Notre squelette, vivant et en perpétuelle évolution, est en réalité bien éloigné de cette représentation.Pixel-Shot/Shutterstock (no reuse)
Notre squelette est en permanence en train de se remodeler. Ces phases de destructions et de reconstructions quotidiennes suivent un rythme bien précis, qui pourrait être perturbé en fonction de nos modes de vie.
Durs, compacts, mis en place une fois pour toutes… vos os vous semblent peut-être la partie la plus immuable de votre corps. En réalité, notre squelette est un chantier perpétuel. Tout au long de la vie, les os se renouvellent, selon un processus continu appelé « remodelage ».
Chaque jour, de minuscules équipes de cellules détruisent l’os ancien et édifient de l’os neuf à sa place. Ces cellules possèdent leurs propres horloges biologiques, comparables à celles qui règlent le sommeil, la faim et d’innombrables autres rythmes quotidiens.
Deux types cellulaires entretiennent ce processus. Les ostéoclastes éliminent l’os ancien ou endommagé ; les ostéoblastes déposent ensuite de l’os neuf pour combler ce qui a été retiré. Des chercheurs ont montré que ce cycle suit un rythme quotidien : la résorption osseuse est généralement maximale en début de journée, tandis que la formation osseuse tend à culminer plus tard.
L’horloge circadienne des cellules osseuses semble maintenir ces deux phases séparées, garantissant que chacune se déroule au moment le plus favorable.
L’importance de la mélatonine
Parmi les signaux qui contribuent à coordonner ce rythme figure la mélatonine. On la présente souvent comme « l’hormone du sommeil », mais il s’agit plutôt en réalité d’une « hormone de l’obscurité ». À mesure que la lumière décline le soir, son taux s’élève et signale à l’organisme que la nuit est venue, et ce, que vous dormiez ou non.
Dans l’os, la mélatonine paraît freiner l’activité des ostéoclastes tout en soutenant celle des ostéoblastes. Les taux de mélatonine, tout comme les marqueurs de la formation osseuse, atteignent leur maximum au cours de la nuit. Cela suggère que les habitudes qui perturbent la montée et la baisse normales de la mélatonine – consultation d’écrans tard le soir, sommeil irrégulier, repas pris à des heures avancées – pourraient dérégler les signaux qui contribuent à maintenir un os en bonne santé.
Avec l’âge, ces rythmes quotidiens s’estompent. Les chercheurs pensent que cet affaiblissement des signaux circadiens pourrait, en partie, expliquer pourquoi la perte osseuse, l’ostéoporose et les fractures deviennent plus fréquentes en vieillissant.
Par ailleurs, nos modes de vie modernes, qui nous exposent à des lumières artificielles et des horaires irréguliers, désaccordent peut-être ces rythmes encore davantage. Une question se pose donc : les réaligner permettrait-il, en retour, de protéger la santé osseuse ?
C’est là tout le principe de la médecine circadienne, ou chronomédecine : traiter la maladie en prêtant attention non seulement au médicament que reçoivent les patients, mais aussi au moment où ils le reçoivent.
Soigner non pas seulement l’os, mais aussi son horloge
Certains indices révèlent déjà que l’heure d’administration d’un médicament compte. Dans une étude menée chez l’animal, une supplémentation en mélatonine a protégé l’os plus efficacement lorsqu’elle était administrée le jour plutôt que la nuit – un résultat pour le moins surprenant s’agissant d’une hormone habituellement associée à l’obscurité. Il ne s’agit encore que d’une observation préliminaire, mais elle souligne tout ce qu’il nous reste à découvrir sur la temporalité interne du corps.
Fort heureusement, selon toute vraisemblance, les habitudes favorisant une bonne santé circadienne générale sont probablement aussi bénéfiques à notre squelette. Se coucher et se lever à heures régulières, s’exposer à la lumière du jour dès le matin, dîner tôt plutôt que tard et suivre une routine constante constituent autant de moyens de garder synchronisées les horloges de notre organisme. Les travailleurs postés, dont les horaires contrarient ces horloges, sont sans doute ceux qui auraient le plus à y gagner.
La question des horaires concerne peut-être aussi la pratique de l’exercice physique. En effet, l’os semble répondre plus vigoureusement aux sollicitations mécaniques durant la phase active de l’organisme, ce qui laisse penser que l’heure à laquelle on choisit de se dépenser pourrait influer sur les bénéfices pour le squelette.
Les os ne font pas partie des organes dont on remarque les changements du jour au lendemain. Leur adaptation se fait au fil des années, au gré de choix et d’habitudes qui façonnent aussi le reste de notre santé. Sommeil, lumière ou rythme de nos journées peuvent sembler n’avoir pas grande influence sur notre squelette. Pourtant, ces éléments participent depuis toujours à son élaboration.
Annie Curtis bénéficie d’un financement au titre de la subvention « Frontiers for the Future » de Research Ireland, numéro de subvention 20/FFP-P/8636.
Cansu Gorgun a bénéficié d’un financement de l’Union européenne dans le cadre de la convention de subvention n° 101106209 relative à une bourse postdoctorale Marie Skłodowska-Curie (METABOLATE).
Près de 80 % des pompiers français ne sont pas salariés. Volontaires, ils combattent le feu après leur travail ou pendant leurs jours de congé. Beaucoup ne tiennent pas plus de trois ans.
Ce modèle, déjà fragile, est mis sous tension par l’intensification des incendies.
Le ratio entre pompiers professionnels et volontaires doit être repensé, tout comme les modalités de formation des volontaires et l’organisation des secours.
Les images des incendies qui ont ravagé cet été les forêts du sud de la France rappellent une réalité trop souvent oubliée : près de 80 % des sapeurs-pompiers français sont volontaires. Au sein des colonnes de camions engagés au plus près des flammes, se trouvent des femmes et des hommes qui, une fois leur mission terminée, reprennent souvent leur activité professionnelle, parfois après une nuit passée sur le terrain à combattre le feu. D’autres posent des jours de congé pour être davantage disponibles, car tous n’ont pas la chance de bénéficier d’aménagements prévus par des conventions signées entre leur employeur et leur service départemental d’incendie et de secours (SDIS) de rattachement.
Cette situation renvoie à des difficultés plus larges de moyens et d’organisation auxquelles font face les SDIS depuis plusieurs années. Pour garantir la continuité des secours sur l’ensemble du territoire, ils sont contraints de recruter un grand nombre de volontaires.
L’épisode des incendies en Gironde a remis en lumière les tensions croissantes auxquelles est confronté le modèle français de sécurité civile.
Un modèle français très dépendant des volontaires
La France a fait le choix de faire reposer le modèle de sécurité civile sur une complémentarité entre différents statuts de sapeurs-pompiers :
En France, le nombre de sapeurs-pompiers est globalement stable depuis une dizaine d’années, qu’il s’agisse des volontaires ou des professionnels. Les pompiers français exercent des missions parmi les plus étendues d’Europe (voir tableau plus bas). Seuls le Danemark et la Finlande leur en demandent autant. Et avec le vieillissement de la population et le changement climatique, leurs interventions pourraient encore s’intensifier dans les années à venir : multiplication des carences d’ambulanciers privés (que les pompiers remplacent), mais aussi feux de forêts, inondations, tempêtes et épisodes météorologiques extrêmes.
Lorsque les populations composent le 18 ou le 112, elles ignorent généralement si ce sont des pompiers professionnels ou volontaires qui interviennent. Sur le terrain ou en caserne, rien ne permet de les distinguer. Cette uniformité peut d’ailleurs parfois alimenter certaines tensions. En effet, les professionnels se sentent parfois insécurisés, voire menacés dans leur statut, par le fait que les volontaires exercent les mêmes missions qu’eux, avec des responsabilités similaires, mais sans relever du statut salarié.
D’autres pays européens, à l’image de l’Allemagne, de la Belgique et du Luxembourg, ont aussi fait le choix d’un modèle fondé sur la complémentarité entre volontaires et professionnels, mais dans des proportions et des conditions différentes.
Ce modèle de complémentarité des statuts n’est toutefois pas universel. Au Royaume-Uni ou en Espagne par exemple, il a été décidé de limiter le recours au volontariat et de s’appuyer davantage sur les pompiers professionnels, qui représentent plus de la moitié des effectifs.
Des exigences d’implication et de disponibilité importantes pour les volontaires
Au cours de ces dernières années, les exigences à l’égard des pompiers volontaires se sont amplifiées. En début d’engagement, ils suivent d’abord une formation initiale leur permettant de développer des compétences comparables à celles des professionnels, mais en deux fois moins de temps. Cette formation dure en général une trentaine de jours, répartie en plusieurs modules. Beaucoup doivent donc poser des jours de congé ou enchaîner plusieurs week-ends de formation, au prix d’une fatigue importante et d’une mise entre parenthèses de leur vie personnelle.
Les exigences s’observent ensuite au quotidien. Face aux difficultés de moyens et d’organisation, de nombreux SDIS tendent à imposer aux sapeurs-pompiers volontaires plus d’heures de service. Dans de nombreux départements, cela se traduit par des objectifs de gardes ou d’astreintes à réaliser, afin de garantir la capacité opérationnelle des centres de secours, sous peine de suspension ou de résiliation de l’engagement (par exemple, au moins 900 heures de présence par an dans le Lot-et-Garonne et au moins 48 heures de garde par mois dans les Yvelines). Certes, ces exigences répondent à de réels besoins pour assurer les services de secours, mais elles ne s’appuient sur aucune réglementation ni législation et elles peuvent décourager des individus pourtant très motivés, dont les contraintes familiales ou professionnelles limitent la disponibilité.
Certaines contraintes qui pèsent sur la vie personnelle des pompiers sont parfois tout simplement oubliées des politiques publiques. Les mégafeux, qui mobilisent les individus pendant plusieurs jours, posent par exemple rapidement la question de l’organisation familiale, en particulier chez les volontaires. Les indemnités qu’ils perçoivent ne compensent pas toujours les coûts indirects engendrés par leur engagement, comme les frais de garde d’enfants, par exemple. Or, ces contraintes pèsent directement sur la fidélisation des volontaires.
Former davantage de volontaires au feu ?
Pour limiter ces contraintes, les SDIS sont de plus en plus nombreux à développer un « engagement différencié ». Celui-ci permet aux volontaires de suivre uniquement certains modules de la formation et d’intervenir sur les missions correspondant aux compétences développées, réduisant de fait la durée totale de leur formation et le temps à consacrer à leur engagement.
En pratique, les pompiers qui choisissent cette formule sont souvent exclusivement orientés vers le secours d’urgence aux personnes, qui représente 86 % des interventions au quotidien. À l’inverse, le module incendie est souvent délaissé au regard du peu d’interventions de ce type réalisées chaque année en France (6 %) et de la densité d’apprentissage nécessaire pour valider la formation.
Dans un contexte où les feux de forêt deviennent plus fréquents et plus intenses, ce choix interroge : ce dispositif mérite sans doute d’être repensé.
Quand la solidarité citoyenne comble les failles du service public
Face aux feux en Gironde, de nombreuxagriculteurs sont spontanément venus prêter main-forte aux pompiers, avec leurs tracteurs, pour ralentir la progression des flammes. Cette solidarité est précieuse, mais elle révèle les limites du modèle actuel de sécurité civile. Si les agriculteurs ont généralement une connaissance fine du terrain et disposent de matériel utile, comme des citernes à eau, ils ne bénéficient pas de la formation et des équipements des sapeurs-pompiers pour faire face au feu, ce qui les expose parfois à des risques importants.
Plutôt que de compter sur ces renforts improvisés, il serait pertinent d’élargir le vivier de personnes formées à la lutte contre les feux de forêt. Une piste consisterait à permettre à certains volontaires de se former exclusivement à cette mission, afin d’élargir les effectifs disponibles sans imposer à tous une formation complète. Des agriculteurs pourraient notamment être intéressés par ce type d’engagement, qui leur donnerait les compétences nécessaires pour intervenir en sécurité.
La solidarité a aussi dû pallier des manques du service public d’un point de vue logistique. Ainsi, deux autres images ont été marquantes au plus fort des incendies de Gironde : d’une part, celle des soldats du feu qui se reposent comme ils le peuvent, parfois le long des chemins, et, d’autre part, celle des nombreux habitants de la région qui organisent spontanément des repas pour les pompiers, proposent de laver leurs vêtements et qui, plus largement, apportent un soutien logistique aux équipes engagées.
Si ces actions témoignent d’une belle solidarité humaine, elles interrogent néanmoins la capacité des pouvoirs publics actuels à organiser la réponse aux besoins matériels et logistiques générés par des interventions qui peuvent s’étendre sur plusieurs semaines. Nourrir, ravitailler et permettre le repos des sapeurs-pompiers constitue un pilier essentiel de la gestion de crise.
Un modèle arrivé à un tournant ?
Il ne s’agit pas de remettre en cause la complémentarité entre pompiers professionnels et pompiers volontaires dans le modèle français de sécurité civile. Néanmoins, les difficultés mises en lumière par les incendies de 2026 invitent à s’interroger sur deux points :
l’adaptation du modèle actuel à un contexte d’accroissement de fréquence et d’intensité des feux de forêt et, plus largement, des interventions de grande ampleur ;
la capacité de la sécurité civile et des SDIS à organiser les moyens humains, matériels, sanitaires et logistiques nécessaires à ce type d’interventions.
Concernant les pompiers volontaires, l’enjeu n’est pas d’en recruter toujours plus, mais de créer les conditions permettant de les fidéliser. Cela suppose de penser l’engagement dans la durée, en tenant compte des réalités sociales de ces femmes et de ces hommes et des contraintes qu’ils rencontrent. Aujourd’hui, un sapeur-pompier volontaire, qui n’exerce pas en tant que pompier professionnel en parallèle, s’engage en moyenne pendant onze ans et six mois. Mais il existe des disparités importantes en fonction du territoire et des profils et, généralement, de nombreux abandons sont observés au cours des premières années d’engagement.
Une réflexion plus large sur les effectifs pourrait s’avérer nécessaire. Accroître le nombre de pompiers professionnels ne permettrait pas seulement d’améliorer la disponibilité des équipes. Cela favoriserait aussi l’accumulation d’une expérience précieuse. Face à un incendie, les gestes, les décisions et la lecture du terrain évoluent avec les interventions. On ne combat pas un feu avec la même aisance lors de sa troisième mission que lors de sa centième. Cette expérience est plus difficile à bâtir chez des volontaires, dont le turnover est important.
Les difficultés révélées par les incendies de cet été dépassent finalement le seul champ de la sécurité civile. Elles interrogent plus largement la capacité du pays à préparer les services publics aux transformations sociétales et environnementales.
Depuis plusieurs années, les politiques publiques sont souvent conduites sous la contrainte des économies budgétaires ou pour répondre à des priorités de court terme. L’actualité montre pourtant qu’il est nécessaire de réaliser des investissements durables dans les moyens humains, matériels et organisationnels afin de mieux préparer l’avenir.
Les différentes crises de ces dernières années rappellent le caractère essentiel de certaines professions, dont l’importance tend à être mise en lumière seulement lorsqu’elles se retrouvent en première ligne. Après les soignants durant la pandémie de Covid-19, les sapeurs-pompiers sont aujourd’hui au cœur de l’actualité.
Pauline Born a reçu des financements de l’ANRT et du SDIS 57 (thèse CIFRE) pour sa thèse sur la formation et la professionnalisation des sapeurs-pompiers volontaires (soutenue en 2023).
La « Ville éternelle » s’est fait une nouvelle beauté de la fin du XIVᵉ siècle à la fin du XVIᵉ siècle, après une période de stagnation économique. Aujourd’hui, 84 % des palais construits durant cette période sont encore debout. Wikimediacommons
Près de 31 % des palais de Rome furent construits entre 1378 et 1599 après un siècle de stagnation économique. Comment expliquer un tel phénomène urbanistique ? Facilitée par une compilation de données reliant les constructions de palais et l’identité de leurs commanditaires, une étude démontre que les Romains investirent dans la pierre dès lors qu’ils furent assurés que le pape resterait à coup sûr dans la Ville éternelle.
À la charnière des XIVᵉ et XVᵉ siècles, Rome est en ruines. Les contemporains la décrivent comme un « cadavre », une « grande étable pour les moutons ». Les artistes la représentent sous les traits d’une veuve en deuil, vêtue de noir, implorant les passants.
Allégorie de Rome en veuve vêtue de noir, tirée du Dittamondo de Fazio degli Uberti, 1447. Gallica
Puis une ère de construction palatiale s’ouvre à Rome concomitamment à une révolution économique. Une ville rongée par la déshérence se transforme progressivement en métropole florissante. Parmi l’ensemble des palais historiquement significatifs érigés à Rome, de l’Antiquité au XXIᵉ siècle, 31 % furent construits entre 1378 et 1599.
Comment Rome s’est-elle relevée ? D’où vient cet essor spectaculaire de la construction de palais ?
Transformer des traces éparses du passé en un ensemble cohérent
Pour répondre à cette question de façon quantitative, il a fallu construire patiemment une base de données originale et compréhensive à partir de sources historiques fragmentaires, en croisant archives, travaux d’historien et cartes anciennes. Je pense particulièrement à la carte de Giambattista Nolli (1701-1756), numérisée et complétée par une équipe formidable d’historiens. Chaque projet de construction a été identifié, classé et enrichi manuellement, parfois au prix de véritables enquêtes dignes d’un travail de détective amateur.
Nombre de constructions de palais à Rome, entre 1309 et 1599. Fourni par l’auteur
Ce processus, à la fois minutieux et créatif, révèle toute la richesse et la joie profonde de la recherche empirique en histoire économique : transformer des traces éparses du passé en un ensemble cohérent de données exploitables. J’ai ainsi constitué une base de données portant sur les 146 palais dont la construction est active entre 1378 et 1599 et dont la classification a nécessité des recherches supplémentaires pour plus de 43 % des projets.
Le pape, entre Rome et Avignon
À bien des égards, Rome était une cité ouvrière. Son économie dépendait largement de la papauté.
Lorsque le pape Grégoire XI ramena le siège pontifical à Rome en 1377, mettant fin à près de sept décennies de papauté en Avignon, on aurait pu s’attendre à une reprise rapide de l’activité économique. Pourtant, pendant près d’un siècle, peu de choses changèrent. La construction des palais – marqueur par excellence de la prospérité urbaine dans l’Italie de la Renaissance – resta étonnamment atone.
Le mystère est d’autant plus frappant que Florence et Venise avaient connu leurs booms de construction palatiale bien plus tôt, dès le XIVᵉ siècle. Pourquoi Rome demeura-t-elle à l’écart durant les décennies qui suivirent le retour du pape ? Et qu’est-ce qui déclencha finalement sa transformation spectaculaire à la fin du XVᵉ siècle ?
Mes recherches montrent que la réponse à ces deux questions tient à une notion centrale : la permanence. La présence du pape comptait, certes, mais ce qui importait réellement aux Romains était de savoir s’il avait l’intention de rester durablement à Rome. Plus encore, son successeur ferait-il de même ? Et le suivant ?
Constructions de palais à Rome, Florence et Venise, de 1100 à 1599. Fourni par l’auteur
En l’absence d’une promesse crédible et autoentretenue à cet égard, et le risque crédible du départ des papes, investir dans un immobilier coûteux constituait un risque prohibitif. Je soutiens que l’essor ultérieur de la construction palatiale est lié à un changement fondamental dans les croyances des Romains sur cette question.
Augmentation d’environ 300 % de la construction palatiale
Portrait du pape Sixte IV (1414–1484).
En 1475, le pape Sixte IV promulgua la bulle Etsi universis, qui modifia en profondeur les incitations pesant sur l’élite ecclésiastique.
Jusqu’alors, les prélats – par exemple, les cardinaux – ne pouvaient pas léguer leurs biens ; à leur mort, l’ensemble de leur patrimoine revenait à l’Église. La réforme autorisa les prélats qui construisaient à Rome et dans ses environs à transmettre leurs propriétés à des héritiers désignés. En pratique, leur taux d’imposition successorale passa de 100 % à 0 %.
Les effets furent spectaculaires. À partir d’un nouveau jeu de données, reliant les constructions de palais à l’identité de leurs commanditaires, il apparaît que la réforme provoqua une augmentation d’environ 300 % de la construction palatiale des prélats par rapport aux niveaux antérieurs.
Promesse crédible des papes de rester à Rome
La réforme mit en place un mécanisme d’engagement autorenforçant, liant durablement la papauté à Rome.
Les cardinaux élisent les papes ; les papes nomment les cardinaux. Dès lors que les cardinaux commencèrent à investir massivement dans l’immobilier romain, ils développèrent un intérêt financier direct au maintien de la papauté dans la ville. Un cardinal lourdement investi à Rome ne voterait pas pour un candidat susceptible de partir. Les futurs papes, élus sur la promesse de rester, n’auraient à leur tour aucun intérêt à nommer des cardinaux hostiles à ce programme.
Chaque génération se trouva liée à Rome par la même structure d’incitations. Cela suffit à instaurer une confiance substantielle dans la présence durable de la papauté à Rome.
Confiance croissante des laïcs
Les laïcs restèrent d’abord prudents. En observant les investissements massifs des prélats, ils révisèrent progressivement leurs croyances quant à l’engagement de long terme de la papauté.
Durant les cinquante premières années décisives suivant la réforme, dix projets supplémentaires lancés par des prélats au cours d’une décennie entraînaient environ six projets laïcs supplémentaires à l’échelle de la ville dans la décennie suivante. Cet effet d’apprentissage était strictement transitoire : après environ un demi-siècle, le mécanisme d’engagement était pleinement établi. Les investissements passés des prélats cessèrent alors de prédire les investissements futurs des laïcs ; il n’y avait plus d’incertitude à dissiper.
Cette confiance accrue eut des manifestations tangibles. Des constructions nouvelles, plus ambitieuses, virent le jour, financées principalement par des laïcs. La ligne d’horizon de la Renaissance commença à se dessiner.
Pourquoi la présence du pape ne suffisait pas
Pourquoi fallut-il encore près d’un siècle après le retour du pape à Rome en 1377 pour que le boom advienne ?
La réponse met en lumière un principe fondamental de crédibilité institutionnelle. Mon analyse des absences pontificales montre que la présence contemporaine du souverain pontife importait peu pour les décisions d’investissement de long terme. Dans un environnement politique instable, marqué par des pouvoirs contestés et des départs occasionnels des papes, ce qui comptait était l’existence d’une garantie crédible de permanence.
Avant la réforme, les papes quittaient parfois Rome, parfois pour de longues périodes. Le pape Eugène IV, par exemple, passa plus de neuf ans en quasi-exil au cours de son pontificat de seize ans (de 1431 à 1447, ndlr). Après la réforme, les absences diminuèrent de 81,5 %, et les absences discrétionnaires disparurent totalement.
Plus important encore, les rares absences ultérieures n’eurent aucun effet négatif sur l’investissement. Les commanditaires les percevaient comme temporaires, car le mécanisme d’engagement garantissant le retour de la papauté.
Rome nous parle encore aujourd’hui
Cet épisode historique offre des enseignements qui dépassent largement la Rome de la Renaissance. Il montre que l’irréversibilité du changement institutionnel constitue une condition nécessaire à la réussite des interventions économiques – une thèse ancienne de la théorie économique proposée par plusieurs économistes, y compris Daron Acemoğlu, lauréat récent du « prix Nobel en économie » pour ses travaux liés aux institutions, Avner Greif et Gérard Roland, mais rarement testée empiriquement.
Les économies modernes font face à des défis de crédibilité similaires. Un gouvernement peut annoncer des politiques favorables, mais si celles-ci peuvent être aisément annulées par l’administration suivante, les investisseurs resteront méfiants. Ce que Rome nous enseigne, c’est que les réformes véritablement transformatrices sont celles qui créent des mécanismes autoentretenus, alignant durablement les intérêts des décideurs clés sur le maintien du nouvel ordre institutionnel.
La Villa Farnesina à Rome est un chef-d’œuvre de la Renaissance. Wikimédia.
Le cas romain montre également comment l’investissement des élites peut transformer des promesses non contraignantes en engagements auto-exécutoires. Lorsque des acteurs puissants mettent leurs propres intérêts, leurs propres richesses en jeu, ils créent les conditions de la stabilité et de la croissance à long terme.
Près d’un siècle après le retour de la papauté, Rome fut enfin reconstruite – non par décret, mais par les choix de commanditaires individuels, désormais confiants dans l’avenir de la ville. Le boom de la construction palatiale transforma durablement l’économie romaine et laissa un héritage matériel remarquable : 84 % des palais construits durant cette période sont encore debout. Ils façonnent le paysage urbain de Rome et rappellent, de manière tangible, l’importance d’un engagement institutionnel crédible et de long terme.
Alyssa Rusonik a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR-18-EURE-0005 / EUR DATA EFM).
Dans bien des pays du Sud, les pratiques associées à l’économie circulaire ne sont pas nouvelles : elles font partie de la vie quotidienne. Les pays du Nord pourraient s’inspirer de ces modèles développés dans des endroits confrontés depuis longtemps à la rareté, aux infrastructures limitées et à la nécessité de faire durer les ressources.
À Fatick, au Sénégal, un fruit longtemps peu valorisé, le dimb (Cordyla pinnata), est devenu la base d’une innovation collective. Des femmes et des jeunes le transforment en farine enrichie, en huile, en aliments pour le détail et en fertilisants. L’objectif initial n’était pas de répondre à une stratégie officielle d’économie circulaire, mais de lutter contre la malnutrition, générer des revenus et utiliser une ressource locale disponible.
Il invite à renverser une idée reçue : celle que les solutions aux défis environnementaux viennent toujours des laboratoires, des grandes entreprises ou des politiques publiques du Nord. Bien au contraire, les solutions émergent souvent de territoires confrontés depuis longtemps à la rareté, aux infrastructures limitées et à la nécessité de faire durer les ressources.
« Circularité vécue » vs « circularité prescrite »
Dans les pays industrialisés, l’économie circulaire est souvent associée aux technologies de tri, aux plates-formes numériques, aux modèles d’affaires innovants ou aux politiques de responsabilité des producteurs.
Pourtant, à l’échelle mondiale, cette forme de transition reste limitée. Le Circularity Gap Report 2024 souligne que l’économie circulaire est de plus en plus présente dans les discours, mais que l’usage de matières vierges continue d’augmenter et que le taux global de circularité demeure faible.
Ce décalage entre discours et transformation concrète oblige à regarder ailleurs. Dans plusieurs pays du Sud, les pratiques de réparation, de réemploi, de revente, de récupération et de transformation ne sont pas nouvelles. Elles font partie de l’économie réelle. Elles sont souvent portées par des familles, des coopératives, des artisans, des récupérateurs, des marchés populaires ou des collectifs locaux.
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Des travaux réunis par des chercheuses du laboratoire Coactis et publié dans le numéro spécial de la revue VertigO consacré à l’économie circulaire dans le Sud global distinguent une « circularité vécue » d’une « circularité prescrite » conçue par les institutions. Cette distinction est essentielle et met en lumière que ce qui est présenté comme une innovation au Nord peut être, ailleurs, une pratique ordinaire née de la nécessité.
La contrainte, source d’inventivité
Le projet sénégalais autour du dimb illustre ce que la littérature récente appelle le bricolage entrepreneurial et l’innovation frugale. Ces approches montrent que la contrainte peut devenir une source d’inventivité lorsqu’un collectif recombine les ressources disponibles pour répondre à des besoins sociaux et économiques.
Un article récent sur l’économie circulaire, le bricolage et l’innovation frugale dans les marchés émergents va dans ce sens. L’étude souligne que les organisations ne doivent pas toujours attendre des conditions idéales pour innover. Elles peuvent développer des solutions sobres, adaptées et efficaces à partir de ressources disponibles.
Dans le cas du dimb, l’innovation est à la fois nutritionnelle, économique et environnementale. La farine enrichie répond à un problème de malnutrition. L’huile et les produits dérivés créent de nouvelles activités génératrices de revenus. Les résidus peuvent être réutilisés comme aliments pour animaux ou fertilisant. La circularité apparaît donc comme un effet concret d’une organisation collective, et non comme un terme abstrait.
Déchets, recyclage et transformation : des solutions locales, venues des marges
D’autres exemples récents confirment cette dynamique. À Accra, au Ghana, le marché de Kantamanto est souvent décrit comme l’un des plus grands centres mondiaux de vêtements de seconde main. Il reçoit d’immenses volumes de textiles usagés, dont une partie importante est invendable. Face à cette situation, des initiatives locales développent des pratiques de surcyclage (upcycling), de réparation et de transformation des textiles en nouveaux produits.
Les organisations locales peuvent développer des solutions efficaces à partir de ressources limitées, sans attendre des conditions idéales pour innover.
Ces initiatives ne règlent pas à elles seules le problème mondial de la surproduction textile. Elles montrent toutefois que des acteurs locaux, souvent situés en aval et à la marge des chaînes de valeur mondiales, développent des réponses créatives et concrètes à des enjeux que les pays du Nord peinent encore à maîtriser, selon Weslynne Stacey Ashton, professeure de gestion environnementale et d’économie circulaire à l’illinois Institute of Technology, dans son article de 2025. Ces enjeux peuvent être l’accumulation de textiles, la faible durabilité des produits, ou la difficulté à organiser le réemploi à grande échelle.
Au Brésil, les coopératives de catadores (récupérateurs de déchets) illustrent une autre forme d’innovation sociale. Depuis plusieurs années, ces collectifs participent à des chaînes de valorisation du plastique, en partenariat avec des entreprises qui transforment les bouteilles en matériaux pour chaussures ou textiles.
Ces expériences montrent que l’économie circulaire n’est pas uniquement une question d’infrastructure matérielle ; elle dépend aussi de la reconnaissance du travail, de la coopération et de l’intégration des savoirs pratiques, comme le relate le rapport 2021 de l’Organisation internationale du travail.
Ne pas copier : changer de regard
L’enjeu n’est pas de copier ces pratiques telles quelles au Canada ou en Europe. Les contextes économiques, institutionnels et culturels sont différents. Mais les pays du Nord peuvent apprendre des principes d’action qui structurent ces expériences.
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Le premier principe : partir des ressources disponibles plutôt que d’attendre une solution technologique parfaite. Le second principe : reconnaître les savoirs locaux, y compris ceux des travailleurs, des artisans, des coopératives et des acteurs informels. Un troisième principe amènerait à penser la circularité comme une question de territoire, de besoins sociaux et de capacités collectives, et non seulement comme un enjeu de flux des matières.
Les travaux sur l’innovation inversée durable montrent que des solutions développées dans des contextes de ressources limitées peuvent inspirer des économies plus riches confrontées à leurs propres limites, que ce soit au niveau du coût élevé des matières, de la vulnérabilité des chaînes d’approvisionnement, du besoin de sobriété ou provenant de la pression pour réduire les déchets.
Les pays du Sud sont encore trop souvent présentés comme des espaces à accompagner dans leur transition environnementale. Or, plusieurs pratiques qui y sont développées répondent déjà aux questions que se posent aujourd’hui les sociétés du Nord : comment réduire le gaspillage ? Comment prolonger la durée de vie des ressources ? Comment créer de la valeur localement ? Comment rendre les systèmes économiques plus sobres et plus résilients ?
Les solutions les plus prometteuses ne sont pas toujours les plus sophistiquées. Parfois, elles existent déjà là où l’on a appris depuis longtemps à ne pas gaspiller.
Alors que la France connaît, en cet été 2026, une situation exceptionnelle de sécheresse, les cultures agricoles souffrent. Dans le même temps, la loi d’urgence agricole, votée au Sénat le 21 juillet dernier, a entériné le doublement des objectifs de stockage de l’eau à usage agricole à l’horizon 2035.
C’est là tout le paradoxe : avec le changement climatique, les cultures auront de plus en plus besoin d’eau. Mais celle-ci se raréfie dans les nappes phréatiques, les lacs, les rivières. Alors que faire ? Stocker davantage d’eau dans des retenues est-il le seul levier disponible ? Le type d’agriculture pratiqué et la façon d’irriguer restent des moyens puissants pour limiter la demande en eau et maximiser les usages de cette dernière. État des lieux.
Lorsque vient l’été, les pluies se font plus rares sur une grande partie du territoire français. Les cultures sont alors souvent en manque d’eau. Pour assurer leur développement, elles puisent l’eau nécessaire dans le sol, mais lorsque cette ressource est épuisée, l’irrigation peut prendre le relais et permettre de sécuriser les rendements de certaines cultures.
Mais ce n’est pas le seul levier d’action possible : la sélection d’espèces adaptées et des pratiques agricoles appropriées peuvent aussi améliorer la résilience de l’agriculture face au risque de sécheresse.
Une agriculture responsable de plus de la moitié des consommations d’eau
L’irrigation est réalisable grâce à des prélèvements dans les hydrosystèmes (nappes, rivières, lacs). Actuellement, elle représente de 7 à 12 % des prélèvements d’eau en France, mais environ 60 % des consommations.
Comment se fait-il que ces deux chiffres diffèrent ? Tout simplement parce que l’eau qui est prélevée pour les cultures ne retourne pas immédiatement aux rivières ou aux nappes. Elle s’évapore ou est absorbée par les plantes. À l’inverse, pour d’autres usages, comme le refroidissement des centrales électriques, l’eau prélevée est en grande partie restituée aux hydrosystèmes.
Ce n’est pas le cas pour l’irrigation. Elle peut atteindre 90 % de la consommation en période estivale dans certaines régions (zone méditerranéenne, sud-ouest de la France), alors même que les débits des cours d’eau sont au plus bas. Cela entraîne des concurrences fortes entre les différents usages de l’eau et la part d’eau à laisser à la nature.
De moins en moins d’eau disponible et des besoins en hausse
Avec le changement climatique, cette situation va empirer. Pour chaque degré de réchauffement supplémentaire, l’évaporation augmente d’environ 7 %, ce qui accentue à la fois la raréfaction de l’eau disponible et la pression sur les nappes et rivières.
L’agriculture se trouve alors devant un paradoxe : les besoins en eau des cultures augmenteront avec les températures, tandis que les ressources en eau dans les hydrosystèmes diminueront dans plusieurs régions du fait de sécheresses plus fréquentes et plus longues.
Face à cette double pression, l’enjeu devrait être de diminuer les prélèvements agricoles dans les hydrosystèmes en diminuant les besoins en eau de cultures et en favorisant l’infiltration et le stockage de l’eau dans les sols.
Pour cela, une première piste consiste à choisir des espèces adaptées au stress hydrique ou des variétés tolérantes à la sécheresse pour réduire les besoins en eau des cultures. Toutefois, entre capacité à résister au manque d’eau et maintien d’un bon rendement, il faut trouver le bon compromis.
En effet, lorsqu’une plante manque d’eau, elle peut investir davantage de ressources dans le développement de ses racines pour explorer un plus grand volume de sol et trouver de l’eau. Mais ces ressources ne sont alors plus disponibles pour la croissance des parties récoltées, ce qui peut entraîner une baisse du rendement.
Une autre piste, complémentaire et essentielle, repose sur la capacité des sols à stocker l’eau. Elle dépend d’abord de ses propriétés propres, notamment de sa texture (c’est-à-dire sa proportion de sable, de limon et d’argile) et de sa teneur en matière organique, issue des résidus végétaux, des racines et de l’activité des organismes du sol. Ces éléments influencent la quantité d’eau que le sol peut retenir et la manière dont elle y circule.
Mais le stockage de l’eau est également influencé par la capacité du système de culture, au travers des pratiques mises en œuvre, à favoriser l’entrée de l’eau dans le sol par infiltration et à limiter ses pertes vers l’atmosphère.
Certaines pratiques agricoles peuvent en effet favoriser une bonne structuration des sols, c’est-à-dire une organisation favorable des pores qui permet à l’eau de pénétrer et de circuler. Ceci favorise l’infiltration de l’eau dans le sol, limite le ruissellement et donc augmente la quantité d’eau disponible pour les plantes.
L’agroécologie pour un meilleur stockage de l’eau dans le sol
Les pratiques agricoles visant à préserver les ressources naturelles – dont l’eau – sont au cœur de l’agroécologie. Cette approche cherche à concevoir et à mettre en œuvre une agriculture durable, fondée sur des principes écologiques.
Parmi ces pratiques, on trouve, par exemple, le fait de ne pas laisser la terre nue entre deux cultures successives, en maintenant une couverture végétale qui protège la surface du sol et limite l’évaporation de l’eau. L’utilisation de couverts végétaux permet également d’apporter de la matière organique au sol (racines, feuilles, tiges), qui, en se décomposant, augmente sa capacité à retenir l’eau et améliore sa structure, c’est-à-dire l’organisation des pores permettant à l’eau de pénétrer et de circuler.
Les rotations de cultures, en alternant différents espèces de plantes, modifient, elles, les types de racines et de résidus laissés dans le sol, ce qui stimule la vie du sol (vers de terre, microorganismes) et améliore progressivement sa structure et donc sa capacité à laisser infiltrer et stocker l’eau.
Un travail superficiel (10-12 cm de profondeur) post-récolte dans un champ de maïs. Fourni par l’auteur
D’autres pratiques, comme la réduction du travail du sol, notamment la suppression du labour, permettent également de préserver sa porosité et de faciliter l’infiltration de l’eau.
Enfin, l’introduction d’arbres (l’agroforesterie) modifie le microclimat en apportant de l’ombrage et en réduisant l’effet du vent, ce qui limite les pertes d’eau par évaporation. Bien que les arbres consomment eux aussi de l’eau, leurs racines explorent généralement des couches du sol plus profondes que celles exploitées par les cultures. Ils peuvent ainsi mobiliser une partie de l’eau présente en profondeur tout en améliorant les conditions de croissance des cultures en surface.
Au-delà de la parcelle, l’agroécologie s’intéresse également à la gestion du paysage – selon le climat, les caractéristiques des sols, la topographie et le type d’aménagement mis en place –, qui peut contribuer à retenir l’eau. Par exemple, la mise en place d’infrastructures paysagères (haies, terrasses, fossés) peut ralentir les flux d’eau vers l’aval, d’où une réduction du ruissellement et de l’érosion et un meilleur stockage de l’eau sur place.
Ces pratiques sont souvent mobilisées conjointement par les agriculteurs. C’est le cas par exemple des couverts végétaux permanents, de la réduction du travail du sol et de la diversification des rotations, qui constituent les piliers de ce qu’on appelle l’agriculture de conservation des sols.
Le programme de recherche BAG’AGES, centré sur les grandes cultures du bassin Adour-Garonne, s’y est intéressé. Ce partenariat entre chercheurs, organismes techniques et agriculteurs a associé des exploitations agricoles et des sites expérimentaux.
Les travaux menés confirment que ces pratiques peuvent modifier durablement le fonctionnement hydrique des sols avec une meilleure infiltration de l’eau, une augmentation du réservoir d’eau utile de l’horizon de surface du sol de 10 à 15 % par rapport à des sols régulièrement travaillés par un labour et une réduction du ruissellement.
Toutefois, ces effets varient selon les types de sols et peuvent nécessiter plusieurs années avant d’être pleinement observables, le temps que les propriétés physiques et biologiques du sol évoluent.
En systèmes irrigués, lorsqu’un pilotage adapté de l’irrigation est mis en œuvre, l’ensemble de ces pratiques, en améliorant la conservation de l’eau dans le sol et en limitant les pertes, peut réduire les besoins en eau d’irrigation. Et donc permettre de diminuer les prélèvements dans les nappes souterraines, les lacs et les cours d’eau.
Repenser le rôle de l’irrigation
Mais l’irrigation reste nécessaire dans de nombreux contextes, notamment pour certaines productions à forte valeur ajoutée ou fortement sensibles au stress hydrique, comme le maraîchage ou l’arboriculture, ainsi que dans des contextes climatiques marqués par des sécheresses fréquentes et intenses.
Il n’est donc pas envisageable de chercher à se passer systématiquement et complètement de l’irrigation, mais plutôt de reconsidérer son usage au regard de l’apport qu’elle peut avoir dans une transition agroécologique des systèmes agricoles.
C’est une des préoccupations du projet baptisé TAI-OC (pour Transition agroécologique et irrigation en Occitanie), financé depuis fin 2022 par l’Inrae et la Région Occitanie pour une durée de cinq ans.
La mise en place et l’étude d’expérimentations en agroécologie sur différents systèmes de culture (grandes cultures, viticulture et maraîchage) ainsi que la conduite d’enquêtes chez des irrigants engagés dans des démarches agroécologiques ont permis de mettre en évidence la notion d’« irrigation multiservice ». Il s’agit d’une irrigation qui ne se limite pas à un usage productif immédiat, mais qui contribue à renforcer les fonctions écologiques des agroécosystèmes en transition.
Quitte à devoir irriguer, il s’agit de maximiser les usages bénéfiques à long terme de l’eau utilisée. Par exemple, irriguer pour installer des arbres qui demanderont moins d’eau par la suite ou des plantes qui servent à éloigner les ravageurs des cultures, à favoriser la présence de pollinisateurs ou à enrichir le sol en azote et en nutriments.
Certains couverts végétaux, comme ici le trèfle, sont appréciés des pollinisateurs. c.pxhere.com/images/eb/46
Une irrigation multiservice peut également permettre d’irriguer des couverts végétaux entre deux cultures successives pour qu’ils produisent plus et restituent davantage de matière organique dans le sol. Dans ces exemples, des services écosystémiques (fertilité des sols, stockage de carbone et d’eau, régulation des ravageurs) sont permis ou amplifiés par l’irrigation, ce qui peut, à terme, réduire la dépendance globale à l’eau.
Au-delà de ce constat qualitatif, les recherches en cours dans le cadre de ce projet s’attachent à mieux quantifier l’effet de cette irrigation multiservice. L’enjeu est de savoir à quel horizon et avec quelle ampleur l’irrigation multiservice permettra à un agriculteur de limiter ses prélèvements dans les ressources en eau.
Toutes ces pratiques agroécologiques commencent à être intégrées dans certains projets territoriaux de gestion de l’eau (PTGE), qui visent à construire collectivement, à l’échelle des bassins versants, un équilibre durable entre les usages de l’eau, la disponibilité de la ressource et la qualité des milieux aquatiques face au changement climatique.
Cela illustre que la gestion quantitative de l’eau et la transformation des systèmes agricoles peuvent, et doivent, être pensées conjointement afin de mieux s’adapter aux sécheresses futures. Dans cette perspective, les approches agroécologiques doivent constituer un critère majeur des arbitrages collectifs relatifs à la gestion de la ressource en eau.
Les solutions de stockage dans des retenues ne devraient ainsi être envisagées qu’au terme d’une évaluation comparative de l’ensemble des leviers disponibles (évolution des systèmes de culture, économies d’eau, amélioration de l’efficience des usages, recharge des nappes ou stockage). L’enjeu étant de retenir la combinaison de solutions la plus pertinente au regard des enjeux locaux. Cela ouvre ainsi la voie à un nouveau modèle de gestion de l’eau.
Ce texte a été élaboré à l’initiative de la chaire Eau, agriculture et changement climatique et bénéficie des recherches menées dans le cadre du projet TETRAE Transition agroécologique et irrigation en Occitanie (TAI-OC). Les membres de ces deux collectifs ayant soutenu et/ou collaboré à cet article : Gilles Belaud (Institut Agro, Chaire EACC), Laurène Casal (MAELAB), Johan Coulomb (Montpellier, Méditerranée Métropole), Fabien Groud (CCE&C), Marie-Christine Huau (Véolia), Vincent Kulesza (SCP), Ludovic Lhuissier (Rives et Eaux du Sud Ouest), Alexandre Mathieu (INRAE, Maraichage), Renaud Misslin (MAELAB), Pierre Rouault (Institut Agro), Stéphane Ruy (INRAE, Carnot Eau et Environnement), Paul Vandôme (HSTI) et Claire Wittling (INRAE, G-EAU).
Lionel Alletto a reçu des financements de l’Agence nationale de la recherche (ANR) et de la Commission Européenne dans le cadre de projets de recherche du programme Horizon 2020.
Delphine Leenhardt, Juan David Dominguez Bohorquez et Sami Bouarfa ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.
En juillet 2026, le secrétaire d’État américain Marco Rubio a affirmé sa volonté de « démanteler » la Cour pénale internationale.
Cette offensive s’inscrit dans une série d’attaques contre les juridictions internationales, notamment à travers des sanctions visant leur action et leurs acteurs.
Si de telles sanctions ont vocation à affaiblir ces institutions, elles témoignent également de la force persistante du droit. Elles montrent que le langage juridique demeure incontournable et révèlent la crainte que suscite l’effet durable de la qualification des crimes.
Dans l’Automne du patriarche (Gabriel García Márquez, 1975), le vieux dictateur ne se réjouit que d’une chose : voir ses anciens collègues déchus jouer aux cartes dans la salle qui est réservée à leur exil et se délecter de leur dénuement et de leur obséquiosité. La mise en scène du pouvoir vieillissant, obsédé par sa propre survie et par le spectacle de la déchéance de dirigeants jadis intouchables, saisit la peur du moment où la puissance cesse de protéger ceux qui l’ont exercée.
Les attaques contemporaines contre la Cour pénale internationale (CPI) et les mécanismes internationaux d’enquête sur les violations des droits humains font écho à cette temporalité, à cette crainte, et font émerger la force du droit. Les sanctions états-uniennes visent moins ce que ces institutions sont capables de faire aujourd’hui que ce qu’elles pourraient déclencher demain : en sus d’un mandat d’arrêt, d’une qualification juridique préliminaire et d’une procédure, un jugement et une condamnation.
L’acharnement des États-Unis contre la justice internationale n’est donc pas le signe d’une souveraineté tranquille et sûre d’elle-même. Il trahit, au contraire, la crainte que les mots du droit survivent aux protections politiques du moment, et que ceux qui se croyaient protégés par la puissance puissent être à tout moment rattrapés par la qualification juridique de leurs actes.
Fin juillet 2026, l’offensive américaine contre la justice internationale a franchi un seuil. Il ne s’agit plus seulement de sanctions ponctuelles contre des responsables de la CPI ou contre des figures isolées des Nations unies. À la mi-juillet, le secrétaire d’État américain Marco Rubio a annoncé une campagne diplomatique visant explicitement à « démanteler » la CPI, accusée d’empiéter sur la souveraineté des États-Unis et de menacer leurs agents, responsables politiques et militaires.
Cette annonce prolonge le décret présidentiel 14203 adopté par Donald Trump en février 2025, qui déclarait une « urgence nationale » face aux actions prétendument « illégitimes et infondées » de la Cour visant les États-Unis et leur proche allié israélien. Depuis, le régime de sanctions s’est étendu : magistrats de la CPI, rapporteurs spéciaux des Nations unies, organisations palestiniennes de défense des droits humains et acteurs de la société civile impliqués dans la documentation de possibles crimes internationaux ont été visés ou menacés.
Au cœur de ce régime de sanctions se trouve Gaza. Les sanctions américaines, qui ont explicitement vocation à sanctionner les individus « directement impliqués dans le ciblage illégitime d’Israël », se sont intensifiées à mesure que la CPI, certains mécanismes des Nations unies et des organisations de défense des droits humains documentaient et qualifiaient juridiquement les crimes commis à Gaza et, plus largement, dans les territoires palestiniens occupés.
Faire des juges les accusés : l’inversion de l’accusation
Le trait le plus frappant de cette séquence est l’inversion de l’accusation. Celles et ceux qui enquêtent sur des crimes internationaux deviennent les accusés. Les juges, procureurs, rapporteurs et ONG ne sont plus présentés comme des acteurs cherchant à établir des responsabilités, mais comme des menaces envers la souveraineté, la sécurité nationale ou la neutralité politique.
Le déplacement est décisif. Au lieu de demander si des populations ont été bombardées, affamées, déplacées, persécutées ou privées des conditions élémentaires de survie, le débat est redirigé vers ceux qui formulent ces questions : le procureur aurait-il outrepassé son mandat ? Le rapporteur serait-il militant ? La Cour serait-elle biaisée ? Les organisations qui documentent les crimes seraient-elles politiquement motivées ?
Cette stratégie d’inversion fabrique ce que l’on pourrait appeler une « faute de juger ». Les sanctions américaines transforment l’acte d’enquêter, de qualifier et de demander des comptes en conduite suspecte, hostile et punissable. Ce renversement ne passe pas seulement par le discours. Il s’inscrit dans des mesures concrètes : gels d’avoirs, restrictions de visas, interdictions de transactions, pression sur les institutions qui coopèrent ou entrent en relation avec les personnes ou entités visées.
La personne qui nomme le crime devient celle autour de laquelle s’organise le risque et la gestion du risque.
Ce que la sanction reconnaît malgré elle
Il serait tentant de voir dans ces sanctions la preuve de l’impuissance du droit international. C’est en fait l’inverse. Si la CPI, les rapporteurs spéciaux de l’ONU ou les ONG de documentation étaient insignifiants, il ne serait pas nécessaire de les sanctionner.
La sanction est, en ce sens, un aveu involontaire. Elle reconnaît que les rapports, mandats d’arrêt, qualifications juridiques, avis consultatifs et enquêtes internationales conservent une capacité à blesser l’impunité. Leur force ne réside pas toujours dans une coercition immédiate. La CPI ne dispose pas d’une police mondiale ; les rapporteurs spéciaux ne rendent pas de jugements exécutoires. Mais leurs mots circulent et entrent dans les archives, les médias, les mobilisations, les procédures nationales, les débats diplomatiques, et les mémoires collectives.
Ce qui est redouté n’est donc pas seulement la condamnation judiciaire, mais la sédimentation d’une qualification. Le fait qu’une violence soit durablement inscrite comme crime, et non comme simple opération militaire, nécessité sécuritaire ou dommage collatéral regrettable.
Cela ne signifie pas qu’il faille idéaliser la justice internationale. Elle a toujours été traversée par des rapports de puissance et des héritages impériaux. Mais les sanctions actuelles ne contestent pas ces biais, au contraire. Elles les instrumentalisent pour empêcher que certains puissants, ou leurs alliés, soient nommés et jugés par des institutions qu’ils ne contrôlent pas.
Quand le droit est utilisé contre le droit
L’aveu de la force du droit réside également dans le fait que les États-Unis ne répondent pas seulement par une menace extralégale pour menacer la justice internationale. Ils produisent du droit : décrets présidentiels, listes de sanctions, procédures administratives, obligations de mise en conformité. Des instruments conçus pour lutter contre le terrorisme, la prolifération, le blanchiment ou le financement illicite sont redirigés vers des magistrats, des enquêteurs, des rapporteurs ou des organisations de défense des droits humains.
L’attaque contre la justice internationale se présente donc elle-même dans les formes de la légalité. À ceci près que la logique n’est évidemment pas celle d’un procès contradictoire, avec preuves, débat public et motivation détaillée. Elle est celle de l’inscription sur liste : une personne ou une entité est désignée comme risquée, menaçante ou prohibée. Cette désignation déclenche ensuite des effets en chaîne.
La différence est essentielle. Le jugement suppose une procédure, une contradiction, une motivation, un dossier qui peut être contesté. La sanction administrative ne condamne pas juridiquement au sens classique. L’inscription sur liste impose un autre fonctionnement : elle nomme un risque et laisse les infrastructures administratives, financières et numériques en tirer les conséquences.
Cette logique est d’autant plus efficace qu’elle repose sur la diligence des intermédiaires. Banques, plateformes numériques, compagnies aériennes, hôtels, universités, ONG, assureurs ou prestataires de services n’ont pas toujours besoin d’être directement contraints. Il leur suffit d’anticiper le risque.
Punir par les infrastructures ordinaires
Ces sanctions ne doivent pas être comprises seulement comme des mesures symboliques visant des responsables prestigieux. Leur force se déploie dans les infrastructures ordinaires de la vie et du travail.
Des cas déjà documentés font état de cartes bancaires annulées, de comptes numériques fermés, de services Google ou Amazon interrompus, de difficultés à réserver un hôtel, de relations bancaires perturbées, de financements ralentis ou bloqués. La sanction ne modifie pas seulement ce que la personne ciblée peut faire ; elle modifie ce que les autres sont prêts à faire avec elle. Faut-il maintenir cette invitation ? Rembourser ce déplacement ? Héberger cette conférence ? Coopérer avec cette ONG ? Financer ce programme ? Le risque est contagieux.
Pris isolément, chaque incident peut sembler mineur. Ensemble, ils dessinent une forme de punition infrastructurelle. Or, la justice internationale dépend aussi de conditions très prosaïques : vols, visas, hôtels, bases de données, abonnements numériques, outils de communication sécurisée, remboursements institutionnels, services bancaires, traductions, archives, collaborations universitaires et associatives. Interrompre ces circuits, c’est tenter d’interférer avec la possibilité même d’enquêter, d’écrire un rapport, de préparer un mandat d’arrêt ou de soutenir des victimes.
Cette tentative peut être couronnée de succès puisque, dans un environnement de sanctions, les institutions préfèrent souvent exclure trop largement plutôt que de risquer d’être accusées de ne pas avoir assez exclu. Le faux positif coûte moins cher que le faux négatif : autrement dit, la prudence leur paraît moins coûteuse que la contestation.
Au-delà des juges, l’autorité tierce visée
L’offensive états-unienne contre la CPI et contre les acteurs de la justice internationale ne vise donc pas seulement une institution particulière. Elle vise la possibilité même d’une autorité tierce : une instance capable de décrire la violence autrement que dans les mots des États qui l’exercent ou la soutiennent.
Le discours de la souveraineté joue ici un rôle central. Il présente la CPI comme une intrusion étrangère, alors même que la Cour est fondée sur le Statut de Rome, adopté par des États souverains, et qu’elle n’exerce sa compétence que dans des conditions limitées. Comme l’a rappelé l’ONU en juillet 2026, la CPI demeure un « rouage essentiel » de la lutte contre l’impunité pour les crimes les plus graves.
Ce qui se joue est moins une opposition simple entre souveraineté et droit international qu’une lutte pour savoir qui peut qualifier la violence. Les États les plus puissants acceptent volontiers le droit international lorsqu’il vise leurs adversaires. Ils le rejettent lorsqu’il prétend s’appliquer à eux-mêmes ou à leurs alliés.
Un droit international devenu totalement inoffensif ne susciterait pas un tel acharnement. Ce que ces sanctions révèlent n’est pas la mort du droit international, mais l’intensité de la lutte autour de ce qu’il peut encore faire : nommer un crime, conclure à une responsabilité, maintenir ouverte la possibilité qu’une violence d’État soit jugée autrement que par ceux qui la justifient.
La revue Cultures & Conflits consacrera, en 2027, un numéro entier aux enjeux soulevées par les sanctions. Il fera suite au numéro 2025-2 sur la force symbolique du droit, disponible sur Cairn. Les propositions d’articles et témoignages autour des sanctions internationales sont à envoyer dès maintenant à Cultures & Conflits redactionagc@gmail.com.
Didier Bigo est co-éditeur au sein des revues Cultures et Conflits (CAIRN-CECLS) et Political Anthropological Research on International Social Sciences (PARISS).
Rebecca Mignot-Mahdavi co-dirige le projet AI-NODES (dans le cadre du cluster PostGenAI@Paris) bénéficiant d’une aide de l’État gérée par l’Agence Nationale de la Recherche au titre de France 2030 portant la référence ANR-23-IACL-0007.
Les décisions politiques et les relations diplomatiques sont basées sur le partage d’informations.
Or, ces informations peuvent être fausses. Quand il n’y a pas de mauvaises intentions, il s’agit de mésinformation. Lorsqu’au contraire, il y a intention de nuire, c’est de la désinformation. Autre cas de figure : le partage d’informations authentiques sorties de leur contexte à des fins manipulatoires. On parle alors de malinformation.
Pour désigner l’effet combiné de ces trois menaces à la prise de décision éclairée, la professeure de communication de l’Université Cornell, Claire Wardle, et le chroniqueur irano-canadien, Hossein Derakhshan, ont emprunté au vocabulaire de la psychologie clinique pour inventer le terme « trouble de l’information » (information disorder).
Pour faire face à ce trouble de l’information, la diplomatie scientifique s’appuie sur la collaboration entre les nations pour résoudre des problèmes communs et établir des partenariats constructifs fondés sur la connaissance. La diplomatie scientifique est nécessaire pour affronter des problèmes complexes qui transcendent les frontières, comme la lutte aux changements climatiques ou l’encadrement de l’intelligence artificielle.
Dans un texte publié récemment sur The Conversation, l’ex-politicien et ambassadeur Stéphane Dion, diplomate en résidence à l’Université de Montréal, affirmait que le Canada a besoin d’une diplomatie scientifique « unifiée et efficace ». Son appel mérite d’être entendu alors qu’on assiste à une montée du populisme, qui tourne le dos aux faits et à l’analyse critique au profit des opinions et des intuitions.
Pour être efficace, la diplomatie scientifique doit donc s’appuyer sur les connaissances les plus à jour issues des recherches de pointe. Mais ça ne suffit pas. Pour être unifiée, la diplomatie scientifique doit aussi tenir compte des savoirs autochtones, qui sont complémentaires aux savoirs scientifiques.
On parlera alors de diplomatie scientifique autochtone. En tant que chercheurs et chercheuse en études autochtones, nous venons d’entreprendre un programme de recherche sur la question.
Quelle place pour les Autochtones dans la diplomatie scientifique ?
La diplomatie au sens strict concerne principalement les relations entre les États. Mais les gouvernements « infranationaux » (provinces, territoires, peuples autochtones) doivent pouvoir s’exprimer sur la scène internationale sur les sujets qui les concernent.
C’est ce qu’on appelle la « paradiplomatie ». À l’échelle provinciale, la doctrine Gérin-Lajoie en est un exemple éloquent. Elle stipule que « dans tous les domaines qui sont complètement ou partiellement de sa compétence, le Québec entend désormais jouer un rôle direct, conforme à sa personnalité et à la mesure de ses droits ».
Les diplomaties autochtones sont un autre exemple de paradiplomatie. Selon l’article 18 de la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones (DNUDPA), ces derniers « ont le droit de participer à la prise de décisions sur des questions qui peuvent concerner leurs droits, par l’intermédiaire de représentants qu’ils ont eux-mêmes choisis conformément à leurs propres procédures ».
Une chaire pour étudier la participation autochtone à la diplomatie scientifique
Comment réussir l’arrimage entre les savoirs scientifiques et autochtones ? C’est ce qui sera au cœur des travaux de la nouvelle Chaire de recherche en diplomatie scientifique autochtone, dont nous faisons partie. Cette chaire, financée en partie par le Fonds de recherche du Québec, s’intéressera autant aux mécanismes de la diplomatie scientifique autochtone qu’à ses retombées concrètes.
Du côté des mécanismes, il conviendra de se demander si – et comment – les perspectives autochtones sont prises en compte au sein des instances diplomatiques. On peut penser ici à l’importance, dans les pratiques de gouvernance autochtone, des solidarités intergénérationnelles, de l’équité entre les genres, des valeurs d’équilibre entre les différentes sphères de la vie, de respect des autres et du territoire, ainsi que d’humilité face à notre compréhension partielle des problématiques complexes.
Le scientifique en chef du Québec, Jérôme Dupras, a succédé à Rémi Quirion en juin 2026. Il conseille le gouvernement en matière de science et d’innovation. (Scientifique en chef du Québec | Facebook), CC BY
La Chaire s’attardera aussi aux retombées à l’échelle nationale des décisions d’instances diplomatiques internationales. En effet, plusieurs accords internationaux – comme ceux sur la biodiversité, les changements climatiques et les droits des peuples autochtones – relèvent du « droit souple » (soft law) et ne sont pas juridiquement contraignants. Pour que des effets concrets en découlent, ces accords doivent se traduire par des lois et des politiques aux échelles nationale et infranationale.
Il y a déjà plus de 15 ans, un rapport de l’ONU mentionnait que « Le mouvement autochtone est l’un des interlocuteurs les plus actifs de la société civile auprès des Nations unies depuis 1945 ». Leur travail se poursuit aujourd’hui. Par exemple, à l’été 2025, une délégation de l’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador a sollicité l’appui de l’ONU pour faire respecter les droits autochtones face aux industries extractives.
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Au printemps 2026, l’Instance permanente des Nations unies sur les questions autochtones en a appelé à décoloniser la notion de santé. La présidente de l’Instance, la leader Inuk Aluki Kotierk, a ainsi rappelé que pour les peuples autochtones, « la santé et le bien-être vont bien au-delà de la santé physique et mentale. Ils sont indissociables de notre culture, de notre spiritualité, de nos langues, de nos terres et de notre environnement ».
Le principe 22 de la Déclaration de Rio sur l’environnement et le développement, adoptée il y a plus de 35 ans, stipule que les « États devraient reconnaître (aux peuples autochtones) leur identité, leur culture et leurs intérêts, leur accorder tout l’appui nécessaire et leur permettre de participer efficacement à la réalisation d’un développement durable ».
Pour y arriver, la diplomatie scientifique doit aussi être autochtone.
Hugo Asselin a reçu des financements du Fonds de recherche du Québec et de la Fondation de l’UQAT pour soutenir les activités de la Chaire de recherche en diplomatie scientifique autochtone.
Sébastien Brodeur-Girard est membre de la Chaire de recherche en diplomatie scientifique autochtone qui a reçu des financements du Fonds de recherche du Québec et de la Fondation de l’UQAT pour soutenir ses activités.
Suzy Basile a reçu des financements du Ministère de la santé, du Secrétariat à la condition féminine du Québec, de la Commission de la santé et des services sociaux des Premières Nations du Québec et du Labrador et de la Fondation de l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue pour soutenir ses projets de recherche.
Les gouvernements du monde entier se rendront à Addis-Abeba fin 2027 pour la COP32, le premier sommet sur le climat organisé en Afrique depuis cinq ans. L’Éthiopie assure la présidence au nom de l’Union africaine, l’organisation continentale. Addis-Abeba a l’occasion de montrer ce qu’une Conférence des parties (COP) peut apporter. Mais pour cela, il faut se mettre au travail dès maintenant.
Au Columbia Center on Sustainable Investment, nous travaillons avec les gouvernements, les institutions multilatérales et les coalitions de bailleurs de fonds sur la planification, les investissements, les politiques et l’architecture financière nécessaires à la réalisation des objectifs en matière de climat et de développement. Les enseignements tirés de cette collaboration nous permettent de mieux cerner ce qu’il faut pour organiser une COP32 réussie.
La Conférence des parties (COP) est la réunion annuelle des 198 parties à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, adoptée en 1992. L’approche conventionnelle de ces conférences consiste, pour les États membres, à préparer des textes de négociation, à examiner les engagements, à prendre des engagements et à adopter de nouvelles décisions.
Presque tous les pays s’engagent à lutter contre le changement climatique. Néanmoins, trois décennies de COP n’ont pas permis de mettre en place une action mondiale à l’échelle et au rythme requis.
La raison tient aux limites structurelles de la Convention et des COP. Celles-ci expliquent l’écart persistant entre ce qu’exige la science, ce qui est réalisable et ce qui a été accompli.
Comprendre ces limites est une condition préalable à l’organisation d’une COP efficace. Cela place l’Afrique en position d’accueillir une conférence qui aura un impact. Elle peut y parvenir en redéfinissant le rôle d’un pays hôte dans l’organisation d’une COP. Il s’agirait de présenter les solutions mises au point par l’Afrique avec des partenaires volontaires et d’inviter le reste du monde à les adopter et à les déployer à grande échelle.
Ces solutions devraient notamment porter sur les moyens de :
construire et financer des systèmes énergétiques régionaux intégrés
réformer l’évaluation des risques et réduire le coût du capital
financer des systèmes alimentaires résilients
restaurer la nature à grande échelle.
Chacune de ces initiatives peut être portée par des coalitions d’institutions dotées des mandats, des capacités et des instruments nécessaires pour les mener à bien.
Si l’Afrique parvient à mener à bien ce travail avant que les dirigeants ne se réunissent à Addis-Abeba, la COP32 sera l’occasion de reconnaître, de financer et de déployer ces initiatives à grande échelle.
Pourquoi la COP est-elle importante ?
La Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC) et sa COP annuelle restent essentielles car les réunions de la COP :
rassemblent tous les pays autour d’une même table pour discuter du climat
inscrivent la réponse internationale dans les principes d’équité et de responsabilités communes mais différenciées
donnent aux nations vulnérables une voix reconnue dans l’élaboration des politiques internationales.
Grâce à la convention sur le climat et à ses COP, la communauté internationale a obtenu de réelles avancées. L’Accord de Paris est le premier traité universel et juridiquement contraignant sur le changement climatique. Il engage la quasi-totalité des pays à limiter le réchauffement climatique.
Le Fonds pour les pertes et dommages est le premier mécanisme multilatéral dédié à l’indemnisation des pays vulnérables pour les préjudices climatiques dont ils ne sont pas responsables. Le bilan mondial est la seule instance au sein de laquelle la communauté internationale évalue collectivement les progrès accomplis vers les objectifs de l’Accord de Paris.
Pour l’Afrique, la COP revêt une importance particulière. C’est également le seul espace où les priorités de l’Afrique en matière d’adaptation, de pertes et de dommages, et de financement ont le même poids que les priorités des grandes économies en matière d’émissions et de marchés.
Néanmoins, les engagements de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques restent inappliqués. L’architecture de la convention a favorisé la participation, la conclusion de traités et la création de fonds. Elle n’a toutefois pas permis d’apporter la réponse que requièrent les crises planétaires et humaines. Les émissions continuent d’augmenter malgré les engagements universels visant à les réduire. Le réchauffement est en passe de dépasser 1,5 °C alors même que tout le monde s’accorde à dire qu’il ne doit pas en être ainsi. Le financement de l’adaptation ne représente qu’une infime fraction des besoins estimés. Et cela, malgré des décennies d’engagement à aider les pays vulnérables à s’adapter.
Trois limites structurelles expliquent cette situation.
Les limites
La première limite est que la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques traite un défi mondial comme la somme des engagements nationaux. Les contributions déterminées au niveau national, c’est-à-dire les engagements de chaque pays à réduire ses émissions et à s’adapter aux impacts climatiques, fragmentent la réponse en promesses nationales. Cela repose sur le principe selon lequel si chaque pays s’engage suffisamment, le total permettra d’atteindre l’objectif requis.
Les marchés du carbone vont plus loin, en considérant les émissions comme fongibles : une réduction déclarée dans un pays est censée compenser une émission dans un autre.
Mais la somme des engagements nationaux n’a jamais correspondu à ce qu’exige la science. Et les marchés du carbone comptabilisent les réductions d’une juridiction à l’autre tandis que la concentration atmosphérique de gaz à effet de serre continue d’augmenter. Les émissions d’un pays ne sont pas compensées par les réductions d’un autre. Chaque tonne émise s’ajoute au total, et chaque secteur et chaque économie, partout dans le monde, doit se décarboner.
La décarbonisation des systèmes mondiaux et la réduction de la concentration totale de gaz à effet de serre, tant ceux émis que ceux piégés dans l’atmosphère, nécessitent une planification coordonnée. Cette planification doit être menée aux niveaux mondial, régional et sectoriel. Elle ne peut pas se limiter aux entités nationales ni aux frontières nationales. Or, l’architecture actuelle de la CCNUCC n’est pas conçue pour favoriser ce type de coordination.
La deuxième limite réside dans le fait que les décisions négociées reflètent ce que les parties les plus réticentes sont prêtes à accepter. Sur les questions les plus cruciales, elles se sont systématiquement révélées insuffisantes par rapport à ce qu’exigent la science et les besoins évalués.
Les grandes décisions de la dernière décennie portent la marque de ces compromis :
les engagements sur les combustibles fossiles édulcorés sous la pression des principaux producteurs
les objectifs de financement de l’adaptation affaiblis ou inversés
les programmes d’atténuation bloqués par des désaccords sur leur portée
les financements pour les pertes et dommages promis à hauteur d’une fraction seulement des besoins évalués.
La troisième limite réside dans le fait que bon nombre des institutions qui déterminent si les plans peuvent être mis en œuvre se situent en dehors de la convention et des processus de la COP. Le coût du capital est fixé par les agences de notation, les banques multilatérales de développement et les bailleurs de fonds privés.
Ces institutions disposent de l’expertise, des connaissances techniques approfondies, des mandats et des instruments nécessaires pour concevoir et mettre en œuvre des approches efficaces. Ce n’est pas le cas des négociateurs de la COP. La réforme nécessite donc une collaboration directe avec chacune de ces institutions, tant pour la conception que pour la mise en œuvre des solutions.
Une approche utile
L’article 4.19 de l’Accord de Paris encourage les États à formuler des stratégies de développement à long terme à faibles émissions. C’est plus pertinent que les contributions déterminées au niveau national. Cela oriente l’action vers des résultats véritablement décarbonés et cohérents avec les objectifs nationaux de développement.
Mais pour y parvenir correctement, il faut recourir à la modélisation technique de scénarios. Même la planification d’un système énergétique optimisé à l’échelle nationale nécessite le plus souvent une planification et une coordination régionales. Ces scénarios régionaux à long terme constituent la base analytique d’une planification et d’une prise de décision éclairées, tant au niveau régional que national.
Ces scénarios peuvent définir la voie de décarbonisation la moins coûteuse, y compris le mix énergétique, les corridors de transport d’électricité et les politiques de gestion de la demande énergétique, sur la base d’hypothèses spécifiques, par exemple concernant les coûts des technologies et des combustibles.
Ces scénarios montrent quels investissements sont possibles, quel sera leur coût et quel impact ils pourraient avoir. Ils illustrent comment l’augmentation de la demande énergétique, résultant par exemple de l’électrification des transports, des centres de données ou de l’industrialisation, peut façonner la planification du système énergétique et être elle-même façonnée par celle-ci.
Ils précisent quels investissements sont les plus déterminants, dans quel ordre ils doivent être mis en œuvre et selon quelles spécifications techniques. Ils facilitent l’analyse des coûts d’investissement, tant pour les gouvernements que pour les investisseurs et les citoyens, ainsi que la manière dont ces coûts sont influencés par des considérations financières et réglementaires.
Le même processus rigoureux — comprendre les besoins, planifier en conséquence et s’attaquer aux obstacles qui les entravent — s’applique à l’adaptation, à la transformation industrielle, aux minéraux critiques, à la transition juste et à la nature. Rien de tout cela ne peut aboutir sans une planification éclairée et une collaboration entre les entités qui façonnent ces résultats.
Des réformes concrètes peuvent être mises en œuvre dès maintenant. Les institutions régionales peuvent faire progresser la planification énergétique intégrée au-delà des frontières. Les mécanismes régionaux d’adaptation peuvent identifier les domaines d’intervention prioritaires. Une coordination continentale sur les chaînes de valeur des minéraux peut accélérer le développement des capacités de production régionales.
Les banques multilatérales de développement, les agences de notation et l’architecture réformée des institutions financières internationales peuvent faire avancer les travaux techniques visant à réduire le coût du capital. Cela inclut la réforme des méthodologies de notation et des cadres d’évaluation de la viabilité de la dette, ainsi que l’extension du recours aux garanties.
L’Organisation des Nations unies pour le développement industriel peut faire progresser les voies de décarbonisation industrielle pour l’acier, le ciment et les produits chimiques. Elle peut intégrer ses travaux à la planification des systèmes énergétiques régionaux, aux mécanismes de financement innovants qui répartissent les risques entre les parties les mieux à même de les supporter, aux engagements du côté de la demande et aux cadres politiques que chacun de ces éléments requiert.
Rien de tout cela ne nécessite le consensus de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques. Cela nécessite des solutions techniquement fondées et une coordination entre des institutions pragmatiques.
Addis-Abeba, un moment de leadership africain
En tant que continent qui contribue le moins aux émissions mondiales tout en supportant les coûts les plus élevés, l’Afrique a besoin d’un cadre qui traduise un problème mondial en une réponse mondiale à la hauteur de celui-ci. Les solutions sont tout à fait à notre portée ; l’obstacle n’est ni le capital ni la technologie, mais l’architecture nécessaire à leur mise en œuvre.
À l’approche de la COP32, les pays africains devraient s’attacher à élaborer des solutions concrètes et reproductibles dans ces domaines et dans d’autres où les approches conventionnelles ont atteint une impasse.
La présidence éthiopienne, au nom du continent, a l’occasion de mobiliser ces efforts, de les organiser et de les présenter au monde entier.
Si l’Afrique se présente à Addis-Abeba avec des plans prêts, des coalitions formées et des réformes spécifiques déjà en cours, la COP32 deviendra le moment de la reconnaissance, du financement et de la mise à l’échelle. Le travail commence dès maintenant.
Lisa Sachs does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.
L’été, et en particulier lors des vagues de chaleur et canicules, les aliments doivent être conservés au frais et sortis du réfrigérateur juste avant leur consommation.Natalia Deriabina/Shutterstock (no reuse)
L’ESSENTIEL
Les intoxications alimentaires sont notamment provoquées par des bactéries qui se développent dans des aliments laissés à température ambiante.
Ces maladies sont favorisées par les températures estivales élevées, autour de la Méditerranée, mais désormais aussi ailleurs en Europe, du fait des vagues de chaleur qui se multiplient.
À partir de données madrilènes, des chercheurs espagnols ont estimé le risque accru d’hospitalisation pour intoxication alimentaire au-delà de certaines températures.
C’est surtout pendant l’été que nous avons l’habitude de consommer des aliments en plein air, que ce soit lors de pique-nique, sur les terrasses des restaurants, dans des lieux de loisirs ou dans d’autres situations à l’extérieur de nos habitations. Dans ces circonstances, les aliments restent exposés pendant un certain temps à la température ambiante, qui est généralement élevée à cette période de l’année, ce qui augmente le risque d’intoxications alimentaires.
Quand les températures ambiantes sont élevées, ce type de maladies se multiplie, en particulier celles causées par des bactéries, telles que Salmonella, Campylobacter et Escherichia coli. Cela s’explique en grande partie par le fait que des facteurs, comme la chaleur, l’humidité, la pluie ou le vent, favorisent la prolifération de ces microorganismes.
De plus, le changement climatique aggrave cette situation. La multiplication des phénomènes extrêmes, tels que les vagues de chaleur – de plus en plus fréquentes et intenses en Europe, notamment dans la région méditerranéenne –, crée des conditions idéales pour que ces bactéries se multiplient plus rapidement.
Hospitalisations dues à des intoxications alimentaires
Face à ce constat, nous avons cherché à déterminer si les températures élevées, et en particulier les vagues de chaleur, avaient une incidence sur le nombre d’admissions d’urgence à l’hôpital liées à ces infections. Notre étude a récemment été publiée dans la revue Science of The Total Environment.
Dans un premier temps, nous avons calculé que la température au-delà de laquelle le nombre d’admissions à l’hôpital pour des maladies d’origine alimentaire augmentait était de 12 °C.
Afin de déterminer l’impact des vagues de chaleur, nous avons utilisé le seuil défini par le ministère de la santé espagnole (2022) pour définir une vague de chaleur. Pour la période analysée (2013-2018), ce seuil a été fixé pour une température maximale quotidienne de 34 °C.
Au cours de ces six années, d’après les données relatives aux hospitalisations issues du Registre de l’activité des soins spécialisés (RAE-CMBD) de la communauté de Madrid, 5 091 admissions ont été recensées pour les principales maladies bactériennes d’origine alimentaire. Parmi celles-ci, 3 160 étaient dues à la salmonellose, 1 769 à la campylobactériose et 182 à une infection à Escherichia coli.
Risque accru d’intoxications
Nous avons ainsi constaté que, pour chaque degré d’augmentation de la température maximale quotidienne au-delà du seuil de 12 °C, le risque d’hospitalisation pour une intoxication alimentaire d’origine bactérienne augmentait de 3,59 %.
Concernant les journées de canicule estivales, nous avons constaté que, pour chaque degré d’augmentation de la température maximale au-delà de 34 °C, le risque d’hospitalisation pour des maladies d’origine alimentaire augmentait de 12,21 %.
Cela signifie que 208 cas peuvent être attribués à cette cause, qui est liée aux températures élevées observées lors des vagues de chaleur. En d’autres termes, 9,3 % du nombre total de cas d’intoxications alimentaires survenus pendant les mois d’été dans la région de Madrid entre 2013 et 2018 pourraient être attribués à l’effet de la température lors des vagues de chaleur.
L’importance de la réfrigération
Les températures ambiantes élevées constituent un facteur de risque qui favorise l’augmentation des admissions à l’hôpital liées aux principales infections d’origine bactérienne transmises par les aliments. Selon nos estimations, c’est pendant les vagues de chaleur que l’impact est le plus important.
Les résultats de notre étude peuvent servir de base à la mise en œuvre de stratégies préventives. Il est important de maintenir les aliments à la bonne température tout au long de la chaîne alimentaire, de la production jusqu’au moment de la consommation. Il est toutefois essentiel de sensibiliser la population aux mesures de conservation à la dernière étape, en conservant les aliments au frais jusqu’au moment qui va immédiatement précéder leur consommation, en particulier lors des vagues de chaleur.
Cristina Linares Gil a reçu des financements de l’Instituto de Salud Carlos III.
Julio Díaz a reçu des financements de l’Instituto de Salud Carlos III.
José Antonio López Bueno, María Soledad Ascaso Sánchez et Miguel Ángel Navas Martín ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.
La fumée crée des tensions avec le gouvernement américain de Donald Trump. Et la situation risque de s’aggraver, puisque le phénomène El Niño pourrait entraîner en 2027 des perturbations météo et peut-être de nouveaux records en matière d’incendies.
L’intensification des changements climatiques causera des étés enfumés, des vagues de chaleur intenses, des crues soudaines en toute saison, des tornades fréquentes et des vagues de froid extrêmes. Face à cette nouvelle normale qui s’installe, la protection civile fédérale est à la croisée des chemins.
De l’avis des spécialistes, un changement s’impose. Dans deux rapports distincts, une commission parlementaire et le Sénat ont critiqué les lacunes de l’approche fédérale en matière de gestion des catastrophes. Tous deux ont pointé du doigt le manque d’implication d’Ottawa, notamment quant à la prévention et au sous-financement des programmes locaux.
Un problème qui ne date pas d’hier
Rien de nouveau sous le soleil. Dès 2008, le Sénat avait levé un drapeau rouge. De même pour le Vérificateur général du Canada en 2013 et en 2022, quant à la gestion des urgences chez les Premières Nations.
Au Canada, la prévention des catastrophes et l’application de la protection civile relèvent des provinces et territoires. En théorie, du moins, car ceux-ci transfèrent cette responsabilité aux autorités locales, lesquelles n’ont ni l’autorité, ni les outils administratifs, ni les ressources pour faire face.
Certes, les municipalités, provinces et territoires peuvent toujours appeler les Forces armées canadiennes en renfort. Mais l’action principale d’Ottawa s’est toujours bornée, historiquement, à financer une partie des interventions et des réparations et à veiller à la disponibilité de services d’urgence chez les Premières Nations — une prérogative fédérale.
Des études ont montré que le manque de coordination a souvent empiré la situation dans les communautés affectées en plus de créer des tensions durables avec les provinces.
Si l’on considère toutes les études produites depuis 20 ans, quatre idées émergent qui pourraient guider l’action fédérale.
Financer la réduction des risques : le pays a besoin d’une nouvelle structure fédérale qui améliorerait le financement des mesures de prévention, lesquelles protègent nettement mieux les vies et les biens que les interventions d’urgence à saveur hollywoodienne.
Penser local : les communautés, leurs dirigeants et intervenants connaissent le terrain et leurs besoins. Elles sont souvent mieux à même d’évaluer l’expertise et les moyens nécessaires. Les structures et programmes fédéraux doivent donc mieux les épauler dans le respect des politiques locales et des efforts mis en place.
Soutenir les communautés autochtones : les communautés autochtones, particulièrement exposées par leur géographie, savent gérer les urgences liées aux risques naturels sur leur territoire. Les programmes devraient leur faciliter le travail.
Soutenir les groupes vulnérables : les immigrants, les réfugiés, les itinérants, les aînés, les communautés isolées et défavorisées sont sous-représentés dans la planification de la protection civile. Des interventions ciblées doivent répondre à leurs réalités.
La commande est grosse, mais elle répond à un paradoxe. Certes les perturbations climatiques et les effets de catastrophes majeures, comme les feux ou les inondations, parce qu’elles ne connaissent pas de frontières, exigent de voir loin. Mais toute intervention, en étant foncièrement locale, doit s’appuyer sur les caractéristiques culturelles, sociales, environnementales et économiques propres au milieu. Même si la protection civile exige des compétences techniques, sa gouvernance est déterminante.
Les experts s’accordent à dire que, si les organisations nationales jouent un rôle crucial dans la coordination et la préparation des mesures d’urgence, celles-ci ne doivent pas céder à la tentation de dicter les besoins et d’uniformiser les programmes.
Et maintenant ?
Pour élaborer de meilleures politiques, le gouvernement fédéral peut s’appuyer sur des décennies de recherches approfondies. Mais plusieurs questions restent en suspens.
Comment éviter les interférences de la politique partisane ? Comment garantir que les décisions soient fondées sur des données scientifiques et la compréhension fine des besoins et enjeux locaux ?
Selon certaines études, la partisanerie politique entrave la prévention et les interventions en cas de catastrophe. Les décisions prises dans ce contexte sont souvent plus nuisibles qu’aidantes.
Comment le gouvernement fédéral peut-il trouver l’équilibre entre une action locale et à grande échelle ? Une seule institution devrait-elle être responsable des quatre piliers de la protection civile (prévention, préparation, intervention et réparations) ?
Et comment gérer les situations transfrontalières dans le climat tendu des relations avec les États-Unis ? La décision géopolitique s’accompagne désormais de considérations économique et politique quant aux dommages environnementaux.
En matière d’aménagement du territoire, les décisions à venir seront hautement politiques, car elles feront des gagnants et des perdants. Les interventions d’Ottawa quant à l’occupation des sols, la construction résidentielle et le développement d’infrastructures, par exemple, seront controversées. Et l’absence de garanties de protection influencera le cadre réglementaire, ce qui aura un impact sur la construction de logements et leur abordabilité.
Quel que soit le niveau politique, les décisions en matière de protection civile devront certes s’appuyer sur les savoirs traditionnels et scientifiques. Mais le coût d’une société plus sûre sera élevé. Souhaitons que la mise en place éventuelle par Ottawa de structures et programmes appropriés suscitera le nécessaire débat social quant à notre sécurité.
Gonzalo Lizarralde bénéficie de financements provenant de plusieurs programmes gouvernementaux, notamment le CRSH, le FRQSC, le FRQNT et divers ministères québécois. Il est président du comité scientifique du réseau québécois RIISQ.
Russell Goulet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.