Le pape Léon XIV peut contribuer à améliorer les opérations de secours aux naufragés en Méditerranée

Source: The Conversation – in French – By Pierre Micheletti, Responsable du diplôme «Santé — Solidarité — Précarité» à la Faculté de médecine de Grenoble, Université Grenoble Alpes (UGA)


L’ESSENTIEL

  • En Méditerranée, les secours maritimes se dégradent. Malgré la baisse du nombre de traversées, le nombre de noyés augmente.

  • L’externalisation vers la Libye et la Tunisie des obligations de sauvetage en mer a accru le rôle des ONG dans le repérage et le sauvetage des embarcations en détresse. Or les ONG sont confrontées à des entraves croissantes qui réduisent leur capacité à intervenir rapidement.

  • Sensible au sort tragique des migrants, Léon XIV peut faire bouger les choses sur ce sujet, durant son séjour en France et plus encore quand il sera de retour au Vatican — l’Italie étant, en la matière, en première ligne.


Durant son séjour en France, le programme de Léon XIV sera rythmé par des temps et rendez-vous à haute valeur symbolique et politique. Le thème des noyades de migrants en Méditerranée sera-t-il abordé ?

Aujourd’hui, et sans que cela ne traduise une posture religieuse, les alliances avec des personnalités publiques respectées sont l’une des stratégies possibles pour faire évoluer des politiques publiques dont les effets sont dramatiques.

Rappelons que lors de son séjour aux Canaries en juin dernier, le pape a clairement pris position sur le drame des naufrages de migrants en mer, s’inscrivant ainsi dans la continuité de son prédécesseur le Pape François : « Nous ne pouvons pas nous accoutumer à compter les morts », avait-il déclaré à l’issue de son déplacement en Espagne.

Le mois suivant, à Lampedusa, en Italie, il avait ajouté : « L’Europe est en mesure […] d’aborder la crise de manière organique, en inscrivant les premiers secours dans un plan stratégique à long terme, capable d’accueillir, de protéger, de promouvoir et d’intégrer les migrants tout en œuvrant pour le développement, afin que personne ne soit contraint d’émigrer. »

En France, il aura en particulier, à Metz, une rencontre avec des représentants de l’UE — organisation dont les défaillances sont notoires dans le sauvetage en Méditerranée. Celle-ci est devenue un cimetière géant où la noyade rappelle la commune humanité des 35 000 personnes qui y ont perdu la vie depuis 2014. Un cimetière où les distinctions religieuses ne sont pas de mise.

Une situation qui empire

Les arrivées en Europe ont fortement diminué cette année. Les décès sur les routes de la Méditerranée centrale ne cessent pourtant d’augmenter.

Selon de nouvelles données de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), près de 60 000 migrants et réfugiés sont arrivés en Europe par la mer depuis le début de l’année 2026, soit 39 % de moins que les 98 040 personnes enregistrées au cours de la même période l’an dernier. Pourtant, au moins 2 292 personnes sont mortes ou portées disparues en tentant la traversée, contre 1 999 sur la même période l’année précédente.

Le dernier pointage disponible reflète une dégradation continue des dispositifs de secours dont les équipes de SOS Méditerranée observent, documentent et analysent la détérioration depuis dix ans, en parallèle des actions de sauvetage qu’elles mettent en œuvre, conjointement avec d’autres ONG.

Trois mécanismes complémentaires construisent l’effondrement organisé et délibéré des capacités de secours.

Le désengagement des États côtiers

Le droit maritime international confère aux États côtiers les devoirs de surveillance et de réponse aux alertes sur leurs zones de responsabilité, de coordination efficace des moyens, et de prompt débarquement des rescapés dans un lieu sûr.

De 2017 à 2025, l’origine des alertes sur des embarcations en détresse, dans la pratique de SOS Méditerranée, est passée de 70 % lancées par les autorités gouvernementales à 4 %. Le rôle des acteurs de la société civile est ainsi devenu primordial au service d’un repérage précoce des situations de danger de noyades.

Ces défaillances dans la surveillance se cumulent avec des refus d’assistance des autorités, des ruptures de communication pour coordonner ou déclencher les secours, et un déficit délibéré de coordination avec les navires des ONG humanitaires et/ou de la marine marchande, dont les capitaines ont, confrontés à un risque de naufrage, une obligation légale de porter secours sous la guidance des autorités maritimes de la zone concernée.

L’externalisation des responsabilités à la Libye et, depuis 2024, à la Tunisie

L’Italie a formalisé l’externalisation de ses responsabilités à la Libye en février 2017. Entre 2016 et 2025, 192 000 personnes ont été interceptées pendant des traversées et renvoyées en Libye. Ces retours forcés sont en parfaite contradiction avec le principe de non-refoulement qui doit s’imposer quand des personnes fuient un territoire notoirement susceptible de mettre leur vie en danger.

La proportion de personnes renvoyées en Libye contre leur volonté est passée de 7 % en 2016 à 25 % en 2025. Ces chiffres ont été calculés à partir de trois sources de l’OIM : les données sur les arrivées recueillies par la Displacement Tracking Matrix ; celles sur les interceptions recueillies par l’OIM en Libye ; et celles sur les pertes de vies humaines recensées par le Projet Migrants Disparus.

On observe donc une nette augmentation du nombre de personnes renvoyées contre leur volonté vers un pays qui, au regard des violences et de l’exploitation qu’y subissent les migrants, est loin de répondre à la définition d’une « zone sûre », comme le dénonce le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés.****

De plus, l’agence Frontex a été prise en défaut dans plusieurs cas où, face à des situations de détresse en mer, elle a transmis les informations aux garde-côtes libyens plutôt qu’à des ONG dont les moyens d’intervention étaient présents à proximité de personnes en danger.

La Tunisie s’est à son tour dotée, en juin 2024, d’une zone maritime de recherche et de sauvetage (SAR). Or il faut souligner que dans ce pays, les migrants sub-sahariens font fréquemment l’objet de violences, comme s’en indignent des universitaires et des militants des droits de l’homme tunisiens ainsi que des collectifs d’ONG européennes.

La Tunisie a enregistré 5077 retours volontaires de migrants en situation irrégulière depuis le début de l’année 2026, selon les chiffres communiqués par le ministère des affaires étrangères à l’issue d’une rencontre entre le ministre Mohamed Ali Nafti et la directrice générale de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), Amy Pope, le 22 septembre à New York.

L’acquisition de zones SAR obéit à des intérêts financiers pour ces deux pays largement subventionnés par l’UE, et à une volonté de l’Union européenne de renforcer le contrôle des flux migratoires.

Les obstructions et la criminalisation des ONG humanitaires de sauvetage

Différentes modalités opératoires se combinent pour limiter la capacité des ONG humanitaires à intervenir efficacement aux portes de l’Union européenne.

D’abord, l’impossibilité absolue d’obtenir des financements publics de la part des agences humanitaires européennes. L’accès à des fonds publics est pratiquement bloqué, et assorti de campagnes diffamatoires sur la supposée complicité des humanitaires avec les passeurs et/ou sur leur contribution au supposé « grand remplacement ». Les affirmations sur ces prétendues complicités ont pourtant été invalidées par des publications dans des revues scientifiques respectées.

Ensuite, l’affectation systématique par les autorités italiennes de ports de débarquement très éloignés des zones de prises en charge des naufragés constitue un mécanisme d’entrave majeur, du fait de la perte de temps et des dépenses indignes qui en résultent. En 2025, ce mécanisme a par exemple entraîné 87 jours de navigation inutile pour l’Ocean Viking (le navire de sauvetage de SOS Méditerranée) et coûté 600 000 euros supplémentaires de carburant.

Cette stratégie d’épuisement financier a contribué à la décision de Médecins sans frontières de mettre fin aux activités du Geo Barents, navire capable comme l’Ocean viking d’accueillir, même en période hivernale, plusieurs centaines de rescapés.

Ce temps perdu, loin des zones de naufrage, a pour corollaire de pénaliser lourdement le repérage précoce des situations de danger, dans lequel les ONG ont désormais un rôle crucial.

Enfin, la forme la plus caricaturale des obstructions résulte des actions violentes délibérées des garde-côtes libyens, telle l’attaque particulièrement violente subie par l’Ocean Viking le 24 août 2025.

Tous ces mécanismes construisent une stratégie décomplexée, visant à limiter/supprimer la présence de témoins et d’acteurs indépendants en Méditerranée.

Le pape peut peser

Il est une action concrète, immédiatement bénéfique pour les victimes de noyades en Méditerranée, à laquelle le Pape, par son autorité morale, pourrait contribuer à son retour au Vatican : mettre un terme à la stratégie de harcèlement du gouvernement italien à l’égard des ONG de sauvetage, via la désignation systématique et volontaire de lieux de débarquement situés à des centaines de kilomètres des zones les plus pourvoyeuses de disparitions en mer.

Les rescapés, sauvés de la noyade, pourraient alors être au plus vite déposés dans la partie sud de la péninsule italienne. Cela aurait pour effet de permettre aux navires des acteurs humanitaires de faire de substantielles économies en carburant, ce qui est d’une importance particulière en cette période d’envolée des prix. Une telle décision permettrait également de renforcer les activités de repérage précoce des bateaux en détresse, et de diminuer ainsi la mortalité, par des interventions plus précoces.

Quand les politiques publiques sont notoirement défaillantes ou toxiques, la mobilisation convergente des acteurs sociaux de toute nature peut tirer parti des atouts de chacun. Sans fausse pudeur, ni prosélytisme, quand ces acteurs sont respectables.


Cette analyse est à retrouver également sur le site Reforme.net

The Conversation

Pierre Micheletti est président de l’ONG SOS Méditerranée.

– ref. Le pape Léon XIV peut contribuer à améliorer les opérations de secours aux naufragés en Méditerranée – https://theconversation.com/le-pape-leon-xiv-peut-contribuer-a-ameliorer-les-operations-de-secours-aux-naufrages-en-mediterranee-292872

Sédentarité : voici ce que le manque d’activité physique fait à votre corps

Source: The Conversation – in French – By Scott Lear, Professor of Health Sciences, Simon Fraser University

La pratique régulière d’une activité physique peut améliorer la santé mentale, réduire les risques de maladie et prolonger l’espérance de vie.

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) recommande aux adultes de pratiquer au moins 150 minutes d’activité physique modérée (marche rapide, vélo, etc.) ou 75 minutes d’activité intense (course à pied, tennis, etc.), ainsi que deux séances de renforcement musculaire par semaine. Or, seulement 73 % des adultes dans le monde respectent ces lignes directrices et 51 % des adultes canadiens sont considérés comme physiquement inactifs.

J’enseigne en sciences de la santé à l’Université Simon Fraser et je m’intéresse à l’influence des comportements sur la santé et la maladie. Je tiens également un blogue sur les effets des habitudes sur la santé.

Qu’est-ce que l’inactivité physique ?

Une personne est inactive si elle ne satisfait pas aux recommandations minimales en matière d’activité physique. Être inactif ne signifie toutefois pas ne faire aucune activité physique. Il est possible de pratiquer des activités légères, comme la marche ou les tâches ménagères, mais pas d’activités modérées ou intenses.

Les activités sédentaires sont celles qui impliquent très peu de mouvement, et se pratiquent assis, couché ou debout sans bouger. Pour la plupart des gens, la majeure partie de celles-ci se passe en position assise.

Diverses études indiquent que les adultes demeurent assis en moyenne six heures par jour. Cependant, ces études sont basées sur les déclarations des participants. Les rares études ayant eu recours à des mesures directes de l’activité (avec accéléromètres, par exemple) montrent que ce serait plutôt de l’ordre de 10 heures par jour.

Cette situation est préoccupante, car l’OMS considère la sédentarité comme le quatrième facteur de risque modifiable en ce qui concerne les décès prématurés. On estime qu’une augmentation de 10 % de l’activité physique permettrait d’éviter 500 millions de décès.

Changements biologiques et préoccupations en matière de santé

Du point de vue biologique, l’inactivité, ce n’est pas seulement une absence d’activité. Les activités sédentaires entraînent en effet des changements physiologiques. Quand on est assis, on brûle moins de calories, car les besoins énergétiques sont alors nettement moindres. Ce mécanisme est comparable à celui d’un moteur de voiture qui s’arrête au feu rouge.

Rester assis pendant de longues périodes peut engendrer une accumulation de graisses (triglycérides) dans le sang. Comme le corps a moins besoin d’énergie en position assise (ou couchée), la production de certaines enzymes diminue. L’une d’entre elles est la lipoprotéine lipase (LPL), qui décompose les graisses présentes dans le sang afin que les muscles et les organes puissent les utiliser comme source d’énergie.

Dans le cadre d’études menées sur des rongeurs, on a observé une diminution de la LPL lorsque ceux-ci étaient inactifs. Une position assise prolongée, sur plusieurs mois voire plusieurs années, peut entraîner une accumulation de graisses susceptible de perturber le métabolisme de l’insuline et du glucose, et d’augmenter le risque de diabète de type 2.

Parmi les autres risques pour la santé, on note l’affaiblissement musculaire. Pour rester forts, les muscles doivent être sollicités, sinon, ils s’atrophient et s’affaiblissent. La position assise prolongée peut également causer l’apparition de varices et de thromboses veineuses profondes, en raison de l’accumulation de sang dans la partie inférieure des jambes. Avec les années, les risques de démence, de cancer, de maladies cardiaques et de décès prématuré augmentent.

On peut se demander si l’activité physique compense le temps passé assis. La réponse rapide est oui : être actif, même si l’on passe de longues périodes assis, est meilleur pour la santé que de ne pas l’être. Cela dépend toutefois du niveau d’activité et du nombre d’heures que l’on passe assis.

Dans une étude dont je suis coauteur, nous avons établi qu’une augmentation du temps passé en position assise était associée à un risque accru de décès prématuré, quel que soit le niveau d’activité physique. Cependant, le risque était plus élevé pour les personnes moins actives. Chez celles qui respectaient les recommandations de l’OMS, le fait de rester assises plus de six heures par jour présentait le même risque que le fait d’être en position assise moins de six heures pour celles qui ne les respectaient pas.

Gestion de la position assise et des comportements sédentaires

Nous n’allons pas éliminer la position assise et ne devrions pas le faire. Elle permet le repos et la récupération. De plus, de nombreuses tâches s’effectuent mieux dans cette position. À l’heure actuelle, il n’existe pas d’objectif précis concernant le temps passé en position assise, si ce n’est de le réduire.

La position debout est souvent présentée comme une solution. Le marché des bureaux debout a d’ailleurs connu une croissance fulgurante ces dernières années. Si cette position permet de passer moins d’heures assis, la garder pendant de longues périodes a toutefois un effet similaire à la position assise sur le métabolisme. Parmi les autres risques pour la santé liés à une position debout prolongée, on peut citer la fatigue musculaire, les varices et un risque accru de maladies cardiaques.

Remplacer la position assise (ou debout) par de l’activité physique est la meilleure solution. Notre étude a révélé que remplacer 30 minutes de position assise par de l’activité physique réduisait de 2 % le risque de décès prématuré chez les personnes demeurant assises plus de quatre heures par jour. Cependant, il n’est pas toujours possible de se lever et de bouger pendant 30 minutes, c’est pourquoi il est important de réduire la durée totale de la position assise continue et ininterrompue.


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Pour maintenir son métabolisme actif et réguler ses taux d’insuline et de glucose, il suffit de se lever toutes les 20 à 30 minutes pour faire deux minutes d’activité physique (marche, sauts avec écart, squats, etc.). Si on a peur oublier, on peut faire sonner une alarme toutes les 20 à 30 minutes.

Parmi les habitudes qui permettent de réduire le temps passé assis, on propose de parler au téléphone en se déplaçant ou d’organiser des réunions en marchant.

Si la plupart des gens savent que l’activité physique est bénéfique pour la santé, il est également important d’être conscient que la sédentarité vient avec son lot de risques. L’inactivité physique peut être nocive pour la santé.

La Conversation Canada

Scott Lear a bénéficié d’un financement des Instituts de recherche en santé du Canada, de la Fondation des maladies du cœur et de l’AVC, de Novo Nordisk, de Hamilton Health Sciences et de la Fondation Robert Wood Johnson.

– ref. Sédentarité : voici ce que le manque d’activité physique fait à votre corps – https://theconversation.com/sedentarite-voici-ce-que-le-manque-dactivite-physique-fait-a-votre-corps-281398

La « parentalité bienveillante » est-elle allée trop loin ?

Source: The Conversation – in French – By Jean Clinton, Clinical Professor, Psychiatry, McMaster University

Être ou ne pas être un parent bienveillant ? Telle est la question. L’éducation bienveillante suscite aujourd’hui beaucoup de controverses. Qu’est-ce que c’est, et qu’est-ce que ce n’est pas ?

De récentes manchettes canadiennes et internationales ont relaté, sur un ton provocateur, l’histoire d’un tout-petit qui a retardé un vol parce qu’il refusait de s’asseoir à sa place et de boucler sa ceinture de sécurité.

S’agit-il d’un cas de « gentle parenting » qui a mal tourné, ou simplement d’un enfant en proie à une véritable crise de panique ? Qui sait, mais cela a certainement stimulé l’imagination et suscité un débat intense, notamment chez les parents.

À la base, la véritable « éducation bienveillante » est un modèle qui allie une grande chaleur affective à l’établissement de limites claires.

Cette approche s’appuie fermement sur le cadre psychologique du style parental démocratique. Mais qu’est-ce que cela signifie ?

Des décennies de recherches approfondies sur le développement démontrent que les enfants élevés par des parents qui trouvent un équilibre entre la chaleur affective et des limites claires et cohérentes s’épanouissent. Ils obtiennent des résultats nettement supérieurs en matière de développement émotionnel, d’autorégulation ainsi que de développement social et cognitif.

Trouver l’équilibre entre chaleur humaine et limites

Pour bien comprendre ce concept, il faut le replacer dans son contexte historique. L’idée selon laquelle être parent consiste en une tâche active, orientée vers un résultat, est relativement récente. Comme la professeure de psychologie Alison Gopnik l’explore brillamment dans son livre de 2016, The Gardener and the Carpenter, l’éducation des enfants était autrefois considérée simplement comme une activité que l’on exerçait. Elle se déroulait naturellement, avec le soutien massif de la communauté au sens large.




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Cependant, vers les années 1970, l’évolution de la dynamique du marché du travail et les changements sociétaux ont transformé l’éducation des enfants en une activité active et source de forte pression.

C’est alors qu’ont fait leur apparition les guides rédigés par des experts, qui ont fait évoluer la mentalité collective de nombreux parents : plutôt que de se fier à leur instinct en tant qu’adultes réactifs, ceux-ci ont commencé à croire, avec anxiété, que l’éducation des enfants devait être menée d’une manière bien précise.

D’un point de vue biologique et historique, les humains ont évolué dans un écosystème où la responsabilité d’élever un enfant était partagée collectivement, un phénomène connu sous le nom d’« alloparentalité » et d’« allomaternité ». Aujourd’hui, ce soutien communautaire s’est largement effrité, laissant de nombreux parents isolés, privés de sommeil et inquiets vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

L’absence de limites inquiète les enfants

D’après des décennies de recherche occidentale sur le développement, ce dont les enfants ont besoin pour s’épanouir, c’est d’un mélange de grande réactivité et de structure bien définie. Les enfants ont besoin de limites prévisibles.

Lorsqu’on laisse un enfant de quatre ans prendre les rênes – en le laissant décider de l’heure à laquelle il va se coucher, s’il doit boucler sa ceinture de sécurité ou négocier constamment les routines quotidiennes –, cela le perturbe profondément.

Les limites prévisibles doivent être connues et discutées, mais elles ne doivent jamais faire l’objet de négociations lorsqu’il s’agit de sécurité. Parallèlement à ces limites fermes, la validation émotionnelle revêt une importance capitale. Les enfants ont besoin de se sentir entendus dans ce qu’ils vivent. Cela suppose de ne pas balayer leurs peurs d’un « N’aie pas peur » ni de leur faire honte lorsqu’ils expriment leur colère par un « Ne te comporte pas ainsi ».




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La signification de la « corégulation »

Cet équilibre est le fondement de la corégulation. Le système nerveux d’un enfant est fondamentalement immature, et c’est ce système nerveux qui déclenche l’activation cérébrale à l’origine du comportement. Par conséquent, les jeunes enfants ont besoin d’un adulte calme qui leur « transmette littéralement son calme », afin de stabiliser leur système physiologique.

L’un des meilleurs conseils parentaux qui soient est de prendre conscience de son propre état intérieur avant de dire le moindre mot à un enfant en état de dérégulation.

Les preuves empiriques à l’appui de cette approche sont substantielles. Dans les années 1960, la psychologue Diana Baumrind a mené des études fondatrices suivant les résultats à long terme de différents styles parentaux.

Elle a opposé les parents autoritaires – que l’autrice Barbara Coloroso a par la suite illustrés de façon frappante comme la famille rigide du « mur de briques » – aux parents permissifs (dont le style s’apparente à : « Ne mets pas le chat dans le micro-ondes, d’accord, chéri ? ») et à l’éducation carrément négligente.

À maintes reprises, le style qui donne les meilleurs résultats tant pour les parents que pour les enfants est le style parental démocratique : des limites fermes associées à une réactivité chaleureuse et à un profond respect de l’autonomie de l’enfant.

L’accompagnement émotionnel

De même, les excellentes recherches menées il y a 30 ans par le psychologue John Gottman mettent en évidence le pouvoir de l’accompagnement émotionnel. Ses travaux démontrent que lorsque les parents nomment et valident les émotions, aident les enfants à résoudre les problèmes en période de détresse tout en maintenant des limites fermes et équitables, cela réduit considérablement le stress physiologique des enfants et favorise le développement d’une compétence émotionnelle à long terme.

Ces interactions empathiques ne rendent pas les enfants faibles. Au contraire, elles forgent les connexions neuronales essentielles à toutes leurs relations futures et à leur développement cognitif.

Grâce à la corégulation, les enfants intériorisent progressivement une résolution pacifique des conflits. Ils vivent des moments où ils se sentent mal et déstabilisés, remarquent qu’un adulte calme intervient pour laisser l’émotion s’exprimer tout en encadrant le comportement, et apprennent qu’ils peuvent retrouver leur équilibre en toute sécurité.

C’est grâce à cette sensibilité prévisible que se construisent les attachements sécurisants, qui reposent en grande partie sur le cycle sain de rupture relationnelle suivie d’une réparation significative.

L’éducation permissive

Aujourd’hui, certains experts en comportement de l’enfant estiment que ce à quoi nous assistons parfois n’est pas une véritable « éducation bienveillante », mais plutôt une dérive anxieuse vers « l’éducation permissive »

Certains chercheurs établissent un lien entre les problèmes de comportement à l’école ou les difficultés en classe et des approches parentales permissives – par exemple, lorsque les enfants s’attendent à des négociations sans fin parce que la notion fondamentale d’autorité adulte a été abandonnée.

L’idée fausse selon laquelle l’autorité des adultes serait intrinsèquement problématique exige des parents une maîtrise de soi surhumaine. Certains experts en santé publique ont établi un lien entre les attentes irréalistes des parents concernant les stratégies parentales, entre autres facteurs, et les rapports faisant état d’un épuisement parental intense.

Les « parents assez bons »

Nous avons désespérément besoin de revenir aux sages conseils du psychanalyste Donald Winnicott, qui a introduit le concept libérateur « du parent assez bon ».

Le discours culturel sensationnaliste selon lequel l’éducation bienveillante pourrait ruiner ou gâter les enfants est fondamentalement faux ; c’est plutôt l’interprétation erronée et angoissée de ce concept qui cause du tort. Mais, bien sûr, une vérité nuancée ne fait pas un titre aussi accrocheur.


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En fin de compte, un adulte ne peut pas demander à un enfant de se réguler lui-même alors que l’adulte est lui-même complètement dérégulé. Si le système nerveux d’un enfant est en pleine crise, il est important que les parents sachent qu’ils ne peuvent pas le convaincre de s’en sortir par la parole. Les enfants ont besoin de pouvoir s’appuyer sur le système nerveux stable et ancré de leurs parents pour retrouver leur équilibre.

En stabilisant son propre état et en transmettant son calme, un parent offre à l’enfant le plus beau cadeau qu’il puisse lui faire.

Car, en fin de compte, au-delà des manuels d’experts, des guides pratiques et des débats en ligne, chaque enfant mérite ce que la romancière Toni Morrison a si judicieusement décrit : au moins un adulte dont les yeux s’illuminent lorsque l’enfant entre dans la pièce.

La Conversation Canada

Jean Clinton ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. La « parentalité bienveillante » est-elle allée trop loin ? – https://theconversation.com/la-parentalite-bienveillante-est-elle-allee-trop-loin-292093

Para comprender lo que leemos, necesitamos comprender lo que escuchamos: el lenguaje oral y los resultados de PISA

Source: The Conversation – (in Spanish) – By Auxiliadora Sánchez Gómez, Doctora e investigadora en adquisición de la lectura y logopedia. Logopeda en la Escuela pública andaluza, Universidad de Málaga

PeopleImages/Shutterstock

Los resultados de PISA 2025 han vuelto a encender las alarmas. España obtiene 451 puntos en lectura, 23 menos que en 2022 y diez por debajo de la media de la OCDE. Mientras analizamos posibles causas, nos fijamos en el uso de pantallas o redes sociales, la pérdida del hábito lector, la falta de atención, la pandemia y, ahora también, la inteligencia artificial, lo que da a entender que es un problema multifactorial. Sin embargo, en este debate estamos pasando por alto algo fundamental: para comprender el lenguaje escrito, primero hay que comprender el lenguaje oral.

Cuando hablamos de comprensión lectora, tendemos a mirar hacia la lectura, como si fuera ahí donde se construye toda la capacidad de comprender un texto. Pero una parte esencial de esa capacidad se desarrolla mucho antes de que un niño aprenda a leer: en la comprensión del lenguaje oral.

El vocabulario, el conocimiento de las estructuras gramaticales y la capacidad para relacionar ideas y construir significados se desarrollan desde la infancia, a través de la cantidad y la calidad de las experiencias lingüísticas, y continúan evolucionando durante toda la escolaridad. Aprender a leer nos permite acceder al texto escrito; comprenderlo exige mucho más que saber leer sus palabras.




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De decodificar palabras a construir significados

Esta distinción es precisamente el punto de partida del Modelo Simple de Lectura, formulado hace cuatro décadas. Este modelo explica que la comprensión lectora se apoya en dos habilidades fundamentales. De un lado, la decodificación, que permite reconocer las palabras escritas. Y del otro, la comprensión lingüística, esto es, la capacidad de entender el significado del lenguaje, que se desarrolla primero de forma oral, escuchando y hablando, mucho antes de que el niño aprenda a leer.

Al inicio de la lectura, aprender a decodificar resulta crucial. El niño debe dominar el principio alfabético y aprender a reconocer las palabras escritas con creciente precisión y fluidez.

Pero conforme esa capacidad se automatiza, leer las palabras deja de ser el principal obstáculo para comprender un texto. El reto pasa a ser construir su significado: conocer el vocabulario, interpretar las estructuras gramaticales, relacionar las ideas y realizar inferencias.

Habilidades que nacen con el lenguaje oral

Esas habilidades no nacen precisamente con la lectura, sino que tienen su base en el lenguaje oral, cuyo desarrollo debe continuar y enriquecerse a medida que el niño se enfrenta a textos cada vez más complejos. En un estudio longitudinal con niños hispanohablantes, identificaron que la contribución específica de las habilidades lingüísticas a la comprensión lectora pasó del 27 % en primero de primaria al 43 % en tercero, mientras que la de la decodificación descendió del 24 % al 2 %.

Es decir, al principio, lo que más diferencia a unos niños de otros es su agilidad para decodificar las palabras. Pero en cuanto esa mecánica se automatiza y deja de ser un obstáculo, lo que empieza a explicar mejor por qué unos comprenden más que otros es su habilidad lingüística: el vocabulario, el conocimiento gramatical y su comprensión del lenguaje oral.

Otro trabajo reciente profundiza en la idea del lenguaje oral como base del desarrollo lector. Concluye que el lenguaje oral no es un componente paralelo a la decodificación, sino la raíz de la que crecen ambos. Las mismas habilidades lingüísticas que primero permiten aprender a decodificar son las que después sostienen la comprensión lectora. Y aportan evidencia de intervención: programas de estimulación temprana del lenguaje muestran efectos que persisten años después, tanto en decodificación como en comprensión lectora.

No dar por supuesto las habilidades lingüísticas

La implicación educativa es clara: el desarrollo del lenguaje no puede darse por supuesto ni quedar relegado a los años previos a la alfabetización. Debe ser un objetivo explícito y sistemático de enseñanza a lo largo de la escolaridad.

¿Cómo se refleja esta necesidad en el currículum? En España, por ejemplo, se reconoce la importancia del lenguaje oral desde los primeros años de escolarización, pero no se ofrece una progresión suficientemente detallada que oriente al profesorado sobre qué enseñar en cada momento, qué nivel de dominio esperar y cómo avanzar hacia aprendizajes más complejos.

En Inglaterra e Irlanda, dos países con resultados superiores a España en lectura en PISA, los currículos concretan con mayor detalle el desarrollo de las habilidades lingüísticas a lo largo de la escolaridad.

El currículo inglés distingue explícitamente el reconocimiento de palabras de la comprensión como dos objetos de enseñanza distintos. Y especifica que la comprensión “se nutre del conocimiento lingüístico –en particular de vocabulario y gramática– y del conocimiento del mundo”.

Irlanda, por su parte, organiza el lenguaje oral en un continuo de ocho niveles de progresión, con ejemplos concretos de lo que un niño debería ser capaz de hacer en cada uno.

El tiempo de lectura no basta

Ante las dificultades de comprensión lectora, una de las medidas que nuestra legislación mantiene es la obligación de dedicar diariamente un tiempo a la lectura en primaria. Esta medida, presente desde 2006, puede favorecer el hábito lector pero, como ocurre con el abordaje del lenguaje oral, tampoco concreta cómo aprovechar ese tiempo para enseñar a comprender.

Leer un texto y responder después algunas preguntas, una práctica habitual, no equivale a enseñar a comprender. Comprender exige construir una representación coherente del significado del texto: activar e integrar conocimientos previos, establecer relaciones entre ideas, realizar inferencias y distinguir la información esencial de la secundaria.




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Estas habilidades necesitan una enseñanza explícita y progresiva, no solo oportunidades para ponerlas a prueba. Sin una secuencia de enseñanza y orientaciones que ayuden al profesorado a desarrollar estos procesos, reservar tiempo para leer no garantiza que los niños aprendan a comprender mejor.

Una base de lenguaje oral

Numerosas investigaciones muestran que es posible mejorar las habilidades lingüísticas y la comprensión lectora mediante una enseñanza explícita y sistemática. La respuesta, por tanto, no consiste solo en dedicar más tiempo a leer, sino en enseñar desde infantil y a lo largo de toda la escolaridad las habilidades que permiten comprender lo que escuchamos y lo que leemos.

Para ello, necesitamos currículos que concreten qué enseñar en cada etapa y orientaciones que ayuden al profesorado a llevarlo al aula. La comprensión lectora no se improvisa en la adolescencia: se construye durante años sobre una base de lenguaje oral que la escuela debe enseñar, no dar por supuesta.

The Conversation

Auxiliadora Sánchez Gómez no recibe salario, ni ejerce labores de consultoría, ni posee acciones, ni recibe financiación de ninguna compañía u organización que pueda obtener beneficio de este artículo, y ha declarado carecer de vínculos relevantes más allá del cargo académico citado.

– ref. Para comprender lo que leemos, necesitamos comprender lo que escuchamos: el lenguaje oral y los resultados de PISA – https://theconversation.com/para-comprender-lo-que-leemos-necesitamos-comprender-lo-que-escuchamos-el-lenguaje-oral-y-los-resultados-de-pisa-291797

Les exportations de cobalt de la RDC contiennent de l’uranium non déclaré : notre étude évalue le risque nucléaire mondial

Source: The Conversation – in French – By Ryan A. Manzuk, Research Fellow, University of Wisconsin-Madison

La région sud de la République démocratique du Congo (RDC) est connue sous le nom de Ceinture de cuivre, en raison de ses riches gisements de cuivre et d’autres minerais.

Cette région a notamment fourni l’uranium utilisé pour fabriquer les premières armes nucléaires américaines construites dans le cadre du projet Manhattan (1942 à 1947) aux États-Unis. Deux bombes atomiques ont ensuite été larguées sur les villes japonaises d’Hiroshima et Nagasaki en 1945.

La principale source d’uranium du projet Manhattan était la mine de Shinkolobwe, située dans la région de la Ceinture de cuivre, dans le sud-est de la RDC. Elle est officiellement fermée à l’exploitation depuis 2004.

La RDC n’a officiellement déclaré aucune exportation d’uranium depuis des décennies.

Cependant, nos récentes recherches montrent que des quantités importantes d’uranium non déclarées sont probablement en train de quitter le pays aujourd’hui. Je suis géologue spécialisé dans l’analyse des données relatives à la composition chimique et minérale des roches. Je travaille principalement avec des données géographiques et des données spatiales comme les statistiques régionales sur le cobalt, et j’en tire des conclusions.

Nos recherches sont les premières à prendre systématiquement en compte deux facteurs cruciaux :

  • la présence géologique naturelle de l’uranium et du cobalt

  • leur comportement similaire lors du traitement chimique.

L’uranium et le cobalt coexistent dans les roches et réagissent de la même manière aux traitements chimiques, ce qui rend leur séparation difficile.

Nous avons ainsi pu établir une estimation unique de la quantité d’uranium en jeu lors de l’extraction et de l’exportation du cobalt.

Très peu de données sur les concentrations d’uranium dans les minerais ou sur les étapes chimiques de préparation du cobalt avant son expédition sont accessibles au public. Il existe également très peu de données sur les étapes chimiques de préparation du cobalt avant son expédition. Nous avons obtenu nos estimations en utilisant des cartes géologiques pour modéliser les teneurs probables en uranium dans les minerais de cobalt.

Nous avons combiné ces teneurs avec la quantité de minerai traitée dans chaque usine de la Ceinture de cuivre. Nous y avons ajouté un modèle du comportement de l’uranium au cours des traitements chimiques préalables à l’expédition.

Le résultat final établit un lien entre la production de cobalt et les exportations probables d’uranium. Nos calculs montrent que, dans les scénarios les plus plausibles, 2 000 à 5 000 tonnes d’uranium naturel auraient été exportées depuis la RDC dans des cargaisons d’hydroxyde de cobalt entre 2000 et 2024.




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Moins de 10 % de ces matières semblent avoir été déclarées publiquement à l’Agence internationale de l’énergie atomique. Cette agence est chargée de la comptabilité et des garanties relatives à l’uranium. La majeure partie de ces matières a été exportée vers la Chine, qui domine le marché mondial du cobalt.

D’après nos calculs, cette quantité d’uranium pourrait être transformée en matière suffisante pour fabriquer environ 600 à 1 500 armes nucléaires. Elle pourrait également alimenter un réacteur nucléaire à eau légère standard pendant 10 à 25 ans.

Nos conclusions mettent en évidence une faille importante. Elle touche la comptabilité nucléaire et la surveillance environnementale au sein d’une chaîne d’approvisionnement en minéraux critiques. Dans les semaines qui ont suivi la publication de notre étude en juillet 2026, la RDC a lancé une campagne de vérification analytique de la teneur en uranium des cargaisons de cobalt destinées à l’exportation. Les autorités congolaises consulteront également l’Agence internationale de l’énergie atomique.

Mais il faut aller plus loin.

Assembler les pièces du puzzle

Le risque spécifique lié aux exportations d’uranium en tant que sous-produit du cobalt ne relève pas d’un accès clandestin aux gisements ni de la contrebande. Il découle d’une coïncidence géologique.

Le cobalt est essentiel à de nombreux équipements et technologies modernes, tels que les smartphones et les ordinateurs portables. Le sud de la RDC est la source de 70 % du cobalt mondial. Les minerais qui approvisionnent cette production de cobalt se trouvent à proximité de plusieurs gisements d’uranium à forte concentration, comme celui de Shinkolobwe, qui parsèment la région.

Ces gisements se sont formés il y a environ 600 millions d’années. C’était avant que les premiers animaux ne marchent sur la terre ferme. Depuis quelques millions d’années, l’eau de pluie a emporté l’uranium de ces gisements. Il s’est ensuite répandu dans toute la Ceinture du cuivre. L’hétérogénite est le principal minéral qui fournit le cobalt. Elle peut adsorber — c’est-à-dire retenir — cet uranium lorsqu’il passe à proximité.

Il en résulte que les mêmes minéraux qui constituent la majeure partie de l’approvisionnement mondial contiennent souvent des quantités élevées d’uranium.

Nous avons passé en revue plusieurs études antérieures. Elles montrent que l’uranium et le cobalt présentent des comportements chimiques similaires traitement des minerais pratiqué en RDC.

Ainsi, une grande partie de l’uranium extrait du sol lors de l’exploitation des minerais de cobalt peut rester dans le produit final prêt à l’exportation.

Les raffineries peuvent suivre des procédés bien définis pour éliminer l’uranium du cobalt. Les discussions sur ces techniques n’ont véritablement commencé que ces dernières années, à partir de 2020 environ. Elles ne sont pas courantes. Nous avons compilé les registres d’importation de la RDC concernant les produits chimiques nécessaires à l’élimination de l’uranium. Nous avons constaté que seules trois des 31 exploitations que nous avons étudiées semblaient mettre en œuvre de manière systématique des mesures d’élimination de l’uranium.

Nous avons élaboré un modèle tenant compte de la présence simultanée de l’uranium et du cobalt ainsi que de leurs comportements similaires dans les processus chimiques de traitement. Cela nous a permis d’établir une estimation unique de la quantité d’uranium concernée. Le résultat final établit un lien entre la production de cobalt et les exportations probables d’uranium.




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Les risques

L’ampleur même de l’industrie du cobalt en RDC pose un problème de comptabilisation de l’uranium, quelles que soient les teneurs en uranium des minerais ou les stratégies de séparation. Le pays a exporté plus de 200 000 tonnes de cobalt en 2024.

Chaque cargaison devrait faire l’objet d’un contrôle de radioactivité à son arrivée dans les ports ou lors du passage des frontières. Elle devrait être signalée si un compteur Geiger — qui détecte et mesure les rayonnements — affiche un niveau trop élevé. Cependant, ce système nécessite une utilisation systématique d’instruments de mesure sensibles. Or, on sait que des cargaisons à forte teneur en uranium échappent au contrôle réglementaire.

Même si les mines de la RDC mettaient systématiquement en œuvre des stratégies d’élimination de l’uranium afin de maintenir les produits à base de cobalt dans les limites internationales de radioactivité applicables au transport maritime, une quantité d’uranium suffisante pourrait atteindre la Chine pour permettre la fabrication d’environ 12 armes nucléaires par an. Ce chiffre repose sur nos calculs et sur la taille de l’industrie du cobalt en RDC.




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Ce flux d’uranium non déclaré représente un risque évident pour la sécurité mondiale. Nos résultats mettent également en évidence un risque plus large pour les populations et les écosystèmes situés à proximité de ces mines.

Les travailleurs sont exposés à cet uranium lorsqu’ils travaillent dans les mines. Nous estimons que 1 000 à 4 000 tonnes d’uranium ont été rejetées sous des formes très mobiles dans des bassins de résidus miniers, des sites où sont stockés les matériaux issus de l’exploitation minière. Cela représente un risque pour la santé et la sécurité environnementale des communautés voisines.

Des études antérieures ont montré que certaines populations de mineurs et de communautés vivant à proximité des mines en RDC présentaient des signes d’exposition à l’uranium. Ces signes apparaissent dans des analyses de sang et d’urine. Nos recherches montrent que ce risque doit être pris en compte sur l’ensemble de la Ceinture de cuivre.

Ce qu’il faut faire maintenant

Il faut d’abord mesurer systématiquement la teneur en uranium des produits à base de cobalt. C’est une première étape essentielle pour instaurer la transparence. Cela impliquerait qu’un organisme indépendant prélève des échantillons représentatifs des cargaisons de cobalt et mesure la quantité précise d’uranium présente afin d’établir un registre commun.

Outre l’analyse des cargaisons sortantes, nous recommandons également de surveiller l’exposition aux rayonnements des travailleurs de l’industrie du cobalt en RDC. Nos résultats indiquent que même les minerais présentant des teneurs modestes en uranium constituent un risque d’exposition potentiel. En effet, ils peuvent finir par atteindre des concentrations élevées au cours du traitement.

Des politiques sont également nécessaires pour imposer le traitement des produits à base de cobalt afin d’en retirer l’uranium. Elles doivent ensuite imposer son stockage sous des formes stables dans des zones de résidus isolées des réseaux publics d’approvisionnement en eau.

The Conversation

Ryan A. Manzuk does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

– ref. Les exportations de cobalt de la RDC contiennent de l’uranium non déclaré : notre étude évalue le risque nucléaire mondial – https://theconversation.com/les-exportations-de-cobalt-de-la-rdc-contiennent-de-luranium-non-declare-notre-etude-evalue-le-risque-nucleaire-mondial-292497

Présidentielle 2027 : qui peut rassembler la gauche sociale-écologique ?

Source: The Conversation – in French – By Pierre-Nicolas Baudot, Maître de conférences, Université de Rouen Normandie


L’ESSENTIEL

  • Un premier débat télévisé réunissant les candidats à la primaire socialiste a été marqué, mercredi 23 septembre, par des tensions sur la question de l’alliance avec La France insoumise.

  • À l’issue de cette primaire (du 9 au 18 octobre), le candidat désigné devra d’abord rassembler un camp « social écologique » morcelé pour créer une dynamique.

  • Le favori de cette primaire, Raphaël Glucksmann, se tournera-t-il vers les électeurs du centre et les déçus du macronisme s’il l’emporte ?


En juillet dernier, Olivier Faure, premier secrétaire du Parti socialiste (PS), a été mis en minorité dans le parti qu’il dirige. Il proposait une primaire « ouverte », où tout sympathisant de gauche aurait pu participer – prélude à une potentielle candidature « unitaire » de la gauche non-mélenchoniste. Grâce à l’union des deux autres courants du parti, c’est l’option d’une primaire destinée aux candidats du « pôle socialiste » qui l’a emporté. Celle-ci a ouvert la voie à Raphaël Glucksmann (Place publique), qui s’est effectivement déclaré candidat – comme les députés Emmanuel Maurel (Gauche républicaine et socialiste) et Jérôme Guedj ainsi que Ségolène Royal et Olivier Faure.

En 2011, la primaire socialiste avait rassemblé plus de deux millions de votants. Inaugurant une dynamique, elle avait propulsé son vainqueur, François Hollande, vers la victoire. En 2027, la perspective socialiste pourrait être nettement moins rose, alors que le parti n’a rassemblé qu’à peine plus de deux millions de voix en 2017, puis seulement 600 000 en 2022.

Cet outil suscite également de nombreux débats. Si elle peut donner un élan populaire à une candidature et faciliter l’accès à l’agenda médiatique, elle expose aussi à un risque de divisions. Sur une scène politique déjà fortement conflictuelle, le « narcissisme des petites différences » auquel invite cet exercice attise les rivalités. Quoi qu’il en soit, la primaire traduit l’adaptation des partis aux exigences d’une élection présidentielle très fortement personnalisée.

Une candidature à légitimer

Le PS a longtemps bénéficié d’une forme de rente électorale, c’est-à-dire d’un électorat qu’aucune offre sur sa gauche ou au centre n’arrivait à détourner durablement. Aujourd’hui, dans un contexte où la fidélité partisane s’est amenuisée, la situation est inverse : le PS, marginalisé lors des derniers scrutins présidentiels, doit bâtir une offre et sélectionner une incarnation qui lui permette de s’assurer le vote d’électeurs hétérogènes, fortement convoités par de proches concurrents.

Une récente étude du politiste Jean-Yves Dormagen confirme la présence d’un pôle électoral « social-écologiste ». Il se situe pour l’essentiel sur le versant « progressiste » du clivage culturel et se montre soucieux de la réduction des inégalités économiques, de la transition écologique ou du soutien à la santé et à l’éducation. Il est aussi parcouru par de fortes tensions concernant les instruments permettant d’opérationnaliser ces politiques et les conséquences qu’ils impliquent – notamment concernant la fiscalité et la gestion du déficit.

Il existe ainsi un continuum de positions allant d’une volonté de transformation radicale, qui le rapproche de la gauche mélenchoniste, à des changements plus graduels et une orientation néolibérale, qui le rapprochent du bloc central. Alors qu’une trop grande tempérance profiterait à une offre plus radicale sur la gauche, la candidature sociale-écologique peut craindre qu’un projet de transformation profonde ne lui aliène les électeurs centristes attachés à la stabilité et à l’orthodoxie économique.

Cette hétérogénéité a longtemps fait la force du PS, à une période où les offres sur sa gauche ou au centre n’étaient pas en position de contester son hégémonie. Aujourd’hui, la base électorale de la social-démocratie demeure, mais elle est fortement disputée. Ce constat n’est pas propre à la France, et se retrouve plus largement pour la social-démocratie européenne souvent écartelée entre des offres de gauche radicale ou écologiste d’un côté et centristes de l’autre.

L’étude citée précédemment indique ainsi que, parmi les électeurs sociaux-écologistes, aucun candidat ne dispose de la majorité des suffrages envisagés. Là où un bulletin Jean-Luc Mélenchon serait choisi par l’immense majorité des votants de gauche radicale, le bloc social-écologiste pourrait se répartir entre les candidatures socialistes, écologistes et centristes. L’enjeu pour le vainqueur de la primaire est donc, avant tout, d’apparaître comme le candidat légitime aux yeux de son propre camp. Cela est cependant encore loin d’être acquis, à sept mois de l’élection.

Un pas vers le centre ?

Outre le vote écologique, un candidat social-démocrate peut espérer cueillir des voix au centre. L’analyse que proposent Youssef Souidi et Thomas Vonderscher au niveau des bureaux de vote entre les européennes de 2019 et 2024 indique que la progression de Raphaël Glucksmann se fait essentiellement dans les bureaux de vote les plus aisés (où il réalisait déjà ses meilleurs scores).

Comme d’autres, les auteurs proposent d’y voir la capacité du candidat PS-Place publique (PP) à capter une partie des électeurs de la coalition présidentielle. Le vote PS-PP, comme pour Les Écologistes, se rapproche socialement de celui du bloc central, là où le vote pour La France insoumise (LFI) croît à mesure que l’on descend dans l’échelle des revenus. Alors que les insoumis peuvent espérer une réserve électorale chez les abstentionnistes, le candidat PS-PP pourrait donc chercher à ouvrir son offre vers le centre.

S’il existe un potentiel électoral pour la gauche sociale-écologique, la question que pose la primaire est celle de la meilleure incarnation pour concrétiser cette hypothèse. Avec l’incarnation se pose également la question de la ligne politique à adopter. Or, l’hétérogénéité de cet espace social-démocrate rend l’équation complexe.

Par exemple, une plus grande taxation des successions, susceptible de satisfaire les exigences de redistribution d’une partie de l’électorat de gauche, risquerait d’éloigner la part de l’électorat centriste rétive aux hausses d’imposition et attachée à son héritage. À l’inverse, des concessions sur le financement ou sur l’âge de départ à la retraite, de nature à plaire à d’anciens macronistes, pourraient précipiter certains suffrages écologistes dans l’escarcelle insoumise.

Cette complexité explique que la question des alliances électorales continue de diviser les candidats à la primaire, comme l’a indiqué le premier débat télévisé.

Comme Jérôme Guedj, Raphaël Glucksmann refuse toute alliance avec LFI à l’avenir. Cependant, aucun parti n’est pour l’heure en position de gagner l’élection seul. Si elle ne se fait pas sur sa gauche, l’alliance du PS devra donc se faire sur sa droite. Cela vaut d’autant plus que la division de la compétition politique en trois blocs – la tripartition – se maintiendra une fois passée l’élection présidentielle. Les alliances à l’Assemblée nationale redeviendront donc un enjeu de premier plan.

Des partis en crise

LFI a réussi à s’imposer comme une force hégémonique au sein de la gauche radicale. Surtout, elle est parvenue à imposer la candidature de Jean-Luc Mélenchon comme une évidence. En dépit des critiques qui ont pu lui être adressées, ce dernier parvient à rassembler son camp. Qui plus est, la machine insoumise s’est étoffée ces dernières années. Une génération de cadres a été formée et promue, en renforçant la crédibilité du parti à gouverner. Ses effectifs militants se sont également accrus, de même que sa présence sur les réseaux sociaux. Le travail programmatique s’est également prolongé, tout en maintenant la cohérence du projet insoumis.

À l’inverse, la dispersion de l’électorat du pôle social-écologique s’explique par son hétérogénéité, donc, mais également par la faiblesse des partis qui s’y trouvent. Le PS comme Les Écologistes n’apparaissent en mesure ni d’imposer une candidature ni de lui garantir une dynamique électorale. Le PS a, depuis plusieurs années, perdu l’électorat captif dont il bénéficiait jadis, ainsi qu’en témoignent ses oscillations électorales.

De plus, en 2011, les principaux animateurs de tendance s’étaient présentés à la primaire. En 2026, malgré presque dix ans à la tête du parti, la candidature d’Olivier Faure, premier secrétaire, ne s’est pas imposée. Il s’est déclaré à la rentrée, mais avait été mis en minorité quelques mois avant. Ses deux courants d’opposition ne sont quant à eux pas parvenus à faire émerger de candidatures et leurs animateurs – Boris Vallaud, député, et Nicolas Mayer-Rossignol, maire de Rouen – se sont rangés derrière une candidature externe, celle de Raphaël Glucksmann.

Par ailleurs, le parti a également montré de grandes difficultés à assurer une forme de discipline. Jérôme Guedj, député, a ainsi pu lancer sa candidature sans en avoir informé son premier secrétaire et avant que la question de la primaire ne soit tranchée. Karim Bouamrane, maire PS de Saint-Ouen, maintient quant à lui la sienne en refusant de passer par la primaire, sans toutefois avoir jusqu’à présent fait l’objet de réprobations, sinon de sanctions. Il en va de même chez Les Écologistes, où Yannick Jadot, candidat du parti en 2022, s’est rallié à Raphaël Glucksmann, alors même que Marine Tondelier est toujours officiellement candidate.

Enfin, rien n’assure que la primaire socialiste parvienne réellement à fixer la candidature du camp social-écologique. François Hollande, qui ménage le suspense sur sa candidature, a refusé d’y prendre part, mais pourrait se lancer en décembre.

Le PS, affaibli, demeure un outil indépassable

Pour autant, l’existence même de la primaire témoigne du rôle que conserve le parti. La manière dont s’est faite la candidature Raphaël Glucksmann en est elle-même un bon révélateur. En annonçant en mai 2026 se donner trois mois pour livrer sa décision, Raphaël Glucksmann pouvait espérer que se lève une dynamique qui le dispenserait d’en passer par une primaire et de lier son destin à celui du PS.

En 2016, Emmanuel Macron s’était bien lancé victorieusement à l’élection sans autre structure que le tout jeune parti qu’il venait de créer. Cependant, le futur président jouissait d’une expérience gouvernementale, comme ministre de l’économie, et de soutiens financiers et médiatiques.

Sans ressources comparables, Raphaël Glucksmann a sans doute estimé qu’il ne pourrait conduire sa campagne à son terme sans bénéficier de l’étiquette socialiste et, surtout, des parrainages, des finances, du réseau d’élus et des militants qui vont avec. Sclérosé par ses luttes internes et affaibli par une interminable hémorragie militante – un peu moins de 25 000 votants au dernier congrès – le PS conserve donc néanmoins son rôle dans la sélection des candidats et l’animation de la campagne. Il continue, en cela, d’être prisé par des responsables accusant un déficit de notoriété et de ressources permettant de maintenir une candidature.

The Conversation

Pierre-Nicolas Baudot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Présidentielle 2027 : qui peut rassembler la gauche sociale-écologique ? – https://theconversation.com/presidentielle-2027-qui-peut-rassembler-la-gauche-sociale-ecologique-291179

Au Brésil, l’affaire Banco Master fait trembler le monde politique et éclabousse la campagne présidentielle

Source: The Conversation – in French – By Guilherme Casarões, Associate Professor of Brazilian Studies, Florida International University


L’ESSENTIEL

  • Le Brésil est secoué par le scandale Banco Master, une vaste affaire de fraude bancaire aux ramifications politiques et judiciaires.

  • L’affaire met en lumière les profondes tensions entre la présidence, le Congrès et la Cour suprême.

  • À quelques semaines de la présidentielle, le scandale pèse sur la campagne et fragiliser encore la démocratie brésilienne.


Dans la nuit du 17 novembre 2025, des agents de la police fédérale brésilienne ont interpellé le banquier Daniel Vorcaro sur le tarmac de l’aéroport de Guarulhos, à São Paulo, alors qu’il s’apprêtait à monter à bord d’un jet privé. D’abord placé en détention en raison d’un risque de fuite, il a été arrêté quelques mois plus tard et inculpé de plusieurs chefs de fraude bancaire, de corruption et de blanchiment d’argent. Il est aujourd’hui dans l’attente de son jugement.

À moins d’un mois des élections nationales au Brésil, qui auront lieu les 4 et 25 octobre 2026, ce que l’on appelle désormais la « crise de Banco Master » menace d’ébranler la démocratie du pays jusque dans ses fondements.

À première vue, il ne s’agissait que d’un scandale financier. Peu après l’interpellation de Vorcaro, la Banque centrale du Brésil a ordonné la liquidation de sa banque, Banco Master, avec des pertes d’une ampleur inédite, estimées à 47,3 milliards de réaux (environ 8 milliards d’euros). Près de 90 % de cette somme a été remboursée aux titulaires de comptes et aux actionnaires par le Fonds de garantie des crédits (FGC) – l’équivalent brésilien du Fonds de garantie des dépôts et de résolution (FGDR) français » –, soit le plus important remboursement de l’histoire de cette institution.

Le système financier brésilien a été mis sous pression. Depuis 2018, Banco Master avait signé des contrats pour gérer les fonds de retraite d’États et de municipalités et fournir des services à des établissements bancaires. Si Vorcaro était reconnu coupable, il serait loin d’être le premier escroc brésilien en costume de banquier. Mais les enquêtes ont révélé des méthodes aussi inventives que brutales.

Pour soustraire les activités de Banco Master au regard du public, Vorcaro aurait constitué un vaste réseau d’économistes, d’influenceurs, de hauts fonctionnaires, de responsables politiques et de juges. Certains auraient été recrutés pour se porter garants de la banque ; d’autres auraient, selon les procureurs, été ouvertement soudoyés afin de laisser passer des transactions douteuses. Lorsque cette stratégie échouait, Vorcaro aurait eu recours à l’intimidation et au chantage contre ses détracteurs, notamment des journalistes et des responsables publics, allant jusqu’à envisager de leur porter physiquement atteinte.

Après dix mois d’enquête, l’affaire Banco Master laisse penser que Vorcaro est parvenu à prendre en otage le système politique du pays. Le banquier semble avoir compris que le Brésil ne comptait plus trois pouvoirs se contrôlant mutuellement, mais trois centres de pouvoir distincts dont il était possible d’acheter séparément le droit de veto.

En s’achetant des relais au sein des trois pouvoirs, Vorcaro pouvait se prémunir contre toute intervention de l’État. Mais il n’a pu mettre en place un tel système que parce que la politique brésilienne était devenue de plus en plus dysfonctionnelle au cours de la décennie précédente.

Le bras de fer institutionnel au Brésil

Au Brésil, le Congrès décide de l’affectation des dépenses publiques presque autant qu’il légifère. La Cour suprême se substitue au législateur lorsque les parlementaires sont dans l’impasse, allant parfois jusqu’à revenir sur les décisions du Congrès. Quant au président, affaibli, confronté à une dette publique considérable et soumis aux pressions des deux autres pouvoirs, il ne dispose que de faibles marges de manœuvre pour faire avancer ses politiques. Ce bras de fer est devenu l’une des caractéristiques de la vie politique brésilienne contemporaine.

Le renforcement du pouvoir du Parlement remonte à 2016. Lors de la procédure de destitution de la présidente Dilma Rousseff, Eduardo Cunha, alors président de la Chambre des députés, a compris que cette fonction pouvait cesser d’être un simple poste procédural pour devenir une véritable épée de Damoclès suspendue au-dessus de la présidence. Les enveloppes budgétaires réservées aux parlementaires sont devenues obligatoires et sont passées de 12,9 milliards de réaux (2,2 milliards d’euros) en 2017 à 61 milliards (10,3 milliards de dollars) en 2026, soit environ un quart de l’ensemble des dépenses discrétionnaires de l’État fédéral. Le président ne peut désormais plus bloquer leur versement pour maintenir la discipline au sein de sa coalition.

L’intervention de la justice dans le champ politique s’est accentué sous la présidence de Jair Bolsonaro. Les affrontements permanents entre l’ancien président, aujourd’hui emprisonné, et la Cour suprême sur la gestion de la pandémie, la désinformation et la liberté d’expression ont conduit les juges à endosser un rôle politique qu’ils n’ont jamais véritablement abandonné. Si la Cour a incontestablement joué un rôle essentiel dans la protection de la démocratie brésilienne face à la tentative de coup d’État de Bolsonaro en 2022, son intervention dans le champ politique a depuis longtemps dépassé les limites du fonctionnement démocratique habituel.

Et même si l’actuel président, Lula da Silva, est revenu au pouvoir en 2023 en promettant de restaurer la démocratie brésilienne, le déséquilibre institutionnel n’a fait que s’aggraver. Le gouvernement Lula a soutenu la condamnation par la Cour suprême de centaines de participants à l’assaut du 8 janvier 2023 à Brasília et n’a pas caché sa satisfaction lorsque Bolsonaro et ses proches ont été incarcérés. Mais les récentes attaques coordonnées de la Maison-Blanche de Donald Trump et d’élus d’extrême droite au Congrès américain n’ont fait que confirmer que la présidence constitue le maillon faible de la politique brésilienne.

La toile d’influence de Vorcaro

C’est dans ce contexte qu’est entré en scène un banquier confronté à des problèmes de liquidités et dont le pragmatisme l’emportait largement sur les convictions idéologiques. Les enquêteurs ont mis au jour un réseau d’influence remarquable non seulement par son ampleur, mais aussi par sa capacité à transcender les clivages politiques.

À droite, Vorcaro aurait offert de coûteux avantages et versé de l’argent à plusieurs responsables politiques, parmi lesquels Ciro Nogueira, ancien ministre de Bolsonaro et dirigeant de la coalition de droite. L’argent de Vorcaro a également servi à financer Dark Horse, le biopic consacré à Bolsonaro : selon les rapports de l’unité brésilienne de renseignement financier, quelque 12,3 millions de dollars auraient été versés au fonds texan chargé de gérer le budget du film, dont 1,6 million en septembre 2025 à la demande de Flávio Bolsonaro, fils de l’ancien président, sénateur et candidat à la présidentielle.

Il y a quelques semaines, des messages vocaux provenant du téléphone de Vorcaro ont fuité. Ils semblaient révéler que Nikolas Ferreira, jeune figure montante de l’extrême droite brésilienne et député au Congrès, avait sollicité l’aide du banquier pour obtenir certains avantages..

À gauche, la police fédérale affirme que Jaques Wagner, sénateur de l’État de Bahia et alors chef de file de Lula au Sénat, aurait reçu un appartement à Salvador ainsi que 3,5 millions de réaux (600 000 euros). L’enquête a également montré que, dès 2018, Rui Costa, alors gouverneur de Bahia et devenu par la suite chef de cabinet de Lula, avait favorisé les affaires de Vorcaro en autorisant les fonctionnaires à souscrire des prêts à taux élevés liés à Banco Master.

Reste enfin le pouvoir judiciaire, où les accusations sont les plus graves et les éléments de preuve les plus délicats à manier. Le juge de la Cour suprême Dias Toffoli s’est dessaisi de l’enquête sur Banco Master en février, après que la presse a révélé qu’au moins 35 millions de réaux (6 millions d’euros) provenant de fonds liés à Vorcaro avaient été versés à un complexe hôtelier du Paraná dans lequel il détenait une participation. Toffoli nie toute malversation.

Le fils d’un autre juge de la Cour suprême, Kássio Nunes Marques, a quant à lui perçu 281 600 réaux (47 600 euros) par l’intermédiaire d’un cabinet de conseil rémunéré par la banque, selon l’enquête.

Alexandre de Moraes, juge à la Cour suprême souvent présenté comme la bête noire de Bolsonaro, fait face à l’accusation la plus explosive : le cabinet d’avocats de son épouse, Viviane Barci de Moraes, a signé un contrat de 131 millions de réaux (22 millions d’euros) avec Banco Master. La police a retrouvé sur le téléphone de Vorcaro des échanges avec le juge Moraes, qui laissent entrevoir une proximité inhabituelle entre les deux hommes, même si aucun élément tangible ne prouve que Moraes ait donné suite à une quelconque demande du banquier.

Les informations concernant les échanges entre Moraes et Vorcaro proviennent d’un rapport de police commandé – puis rendu public – par un autre juge de la Cour suprême, André Mendonça, qui a repris l’enquête sur Banco Master au début de l’année. Avant sa nomination à la Cour suprême en 2022, Mendonça avait été le principal conseiller juridique du gouvernement fédéral puis ministre de la Justice sous Bolsonaro. Il se trouve désormais en première ligne d’une guerre ouverte entre factions rivales au sein de la Cour, dont celle menée par Moraes.

Des détracteurs de Mendonça à gauche l’accusent d’instrumentaliser l’enquête sur Banco Master pour affaiblir Moraes et ses alliés au profit des intérêts de la famille Bolsonaro. Ce faisant, Mendonça contribue à affaiblir davantage la légitimité de la Cour – précisément ce que l’extrême droite brésilienne cherche depuis longtemps à obtenir.

Le scandale s’invite dans les élections

L’ironie est que les responsables politiques les mieux placés pour faire campagne sur le discrédit de la Cour suprême sont aussi ceux que les mêmes dossiers mettent le plus en cause. Flávio Bolsonaro continue de réclamer la démission de Moraes, mais il n’a toujours pas expliqué comment il a pu bénéficier de l’argent de Vorcaro qui était censé financer le biopic consacré à son père. (La destination réelle de cet argent reste inconnue.)

Dans le même temps, Mendonça, lui-même fervent chrétien évangélique, est devenu une figure presque vénérée dans les rassemblements d’extrême droite. En concentrant toute son attention sur les possibles agissements répréhensibles de Moraes – tout en fermant les yeux sur les autres acteurs politiques qui ont franchi certaines limites au profit d’un banquier qui s’est enrichi aux dépens des retraités, des fonctionnaires et des petits investisseurs –, il semble offrir à Flávio Bolsonaro une bouée de sauvetage dans ce qui s’annonce comme l’une des élections présidentielles les plus serrées de l’histoire du Brésil.

Lula, de son côté, dispose d’une marge de manœuvre limitée. Même s’il ne semble pas impliqué dans le système mis en place par Vorcaro, il a longtemps gardé le silence pour éviter de se retrouver entraîné dans une crise institutionnelle qui concernait avant tout les deux autres pouvoirs. Il ne s’est exprimé qu’il y a quelques jours, lorsque les divisions au sein de la Cour suprême ont éclaté au grand jour et que la situation est devenue intenable. Il a alors demandé que toutes les pièces du dossier Banco Master soient rendues publiques.

Mais il est peut-être déjà trop tard pour s’emparer de ce nouveau scandale de corruption qui secoue le Brésil en pleine campagne électorale. Son soutien aux enquêtes ne devrait guère lui permettre de progresser dans les sondages. En revanche, celles-ci pourraient déboucher sur de nouvelles révélations et rebattre les cartes de la présidentielle.

Mais l’élection présidentielle brésilienne est encore loin d’être jouée. Si Lula, affaibli, est réélu en octobre, son défi ne sera pas seulement de préserver la démocratie. Il devra aussi, pour son quatrième mandat, tenter de réparer un système politique de plus en plus dysfonctionnel, répondre aux mécontentements qui s’accumulent et éviter que de nouveaux scandales ne fragilisent encore davantage les institutions du pays.

Si Flávio Bolsonaro l’emporte, le scandale Banco Master pourrait au contraire être étouffé – mais sans doute pas avant qu’il ait cherché à obtenir la destitution de ses adversaires à la Cour suprême. Le remplacement de juges en exercice par des alliés idéologiques est l’une des stratégies utilisées par l’extrême droite pour prendre le contrôle des institutions, de la Hongrie aux États-Unis.

Dans ce cas, le banquier n’aura pas seulement contribué à la déstabilisation des institutions brésiliennes : il aura aussi ouvert la voie à un profond recul démocratique.

The Conversation

Guilherme Casarões ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Au Brésil, l’affaire Banco Master fait trembler le monde politique et éclabousse la campagne présidentielle – https://theconversation.com/au-bresil-laffaire-banco-master-fait-trembler-le-monde-politique-et-eclabousse-la-campagne-presidentielle-292846

Que révèlent la devise et les armoiries du pape Léon XIV ?

Source: The Conversation – in French – By Virginia Raguin, Distinguished Professor of Humanities Emerita, College of the Holy Cross

Un vitrail du XVIIᵉ siècle représentant saint Augustin. Tobias Müller, 1622. Michel M. Raguin / Princeton University Art Museum, Princeton NJ, U.S.

L’ESSENTIEL

  • La devise et les armoiries de Léon XIV rappellent son appartenance à l’ordre de Saint-Augustin.

  • Dans l’art, Augustin est souvent représenté comme un savant conscient des limites de son savoir.

  • En se référant à lui, le nouveau pape met en avant l’humilité et l’unité.


Peu après son élection en mai 2025, le pape Léon XIV a dévoilé sa devise et ses armoiries. Le choix de ces mots et de ces symboles s’inscrit dans une longue tradition chez les évêques, les cardinaux et les papes : il reflète le parcours de chacun.

Son blason est divisé en diagonale. Dans la partie supérieure figure un lys blanc sur fond bleu ; dans la partie inférieure, l’emblème de l’ordre de Saint-Augustin, auquel il appartient. Sa devise, « In Illo uno unam », peut se traduire par « Dans l’Unique, nous sommes un ». Elle reprend des mots de saint Augustin, tirés de son commentaire du psaume 127 : « Les chrétiens avec leur chef qui est monté aux cieux, ne forment qu’un seul Christ. Il n’est point seul, et nous plusieurs ; mais quoique plusieurs, nous sommes un en lui seul. »

En choisissant cette devise, Léon XIV fait également figurer sur ses armoiries le symbole associé à saint Augustin : un cœur transpercé d’une flèche.

Un blason dont la partie supérieure montre un lys blanc sur fond bleu et la partie inférieure un cœur transpercé d’une flèche, posé sur un livre rouge
Armoiries du pape Léon XIV.
Avec l’aimable autorisation du Bureau de presse du Saint-Siège

Historienne de l’art, je m’intéresse à la façon dont les artistes de la Renaissance ont représenté l’humilité de saint Augustin, et ce que le choix de cette devise peut révéler du nouveau pape.

L’ordre de Saint-Augustin

Augustin a vécu à la fin du IVe siècle. Il a été évêque d’Hippone, en Afrique du Nord, pendant 34 ans. L’ordre de Saint-Augustin a été fondé en 1244, après que plusieurs communautés d’ermites établies en Toscane, en Italie, eurent demandé au pape Innocent IV de les réunir au sein d’un même ordre. Le pape leur donna pour règle de vie la Règle de saint Augustin, qui leur enjoignait de « ne rien appeler vôtre, mais de tout mettre en commun » et de « ne pas rechercher les choses vaines et terrestres ».

Érudit, théologien et administrateur, Augustin est un saint que les artistes ont souvent représenté. Il apparaît par exemple sur un vitrail commandé par un prêtre en 1622, tenant son emblème, un cœur transpercé d’une flèche, posé sur un livre ouvert sur ses genoux.

Cette image renvoie à une phrase des Confessions d’Augustin : « Vous aviez blessé mon cœur des flèches de votre amour ; et je portais dans mes entrailles vos paroles qui les traversaient. »

Sur ce vitrail, le saint s’adresse à un enfant. Une traduction de 1483 de la Légende dorée, recueil de vies de saints, raconte qu’Augustin, alors qu’il peinait à rédiger son traité De la Trinité, se promenait au bord de la mer lorsqu’il aperçut un enfant qui remplissait d’eau un petit trou creusé dans le sable.

Lorsque l’enfant lui expliqua qu’il voulait faire entrer la mer dans ce trou, Augustin lui reprocha l’absurdité de son entreprise. L’enfant lui répondit qu’il parviendrait plus vite à y verser toute l’eau de la mer qu’Augustin à comprendre, avec son intelligence humaine limitée, le mystère de la Trinité. Dans la foi chrétienne, la Trinité désigne un Dieu unique en trois personnes – le Père, le Fils et le Saint-Esprit – partageant une même nature divine et éternelle.

Cette leçon d’humilité a été représentée à de nombreuses reprises au fil des siècles. Dans un retable de 1482, le peintre et sculpteur Michael Pacher figure ainsi Augustin avec un enfant tenant une cuillère à ses pieds.

L’œuvre savante d’Augustin

Augustin a laissé une œuvre considérable. Outre les Confessions, l’un des livres les plus lus au Moyen Âge et au début de l’époque moderne, et De la Trinité, elle comprend de nombreux autres textes, dont La Cité de Dieu, un ouvrage monumental de plus de 1 000 pages.

Un homme vêtu de blanc et d’ocre, assis à une table, tient un livre ouvert et regarde devant lui
Fresque représentant saint Augustin.
Sandro Botticelli, via Wikimedia

Dans sa fresque de 1480 représentant Augustin dans son cabinet de travail, Sandro Botticelli montre le saint interrompant son écriture, en quête d’une pensée plus claire.

Vêtu simplement d’une longue robe blanche et d’une cape, Augustin a posé sa mitre d’évêque : un autre signe d’humilité. Son cabinet est rempli de livres. À droite, derrière sa tête, un ouvrage est ouvert sur une étude de géométrie.

Sur la gauche, Botticelli a placé une représentation du cosmos conforme aux conceptions de l’époque : la Terre est au centre de l’univers, tandis que le Soleil, la Lune, les planètes et les étoiles tournent autour d’elle. Nous savons aujourd’hui que ce modèle est erroné. Aussi brillant soit-il, Augustin ne pouvait pas tout savoir.

Léon XIV a lui aussi été enseignant et pasteur. Il a enseigné le droit canonique et la théologie des premiers siècles du christianisme au séminaire San Carlos y San Marcelo, au Pérou. À l’image du fondateur de son ordre, il a fait preuve d’humilité lors de sa première messe en tant que pape. Il a décrit sa nomination comme « une croix et une bénédiction » et évoqué la responsabilité que les cardinaux et lui portent dans le monde.

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Virginia Raguin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Que révèlent la devise et les armoiries du pape Léon XIV ? – https://theconversation.com/que-revelent-la-devise-et-les-armoiries-du-pape-leon-xiv-292795

Ce que « Le Semeur », tableau lumineux de Van Gogh, révèle du message de Léon XIV

Source: The Conversation – in French – By Virginia Raguin, Distinguished Professor of Humanities Emerita, College of the Holy Cross

« Le Semeur au soleil couchant », de Vincent van Gogh. Vincent van Gogh/ Kröller-Müller Museum via Wikimedia Commons, CC BY-NC-SA

L’ESSENTIEL

  • Lors de sa première audience générale, Léon XIV avait évoqué « Le Semeur au soleil couchant » de Van Gogh pour parler d’espérance, un tableau peint dans le pays qu’il visite cette semaine.

  • Le tableau fait écho à la parabole du semeur : la graine semée peut porter ses fruits, même si le résultat n’est pas immédiatement visible.

  • Le semeur rappelle aussi la dignité du travail, un thème cher à Léon XIII, dont le nouveau pape a choisi le nom.


Lors de sa première audience générale à Rome en mai 2025, le pape Léon XIV avait évoqué le tableau de Vincent van Gogh Le Semeur au soleil couchant, qu’il a présenté comme un symbole d’espérance. Un soleil éclatant illumine un champ, tandis qu’un paysan avance vers la droite du tableau en semant des graines.

Léon XIV faisait alors référence à la parabole du semeur, récit de l’Évangile qui invite à accomplir de bonnes actions. « Chaque parole de l’Évangile est comme une graine semée dans le sol de notre vie », a-t-il déclaré. Ce sol, a-t-il précisé, n’est pas seulement « notre cœur », mais aussi « le monde, la communauté, l’Église ».

« Derrière le semeur, Van Gogh a peint des épis déjà mûrs », a fait remarquer Léon XIV. Il y voit une image d’espérance : d’une manière ou d’une autre, la graine a porté ses fruits. Van Gogh a peint Le Semeur au soleil couchant en 1888, alors qu’il vivait à Arles (Bouches-du-Rhône). À l’époque, il travaillait aux côtés de son ami Paul Gauguin et envisageait l’avenir avec enthousiasme. Le tableau reflète cet optimisme.

L’inspiration de Van Gogh

En novembre 1888, Van Gogh écrit à son frère Théo, auquel il se confie souvent, au sujet du Semeur au soleil couchant. Il en décrit les couleurs : « Immense disque jaune citron pour le soleil. Ciel jaune vert avec des nuages roses. Le terrain est violet, le semeur et l’arbre bleu de Prusse. »

Le Semeur (Millet)
« Le Semeur (Millet).
Museum of Fine Arts, Boston via Wikimedia

Van Gogh s’est inspiré du tableau « Le Semeur », peint en 1860 par l’artiste français Jean-François Millet. Mais il en a transformé la composition : chez Millet, une silhouette sombre et solitaire domine la scène ; Van Gogh, lui, place le semeur au cœur d’un paysage métamorphosé par le soleil.

D’autres artistes ont représenté explicitement la parabole du semeur, comme le Norvégien Emanuel Vigeland. Dans une série de vitraux réalisés pour une église d’Oslo, celui-ci illustre les différentes étapes du récit et leur signification. Tandis que le semeur travaille, des graines tombent au bord du chemin et les oiseaux les mangent aussitôt : elles représentent ceux qui entendent la parole de Dieu sans l’écouter.

« La Parabole du semeur » vue par l’artiste norvégien Emanuel Vigeland, 1917-1919, église luthérienne de Borgestad, en Norvège.
Virginia Raguin

Certaines graines tombent sur un sol pierreux et ne peuvent s’y enraciner : elles symbolisent ceux qui manquent de persévérance. D’autres tombent parmi les ronces et sont étouffées. Vigeland associe à ce passage l’image saisissante d’un avare comptant des piles de pièces, dont la vie est étouffée par l’appât du gain.

À la fin de la parabole, les graines tombées dans la bonne terre produisent une récolte au centuple. Vigeland représente une moisson abondante, à côté d’un homme assis par terre, tenant un enfant sur ses genoux.

Ce que ce tableau révèle de Léon XIV

Le tableau de Van Gogh fait écho à plusieurs idées exprimées par le nouveau pape au début de son pontificat. Léon XIV a ainsi expliqué : « Au centre du tableau, il y a le soleil, et non le semeur. Cela nous rappelle que c’est Dieu qui fait avancer l’histoire, même lorsqu’il semble absent ou lointain. C’est le soleil qui réchauffe les mottes de terre et fait mûrir la semence. »

L’image du semeur absorbé par son travail physique évoque aussi la dignité du travail, un thème lié au choix du nom du pape. Léon XIV a expliqué avoir choisi ce nom « principalement parce que le pape Léon XIII, dans son encyclique historique Rerum novarum, a abordé la question sociale dans le contexte de la première grande révolution industrielle ». Léon XIII dénonçait notamment l’injustice économique qui laissait aux ouvriers de maigres revenus, alors que les propriétaires tiraient d’importants profits de l’industrialisation.

Comme dans l’œuvre de Vigeland, le pape voit dans le semeur de Van Gogh un message d’espérance. Ce message rejoint, à ses yeux, le thème de l’espérance choisi pour l’année jubilaire proclamée par son prédécesseur, François. Léon XIV a également exprimé l’espoir que l’écoute de Dieu conduise les hommes à se mettre au service des autres.

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Virginia Raguin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Ce que « Le Semeur », tableau lumineux de Van Gogh, révèle du message de Léon XIV – https://theconversation.com/ce-que-le-semeur-tableau-lumineux-de-van-gogh-revele-du-message-de-leon-xiv-292794

De Rome aux messes dans les stades : comment la dévotion envers le pape a changé au fil des siècles

Source: The Conversation – in French – By Anna Peirats, Catedrática de Humanidades, Universidad Católica de Valencia

Le pape Léon XIV devant les fidèles venus l’attendre au Vatican, comme chaque semaine. Marco Iacobucci Epp/Shutterstock

L’ESSENTIEL

  • Pendant des siècles, les fidèles se rendaient à Rome pour voir le pape.

  • La radio, la télévision puis les voyages ont rapproché les papes des foules.

  • Les réseaux sociaux prolongent aujourd’hui cette proximité jusque sur les téléphones des fidèles.


Le 7 juin 2026, des centaines de milliers de personnes étaient appelées à se rassembler sur la place de Cibeles, à Madrid, pour assister à la messe célébrée par Léon XIV à l’occasion de la Fête-Dieu. C’était la première visite de ce pape en Espagne.

Aujourd’hui, une telle scène n’a rien d’étonnant. Pourtant, pendant des siècles, ceux qui voulaient voir le souverain pontife devaient se rendre en pèlerinage sur la tombe de Pierre. Pour comprendre ce contraste, il faut remonter aux origines de la papauté.

« Sur cette pierre, je bâtirai mon Église »

Aux premiers siècles du christianisme, la vénération se concentrait sur la figure de saint Pierre. Rome prit de l’importance parce que, selon la tradition, c’est là qu’il avait été martyrisé et enterré. La basilique que Constantin fit construire sur sa tombe, au IVe siècle, devint l’un des grands lieux de pèlerinage de la chrétienté.

À cette époque, les papes ne quittaient Rome que dans des circonstances exceptionnelles. L’exemple le plus connu est celui de Léon Iᵉʳ le Grand : en 452, il alla à la rencontre d’Attila, dont les Huns avançaient dans le nord de l’Italie, et parvint à empêcher leur marche sur la ville. La légende y ajouta un épisode, que Raphaël immortalisa dans une fresque au Vatican : derrière le pape seraient apparus les apôtres Pierre et Paul, l’épée à la main.

La Rencontre entre Léon Iᵉʳ le Grand et Attila
La Rencontre entre Léon Iᵉʳ le Grand et Attila, selon Raphaël.
Art Renewal Center/Wikimedia

Le nom choisi par Léon XIV rappelle ainsi l’une des plus anciennes images de la papauté : celle du pontife qui protège son peuple face au danger.

Les papes se déplaçaient pour gouverner : négocier avec les rois, réformer l’Église ou mobiliser la chrétienté, comme le fit Urbain II lorsqu’il prêcha la première croisade en 1095. Pour les fidèles, le mouvement se faisait en sens inverse : c’étaient eux qui se rendaient à Rome.

Le premier Jubilé, proclamé par Boniface VIII en 1300, attira à Rome des centaines de milliers de pèlerins auxquels était promise la rémission de leurs péchés. Mais, pour l’immense majorité des fidèles, le pape demeurait une figure lointaine. Au cours des siècles suivants, ce schéma ne changea guère.

Prisonnier du Vatican

La vénération du pape s’intensifia au XIXe siècle. Le 20 septembre 1870, les troupes du royaume d’Italie entrèrent dans Rome et mirent fin à plus de mille ans de souveraineté pontificale sur la ville. Pie IX se retira au Vatican, se déclara « prisonnier » et mourut huit ans plus tard sans en être ressorti.

Pie X
Gravure représentant le pape Pie IX.
Bibliothèque nationale de France

Dans ces mêmes années, le concile Vatican I, réuni sous son pontificat, proclama le dogme de l’infaillibilité pontificale. Le pape avait perdu un État, mais son autorité spirituelle se trouvait renforcée. Une nouvelle forme de vénération de sa personne se développa : la presse catholique diffusa son portrait, et les images à son effigie se multiplièrent dans les foyers catholiques.

Son successeur, Léon XIII, exerça cette autorité dans un domaine nouveau. Avec l’encyclique Rerum novarum (1891), il posa les fondements de la doctrine sociale de l’Église. Cette autorité renforcée trouva bientôt un moyen inédit de se faire entendre : avant que le pape ne parcoure le monde, sa voix voyagea.

Le 12 février 1931, Pie XI inaugura Radio Vatican, construite par Guglielmo Marconi, en prononçant le premier message radiodiffusé d’un pape. Pour la première fois, ses paroles pouvaient être entendues simultanément aux quatre coins du monde.

Pie XII alla plus loin encore. Son message du 24 août 1939, à la veille de la Seconde Guerre mondiale – « Rien ne se perd avec la paix ; tout peut être perdu avec la guerre » – donna à la parole pontificale une portée mondiale. En 1949, il fut aussi le premier pape à apparaître à la télévision. La voix et le visage du pape franchissaient désormais les frontières, mais lui-même restait à Rome. Il lui restait à aller à la rencontre des fidèles.

Au-delà de Rome

Paul VI.
Le pape Paul VI au balcon du monastère franciscain du mont Thabor, face à la vallée de Jezréel et aux monts Guilboa.
David Eldan/National Photo Collection of Israel

C’est Paul VI qui franchit ce pas. En janvier 1964, il se rendit en Terre sainte : c’était le premier voyage international d’un pape en avion. L’année suivante, il s’envola pour New York, où il prononça un discours devant l’Assemblée générale des Nations unies et célébra une messe dans un stade. Il visita les cinq continents, ce qui lui valut le surnom de « pape pèlerin ».

Jean-Paul II fit des voyages un élément central de son pontificat et devint le premier pape à rassembler de telles foules. Il parcourut plus de 1 200 000 kilomètres (près de trente fois le tour du monde) au cours de 104 voyages internationaux dans 129 pays. Il se rendit cinq fois en Espagne. En 1985, il institua les Journées mondiales de la jeunesse, qui attirèrent des foules immenses : à Manille, en 1995, plusieurs millions de personnes assistèrent à une seule messe. Sur les places, on scandait un slogan qu’aucun pape n’avait encore entendu avec une telle ferveur et qui reste gravé dans la mémoire collective : « Jean-Paul II, tout le monde t’aime. »

Ses funérailles, en 2005, attirèrent à Rome plus de quatre millions de pèlerins et des délégations de plus de 80 pays. Cette ferveur populaire a fait naître une comparaison souvent reprise à propos des papes récents : celle de la rock star. Dans la London Review of Books, le critique Terry Eagleton décrivit Jean-Paul II comme une sorte de « rock star spirituelle ». L’image rend compte de l’ampleur médiatique du phénomène, mais laisse de côté un élément essentiel : la papauté s’appuie sur une tradition et une mémoire façonnées depuis près de deux millénaires.

Du tombeau de Pierre à l’écran du smartphone

Un autre changement survint ensuite, sans passer cette fois par les stades : l’arrivée du pape sur les réseaux sociaux. En décembre 2012, Benoît XVI créa sur Twitter le compte @Pontifex, devenant le premier pape à utiliser ce réseau social.

Il s’était auparavant rendu trois fois en Espagne : à Valence en 2006 ; à Saint-Jacques-de-Compostelle et Barcelone en 2010 ; puis à Madrid en 2011. Dans la capitale espagnole, il présida les Journées mondiales de la jeunesse, qui rassemblèrent plus d’un million de jeunes. Plusieurs événements eurent lieu sur la place de Cibeles, où Léon XIV devait à son tour se rendre.

Lorsque François ouvrit son compte Instagram en mars 2016, il atteignit le million d’abonnés en douze heures. Un an plus tôt, le magazine Vogue l’avait déjà décrit comme une rock star d’Internet. La comparaison employée à l’époque de Jean-Paul II passait ainsi des stades aux téléphones portables.

Avec les réseaux sociaux, le pape François entra dans le quotidien des fidèles : plus besoin de se rendre en pèlerinage à Rome ni d’attendre une apparition à la télévision. Il pouvait désormais surgir chaque jour sur l’écran d’un smartphone, dans une actualité, une vidéo ou un mème.

En 2020, ses messages totalisèrent 27 milliards de vues. En pleine pandémie, le 27 mars 2020, François donna depuis Rome la bénédiction Urbi et Orbi, sous la pluie et presque seul. La cérémonie fut retransmise à la télévision, sur Internet et à la radio. Sans fidèles physiquement présents sur la place Saint-Pierre, le pape accompagnait, par écrans interposés, des millions de personnes dans le monde.

Léon XIV hérite de cette dimension technologique de la papauté. Son élection, le 8 mai 2025, fut la première à l’ère de TikTok. Son arrivée sur Instagram suscita le même engouement que celle de François : il dépassa le million d’abonnés en moins d’une journée. Aujourd’hui, les différents comptes du pape réunissent à eux tous des dizaines de millions d’abonnés.

L’histoire de la dévotion envers les papes est aussi celle des moyens par lesquels ils se rendent présents auprès des fidèles. Lorsque Léon XIV célébrera la messe sur la place de Cibeles, plusieurs époques se rejoindront : celle des pèlerinages médiévaux, celle des grandes célébrations du XXe siècle et celle de la diffusion numérique au XXIe siècle. Les formes, les médias et les mots ont changé, mais cette dévotion répond toujours à un désir ancien : voir de près le successeur de Pierre.

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Anna Peirats ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. De Rome aux messes dans les stades : comment la dévotion envers le pape a changé au fil des siècles – https://theconversation.com/de-rome-aux-messes-dans-les-stades-comment-la-devotion-envers-le-pape-a-change-au-fil-des-siecles-292793