Apprendre à bien manger : comment penser l’éducation à l’alimentation ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Kim Hyeongyeong, ATER en Sciences de l’éducation, Université de Corse Pascal-Paoli


L’ESSENTIEL

  • L’éducation à l’alimentation est un enjeu essentiel à tous les âges de la vie.

  • Pour bien manger, il faut un minimum de connaissances en santé. Mais il s’agit aussi de comprendre comment les aliments arrivent dans notre assiette.

  • S’il y a un certain nombre de paramètres à respecter, y a-t-il pour autant une seule recette ?


L’éducation à l’alimentation est l’un des objectifs définis par la Stratégie nationale pour l’alimentation, la nutrition et le climat (Snanc) 2025-2030, publiée en février dernier. Elle doit se faire à tous les âges de la vie, pour permettre à chacun d’être autonome et de se construire une vision globale de l’alimentation de manière continue.

Que veut dire précisément « être autonome » et « se construire une vision globale de l’alimentation » ? Et comment l’éducation peut-elle y contribuer ?

L’autonomie comme finalité éducative

L’autonomie se pense au regard de ce qu’on appelle l’« altricialité ». C’est une caractéristique propre à l’être humain : contrairement à de nombreuses autres espèces, l’être humain naît immature et dépendant, tant sur le plan biologique que psychique et social. L’éducation est un long processus, nécessaire pour progressivement construire son autonomie.

En ce qui concerne l’alimentation, l’éducation repose sur trois approches. Tout d’abord, l’approche informative consiste à transmettre des informations et des injonctions. Cette approche se traduit le plus souvent par des campagnes d’information (« Manger cinq fruits et légumes par jour », « Manger-Bouger », etc.).

L’approche suggestive cherche à modifier ou orienter le comportement sans qu’on le sache. En ce sens, nombre de techniques inspirées du nudge sont mises en place pour induire un comportement favorable à la santé ou à l’environnement.

Enfin, l’approche éducative idéale vise au contraire à faire du sujet un acteur conscient et capable d’un comportement volontaire et adapté à chacun. Selon cette approche, l’éducation à l’alimentation accompagne la personne dans le développement de son autonomie en la matière.

Comprendre dans quel système agroalimentaire on se trouve

Mais cette autonomie repose sur deux conditions nécessaires qui participent à la construction d’une vision globale de l’alimentation. La première est de comprendre comment on fonctionne. Plusieurs mécanismes influencent nos comportements alimentaires : le comportement alimentaire résulte à la fois de processus biologiques (régulation de la faim et de la satiété, circuit de récompense au niveau cérébral, etc.), psychologiques (cognition, émotions, etc.) et sociaux (normes, espaces, etc.). C’est pourquoi l’alimentation est caractérisée comme un phénomène « bio-psycho-socio-culturel ».

De plus, la plupart des mécanismes, dus à leur caractère habituel, nous échappent souvent. Ces mécanismes sont en outre en interaction avec le milieu dans lequel on vit. Selon l’approche écologique, nos choix alimentaires sont cadrés par de multiples déterminants de notre environnement matériel, socioéconomique et politico-culturel – ce qu’on appelle l’environnement alimentaire.

La seconde condition est de comprendre la complexité du système alimentaire dans lequel nous vivons. Il s’agit de réaliser le chemin que parcourt un aliment avant d’arriver dans notre assiette, de la production jusqu’à la consommation, en passant par le transport et la distribution.

Si on croise ces différents niveaux de lecture sur l’alimentation, on arrive à comprendre la diversité des enjeux qu’elle engage : enjeux sanitaires, liés à la prévalence des maladies dites « modernes » (obésité, maladies cardiovasculaires, etc.) ; environnementaux dans les modes de production et de consommation ; sociaux, autour des inégalités d’accès à une alimentation de qualité ; mais aussi identitaires puisque l’alimentation est porteuse de valeurs et de symboles.

Comprendre ces deux conditions, c’est donc prendre conscience du fait que l’on n’est ni totalement libre ni totalement déterminé, mais que l’on dispose d’une marge de manœuvre dans un monde complexe dont on fait partie.

La motivation, condition de réussite essentielle

Cependant, cette prise de conscience ne suffit pas à elle seule à agir, ce qui explique les limites d’une approche purement informative. Il faut aussi travailler la motivation, car c’est elle qui permet de transformer les connaissances en pouvoir d’agir.

La motivation d’un comportement alimentaire se situe entre deux pôles : l’un pousse vers la recherche de sécurité et de dépendance dans ce qui est familier et habituel, l’autre tend au contraire vers la confrontation avec le nouveau et l’autre, et permet de gagner en maturité.

L’éducation à l’alimentation doit donc permettre au sujet de développer une motivation qui soutient son autonomie, en lui offrant par exemple des occasions d’essayer un nouvel aliment, de découvrir une pratique alimentaire différente, ou de s’ouvrir sur la complexité du monde alimentaire à laquelle il n’était pas sensibilisé auparavant.

La littératie alimentaire comme modèle éducatif

Pour mener une action d’éducation à l’alimentation, on peut s’appuyer sur le concept de littératie alimentaire. Si elle est davantage mobilisée dans le domaine de la nutrition-santé, en tant qu’outil de mesure, elle comprend en effet une dimension plus globale et critique qui permet d’aborder la complexité de l’alimentation.

Elle se définit comme la capacité d’une personne à comprendre l’alimentation de manière à développer une relation positive avec celle-ci. Cela comprend les techniques culinaires et les pratiques alimentaires, acquises tout au long de la vie afin de naviguer, de s’engager dans et de participer à un système alimentaire complexe. Une personne qui a cette capacité peut prendre des décisions favorables tant pour sa santé que pour un système alimentaire durable, compte tenu des composantes environnementale, sociale, économique, culturelle et politique de l’alimentation.

Cette définition peut se décliner en trois niveaux de littératie pour être opérationnelle : le niveau fonctionnel correspond à des connaissances déclaratives et procédurales en nutrition et en techniques culinaires ; le niveau interactif à des compétences pour intégrer ces connaissances dans des pratiques quotidiennes ; enfin, le niveau critique consiste en une analyse critique sur les déterminants sous-jacents de notre alimentation (sociopolitiques, environnementaux) et les conséquences de celle-ci sur notre santé, notre société et la nature.

L’éducation à l’alimentation ne repose pas sur une seule recette magique, mais elle suppose des conditions de possibilité à réunir.


Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

The Conversation

Kim Hyeongyeong a reçu des financements de l’Université de Montpellier et la Chaire UNESCO complexité Edgar Morin pour réaliser sa thèse.

– ref. Apprendre à bien manger : comment penser l’éducation à l’alimentation ? – https://theconversation.com/apprendre-a-bien-manger-comment-penser-leducation-a-lalimentation-288550

Ce que les vidéos de placards bien rangés révèlent de l’évolution des réseaux sociaux

Source: The Conversation – France (in French) – By Helen Ringrow, Associate Professor in Contemporary Discourse, University of Portsmouth

Entre esthétique soignée, sons ASMR et incitation à consommer, la tendance « restock » transforme les tâches domestiques en spectacle et redéfinit l’authenticité sur les réseaux sociaux. Faithie/Shutterstock

L’ESSENTIEL

  • Les vidéos de « réapprovisionnement », regroupées sous le hashtag RestockTok, transforment le rangement des provisions en spectacle captivant, tout en incitant à acheter produits et contenants.

  • Principalement destinées aux femmes, elles peuvent renforcer l’idée que l’organisation du foyer leur incombe et encourager la surconsommation.

  • Grâce aux vues subjectives, elles créent une impression d’authenticité fondée sur l’immersion plutôt que sur le lien avec l’influenceur.


Rares sont les choses qu’un bon influenceur ne peut pas transformer en contenu captivant. Les réseaux sociaux ont rendu les moindres détails de notre quotidien divertissants et « esthétiques ». Des tendances virales se sont ainsi développées autour de tâches que l’on pourrait juger ennuyeuses et banales, comme remplir son réfrigérateur ou ses placards.

Dans un article récent, nous avons étudié l’attrait de ces contenus sur les réseaux sociaux. Nous avons analysé un petit échantillon de publications Instagram de ce type, en examinant les images, les légendes et les commentaires des internautes.

Une vidéo typique de « réapprovisionnement », regroupée sous le vocable de « RestockTok », s’ouvre sur le réfrigérateur, l’armoire de toilette ou le garde-manger que l’on s’apprête à remplir. Le plan suivant adopte un point de vue à la première personne : une main remplit une série de contenants, généralement transparents. La vidéo se termine en montrant des bocaux et des boîtes soigneusement rangés, agréables à regarder, remplis de délicieuses gourmandises ou de produits d’entretien.

Comme beaucoup de contenus d’influenceurs, nombre de ces vidéos ont pour objectif final de rapporter de l’argent à leurs créateurs grâce aux revenus publicitaires. Selon la youtubeuse Hannah Alonzo, elles « mettent en valeur des produits qui attirent l’attention et dont le spectateur finit par penser qu’il a besoin pour améliorer sa vie d’une manière ou d’une autre ». Ces vidéos peuvent ainsi inciter à acheter aussi bien les produits que l’on range que les boîtes dans lesquelles on les range.

Ces contenus peuvent inciter les abonnés à faire les mêmes achats pour accéder au mode de vie auquel ils aspirent. Des recherches ont en effet montré que les publications encourageant la consommation peuvent pousser les internautes à acheter des produits, en particulier lorsqu’elles leur donnent à voir un idéal auquel ils aimeraient accéder.

Une motivation purement esthétique

La popularité de ces vidéos sur les réseaux sociaux tient à la fois au mode de vie qu’elles donnent envie d’adopter et à leurs images séduisantes, où les sons et les couleurs captent l’attention. Les produits eux-mêmes sont choisis pour leur attrait visuel : capsules de lessive aux couleurs vives, canettes de boissons rangées par couleur, etc. Les solutions de rangement, comme les contenants réutilisables que l’on peut remplir à nouveau, peuvent sembler écologiques. Certains internautes font toutefois remarquer que le fait de sortir les produits de leur emballage d’origine n’a pas d’autre raison évidente qu’un souci d’esthétique.

Certains commentaires sous ces vidéos laissent par ailleurs entendre que ces contenus incitent à la surconsommation, voire la glorifient. Beaucoup s’interrogent sur la nécessité d’accumuler autant de contenants et de telles quantités de produits.

Les vidéos sont produites en haute définition et font l’objet d’un montage très travaillé. Les sons, ajoutés ou retouchés en postproduction, procurent une sensation auditive agréable appelée ASMR (réponse autonome des méridiens sensoriels). L’ASMR et les autres vidéos sensorielles sont devenus un genre à part entière, très populaire en ligne.

Une répartition genrée

Nos recherches suggèrent qu’au-delà de la mise en scène d’un mode de vie désirable, ces vidéos peuvent aussi promouvoir subtilement une répartition genrée des tâches domestiques. Comme la plupart des contenus proposés par les influenceurs spécialisés dans le mode de vie et la parentalité, les vidéos de réapprovisionnement s’adressent principalement aux femmes et sont surtout regardées par elles.

Les publications que nous avons analysées montraient principalement des épouses et des mères organisant leur foyer. Le réapprovisionnement n’est pas, en soi, une activité genrée : tout le monde doit renouveler ses provisions. Mais des hashtags comme #OrganizedMum (« maman organisée ») et #MomLife (« vie de maman »), courants dans ces vidéos, suggèrent que cette part de l’organisation et du travail domestiques incombe surtout aux femmes.

La consommation qui sous-tend le « RestockTok » comporte elle aussi une dimension genrée. Au Royaume-Uni, selon une enquête de la Fawcett Society publiée en 2020, 37 % des femmes vivant avec un partenaire masculin sont responsables des décisions concernant les dépenses du ménage, contre 22 % des hommes. Ce constat est particulièrement intéressant dans ce contexte : un rapport de 2020 indiquait que les femmes représentaient 84 % du secteur de l’influence, mais gagnaient en moyenne 128 dollars américains (113 euros) de moins par publication que leurs homologues masculins.

Les publications que nous avons analysées montraient principalement des épouses et des mères organisant leur foyer. Le réapprovisionnement n’est pas, en soi, une activité genrée : tout le monde doit renouveler ses provisions. Mais des hashtags comme #OrganizedMum (« maman organisée ») et #MomLife (« vie de maman »), courants dans ces vidéos, suggèrent que cette part de l’organisation et du travail domestiques incombe surtout aux femmes.

Une nouvelle forme d’authenticité

L’authenticité, c’est-à-dire le fait d’être « vraiment soi-même » ou de montrer sa vie réelle, est depuis longtemps considérée comme l’ingrédient secret d’une carrière réussie dans l’influence. Des recherches suggèrent que ce qui distingue les créateurs qui réussissent des autres est leur capacité à produire des contenus qui paraissent crédibles, même s’ils reposent sur une bonne dose de mise en scène.

Les vidéos de « réapprovisionnement » s’inscrivent dans une vague de contenus de plus en plus populaires qui laisse penser que notre perception de l’authenticité en ligne évolue. Des chercheurs ont forgé l’expression « authenticité émergente » pour décrire la manière dont, au fil des années, des personnages soigneusement construits et des publications ouvertement sponsorisées ont progressivement été acceptés comme « authentiques » sur les réseaux sociaux.

Par ailleurs, l’activité des influenceurs repose généralement sur les relations parasociales que nouent les spectateurs avec eux : les abonnés ont le sentiment de « connaître » l’influenceur. Ces liens se créent plus facilement lorsque celui-ci est perçu comme authentique.

Pourtant, certaines des vidéos de réapprovisionnement qui captivent le plus les internautes sont filmées en vue subjective, selon le format « POV » (pour point of view, ou « point de vue »). La personne qui les réalise apparaît à peine à l’écran : l’expérience immersive prime sur la personnalité de l’influenceur.

Les plans anonymes, sans visage à l’écran, donnent aux spectateurs l’impression d’effectuer eux-mêmes les gestes d’organisation et de rangement. En filmant tout en vue subjective, les influenceurs spécialisés dans le réapprovisionnement leur donnent le sentiment de participer pleinement à ce qui se passe.

Cette tendance s’inscrit dans une évolution plus large des réseaux sociaux. Les vidéos de réapprovisionnement rejoignent les contenus des « cleanfluenceurs », qui partagent en ligne leurs astuces et leurs routines de ménage. Certains des influenceurs de notre étude appartiennent aux deux catégories. Les vidéos CraftTok, consacrées aux activités artistiques, aux loisirs créatifs et au bricolage, connaissent elles aussi un essor récent et utilisent parfois les mêmes procédés : des plans en vue subjective et des techniques inspirées de l’ASMR.

Toutes ces tendances remettent en question l’idée selon laquelle, pour devenir un influenceur connu, il faut que le public puisse s’identifier à vous, que vous lui donniez envie de vous ressembler et que vous soyez visiblement « vous-même » à l’écran. Si ce type de contenu existe toujours, les vidéos de « réapprovisionnement » et de rangement, inspirés de l’ASMR, font de l’authenticité une caractéristique de l’expérience de visionnage plutôt qu’une dimension du lien affectif avec les créateurs. Elles ne proposent plus une relation qui semble réelle et dans laquelle le public peut se reconnaître, mais des expériences qui produisent ces mêmes impressions grâce à leur caractère immersif.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Ce que les vidéos de placards bien rangés révèlent de l’évolution des réseaux sociaux – https://theconversation.com/ce-que-les-videos-de-placards-bien-ranges-revelent-de-levolution-des-reseaux-sociaux-293372

Le simple nom d’un aliment influence la perception que l’on a de son poids

Source: The Conversation – France (in French) – By David Sidhu, Assistant Professor, Department of Psychology, Carleton University

Nous avons tendance à associer certains sons, comme « i » ou « t », à de petites tailles, et d’autres, comme « o » ou « b », à de grandes tailles. Une nouvelle étude montre que ces associations influencent aussi notre perception des en-cas. (Unsplash)

L’ESSENTIEL

  • La sonorité du nom d’un aliment influence la perception de son poids et de son pouvoir rassasiant.

  • Certains sons évoquent spontanément quelque chose de « grand » et consistant, d’autres quelque chose de « petit » et léger.

  • Ces associations peuvent aussi peser sur l’intention d’achat, selon le type d’en-cas recherché.


Imaginez que vous ayez faim dans un supermarché et que vous cherchiez quelque chose à grignoter. Vous avez le choix entre des barres de céréales Gobo et des barres de céréales Kipi. Lesquelles choisissez-vous pour vous rassasier ? Si vous êtes comme les participants à notre nouvelle étude, vous avez probablement répondu Gobo.

De nombreux facteurs influencent la perception que nous avons des aliments. Par exemple, les consommateurs jugent les produits dont l’emballage arbore des couleurs ternes plus sains que ceux aux couleurs vives. Ils ont également tendance à penser que les en-cas présentés dans un emballage brillant sont plus riches en matières grasses.

Dans notre nouvelle étude, nous avons cherché à savoir comment la sonorité du nom d’un en-cas influence ces perceptions. Nous nous sommes notamment demandé si elle pouvait nous amener à penser qu’un aliment est plus ou moins lourd et plus ou moins rassasiant.

Nous avons constaté que les participants s’attendaient à ce que les aliments portant un nom à la sonorité « imposante », comme Norgo, soient plus lourds et plus rassasiants que ceux dont le nom évoquait quelque chose de « petit », comme Iskee.

Certains sons évoquent un produit plus petit

Notre étude s’appuie sur un effet découvert il y a près d’un siècle : l’« effet mil/mal ». Il est moins connu que son proche parent, l’« effet bouba/kiki », qui désigne notre tendance à associer certains sons à des formes arrondies et d’autres à des formes anguleuses. Cet effet a été proposé par le psychologue allemand Wolfgang Köhler la même année, en 1929.

L’effet mil/mal désigne quant à lui la tendance à associer certains sons, comme « i » ou « t », à de petites tailles, et d’autres, comme « o » ou « b », à de grandes tailles.

Plusieurs hypothèses tentent d’expliquer ce phénomène. L’une d’elles tient à l’ouverture de la bouche lorsque nous prononçons certains sons : essayez, par exemple, de dire « i », puis « o ». Une autre suggère que ces associations viennent des sons que produisent dans la réalité les choses petites ou grandes. Pensez, par exemple, au pépiement d’un poussin comparé au grognement d’un ours.

Un distributeur automatique.
Quels facteurs influencent votre choix lorsque vous achetez un en-cas dans un distributeur automatique ?
(Unsplash/Estera)

Nous voulions savoir si ce phénomène pouvait influencer la façon dont les consommateurs perçoivent les aliments. Nous avons mené une expérience auprès de plus de 600 participants, auxquels nous avons présenté des noms de marques fictives pour différents types d’en-cas. Nous leur demandions, par exemple, d’« imaginer une nouvelle marque de chips appelée Tikee » ou « une nouvelle marque de mélange de fruits secs et de noix appelée Boge ».

Ces noms inventés contenaient des sons associés à l’idée de petitesse ou, au contraire, de grandeur. Nous avons testé différents aliments, aussi bien des produits considérés comme sains, comme les flocons d’avoine, que des produits moins sains, comme les chips.

Les noms associés à chaque aliment étaient attribués de manière aléatoire pour chaque participant.

Qu’est-ce qui influence notre envie d’acheter ?

Nous avons demandé aux participants d’évaluer à quel point ils pensaient que les aliments seraient lourds et rassasiants. Résultat : ils s’attendaient à ce que les en-cas portant des noms comme Boge soient plus lourds et plus rassasiants que ceux portant des noms comme Tikee.

Nous avons également pris en compte toutes sortes de facteurs, comme la longueur des noms, le fait que les participants les apprécient ou non, ou encore leur facilité de prononciation. Et le type d’aliment – considéré comme sain ou non – ne changeait rien à l’effet produit par le nom.

Tout cela est intéressant, mais est-ce que cela influence réellement ce que les consommateurs achètent ? C’est un peu plus compliqué. Nous avons demandé aux participants dans quelle mesure ils seraient susceptibles d’acheter chacun des en-cas. Lors de nos premières expériences, les noms évoquant quelque chose de grand ou de petit ne semblaient pas avoir d’effet sur leur intention d’achat.

Petite curiosité tout de même : les participants avaient surtout envie d’acheter les en-cas baptisés Teek, tandis que Blorogo les séduisait très peu. Un nom à éviter, donc, si vous comptez lancer une nouvelle marque de biscuits apéritifs.

En réalité, l’envie d’acheter dépend de ce que recherche le consommateur à un moment donné. Dans l’une de nos expériences, nous avons demandé aux participants d’imaginer un ami qui apprécie les aliments consistants et rassasiants, ou au contraire un ami qui préfère une alimentation légère. Selon le profil de cet ami, ils étaient alors plus ou moins enclins à acheter des produits portant des noms évoquant quelque chose de « petit » ou de « grand ».

La sonorité du nom d’un en-cas peut donc bel et bien influencer l’intention d’achat, en fonction du type d’aliment que le consommateur recherche à ce moment-là.

Et après avoir mangé ?

De futures recherches pourraient chercher à déterminer si le nom d’un produit peut réellement influencer la sensation de satiété après l’avoir consommé.

Il arrive que nos attentes sur le déroulement d’une expérience influencent la manière dont nous la vivons, parfois même davantage que l’expérience elle-même. Ainsi, si l’on s’attend à ce qu’un en-cas soit rassasiant, on pourrait se sentir davantage rassasié après l’avoir mangé que si l’on pensait consommer quelque chose de léger.

De futures études devraient également porter sur de vrais produits, et pas seulement sur leur description. De nombreux aspects – le caractère brillant ou mat de l’emballage, sa forme, les couleurs utilisées – influencent en effet notre perception d’un produit, au-delà de son seul nom.

Tous ces éléments combinés pourraient peser davantage que le nom à lui seul sur la façon dont nous percevons le caractère rassasiant d’un en-cas. Alors, la prochaine fois que vous aurez faim et choisirez un Rolo plutôt qu’un Twix, ou que vous chercherez quelque chose de léger et opterez pour des Triscuits plutôt que des Doritos, la sonorité de leur nom y sera peut-être pour quelque chose !

The Conversation

David Sidhu bénéficie de financements du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada (CRSNG) et du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH).

Johanna Peetz bénéficie de financements du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH).

Rachel Burns bénéficie de financements des Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC). Elle a également reçu des financements du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH), de la Fondation canadienne pour l’innovation (FCI) et du Fonds pour la recherche en Ontario.

– ref. Le simple nom d’un aliment influence la perception que l’on a de son poids – https://theconversation.com/le-simple-nom-dun-aliment-influence-la-perception-que-lon-a-de-son-poids-293391

Goût, santé, lien social, créativité… À la recherche de la recette du bonheur gastronomique

Source: The Conversation – France (in French) – By Sofía Blanco Moreno, Profesor ayudante doctor, Área de Comercialización e Investigación de Mercados, Universidad de León

Bien manger ne se résume pas à ce qu’il y a dans l’assiette. Ici à Saint-Sébastien en Espagne. MikeDotta/Shutterstock

L’ESSENTIEL

  • Le plaisir de manger dépend du goût, mais aussi des sens, des émotions, du partage et du contexte.

  • La « gastronomie du bonheur » cherche à intégrer nutrition, créativité, durabilité et bien-être dans l’expérience culinaire.

  • – Des initiatives comme la « Route des tapas heureuses » veulent tester ces principes auprès des clients et des restaurateurs.


Manger, c’est bien plus que se nourrir. Le goût, les arômes, la présentation d’un plat, les personnes avec qui on le partage ou même l’histoire qui se cache derrière une recette peuvent transformer un repas ordinaire en une expérience mémorable. Peut-on alors parler d’une « gastronomie du bonheur » ? Et, si oui, peut-on s’en servir pour concevoir de nouvelles expériences gastronomiques et touristiques ?

Peu d’activités quotidiennes sollicitent autant nos sens, nos souvenirs et nos émotions que le fait de manger. Une odeur particulière peut nous ramener dans la cuisine de notre enfance ; un plat partagé peut devenir le cœur d’une célébration ; et une recette traditionnelle peut nous relier à l’histoire et à l’identité d’un territoire.

C’est pourquoi, lorsque nous choisissons un restaurant, nous ne nous contentons plus de juger si la cuisine est bonne ou si les prix sont raisonnables. La présentation des plats, l’ambiance, la qualité de l’accueil et l’originalité de la proposition comptent également. Et, de plus en plus, nous sommes attentifs à des questions comme l’origine des ingrédients, la durabilité ou la compatibilité avec un mode de vie sain.

Cette évolution a ouvert la voie à un concept encore émergent, déjà évoqué au début de cet article : la gastronomie du bonheur.

Le bonheur n’est pas un ingrédient

Parler de gastronomie du bonheur ne signifie pas qu’il existe un aliment capable de nous rendre automatiquement heureux. La relation entre alimentation et bien-être est bien plus complexe. Certains nutriments interviennent dans des processus physiologiques liés au fonctionnement du cerveau. Le tryptophane, par exemple, est un acide aminé essentiel nécessaire à la synthèse de la sérotonine. Les chercheurs étudient également le rôle des habitudes alimentaires, du microbiote intestinal et d’autres mécanismes dans les liens entre alimentation et santé mentale.

Mais réduire le bonheur que nous éprouvons en mangeant à une réaction chimique reviendrait à oublier une grande partie de ce qui se joue autour de la table. Nous mangeons avec tous nos sens. Des recherches ont montré que des éléments visuels comme la couleur, la forme ou la présentation peuvent influencer notre perception du goût, même si leurs effets varient selon le contexte. Manger est aussi un acte social. Selon plusieurs études observationnelles, les personnes qui mangent plus souvent en compagnie d’autres personnes présentent des niveaux plus élevés de satisfaction dans la vie et de liens sociaux.

Un plat qui rend heureux ne serait donc pas simplement un plat composé de certains ingrédients, mais un plat capable d’associer nutrition, plaisir, créativité, expérience, durabilité et lien social. C’est précisément l’idée qui inspire la gastronomie du bonheur : appliquer les principes du happiness management (management du bonheur) au secteur de la restauration, afin d’intégrer le bien-être à la valeur même de l’expérience gastronomique.

Comment savoir si un plat rend heureux ?

Une difficulté se pose alors : il est facile de parler de bonheur, mais beaucoup plus difficile de le mesurer. C’est pourquoi un cadre conceptuel cherche à traduire cette idée en critères évaluables : l’Indice des aliments heureux (IAF). Ce modèle, enregistré en Espagne au titre de la propriété intellectuelle, repose sur trois grandes dimensions :

  • Valeur intrinsèque du plat : il s’agit d’évaluer le plat lui-même. Sa composition nutritionnelle est-elle satisfaisante ? Est-il visuellement attrayant ? Est-il créatif ?

  • Valeur économique : le rapport entre le prix et la valeur proposée est-il raisonnable ? Le plat correspond-il à l’identité de l’établissement ? Sa préparation et sa présentation apportent-elles quelque chose de distinctif ?

  • Valeur sociale et bien-être : utilise-t-il des produits locaux ou de saison ? S’inscrit-il dans des pratiques responsables ? Est-il compatible avec des habitudes alimentaires saines ?

Le modèle repose sur huit indicateurs et accorde davantage de poids aux caractéristiques intrinsèques du plat.

La question n’est donc pas de trouver l’ingrédient secret du bonheur, mais de déterminer quelle combinaison d’éléments peut faire d’une expérience gastronomique un facteur de bien-être pour celui qui en profite, tout en créant de la valeur pour le restaurant et son environnement.

Pour l’heure, cet indice reste une proposition conceptuelle et n’a pas encore été validé empiriquement. La prochaine étape consistera précisément à le tester dans de véritables restaurants, à prendre en compte la perception des consommateurs et des professionnels et à déterminer si ses indicateurs et leur pondération fonctionnent comme prévu.

Du concept à la pratique : la « Route des tapas heureuses »

Mais comment traduire toutes ces idées en une expérience accessible à tous ?

Une réponse possible est la « Route de la tapa heureuse », une initiative du Réseau universitaire du bonheur, qui fait d’un parcours gastronomique bien plus qu’un simple concours destiné à désigner les tapas les plus savoureux. Ce réseau rassemble actuellement 30 chercheurs titulaires d’un doctorat, issus de 20 universités de huit pays : Brésil, Colombie, Costa Rica, Équateur, Salvador, Espagne, Royaume-Uni et Mexique.

L’initiative entend associer les établissements de restauration, les pouvoirs publics, les professionnels du secteur, les chercheurs et les citoyens. Les restaurants concevraient leurs propres tapas en misant sur la créativité, la qualité, les produits locaux et des éléments liés au bien-être, tandis que les participants parcourraient les différents établissements et évalueraient leurs propositions.

Outre le goût, d’autres critères pourraient ainsi entrer en ligne de compte : la qualité des ingrédients, la présentation, la présence de produits locaux ou encore la qualité du service. L’évaluation combinerait l’avis d’un comité scientifique et professionnel et celui des participants au parcours.

Mais un autre aspect est particulièrement intéressant : mesurer l’expérience elle-même. Le parcours prévoit de recueillir des données sur le bien-être ressenti par les participants, mais aussi sur l’expérience des salariés chargés de préparer et de servir les tapas. Une telle démarche permettrait de transformer une opération promotionnelle en un petit laboratoire citoyen consacré à la gastronomie, aux émotions et au bien-être.

Un parcours gastronomique peut aussi valoriser un territoire

Une telle initiative ne profiterait pas seulement aux restaurants. Les parcours gastronomiques incitent à explorer une ville ou un territoire, à découvrir de nouveaux établissements, à goûter des produits locaux et à associer certaines saveurs à des lieux précis. Ils peuvent donc aussi devenir des outils de promotion du territoire.

Dans ce cas, l’objectif est de dynamiser l’économie locale, de renforcer la coopération entre restaurateurs, pouvoirs publics et citoyens, de mettre en valeur la gastronomie locale et d’associer le territoire à des expériences positives, sources de bien-être. C’est peut-être là que réside la dimension la plus intéressante de la gastronomie du bonheur : ne plus seulement se demander si un repas nous rend heureux, mais réfléchir à la manière de concevoir des écosystèmes gastronomiques qui favorisent le bien-être.

Cela suppose de penser au consommateur, mais aussi à ceux qui cuisinent et assurent le service. Les recherches sur le happiness management appliqué à la gastronomie ont d’ailleurs montré que des facteurs liés à l’organisation du travail, comme le soutien reçu ou la qualité des relations professionnelles, jouent également un rôle dans le bien-être des chefs.

Alors, les tapas heureuses existent-elles vraiment ?

Nous ne sommes pas encore en mesure d’établir scientifiquement une recette universelle du bonheur gastronomique. Et il est probable qu’elle n’existe jamais : ce qui procure du bien-être à une personne peut en laisser une autre indifférente. C’est peut-être précisément ce qui rend cette idée intéressante. Le bonheur gastronomique ne se cache pas dans un ingrédient. Il peut naître de la combinaison d’un plat bien préparé, d’une présentation attrayante, d’une histoire à raconter, de produits liés au territoire, d’un service agréable et, surtout, d’une expérience dont on garde un bon souvenir.

Des tapas ne peuvent pas promettre de nous rendre heureux. Mais elles peuvent tenter de créer les conditions qui nous permettront de profiter un peu plus du moment.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Goût, santé, lien social, créativité… À la recherche de la recette du bonheur gastronomique – https://theconversation.com/gout-sante-lien-social-creativite-a-la-recherche-de-la-recette-du-bonheur-gastronomique-293392

Manger à l’ère des algorithmes : quelles vulnérabilités pour les jeunes ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Clémentine Hugol-Gential, Professeure des universités et membre de l’Institut universitaire de France, Université Bourgogne Europe


L’ESSENTIEL

  • Les données se multiplient quant aux risques que les réseaux sociaux font courir aux adolescent·es concernant leur rapport au corps et à l’alimentation.

  • Une recherche étudie comment, loin d’être passives, certaines jeunes personnes développent des stratégies pour tenter d’échapper aux contenus problématiques.

  • On parle de « vulnérabilité informationnelle » quand les préoccupations personnelles croisent un environnement numérique qui va exacerber les fragilités.


What I Eat in a Day (en français, « Ce que je mange chaque jour »), recettes healthy, défis sportifs ou transformations physiques spectaculaires sur les réseaux socionumériques… les contenus liés à l’alimentation sont omniprésents.

Pour de nombreux adolescents et jeunes adultes, les réseaux sociaux sont devenus des espaces privilégiés pour s’informer sur la santé, le corps et les pratiques alimentaires. Selon le Credoc, 58 % des 12-17 ans consultent quotidiennement une plateforme numérique tandis que les réseaux sociaux figurent parmi les principales sources d’information des 15-24 ans sur ces sujets.

Réseaux sociaux : des utilisateurs influençables face à des contenus dangereux ?

Cette évolution suscite de nombreuses inquiétudes. Dans une étude récente, l’Arcom, le régulateur de la communication audiovisuelle et numérique, souligne que 49 % des 11-17 ans déclarent avoir déjà été exposés à des contenus liés aux troubles des conduites alimentaires.

De son côté, l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) alerte sur les liens entre certains usages des réseaux sociaux et la santé mentale des adolescents, tout en rappelant que ces phénomènes relèvent de mécanismes complexes et multifactoriels. Mais comment ces contenus influencent-ils réellement les jeunes ?




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À partir de l’analyse de publications TikTok consacrées au corps et à l’alimentation, complétée par des ateliers menés auprès de 14 jeunes femmes suivies pour anorexie mentale, nos travaux invitent à dépasser une vision opposant contenus dangereux et utilisateurs influençables.

(L’anorexie mentale est un trouble des conduites alimentaires, dont l’origine est multifactorielle, qui se caractérise par une perte de poids intentionnelle, ndlr).

Ils mettent en lumière ce que nous appelons une « vulnérabilité informationnelle ». Il s’agit d’une situation dans laquelle certaines personnes deviennent particulièrement réceptives à des contenus qui font écho à leurs préoccupations, à leurs fragilités ou à leurs questionnements personnels.




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Les algorithmes façonnent nos environnements alimentaires

Les réseaux sociaux ne fonctionnent pas comme de simples espaces où chacun choisit librement les contenus qu’il consulte. Les plateformes sélectionnent, hiérarchisent et recommandent en permanence les publications susceptibles de retenir notre attention.

Pour comprendre ce qui est réellement proposé aux jeunes utilisateurs, nous avons créé plusieurs comptes avatars reproduisant les usages d’une adolescente de 16 ans s’interrogeant sur son alimentation et son image corporelle.

Pendant plusieurs mois, nous avons observé les contenus recommandés par TikTok et constitué un corpus représentatif de 313 publications.

L’analyse révèle plusieurs registres discursifs récurrents. Le premier concerne le contrôle alimentaire avec le comptage des calories, la surveillance des apports, les stratégies pour réduire la faim ou bien des formats populaires, tels que les What I Eat in a Day (« Ce que je mange chaque jour »).

Le second est celui de la transformation corporelle, à travers les récits de perte de poids ou les photographies « Avant/Après ». Enfin, de nombreux contenus associent explicitement minceur, bien-être, réussite ou confiance en soi.

Les troubles des conduites alimentaires apparaissent également dans cet environnement numérique, en s’inscrivant dans un ensemble plus large de discours valorisant la maîtrise de soi et l’optimisation personnelle et en gommant les questions de santé en lien avec la maladie.

Les contenus les plus visibles diffusent moins des connaissances sur l’alimentation qu’ils ne mettent en scène des modes de vie et des modèles corporels, faisant de l’alimentation un levier de transformation et de contrôle de soi.

Comprendre ce que les jeunes font des contenus

Pour compléter l’analyse des contenus recommandés par TikTok et travailler sur les enjeux de réception, nous avons mené une série de cinq ateliers auprès de 14 jeunes femmes âgées de 16 à 29 ans suivies pour anorexie mentale.

Organisés avec des structures de soin, ces ateliers avaient pour objectif de comprendre comment les contenus liés à l’alimentation, au corps et à la santé sont reçus, interprétés et intégrés dans les parcours individuels.

Chaque séance abordait une thématique spécifique : cartographie des usages numériques, analyse des contenus rencontrés, critères de crédibilité, représentations du corps et stratégies de protection face aux contenus perçus comme problématiques.

Les premiers résultats tendent à montrer que les participantes ne sont pas des utilisatrices passives. Elles connaissent très bien le fonctionnement des plateformes et évoquent spontanément les algorithmes, les bulles de recommandation ou encore les mécanismes destinés à capter leur attention.

Beaucoup d’entre elles identifient sans difficulté les contenus problématiques, les promesses irréalistes ou les discours nutritionnels simplificateurs.

Certaines ont d’ailleurs développé des stratégies de régulation telles que la suppression d’applications, le blocage de comptes, le désabonnement ou la limitation du temps passé en ligne. Pourtant, cette connaissance ne suffit pas toujours à se protéger.

Plusieurs participantes reconnaissent continuer à consulter des contenus qu’elles jugent pourtant nocifs :

« On sait que c’est toxique, mais on continue de regarder », résume l’une d’elles.

Les ateliers montrent également que les réseaux sociaux ne sont pas uniquement utilisés pour rechercher de l’information. Les participantes y cherchent aussi des formes de compréhension, de soutien ou de reconnaissance.

Plusieurs d’entre elles expliquent accorder une grande confiance à certaines créatrices de contenus parce qu’elles ont vécu des expériences similaires. La crédibilité se construit alors à partir de l’expérience vécue et de l’identification.

La vulnérabilité informationnelle : au-delà du vrai et du faux

Ces résultats nous conduisent à mobiliser la notion de vulnérabilité informationnelle. Contrairement à une idée répandue, les difficultés rencontrées sur les réseaux sociaux ne s’expliquent pas uniquement par un manque d’esprit critique ou par l’incapacité à distinguer une information fiable d’une information trompeuse. Les participantes rencontrées sont souvent parfaitement conscientes des limites des contenus qu’elles consultent.

La vulnérabilité informationnelle apparaît plutôt lorsque des préoccupations personnelles rencontrent un environnement numérique qui leur donne une visibilité particulière. Une adolescente préoccupée par son poids, une jeune femme confrontée à un trouble alimentaire ou un jeune en quête de reconnaissance ne rencontreront pas les mêmes contenus ni ne leur accorderont la même signification.

Les algorithmes renforcent cette dynamique. Plus un utilisateur interagit avec un type de contenu, plus celui-ci lui est recommandé. Peu à peu, certaines représentations du corps, de l’alimentation ou de la santé occupent une place croissante dans son environnement informationnel.

L’enjeu n’est donc pas seulement celui de l’exposition à des contenus problématiques. Il concerne aussi les conditions dans lesquelles ces contenus deviennent crédibles, désirables ou significatifs pour certains publics.

Cette réflexion invite à déplacer le regard porté sur les jeunes. Plutôt que de les considérer comme des utilisateurs passifs ou facilement manipulables, il semble plus pertinent de s’interroger sur les environnements informationnels dans lesquels ils évoluent. Car les réseaux sociaux ne se contentent pas de diffuser des informations, ils organisent la visibilité de certains récits, de certains corps et de certaines normes alimentaires.

À l’heure où une part croissante de la socialisation alimentaire se construit en ligne, le défi n’est donc pas seulement d’apprendre à vérifier les informations ou à repérer les contenus trompeurs. Il consiste également à comprendre comment les algorithmes orientent nos attentions, façonnent nos représentations et influencent ce que nous considérons comme désirable, normal ou souhaitable.

Ces résultats soulignent ainsi l’importance de renforcer les actions d’éducation aux médias et à l’information. Mais ils rappellent également que les usages numériques ne peuvent plus être pensés indépendamment des questions de santé. Lorsque les réseaux sociaux participent à la construction des rapports au corps, à l’alimentation ou à l’estime de soi, ils deviennent pleinement un enjeu de santé publique.

Comprendre les vulnérabilités informationnelles, c’est alors reconnaître que les risques ne résident pas uniquement dans les contenus eux-mêmes, mais dans la rencontre entre des dispositifs techniques, des normes sociales et des individus en quête de repères.


Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

The Conversation

Clémentine Hugol-Gential ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Manger à l’ère des algorithmes : quelles vulnérabilités pour les jeunes ? – https://theconversation.com/manger-a-lere-des-algorithmes-quelles-vulnerabilites-pour-les-jeunes-288962

Le logement dans la campagne électorale : grand enjeu, petits débats

Source: The Conversation – in French – By Renaud Goyer, Professeur, politiques et programmes sociaux, École de travail social, Université du Québec à Montréal (UQAM)

«Une campagne électorale n’est pas le moment de discuter de choses sérieuses». Cette déclaration de la première ministre Kim Campell lors de l’élection fédérale de 1993 semble être prémonitoire de la présente élection provinciale québécoise.

Alors que la question de l’abordabilité du logement est au cœur des préoccupations des électeurs, comme le démontrent plusieurs sondages depuis des mois, les propositions électorales des partis politiques sont peu évoquées et confrontées. Cette question semble trop sérieuse pour débattre des solutions proposées pour s’attaquer à la crise par les partis.

Pourtant, les organisations de défense des droits des locataires et du droit au logement interpellent les acteurs politiques et médiatiques sans relâche depuis le début de la campagne. Un immeuble délabré du sud-ouest de Montréal a été occupé pour rappeler les revendications de la Coalition contre le logement cher (COLOC): contrôle des loyers, le développement massif du logement social (HLM, coopératives et OSBL d’habitation) et la reconnaissance du droit au logement dans la Charte des droits et libertés du Québec.

Peu d’analyses ont jusqu’ici mesuré la distance entre ces revendications et les propositions faites par les partis. C’est ce que je souhaite faire ici. Membre du Collectif de recherche et d’action sur l’habitat (CRACH), mes recherches portent sur les politiques du logement, les droits des locataires et les inégalités sociales liées à l’habitation au Québec.

Code du bâtiment et offre du logement

La majorité des partis en lice propose des mesures et reconnaît, à des degrés divers, les difficultés à se loger et propose d’intervenir.

Ils font le même constat : on ne construit pas assez et la règlementation constitue le principal obstacle à l’augmentation de l’offre. À cet effet, une révision des codes du bâtiment (un thème abordé durant le débat des chefs à Radio-Canada), un allégement des procédures administratives ou une réduction des délais d’autorisation permettraient, selon la majorité des partis d’augmenter les mises en chantier et de réduire les coûts de construction.

Ces différentes mesures s’inscrivent dans ce que l’on appelle la politique de l’offre, c’est-à-dire agir sur l’offre de logement afin d’augmenter les taux d’inoccupation de logements. Selon la SCHL, lorsque les taux dépassent 3%, le marché est davantage favorable pour les locataires, voire les acheteurs, à la recherche d’un endroit pour se loger.

Cette politique se base sur deux théories économiques, celle du filtrage qui prétend que les nouvelles constructions rendent les logements existants sur le marché plus abordables parce que plus âgés et moins bien équipés, et celle de la chaine d’inoccupation qui prédit que les occupants des nouveaux logements laissent des appartements moins chers disponibles sur le marché.

Or, cette politique ne semble pas fonctionner au Québec selon la recherche. Dans un premier temps, cette idée que la construction est limitée parce que la réglementation est trop importante ne tient pas compte que l’investissement résidentiel et les revenus de l’industrie sont en constante hausse depuis 20 ans malgré le contexte réglementaire.

Dans un deuxième temps, les preuves empiriques de l’efficacité de la politique de l’offre et de l’effectivité du filtrage et de la chaine d’inoccupation sont également peu présentes dans le contexte québécois.

Un vrai débat sur la question est nécessaire pour évaluer le bien-fondé de ces mesures, et des impacts que celles-ci pourraient réellement avoir sur l’abordabilité du logement.

Réinvestir dans le logement social et mieux contrôler les loyers

Plusieurs partis proposent par ailleurs de réinvestir dans le logement social.

Québec solidaire (QS) mène la charge en proposant la construction/conversion de 50 000 logements sociaux et communautaires en quatre ans alors que le PQ en propose 20 000. De son côté, le PLQ propose 40 000 logements sociaux et abordables sans but lucratif, sans pourtant définir l’abordabilité, ni quelle serait la proportion de logements dits sociaux dans ce nombre.

À cet égard, la confrontation des propositions permettrait de juger à la fois des fondements des mesures et les moyens qui seront mobilisés pour les mettre en œuvre. Dans le même sens, il apparaît important de questionner le fait que la CAQ ne propose pas d’investissement dans le logement social et que le PCQ mettrait fin aux programmes de construction des logements sociaux.

Le contrôle des loyers demeure, quant à lui, largement absent des propositions des partis. Seul QS l’évoque, en proposant de geler les loyers à l’inflation et d’introduire un registre des loyers. À l’inverse, le PCQ s’oppose fermement à tout contrôle des loyers et souhaite limiter le rôle du Tribunal administratif du logement (TAL) dans la fixation des loyers.

Les autres partis sont silencieux quant à cet enjeu. Pourtant, à court terme, les mesures de contrôle des loyers sont essentielles pour limiter les hausses de loyer et assurer l’abordabilité. Elles permettent de faire le pont avec les mesures de construction de logements qui au mieux nécessitent quelques mois pour sortir de terre.

Des propositions, peu de débats

Ce manque de débat autour des propositions révèle un autre élément marquant du contexte québécois : le logement peine à être traité comme une question politique.

Les mesures proposées se caractérisent par leur dimension technique et par un vocabulaire spécialisé, peu accessible aux non-experts. On parle de mises en chantier, de délais réglementaires, de taux d’inoccupation, de coûts de construction ou encore de densification, mais beaucoup moins des choix collectifs qui sous-tendent ces orientations et de leurs effets sur les conditions de vie locataires, par exemple.


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Cette dépolitisation explique peut-être le silence de la plupart des partis, à l’exception de QS, autour de la troisième revendication de la COLOC : reconnaître explicitement le logement comme un droit dans la Charte québécoise.

Une telle reconnaissance déplacerait en partie les termes du débat. Il ne s’agirait plus seulement de déterminer combien de logements construire ou comment accélérer leur construction, mais de se demander dans quelle mesure les politiques proposées permettent effectivement de garantir le droit au logement et de protéger les droits des locataires.

La Conversation Canada

Renaud Goyer est membre du Collectif de recherche et d’action sur l’habitat (CRACH)

– ref. Le logement dans la campagne électorale : grand enjeu, petits débats – https://theconversation.com/le-logement-dans-la-campagne-electorale-grand-enjeu-petits-debats-293486

Dans la coquille d’un bénitier géant, un journal du climat vieux de 200 ans

Source: The Conversation – in French – By Bohao Dong, Research Assistant, ARC Centre of Excellence for Indigenous and Environmental Histories and Futures, The University of Melbourne


L’ESSENTIEL

  • Les coquilles des bénitiers géants enregistrent jour après jour les variations du climat.

  • Il y a 225 ans, les étés de la Grande Barrière de corail étaient jusqu’à 1,2 °C plus frais qu’aujourd’hui.

  • Ces archives permettent aussi de retracer les variations d’El Niño et de La Niña.


Lorsque l’on nage dans les eaux azurées de la Grande Barrière de corail, il est presque impossible de ne pas remarquer l’un des habitants des fonds marins : le bénitier géant. Son immense coquille cannelée encadre un manteau de tissus mous aux reflets éclatants de bleu, de vert et d’or.

Plus grand mollusque bivalve vivant au monde, Tridacna gigas peut atteindre 1,20 mètre de long, peser plus de 200 kilos et vivre plus d’un siècle. Tout au long de leur longue existence, ces bénitiers inscrivent dans leur coquille la trace de leur vie quotidienne, constituant ainsi une sorte de journal autobiographique.

Dans notre nouvelle étude, nous avons déchiffré l’un de ces journaux inscrits dans une coquille afin de reconstituer, mois après mois, les conditions climatiques à Jiigurru (également connu sous le nom d’archipel de Lizard Island), dans le nord de la Grande Barrière de corail, en Australie.

La coquille révèle qu’avant le réchauffement généralisé lié à l’ère industrielle, les étés à Jiigurru étaient plus frais qu’aujourd’hui, tandis que les hivers étaient, de façon surprenante, très similaires à ceux que nous connaissons actuellement.

Des îles coralliennes au milieu d’une mer turquoise.
Jiigurru (archipel de Lizard Island) et son lagon bleu, où notre bénitier géant a consigné son histoire dans sa coquille.
Sean Ulm

Comment une coquille peut-elle tenir un journal ?

À mesure qu’un bénitier géant grandit, l’alternance du jour et de la nuit laisse dans sa coquille de microscopiques lignes de croissance quotidiennes, tandis que le rythme des saisons produit des bandes annuelles plus larges. À la manière des cernes d’un arbre, ces différentes couches transforment la coquille en véritable journal.

Les lignes de croissance permettent de dater chaque « entrée », comme nous le ferions dans notre propre journal. Quant à l’eau de mer environnante, elle en écrit le contenu en influençant la composition chimique de chaque nouvelle couche. La géochimie est ainsi le langage dans lequel s’écrit ce journal du climat. En le déchiffrant, les chercheurs peuvent reconstituer l’évolution de l’environnement du récif tout au long de la longue vie du bénitier.

Des données qui manquent dans l’hémisphère Sud

Aujourd’hui, des instruments installés sur terre, dans les océans et dans l’espace mesurent en permanence l’évolution du climat à travers le monde. Mais ces observations directes ne couvrent qu’une infime partie de l’histoire de la Terre. Pour remonter plus loin dans le temps, les chercheurs doivent se tourner vers d’autres archives climatiques : les traces conservées dans les cernes des arbres, les coraux, les carottes de glace, les sédiments lacustres et océaniques ou encore les coquilles.

Or, une grande partie des données les plus détaillées sur le climat antérieur au réchauffement de l’ère industrielle proviennent de l’hémisphère Nord et des hautes latitudes. Les océans tropicaux de l’hémisphère Sud sont beaucoup moins bien documentés.

Or, les bénitiers géants vivent dans toute la zone tropicale de l’Indo-Pacifique. Leurs coquilles peuvent donc contribuer à combler cette lacune en fournissant des archives climatiques locales d’une grande précision, permettant de retracer les variations au sein même des saisons.

Lire les archives de la coquille

Notre étude a été menée en partenariat avec la Walmbaar Aboriginal Corporation et la Nguurruumungu Indigenous Corporation. Publiée dans la revue Global and Planetary Change, elle porte sur la coquille d’un bénitier géant de 58 centimètres, découverte dans le lagon de Jiigurru.

Jiigurru revêt une grande importance culturelle pour les communautés aborigènes Dingaal et Ngurrumungu. Des fouilles archéologiques menées sur des amas coquilliers attestent d’une présence aborigène depuis au moins 6 500 ans.

La datation au carbone 14 a montré que le bénitier avait vécu entre 1785 environ et 1827, vers la fin d’une période de refroidissement préindustrielle connue sous le nom de petit âge glaciaire. Au microscope, nous avons dénombré près de 10 900 lignes de croissance quotidiennes, indiquant qu’il avait vécu environ 30 ans.

Nous avons ensuite percé 784 minuscules trous afin de prélever des échantillons de poudre dans les différentes couches de la coquille. Dans chacun d’eux, nous avons mesuré différentes formes d’oxygène et de carbone, appelées isotopes.

Les isotopes de l’oxygène nous ont permis d’estimer les températures de la mer à l’époque, tandis que ceux du carbone nous ont fourni des indices sur les précipitations. En croisant ces informations chimiques avec les lignes de croissance de la coquille, nous avons pu reconstituer, mois après mois, l’environnement du récif avant le réchauffement lié à l’industrialisation.

Ce que la coquille nous a révélé

En comparant notre reconstitution aux températures de surface de la mer mesurées dans le même lagon entre 1995 et 2015, nous avons constaté qu’il y a 225 ans, les températures étaient en moyenne inférieures de 0,6 à 0,9 °C sur l’ensemble de l’année. Les étés étaient plus frais de 0,9 à 1,2 °C, tandis que les températures hivernales étaient presque identiques à celles d’aujourd’hui.

Mais ce journal inscrit dans la coquille nous a renseignés sur bien plus que les seules températures. Les isotopes du carbone ont fait apparaître une alternance nette entre saisons plus humides et plus sèches. Les températures fluctuaient également selon des cycles réguliers de deux à trois ans, compatibles avec des variations locales de type El Niño et La Niña.

Le bénitier révèle que les épisodes de type El Niño, plus chauds et plus secs, étaient plus fréquents vers la fin du XVIIIe siècle. Au début du XIXe siècle, les conditions de type La Niña, plus fraîches et plus humides, sont devenues plus fréquentes et ont donné lieu aux épisodes les plus marqués de toute la période étudiée.

Une simple moyenne aurait masqué toute cette complexité. La reconstitution mois par mois montre comment les températures variaient au fil des saisons, comment alternaient les périodes humides et sèches au cours de l’année, et comment le climat évoluait d’une année à l’autre.

Un phénomène plus large dans l’hémisphère Sud

Jiigurru constituait-il un cas isolé ? D’autres archives climatiques suggèrent que non. Des coraux provenant d’autres régions de la Grande Barrière de corail et du nord-ouest de l’Australie témoignent eux aussi de températures marines plus basses ou de modifications des conditions océaniques.

Les archives tirées des glaces de l’Antarctique et des glaciers font également apparaître un refroidissement et des changements dans la circulation atmosphérique et océanique au cours de la même période.

Plus loin encore, d’autres archives témoignent de conditions de type La Niña. Des coraux des Galápagos révèlent des épisodes de ce genre fréquents au début du XIXe siècle. Des données issues de grottes du nord du Pérou indiquent que le petit âge glaciaire y a été marqué par des conditions plus humides. Dans le sud-est de l’Australie, le niveau des lacs était également plus élevé au début du XIXe siècle.

Mises bout à bout, ces archives dessinent un tableau plus large du climat passé de l’hémisphère Sud. De nombreuses régions étaient plus fraîches, tandis que les précipitations et la circulation océanique évoluaient différemment selon les endroits. Mais il ne s’agissait pas d’un phénomène uniforme. À Jiigurru, le refroidissement était moins marqué que ne le suggèrent de nombreuses estimations pour l’hémisphère Nord, ce qui montre toute l’importance des archives climatiques locales.

Notre bénitier géant apporte ainsi un rare témoignage marin, mois par mois, à cette histoire climatique de l’hémisphère Sud. L’étude de coquilles similaires provenant d’autres récifs de l’Indo-Pacifique pourrait permettre de comprendre comment ces grands changements climatiques se sont manifestés d’une région à l’autre. De nombreux autres journaux du climat attendent peut-être encore d’être déchiffrés dans les coquilles des bénitiers géants.

The Conversation

Bohao Dong bénéficie de financements de l’Australian Research Council et de l’Australian Nuclear Science and Technology Organisation Postgraduate Research Award.

Amy Prendergast a reçu des financements de l’Australian Research Council.

Sean Ulm a reçu des financements de l’Australian Research Council.

– ref. Dans la coquille d’un bénitier géant, un journal du climat vieux de 200 ans – https://theconversation.com/dans-la-coquille-dun-benitier-geant-un-journal-du-climat-vieux-de-200-ans-293285

Un carnet de Mozart retrouvé à la BnF révèle le talent méconnu d’une de ses élèves

Source: The Conversation – in French – By Stacy Olive Jarvis, PhD Candidate in in Musicology, University of Birmingham


L’ESSENTIEL

  • Un carnet retrouvé à la BnF conserve les leçons de composition données par Mozart à Marie-Louise de Guînes en 1778.

  • Les exercices révèlent le travail de l’élève et permettent de dépasser le jugement sévère que Mozart portait sur elle.

  • – Le manuscrit éclaire le rôle souvent oublié des femmes et des salons privés dans la vie musicale de l’époque.


Un petit carnet conservé à la Bibliothèque nationale de France (BnF) vient de révéler son secret : il s’agit de l’une des découvertes les plus importantes sur Wolfgang Amadeus Mozart depuis plusieurs décennies.

Ses 44 pages retracent les leçons de composition que Mozart donna à Paris en 1778 à Marie-Louise-Philippine de Bonnières de Guînes, une jeune aristocrate qui excellait à la harpe. Le manuscrit a été identifié en février 2026 par François-Pierre Goy, conservateur au département de la Musique de la BnF. En examinant ce carnet jusque-là non attribué, il y a reconnu l’écriture de Mozart. Son identification a ensuite été confirmée par Laurence Decobert, spécialiste des manuscrits du compositeur, puis par Armin Brinzing, directeur de la Bibliotheca Mozartiana à Salzbourg, qui a authentifié le document.

Le Concerto pour flûte et harpe, K. 299 de Mozart.

Entre mai et juillet 1778, Mozart donna presque chaque jour des leçons de composition à Marie-Louise. Le carnet récemment découvert contient des exercices ainsi que sept courtes pièces pour flûte et harpe. Mais son principal intérêt tient au fait qu’il conserve, sur les mêmes pages, les traces du travail du professeur et de son élève. Leurs écritures musicales s’entremêlent : Mozart propose des idées, les corrige et les développe, tandis que son élève les recopie, les complète et expérimente à son tour.

Ces pages donnent ainsi à voir l’enseignement de la composition presque en direct, au fil des corrections, des passages recopiés et des idées échangées entre le maître et son élève.

Au-delà du jugement de Mozart

Mozart n’était guère élogieux à l’égard de son élève. Dans une lettre adressée à son père, Leopold, le 14 mai 1778, il se plaint qu’elle n’a « aucune idée ». Dans une lettre ultérieure, il se montre tout aussi sévère sur ses aptitudes à la composition. Ces remarques ont largement façonné l’image laissée par Marie-Louise : celle d’un personnage secondaire dans la biographie de Mozart, fille de son mécène, techniquement douée mais supposément dépourvue d’inspiration. Le manuscrit permet aujourd’hui de dépasser ce jugement.

Plusieurs exercices du carnet sont entièrement de la main de Marie-Louise. Six des pièces pour flûte et harpe sont achevées, même si elles partent d’idées proposées par Mozart. La septième reste inachevée et est suivie de six pages blanches – peut-être parce que ses leçons ont pris fin lorsqu’elle s’est mariée, le 26 juillet de la même année.

Le carnet ne permet pas de savoir jusqu’où le talent de Marie-Louise aurait pu se développer. Il montre en revanche clairement que son éducation musicale ne se limitait pas à la pratique de la harpe : elle s’investissait aussi pleinement dans l’apprentissage de la composition.

Pour les femmes du milieu social de Marie-Louise, la vie musicale se déroulait en grande partie dans la sphère privée. Elles apprenaient à jouer d’un instrument et se produisaient devant leurs invités. Certaines achetaient également des partitions, commandaient des œuvres ou faisaient appel à des musiciens professionnels. Ces réunions pouvaient d’ailleurs jouer un rôle important dans la carrière de ces derniers : se produire dans un salon privé pouvait permettre à un compositeur de se faire connaître d’un futur mécène ou de décrocher une nouvelle commande.

L’écriture de Marie-Louise est particulièrement précieuse, car elle permet de retracer sa propre participation aux leçons. On peut suivre sa manière de travailler au fil des exercices, plutôt que de s’en remettre uniquement au jugement de Mozart sur ses capacités. Pour beaucoup d’autres femmes, les traces qui subsistent sont bien plus ténues : parfois une simple feuille de musique ou une mention dans une lettre.

Le salon, une véritable institution musicale

Cette réalité fait largement écho à mes propres recherches sur la culture musicale européenne du XIXe siècle, en particulier sur les salons – ces réunions privées où les musiciens se produisaient devant des mécènes influents et nouaient des relations avec eux –, ainsi que sur le mécénat et les réseaux musicaux dont les archives ont conservé la trace.

Comme l’explique la musicologue Rebecca Cypess dans Women and Musical Salons in the Enlightenment, les salons faisaient le lien entre sphère publique et sphère privée. La maîtresse de maison était libre de choisir qui inviter dans son salon et quelles œuvres y faire jouer. Elle disposait ainsi d’une véritable influence culturelle, à une époque où les institutions musicales officielles n’offraient que très peu de possibilités aux femmes.

Cette influence reposait toutefois sur une position privilégiée. C’est grâce à la fortune et au statut social de sa famille que Marie-Louise eut accès à l’enseignement de Mozart. Pour autant, la musique jouée dans les demeures de l’élite a contribué au développement de la culture musicale de l’époque, même si l’histoire l’a ensuite souvent réduite au seul nom du célèbre compositeur.

Les compositions récemment retrouvées ont été jouées pour la première fois en public à la BnF le 21 juin 2026, par la flûtiste Mathilde Calderini et le harpiste Nicolas Tulliez. Le concert a été enregistré, puis diffusé par France Musique.

On comprend aisément pourquoi la découverte d’un manuscrit inédit de Mozart a suscité l’intérêt des admirateurs du compositeur. Mais ce carnet est aussi celui de Marie-Louise. Son écriture apparaît tout au long des exercices, offrant un témoignage rare sur une pratique musicale qui se déroulait généralement dans la sphère privée et dont l’histoire écrite n’a que rarement conservé la trace.

The Conversation

Stacy Olive Jarvis ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Un carnet de Mozart retrouvé à la BnF révèle le talent méconnu d’une de ses élèves – https://theconversation.com/un-carnet-de-mozart-retrouve-a-la-bnf-revele-le-talent-meconnu-dune-de-ses-eleves-292699

Nous avons presque tous tendance à tourner à gauche en marchant, et la science ignore pourquoi

Source: The Conversation – in French – By Iñaki Echeverría Huarte, Assistant Professor, Universidad de Navarra

Ces recherches pourraient aider à mieux concevoir les espaces très fréquentés afin de fluidifier les déplacements des piétons et de limiter les croisements et les encombrements. Goinyk Production/Shutterstock

L’ESSENTIEL

  • En groupe, nous avons tendance à tourner dans le sens inverse des aiguilles d’une montre.

  • Ce biais persiste quels que soient l’environnement, la culture ou les interactions entre piétons.

  • – Il existe déjà chez les individus marchant seuls, mais son origine reste inexpliquée.


Cette histoire a débuté, comme tant d’autres dans l’histoire des sciences, par quelque chose que nous ne cherchions pas. En 2020, pendant la pandémie de Covid-19, nous étudiions une question très concrète : comment les gens se déplacent-ils dans un espace clos lorsqu’on leur demande de garder leurs distances ? En visionnant encore et encore les images, nous avons remarqué quelque chose d’étrange : presque tous les participants décrivaient des boucles dans la même direction, toujours dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Plus étonnant encore, aucun ne semblait s’être rendu compte qu’il le faisait.

Pour un physicien, cela ressemble à un cas d’école de « comportement émergent » : un phénomène collectif qui naît d’une multitude de petites interactions, soit entre les individus, soit entre les individus et leur environnement. Ce sont les deux principales hypothèses que nous avons cherché à tester séparément.

La pièce n’y était pour rien

Nous avons d’abord soupçonné les interactions entre les piétons et les murs de la pièce. Une étude antérieure en neurosciences avait montré que les droitiers ont tendance à tourner à gauche et les gauchers à droite, un léger biais lié à de petites différences entre les deux hémisphères du cerveau. Comme la majorité des participants de notre première expérience étaient droitiers, il était raisonnable de supposer que ce mouvement collectif en boucle n’était rien d’autre que la somme de préférences individuelles, les murs qui les entouraient transformant ces trajectoires en un mouvement circulaire.

Connaissant désormais la préférence de chacun, nous pouvions constituer des groupes en fonction de ce critère et observer ce qui se passait. Si les murs et le fait d’être droitier ou gaucher expliquaient le phénomène, un groupe de gauchers ou, mieux encore, composé uniquement de personnes ayant tendance à tourner à droite aurait dû finir par inverser le sens de rotation et se déplacer dans le sens des aiguilles d’une montre. Cela ne s’est jamais produit. Que nous remplissions la pièce de personnes tournant spontanément à droite ou de gauchers, la tendance à tourner dans le sens inverse des aiguilles d’une montre persistait.

Peut-être était-ce alors la simple présence des murs qui orientait les déplacements. Pour le savoir, nous avons transposé l’expérience à l’extérieur, dans une très grande cour d’école de 3 000 mètres carrés, sans murs pour la délimiter, et laissé plus d’une centaine d’adolescents marcher sans aucun repère pour les guider. Non seulement le mouvement de rotation persistait, mais il devenait encore plus marqué. La pièce n’était donc manifestement pas en cause.

La culture n’y était pour rien non plus

Restait notre deuxième suspect : la manière dont nous interagissons les uns avec les autres. Lorsque deux piétons se retrouvent face à face, chacun se décale sur le côté, ce qui conduit au phénomène bien connu de formation de files.

Mais le côté que nous choisissons n’est pas le fruit du hasard : il est généralement déterminé par le côté de la route où l’on conduit. En Espagne, comme dans le reste de l’Europe continentale, nous nous décalons vers la droite, laissant ainsi de l’espace sur notre gauche pour que la personne arrivant en face puisse faire de même.

Nous avons alors émis l’hypothèse que ce mouvement dans le sens inverse des aiguilles d’une montre n’était peut-être qu’une manifestation de ce phénomène. Si, à chaque rencontre, les piétons ont tendance à se décaler vers la droite, ils finissent par marcher en longeant le mur situé à leur droite et donc par tourner dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Si cette hypothèse était juste, une foule japonaise devrait tourner dans le sens des aiguilles d’une montre puisque, au Japon, on conduit et on se décale vers la gauche, et que les files de piétons se forment donc du côté opposé à celui observé en Espagne.

Vue aérienne d’une cour d’école, avec des points de couleur représentant les personnes qui s’y déplacent.
Image tirée de l’une de nos études, où l’on distingue clairement la tendance générale à se déplacer en spirale dans le sens inverse des aiguilles d’une montre (en bleu).
Fourni par l’auteur

Nous avons contacté un collègue à Tokyo, convaincus qu’il constaterait que la foule tournait dans le sens des aiguilles d’une montre. Mais ces nouvelles expériences se sont soldées par un nouvel échec : la foule japonaise tournait elle aussi dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Notre hypothèse était donc fausse.

Restait une explication culturelle : une habitude acquise au fil du temps, comme celle de tourner dans le sens inverse des aiguilles d’une montre sur la quasi-totalité des pistes d’athlétisme. Nous nous sommes donc intéressés à des enfants de maternelle, qui ont encore à peine commencé à intégrer les conventions du monde adulte. Loin de s’atténuer, leur tendance à tourner dans le sens inverse des aiguilles d’une montre était la plus forte que nous ayons mesurée.

La réponse est en nous

Si l’explication ne venait ni du groupe, ni de l’environnement, ni de nos habitudes sociales, il ne restait plus qu’une piste : une caractéristique propre à chaque individu, d’ordre biomécanique ou profondément ancrée dans le cerveau.

Pour le vérifier, nous avons demandé à plus de 200 volontaires de marcher seuls, l’un après l’autre, dans un espace vide. Sans personne à éviter ni foule à suivre, une nette majorité d’entre eux se déplaçaient toujours dans le sens inverse des aiguilles d’une montre.

Pendant des décennies, les chercheurs de notre domaine ont considéré que des comportements collectifs comme celui-ci naissaient des interactions entre les piétons. Dans ce cas précis, les données montrent exactement le contraire : ce comportement est déjà présent chez une personne qui marche seule. En intégrant dans un modèle les seules données relatives aux déplacements individuels, nous avons même réussi à reproduire le mouvement circulaire de l’ensemble de la foule. Ici, contrairement à ce qui se produit avec les phénomènes collectifs émergents, le tout n’est pas supérieur à la somme de ses parties : il lui est exactement identique.

Et voici la conclusion, en toute franchise : nous ne savons toujours pas ce qui provoque ce biais à l’échelle individuelle. Nous avons cherché un lien avec le fait d’être droitier ou gaucher, le pied dominant, l’œil dominant, le sexe, etc., sans rien trouver. Des études menées sur des personnes marchant les yeux bandés, qui ont tendance à dévier en décrivant une spirale d’un côté ou de l’autre, suggèrent une explication plus profonde : peut-être de légères asymétries de l’oreille interne, qui modifieraient imperceptiblement notre perception de la ligne droite. Mais en l’état actuel des connaissances, nous ne pouvons pas expliquer ce phénomène.

Quoi qu’il en soit, savoir que cette tendance vient de l’individu plutôt que du groupe est déjà précieux et pourrait modifier notre façon de modéliser et de concevoir les espaces que nous partageons, notamment les aéroports, les gares ou les musées, où la fluidité des déplacements est essentielle.

Cette tendance à partir vers la gauche se retrouve même chez les animaux, par exemple dans les bancs de poissons ou dans les « moulins » en spirale formés par les fourmis légionnaires. La force qui pousse un être humain marchant seul à dévier vers la gauche pourrait donc, en définitive, être bien plus ancienne que l’humanité elle-même.

The Conversation

Iñaki Echeverría Huarte bénéficie d’un financement du projet PID2023-146422NB-I00, financé par le MICIU/AEI/10.13039/501100011033 avec des fonds du FEDER de l’Union européenne.

Ángel Garcimartín Montero bénéficie de financements de l’Agence nationale espagnole de la recherche.

Iker Zuriguel Ballaz bénéficie d’un financement du projet PID2023-146422NB-I00, financé par le MICIU/AEI/10.13039/501100011033 avec des fonds du FEDER de l’Union européenne.

– ref. Nous avons presque tous tendance à tourner à gauche en marchant, et la science ignore pourquoi – https://theconversation.com/nous-avons-presque-tous-tendance-a-tourner-a-gauche-en-marchant-et-la-science-ignore-pourquoi-293284

Des Portugais aux Américains, une bataille de cinq siècles pour le contrôle d’Ormuz et de Bab el-Mandeb

Source: The Conversation – in French – By Ibrahim Al-Marashi, IE School of Humanities, IE University; California State University San Marcos


L’ESSENTIEL

  • Depuis le XVe siècle, Chinois, Portugais, Néerlandais et Britanniques ont tenté de dominer Ormuz et Bab el-Mandeb.

  • La maîtrise de ces détroits a reposé tour à tour sur la puissance navale, le commerce, les ports et les alliances locales.

  • – L’histoire montre que contrôler ces passages stratégiques ne suffit jamais à contrôler durablement les régions qui les entourent.


Ces derniers mois, les détroits d’Ormuz et de Bab el-Mandeb sont devenus synonymes de rivalités géopolitiques. Qui contrôle ces étroits passages maritimes maîtrise les flux de navigation entre la mer d’Arabie, la mer Rouge et l’océan Indien – et, avec eux, une part essentielle du commerce mondial.

Mais les conflits autour de ces détroits sont presque aussi anciens que le commerce maritime moderne lui-même. La guerre entre les États-Unis et l’Iran autour de ces points de passage stratégiques n’est que le dernier épisode d’une histoire vieille de plusieurs siècles, au cours de laquelle des puissances extérieures à la région ont cherché à exercer leur influence sur le Moyen-Orient, voire à le dominer, par la mer.

La Chine des Ming offre l’un des premiers exemples d’une puissance extérieure à la région projetant son influence grâce à sa puissance navale et à la diplomatie. En 1405, l’amiral, explorateur et diplomate musulman chinois Zheng He entreprit la première de sept expéditions à travers l’océan Indien. À la tête de flottes comptant plus de 300 navires, il atteignit la ville d’Ormuz vers 1414, puis Aden, au Yémen, avant de franchir le détroit de Bab el-Mandeb pour entrer en mer Rouge.

Cette présence chinoise dans l’océan Indien, parfois qualifiée de Pax Sinica, ne reposait pas sur le contrôle des détroits. Elle permit plutôt d’établir une forte présence commerciale, fondée sur des démonstrations de puissance navale, des missions diplomatiques et de lucratifs échanges de présents. Contrairement aux puissances coloniales qui lui succédèrent, Zheng He n’établit pas de colonies à Ormuz ni le long des côtes de la péninsule Arabique. Il s’inséra dans le système commercial déjà mis en place par les marchands arabes, persans, indiens et est-africains de la région.

Ces expéditions montrent aussi les limites d’une puissance maritime dont les ambitions dépassent les capacités. Après la dernière expédition de Zheng He, dans les années 1430, le changement de priorités de la dynastie Ming mit un terme à ces voyages. L’État n’était plus disposé à investir dans sa marine et dans son entretien.

Aujourd’hui, la Chine invoque les expéditions de Zheng He pour donner une légitimité historique à ses relations avec le Moyen-Orient. Pékin présente ses investissements actuels dans les infrastructures, l’énergie et les ports, comme celui de Gwadar, au Pakistan, comme le prolongement d’une relation ancienne et pacifique remontant aux routes de la soie de l’époque pré-moderne.

Au XVIe siècle, cependant, l’essor du trafic maritime mondial et l’arrivée des puissances coloniales européennes allaient bientôt ouvrir une nouvelle ère, marquée par des tentatives plus violentes et agressives de prise de contrôle des détroits.

La domination navale portugaise

Les Portugais, eux, innovèrent dans le domaine naval en imposant une forme plus coercitive de puissance maritime, fondée notamment sur l’emploi de canons lourds à bord de navires capables de naviguer en haute mer. En 1513, Afonso de Albuquerque attaqua Aden dans l’espoir de contrôler l’accès à la mer Rouge. Il échoua à s’emparer de cette ville fortifiée, située sur le continent et entourée d’un relief montagneux escarpé.

Comme les États-Unis allaient à leur tour le constater plusieurs siècles plus tard, la supériorité navale ne se traduisait pas nécessairement par une victoire rapide sur terre. Les navires de guerre portugais pouvaient détruire des bâtiments ennemis et bombarder un port, mais dominer les eaux au large ne signifiait pas contrôler les territoires situés à l’intérieur des terres.

En 1515, Albuquerque parvint toutefois à s’emparer de la ville d’Ormuz, où il imposa le cartaz, un permis payant que les marchands devaient obtenir pour naviguer dans le golfe Persique et l’océan Indien. Ce système de contrôle et de taxation du commerce maritime est, dans son principe, comparable au péage que l’Iran cherche aujourd’hui à instaurer.

Ruines à Ormuz.
Les ruines d’un fort portugais du XVIe siècle sont encore visibles aujourd’hui sur l’île d’Ormuz, en Iran.
ImanFakhri/wikimedia commons, CC BY-SA

Cette « Pax Lusitana » fut plus violente que la Pax Sinica qui l’avait précédée. En 1622, les forces de la dynastie safavide d’Iran s’allièrent aux navires de la Compagnie anglaise des Indes orientales pour chasser les Portugais d’Ormuz et ouvrir le commerce à d’autres puissances.

Britanniques et Néerlandais prennent le relais

Après l’éviction des Portugais, Ottomans, Safavides, Omanais, Néerlandais et Anglais rivalisèrent pour le contrôle de la région. Le système reposait alors sur les puissants navires européens, mais aussi sur les souverains locaux, qui contrôlaient à la fois les ports et les marchandises qui y transitaient.

La Compagnie néerlandaise des Indes orientales fit son entrée dans ces eaux en 1614. Soutenue par des navires lourdement armés, elle s’établit dans le port de Mokha, au Yémen.

Après l’expulsion des Portugais, les Néerlandais obtinrent des privilèges commerciaux en 1623 et entrèrent en concurrence avec les marchands britanniques à Bandar Abbas, principal comptoir commercial du golfe Persique, situé face à Ormuz.

Une carte néerlandaise de la ville fortifiée d’Ormuz, datant de 1617.
Une carte néerlandaise de la ville fortifiée d’Ormuz, datant de 1617.
Willem Blaeu/wikimedia commons

Si les Britanniques étaient connus pour le commerce du thé, les Néerlandais finirent par dominer celui du café. Jusque-là aux mains des marchands établis à Mokha, ce commerce échappa au monopole yéménite lorsque les Néerlandais parvinrent à faire sortir clandestinement des plants de café arabica du Yémen pour les introduire sur l’île indonésienne de Java, où ils furent ensuite cultivés à très grande échelle.

Les Néerlandais montrèrent ainsi que l’équilibre des puissances maritimes pouvait aussi être bouleversé par le contrôle de la production et du commerce, et pas seulement par les canons et la contrainte.

Cependant, lorsque les Britanniques s’emparèrent d’Aden en 1839, ils prirent l’avantage. Ils conclurent des accords avec les souverains et les tribus voisines du sud du Yémen, qui leur assurèrent de fait le contrôle du détroit de Bab el-Mandeb à l’aube de l’ère industrielle.

Aden devint rapidement une station de ravitaillement en charbon pour les navires ainsi qu’un centre de communications, relié à l’Inde par des câbles télégraphiques. Lorsque le canal de Suez fut inauguré en 1869, les Britanniques dominèrent également ce point de passage stratégique, la mer Rouge constituant désormais la route maritime la plus courte vers l’Inde, joyau de leur empire colonial.

L’hégémonie britannique en vint rapidement à reposer sur des navires de guerre à vapeur et un réseau de ports, mais aussi sur des prêts et des traités. Elle s’appuyait en grande partie sur des relais locaux établis le long des côtes, d’Aden jusqu’au Koweït.

Quelles leçons pour les États-Unis aujourd’hui ?

Après la Seconde Guerre mondiale, l’équilibre des puissances bascula une nouvelle fois. Les États-Unis prirent le relais du Royaume-Uni, déployant des bases militaires et des groupes aéronavals et vendant des armes en échange d’un accès au pétrole du Golfe. En 1980, le président américain Jimmy Carter déclara que toute tentative soviétique de prendre le contrôle du Golfe serait considérée comme une attaque contre les intérêts américains et repoussée par la force militaire.

Quarante-cinq ans plus tard, Donald Trump a de fait – quoique peut-être involontairement – démantelé la doctrine Carter. Si des bâtiments de la marine américaine sont aujourd’hui présents dans le détroit d’Ormuz pour garantir la liberté de navigation, c’est la guerre lancée par Trump en février 2026 qui a, en premier lieu, mis en péril le trafic maritime, en poussant l’Iran à perturber en représailles les échanges commerciaux dans le Golfe.

L’histoire montre que les puissances extérieures à la région peuvent imposer leur domination maritime, mais jamais durablement. La Chine a renoncé à ses grandes expéditions navales, le Portugal a perdu Ormuz, les Néerlandais ont recentré leurs ambitions sur Java et les Britanniques ont fini par quitter Aden. Chaque fois, la domination a changé de mains lorsque les puissances en place se sont trouvées engagées sur trop de fronts, que de nouvelles technologies sont apparues ou que les alliances locales se sont recomposées.

L’Iran et les Houthis, qui se sont récemment emparés de Mokha, n’ont pas besoin de groupes aéronavals pour peser sur le trafic maritime. Leurs missiles, leurs mines et leurs drones suffisent à faire grimper le coût des assurances et, par conséquent, celui du transport maritime. Malgré leur puissance navale, les États-Unis ne peuvent ignorer le poids des sociétés et des forces politiques locales autour d’Ormuz et de Bab el-Mandeb. Tous les empires qui les ont précédés en ont fait l’expérience : contrôler un passage maritime stratégique ne signifie pas contrôler les territoires, les sociétés et les rapports de force politiques qui l’entourent.

The Conversation

Ibrahim Al-Marashi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Des Portugais aux Américains, une bataille de cinq siècles pour le contrôle d’Ormuz et de Bab el-Mandeb – https://theconversation.com/des-portugais-aux-americains-une-bataille-de-cinq-siecles-pour-le-controle-dormuz-et-de-bab-el-mandeb-293454