Séparations conflictuelles voire violentes : ce que révèlent les attaques verbales des pères

Source: The Conversation – in French – By Laferrière Aude, Maitresse de conférence en Linguistique, IAE Saint-Etienne

Une étude s’est plongée dans des sms et mails envoyés par des pères et jugés blessants ou intimidants par les mères qui les ont reçus, dans des contextes de séparations conflictuelles ou violentes, révélant un florilège de remarques misogynes.


La coparentalité, en cas de séparation, peut tourner à la communication forcée quand elle s’éloigne de son objectif de construction d’un projet commun pour l’enfant et qu’elle vire à la destruction symbolique de l’autre.

Pour reprendre les mots de la chercheuse en psychologie sociale Andreea Gruev-Vintila, spécialiste du contrôle coercitif, la coparentalité peut alors se muer en « contreparentalité » et constituer un « boulevard » pour dénigrer, intimider, et harceler en permanence l’autre parent.




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J’ai voulu cerner et caractériser linguistiquement ce qui, dans les échanges coparentaux, est ressenti comme une violence par les destinataires, afin de l’objectiver, étant donné que les comportements verbaux ou psychologiques violents sont parfois difficiles à qualifier juridiquement.

Pour constituer ce corpus d’étude, je me suis rapprochée d’acteurs pouvant accompagner les coparents lors des séparations conflictuelles ou violentes (associations d’aide aux victimes de violences conjugales, travailleurs sociaux, psychocriminologues, psychologues…). Par ce biais, vingt mères m’ont fourni des écrits électroniques – SMS et mails – de l’autre parent (masculin) qu’elles ont identifiés comme les blessant ou les intimidant.

Concernant cette nature non mixte du corpus, c’est de facto qu’elle l’est : aucun des rares hommes rencontrés dans les associations ou les patientèles ne s’est déclaré concerné. Les études le montrent : d’une part, les hommes se reconnaissent rarement comme victimes, en raison des stéréotypes de genre qui leur font éprouver de la honte à subir des violences conjugales ; d’autre part, ce sont les hommes qui commettent majoritairement les violences.

Routines langagières

Pour mener ces analyses linguistiques, j’adopte la conception actionnelle du langage qui l’envisage comme un outil pour agir sur ce qui nous entoure. Toute prise de parole est une forme d’action sociale produisant des effets réels.

C’est à ce titre que je parlerai d’acte de langage en empruntant mes outils à la sociolinguistique et à la pragmatique, qui vise à étudier les effets du langage. Plus précisément, je m’appuie sur les multiples travaux réalisés depuis les années 2000 par le groupe de recherche sur la violence verbale.

Que l’évaluation de la violence puisse être variable d’un individu à l’autre n’empêche pas que le corpus présente ce que ce groupe de recherche appelle un faisceau d’« actes de condamnations d’autrui » (reproches, accusations, menaces…) partageant un potentiel agressif. Voici six actes de condamnation qui ressurgissent d’une correspondance à l’autre, telles des routines langagières, empreintes de stéréotypes misogynes. Ils sont illustrés ici par des phrases extraites du corpus d’étude.

La femme manipulatrice : « Espèce de manipulatrice ! », « Tu es sournoise »

L’insulte et plus largement la qualification péjorative constituent des attaques directes à l’image de la cible. Elles stigmatisent, tout en masquant le jugement personnel sous des allures de vérité irréfutable, constituant en ce sens des coups de force énonciatifs : le locuteur impose une idée sans permettre de la discuter.

Qui plus est, elles mobilisent ici le stéréotype misogyne de la femme fourbe : celui qui envoie le message se pose alors comme celui qui met au jour et déjoue les stratégies malveillantes imputées à la mère séparée. Ce faisant, l’insulte se pare d’un semblant de légitimité, comme s’il s’agissait d’un acte d’autodéfense du père séparé face aux agissements condamnables dont il serait victime.

La femme vénale : « L’argent, tu l’aimes quand il est pour toi »

Le dénigrement de la coparente passe par des « reproches sur l’être » : elle est essentialisée sous une facette péjorative, ici par mobilisation du cliché de la femme vénale, qui se combine souvent à celui de l’ex-vengeresse qui aurait pour but de mettre à terre son ex-conjoint.

Formulé à l’égard de la mère, il peut se décliner en accusation de détournement de la pension alimentaire à des fins personnelles : « Sur la pension que je te verse, se pourrait-il qu’il reste de quoi acheter des chaussures à notre enfant ? », questionne l’un des pères. Un tel message double alors le reproche de femme cupide par celui de mère égoïste et négligente.

La femme mise au pilori : « Tout le monde te trouve consternante »

L’acte de condamnation est parfois aggravé par l’idée d’une disqualification publique. Le locuteur présente son jugement personnel comme cautionné par d’autres personnes (ici, une masse anonyme).

Cet argument dit de l’appel au peuple renvoie, parmi les stratégies de l’agresseur, à celle de « recruter des alliés ». Une médisance qui peut faire éprouver à la mère des sentiments d’humiliation la conduisant à s’auto-exclure.

La pathologisation de la femme : « Tu as un mal-être au fond de toi », « Tu pourris la vie de nos enfants avec tes névroses ! »

Une véritable « rhétorique du diagnostic » est déployée, qui consiste à attribuer une pathologie psychique à la femme pour discréditer la mère. La locution « au fond de toi » révèle une « effraction » qui consiste à « pénétrer dans le territoire psychique de l’autre […], à penser pour l’autre », comme le relève la psychiatre et psychanalyste Marie-France Hirigoyen.

En outre, ces représentations de mères en proie à des débordements émotionnels et physiques sont profondément sexistes, mobilisant le stéréotype de la femme émotive, fragile et hystérique-terme qui revient dans certains messages. Enfin, ce portrait de la coparente en mère névrosée et nocive témoigne d’une stratégie de diabolisation par laquelle l’émetteur se construit, par contraste et monopole, l’image du parent sain et protecteur.

La menace du recours à la justice : « Si tu refuses, je saisis le juge aux affaires familiales »

La menace réduit la liberté de choix de la cible à deux options : obéir ou être sanctionnée. Véritable ultimatum, elle cumule une fonction intimidatrice – en instrumentalisant les institutions, ici judiciaires, pour faire peur (argument du bâton) – et une fonction injonctive puisqu’il s’agit de faire obéir la cible.

« Je te prie de respecter les horaires. 17h30, ce n’est pas 17h45. En cas d’écart, tu récupéreras tes enfants au commissariat », écrit également un père. Ici, les enfants sont aussi instrumentalisés. Leur évocation en victimes collatérales met en place un chantage affectif. En outre, l’acte de reproche adressé à la destinataire (ici son manque de ponctualité aux passations) agit comme une légitimation de la menace, présentée comme une simple réaction du père à un manquement de la mère. Dès lors, c’est elle qui est tenue pour responsable du comportement masculin menaçant (stratégie d’inversion des rôles).

Les menaces judiciaires ont aussi un pouvoir d’extorsion élevé car elles jouent non seulement sur la crainte de la mère de voir le mode de garde révisé mais aussi d’avoir à (re)vivre l’épreuve psychologique du passage au tribunal, ainsi que l’effort financier associé (menace économique).

Instrumentalisation de l’enfant : « Notre enfant saura tout et ne te le pardonnera pas »

Ce type de sombre prophétie pour la mère mobilise plusieurs stratégies. S’y retrouve tout d’abord l’instrumentalisation de l’enfant, dans cette menace de « coalition », par laquelle « un parent tente de faire alliance avec l’enfant contre l’autre parent », selon la définition du psychologue clinicien Nicolas Favez. Cette triangulation faisant circuler un discours dénigrant sur la mère orchestre « le sabotage de la relation mère/enfant » (Andreea Gruev-Vintila).

De plus, s’y lit « le contrôle du récit », qui laisse penser aux femmes « qu’elles n’auront pas d’issue car leur vérité sera sanctionnée face au récit triomphant de l’agresseur » (Gruev-Vintila, toujours).

Alors que ces actes de condamnation se montrent comme individualisés, ajustés à ce qui serait la personnalité « dysfonctionnelle » de la coparente, leur récurrence dans le corpus révèle qu’ils relèvent d’une violence sociale, systémique.

Dresser aux mères un procès en incompétence vise à les blesser et à les déstabiliser en détériorant leur confiance en elles. La répétition – facteur aggravant de la violence verbale – de ces discours dépréciatifs instaure un harcèlement moral à même de perturber au quotidien l’exercice de la parentalité maternelle et par rebond, à fragiliser l’enfant.

Dès lors, il s’avère fondamental d’identifier ces violences verbales avançant sous le masque légitimant de la coparentalité, pour que les mères puissent s’en protéger et les différents acteurs de la chaîne pénale (force de l’ordre, officiers de la police judiciaire, magistrats, etc.), les détecter. C’est à ce profilage linguistique que je consacre mes recherches.

The Conversation

Laferrière Aude ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Séparations conflictuelles voire violentes : ce que révèlent les attaques verbales des pères – https://theconversation.com/separations-conflictuelles-voire-violentes-ce-que-revelent-les-attaques-verbales-des-peres-278136

Pourquoi le sommet Afrique-France de Nairobi porte la marque des priorités de Macron et de Ruto

Source: The Conversation – in French – By Frank Gerits, Research Fellow at the University of the Free State, South Africa and Assistant Professor in the History of International Relations, Utrecht University

Le sommet Afrique-France 2026 organisé à Nairobi les 11 et 12 mai est le premier à se tenir dans un pays africain qui n’est pas une ancienne colonie française. C’est également le premier depuis la rupture spectaculaire des relations entre la France et plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest, notamment le Mali, le Burkina Faso et le Niger.

Le sommet de 2026 peut être considéré comme le dernier exemple en date de la nouvelle doctrine africaine du président Emmanuel Macron, qu’il a présentée au Burkina Faso en 2017. Les trois messages marquants de cette doctrine étaient :

  • des excuses pour les torts coloniaux

  • une approche néolibérale axée sur les petites entreprises pour les programmes d’aide

  • la volonté française de développer de nouvelles alliances en dehors de l’Afrique française.

Conformément à cette nouvelle doctrine, le président français a présenté en 2021, avec une certaine réticence, des excuses pour certains aspects de la politique coloniale française en Algérie. Il a notamment reconnu la torture et l’assassinat du héros nationaliste algérien Ali Boumendjel.

Mais surtout, Macron a cherché à renforcer la position de Paris alors que les anciennes alliances s’affaiblissaient.




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Il a délibérément investi du temps et de l’énergie au-delà de l’Afrique occidentale française. Sa visite officielle en Guinée-Bissau, une ancienne colonie portugaise, en est un bon exemple.

Juste après son élection en 2017, l’Agence française de développement (AFD) et la Fondation Tony Elumelu ont signé un accord au Nigeria. Il a pour objectif de rendre autonome une nouvelle génération de chefs d’entreprise. La Fondation Tony Elumelu est une organisation à but non lucratif basée à Lagos qui promeut l’entrepreneuriat chez les jeunes à travers l’Afrique.

Macron a ensuite mis en avant l’entrepreneuriat lors du nouveau sommet France-Afrique en 2021. Il a voulu inspirer la jeunesse africaine à innover et à créer des entreprises.

La conférence de cette année s’est tenue sous la bannière : « Africa Forward : Partenariats entre l’Afrique et la France pour l’innovation et la croissance ». L’accent mis sur les start-up n’est pas un hasard.

Le Kenya a également souligné le caractère novateur de cette rencontre, qui met l’accent sur l’Afrique en tant que partenaire majeur de l’Europe. L’Europe cherche de nouveaux alliés en pleine guerre en Ukraine. Et les États-Unis ne sont pas fiables, Donald Trump imposant des droits de douane et remettant en question l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord.

En tant qu’historien des relations entre le Nord et le Sud, je considère cette rencontre moins comme une rupture historique que comme la poursuite d’une relation plus ancienne et mutuellement bénéfique entre le Kenya et la France.

Le Kenya espère que ce rapprochement avec la France renforcera son influence à travers l’Afrique et lui permettra de rivaliser avec le poids diplomatique de l’Afrique du Sud, qui a accueilli le sommet du G20 en novembre 2025.

En transcendant la division classique entre l’Afrique française et l’Afrique britannique, Nairobi peut se présenter comme un leader continental et une ville diplomatique.

Histoire des relations entre la France et le Kenya

Les relations économiques et diplomatiques remontent aux années 1960 et 1970. En septembre 1970, la France avait envoyé un expert juridique peu connu, Jacques Mollet, pour conseiller le ministère kenyan de l’Industrie et du Commerce sur la Communauté de l’Afrique de l’Est nouvellement formée.

La France a également cherché à coopérer avec des institutions de la Communauté de l’Afrique de l’Est, telles que la Banque de développement de l’Afrique de l’Est. En devenant un partenaire étroit d’un bloc économique régional nouvellement établi en Afrique, dans lequel Nairobi jouait un rôle central, le ministère français des Affaires étrangères cherchait à affaiblir l’influence britannique en Afrique tout en renforçant sa propre position au sein de la Communauté économique européenne (CEE), aujourd’hui l’UE.

Paris justifiait avec un certain cynisme son ingérence comme un moyen de renforcer l’unité continentale, car une sphère d’influence française et une sphère d’influence britannique en Afrique conduiraient à une concurrence interne inutile entre les pays du Commonwealth en Afrique et les pays francophones.

Le Kenya a cherché à renforcer ses relations commerciales avec la France et la CEE dans les années 1960. Il s’agissait en partie d’une tentative pour s’affranchir du Commonwealth. Lors des négociations avec la CEE en 1963, une délégation d’Afrique de l’Est comprenant le ministre kenyan du Travail, Tom Mboya, a souligné que le maintien du Marché commun d’Afrique de l’Est était essentiel – et non celui du Commonwealth.

La vision commune de Ruto et Macron

Les similitudes entre le président kenyan William Ruto et Macron renforcent encore ce lien historique entre le Kenya et la France. Ils partagent les mêmes objectifs diplomatiques. Ils se concentrent tous deux sur le financement de la lutte contre le changement climatique et la sécurité, et ils privilégient tous deux la privatisation néolibérale comme mode de gouvernance tant au niveau national qu’international.

La campagne électorale de Ruto en 2022 a mis en avant la « nation des entrepreneurs », en mettant l’accent sur l’accompagnement des petites entreprises. Macron s’est comporté comme un homme d’affaires-diplomate à l’étranger, présentant les petites entreprises comme une solution au sous-développement.

Ce n’est donc pas un hasard si le sommet de 2026 a accueilli un forum des entreprises et que les discussions ont porté sur les avantages potentiels de l’intelligence artificielle. L’IA, les initiatives climatiques et la fabrication d’armes, ainsi que les petites entreprises qui ont vu le jour grâce à ces priorités, constituent des domaines de coopération et d’investissement entre les pays africains et les anciennes puissances coloniales. Les politiciens aiment s’en vanter.

Cela s’explique en partie par le fait qu’il s’agit d’initiatives qui n’ont pas encore fait leurs preuves et qui ne s’inscrivent pas dans une longue histoire d’échanges inégaux entre les deux pays. Elles constituent un terrain d’entente naturel pour deux parties cherchant à renouveler leurs relations, moins encombrées par le sombre passé de l’oppression coloniale.

Pourtant, l’accord entre la France et le Kenya sur la nécessité d’aborder les questions de sécurité, de changement climatique et d’intelligence artificielle occulte le fait que les deux pays se retrouvent souvent dans des camps opposés sur ces sujets.

Comme l’a montré l’invasion russe de l’Ukraine en 2022, les dirigeants africains et européens ne partagent pas nécessairement la même analyse de la situation sécuritaire mondiale.

Les pays européens pensaient obtenir le soutien total des pays africains, mais seuls 28 des 54 pays africains ont voté en faveur d’une résolution des Nations unies condamnant l’invasion russe de l’Ukraine. Le Kenya s’est abstenu.

Sur des questions telles que le changement climatique et l’intelligence artificielle, la France et le Kenya s’accordent à nouveau sur le principe général selon lequel ces questions nécessitent une action urgente, mais divergent quant à la forme que cette action devrait prendre.

Par exemple, le changement climatique a durement touché le Kenya. Les sécheresses prolongées exigent une véritable action climatique. Dans le même temps, la France et l’UE ont évoqué un assouplissement des réglementations climatiques pour faire face à la crise énergétique provoquée par la guerre des États-Unis contre l’Iran. Cela inclut un assouplissement des normes d’émissions pour les voitures.

Le même problème se pose en ce qui concerne l’économie de l’IA, dont la France se veut le champion. Ce sont les travailleurs à bas salaire du Kenya qui ont effectué la majeure partie du travail de fond pour faire fonctionner les applications d’IA. Les grands modèles linguistiques et autres applications doivent être entraînés et surveillés par des humains. Ces modèles sont souvent formés dans ce que l’on appelle au Kenya les « ateliers clandestins de l’IA ». Les Kenyans effectuent une grande partie du travail d’étiquetage des données et de modération de contenu dans le domaine de l’IA.

Une relation à long terme ?

En substance, le sommet illustre comment le financement climatique, la sécurité et l’IA sont utilisés pour renforcer les intérêts commerciaux tant en Afrique qu’en France, et constituent une tentative stratégique de redéfinir une relation longtemps assombrie par le colonialisme.

Cependant, l’avenir de cette approche menée par les entrepreneurs reste incertain. Son succès dépendra de la capacité de la France et du Kenya à garantir que la richesse générée par ces secteurs émergents soit largement répartie, ou à éviter qu’elle ne serve qu’à enrichir un petit cercle d’élites technologiques.

The Conversation

Frank Gerits does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Pourquoi le sommet Afrique-France de Nairobi porte la marque des priorités de Macron et de Ruto – https://theconversation.com/pourquoi-le-sommet-afrique-france-de-nairobi-porte-la-marque-des-priorites-de-macron-et-de-ruto-282763

L’incontinence urinaire féminine : un problème sous-estimé responsable de beaucoup de souffrances

Source: The Conversation – France in French (3) – By Marina Gómez de Quero Córdoba, Profesora Lectora en Grado en Enfermería, Universitat Rovira i Virgili

L’incontinence urinaire féminine n’est ni une maladie bénigne ni une conséquence « normale » liée au fait de prendre de l’âge, aux accouchements ou à la ménopause. Il s’agit d’un trouble fréquent, avec un impact biologique, psychologique et social profond, qui affecte la qualité de vie. Pourtant des traitements existent et la plupart d’entre eux ne passe pas par la case « chirurgie ».


Rire, tousser ou sortir de chez soi… que se passe-t-il quand ces actions quotidiennes deviennent des sources de stress permanent ? C’est ce que vivent les millions de femmes qui souffrent d’incontinence urinaire, un problème de santé aussi fréquent que sous-diagnostiqué.

On estime qu’environ une femme sur trois souffrira d’une forme d’incontinence au cours de sa vie (Cette pathologie touche entre 25 à 40 % des femmes selon les études, précise le ministère de la santé français, NdT). Pourtant, cette réalité est souvent banalisée et passée sous silence.

Il ne s’agit ni d’une maladie bénigne ni d’une conséquence « normale » de l’âge, des accouchements ou de la ménopause. Nous parlons là d’un trouble ayant un impact biologique, psychologique et social profond, qui affecte la qualité de vie des personnes qui en souffrent.

D’un point de vue physiologique, l’incontinence urinaire est due à une altération des mécanismes qui contrôlent le stockage et l’évacuation de l’urine. Dans des conditions normales, la vessie se remplit progressivement pendant que les muscles du plancher pelvien et les sphincters urétraux restent contractés, ce qui empêche les fuites. Quand ce système défaille – en raison d’une faiblesse du plancher pelvien, de lésions neurologiques, d’une hyperactivité du muscle détrusor ou de troubles hormonaux –, le contrôle volontaire de la miction est perdu.

Certains facteurs, tels que les grossesses et les accouchements, la ménopause, le vieillissement, des interventions chirurgicales subies antérieurement ou certaines maladies neurologiques peuvent contribuer à de tels changements. Cela donne lieu à différents types d’incontinence, comme l’incontinence d’effort (provoquée par un effort physique, une toux, un rire…), l’incontinence par impériosité (lorsqu’un besoin impérieux d’uriner se fait sentir et qu’une petite quantité s’échappe avant d’arriver aux toilettes) ou l’incontinence mixte.

Quand le problème n’est pas seulement physique

Pendant des années, ce problème a été abordé presque exclusivement sous l’angle physique : quelle quantité d’urine est perdue, à quelle fréquence, quel type de protection utiliser… Cependant, le véritable poids de l’incontinence ne se situe pas seulement au niveau de la vessie, mais aussi dans ce qu’elle provoque sur le plan émotionnel.

Dans une étude récemment publiée dans la revue Enfermería Clínica, nous avons examiné la situation de 200 femmes souffrant d’incontinence urinaire, suivies dans un service de soins infirmiers urologiques. Nos résultats révèlent que plus de 60 % d’entre elles présentaient des symptômes de dépression et près de 67 % manifestaient une anxiété cliniquement significative.

Même si ces données ne permettent pas d’établir un lien de cause à effet direct, il s’agit néanmoins de problèmes qui coexistent et s’influencent mutuellement. Il est également probable que des facteurs antérieurs – tels qu’un passé d’anxiété ou de dépression, des maladies chroniques ou des situations de vie stressantes – contribuent à ce mal-être psychologique.

En effet, il s’agit d’une souffrance émotionnelle persistante, associée à la peur constante de pertes urinaires, à la honte sociale et au sentiment de perte de contrôle.

Vivre en état d’alerte permanent

De nombreuses femmes qui souffrent d’incontinence organisent leur vie en fonction de ce symptôme ; elles s’interrogent en permanence : « où se trouvent les toilettes », « quels vêtements porter », « combien de temps est-il possible de rester hors de chez elles », peuvent-elles pratiquer une activité physique, ou voyager…

Cette vigilance permanente génère un stress chronique  : ni le corps ni l’esprit ne trouvent de répit, jusqu’à atteindre un point où cela devient épuisant.

Par ailleurs, près de 80 % des femmes que nous avons interrogées ont déclaré avoir besoin de recueillir davantage d’informations sur l’incontinence urinaire. Beaucoup se tournent vers Internet ou leur entourage, qui transmettent des informations fragmentaires, des idées reçues ou des messages contradictoires.

(Ameli, le site de l’Assurance maladie consacre un dossier complet à l’incontinence urinaire, NdT).

Les infirmières se sont imposées comme des figures clés de l’éducation à la santé et de l’accompagnement. Pourquoi ? En raison de leurs connaissances en matière de santé, de leur capacité à offrir un espace sûr où s’exprimer, du soutien émotionnel qu’elles apportent et du fait qu’elles constituent une figure (souvent féminine, ce qui aidait également) à qui confier ce qui n’avait pu être dit à quiconque pendant des années.

L’éducation à la santé ne consiste pas seulement à informer, mais aussi à expliquer en s’appuyant sur la science et les connaissances, dans un langage que les patients peuvent comprendre. Cette approche permet de mettre en place une écoute active, une validation, une régulation émotionnelle et un soutien en matière d’estime de soi.

L’incontinence urinaire a des répercussions non seulement sur cette dernière, mais aussi sur l’image corporelle, la vie sexuelle et la santé mentale. C’est pourquoi la traiter uniquement à l’aide de protections ou de solutions ponctuelles ne suffit pas. Les données scientifiques soulignent la nécessité d’une approche globale qui tienne compte à la fois des symptômes physiques et de l’impact émotionnel.

Comment diminuer l’incontinence et à qui s’adresser ?

Il existe aujourd’hui de nombreuses mesures efficaces pour réduire l’incontinence urinaire, et la plupart ne sont pas chirurgicales. L’approche principale consiste à suivre un traitement « conservateur », qui comprend notamment la rééducation du plancher pelvien à l’aide d’exercices encadrés par des professionnels, afin d’améliorer le contrôle urinaire et de réduire considérablement les fuites.

À cela s’ajoutent des stratégies telles que l’entraînement de la vessie, la modification des habitudes mictionnelles ou l’ajustement de la consommation de liquides et de caféine. L’éducation à la santé, dispensée par des infirmières ou des urologues, constitue aussi un élément essentiel pour briser les idées reçues et favoriser l’observance du traitement.

Dans certains cas, on peut recourir à des pessaires, des dispositifs en silicone que l’on insère dans le vagin pour soutenir les organes pelviens. Leur utilisation est particulièrement utile en cas de prolapsus, autrement dit lorsque la vessie, l’utérus ou le rectum descendent de leur position normale, en raison d’un affaiblissement du plancher pelvien. En outre, un traitement médicamenteux peut être prescrit au cas par cas, en fonction du type d’incontinence.

Lorsque ces mesures ne suffisent pas, différentes options chirurgicales peuvent être envisagées. Parmi celles-ci figure la pose d’une bande sous-urétrale, qui soutient l’urètre afin d’éviter les fuites lors d’efforts tels que la toux ou le rire. Une alternative est la colposuspension de Burch, une intervention chirurgicale qui soulève et fixe le col de la vessie. Dans certains cas, on peut également envisager la pose d’un sphincter urinaire artificiel.

En définitive, soulignons que les données scientifiques démontrent qu’une prise en charge précoce et personnalisée améliore les symptômes physiques, la qualité de vie et le bien-être émotionnel des femmes concernées par cette affection.

The Conversation

Marina Gómez de Quero Córdoba ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’incontinence urinaire féminine : un problème sous-estimé responsable de beaucoup de souffrances – https://theconversation.com/lincontinence-urinaire-feminine-un-probleme-sous-estime-responsable-de-beaucoup-de-souffrances-282397

Les femmes en sciences sont de plus en plus présentes mais sans réel pouvoir, révèle une étude mondiale

Source: The Conversation – France in French (2) – By Marie-Francoise Roy, emerita professor in mathematics

Photo by Gustavo Fring via Pexels, CC BY

*Les femmes ne représentent qu’un tiers des chercheurs dans le monde, mais sont encore moins intégrées dans les structures de pouvoir des organisations scientifiques. Une étude mondiale étudie leur présence aux postes d’influence, afin de faire émerger des bonnes pratiques. *


Le monde universitaire peine à atteindre l’égalité des sexes. Les femmes y sont sous-représentées à tous les niveaux, dans la recherche et encore plus aux postes de direction au sein des organisations scientifiques. C’est aussi le cas pour les académies des sciences (institutions prestigieuses au sein des systèmes scientifiques nationaux) et les unions scientifiques (organisations internationales représentant les communautés disciplinaires).

Aujourd’hui, les femmes représentent près d’un tiers des effectifs de recherche à l’échelle mondiale. Selon l’UNESCO, elles représentaient 31,1 % des chercheurs dans le monde en 2022, contre 29,4 % en 2012. Elles sont particulièrement sous-représentées en ingénierie et en technologie (un quart, voire moins), tandis que la parité est globalement atteinte en sciences sociales et humaines.

Cependant, la représentation des femmes au sein des effectifs ne se traduit pas automatiquement par un accès équivalent aux postes de direction. Une étude mondiale récente montre que les femmes restent sous-représentées dans les organisations qui influencent les agendas et les normes scientifiques, reconnaissent l’excellence scientifique et conseillent les gouvernements.

Ce rapport de 2026 s’appuie sur des données provenant de plus de 130 académies scientifiques et unions scientifiques internationales, ainsi que sur une enquête menée auprès de près de 600 scientifiques. Il a été réalisé par l’International Science Council, the InterAcademy Partnerhip et le Standing Committee for Gender Equality in Science, et fait suite à des études menées en 2015 et 2020. Je suis l’une des auteures du rapport de 2026, avec Léa Nacache et Catherine Jami.

Les académies nationales des sciences illustrent l’ampleur des inégalités entre les sexes. En 2025, les femmes représentaient en moyenne 19 % des membres de ces instances. Ce chiffre représente une amélioration par rapport aux résultats des deux études précédentes : 12 % en 2015 et 16 % en 2020. Cependant, ce nombre reste bien inférieur à la proportion des femmes au sein de la communauté scientifique mondiale. Et la moyenne masque de fortes disparités : dans certaines académies, les femmes représentent moins de 5 % des membres ; dans d’autres, elles avoisinent les 40 %.

La mission des unions scientifiques internationales est de contribuer au développement et à la structuration de leur discipline, d’organiser des congrès internationaux et de décerner des prix. Ces unions présentent un profil quelque peu différent de celui des académies. En moyenne, les femmes occupent désormais 40 % des postes de direction au sein des unions internationales qui ont répondu à notre enquête. Mais là aussi, les progrès sont inégaux. Des inégalités disciplinaires profondes subsistent, notamment pour les prix scientifiques les plus prestigieux.

Notre rapport examine les raisons de ces tendances, le fonctionnement concret des institutions et les moyens de faire évoluer la situation. Ces conclusions sont importantes car les académies et les unions scientifiques jouent un rôle majeur dans la gouvernance de la science. Les déséquilibres persistants entre les sexes au sein de ces instances soulèvent donc des questions non seulement d’équité, mais aussi de légitimité et d’efficacité. La légitimité de la science dépend en partie de la capacité de ses institutions à refléter la diversité de la communauté scientifique. Or, la légitimité est essentielle dans un contexte de défis mondiaux — du changement climatique aux pandémies — où la confiance du public envers la science est fragile.

Au-delà des effets de viviers

Les disparités entre les sexes dans les instances dirigeantes de la science sont souvent expliquées par un effet retard : si moins de femmes ont intégré certains domaines il y a plusieurs décennies, elles sont aujourd’hui moins nombreuses à occuper des postes à responsabilité ou à être éligibles aux nominations dans les académies ou aux prix scientifiques. La dynamique des viviers joue un rôle, tout comme les écarts traditionnels entre les disciplines. Mais ces facteurs n’expliquent pas tout.

La plupart des organisations scientifiques déclarent avoir des procédures de nomination, d’élection et d’attribution formellement ouvertes et fondées sur le mérite. Pourtant, les données montrent que les femmes sont systématiquement sous-représentées dans les listes de nominés par rapport à leur présence parmi les scientifiques éligibles.

Notre analyse souligne l’importance des processus institutionnels. Qui est autorisé à soumettre une candidature ? Comment les candidats et candidates qualifiés sont-ils identifiés ? Les critères de nomination sont-ils transparents ? Quelle importance est accordée à la réputation et aux réseaux informels ?

Dans 90 % des académies interrogées, la nomination repose sur les personnes déjà membres. Dans un contexte où les membres sont majoritairement masculins, de telles procédures tendent à perpétuer les déséquilibres existants. Même en l’absence de discrimination explicite, les réseaux de parrainage informels et les mécanismes de visibilité professionnelle influencent le choix des candidats et des candidates. L’évaluation des candidats potentiels est donc façonnée par des dynamiques sociales et institutionnelles, et non uniquement par les réalisations et le mérite individuels.

Notre enquête sur les initiatives en faveur de l’égalité des genres a montré que les actions de sensibilisation et d’encouragement, à elles seules, ont eu un impact limité. Elles doivent s’accompagner de réformes structurelles. Dans la plupart des organisations, les mesures en faveur de l’égalité des genres manquent de structures dédiées, de mandats formels, de budgets ou de mécanismes de suivi.

Participation sans égalité de progression

Les résultats quantitatifs ont été complétés par les réponses à un sondage mené auprès de scientifiques actifs dans des organisations scientifiques. Ces réponses ont permis de mieux comprendre le fonctionnement concret du fonctionnement des structures.

Les femmes qui rejoignent des organisations scientifiques déclarent participer à des niveaux comparables à ceux des hommes. Elles siègent dans des comités, assistent à des réunions et contribuent aux activités. Cependant, nous avons constaté que cet engagement ne se traduit pas par une progression ou une reconnaissance équivalente.

Les femmes sont trois fois plus susceptibles que les hommes de signaler des obstacles à leur avancement au sein de leur organisation scientifique. Elles sont 4,5 fois plus nombreuses à déclarer manquer des événements importants en raison de leurs responsabilités familiales. Et lorsqu’elles peuvent y assister, elles déclarent six fois plus souvent ne pas avoir le sentiment de pouvoir participer à égalité avec les hommes.

En parallèle, les femmes sont 2,5 fois plus susceptibles que les hommes de signaler des expériences de harcèlement ou de microagressions dans le cadre de leurs activités au sein d’organisations scientifiques. Elles expriment également une moindre confiance dans la transparence des processus de sélection et dans les mécanismes de signalement et de traitement des comportements inappropriés.

Des entretiens qualitatifs ont permis de documenter les stratégies que les femmes développent pour évoluer dans ces environnements. Il s’agit notamment de la création de réseaux exclusivement féminins, de l’investissement dans l’engagement international pour échapper aux contraintes de leurs cultures locales ou encore de la mise en place de plaidoyers collectifs pour le changement. Ces stratégies semblent efficaces et les organisations devraient les encourager.

Du diagnostic au changement

Le rapport ne préconise pas un modèle unique ni des objectifs fixes applicables partout. Les organisations scientifiques sont très diverses. Cependant, les données et les études de cas présentées dans le rapport mettent en évidence un ensemble de leviers institutionnels clés susceptibles d’influer sur le changement.

À titre d’exemple, dans les académies où les règles et les structures formelles ont été révisées, les progrès en matière de représentation des femmes ont été plus durables. Il est essentiel d’identifier et de généraliser systématiquement ces bonnes pratiques.

La conclusion principale est sans équivoque : la sous-représentation des femmes dans la gouvernance scientifique n’est pas due à leur manque de compétences. Elle reflète des pratiques institutionnelles ancrées dans des cultures qui se sont développées au sein de communautés scientifiques dominées par les hommes.

Si la science aspire à servir la société dans son ensemble, les instances qui la définissent et la représentent doivent être disposées à examiner leur fonctionnement et la composition de leurs instances.


Des collègues nombreuses et nombreux ont contribué à l’élaboration et à l’amélioration du rapport sur lequel se fonde cet article, préparé en collaboration avec Peter McGrath (InterAcademy Partnership) et Léa Nacache (International Science Council).

The Conversation

Marie-Francoise Roy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les femmes en sciences sont de plus en plus présentes mais sans réel pouvoir, révèle une étude mondiale – https://theconversation.com/les-femmes-en-sciences-sont-de-plus-en-plus-presentes-mais-sans-reel-pouvoir-revele-une-etude-mondiale-281189

Les « médicanes », ces cyclones méditerranéens que le changement climatique va aggraver

Source: The Conversation – France in French (2) – By Emmanouil Flaounas, Senior researcher in atmosphere and climate sciences, Swiss Federal Institute of Technology Zurich

Le médicane (pour « _Mediterranean hurricane_ », ou ouragan méditerranéen) Ianos traverse la mer ionienne et approche des côtes grecques le 17 septembre 2020. données de Copernicus Sentinel (2020), processées par l’ESA, CC BY-SA

En mars 2026, un cyclone baptisé « Jolina » a causé d’importants dégâts dans toute l’Afrique du Nord. En 2020 et 2023, les tempêtes Ianos et Daniel ont causé de graves dégâts en Grèce, et Daniel a poursuivi son chemin jusqu’en Libye. Elle y a provoqué une catastrophe humanitaire, dans la ville de Derna, où des milliers de personnes ont été déclarées mortes ou portées disparues.


Ces cyclones de type tropical se produisent dans une région pourtant non tropicale, la mer Méditerranée. Ils sont connus depuis les années 80 et on les appelle « médicanes », un mot-valise formé à partir de « Méditerranée » et « hurricane » (ouragan, an français).

Comme toutes les tempêtes, les médicanes ne connaissent pas de frontières. Lorsqu’ils balayent la côte méditerranéenne, l’une des régions les plus densément peuplées et les plus vulnérables au monde (la population totale des pays méditerranéens en 2020 était d’environ 540 millions de personnes, dont environ un tiers vivait dans des zones côtières), leurs effets s’étendent sur plusieurs pays.

Ces tempêtes tirent leur énergie du réservoir qu’est la chaleur de la mer. À cause du changement climatique, la température de la Méditerranée augmente, et le réservoir grandit. Ce phénomène associe des effets atmosphériques et océaniques couplés, et il est urgent de mener davantage de recherches afin d’améliorer les systèmes d’alerte précoce et la préparation des populations — tant en matière de protection civile que concernant la manière dont nous ferions face à un événement catastrophique qui dépasserait notre niveau de préparation.

Les médicanes : des ouragans rares et dévastateurs en Méditerranée

L’un des premiers articles de recherche sur le sujet, datant de 1983, s’ouvrait par la phrase : « Parfois, mère Nature fait de son mieux pour nous tromper », accompagnée d’une image satellite d’un cyclone présentant une structure nuageuse en spirale bien organisée et un œil sans nuages en son centre, étonnamment similaire à ce que l’on s’attendrait à voir… sous les tropiques. Ces propos laissaient entrevoir la surprise de découvrir un phénomène aussi impressionnant et contre-intuitif qu’une structure de tempête de type tropical en Méditerranée.

Depuis lors, des progrès significatifs ont été réalisés dans la compréhension des médicanes grâce aux collaborations scientifiques internationales. En 2025, un effort de recherche collectif a abouti à une définition formelle de ce phénomène autrefois contre-intuitif.

Le médicane Jolina progresse vers la Libye à travers la mer Méditerranée en mars 2026. L’œil de la tempête est calculé en temps quasi réel et représenté par un point rouge. Source : Eumetsat/CNR-ISAC/ESA Medicanes Project.

Ce qu’il faut retenir de cette définition, c’est que les médicanes partagent d’importantes caractéristiques physiques avec les cyclones tropicaux, mais ne leur sont pas identiques. Les inondations dues à des précipitations intenses et étendues constituent leur danger le plus grave, s’étendant souvent bien au-delà du centre du cyclone et couvrant des zones à l’échelle nationale ou internationale. Enfin, et c’est crucial : les vents sont très violents à proximité de leur centre, ce qui signifie qu’il faut pouvoir déterminer précisément leur trajectoire et le lieu où ils arrivent sur les côtes si on veut mieux prévenir les impacts liés aux tempêtes de vent et aux ondes de tempête.

Les événements répondant à cette définition formelle se produisent en moyenne moins de trois fois par an. Cette fréquence limitée signifie que nos données statistiques sont encore trop peu nombreuses pour tirer des conclusions définitives sur les lieux où les médicanes se produisent.

Comment le changement climatique affecte le risque d’ouragan en Méditerranée

Les changements liés aux modifications du climat ne sont pas rassurants.

Des avancées récentes désignent la température de surface de la mer comme un facteur clé de l’intensification des tempêtes : une mer plus chaude entraîne une évaporation accrue et des flux de chaleur plus importants vers l’atmosphère, fournissant l’énergie nécessaire au développement et à l’intensification d’un médicane. Or, selon l’Atlas du service Copernicus sur le changement climatique, la Méditerranée s’est réchauffée d’environ 0,4 °C par décennie entre 1990 et 2020, une tendance claire, qui s’accélère.

Si ce chiffre peut sembler faible au quotidien, ses implications physiques sont loin d’être négligeables. En effet, une augmentation de seulement 1 à 2 °C peut entraîner une hausse significative des vitesses de vent et des taux de précipitations. De plus, le chiffre ci-dessus représente une moyenne à l’échelle du bassin (c’est-à-dire pour l’ensemble de la mer Méditerranée) ; localement, lors d’événements de médicane individuels, des températures de surface de la mer supérieures de 2 °C ou plus à la normale ont déjà été enregistrées.

Une étude récente permettant d’établir un lien entre l’intensité d’un médicane et le changement climatique a été publiée en 2022 et s’est concentrée sur la tempête « Apollo » (2021), montrant que des températures de surface de la mer plus chaudes et une atmosphère plus chaude avaient accru la disponibilité en humidité et les fortes précipitations sur la Sicile.

Des analyses ultérieures de Daniel ont également révélé que les précipitations extrêmes sur l’est de la Méditerranée et la Libye avaient été intensifiées par le changement climatique.

Plus généralement, des recherches récentes indiquent que les précipitations augmentent de façon plus nette que l’intensité des vents (des changements dans les vents sont également détectés lors de certains événements).

Aujourd’hui, climameter.org, un consortium international qui réalise des études d’attribution rapide selon un protocole évalué par des pairs, surveille les médicanes et les cyclones méditerranéens grâce à des études d’attribution rapide des phénomènes extrêmes émergents.

De nouvelles méthodes pour surveiller et mieux comprendre les médicanes sont nécessaires de toute urgence

La recherche collaborative entre la communauté scientifique et les agences de protection civile a joué un rôle central dans le développement de systèmes d’alerte précoce et l’amélioration de la préparation.

L’une de ces initiatives est le projet MEDICANES de l’Agence spatiale européenne — qui se penche notamment sur le médicane Jolina de mars 2026 à l’heure où nous écrivons ces lignes.

En fin de compte, pour nous adapter efficacement aux changements climatiques et plus particulièrement à des médicanes plus violents en Méditerranée, il nous faut de meilleurs modèles de prévision climatique qui livrent des estimations plus fiables et plus précises des phénomènes extrêmes liés aux cyclones.

Une approche de bout-en-bout qui traduit les résultats de la recherche scientifique en informations exploitables pour adapter la prévention et la protection civile est à la fois opportune et essentielle, notamment pour la planification de la résilience des infrastructures et les systèmes d’alerte précoce visant à réduire la vulnérabilité et les impacts socio-économiques.


Le mécénat scientifique d’AXA fait désormais partie du Fonds Axa pour le Progrès humain, qui regroupe les engagements philanthropiques du Groupe et des Mutuelles d’Assurances Axa dans les domaines de la science, de la nature, de la solidarité et de la culture. Avant 2025, ce mécénat scientifique global était assuré par le Fonds Axa pour la Recherche, qui a soutenu plus de 750 projets à travers le monde depuis sa création en 2007. Pour en savoir plus, rendez-vous sur Fonds Axa pour le progrès humain.


Les projets Templex (ANR-23-CE56-0002) et EXTENDING (ANR-22-EXTR-0005) sont soutenus par l’Agence nationale de la recherche (ANR), qui finance en France la recherche sur projets. L’ANR a pour mission de soutenir et de promouvoir le développement de recherches fondamentales et finalisées dans toutes les disciplines, et de renforcer le dialogue entre science et société. Pour en savoir plus, consultez le site de l’ANR.

The Conversation

Emmanouil Flaounas a reçu des financements de l’Agence Spatiale Européenne (MEDICANES project with Contract No. 4000144111/23/I-KE).

Davide Faranda a reçu des financements de ANR et ERC (Horizon).

ref. Les « médicanes », ces cyclones méditerranéens que le changement climatique va aggraver – https://theconversation.com/les-medicanes-ces-cyclones-mediterraneens-que-le-changement-climatique-va-aggraver-282417

Les algorithmes évolutifs, une piste pour rendre les IA plus sobres

Source: The Conversation – France in French (2) – By Karol Desnos, Maître de conférences à l’Institut d’Electronique et des Technologies du numérique, INSA Rennes

Les systèmes d’IA sont souvent critiqués pour leur grande consommation énergétique — à tel point que l’on se demande quelle production électrique va alimenter les data centers dont la construction est prévue à travers le monde. Mais des systèmes d’intelligence artificielle plus sobres existent. Certains s’inspirent de la stratégie évolutionniste de la nature afin d’arriver à une solution la plus simple possible pour un problème donné.


Les principes de sélection naturelle théorisés par Charles Darwin ont permis l’évolution d’êtres vivants remarquablement adaptés à leurs environnements. Le cerveau humain est un exemple remarquable de résultat de cette évolution, ne consommant qu’une vingtaine de watts, soit près de 1000 fois moins qu’une intelligence artificielle le surpassant au jeu de Go. En reproduisant informatiquement ces principes évolutifs, il est possible de construire des intelligences artificielles (IA) plus sobres.

Les progrès fulgurants des IA durant cette dernière décennie sont majoritairement dus à l’utilisation des réseaux de neurones artificiels, dits « profonds », capables d’apprendre efficacement des tâches très diverses. Seulement, l’exécution d’un tel réseau requiert la réalisation de plusieurs millions à plusieurs milliards d’opérations mathématiques par un ordinateur ; et plus la complexité d’une tâche est grande, plus la taille du réseau nécessaire pour la réaliser sera grande également.

L’utilisation massive de réseaux de neurones profonds, toujours plus imposants pour en augmenter les capacités pose un problème de soutenabilité majeur. En effet, ces réseaux nécessitent des ressources naturelles et une énergie croissantes : il faut produire, alimenter et refroidir les processeurs exécutant ces calculs, notamment les GPU.

Pour répondre à ce défi de soutenabilité, il est nécessaire de proposer des technologies d’IA alternatives adaptant naturellement leur complexité à celle de la tâche accomplie pour être plus sobres.

Les approches évolutives pour l’apprentissage d’IA offrent une alternative crédible aux réseaux de neurones profonds, en étant plus sobres tout en restant performantes. En effet, contrairement aux réseaux de neurones dont la taille est fixée par un développeur avant l’entraînement, l’approche évolutive construit une IA dont la taille s’adapte minimalement à une tâche spécifique. Le résultat est une IA d’une complexité calculatoire de plusieurs centaines à milliers de fois inférieure aux réseaux de neurones, et donc naturellement plus sobre.

Mais au fait, c’est quoi l’évolution ?

La sélection naturelle et l’évolution reposent sur trois éléments essentiels : des individus définis par un génome, un mécanisme de reproduction, et un processus de sélection.

En biologie, le génome de chaque être vivant est construit en assemblant des briques de bases communes à une large diversité d’espèces : l’ADN. Le génome d’un être le caractérise en tant qu’individu, déterminant bon nombre de ses traits : forme, physiologie, taille, couleurs ; et le prédispose à certains comportements, tels que la course ou la nage.

Le mécanisme de reproduction permet à un ou plusieurs individus de donner naissance à de nouveaux individus, en copiant et en mélangeant leurs génomes. Cette copie, parfois imparfaite, crée un nouvel individu qui possède son propre génome, lui conférant des traits ressemblant à ceux de ses parents, mais possédant ses propres caractéristiques.

Un ensemble d’individus forme une population, qui existe dans un milieu où ils sont constamment évalués par des mises à l’épreuve : recherche de nutriments, survie en milieu hostile, recherche de partenaire de reproduction. Certains traits vont rendre des individus plus performants pour ces épreuves, augmentant leur chance de survie et de reproduction, quand d’autres traits moins favorables tendront à disparaître : c’est la sélection naturelle. Génération après génération, ce long processus a mené à l’apparition sur Terre d’êtres vivants adaptés à leurs environnements.

Depuis près de 60 ans, l’étude scientifique des algorithmes évolutionnaires a pour but de reprendre ces principes d’évolution pour l’optimisation de systèmes ou d’objets artificiels. Un exemple de cas d’usage concret est l’optimisation d’ailes d’avions, où le « génome » caractérise le profil, la longueur et la largeur d’une aile ; et où l’évaluation d’un individu (un modèle d’aile, en l’occurrence) mesure sa résistance, sa portance, et son poids.

Comment appliquer les principes d’évolution pour construire des IA

La programmation génétique est un domaine scientifique visant à construire des programmes informatiques, dont des IA, en appliquant ces principes évolutifs.

Crédit Image: Nicolas Beuve

Dans sa version la plus simple, l’« ADN » utilisé pour créer un individu est un ensemble d’instructions ou fonctions mathématiques de base : addition, multiplication, cosinus, etc. Le génome de chaque individu est ainsi une suite d’instructions, appelée programme, qui réalise des calculs sur les données de l’environnement.

Imaginons par exemple que l’on souhaite construire une IA chargée de contrôler un robot. L’IA observe des nombres représentant la position actuelle des différents membres du robot, l’angle de ses articulations, et la vitesse de ces différents éléments. Ces nombres sont utilisés pour exécuter l’individu-programme de l’IA. Les résultats des dernières instructions constituent la réponse de l’IA à cette observation, et sont utilisés pour contrôler les différents moteurs du robot.

Le processus évolutif débute par la création d’une population d’individus en générant de courts programmes aléatoires, une simple addition par exemple. La sélection des meilleurs programmes se fait en gardant les plus aptes à réaliser la tâche voulue, par exemple, faire avancer un robot le plus loin possible. Lors des premières générations, même les meilleurs individus sont généralement très mauvais, mais constituent le capital génétique pour la première phase de reproduction. La reproduction d’un programme peut se faire par croisement, en entremêlant les instructions issues de deux programmes parents ; ou par mutation, en reproduisant un programme existant de manière imparfaite pour ajouter ou retirer une instruction. Ce processus est ainsi répété sur de nombreuses générations, et à l’issue du processus d’évolution, le programme du meilleur individu est conservé pour être utilisé comme IA.

Et donc, les IA obtenues par ce processus d’évolution sont plus sobres ?

Durant le processus évolutif, le nombre d’instructions, et donc la complexité des programmes s’adapte automatiquement à la difficulté de la tâche à réaliser. En effet, l’ajout de nouvelles instructions aux génomes des individus ne perdure que si elle leur confère de meilleures aptitudes, favorisant leur survie et reproduction. Ainsi, le processus évolutif favorise naturellement l’émergence de programmes avec peu d’instructions, et pourtant bien adaptés à la tâche.

L’utilisation de programmes ainsi construits ne nécessite pas de puce dédiée de type GPU, et peut généralement être réalisée sur des processeurs peu énergivores déjà existants, et donc plus sobres.

Un autre avantage de l’approche évolutive : l’« interprétabilité »

Si les réseaux de neurones traditionnels sont capables de réaliser des tâches complexes, leur grande complexité calculatoire rend souvent impossible d’interpréter les causes de leurs bons fonctionnements, ou pire, de leurs erreurs. Là encore, la brièveté des programmes issus du processus évolutif est un atout majeur, puisque cela rend possible l’interprétation claire du fonctionnement de l’IA ainsi créée.

Un algorithme évolutionnaire est par nature facile à interpréter. Source : Quentin Vacher.

Cette vidéo en présente un exemple, avec un programme créé pour illustrer cet article qui permet de contrôler une jambe robotique, appelé le « hopper ». Usuellement appris avec des réseaux de neurones complexes, l’évolution génétique a permis à une IA d’apprendre à faire avancer la jambe robot en utilisant des instructions très simples pour contrôler chacun des trois moteurs du robot. De fait, comprendre la causalité des actions de l’IA en fonction des observations est possible, et on voit que le programme démontre une grande logique où chaque moteur est principalement contrôlé par des membres proches de celui-ci.

Quel avenir pour les IA issues de processus évolutifs ?

Dans certains domaines applicatifs, les IA plus sobres issues d’un processus évolutif concurrencent les aptitudes des réseaux de neurones pour un centième (voire un millième) de leur coût, par exemple en robotique ou dans l’industrie de la cyberdéfense. Si le coût de ces IA issues du processus évolutif les rend intrinsèquement plus sobres, il faut néanmoins veiller à ce que cette sobriété ne donne pas lieu à un effet rebond, sous forme d’une utilisation encore plus massive de telles IA pour des applications où cela n’est pas strictement nécessaire.

Ce domaine de recherche offre de nombreuses perspectives et défis à la communauté scientifique, dont la petite taille ne peut rivaliser avec les investissements colossaux autour des réseaux de neurones.

Parmi ces défis, le passage à l’échelle des IA issues du processus évolutif qui ne parviennent pas encore à concurrencer les réseaux de neurones sur les tâches les plus complexes, telles que le contrôle de robots humanoïdes, ou le traitement du langage naturel à la base de bots conversationnels.


Le projet foutics est soutenu par l’Agence nationale de la recherche (ANR), qui finance en France la recherche sur projets. L’ANR a pour mission de soutenir et de promouvoir le développement de recherches fondamentales et finalisées dans toutes les disciplines, et de renforcer le dialogue entre science et société. Pour en savoir plus, consultez le site de l’ANR.

The Conversation

Karol Desnos a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) au titre du projet ANR-22-CE25-0005-01.

Mickaël Dardaillon a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) au titre du projet ANR-22-CE25-0005-01.

Quentin Vacher a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) au titre du projet ANR-22-CE25-0005-01.

ref. Les algorithmes évolutifs, une piste pour rendre les IA plus sobres – https://theconversation.com/les-algorithmes-evolutifs-une-piste-pour-rendre-les-ia-plus-sobres-281088

École à trois vitesses : les garçons issus de milieux défavorisés en paient le prix fort

Source: The Conversation – in French – By Simon Bilodeau-Carrier, Étudiant au doctorat en sciences de l’éducation, Université de Montréal

Le système scolaire québécois nourrit les inégalités. Avec ses trois filières distinctes, il répartit les élèves, notamment en fonction de leur réalité socioéconomique. Ce sont les garçons des milieux défavorisés qui en paient le prix le plus fort.


Dans son récent livre blanc « Ceux qu’on échappe », Gabriel Nadeau-Dubois détaille les effets de ce système selon plusieurs angles, soit le retard scolaire, le décrochage, la maîtrise du français et l’accès aux études supérieures.

Pour pallier ces problèmes, le député met de l’avant une réforme ambitieuse, visant à rassembler toutes les filières de l’école. Est-ce que cette réforme peut réellement réduire à la fois les inégalités scolaires et atténuer les tensions sociales émergentes ?

Je suis doctorant en sociologie de l’éducation, spécialisé dans l’étude des parcours scolaires et des inégalités qui les traversent. À ce titre, les débats entourant la ségrégation scolaire au Québec et les solutions proposées pour y remédier s’inscrivent directement dans mon champ d’expertise.

La ségrégation scolaire au Québec

Les écoles secondaires québécoises sont divisées en différentes filières. On les rassemble souvent en trois catégories, qui sont parfois appelées les « trois vitesses » du système : 1) les programmes « réguliers » des écoles publiques, 2) les programmes pédagogiques particuliers des écoles publiques (ex. sports-études) et 3) tous les programmes dispensés dans les écoles privées.

Seule la première catégorie accueille tous les types d’élèves, alors que les deux autres mobilisent des processus de sélection. En outre, plusieurs programmes particuliers et l’ensemble des écoles privées exigent que les parents paient certains frais pour que leurs enfants puissent s’inscrire. C’est ce qu’on appelle un quasi-marché scolaire.




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En théorie, tous les élèves peuvent s’inscrire dans toutes les filières, alors qu’en pratique, les opportunités réelles varient fortement. Par exemple, les critères de sélection comme les résultats scolaires et les examens d’entrée excluent un bon nombre d’élèves, y compris plusieurs vivant des situations de handicap. D’autre part, certains programmes de sports-études demandent aux parents de payer du matériel supplémentaire, ce qui exclut d’emblée plusieurs élèves provenant de familles moins bien nanties.

Ainsi, les diverses filières d’enseignement sélectives sont souvent inaccessibles pour les élèves provenant de milieux socioéconomiques défavorisés. Il s’agit donc d’un système inéquitable et ségrégatif, notamment sur le plan socioéconomique.

En outre, bien que la reproduction des inégalités sociales dépende également de facteurs externes au système scolaire, comme le quartier ou le niveau d’éducation des parents, ce système contribue à les prolonger à long terme, dans la mesure où les élèves issus des programmes réguliers du secondaire s’inscrivent moins souvent au cégep et à l’université que les autres

Le livre blanc

L’ouvrage de Nadeau-Dubois explore l’effet de l’exclusion des filières sélectives sur les garçons provenant de milieux socioéconomiques défavorisés. L’auteur explique s’y intéresser afin d’éviter que ces frustrations n’alimentent la polarisation, la haine et l’exclusion envers les femmes.

En s’appuyant sur de nombreuses recherches et statistiques, le député solidaire met en lumière les inégalités vécues par les garçons de milieux plus modestes dans le programme « général » du système public. En moyenne, selon les données consultées, les garçons sont moins performants à l’école que les filles.




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Toutefois, les écarts observés entre les genres, par exemple dans les résultats scolaires ou par rapport à la littératie, sont systématiquement plus grands dans les milieux moins sélectifs. La conclusion est donc que la ségrégation scolaire est particulièrement nocive pour la réussite scolaire des garçons.

Devant ce constat, l’auteur met de l’avant la solution du mouvement citoyen École ensemble, voulant que le système scolaire soit unifié en une seule voie. L’idée est d’offrir à l’ensemble des élèves des programmes particuliers en lien avec leurs intérêts, sans frais et sans sélection. On abolirait ainsi le cheminement « régulier » et les écoles privées subventionnées telles qu’elles existent aujourd’hui. L’initiative prévoit que les établissements privés qui souhaiteraient maintenir leur financement gouvernemental devraient se joindre au réseau commun et donc cesser de faire de la sélection d’élèves.

Pour la suite de cet article, j’explorerai la portée de la solution proposée sous deux angles. Je détaillerai d’abord son effet sur les inégalités dans les parcours scolaires et ensuite sur les préjugés et la polarisation entre les genres.

Une solution aux opportunités d’études inégalitaires

Le chercheur en administration publique Étienne-Alexandre Beauregard critique l’approche proposée par Nadeau-Dubois. Selon lui, retirer le financement aux écoles privées refusant de se joindre au réseau réduirait la liberté de choix des élèves, tant en ce qui concerne les programmes que les établissements.

À l’opposé, certains soutiennent que la perte d’accessibilité dans quelques écoles privées serait largement compensée par un accès accru pour la majorité des élèves québécois, grâce à un réseau scolaire plus équitable.

Au-delà de ce débat de fond, comme le décrit la chercheuse en sociologie de l’éducation Véronique Grenier, la réforme proposée pourrait être contournée. Par exemple, si une école privée intègre le réseau public tout en conservant des infrastructures et des équipements supérieurs, des parents mieux nantis pourraient choisir de déménager à proximité afin d’y inscrire leurs enfants.

Ainsi, la suppression des mécanismes officiels de sélection ne constitue pas une solution complète. Des mécanismes informels risquent d’émerger et de produire des effets similaires.


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Favoriser la mixité socioéconomique des élèves

Pour éviter que la réforme ne soit contournée, elle devrait s’accompagner d’investissements importants dans les infrastructures publiques afin de les rendre aussi attrayantes que celles du secteur privé.

Cette limite renvoie plus largement au caractère structurel des inégalités scolaires. Comme le montrent plusieurs travaux en sociologie de l’éducation, celles-ci ne découlent pas uniquement des ressources matérielles des établissements, mais aussi des politiques publiques encadrant les parcours scolaires.




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Concrètement, lorsque certains établissements et programmes regroupent majoritairement des élèves de milieux favorisés tandis que d’autres accueillent majoritairement des élèves de milieux défavorisés, les écarts de réussite ont tendance à se creuser. À l’inverse, des structures plus intégrées, où des élèves de différents milieux sociaux fréquentent les mêmes écoles et les mêmes classes, favorisent davantage la mixité et contribuent à atténuer ces disparités.

Dans cette perspective, investir dans les infrastructures publiques demeure nécessaire, mais insuffisant. Sans transformation des mécanismes de répartition des élèves, les dynamiques de ségrégation risquent de se maintenir.

Une solution pour éviter la polarisation

Comme le souligne la professeure de sociologie Maryse Potvin, le fonctionnement même des systèmes scolaires et des écoles peut avoir des impacts sur la polarisation, l’exclusion et même parfois la radicalisation.

Les marchés scolaires, incluant les quasi-marchés scolaires comme le système québécois, sont notamment identifiés comme des vecteurs d’inégalité et de discrimination. Dans cette perspective, la solution proposée par Nadeau-Dubois paraît pertinente pour réduire la polarisation, mais il est possible d’aller plus loin.

En effet, d’autres pratiques scolaires peuvent également favoriser l’exclusion. Par exemple, certaines normes implicites, comme les façons de s’exprimer ou de participer en classe, avantagent les élèves pour qui les habitudes correspondent aux attentes de l’école. Tel que cela est présenté dans le livre blanc de Nadeau-Dubois, la socialisation des filles est souvent plus en phase avec le monde scolaire que celle des garçons. À l’inverse, les garçons peuvent être perçus comme moins engagés, ce qui peut alimenter des incompréhensions et des sentiments d’injustice. Ces attentes implicites participent donc à l’exclusion et aux problèmes scolaires des garçons.

Dans cette optique, la mise en place de l’enseignement inclusif constitue une autre piste pertinente. En valorisant la diversité des expériences, en reconnaissant différentes formes de réussites et en adaptant les pratiques pédagogiques aux besoins de l’ensemble des élèves, cet enseignement vise à réduire ces décalages et à favoriser des interactions plus équitables, contribuant à limiter les dynamiques d’exclusion.

Un bon point de départ

En somme, le livre blanc de Nadeau-Dubois produit un discours pertinent par rapport aux enjeux liés à la ségrégation scolaire dans le système québécois, particulièrement par rapport aux garçons issus de milieux défavorisés. La proposition d’un réseau unifié apparaît comme une piste prometteuse pour réduire ces écarts et limiter la ségrégation scolaire.

Toutefois, ses effets dépendront fortement des moyens qui l’accompagnent et des pratiques pédagogiques mises en place. Sans investissements et sans transformation plus large du système, les inégalités risquent simplement de se déplacer plutôt que de disparaître.

La Conversation Canada

Simon Bilodeau-Carrier est doctorant en sciences de l’éducation à l’Université de Montréal. Il est récipiendaire d’une bourse de recherche octroyée par les Fonds de recherche du Québec. Enfin, il possède une carte de membre pour le parti politique Québec Solidaire, sans toutefois y occuper un poste.

ref. École à trois vitesses : les garçons issus de milieux défavorisés en paient le prix fort – https://theconversation.com/ecole-a-trois-vitesses-les-garcons-issus-de-milieux-defavorises-en-paient-le-prix-fort-281693

Conflit Inde-Pakistan : la médiation impromptue de Trump embarrasse New Delhi

Source: The Conversation – in French – By Amélie Chalivet, Candidate au doctorat et chargée de cours en Relations internationales, Université du Québec à Montréal (UQAM)

En mai 2025, une brève flambée de violence entre l’Inde et le Pakistan ramène le Cachemire au centre de l’attention internationale.

Le président américain Donald Trump s’en saisit pour annoncer un cessez-le-feu qu’il présente comme « médié » par Washington. Pour New Delhi, c’est un revers diplomatique.

Pour comprendre cette réaction, il importe de tenir compte à la fois de l’histoire du conflit indo-pakistanais et des spécificités de l’approche américaine sous Donald Trump.

Le Cachemire et l’enjeu de l’internationalisation

Depuis la Partition des Indes britanniques en 1947, qui a créé deux États autonomes, l’Inde et le Pakistan, le Cachemire (région himalayenne à la jonction des deux pays) est un enjeu central source de tensions. Les deux pays se sont livré une guerre à ce sujet dès 1947. Une médiation de l’ONU, à la demande de l’Inde, avait alors permis d’aboutir à un cessez-le-feu en 1948.

En 1972, les accords de Simla marquent une rupture avec cette politique de médiation externe, en précisant que les différends seront désormais résolus par des négociations bilatérales directes. Le gouvernement indien a donc cherché, à partir de cette date, et encore davantage depuis 2019, à rejeter l’idée qu’un acteur tiers, qu’il s’agisse d’un État ou des Nations unies, puisse intervenir dans les négociations autour du Cachemire. Les accords de Simla ont depuis été utilisés comme un bouclier contre l’ingérence des grandes puissances.

Le 5 août 2019, le gouvernement indien de Narendra Modi abroge néanmoins l’Article 370 de la Constitution. Cet Article conférait à l’ancien État du Jammu-et-Cachemire un statut spécial et un certain niveau d’autonomie, ancrés dans la Constitution depuis son adhésion à l’Inde en 1947. L’abrogation de l’Article a pour conséquence de transformer le Jammu-et-Cachemire en deux territoires (Jammu-et-Cachemire d’un côté, et Ladakh de l’autre) directement administrés par le pouvoir central, dans un contexte de durcissement du contrôle étatique.

Le Cachemire a longtemps été traité comme un conflit international, ce qui légitimait par exemple l’implication de l’ONU. En supprimant le statut spécial du Jammu-et-Cachemire, New Delhi souhaitait le recadrer comme une affaire relevant strictement de l’autorité indienne.

Le Pakistan a opéré le mouvement inverse et a cherché à internationaliser encore davantage cet enjeu en faisant régulièrement référence au Cachemire dans ses discours aux Nations unies et en menaçant de suspendre les accords de Simla. C’est dans ce contexte d’opposition fondamentale sur la question de la médiation extérieure qu’entrent en jeu les événements de mai 2025.




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La guerre des quatre jours et la médiation américaine

À la suite d’un violent conflit de quatre jours qui s’est déroulé dans un épais brouillard médiatique, les hostilités entre les deux États prennent fin le 10 mai 2025 avec l’annonce d’un cessez-le-feu par le président américain. Celui-ci attribue cette réussite à sa propre intervention et à son talent diplomatique.

Au-delà de cette annonce, Donald Trump se propose d’agir en tant que médiateur entre les deux pays dans le cadre de négociations sur le sujet précis du Cachemire, en invoquant un conflit « vieux d’un millier d’années » qu’il serait capable de résoudre. Or, dans la perspective indienne, cette mention de négociations internationales au sujet du Cachemire brise un tabou complet et remet en cause sa souveraineté sur ce territoire.

La médiation a fréquemment servi de voie de sortie pour des gouvernants qui ne parvenaient pas à désescalader un conflit. L’attitude du président américain, qui insiste sur son rôle personnel et multiplie les déclarations publiques, a néanmoins contribué à créer un important sentiment de malaise à New Delhi. En effet, cette médiation a été particulièrement mal reçue en Inde, perçue comme imposée et comme relevant d’une tentative d’internationalisation.

Dans les discours officiels, New Delhi a insisté sur le fait que la désescalade avait été décidée bilatéralement, que « la date, l’heure et la formulation précises de l’accord » avaient été déterminées par les directeurs généraux des opérations militaires des deux pays. Les dirigeants indiens ont continué à nier l’implication américaine tout au long de l’année, tandis que Trump aurait mentionné son rôle de « faiseur de paix » en Asie du Sud plus de soixante fois. De son côté, le premier ministre pakistanais, Shehbaz Sharif, a ouvertement remercié le président américain pour son implication et son « rôle proactif » dans la région.


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Parallèlement à cette divergence complète des narratifs, un rapprochement entre les États-Unis et le Pakistan s’est opéré, comme l’a illustré l’invitation du chef d’État-major pakistanais, Asim Munir, à la Maison-Blanche en juin 2025. Cette visite s’est accompagnée d’un soutien pakistanais à la candidature de Trump au prix Nobel de la paix, puis, plus récemment, de la mise en avant du rôle du Pakistan dans les négociations relatives au conflit au Moyen-Orient.




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La question de la médiation remise en perspective

La comparaison historique révèle une constante : la médiation internationale n’est jamais neutre. En 1966 (avant les accords de Simla), la médiation soviétique à Tachkent a permis de rétablir le statu quo ante bellum à la suite de la guerre indopakistanaise de 1965 et a donné l’opportunité à l’URSS « d’affirmer son rôle de leader dans la région ».

À la suite de la guerre de Kargil en 1999, les États-Unis ont exigé le retrait pakistanais sans se positionner en tant que médiateurs officiels, une posture alors perçue positivement par New Delhi.

Depuis, la conception qu’a l’Inde de son propre statut sur la scène internationale a évolué. Pour New Delhi, la médiation de 2025 implique une « rehyphenation » (rassemblement par un trait d’union) qui la place sur un pied d’égalité avec Islamabad. Cette évolution est ainsi perçue par l’Inde comme une remise en question de son statut, qui se perçoit plutôt comme la rivale à l’échelle de la Chine dans la région.

Par ailleurs, la forme de la médiation a compté : une médiation discrète peut permettre aux parties de « sauver la face », mais une médiation performative et médiatisée, comme celle que l’administration Trump s’est félicitée d’avoir menée en 2025, réduit l’Inde à un acteur passif. En proposant une négociation autour d’un conflit « de mille ans » et en revendiquant le prix Nobel de la paix pour ce rôle de médiateur, les États-Unis, par la voix de Trump, ont été perçus par New Delhi comme niant la capacité du pays à gérer ses propres crises.

Cette médiation n’est donc pas neutre et révèle une asymétrie structurelle ainsi qu’une compréhension mutuelle limitée entre les deux partenaires. Si le partenariat indo-américain est loin d’être rompu, cet inconfort lié à la médiation de 2025 pèse sur les relations entre les deux États, alors qu’ils tentent de conclure un accord commercial dans la foulée des tarifs imposés par Washington. Cela incite l’Inde à poursuivre la diversification de ses partenariats, aux premiers rangs desquels figurent l’Union européenne et le Canada.

La Conversation Canada

Amélie Chalivet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Conflit Inde-Pakistan : la médiation impromptue de Trump embarrasse New Delhi – https://theconversation.com/conflit-inde-pakistan-la-mediation-impromptue-de-trump-embarrasse-new-delhi-278286

École à trois vitesses : les garçons défavorisés en paient le prix fort

Source: The Conversation – in French – By Simon Bilodeau-Carrier, Étudiant au doctorat en sciences de l’éducation, Université de Montréal

Le système scolaire québécois nourrit les inégalités. Avec ses trois filières distinctes, il répartit les élèves, notamment en fonction de leur réalité socioéconomique. Ce sont les garçons des milieux défavorisés qui en paient le prix le plus fort.


Dans son récent livre blanc « Ceux qu’on échappe », Gabriel Nadeau-Dubois détaille les effets de ce système selon plusieurs angles, soit le retard scolaire, le décrochage, la maîtrise du français et l’accès aux études supérieures.

Pour pallier ces problèmes, le député met de l’avant une réforme ambitieuse, visant à rassembler toutes les filières de l’école. Est-ce que cette réforme peut réellement réduire à la fois les inégalités scolaires et atténuer les tensions sociales émergentes ?

Je suis doctorant en sociologie de l’éducation, spécialisé dans l’étude des parcours scolaires et des inégalités qui les traversent. À ce titre, les débats entourant la ségrégation scolaire au Québec et les solutions proposées pour y remédier s’inscrivent directement dans mon champ d’expertise.

La ségrégation scolaire au Québec

Les écoles secondaires québécoises sont divisées en différentes filières. On les rassemble souvent en trois catégories, qui sont parfois appelées les « trois vitesses » du système : 1) les programmes « réguliers » des écoles publiques, 2) les programmes pédagogiques particuliers des écoles publiques (ex. sports-études) et 3) tous les programmes dispensés dans les écoles privées.

Seule la première catégorie accueille tous les types d’élèves, alors que les deux autres mobilisent des processus de sélection. En outre, plusieurs programmes particuliers et l’ensemble des écoles privées exigent que les parents paient certains frais pour que leurs enfants puissent s’inscrire. C’est ce qu’on appelle un quasi-marché scolaire.




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En théorie, tous les élèves peuvent s’inscrire dans toutes les filières, alors qu’en pratique, les opportunités réelles varient fortement. Par exemple, les critères de sélection comme les résultats scolaires et les examens d’entrée excluent un bon nombre d’élèves, y compris plusieurs vivant des situations de handicap. D’autre part, certains programmes de sports-études demandent aux parents de payer du matériel supplémentaire, ce qui exclut d’emblée plusieurs élèves provenant de familles moins bien nanties.

Ainsi, les diverses filières d’enseignement sélectives sont souvent inaccessibles pour les élèves provenant de milieux socioéconomiques défavorisés. Il s’agit donc d’un système inéquitable et ségrégatif, notamment sur le plan socioéconomique.

En outre, bien que la reproduction des inégalités sociales dépende également de facteurs externes au système scolaire, comme le quartier ou le niveau d’éducation des parents, ce système contribue à les prolonger à long terme, dans la mesure où les élèves issus des programmes réguliers du secondaire s’inscrivent moins souvent au cégep et à l’université que les autres

Le livre blanc

L’ouvrage de Nadeau-Dubois explore l’effet de l’exclusion des filières sélectives sur les garçons provenant de milieux socioéconomiques défavorisés. L’auteur explique s’y intéresser afin d’éviter que ces frustrations n’alimentent la polarisation, la haine et l’exclusion envers les femmes.

En s’appuyant sur de nombreuses recherches et statistiques, le député solidaire met en lumière les inégalités vécues par les garçons de milieux plus modestes dans le programme « général » du système public. En moyenne, selon les données consultées, les garçons sont moins performants à l’école que les filles.




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Toutefois, les écarts observés entre les genres, par exemple dans les résultats scolaires ou par rapport à la littératie, sont systématiquement plus grands dans les milieux moins sélectifs. La conclusion est donc que la ségrégation scolaire est particulièrement nocive pour la réussite scolaire des garçons.

Devant ce constat, l’auteur met de l’avant la solution du mouvement citoyen École ensemble, voulant que le système scolaire soit unifié en une seule voie. L’idée est d’offrir à l’ensemble des élèves des programmes particuliers en lien avec leurs intérêts, sans frais et sans sélection. On abolirait ainsi le cheminement « régulier » et les écoles privées subventionnées telles qu’elles existent aujourd’hui. L’initiative prévoit que les établissements privés qui souhaiteraient maintenir leur financement gouvernemental devraient se joindre au réseau commun et donc cesser de faire de la sélection d’élèves.

Pour la suite de cet article, j’explorerai la portée de la solution proposée sous deux angles. Je détaillerai d’abord son effet sur les inégalités dans les parcours scolaires et ensuite sur les préjugés et la polarisation entre les genres.

Une solution aux opportunités d’études inégalitaires

Le chercheur en administration publique Étienne-Alexandre Beauregard critique l’approche proposée par Nadeau-Dubois. Selon lui, retirer le financement aux écoles privées refusant de se joindre au réseau réduirait la liberté de choix des élèves, tant en ce qui concerne les programmes que les établissements.

À l’opposé, certains soutiennent que la perte d’accessibilité dans quelques écoles privées serait largement compensée par un accès accru pour la majorité des élèves québécois, grâce à un réseau scolaire plus équitable.

Au-delà de ce débat de fond, comme le décrit la chercheuse en sociologie de l’éducation Véronique Grenier, la réforme proposée pourrait être contournée. Par exemple, si une école privée intègre le réseau public tout en conservant des infrastructures et des équipements supérieurs, des parents mieux nantis pourraient choisir de déménager à proximité afin d’y inscrire leurs enfants.

Ainsi, la suppression des mécanismes officiels de sélection ne constitue pas une solution complète. Des mécanismes informels risquent d’émerger et de produire des effets similaires.


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Favoriser la mixité socioéconomique des élèves

Pour éviter que la réforme ne soit contournée, elle devrait s’accompagner d’investissements importants dans les infrastructures publiques afin de les rendre aussi attrayantes que celles du secteur privé.

Cette limite renvoie plus largement au caractère structurel des inégalités scolaires. Comme le montrent plusieurs travaux en sociologie de l’éducation, celles-ci ne découlent pas uniquement des ressources matérielles des établissements, mais aussi des politiques publiques encadrant les parcours scolaires.




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Concrètement, lorsque certains établissements et programmes regroupent majoritairement des élèves de milieux favorisés tandis que d’autres accueillent majoritairement des élèves de milieux défavorisés, les écarts de réussite ont tendance à se creuser. À l’inverse, des structures plus intégrées, où des élèves de différents milieux sociaux fréquentent les mêmes écoles et les mêmes classes, favorisent davantage la mixité et contribuent à atténuer ces disparités.

Dans cette perspective, investir dans les infrastructures publiques demeure nécessaire, mais insuffisant. Sans transformation des mécanismes de répartition des élèves, les dynamiques de ségrégation risquent de se maintenir.

Une solution pour éviter la polarisation

Comme le souligne la professeure de sociologie Maryse Potvin, le fonctionnement même des systèmes scolaires et des écoles peut avoir des impacts sur la polarisation, l’exclusion et même parfois la radicalisation.

Les marchés scolaires, incluant les quasi-marchés scolaires comme le système québécois, sont notamment identifiés comme des vecteurs d’inégalité et de discrimination. Dans cette perspective, la solution proposée par Nadeau-Dubois paraît pertinente pour réduire la polarisation, mais il est possible d’aller plus loin.

En effet, d’autres pratiques scolaires peuvent également favoriser l’exclusion. Par exemple, certaines normes implicites, comme les façons de s’exprimer ou de participer en classe, avantagent les élèves pour qui les habitudes correspondent aux attentes de l’école. Tel que cela est présenté dans le livre blanc de Nadeau-Dubois, la socialisation des filles est souvent plus en phase avec le monde scolaire que celle des garçons. À l’inverse, les garçons peuvent être perçus comme moins engagés, ce qui peut alimenter des incompréhensions et des sentiments d’injustice. Ces attentes implicites participent donc à l’exclusion et aux problèmes scolaires des garçons.

Dans cette optique, la mise en place de l’enseignement inclusif constitue une autre piste pertinente. En valorisant la diversité des expériences, en reconnaissant différentes formes de réussites et en adaptant les pratiques pédagogiques aux besoins de l’ensemble des élèves, cet enseignement vise à réduire ces décalages et à favoriser des interactions plus équitables, contribuant à limiter les dynamiques d’exclusion.

Un bon point de départ

En somme, le livre blanc de Nadeau-Dubois produit un discours pertinent par rapport aux enjeux liés à la ségrégation scolaire dans le système québécois, particulièrement par rapport aux garçons issus de milieux défavorisés. La proposition d’un réseau unifié apparaît comme une piste prometteuse pour réduire ces écarts et limiter la ségrégation scolaire.

Toutefois, ses effets dépendront fortement des moyens qui l’accompagnent et des pratiques pédagogiques mises en place. Sans investissements et sans transformation plus large du système, les inégalités risquent simplement de se déplacer plutôt que de disparaître.

La Conversation Canada

Simon Bilodeau-Carrier est doctorant en sciences de l’éducation à l’Université de Montréal. Il est récipiendaire d’une bourse de recherche octroyée par les Fonds de recherche du Québec. Enfin, il possède une carte de membre pour le parti politique Québec Solidaire, sans toutefois y occuper un poste.

ref. École à trois vitesses : les garçons défavorisés en paient le prix fort – https://theconversation.com/ecole-a-trois-vitesses-les-garcons-defavorises-en-paient-le-prix-fort-281693

Comment les sols-ils sont devenus un enjeu climatique ? Le regard de la sociologie

Source: The Conversation – France (in French) – By Céline Granjou, directrice de recherches, Inrae

Longtemps pensés uniquement à l’aune de leur fertilité, les sols sont aujourd’hui redécouverts pour leur statut de puits de carbone. Autrement dit, leur capacité à séquestrer le carbone en fait des contributeurs de premier plan à la lutte contre le changement climatique. Une étude sociologique menée auprès de scientifiques, politiques et acteurs publics territoriaux met en évidence cette redéfinition climatique des sols et ses conséquences concrètes.


Si le rôle climatique des forêts comme puits de carbone est connu depuis les années 1990, celui des sols l’est moins. Ces derniers contiennent pourtant trois fois plus de carbone et jouent un rôle clef dans son cycle global. Lors de la COP21 à Paris en 2015, le gouvernement français avait lancé l’initiative 4 pour 1000 afin d’encourager les agricultrices et agriculteurs à séquestrer du carbone dans les sols.

En augmentant les stocks de carbone des sols, la démarche visait à compenser les émissions fossiles tout en améliorant la qualité des sols. Mais la capacité des sols à séquestrer du carbone requiert l’adoption de pratiques agricoles spécifiques : implantation de couverts végétaux, réduction du labour, plantation de haies ou d’arbres, ou encore restitution à la terre des résidus de cultures comme les pailles. La préservation des zones humides, des forêts et des prairies, dont les sols sont particulièrement riches en carbone, contribue aussi à atténuer le changement climatique.

Comment ces diverses pratiques de séquestration du carbone modifient-elles les conceptions des sols ? L’équipe du projet ANR Posca a mené une vaste enquête sociologique pour répondre à cette question. À la clé, plus de 250 entretiens approfondis avec des scientifiques, des décideurs publics, des agents de collectivités territoriales et des acteurs agricoles.

Cette enquête montre que l’essor des pratiques de séquestration s’accompagne d’une redéfinition climatique des sols. Longtemps considérés principalement sous l’angle de la fertilité agricole, les sols sont désormais également vus comme des puits de carbone. Et cela, dans une large gamme de mondes sociaux : la recherche scientifique, mais également les politiques agricoles nationales et les territoires.




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Des recherches pour penser les sols à l’aune du climat

Il y a plusieurs décennies que les scientifiques travaillent sur le carbone des sols, souvent appréhendé en termes de matière organique ou d’humus. Ce carbone est en effet essentiel dans la fertilité des sols. Mais depuis le début des années 1990, une partie de leurs recherches se focalise désormais sur la description et la modélisation du rôle que joue le carbone des sols dans le changement climatique.

Les chercheurs ont notamment adapté leurs questions de recherche afin d’interroger les processus qui permettent de stabiliser le carbone dans les sols. Cela a permis de faire évoluer les modèles représentant ces mécanismes, dans le but de contribuer à améliorer les scénarios climatiques. Ils ont également créé de nouvelles infrastructures de surveillance des stocks de carbone dans les sols à l’échelle nationale, et noué de nouvelles collaborations avec les sciences du climat.

Les enjeux climatiques ont par ailleurs conduit les scientifiques des sols à produire de nouveaux travaux d’expertise, à la fois dans le cadre du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) à l’échelle internationale, mais aussi à l’échelle nationale, pour estimer le potentiel de stockage du carbone dans les sols. Ces réorientations de leurs travaux permettent de fournir des éléments d’appui aux politiques publiques et aux développements économiques liés à la séquestration du carbone.

Les chercheuses et chercheurs ont ainsi transformé leurs agendas et pratiques de recherche pour produire des connaissances qu’ils estiment utiles à la lutte contre le changement climatique. Mais cela n’a pas été sans créer de nouvelles tensions au sein de cette discipline, notamment autour de la question de la non-permanence du carbone dans les sols.

Des crédits carbone pour les sols agricoles qui stockent

De nouvelles conceptions climatiques des sols sont également véhiculées par l’initiative du 4 pour 1000, depuis sa publication fin 2015 par le ministère de l’Agriculture. Cette initiative tire son nom du calcul selon lequel augmenter tous les ans d’environ 0,4 % le stock global de carbone contenu dans les sols permettrait de compenser l’augmentation annuelle des émissions de gaz à effet de serre.

Plus récemment, une étude coordonnée par Inrae a permis de préciser le potentiel de séquestration des sols nationaux. Celui-ci équivaut à environ 40 % des émissions de gaz à effet de serre du secteur agricole en France – soit 6,5 % du total des émissions nationales. Certes, c’est loin de pouvoir compenser l’ensemble des émissions nationales de gaz à effet de serre, mais cela reste une contribution bienvenue à l’effort d’atténuation, que le gouvernement souhaite encourager.

Cette promesse de séquestration est d’autant plus mise en avant aujourd’hui qu’elle permet de repositionner le secteur agricole comme solution au changement climatique, dans une période où celui-ci est fortement critiqué – quand bien même le secteur reste émetteur net de gaz à effet de serre.

Le gouvernement français a ainsi lancé son label bas carbone (LBC) fin 2018. Cadre de certification des réductions d’émissions et des pratiques séquestrantes, il vise, entre autres, à rétribuer les efforts des agriculteurs qui adoptent de nouvelles pratiques vertueuses. Il permet notamment d’attester du nombre de tonnes de carbone séquestrées, pour que les agriculteurs puissent vendre les crédits carbone correspondant à des entreprises ou des collectivités. Le principe est celui du marché carbone : ces acheteurs pourront, à leur tour, alléguer d’une contribution à l’effort d’atténuation du changement climatique.

Le label bas carbone contribue à véhiculer une vision des sols agricoles comme puits de carbone optimisables grâce aux changements de pratiques agricoles. Pour autant, son impact reste actuellement limité, car les projets qui en relèvent mobilisent finalement très peu la séquestration du carbone, mais plutôt des pratiques de réduction des émissions.

Des collectivités qui quantifient le carbone dans leurs sols

Depuis 2016, une nouvelle législation exige par ailleurs que les collectivités de plus de 20 000 habitants évaluent le potentiel de séquestration de carbone par les forêts et les sols. Elles doivent ainsi concevoir un plan climat air énergie territorial (PCAET) qui mesure, entre autres, la quantité de carbone contenu dans les sols et détaille des stratégies possibles pour augmenter ces stocks. La réglementation reste cependant muette sur les moyens et les outils utiles pour quantifier et gérer les stocks de carbone des sols.

Dans ce contexte, les collectivités territoriales mobilisent divers instruments de quantification du carbone des sols. Les analyses de terre étant longues et coûteuses à mettre en œuvre, ces outils reposent généralement sur des données et des modèles numériques qui prédisent l’évolution des stocks de carbone en fonction de différents scénarios de gestion.

L’Ademe a par exemple développé l’outil Aldo, qui permet aux fonctionnaires territoriaux et aux bureaux d’études d’obtenir aisément des valeurs de stocks de carbone.

Agro-Transfert, un organisme de recherche et développement agricole, a également créé l’outil Simeos-AMG. Initialement pensé pour aider les agriculteurs à conserver des sols fertiles et riches en matière organique, il est désormais mobilisé par les professionnels agricoles pour connaître l’impact carbone de leurs pratiques, ainsi que par certaines administrations territoriales pour concevoir leur plan climat air énergie territorial. Le carbone des sols devient ainsi un nouvel objet d’action publique dans les territoires.

Vers une redéfinition climatique des sols

Notre recherche a ainsi mis en lumière la façon dont les sols se trouvent redéfinis à l’aune des enjeux climatiques, que ce soit dans les mondes de la recherche scientifique, des politiques agricoles nationales ou des territoires. Nos résultats montrent que cette climatisation des sols se traduit d’ores et déjà concrètement par de nouvelles pratiques, des engagements et des instruments inédits qui se développent.

Les sols ne sont par ailleurs pas réduits au rôle de simples réservoirs de carbone à optimiser. L’enquête révèle que nombre d’acteurs, en particulier scientifiques, rappellent que ce carbone à séquestrer peut être relargué dans l’atmosphère, notamment si les pratiques agricoles de séquestration ne sont pas maintenues sur le long terme.

De ce fait, il est crucial d’inscrire ces changements dans le long terme. Et cela d’autant plus que ces pratiques sont aussi alignées avec des gains en termes de fertilité et de qualité des sols, les principales préoccupations dont ils faisaient jusqu’ici l’objet. La redéfinition climatique des sols relie ainsi les questions d’atténuation climatique avec les questions de maintien de la fertilité agricole et de conservation de la qualité des sols.

The Conversation

Céline Granjou a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche pour le projet ANR-20-CE26-0016

Antoine Doré a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche.

Hélène Guillemot a reçu des financements de l’ANR pour le projet POSCA.

Laure Manach a reçu des financements de l’Agence nationale de la recherche et de la Fondation TTI.5.

Léo Magnin a reçu des financements de Agence Nationale de la Recherche (ANR) dans le cadre du projet POSCA.

Robin Leclerc a reçu des financements de l’ANR

Stéphanie Barral a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche.

ref. Comment les sols-ils sont devenus un enjeu climatique ? Le regard de la sociologie – https://theconversation.com/comment-les-sols-ils-sont-devenus-un-enjeu-climatique-le-regard-de-la-sociologie-281474