ce même domaine d’élevage, le régisseur observa qu’un petit groupe vivait à l’écart d’un groupe plus important touché par la maladie. Ce que le gardien de troupeaux interpréta comme de l’hostilité relevait peut-être en réalité d’une mesure d’isolement strict. Cette pratique rappelle les quarantaines, parfois imposées avec violence, dans les sociétés anglophones.

Un autre exemple provient d’un grand domaine d’élevage situé à Wallerawang, près de l’actuelle ville de Lithgow. Un groupe, « convaincu du caractère contagieux de la maladie », s’enfuit jusqu’à Emu Plains, à une centaine de kilomètres au sud-est, de l’autre côté de la chaîne de montagnes, afin d’échapper à l’épidémie.

Là encore, les Wiradjuri de la région de Wallerawang semblent avoir compris que la variole se transmettait d’une personne à l’autre. Une fois l’épidémie passée, ils revinrent. Nous le savons car, une dizaine d’années plus tard, l’éleveur James Walker rapporta qu’il se réjouissait de leur retour, dont il dépendait pour faire fonctionner son exploitation.

Élaborer des traitements

Les peuples aborigènes des plaines et des régions fluviales ne se contentèrent pas de fuir la maladie : ils mirent également en place des traitements pour soigner les malades. Le bagnard évadé George Clarke, surnommé « le Barbier », vécut plusieurs années parmi les Gomeroi. Il a laissé une description détaillée de la manière dont les guérisseurs Gomeroi traitaient la maladie.

Dans un premier temps, les malades étaient plongés dans de l’eau froide. Mais comme cette méthode n’empêchait pas les décès, elle fut abandonnée au profit d’autres traitements. Les cheveux étaient brûlés au plus près du cuir chevelu. Les guérisseurs poursuivaient ensuite les soins en « perçant les pustules à l’aide d’une arête de poisson aiguisée », avant d’en extraire le liquide à l’aide d’un instrument plat.

John Mair, qui interrogea Clarke, estimait que ces traitements étaient conformes aux meilleures pratiques médicales alors reconnues dans le monde pour soigner la variole. Médecin très qualifié, il était diplômé de l’université d’Édimbourg et avait été formé dans les plus grands hôpitaux britanniques et français.

Il retrouva dans son manuel de médecine des traitements similaires, notamment le rasage de la tête et le percement des pustules. Il jugeait tout à fait plausible que les savoirs médicaux aborigènes aient permis de réduire la mortalité liée à la variole et d’en atténuer les symptômes.

Le parcours même de George Clarke dans le bush témoigne de l’efficacité des pratiques Gomeroi. « Le Barbier » fut arrêté à deux reprises en 1831, en avril puis en octobre, avant et après l’épidémie. À chaque fois, il était accompagné de guerriers Gomeroi. La variole ne les avait pas empêchés de poursuivre leur combat contre ceux qui envahissaient leurs terres.

Se faire vacciner

Les peuples Wiradjuri, Gomeroi et Wailwan réagirent également à l’épidémie en acceptant de se faire vacciner. La variole était le premier virus contre lequel un vaccin fut mis au point. Dans les années 1830, cette technologie n’avait toutefois qu’une trentaine d’années d’existence et présentait encore d’importantes limites en matière d’efficacité et de sécurité.

Convaincu de l’intérêt de la vaccination, Mair en proposait déjà aux enfants des colons à Sydney. Lorsqu’il entendit les premières rumeurs d’une épidémie à l’ouest, il envoya des doses de vaccin, avant de pratiquer lui-même des vaccinations. Il savait toutefois que cette stratégie ne pouvait fonctionner qu’à condition d’être acceptée par les peuples aborigènes. Il constata alors rapidement que ceux-ci se faisaient vacciner avec beaucoup d’empressement, contrairement aux colons de Sydney, chez lesquels il avait observé « peu d’enthousiasme » pour cette pratique.

À la lecture des écrits de Mair, nous en concluons que ces Wiradjuri, dont les noms ne nous sont pas parvenus, ont choisi de lui faire confiance. Malgré les incertitudes qui entouraient encore cette pratique, ils acceptèrent une intervention qu’ils comprenaient probablement comme un moyen d’empêcher le retour de la variole.

Lorsque la vaccination n’était pas possible, au moins un groupe de colons proposait une alternative plus risquée : la variolisation. Une technique qui consistait à inoculer volontairement du pus prélevé sur des malades de la variole afin de provoquer une forme supposée bénigne de la maladie, censée protéger contre une infection ultérieure. Cette méthode était généralement efficace, même si elle présentait un risque de décès pouvant atteindre 3 %.

Lorsque la vaccination échoua à endiguer l’épidémie, Arthur Ranken, éleveur installé sur les rives de la Lachlan, pratiqua la variolisation sur plusieurs Wiradjuri et convainquit ses voisins, John et Jeremiah Grant, d’en faire autant. Les frères Grant procédèrent par étapes : ils testèrent d’abord la méthode sur dix personnes appartenant aux « tribus de Miles et de Camberrang », puis l’étendirent à d’autres membres de la communauté, avant que Jeremiah Grant ne se soumette lui-même à la procédure.

Cette procédure offrait bien une protection, mais au prix d’un risque beaucoup plus élevé. Les éleveurs y eurent peut-être recours avant tout pour préserver leur main-d’œuvre aborigène. Au XVIIIe siècle, la variolisation était devenue une pratique courante dans les plantations esclavagistes des Caraïbes et des Amériques pour cette raison. Arthur Ranken avait d’ailleurs des frères qui étaient à la fois médecins et propriétaires d’esclaves.

Ranken et les frères Grant semblent toutefois avoir négligé une étape essentielle de la variolisation : la mise en quarantaine stricte des personnes traitées. En omettant cette précaution, ils laissèrent les patients en convalescence transmettre la variole à d’autres, alors qu’eux-mêmes étaient désormais protégés.

Les conséquences

L’épidémie de variole du début des années 1830 fut sans aucun doute un événement dévastateur, qui fit de nombreuses victimes et marqua durablement les survivants. Mais s’en tenir à ce seul constat revient à raconter une histoire incomplète.

Les peuples Wiradjuri, Gomeroi et Wailwan des plaines et des régions fluviales ne sont pas restés passifs face à la variole, pas plus qu’ils ne l’étaient face aux autres formes de violence coloniale. Ils mobilisèrent avec discernement leurs savoirs traditionnels, leur sens de l’observation et leur intuition pour soigner les malades et lutter contre l’épidémie, en s’appuyant sur des réseaux d’échanges couvrant de vastes territoires où la maladie avait déjà sévi.

Moins de dix ans après l’épidémie, entre 1838 et 1844, les Gomeroi, les Wiradjuri et les Wailwan menèrent un soulèvement considéré comme l’un des temps forts de la résistance à la colonisation. Dans certaines régions, ils contraignirent même les colons à battre en retraite. La variole n’avait ni anéanti leurs cultures, ni entamé leur détermination à défendre leur Pays ancestral.

The Conversation

Heidi Norman a reçu des financements de l’Australian Research Council et de Greater Sydney Parklands.

Nicholas Pitt a reçu des financements de l’Australian Laureate Fellowship de l’Australian Research Council ainsi que de la School of Humanities and Languages de l’UNSW Sydney.

ref. Arêtes de poisson, quarantaine et vaccination : les armes des Aborigènes contre la variole – https://theconversation.com/aretes-de-poisson-quarantaine-et-vaccination-les-armes-des-aborigenes-contre-la-variole-287598

Le Royaume-Uni face au scandale des adoptions forcées de l’après-guerre

Source: The Conversation – in French – By Lindsey Earner-Byrne, Professor of Contemporary Irish History, Trinity College Dublin

Au milieu du XXᵉ siècle, les mentalités à l’égard de la maternité différaient profondément selon que les femmes étaient mariées ou non. Imperial War Museums

L’Angleterre est le dernier pays des îles Britanniques à reconnaître officiellement le traumatisme des adoptions forcées. Cette page sombre de l’histoire révèle comment l’État et les institutions religieuses ont longtemps organisé la séparation des mères et de leurs enfants.


Début juillet, Keir Starmer, alors premier ministre britannique, a présenté ses excuses devant la Chambre des communes pour les adoptions forcées qui ont marqué l’histoire de l’Angleterre. Dans les tribunes se trouvaient des mères et des adultes adoptés directement concernés par ces pratiques.

Dans ses excuses, Keir Starmer a salué leur courage et leur résilience pour avoir mené, sans relâche, leur combat en faveur de la vérité et de la justice. Il a qualifié ces adoptions forcées de « tache sur notre histoire ».

« À toutes celles et tous ceux qui ont été touchés par ces pratiques, je veux dire ceci : la honte n’est pas la vôtre. Elle ne l’a jamais été. La honte est la nôtre », a-t-il déclaré.

Comme l’a souligné Keir Starmer, ces excuses officielles s’inscrivent dans le prolongement de celles déjà présentées par les gouvernements d’Écosse, du pays de Galles, d’Irlande du Nord et de la République d’Irlande – ainsi que dans d’autres pays – afin de reconnaître cette histoire traumatique.

Au cours des trois décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, les historiens estiment qu’entre 300 000 et 500 000 enfants ont été retirés à leur mère au Royaume-Uni et en République d’Irlande. La plupart de ces femmes étaient célibataires, et leurs enfants ont été proposés à l’adoption sans leur consentement libre et éclairé.

Si ces excuses sont largement saluées, militants et chercheurs soulignent qu’elles arrivent très tard. Une culture de la honte, enracinée dans les traditions catholiques, protestantes et d’autres courants religieux depuis le XIXe siècle, a perduré tout au long du XXe siècle. Notre recherche montre bien que ce système n’était pas seulement discriminatoire : il a aussi eu un coût humain considérable et causé des dommages durables à toutes les familles concernées. Comme l’a reconnu Keir Starmer dans sa déclaration, les autorités ont abusé de leur pouvoir pour exploiter des femmes vulnérables et leurs nourrissons.

Des affiches militantes collées sur un mur en Irlande
En Irlande comme au Royaume-Uni, les militants et les associations se battent depuis longtemps pour obtenir justice.
William Murphy/Flickr, CC BY-SA

Une histoire de la honte

Le modèle de protection sociale qui s’est imposé en Grande-Bretagne et en Irlande après la Seconde Guerre mondiale était fondamentalement genré. Les femmes et les enfants n’avaient droit à une aide qu’en tant qu’épouses, veuves ou enfants d’un homme assurant les revenus du foyer. Cette organisation était renforcée par un système économique privilégiant le modèle du « soutien de famille » masculin, qui rendait pratiquement impossible pour les femmes – et plus encore pour les mères célibataires – d’accéder à l’indépendance financière grâce à leurs propres revenus.

Les gouvernements du Royaume-Uni et d’Irlande n’ont pas apporté aux mères célibataires, alors qualifiées de « mères non mariées », ni à leurs enfants dits « illégitimes », le soutien financier ou le logement dont ils avaient besoin. Ces termes étaient eux-mêmes destinés à stigmatiser les relations sexuelles hors mariage. Pourtant, seule la femme portait le poids de la honte lorsqu’une grossesse en résultait.

Les mères célibataires étaient présentées comme une menace pour l’ordre moral et économique de la société. Les envoyer dans des établissements où elles accouchaient avant que leur bébé soit confié à l’adoption était considéré comme une mesure moralement justifiée. Le secret était au cœur de ce système : il entretenait la honte des femmes et conditionnait leur « réintégration » dans la société à leur soumission aux règles imposées.

En 1943, le ministère britannique de la Santé a instauré des subventions pour les foyers maternels (mother-and-baby homes) en Angleterre ; en Écosse, cette mesure est entrée en vigueur l’année suivante. Ces financements bénéficiaient aussi bien à des établissements gérés par des organisations religieuses ou laïques qu’à des organismes d’adoption agréés. Ils ont favorisé l’ouverture de nouveaux foyers, la professionnalisation du secteur de l’adoption et une forte hausse du nombre d’adoptions.

En Irlande, les mother-and-baby homes étaient majoritairement administrés par des organisations catholiques ou, lorsqu’ils étaient protestants, par des associations laïques. Ces établissements étaient financés par des fonds publics, des dons caritatifs et le travail non rémunéré des mères qui y étaient placées.

Ces réseaux de contrôle dépassaient les frontières et s’inscrivaient profondément dans un ensemble de structures religieuses, politiques – à l’échelle nationale comme locale – et sociales. Les gouvernements britannique et irlandais acceptaient volontiers que la prise en charge de ces femmes et de ces enfants vulnérables soit considérée avant tout comme une question morale et religieuse. Ils apportaient un certain financement, mais exerçaient très peu de contrôle sur ces institutions.

À partir des années 1950, l’adoption est devenue la réponse privilégiée des pouvoirs publics à ce que l’on appelait alors « l’illégitimité ». Les droits des parents adoptifs à devenir parents étaient systématiquement placés au-dessus de ceux des mères biologiques et de leurs bébés, ces derniers étant de plus en plus dépeints comme des personnes délinquantes, égoïstes ou vivant « aux crochets » de l’État.

Une stigmatisation durable

En 1972, l’Irlande a instauré une modeste allocation destinée aux mères célibataires. Cette mesure ne traduisait pas une évolution des mentalités, mais répondait avant tout à la volonté de dissuader les femmes de se rendre en Grande-Bretagne pour avorter.

En Angleterre et au pays de Galles, les premières dispositions législatives accordant aux mères célibataires un droit au logement ainsi qu’une prestation publique pour les familles monoparentales, non soumise à condition de ressources, ont été adoptées en 1974. L’Écosse a suivi en 1977.

À partir des années 1980, pour diverses raisons, le nombre d’adoptions a diminué dans l’ensemble de ces pays. Depuis, les familles monoparentales sont devenues beaucoup plus nombreuses. Selon les données de l’Office for National Statistics, en 2021, 15,4 % des enfants au Royaume-Uni vivaient avec un seul parent ; en Irlande, cette proportion atteignait 25 %.

Les familles monoparentales ont toujours été, dans leur grande majorité, dirigées par des femmes. C’est en Écosse que cette proportion est la plus élevée, avec 92 %. En Angleterre, au pays de Galles, en Irlande du Nord et en République d’Irlande, elle s’établit autour de 86 %. Les familles dirigées par une femme restent plus exposées aux difficultés économiques, sociales et sanitaires : elles sont davantage touchées par la pauvreté et connaissent, en moyenne, des résultats moins favorables en matière de santé et d’éducation que les familles biparentales.

Si les mentalités ont évolué, les préjugés, eux, persistent. Des organisations telles que One Parent Families Scotland, Gingerbread et One Family en Irlande constatent toutes que ces mères continuent de subir une stigmatisation liée à leur statut de parent isolé.

En 2013, la Première ministre australienne Julia Gillard a présenté des excuses officielles aux Australiens touchés par les adoptions forcées. Depuis, les gouvernements d’Irlande, d’Irlande du Nord, d’Écosse et du pays de Galles ont, eux aussi, adopté différentes formes de reconnaissance.

En Irlande, lorsque le rapport final de la commission d’enquête mandatée par le gouvernement a été publié en 2021, le Taoiseach (premier ministre), Micheál Martin, a présenté ses excuses pour les mauvais traitements infligés aux femmes et aux enfants dans ces établissements. En revanche, il ne s’est pas excusé pour les adoptions obtenues sous la contrainte, ni pour les violations des droits humains qu’elles constituent.

Depuis les excuses présentées en 2023 aux mères et aux familles touchées par les adoptions forcées, les gouvernements écossais et gallois n’ont pas accordé de véritable valeur aux témoignages des survivants. Selon les auteurs, cette attitude leur a fermé l’accès à la justice et à toute forme de réparation.

En Irlande du Nord, en revanche, un rapport publié en 2021 sur les mother-and-baby homes et les blanchisseries de la Madeleine (Magdalene laundries) a conduit le gouvernement à lancer un programme « Vérité et réparation » (Truth and Recovery Programme). Le groupe d’experts indépendant doit publier son rapport détaillé le 9 juillet.

L’Angleterre est le dernier pays des îles Britanniques à reconnaître officiellement cette page honteuse de son histoire. Cette reconnaissance constitue une première étape essentielle sur la voie de la justice pour les survivants. Comme l’a souligné Keir Starmer, toutefois, des excuses ne suffisent pas à elles seules. Le gouvernement doit écouter les témoignages des survivants et mettre en place des réparations complètes. À défaut, ces excuses risquent de n’être que des paroles creuses, dénuées de portée réelle.

Keir Starmer s’est également engagé à financer une plate-forme nationale en ligne qui offrira un point d’accès unique aux personnes souhaitant retrouver les archives relatives à leur adoption, ainsi que l’accompagnement nécessaire dans leurs démarches.

Afin de tirer les leçons de cette histoire et d’empêcher qu’une telle situation ne se reproduise en Angleterre, le premier ministre a également annoncé la création d’un projet de collecte de témoignages destiné à recueillir les récits des personnes dont la vie a été bouleversée par les adoptions forcées. S’adressant enfin aux militants qui ont porté ce combat pendant des décennies, il a déclaré : « Cela n’aurait jamais dû arriver, et vous n’auriez jamais dû avoir à vous battre aussi longtemps pour que ce jour advienne. »

The Conversation

Lindsey Earner-Byrne a reçu des financements de l’Arts and Humanities Research Council (AHRC) en 2024 pour mener des recherches sur l’histoire des familles monoparentales (subvention n° 2562291).

Janet Greenlees a reçu des financements de l’Arts and Humanities Research Council (AHRC) en 2024 pour mener des recherches sur l’histoire des familles monoparentales (subvention n° 2562291).

ref. Le Royaume-Uni face au scandale des adoptions forcées de l’après-guerre – https://theconversation.com/le-royaume-uni-face-au-scandale-des-adoptions-forcees-de-lapres-guerre-287201

« Je ne peux plus participer à cette mascarade » : pourquoi des guides en Antarctique quittent le métier de leurs rêves

Source: The Conversation – France (in French) – By Zdenka Sokolickova, Postdoctoral Researcher, Arctic Centre, University of Groningen

Observer le changement climatique au plus près, tout en contribuant à amener toujours plus de visiteurs sur l’un des écosystèmes les plus fragiles au monde : c’est le dilemme qui a poussé plusieurs guides touristiques à quitter l’Antarctique.


« On voyait d’immenses pans de glacier s’effondrer dans la mer, et on avait juste envie de pleurer. Mais tous les touristes applaudissaient. Et vous vous disiez… “Vous ne voyez vraiment pas le lien ?” »

Ces mots sont ceux d’un ancien guide touristique en Antarctique que nous avons interrogé. Pour tous les passionnés de nature, difficile d’imaginer un métier plus enviable. Pendant plusieurs mois, ils vivent au milieu des manchots, des orques et des glaciers, tout en faisant découvrir à leurs visiteurs l’un des endroits les plus extraordinaires et préservés de la planète.

Mais pour certains guides, comme ceux que nous citons dans cet article, ce privilège est progressivement devenu impossible à concilier avec leurs convictions. Voir les effets du changement climatique se manifester sous leurs yeux, tout en contribuant à amener chaque année des milliers de visiteurs supplémentaires sur le continent, les a finalement poussés à abandonner le métier dont ils avaient pourtant toujours rêvé.

Le tourisme en Antarctique connaît une croissance fulgurante. Plus de 120 000 visiteurs s’y sont rendus durant la saison 2025-2026, et ils pourraient être 450 000 chaque été d’ici une dizaine d’années. Notre nouvelle étude montre comment les guides touristiques en Antarctique sont confrontés à un profond dilemme : faire découvrir à un nombre toujours plus important de visiteurs un écosystème extrêmement fragile, tout en contribuant à l’une des formes de tourisme les plus émettrices de CO2.

« J’y étais lors de la journée la plus chaude jamais enregistrée, en 2020. Je randonnais sur un glacier en tee-shirt, je pilotais des Zodiac sans gants. C’était vraiment triste. Les effets du changement climatique vous sautent littéralement au visage. »

Nous avons interrogé 25 anciens guides en Antarctique qui ont choisi de quitter leur métier (tous les témoignages sont anonymisés). Tous expliquent n’avoir plus été capables de concilier leurs convictions avec les conséquences du tourisme dont ils étaient témoins au quotidien.

« Très souvent, les manchots n’avaient que quelques heures de répit pendant la nuit. Le reste du temps, des centaines de personnes traversaient les colonies sans interruption. »

Si les opérateurs touristiques affirment souvent qu’un voyage en Antarctique permet de sensibiliser les visiteurs aux enjeux environnementaux, ces anciens guides disent avoir été frappés par leur méconnaissance de l’impact des activités humaines sur cet écosystème.

Des manchots
Des manchots à l’horizon.
TC Photography/Unsplash, CC BY-SA

Aucun de ces guides n’a quitté son métier sur un coup de tête. Leur décision est le fruit d’années de réflexion, de doutes et de conflits moraux.

« Nous étions constamment tiraillés entre deux aspirations : l’enthousiasme de travailler en Antarctique, dans ces régions isolées que nous aimions tant, et le sentiment de participer au développement de l’industrie touristique. »

« Je ne peux plus prendre part à cette mascarade qu’est le tourisme de croisière en Antarctique à l’ère du changement climatique. Comment pourrais-je continuer à y emmener des gens, leur parler du changement climatique et ne rien faire contre ? »

Le parcours de ces anciens guides en Antarctique montre que les changements les plus profonds sont rarement le fruit d’une décision soudaine. Ils résultent souvent d’un long cheminement, douloureux, marqué par les compromis et les remises en question. Pour beaucoup, le fait d’agir pendant des années à l’encontre de leurs convictions a fini par peser sur leur bien-être.

« Au fond, je me demande ce que je pourrai dire à mes enfants quand je serai sur mon lit de mort. Est-ce que je pourrai les regarder dans les yeux et leur dire : “J’ai essayé” ? Je ne crois pas que j’aurais pu le faire si j’avais continué ce travail. »

L’histoire de ces guides, qui ont renoncé à l’un des métiers les plus fascinants du tourisme mondial, montre avec force que renoncer à un mode de vie jugé non durable peut avoir un coût personnel bien réel.

« Aujourd’hui encore, l’Antarctique reste, dans mon esprit, l’environnement le plus sauvage et le plus extraordinaire qui soit. C’est un lieu qui mérite d’être protégé à tout prix. Or j’ai le sentiment que le tourisme, et notre simple présence là-bas, produisaient exactement l’effet inverse. »

Nombre des personnes interrogées restent profondément attachées à l’Antarctique et regrettent parfois d’avoir quitté ce métier. Ces sentiments contradictoires font partie intégrante des décisions prises par souci de protéger les autres, y compris des environnements aussi lointains et fragiles.

« Est-ce que j’aimerais prendre un avion demain pour retourner au bord de la banquise et emmener des gens sur la glace ? Oui, une grande partie de moi en a encore envie. Mais je sais aussi que je me sentirais terriblement mal après l’avoir fait. »

Aimer, puis partir

Pour les personnes que nous avons interrogées, prendre soin de l’Antarctique a finalement signifié renoncer au tourisme sur le continent. Leurs témoignages montrent que l’éloignement n’affaiblit pas nécessairement le sentiment de responsabilité. Protéger l’Antarctique a fini par signifier le quitter, et beaucoup disent s’être sentis mieux après leur départ. Parfois, la meilleure façon de préserver un lieu que l’on aime est simplement de le laisser en paix.

« J’avais le sentiment d’agir constamment à l’encontre de ce que je savais juste, et je crois que mon corps le ressentait lui aussi. Le jour où j’ai décidé de partir, je me suis senti tellement mieux. C’était comme si je pouvais enfin respirer à nouveau. »

Si vous vous êtes déjà demandé si votre travail était en accord avec vos valeurs, ces parcours offrent une réflexion éclairante sur l’équilibre entre carrière, bien-être et responsabilité environnementale. L’histoire de ces guides invite aussi à regarder autrement la meilleure façon de protéger l’Antarctique : en acceptant parfois de ne pas y aller.

The Conversation

Zdenka Sokolickova reçoit un financement du programme PT-REPAIR de l’Organisation néerlandaise pour la recherche scientifique (NWO), dans le cadre du projet GUIDE-BEST (subvention n° NWA.20.1435.003).

Christy Hehir reçoit un financement du programme PT-REPAIR ADAPT de l’Organisation néerlandaise pour la recherche scientifique (NWO). Les travaux présentés s’inscrivent dans le cadre du projet GUIDE-BEST (subvention n° NWA.20.1435.003), auquel elle collabore à titre bénévole.

Elizabeth Cooper reçoit un financement du programme PT-REPAIR de l’Organisation néerlandaise pour la recherche scientifique (NWO), dans le cadre du projet GUIDE-BEST (subvention n° NWA.20.1435.003).

ref. « Je ne peux plus participer à cette mascarade » : pourquoi des guides en Antarctique quittent le métier de leurs rêves – https://theconversation.com/je-ne-peux-plus-participer-a-cette-mascarade-pourquoi-des-guides-en-antarctique-quittent-le-metier-de-leurs-reves-288207

Le prix du bœuf explose aux États-Unis et le pire pourrait être à venir

Source: The Conversation – France (in French) – By Andrew Muhammad, Professor of Agricultural Economics and Blasingame Chair of Excellence, University of Tennessee

Le bœuf consommé aux États-Unis dépend largement des échanges avec le Canada et le Mexique. Mike Newbry/Unsplash, CC BY

Le marché nord-américain du bœuf fonctionne comme un seul et même écosystème : les bovins traversent plusieurs fois les frontières avant d’arriver dans les assiettes. Les tensions commerciales voulues par Donald Trump, combinées à une crise sanitaire dans les élevages, menacent cet équilibre et risquent de renchérir encore la viande.


C’est la saison des barbecues mais de nombreux Américains renoncent au bœuf du fait de l’envolée des prix. Ces derniers, qui ne cessent de grimper depuis le début de l’année 2025, subissent une nouvelle pression. En cause, la propagation de la lucilie bouchère, un parasite qui a frappé les élevages au Mexique avant d’atteindre les États-Unis. Or, le cheptel bovin américain était déjà tombé à son plus bas niveau depuis les années 1950, notamment en raison de la sécheresse.

À ces tensions s’ajoutent des incertitudes commerciales. À la veille des discussions des 16 et 17 juin 2026 entre les négociateurs américains et mexicains sur l’accord de libre-échange nord-américain, le président Donald Trump avait averti que Washington pourrait ne pas reconduire cet accord, négocié durant son premier mandat, voire s’en retirer complètement. (NDT : Les États-Unis et le Mexique ont entamé le 21 juillet un troisième cycle de négociations pour réviser l’accord de libre-échange nord-américain, sans la participation du Canada. Ces discussions interviennent après la décision de l’administration Trump de ne pas prolonger automatiquement l’accord, ouvrant une période de dix ans au terme de laquelle il expirera faute de nouvel accord.)

En tant qu’économistes spécialisés dans le commerce international et les filières d’élevage, nous étudions depuis longtemps la profonde intégration des marchés nord-américains du bétail et notamment du bœuf. Cette intégration façonne la production, les prix et les échanges d’animaux vivants comme de viande entre le Canada, le Mexique et les États-Unis. Or, le bœuf étant à la fois l’un des principaux produits agricoles importés et exportés par les États-Unis, le secteur est particulièrement exposé à toute remise en cause de l’accord commercial actuel. À titre d’exemple, le prix du bœuf haché a augmenté de plus de 20 % depuis janvier 2025.

L’incertitude commerciale actuelle, qui reflète l’approche plus fragmentée et bilatérale de Donald Trump en matière de négociations, ne pouvait pas survenir à un pire moment pour des consommateurs déjà éprouvés par l’inflation. Les turbulences croissantes sur le marché nord-américain du bœuf risquent d’accentuer encore les tensions sur l’offre et de faire grimper davantage les prix.

Un marché étroitement intégré

Les échanges de bétail et de viande entre les États-Unis, le Canada et le Mexique ont été structurés à partir de 1994 par l’Accord de libre-échange nord-américain (Alena). En 2020, Donald Trump l’a remplacé par l’Accord États-Unis–Mexique–Canada (AEUMC, ou USMCA). Contrairement à l’Alena, ce nouvel accord doit être réexaminé tous les six ans par les trois pays et comporte une clause d’extinction au bout de seize ans. Le bœuf, comme les autres produits couverts par l’accord, a été exempté des droits de douane imposés par Donald Trump à ses partenaires commerciaux en 2025.

En théorie, les trois pays devaient décider avant le 1er juillet 2026 s’ils prolongeaient l’accord pour seize années supplémentaires ou s’ils le laissaient entrer dans une phase de réexamens annuels jusqu’à son expiration définitive en 2036. Mais le Canada, dont les relations avec Donald Trump sont particulièrement tendues, reste pour l’instant à l’écart des négociations. Les discussions se déroulent donc uniquement entre les États-Unis et le Mexique, qui abordent désormais les questions agricoles, le secteur du bœuf figurant parmi les dossiers les plus sensibles.

Les prix du bœuf, les décisions de production et l’approvisionnement sont étroitement liés entre les trois pays, au point de former un véritable marché nord-américain unique. Les bovins et les produits issus du bœuf circulent facilement d’un côté à l’autre des frontières grâce à la baisse des droits de douane et à l’harmonisation des réglementations instaurées par les accords commerciaux de 1994 et de 2020.

Les États-Unis importent du Mexique de jeunes bovins destinés à l’engraissement avant abattage, ainsi que du Canada des animaux déjà prêts à être abattus, qui alimentent ensuite les abattoirs américains. En sens inverse, les États-Unis exportent vers le Mexique de la viande bovine et des bovins prêts à l’abattage afin de répondre à la demande des consommateurs mexicains.

Cette intégration est également essentielle pour garantir l’approvisionnement américain. En 2024, les États-Unis ont importé presque exclusivement du Canada et du Mexique environ 2,1 millions de bovins, pour une valeur supérieure à 3 milliards de dollars. Ce volume peut paraître modeste au regard des quelque 32 millions de bovins abattus cette année-là aux États-Unis, mais ces flux réguliers en provenance des deux pays voisins contribuent à stabiliser l’offre et à limiter les fluctuations des prix.

L’importance de cette relation commerciale est apparue au grand jour en 2025, lorsque les importations de bovins vivants ont chuté de plus de 50 %. Cette baisse s’est poursuivie en 2026 : les importations de jeunes bovins en provenance du Mexique se sont effondrées de plus de 80 % à la suite de l’épidémie de lucilie bouchère. Le parasite a désormais été détecté chez des bovins dans le sud du Texas et au Nouveau-Mexique, poussant le Canada à interdire les importations de bovins vivants en provenance de ces régions.

Un secteur stratégique en première ligne

Les négociations commerciales actuelles ne portent pas uniquement sur le bœuf, ni même sur l’agriculture. Elles concernent aussi les règles d’origine des produits, les normes sociales et environnementales, l’e-commerce ou encore les dispositions relatives aux investissements, autant d’éléments qui structurent les chaînes d’approvisionnement nord-américaines. Les négociateurs américains y défendent en parallèle l’approche plus protectionniste et transactionnelle de l’administration Trump.

Le secteur du bœuf figure toutefois parmi les plus exposés en cas d’échec des négociations. En 2025, le Mexique était le troisième marché d’exportation du bœuf américain, avec plus de 1,3 milliard de dollars d’achats, tandis que le Canada occupait la quatrième place avec 874 millions de dollars. À l’inverse, le Canada et le Mexique étaient les deuxième et troisième fournisseurs de viande bovine des États-Unis, pour une valeur cumulée dépassant 5 milliards de dollars.

Malgré les menaces de Donald Trump, les États-Unis auraient beaucoup à perdre s’ils se retiraient totalement de l’accord conclu en 2020. Après que la Cour suprême a invalidé, plus tôt cette année, une grande partie des droits de douane d’urgence imposés par le président, son administration a tout intérêt à préserver les autres leviers dont elle dispose dans les négociations commerciales. Par ailleurs, les organisations agricoles américaines, qui constituent un soutien politique important de Donald Trump, font activement pression pour maintenir l’accord.

En cas de retrait des États-Unis, les échanges nord-américains reviendraient probablement au cadre plus général des règles de l’Organisation mondiale du commerce. Le Canada et le Mexique seraient alors libres d’imposer leurs propres droits de douane, ce qui augmenterait les coûts pour les éleveurs, les industriels de la filière et, au bout de la chaîne, pour les consommateurs.

Les deux partenaires commerciaux disposeraient également de davantage de latitude pour instaurer des barrières non tarifaires, comme des contrôles plus stricts, des formalités administratives supplémentaires ou encore des quotas sur les exportations américaines. Autant de mesures qui ralentiraient les échanges. Or, les bovins franchissent souvent plusieurs fois les frontières au cours de leur élevage et de leur transformation : même de faibles retards peuvent donc perturber toute la filière.

Le résultat serait probablement une chaîne d’approvisionnement moins efficace, une baisse des importations de bovins, un resserrement de l’offre aux États-Unis et, au final, une nouvelle hausse des prix. Certains éleveurs américains redoutent déjà un scénario comparable à celui vécu par les producteurs de soja, qui ont vu disparaître un marché d’exportation essentiel.

« Nous ne pouvons pas nous permettre de perdre des débouchés pour nos produits. Regardez ce qui est arrivé au soja lorsque la Chine a cessé d’en acheter », nous a ainsi confié un éleveur.

The Conversation

Andrew Muhammad a reçu des financements du département de l’Agriculture des États-Unis (USDA) pour mener des recherches sur les échanges commerciaux dans la filière bovine.

Charles Martinez ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le prix du bœuf explose aux États-Unis et le pire pourrait être à venir – https://theconversation.com/le-prix-du-boeuf-explose-aux-etats-unis-et-le-pire-pourrait-etre-a-venir-288019

Ce que les dératiseurs nous apprennent sur le bonheur au travail

Source: The Conversation – France (in French) – By Hannah Fair, Lecturer in Human Geography, University of Southampton

Le métier de dératiseur et désinsectiseur ne se résume pas à éliminer des nuisibles. Il demande des connaissances en biologie, un sens de l’enquête, de l’adaptation et beaucoup de psychologie. torook/Shutterstock

Pourquoi des personnes passent-elles leurs journées à traquer des rats, des punaises de lit ou des cafards… et adorent leur travail ? Une enquête menée auprès de professionnels montre que la résolution de problèmes, le contact humain et le sentiment d’être utile comptent davantage que les conditions difficiles.


Être dératiseur ou désinsectiseur consiste à s’attaquer à des animaux que la plupart d’entre nous feraient tout pour éviter. Pourtant, capturer des rats ou combattre des cafards s’avère être un travail étonnamment gratifiant.

Mes recherches montrent que ce niveau surprenant de satisfaction au travail s’explique par la diversité des missions, les défis quotidiens et les relations humaines qu’offre ce métier. Les professionnels que j’ai interrogés m’ont également expliqué que leur travail avait un impact positif sur la vie des gens.

Je l’ai découvert en passant les dernières années plongé dans l’univers de la dératisation et de la désinsectisation professionnelles. J’ai assisté à des salons spécialisés, lu la presse du secteur, interrogé des dératiseurs et désinsectiseurs et les ai accompagnés lors de leurs interventions.

Une chose m’a particulièrement frappé : la diversité des nuisibles auxquels ils sont confrontés, mais aussi celle des lieux où ils interviennent. Cette variété les oblige à faire preuve d’un véritable sens de l’enquête et de la résolution de problèmes.

Beaucoup d’imprévus

La plupart des dératiseurs et désinsectiseurs sont des généralistes, capables d’intervenir contre une grande variété de nuisibles, des rats et des souris aux guêpes, punaises de lit ou mites. Chaque infestation exige une compréhension fine du comportement de l’animal concerné.

Les professionnels que j’ai rencontrés m’ont expliqué que leur travail, notamment lorsqu’ils interviennent chez des particuliers, exige une grande capacité d’adaptation. Certains animaux apprennent par exemple à éviter les pièges ou développent une résistance à certains produits. Cette part d’imprévu empêche le métier de devenir monotone ou routinier.

Comme me l’a expliqué un dératiseur : « Il n’y a pas de cas type avec les rats ou les souris. C’est toujours différent. Les maisons changent, les situations changent, les points d’entrée changent. Les motivations des animaux et leurs sources de nourriture aussi. » Un autre résumait ainsi son métier : « Chaque journée est différente, et c’est ce qui la rend intéressante. Chaque intervention a ses particularités. Aucun chantier ne ressemble à un autre. »

Les dératiseurs et désinsectiseurs bénéficient aussi d’une grande autonomie dans l’organisation de leur travail, qu’ils soient indépendants ou salariés d’une grande entreprise. Beaucoup s’intéressent de près à la biologie, aux habitats et au comportement des animaux qu’ils combattent, et apprécient ce contact avec le monde vivant.

Nombre d’entre eux m’ont confié éprouver une véritable fascination, voire de la curiosité, pour les espèces auxquelles ils sont confrontés, certains allant jusqu’à avoir leurs favorites. Et malgré le fait que leur métier implique souvent de tuer des animaux, j’ai constaté un profond respect de la nature au sein de la profession.

Tout n’est cependant pas rose.

« Les gens vous prennent pour un Néandertalien »

Le métier oblige souvent à travailler dans des conditions peu enviables, par exemple dans des égouts ou des combles envahis de fientes d’oiseaux. Il soulève aussi des questions éthiques : certains professionnels m’ont confié ressentir, en privé, de la culpabilité ou un malaise lorsqu’ils doivent tuer certaines espèces.

Dans l’ensemble, les dératiseurs et désinsectiseurs se montrent pourtant soucieux du bien-être animal. Lorsqu’ils doivent recourir à des méthodes létales, ils cherchent le plus souvent à limiter autant que possible les souffrances des animaux.

Et bien que leur travail joue un rôle essentiel pour la santé publique, cette profession reste peu considérée socialement. Les compétences techniques et les connaissances qu’elle mobilise sont largement sous-estimées.

Comme me l’a résumé l’un des professionnels interrogés : « Les gens vous prennent pour une sorte de Néandertalien, un abruti qui assomme de petits animaux à fourrure avec un bâton. »

Plusieurs professionnels m’ont raconté que certains clients leur demandaient de garer leur véhicule à distance de leur domicile, d’entrer par une porte dérobée ou d’utiliser des camionnettes sans logo, afin de dissimuler le recours à un dératiseur ou un désinsectiseur. D’autres ont été confrontés à un mépris plus direct : des clients leur interdisaient d’utiliser leurs toilettes ou faisaient des remarques désobligeantes sur leur métier.

L’un de mes interlocuteurs, issu d’une entreprise familiale, m’a raconté que son fils adulte contrôlait des boîtes d’appât sous un évier dans la salle des professeurs d’une école lorsqu’il a entendu un enseignant lancer : « Oh la la… imaginez passer toute sa vie à faire ça. »

Souvent solitaire

Malgré l’autonomie qu’il offre, le métier de dératiseur et désinsectiseur s’exerce souvent en solitaire, ce qui peut entraîner un sentiment d’isolement et des difficultés psychologiques. Cet inconvénient est toutefois souvent compensé par les liens d’amitié très forts qui unissent les professionnels du secteur – y compris entre dirigeants de petites entreprises pourtant concurrentes – ainsi que par le sentiment d’être socialement utiles, notamment lorsqu’ils viennent en aide à des particuliers confrontés à une infestation. Cette aide peut d’ailleurs être déterminante, les infestations de nuisibles ayant souvent des répercussions importantes sur la santé mentale.

Comme me l’a confié l’un d’eux : « Je trouve ça incroyablement gratifiant de voir des gens passer d’un état de profonde détresse à un immense soulagement, avec une reconnaissance extraordinaire. » Un autre ajoutait : « J’aime apprendre à connaître mes clients, plaisanter avec eux, résoudre leurs problèmes et sentir qu’ils m’accordent leur confiance. »

Certains dératiseurs et désinsectiseurs privilégient même l’entraide au profit. Ils accordent parfois, de manière informelle, des réductions ou des visites supplémentaires aux retraités ou aux clients les plus modestes, ce qui renforce le sentiment d’exercer un métier utile et gratifiant.

La recette du bonheur au travail

Le secteur cherche aujourd’hui activement à recruter de nouveaux professionnels, mais ce métier n’est pas fait pour tout le monde. Pour ma part, je m’attacherais probablement trop à mes colocataires rongeurs involontaires pour avoir un jour recours à un dératiseur.

La lutte contre les nuisibles soulève en outre des questions complexes, qu’il s’agisse du bien-être animal ou des effets environnementaux des produits chimiques utilisés. Mes recherches auprès des dératiseurs et désinsectiseurs donnent ainsi un aperçu des ingrédients qui rendent un travail à la fois agréable et porteur de sens.

Parmi eux figurent la diversité des missions, l’autonomie, les relations avec les autres et le sentiment d’exercer une activité utile à la société. Et si un métier comme la lutte contre les nuisibles peut réunir toutes ces qualités, alors son avenir semble plein de promesses.

The Conversation

Hannah Fair reçoit des financements de l’Economic and Social Research Council (ESRC) du Royaume-Uni et a auparavant bénéficié d’un soutien de la Royal Geographical Society. Dans le cadre de ses recherches sur le secteur britannique de la dératisation et de la désinsectisation, elle est membre du groupe de travail sur les relations avec le monde universitaire de la British Pest Control Association (BPCA).

ref. Ce que les dératiseurs nous apprennent sur le bonheur au travail – https://theconversation.com/ce-que-les-deratiseurs-nous-apprennent-sur-le-bonheur-au-travail-288015