Source: The Conversation – France (in French) – By Emmanuelle Dubocage, Full Professor, EM Lyon Business School
L’investissement à impact apparaît comme un outil prisé des adeptes de la finance durable. En témoigne l’engouement rencontré par les produits proposés. Mais de quel impact parle-t-on vraiment ? Qui décide qu’un impact est intéressant ou non ? Certaines formes d’impact sont-elles privilégiées à d’autres ?
Alors que l’Union européenne revoit ses règles en matière de finance durable afin de simplifier le cadre réglementaire et d’arbitrer entre exigences de conformité et complexité administrative, une question s’impose : comment distinguer les démarches réellement transformatrices des simples effets d’affichage ?
L’investissement à impact, qui promet de financer des projets à impact social ou environnemental mesurable, porte une ambition forte. Mais il ne pourra réaliser sa promesse transformative que s’il reconfigure ses instruments, sa gouvernance et ses cadres d’évaluation afin de favoriser une transition juste, solidaire et démocratique.
Une manière inédite d’investir…
Les confusions entre investissement à impact, approches ESG (pour environnement, social, gouvernance) et investissement socialement responsable sont fréquentes. Avec l’investissement à impact, il ne s’agit pas seulement d’éviter de financer certains secteurs ou d’intégrer a posteriori des critères extrafinanciers aux investissements classiques. La démarche est ici plus ambitieuse, puisqu’il s’agit d’investir pour produire un effet positif sur l’environnement et la société, et être capable de le démontrer.
Concrètement, cela peut passer par le financement d’une entreprise comme Greenway, qui produit et commercialise des fourneaux économes en combustible, à prix abordable, destinés à une clientèle rurale dans le sud de l’Inde. Ou d’une entreprise comme SunFunder, qui vise à impulser une transformation énergétique mondiale pour garantir un accès universel à l’énergie et réduire les impacts environnementaux liés à sa production et à sa distribution, contribuant ainsi à limiter le changement climatique.
Au cœur du modèle
Dans toutes ces entreprises financées par l’investissement à impact, l’impact n’est pas un effet secondaire, comme c’est souvent le cas dans les approches ESG : il est au cœur du modèle.
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Ce positionnement explique l’attrait croissant du secteur, tant du côté des investisseurs que des entrepreneurs qui cherchent à concilier activité économique et utilité sociale. Cet engouement se traduit par une montée en puissance rapide du marché : selon le Global Impact Investing Network (GIIN), les actifs à impact sous gestion ont augmenté à un taux de croissance annuel de 21 % au cours des six dernières années.
Des pratiques qui évoluent… mais non sans tensions
L’essor de l’investissement à impact s’accompagne de transformations visibles. De nouveaux instruments financiers apparaissent, certains mécanismes de rémunération des investisseurs sont liés à l’atteinte d’objectifs d’impact. Lorsque l’investissement à impact social et environnemental est opéré par le capital-risque, les investisseurs accompagnent les équipes, participent aux décisions stratégiques pour créer de la valeur actionnariale. Cela peut être pour le meilleur, mais aussi pour le pire.
Dans certains cas, cela permet de préserver la mission initiale des projets, y compris au moment de la sortie des investisseurs. Dans d’autres cas, au contraire, les capital-risqueurs d’impact participent à une dérive de la mission d’impact (mission drift) des entreprises de leur portefeuille en donnant la priorité à la performance financière au détriment de la performance extrafinancière.
Mesurer l’impact n’est pas neutre
L’exigence de preuve d’impact impose de comparer, standardiser, objectiver. Cette logique n’est pas sans effet sur la nature des projets financés. Tout repose, ou presque, sur la capacité à mesurer l’impact. Sans indicateur, pas de sélection, pas de suivi, pas de crédibilité. C’est le rôle des fameux Key Performance Indicators (KPI), tels que les tonnes d’émissions de CO2 évitées, le nombre d’emplois créés.
C’est là que les choses se compliquent : ces indicateurs ne sont pas de simples outils techniques. Loin d’être neutres, ils orientent les décisions. Ce qui est mesuré devient visible, comparable, donc finançable. À l’inverse, ce qui se mesure difficilement – transformations sociales de long terme, effets indirects, dynamiques collectives – risque de ne pas être financé alors même que l’impact est réel.
Une dimension performative
Dans les faits, cela peut favoriser certains types de projets. Une innovation technologique liée au climat, dont les effets sont quantifiables, aura souvent plus de facilité à attirer des financements qu’une initiative de cohésion sociale, plus difficile à objectiver. Autrement dit, mesurer l’impact ne sert pas seulement à l’évaluer. Cela contribue aussi à définir ce qui compte.
En ce sens, les dispositifs de mesure ont une dimension performative : ils ne se contentent pas de refléter la réalité, ils contribuent à la façonner, en rendant certains effets visibles, comparables et finançables, et en reléguant d’autres à la marge. Dès lors, la question de la mesure devient indissociable de celle du pouvoir : définir les indicateurs, fixer les seuils et valider les résultats revient à cadrer ce qui sera reconnu comme « impact » – et, in fine, ce qui sera financé. La mesure n’est donc pas seulement un enjeu technique, mais un enjeu de gouvernance. Elle organise la répartition du pouvoir entre investisseurs, entreprises et parties prenantes, en déterminant qui a la capacité de définir, d’interpréter et de valider l’impact.
Qui décide de ce qui compte ?
Derrière les outils de mesure se joue ainsi une question centrale : qui a le pouvoir de dire ce qui compte ? Les choix d’indicateurs, loin d’être neutres, traduisent des arbitrages implicites qui privilégient certaines formes d’impact – souvent les plus quantifiables – au détriment d’autres, moins aisément mesurables mais socialement déterminantes. Qui choisit les indicateurs ? Qui fixe les objectifs ? Qui valide les résultats en termes d’impact extrafinancier ?
La réponse n’est pas la même pour tous les fonds de capital-risque à impact. Certains privilégient la co-construction des indicateurs avec l’entreprise et un accompagnement sur mesure, non standardisé et qualitatif. D’autres, poussés par une logique de conformité, s’appuient sur des catalogues de mesures standards qui conduisent les entreprises à « cocher des cases » avec plus ou moins de conviction.
Cette diversité des pratiques interroge et pose la question de la légitimité des critères retenus, mais aussi de leur pertinence. Sans prise en compte des contextes locaux, la mesure de l’impact risque de devenir un exercice standardisé, déconnecté des réalités qu’elle prétend saisir.
C’est pourquoi certains travaux plaident pour des formes de gouvernance plus ouvertes, intégrant davantage les parties prenantes – en particulier les bénéficiaires des entreprises en question – dans la définition et l’évaluation de l’impact.
Une promesse qui reste à concrétiser
L’investissement à impact a le grand mérite de faire bouger les lignes dans le monde de la finance ; il a installé l’idée que le capital pouvait être orienté vers autre chose que la seule rentabilité financière. Il soutient aussi l’émergence et le développement d’entreprises qui cherchent à répondre à des besoins sociaux ou environnementaux tout en restant économiquement viables.
Mais sa capacité à transformer en profondeur la finance reste incertaine. Entre exigences de rendement, impératifs de standardisation et contraintes de mesure, les arbitrages sont permanents.
Dans un contexte où la finance durable est en pleine structuration, notamment sous l’effet de la réglementation européenne, l’enjeu n’est plus seulement de développer l’investissement à impact. La question est de savoir s’il peut réellement transformer la finance pour en faire un acteur décisif face aux défis sociétaux et environnementaux.
La réponse dépendra, en pratique, de choix très concrets : la manière dont l’impact est défini, les outils utilisés pour le mesurer et les parties prenantes impliquées dans ces décisions. Autant d’éléments qui relèvent à la fois de la technique… et du politique.
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Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
– ref. Investissement à impact : quand la mesure façonne ce qui compte – https://theconversation.com/investissement-a-impact-quand-la-mesure-faconne-ce-qui-compte-281793










