Lanceurs d’alerte en exil : pourquoi les business schools ont une responsabilité à assumer

Source: The Conversation – in French – By Yoann Bazin, Professeur, Université Paris Nanterre

Dénonçant les pratiques « hors cadre » des entreprises, les lanceurs d’alerte mettent en péril leur carrière professionnelle. Et s’ils devenaient enseignants dans les business schools ? Avant de prendre la parole, ils ont pu observer le fonctionnement et certains dysfonctionnements des entreprises, un savoir qui pourrait profiter aux étudiants.


En 2021, Athol Williams, ancien associé du cabinet de conseil Bain & Company, témoigne devant la Commission Zondo en Afrique du Sud. Il révèle comment son employeur a participé à l’affaiblissement délibéré de l’administration fiscale du pays afin de faciliter la corruption à grande échelle – ce qu’il appellera plus tard une « capture de l’État ». Son témoignage est décisif : Bain sera par la suite banni des marchés publics pendant dix ans en Afrique du Sud, et pendant trois ans du Royaume-Uni.

Le prix payé par Williams pour cet acte de courage civique est vertigineux. Il perd son poste, ses revenus, ses réseaux professionnels. Ne se sentant plus en sécurité, il quitte son pays, sa famille, tout ce qu’il a construit. Depuis l’Angleterre où il vit en exil, il confie dans son livre ne pas savoir s’il pourra un jour rentrer chez lui. Le cas de Williams illustre ce que la littérature scientifique documente depuis des décennies : lancer l’alerte sur une entreprise, c’est souvent signer son propre arrêt de mort professionnel.

Le récent rapport du Défenseur des droits sur le sujet « souligne la persistance des représailles subies » et insiste « sur la nécessité de garantir aux lanceurs d’alerte des soutiens financiers et psychologiques effectifs ». Face à cet exil professionnel, nous défendons ici la thèse que les business schools ont une responsabilité à assumer.




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Un exil professionnel

Les études académiques sur les lanceurs d’alerte sont sans appel. Après avoir signalé des comportements illégaux ou contraires à l’éthique dans leur organisation, les représailles prennent des formes multiples : avertissements, rétrogradations, intimidations, mises au placard, licenciements. Mais au-delà de la perte d’emploi immédiate, c’est toute une trajectoire professionnelle qui s’effondre. Dans la plupart des cas, les lanceurs d’alerte sont dans l’incapacité de retrouver un emploi stable pendant des années – et presque jamais dans leur secteur d’activité.

Ce n’est plus seulement un licenciement, c’est un exil. Un exil professionnel, social, et parfois même géographique. Comme Athol Williams qui ne retrouvera jamais un poste de consultant malgré une brillante carrière dans le secteur, ou comme d’autres avant lui – Antoine Deltour, qui révéla le scandale LuxLeaks des pratiques d’optimisation fiscale, ou encore les lanceurs d’alerte de Boeing qui dénoncèrent les défaillances mortelles du 737 Max.

Il est tentant de reporter sur la société dans son ensemble la responsabilité de soutenir ces personnes. Des lois existent, comme la directive européenne de 2019, sur la protection des lanceurs d’alerte. Mais comme le souligne un rapport de l’International Bar Association, ces dispositifs restent souvent insuffisants, mal appliqués et incapables de résoudre le problème fondamental : retrouver un emploi après avoir lancé l’alerte.

Une responsabilité spécifique des business schools

Si les lanceurs d’alerte qui dénoncent des institutions publiques (un Snowden, un Ellsberg) peuvent légitimement attendre un soutien de la société et de ses institutions démocratiques, ceux qui s’attaquent à des entités privées se retrouvent dans une situation différente. Leurs adversaires sont souvent des entreprises riches, capables de mobiliser d’importants moyens juridiques et médiatiques contre eux. Et leur exil s’opère en général dans un relatif silence en dépit de leur contribution à l’assainissement éthique et légal du monde des affaires.

Qui, dès lors, pourrait porter une responsabilité particulière à leur égard ? Nous défendons la thèse que les business schools font partie des acteurs qui ne peuvent pas se défausser. Pourquoi ? Parce qu’en tant qu’institutions de formation au management, elles sont profondément impliquées dans la production des normes, des valeurs et des pratiques du monde des affaires. Elles prétendent préparer les dirigeants et managers qui peuplent ces organisations où des comportements illicites prospèrent parfois. Conscientes de leur position et de leur image, elles prêchent d’ailleurs l’intégrité, la responsabilité sociale, le leadership éthique.

En effet, une étude récente portant sur 841 écoles de commerce accréditées dans le monde révèle que les expressions « intégrité » et « responsabilité sociale » figurent des centaines de fois dans leurs documents officiels. Mais quand ces institutions ont-elles concrètement offert un emploi stable à quelqu’un dont la vie entière a été sacrifiée au nom de ces valeurs qu’elles prétendent défendre ?

L’hospitalité comme acte éthique

Pour penser ce que pourrait être un soutien concret, nous nous sommes appuyés pour un article paru dans la revue Organization sur trois figures philosophiques majeures. Hannah Arendt, qui connaissait personnellement l’exil, rappelle que défendre abstraitement les droits de quelqu’un ne suffit pas : il faut lui offrir un statut formel, une appartenance concrète. Pour les individus, c’est la citoyenneté. Pour les entreprises, c’est l’emploi.

Emmanuel Kant nous offre une conception de l’hospitalité comme devoir d’accueil temporaire : ne pas traiter l’étranger comme un ennemi, mais plutôt lui permettre de trouver refuge le temps de se reconstruire. Cependant, dans la perspective kantienne, cette hospitalité reste conditionnelle, et donc insuffisante selon nous.

C’est Jacques Derrida qui pousse le raisonnement le plus loin (comme souvent). L’hospitalité véritable, nous dit-il, n’est pas le fruit d’un calcul rationnel. Elle implique d’ouvrir sa maison à l’autre sans lui imposer de condition de réciprocité, en l’accueillant dans sa singularité. Et surtout, elle transforme l’hôte autant que l’invité : accueillir un lanceur d’alerte, c’est aussi accepter que sa présence bouscule certitudes et habitudes institutionnelles.

Des postes existent déjà

Notre proposition est concrète. De nombreuses business schools disposent d’un outil qui colle parfaitement à cette mission : les postes de « Professor of Practice », les fameux praticiens. Ces postes, qui existent déjà dans une majorité de grandes institutions (INSEAD, ESSEC, EM Lyon, IESEG en France ; NYU Stern, Wharton, Columbia aux États-Unis ; de nombreuses universités britanniques) ont précisément été conçus pour accueillir des professionnels expérimentés qui partagent leur expertise avec les étudiants. Ils ne requièrent pas nécessairement d’avoir un doctorat. Ni de publications académiques.

Imaginez Athol Williams – ancien associé d’un grand cabinet de conseil international, auteur, conférencier, et lanceur d’alerte – comme professeur praticien dans une école de commerce. Il incarnerait, de façon vivante et irréfutable, les valeurs d’intégrité et de responsabilité que ces institutions se targuent d’enseigner. Tout ça n’est pas une fiction philosophique : Il est depuis l’année dernière le directeur académique de l’Oxford Advanced Management and Leadership Programme de la Said Business School. Le lanceur d’alerte de Citigroup, Richard Bowen, a suivi un chemin similaire au sein de l’Université du Texas, et Frances Haugen, la lanceuse d’alerte de Facebook, travaille aujourd’hui au Centre sur les médias, la technologie et la démocratie de l’Université McGill.

Lumi 2024.

Les initiatives existent. Il s’agit maintenant de les généraliser, de les penser comme politique institutionnelle et non comme des exceptions dues au hasard ou au courage personnel d’un doyen ou d’une équipe.

Au-delà de la façade

Certains objecteront que cette proposition est naïve, voire complice d’un système défaillant. D’autres la réduiront à un calcul réputationnel – recruter un lanceur d’alerte pour en faire un argument marketing. Ces risques sont réels. Mais dans son provocant Shut down the business school Martin Parker nous rappelle que si les portes des institutions sont construites pour tenir des gens à l’extérieur, elles peuvent aussi s’entrouvrir.

La question n’est pas de savoir si les business schools peuvent changer le monde. La question est plus modeste, et plus urgente : peuvent-elles, a minima, offrir un refuge concret à ceux qui ont tout risqué pour défendre les valeurs qu’elles prétendent incarner ? Et peut-être pourront-elles, comme le dit Derrida, se laisser transformer par cet accueil. C’est en tout cas ce que nous leur souhaitons.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Lanceurs d’alerte en exil : pourquoi les business schools ont une responsabilité à assumer – https://theconversation.com/lanceurs-dalerte-en-exil-pourquoi-les-business-schools-ont-une-responsabilite-a-assumer-284740

Demain, une IRM cardiaque plus rapide, précise, confortable et en couleurs pour mieux visualiser les cicatrices du cœur

Source: The Conversation – in French – By Victor de Villedon de Naide, Doctorant en IRM cardiovasculaire et intelligence artificielle, Université de Bordeaux


L’ESSENTIEL

  • L’IRM cardiaque est outil d’imagerie médicale incontournable pour la prise en charge des infarctus aigus du myocarde.

  • Mais elle n’est pas toujours confortable pour les patients et son utilisation est complexe pour les radiologues et les cardiologues.

  • Une équipe de recherche a mis au point une technique avancée pour permettre, dans le futur, une analyse plus précise et simplifiée.


Les maladies cardiovasculaires sont la principale cause de décès au niveau mondial. D’après l’Organisation mondiale de la santé, 19,8 millions de personnes en sont mortes en 2022, soit environ 32 % de tous les décès dans le monde. Parmi ces décès, 85 % ont été causés par un infarctus du myocarde ou un accident vasculaire cérébral (AVC).

En France, l’ensemble des maladies cardiovasculaires (infarctus du myocarde, AVC, embolies pulmonaires…) représentent la première cause de mortalité chez la femme, comptant 73 000 décès par an.

La place de l’IRM dans le diagnostic du patient

L’imagerie par résonance magnétique (IRM) cardiaque est un outil essentiel dans la prise en charge des patients souffrant de pathologies cardiovasculaires. Cet outil permet de récupérer des informations complètes du cœur entier, sans exposer le patient à des radiations, comme c’est le cas avec le scanner.

Grâce à l’IRM, différentes images du cœur sont récupérées (la plupart du temps en noir et blanc) et vont permettre au radiologue d’extraire des informations essentielles pour effectuer un diagnostic précis du patient et planifier un suivi adapté.

Cependant, le temps d’attente pour avoir une IRM est estimé de quatre à six mois. Cela s’explique par la grande complexité d’utilisation de l’IRM cardiovasculaire, qui n’est donc réservée qu’à quelques centres experts.

Cette complexité est intrinsèquement reliée au patient, au manipulateur radio et au radiologue, ou cardiologue, qui va analyser les images.

Apnées multiples pour le soigné et analyse laborieuse côté soignants

Lors d’un examen cardiaque, des images (en noir et blanc) sont collectées grâce à des séquences (on peut voir cela comme une partition musicale). La plupart de ces séquences vont nécessiter plusieurs apnées, afin d’éviter que l’image soit impactée par des artéfacts liés à la respiration et ainsi garantir des images de bonne qualité.

Du fait du grand nombre de séquences lancées lors d’un protocole d’IRM cardiaque classique, le patient devra rester de 40 à 60 minutes dans la machine, sans bouger, le tout en effectuant une moyenne de 60 apnées. Cela peut s’avérer difficile pour certains patients, comme les personnes âgées, qui auront une certaine difficulté à retenir leur respiration à plusieurs reprises.

Dans un second temps, une expertise est attendue au niveau du manipulateur radio, qui est la personne qui contrôle l’IRM, qui paramètre chaque séquence et communique avec le patient dans la machine. Chaque séquence nécessite un paramétrage minutieux, avec une moyenne de 400 clics à effectuer par protocole (contre 30 pour une imagerie du cerveau).

Une fois les images récupérées, c’est au tour du radiologue, ou du cardiologue, d’intervenir. Son but sera d’extraire des informations diagnostiques à partir des images. Aujourd’hui, le processus d’analyse se fait manuellement, coupe par coupe sur chaque séquence, ce qui est laborieux et drastiquement chronophage.

Un outil qui reste essentiel à l’analyse des infarctus aigus du myocarde

D’un point de vue général, les infarctus aigus se caractérisent par deux informations principales : d’une part la présence d’une cicatrice, d’autre part la présence d’un œdème qui, tous deux, affectent le myocarde.

Nous pouvons aussi noter la présence chez certains patients de thrombus (un caillot de sang qui, s’il se détache, peut obstruer un vaisseau sanguin), d’obstruction microvasculaire, ou d’infarctus des muscles papillaires (il s’agit de muscles se trouvant sur les parois du cœur qui jouent un rôle essentiel dans la régulation du rythme cardiaque et dans le fonctionnement des valves).

Pour visualiser une cicatrice, la technique de référence est fondée sur une séquence dite de rehaussement tardif en « sang blanc ». Cette séquence porte le nom de « sang blanc » de par le fait que le sang est visible en gris clair (et le myocarde en noir) sur l’image. Cette technique nécessite également une injection, par voie intraveineuse d’un agent de contraste inoffensif qui va se propager dans le corps et disparaître au bout d’un certain temps.

Lorsqu’une cicatrice est présente, l’agent de contraste restera bloqué dans l’espace extracellulaire de celle-ci et mettra plus de temps à disparaître. Le but cette technique est donc de récupérer une image à ce moment précis, ce qui permet une mise en évidence de la cicatrice qui apparaîtra sous forme d’un signal blanc « rehaussé ».

Pour visualiser l’œdème, l’imagerie par cartographie T2 permet la récupération d’images quantitatives : chaque pixel représente une valeur en millisecondes. Selon la valeur de celui-ci, il sera possible de déterminer si le myocarde est sain ou inflammé. Il est également possible d’intégrer de la couleur à cette image afin de visualiser rapidement la présence d’un œdème dans le muscle cardiaque.

Si nous résumons : lorsqu’un patient présente un infarctus aigu du myocarde, deux séquences distinctes sont nécessaires pour récupérer toutes les informations diagnostiques.

En plus des problèmes énoncés précédemment (longévité du protocole, nombreuses apnées, paramétrage des séquences et analyse fastidieuse des images), un problème majeur réside : le manque de différence entre le signal du sang (gris clair) et de la cicatrice (blanc) sur les images de référence en sang blanc. Cela peut s’avérer critique si celle-ci est collée à la paroi du sang : la taille de la cicatrice sera sous- ou surestimée.

Ce manque de contraste affecte également la détection des muscles papillaires infarcis (muscles papillaires atteints d’un infarctus), qui apparaîtront en blanc au milieu du sang gris. La visualisation précise des cicatrices et de ces muscles est un enjeu important, car ces informations ont un impact direct sur le diagnostic et sur la planification de suivi du patient.

Une nouvelle solution IRM plus rapide, confortable et précise

En manipulant la physique de l’IRM, il est maintenant possible de faire seulement apparaître les cicatrices sur l’image, sur fond noir : on appelle ça l’« imagerie en sang noir ». Cette technique, utilisée en routine, ne laisse plus aucun doute quant à la présence de cicatrices. Cependant, une information cruciale est manquante : où se trouve la cicatrice dans l’anatomie du cœur ?

Une nouvelle technique proposée récemment par notre équipe permet d’aller encore plus loin en combinant intelligemment, en une seule séquence, des images en « sang noir » (information sur les cicatrices) et en « sang blanc » (information sur l’anatomie) : elle est baptisée SPOT (« Scar-specific imaging with Preserved myOcardium visualizaTion » en anglais, ce qui en français signifie « imagerie de cicatrice, avec visualisation du muscle cardiaque préservée »).

Cette séquence laisse place à une solution convaincante pour répondre aux challenges quant au manque de contraste de l’imagerie en « sang-blanc ». Une visualisation en couleur des cicatrices dans l’anatomie du cœur est maintenant possible.

Pour s’adapter concrètement aux patients atteints d’un infarctus aigu du myocarde, notre équipe s’est basée sur la séquence SPOT, et est parvenue à ajouter des cartographies T2 en plus des images en « sang noir » et « sang blanc ». Cette nouvelle séquence appelée SPOT-MAPPING permet de faire du 3-en-1 : elle récupère en une seule séquence des informations sur l’anatomie, les cicatrices et l’œdème.

Cette séquence est aujourd’hui disponible et utilisée sur des patients dans les hôpitaux de Bordeaux en France et de Vienne en Autriche.

Cette technique aura un impact sur plusieurs niveaux. Le patient verra son temps passé dans l’IRM et son nombre d’apnées demandées réduit ; le manipulateur radio n’aura à paramétrer qu’une seule séquence et le radiologue verra son analyse simplifiée.

Aller encore plus loin en exploitant l’IA

L’un des aspects en constante évolution dans le monde et notamment dans le domaine médicale est l’intelligence artificielle (IA). Chaque jour, de nouvelles avancées sont développées, répondant à des besoins variés. La segmentation (contour) ou la détection d’objets font partie des nombreuses applications réalisables par IA.

Ces mêmes actions sont celles effectuées par le radiologue lorsqu’il analyse des images du cœur : il devra notamment segmenter le myocarde, la cicatrice et l’œdème, et détecter la présence de muscles papillaires infarcis. Une fois entraînée, l’IA pourra achever ces tâches de manière reproductible, tout en maintenant une précision proche de celle d’un professionnel.

Imaginez l’expertise du radiologue associée à l’efficacité de l’IA au service de la santé : le radiologue pourra pleinement se concentrer sur l’actuelle analyse des informations, et non plus sur leur récupération.

Notons que l’IA peut faire des erreurs, bien que cela arrive peu fréquemment : le radiologue aura toujours un regard sur ce que produit l’IA et pourra apporter des modifications. L’IA ne remplacera pas le corps médical : il sera son nouvel assistant.

Qu’attendons-nous pour former cette équipe imbattable ?


Ce projet a bénéficié du soutien de l’Agence nationale de la recherche (ANR), qui finance en France la recherche sur projets (ANR HEARTFACT ANR-21-CE03-0021). L’ANR a pour mission de soutenir et de promouvoir le développement de recherches fondamentales et finalisées dans toutes les disciplines, et de renforcer le dialogue entre science et société. Pour en savoir plus, consultez le site de l’ANR.

The Conversation

Victor de Villedon de Naide a reçu des financements de l’Agence nationale française de la recherche (Grant agreements Equipex MUSIC ANR-11-EQPX-0030, Programme d’Investissements d’Avenir ANR-10-IAHU04-LIRYC, ANR-22-CPJ2-0009-01) et du European Research Council (ERC) dans le cadre du European Union’s Horizon Europe research and innovation programme (Grant agreement No. 101076351)

Aurélien Bustin a reçu des financements de l’Agence nationale française de la recherche (Grant agreements Equipex MUSIC ANR-11-EQPX-0030, Programme d’Investissements d’Avenir ANR-10-IAHU04-LIRYC, ANR-22-CPJ2-0009-01) et du European Research Council (ERC) dans le cadre du European Union’s Horizon Europe research and innovation programme (Grant agreement No. 101076351)

ref. Demain, une IRM cardiaque plus rapide, précise, confortable et en couleurs pour mieux visualiser les cicatrices du cœur – https://theconversation.com/demain-une-irm-cardiaque-plus-rapide-precise-confortable-et-en-couleurs-pour-mieux-visualiser-les-cicatrices-du-coeur-289106

Dans les mines d’or de Guyane, le bilan mitigé de la réhabilitation des sols

Source: The Conversation – France (in French) – By Naomi Nitschke, Géochimiste, BRGM; Université Grenoble Alpes (UGA)

Mine d’or près de la rivière Awa, en Guyane française. Naomi Nitschke., Fourni par l’auteur

En Guyane française, de nombreuses normes régulent les activités minières pendant et après l’exploitation. Ces mesures de réhabilitation se concentrent essentiellement sur la limitation des exports de particules vers les rivières. C’est essentiel, mais ce n’est qu’une partie du problème. Même lorsque l’érosion des sols miniers est maîtrisée, ces sols restent relativement stériles (peu de nutriments et de diversité microbienne), ce qui peut mettre un frein à une réhabilitation efficace des anciennes mines.


Territoire français d’outre-mer, la Guyane présente des formations géologiques riches en or dans ses ceintures de roches vertes. Alors que le cours de l’or ne cesse d’augmenter, les activités d’orpaillage augmentent partout dans le monde, et également en Guyane. Les techniques pour l’extraire y prennent diverses formes, légales ou non, qui fonctionnent en parallèle.

L’orpaillage illégal, qui n’est par nature pas régulé, implique l’utilisation de mercure pour récupérer l’or, et entraîne une contamination des rivières et sols environnants.

Les mines d’or légales en Guyane ont, au contraire, l’interdiction d’utiliser du mercure dans le procédé d’extraction de l’or, mais cela ne signifie pas que leur impact sur l’environnement est négligeable. Des normes ont été mises en place pour limiter au maximum l’impact de l’exploitation minière pendant et après l’exploitation. Dans ce cadre, les compagnies minières ont l’obligation de réhabiliter leurs sites miniers après exploitation.

Mais ces techniques, si elles limitent l’érosion des sols, ne suffisent pas à relancer toutes leurs fonctions biologiques. J’ai consacré mon travail de doctorat à mieux comprendre l’impact de la réhabilitation de sites miniers.

Déstructuration du sol et diffusion de polluants

Rappelons d’abord, pour comprendre les implications de l’orpaillage sur l’environnement, que l’extraction de l’or implique le déplacement de la couche superficielle du sol pour accéder à la couche aurifère.

Sol d’une ancienne mine guyanaise à réhabiliter.
Naomi Nitschke., Fourni par l’auteur

Ces sols, déstructurés et mis à nu, sont rendus plus sensibles à l’érosion et engendrent de forts exports de particules vers les rivières avec des effets néfastes sur les écosystèmes fluviaux. De plus, les sols guyanais (et amazoniens en général) sont naturellement riches en mercure, produit d’une accumulation de mercure atmosphérique vers les sols sur des millions d’années.

Le mercure associé à ces sols est donc lui aussi remobilisé vers les rivières, où il peut entrer dans la chaîne alimentaire et poser des problèmes sanitaires.




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Une réhabilitation qui freine l’érosion

Dans le cas de l’orpaillage légal, la réhabilitation consiste en un terrassement du site minier, une remise en place du cours d’eau exploité, et une plantation d’arbres sur au moins 30 % de la surface du site minier.

Une étude à laquelle j’ai participé a montré que, lorsqu’une réhabilitation est mise en place, l’érosion est divisée par trois sous six mois. Après trois ans, elle devient quasi nulle. Étant donné que la grande majorité du mercure est associé aux particules, une réduction de l’érosion entraîne par la même occasion une diminution des exports de mercure vers la rivière.

Évolution de la végétation après la réhabilitation d’une parcelle de site minier.
Naomi Nitschke., Fourni par l’auteur

Cette rapide stabilisation des sols est permise essentiellement par une repousse spontanée d’espèces herbacées sur la surface d’un site minier, plutôt que par la végétalisation opérée par l’entreprise minière. Ceci ne signifie pas que les actions de réhabilitation sont inutiles. En effet, les travaux de terrassement et de retraçage (c’est-à-dire la restauration de leur tracé naturel) du cours d’eau contiennent dans un espace délimité l’inondation des sols et aident à la prolifération des plantes herbacées.




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Une reprise limitée de l’activité biologique des sols

Cependant, une couverture superficielle de plantes herbacées n’est pas suffisante pour permettre une réhabilitation efficace d’un site. L’objectif final est d’obtenir une forêt secondaire.

Pour passer d’un stade végétatif (herbacées et arbustes) à un stade forestier, les sols doivent récupérer leurs fonctions. Celles-ci sont fournies par une combinaison de caractéristiques qui incluent les propriétés physiques du sol, les organismes qui y sont présents et les nutriments disponibles.

Un suivi de différents indicateurs biologiques du sol (diversité microbienne, nutriments, activité enzymatique) a donc été effectué dans des sols miniers guyanais sur cinq ans. Au final, aucune évolution de ces différents indicateurs n’a été observée au cours de ces cinq années. Ils sont restés à des niveaux très largement inférieurs à ceux observés dans la forêt environnante.

On peut en conclure que les techniques de réhabilitation actuelles sont efficaces pour limiter l’érosion des sols, mais qu’elles le sont bien moins pour stimuler la récupération des fonctions du sol et réenclencher les différents cycles du carbone et de l’azote.




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Une reforestation par « effet lisière »

Photo aérienne d’une ancienne mine guyanaise en cours de réhabilitation.
Naomi Nitschke., Fourni par l’auteur

Une source d’espoir existe toutefois. Si aucune évolution temporelle n’a été observée dans cette étude, des différences spatiales ont été constatées.

En bordure du site minier, les indicateurs d’activité enzymatique et de concentration d’azote et carbone dans les sols sont plus élevés qu’à l’intérieur du site minier. Ceci peut être expliqué par un apport de matière organique, de microorganismes, ou encore de graines provenant de la forêt avoisinante lors des pluies.

Cet effet, largement étudié par ailleurs et appelé « effet lisière », engendre probablement une reforestation efficace des sites minier à partir des bords, vers l’intérieur.

La nécessité de changer de stratégie

Actuellement, les agences de régulation de l’État fixant les normes de réhabilitation se focalisent essentiellement sur les réductions d’export de particules vers les rivières. Cet objectif est globalement atteint.

Cependant, une attention particulière devrait être également portée aux fonctions du sol, afin d’éviter que les sites réhabilités ne stagnent au stade végétatif sans vraie reprise forestière.

Il existe d’ailleurs des entreprises locales qui commercialisent des plants d’arbre déjà innoculés avec des bactéries capables d’assimiler l’azote de l’atmosphère, de l’intégrer dans les sols et, par conséquent, de faciliter leur revégétalisation.

Ces stratégies permettent une récupération des fonctions du sols plus rapide, et donc une réhabilitation plus efficace, mais viennent bien sûr avec un coût additionnel.

The Conversation

Naomi Nitschke a reçu des soutiens financiers de l’entreprise minière GAIA-SAS. Elle a été employée dans cette même entreprise pendant trois ans.

ref. Dans les mines d’or de Guyane, le bilan mitigé de la réhabilitation des sols – https://theconversation.com/dans-les-mines-dor-de-guyane-le-bilan-mitige-de-la-rehabilitation-des-sols-285959

Pourquoi les riches achètent-ils de plus en plus de whisky de prestige ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Éric Le Fur, Professeur, INSEEC Grande École

Les whiskys rares ont vu leur valeur progresser de 190 % en dix ans. Les raisons évoquées : la rareté, la passion, les valeurs refuges et, surtout, la diversification des portefeuilles financiers des grandes fortunes. N’y a-t-il pas d’autres raisons ?


Début 2024, lors d’une vente aux enchères, le collectionneur états-unien Mike Daley, acquiert une bouteille de The Emerald Isle, le single malt triple distillation le plus rare, trente ans d’âge, pour 2,8 millions de dollars états-uniens, soit 2,43 millions d’euros. Le précédent record mondial était détenu par une bouteille de The Macallan 1926, vendue en novembre 2023 à Londres pour 2,5 millions d’euros.

Au cours des dix dernières années, le Knight Frank Luxury Investment Index (KFLII) – l’une des références pour les professionnels de la gestion de fortune – montre que les whiskys rares ont vu leur valeur progresser d’un peu plus de 190 %.

C’est pourquoi, dans une étude, je cherche à comprendre les relations entre les whiskys rares et les opportunités qui en découlent. Pour ce faire, j’utilise les indices Rare Whisky 101, références pour les amateurs, collectionneurs et investisseurs.

Indice des whiskys rares

Les indices de whisky, comme celui de Rare Whisky 101, sont construits de la même manière que les indices boursiers. Ils suivent l’évolution de la valeur des whiskys de prestige au fil du temps.

Icon 100 est un indice qui regroupe cents bouteilles emblématiques de collection.
Rare Whisky 101., CC BY-NC

Il existe trois catégories d’indices :

  • cinq indices mesurent la performance d’un marché : les cinquante plus vieux whiskys, les cent bouteilles iconiques de collection, les cent bouteilles iconiques japonaises, les cent bouteilles à grain simple, les mille bouteilles les plus performantes ;

  • vingt-deux indices sont spécifiques à une distillerie : Brora, Browmore, Port Ellen ou Rosebank ;

  • huit indices sont spécialisés sur les bouteilles de collection : Diageo, Game of Thrones ou malts rares.

La variation du prix d’un whisky rare entraîne la hausse ou la baisse de la valeur d’un des indices de la célèbre eau-de-vie. Afin de connaître les opportunités d’investissement, j’ai regardé quel indice est le plus influent – sa variation impacte celle d’un autre indice – ou le plus influencée – sa valeur varie en fonction de la variation d’un autre indice.

RW Apew 1 000

Mon étude montre que le RW Apew 1 000, qui suit les mille bouteilles de whisky rare les plus performantes, est influencé par tous les autres indices.

Rare Malts Selection a été lancée pour la première fois en 1995 par DCL (Distillers Company Ltd), qui a été intégrée par la suite à Diageo.
Rare Whisky 101., CC BY-NC

Sur le marché des whiskys de collection, le Macallan 18 (18 ans d’âge) est l’indice le plus influent. La variation de sa valeur affecte celle de tous les autres whiskys. À l’opposé, la valeur de l’indice rare Malts, lancée en 1995 par la société Distillers Company Ltd (DCL), qui a par la suite été intégrée au groupe Diageo (propriétaire de Guinness), varie dès lors que l’un des autres indices croît ou décroît.

S’agissant des indices spécifiques aux distilleries, Caol Ila est la distillerie qui subit le plus la variation de la valeur de ces consœurs. Quant à Talisker, elle ne subit l’influence d’aucune autre marque iconique.

L’indice Talisker mesure la performance de la plus ancienne distillerie de l’île de Skye en Écosse.
Rare Whisky 101., CC BY-NC

Rareté et valeur refuge

Les riches ménages, qui détiennent plus du quadruple du patrimoine médian, 820 400 euros, ou les 10 % les plus fortunés qui détiennent au moins 857 700 euros, recherchent des valeurs refuges. Autrement dit, un moyen de protéger et diversifier leur patrimoine dans un contexte économique incertain.

Les actifs tangibles – physiques, palpables et concrets –, peuvent y répondre. Cette catégorie d’actifs inclut les investissements passion avec, en son sein, les whiskys rares.

La rareté fournit une autre explication de cet engouement. Les bouteilles les plus prisées sont produites en quantités limitées. Par exemple, lancée au début du siècle avec une production de seulement soixante bouteilles, The Macallan Fine & rare Collection est devenue la plus grande collection de whiskys single malt millésimé au monde.

En Écosse, la rareté provient à la fois de la cessation de l’activité des distilleries durant la Seconde Guerre mondiale et du ralentissement, voire de l’arrêt de la production, à la suite de la difficulté d’écoulement des bouteilles après les deux premiers chocs pétroliers. Les collectionneurs prisent particulièrement ces flacons rares issus de cette époque.

Image associée au prestige

L’ouverture des marchés asiatiques – Chine, Hongkong, Singapour et Taïwan – et états-unien, conjuguée aux possibilités d’achat et de vente en ligne, attisent cette frénésie.

Des centaines de distilleries artisanales ont vu le jour, d’abord aux États-Unis puis dans le monde entier. On compte aujourd’hui 150 distilleries en France, une quarantaine en Chine et plus d’une vingtaine de pays producteurs, tandis que plusieurs distilleries ont rouvert leurs portes en Irlande et en Écosse.

Sur le plan culturel, le whisky bénéficie d’une image associée au prestige, au savoir-faire et à l’histoire. Les ouvrages de référence de Dave Broom, Michael Jackson, Charles McLean et de Neil Ridley et Gavin Smith rappellent que le whisky s’est construit depuis plusieurs siècles comme un produit où se rencontre tradition, artisanat, terroir et excellence technique.

Récits de tradition

Les travaux en sociologie du luxe montrent que les élites recherchent des biens qui permettent à la fois de se distinguer et de montrer une compétence culturelle. Le whisky rare répond parfaitement à cette logique : rareté, prix élevés, éditions limitées, accès restreint pour la distinction et connaissances des distilleries, des terroirs, des techniques de vieillissement et des profils aromatiques.




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Les distilleries écossaises ou japonaises cultivent cette dimension. Elles mettent en avant des récits de tradition, de terroir et de maîtrise technique. Par exemple, Highland Park crée un récit centré sur les racines vikings des îles Orcades, met en avant la tourbe locale, le vent marin et le climat froid.

Yamazaki, première distillerie japonaise en 1923, axe son récit sur l’harmonie entre tradition écossaise et culture japonaise. Le Hakushu 25 ans, très prisés des élites japonaises, incarne une forme de luxe vert.

Ces éléments créent un marché où le capital culturel se combine au capital financier. En parallèle, le whisky bénéficie d’un effet de mode alimenté par les stars, les blogs, les influenceurs et les classements spécialisés. L’ensemble de ces facteurs influence les comportements des investisseurs et contribue à la dynamique spéculative observée sur certaines bouteilles.

Financiarisation du whisky

Certaines maisons de spiritueux développent des gammes spécifiquement destinées aux investisseurs, créant une financiarisation du luxe.

Elles produisent des éditions limitées, publient des certificats d’authenticité et collaborent avec les grandes maisons de vente. Diageo est l’acteur le plus structuré dans la création de gammes destinées aux collectionneurs et investisseurs. Par exemple, les séries Prima et Ultima sont ultralimitées, souvent de derniers fûts d’une distillerie ou les premiers d’une nouvelle ère.

La création d’indices de prix comme Whiskystats Whisky Index ou ceux de Rare Whisky 101, apporte une information fiable aux investisseurs et transforme le whisky en actif standardisé. Ils renforcent l’idée que les bouteilles peuvent être achetées, conservées et revendues comme des œuvres d’art ou des montres de collection. Cette relative liquidité renforce l’attractivité des whiskys rares.

Réservé aux investisseurs fortunés ?

Contrairement aux idées reçues, de nombreux whiskys de très grande qualité – même anciens – n’atteignent pas toujours des prix exorbitants. Certains whiskys, dits « de collection », vieillis et mis en bouteille et commercialisés il y a plusieurs décennies, ne coûtent que quelques centaines d’euros. On peut, par exemple, investir dans une bouteille affichant dix ans d’âge, mais produite il y a cinquante ans (distillée vers 1970 et embouteillée vers 1980).

Les vieux blends (assemblages) peuvent également réserver de magnifiques surprises. Dans les années 1950 ou les années 1960, l’industrie du whisky n’était pas encore structurée comme aujourd’hui. Les distilleries, moins soucieuses de réduire les coûts, assemblaient des whiskys anciens d’excellente qualité avec des whiskys plus jeunes.

The Conversation

Éric Le Fur ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pourquoi les riches achètent-ils de plus en plus de whisky de prestige ? – https://theconversation.com/pourquoi-les-riches-achetent-ils-de-plus-en-plus-de-whisky-de-prestige-282764

Le naturisme, laboratoire des tensions touristiques : comment cohabiter entre vacanciers ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Élodie Manthé, Maître de Conférences en Sciences de gestion, Université Savoie Mont Blanc

À Fouesnant (Finistère), sur les dunes de Mousterlin. Wikimédia/Olybrius, CC BY

L’ESSENTIEL

  • À Euronat, dans le Médoc, le plus grand centre naturiste d’Europe, il arrive que l’on croise des gens habillés, que l’on surnomme des « textiles ».

  • Une telle cohabitation change totalement la nature de l’expérience et peut provoquer un léger malaise, autant chez les naturistes que chez les « textiles », car chacun se sent observé.

  • Pour les lieux qui accueillent des touristes, un effort de communication et un ajustement des espaces s’avèrent nécessaire afin que tout le monde puisse profiter de ses vacances.


Imaginez un endroit où l’on vient depuis cinquante ans pour se libérer des contraintes sociales. Où la nudité n’est pas une provocation, mais une philosophie, celle du respect de soi, des autres et de la nature. Bienvenue à Euronat, le plus grand centre naturiste d’Europe, situé sur la côte atlantique française. Ici, pas de vêtements pour cacher ou révéler les inégalités sociales, pas de jugements sur les corps.

Pourtant, depuis quelques années, un nouveau phénomène bouscule cette utopie avec l’arrivée de touristes « textiles », c’est-à-dire de vacanciers qui n’adoptent pas la nudité comme tenue de vacances. Et avec eux, une question cruciale émerge : comment concilier l’identité historique d’un lieu avec l’ouverture à une clientèle plus diverse ?

Cette situation n’est pas propre au naturisme. Elle résonne avec bien d’autres destinations, où des publics aux attentes radicalement différentes doivent cohabiter, au risque de modifier l’image de la destination.

Et si un camping naturiste nous offrait une leçon sur l’art de vivre ensemble en vacances ?

Le naturisme, une philosophie en action

Le naturisme n’est pas qu’une question de vêtements ou d’absence de vêtements. C’est une révolution sociale miniature. Dès le XIXᵉ siècle, des penseurs, comme Heinrich Pudor en Allemagne, ou des mouvements, comme le Lebensreform, ont défendu l’idée que la nudité était un retour à l’authenticité, une libération des carcans de la société industrielle. Le naturisme fait de la (re)connexion à la nature une priorité.

Pour les habitués, c’est une expérience libératrice. Mais quand des touristes textiles débarquent, la magie peut s’effriter. Pourquoi ? Parce que le regard change tout.

Quand le regard des autres façonne nos vacances

En 1990, le sociologue John Urry a théorisé le « tourist gaze » (« regard touristique »), c’est-à-dire l’idée que les touristes ne se contentent pas de visiter un lieu, ils l’interprètent à travers leur regard. Plus tard, des chercheurs, comme la chercheuse israélienne en anthropologie Darya Maoz, ont montré que ce regard était réciproque puisque les locaux observent les touristes, et les touristes s’observent entre eux.

À Euronat (Gironde), cette dynamique prend une dimension particulière. Les naturistes peuvent avoir l’impression d’être observés comme des curiosités par les touristes « textiles ». À l’inverse, ces derniers peuvent se sentir mal à l’aise, ne sachant où poser les yeux ou, au contraire, être fascinés par cette liberté nouvelle.

Ce phénomène, appelé « intra-tourist gaze » (c’est-à-dire le regard que les touristes portent sur les autres touristes), n’est pas anodin, il est comme un miroir tendu.

Pour les naturistes, le corps, habituellement libéré, redevient soudain l’objet d’un examen minutieux. Pour les touristes « textiles », la nudité des autres peut provoquer une dissonance cognitive :

« Est-ce que je dois me déshabiller ? Est-ce que je suis à ma place ici ? »

Les résultats d’une étude menée sur des commentaires de clients d’Euronat montrent que des tensions peuvent émerger. D’un côté, certains naturistes estiment que la présence de « textiles » dénature l’esprit du lieu :

« En tant que couple naturiste, nous venons à Euronat pour passer nos vacances nus, mais comme la majorité des visiteurs se promènent habillés, on a l’impression d’être dans un zoo, et on nous regarde comme si c’était nous qui étions bizarres. »
– R96, septembre 2019.

De l’autre, des vacanciers « textiles » se sentent exclus ou jugés :

« L’établissement dispose de trois piscines extérieures et de deux piscines intérieures ; je pense donc qu’ils pourraient au moins prévoir un espace réservé aux personnes qui ne souhaitent pas se mettre nues en présence d’inconnus. La seule raison que je vois pour obliger les gens à se mettre nus, c’est pour que les autres naturistes se sentent à l’aise, mais c’est justement pour cette même raison que nous ne voulions pas nous déshabiller dans la piscine. »
– R86, juillet 2019.

Cette tension peut conduire à dégrader l’image de la destination qui doit trouver un équilibre entre fidélité à son identité et ouverture à de nouveaux publics.

Euronat, un cas d’école qui ressemble à bien d’autres destinations

Ce qui se passe à Euronat n’est qu’un exemple parmi d’autres de conflits d’usage en tourisme. Partout dans le monde, des destinations doivent gérer des publics aux attentes opposées.

Un village « authentique » envahi par des excursionnistes qui ne font que passer doit préserver son âme tout en accueillant ces visiteurs éphémères. Un resort prisé par des jeunes couples en lune de miel qui doivent cohabiter avec des familles en vacances scolaires doit aussi gérer cette variété de publics.

Dans tous ces cas, le problème n’est pas la diversité, mais son encadrement. Sans règles claires, sans communication adaptée, les tensions montent. À Euronat, certains visiteurs regrettent l’époque où tout le monde était nu. D’autres, au contraire, apprécient cette mixité, qui permet de découvrir le naturisme en douceur. Qui a raison ? Ni les uns ni les autres. La vérité est que la destination doit évoluer sans se renier.

Comment faire cohabiter des mondes différents ?

Alors, comment concilier préservation de l’identité et ouverture à la diversité ? Voici quelques pistes inspirées des recherches en tourisme ou des pratiques déjà adoptées par certaines destinations.

Créer des espaces dédiés peut être une solution efficace. À Euronat, comme dans d’autres lieux naturistes, des zones 100 % naturistes comme les piscines ou les plages sont dédiés à ceux qui veulent vivre pleinement l’expérience. Cette segmentation spatiale permet à chacun de trouver sa place, sans imposer ses normes aux autres. Une approche déjà utilisée avec succès dans d’autres destinations, comme les plages naturistes en Croatie ou en Espagne.

Éduquer et informer est également essentiel. Beaucoup de tensions viennent de malentendus. Des ateliers d’introduction au naturisme, des panneaux explicatifs ou des guides de bonnes pratiques pourraient aider à démystifier cette philosophie et à faciliter la cohabitation.

Raconter une histoire commune est une autre piste. Toute destination peut avoir une identité forte. Pour la préserver, il faut la mettre en avant à travers le marketing, les animations, les récits des visiteurs. Organiser des événements qui célèbrent les valeurs du lieu comme des ateliers sur le respect de l’environnement ou des discussions peut aussi renforcer ce sentiment d’appartenance.

Tous mis à nu ?

Si selon Sartre, « l’enfer, c’est les autres », d’après le sociologue Jean-Didier Urbain, « le touriste, c’est toujours l’autre ». Dans un monde où les voyages se démocratisent et où les destinations accueillent des publics toujours plus variés, il devient inévitable d’être confronté à des groupes aux pratiques, valeurs et attentes différentes. Que l’on soit naturiste, « textile », voyageur de luxe ou routard (backpacker), chacun porte un regard sur les autres et subit le leur.

Pour que les destinations maîtrisent leur image et garantissent des séjours de qualité, il est essentiel de prendre conscience de ces regards croisés et de veiller à leur alignement. C’est dans cette harmonie des perspectives que réside la pérennité des lieux et le plaisir de tous.

The Conversation

Élodie Manthé ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le naturisme, laboratoire des tensions touristiques : comment cohabiter entre vacanciers ? – https://theconversation.com/le-naturisme-laboratoire-des-tensions-touristiques-comment-cohabiter-entre-vacanciers-285648

Qui se cachait derrière les lettres signées « Jack l’Éventreur » ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Magalie Sabot, Psychocriminologue à l’Office central pour la répression des violences aux personnes, Université Paris Cité

La lettre « Dear Boss », signée par Jack l’Éventreur, fut adressée à la Central News Agency de Londres, le 27 septembre 1888, puis à la police de Scotland Yard.
Wikimédia

L’ESSENTIEL

  • La signature du tueur en série Jack l’Éventreur est présente sur de nombreuses lettres envoyées à la police londonienne à la fin du XIXᵉ siècle.

  • Rien ne permet d’attribuer avec certitude ces lettres à une même personne, et de nombreux faux auraient été produits.

  • Comment a évolué l’approche de la police scientifique dans l’analyse des courriers revendiquant des crimes ?


Le 27 septembre 1888, une lettre rédigée à l’encre rouge parvient aux bureaux de la Central News Agency de Londres. Signée « Votre dévoué, Jack l’Éventreur », elle tourne en dérision les efforts des enquêteurs chargés d’élucider les meurtres commis dans l’East End londonien.

Son auteur revendique implicitement les crimes et laisse entendre que d’autres suivront. Cette correspondance constitue la première apparition connue du pseudonyme appelé à devenir l’un des noms les plus célèbres de l’histoire criminelle :

« Cher patron,

J’entends sans cesse que la police m’a attrapé, mais ils ne m’auront pas de sitôt. J’ai ri quand ils ont fait leurs intéressants en déclarant être sur la bonne piste. Cette histoire sur le tablier de cuir n’est qu’une vaste blague. J’en ai après les putes et je n’arrêterai pas de les éventrer jusqu’à ce qu’on me boucle. Du beau travail, mon dernier boulot. Je n’ai même pas laissé à la fille le temps de couiner. Comment penseraient-ils m’attraper maintenant ?

J’adore mon travail et je veux recommencer. Vous entendrez bientôt parler de moi et de mes amusants petits jeux. J’ai gardé un peu du liquide rouge dans une bouteille de bière au gingembre lors de mon dernier boulot afin de pouvoir écrire avec, mais c’est devenu épais comme de la colle et je ne peux pas l’utiliser. L’encre rouge fera l’affaire, je pense. Ha. Ha. Au prochain travail, je trancherai les oreilles de la dame et les enverrai aux officiers de police, histoire de m’amuser un peu. Gardez cette lettre sous le coude jusqu’à ce que je travaille un peu plus, après sortez-la. Mon couteau est si beau et si bien aiguisé que j’ai envie de l’utiliser tout de suite, si l’occasion se présente. Bonne chance.

Votre dévoué,
Jack l’Éventreur
Ne m’en voulez pas d’utiliser un surnom.

P.-S. Je n’ai pas réussi à poster ça avant de m’être débarrassé de toute l’encre rouge sur les mains. Vraiment pas de chance. Ils disent que je suis un docteur maintenant. Ha ha »

Première page de la lettre « Dear Boss » signée « Jack l’Éventreur » (1888).

Initialement considérée comme un canular, la lettre acquiert une crédibilité nouvelle après la découverte du corps de Catherine Eddowes, le 30 septembre 1888. Quelques semaines plus tard, George Lusk, président du Whitechapel Vigilance Committee, reçoit un colis contenant la moitié d’un rein humain accompagnée d’une lettre connue sous le nom de « From Hell ».

Voici sa traduction (reproduisant les fautes d’orthographe en anglais) :

« De l’enfer
M. Lusk

Monsieur,

Je vous ai envoyé la moitié du
Rin que j’ai pris d’une femmes
consarvé pour vous lautre pertie
je l’ai frite et mangée c’était très bont Je
pourrais vous envoyer le couto ensanglanté qui
l’a pris si seulement vous attandez un peut plusse
longtemps.

signé
Attrapez-moi quand
vous Pourrez
M’sieur Lusk. »

En raison de la présence de l’organe et de sa possible concordance avec les mutilations observées sur la victime, cette correspondance demeure l’une des rares dont l’authenticité a été sérieusement envisagée.

Lettre « De l’enfer » attribuée à Jack l’Éventreur.

Le 3 octobre 1888, Scotland Yard diffuse largement des reproductions de la lettre « Dear Boss » dans l’espoir qu’un citoyen puisse reconnaître l’écriture de son auteur. La médiatisation de l’affaire produit toutefois un effet inattendu. Après la diffusion de la lettre, plusieurs centaines de courriers sont adressés à la police et à la presse. Au total, près de 350 lettres attribuées à Jack l’Éventreur seront recensées, bien que seules quelques-unes aient été considérées comme potentiellement authentiques.

Réalité de terrain : comparaison d’écriture dans les enquêtes

La comparaison d’écritures ne doit pas être confondue avec la graphologie « dans sa nature, ses objectifs et ses moyens », indiquent les services de l’unité nationale de police judiciaire. La comparaison d’écritures consiste à rechercher si plusieurs documents ont été rédigés par une même personne en étudiant les caractéristiques graphiques observables.

Le principe repose sur le constat que chacun apprend initialement un même modèle d’écriture, mais s’en éloigne progressivement au fil du temps. Les habitudes personnelles conduisent à simplifier certains gestes graphiques ou, au contraire, à les enrichir. L’expert recherche alors ces particularités individuelles : manière d’attaquer une lettre, de relier deux caractères, l’orientation des traits, le rythme graphique ou encore occupation de l’espace sur la page.

L’idée selon laquelle les écritures du XIXᵉ siècle étaient plus homogènes n’est pas sans fondement. À l’époque où les lettres de Jack l’Éventreur ont été écrites, les modèles scolaires étaient alors davantage standardisés et la pratique de l’écriture concernait une part plus restreinte de la population. Pour autant, il n’existe ni « belle » ni « mauvaise » écriture : seules comptent les habitudes graphiques développées par chaque scripteur. Celles-ci évoluent sous l’effet du vieillissement, d’éventuelles pathologies, des conditions de rédaction ou encore de l’instrument utilisé.

L’expertise documentaire ne se limite pas à l’écriture manuscrite. À une époque où de nombreuses revendications criminelles ou terroristes étaient rédigées à la machine à écrire, les pionniers de la discipline, comme Philippe Guichard, ont réalisé un important travail de recensement des différents modèles et de leurs défauts mécaniques. Ces imperfections pouvaient alors constituer de véritables signatures techniques permettant de rapprocher plusieurs documents.

La discipline s’est progressivement professionnalisée. Des formations universitaires ont vu le jour et les méthodes d’expertise font l’objet de travaux d’harmonisation au niveau européen, notamment sous l’impulsion du réseau European Network of Forensic Science Institutes (ENFSI). Malgré cela, les experts demeurent particulièrement prudents dans leurs conclusions. Comme disait déjà Edmond Locard, fondateur du laboratoire de police scientifique de Lyon, en 1920 :

« L’expertise des documents écrits est sans aucun doute la partie la plus difficile de la technique policière. »

lettre manuscrite écrite à l'encre rouge avec dessins.
Une lettre signée Jack l’Éventreur, enregistrée par la police de Londres en 1888.
Wikimédia.

De nos jours, les lettres écrites sous le pseudonyme de Jack l’Éventreur auraient vraisemblablement été traitées par les services spécialisés de la police scientifique, notamment du pôle national Documents-Écritures (au sein du service national de police scientifique, SNPS).

Ces experts interviennent sur de nombreux supports : lettres anonymes, courriers de menaces, testaments, chèques, documents dactylographiés ou documents sécurisés. Leur mission ne consiste pas seulement à comparer des écritures. Ils peuvent également analyser l’authenticité d’un document, identifier l’origine d’un matériel d’impression, révéler des mentions effacées ou altérées et effectuer des rapprochements entre plusieurs dossiers.

Psychologie du pseudonyme

Si les lettres écrites sous le pseudonyme de « Jack l’Éventreur » constituent une forme historique de communication dissimulée, les espaces numériques offrent aujourd’hui de nouvelles possibilités d’expression sous couvert de faux profils ou de pseudonymes.

Les plateformes en ligne sont ainsi devenues le support de nombreux comportements agressifs, menaçants ou discriminatoires. Ceux-ci illustrent la persistance de mécanismes psychologiques déjà observables dans les courriers historiques : expression d’une hostilité à distance, réduction de la responsabilité perçue et absence de confrontation directe avec le destinataire du message.

Le mécanisme d’« anonymat dissociatif » permet ainsi à certaines personnes de compartimenter leurs comportements en ligne de leur identité habituelle. Les actes réalisés sous un nom d’emprunt réduisent le sentiment de responsabilité personnelle et peuvent favoriser l’expression de conduites qui demeureraient inhibées dans des interactions directes.

Dans cette perspective devenir Jack l’Éventreur, le temps d’une lettre seulement, permettait d’explorer une part sombre de soi-même, une position de toute-puissance ou de transgression. L’acte d’écriture offrirait ainsi un cadre où certaines tendances agressives et fantasmes habituellement réprimés pourraient s’exprimer.

Les fausses déclarations sous le pseudonyme de « Jack l’Éventreur » complexifient surtout le travail des enquêtes criminelles. Tel que mentionné par Cassell (1999) :

« Prouver l’innocence d’une personne peut s’avérer tout aussi difficile que de prouver sa culpabilité. »

Plusieurs travaux ont montré que ces revendications mensongères peuvent être motivées par la recherche d’attention, le besoin de reconnaissance ou l’identification à une figure criminelle médiatisée.

Le phénomène de pseudologia fantastica est, quant à lui, un comportement caractérisé par une tendance chronique à produire des récits fictifs élaborés dans lesquels le sujet occupe une position centrale. Le cas du criminel Henry Lee Lucas illustre cette difficulté : il revendiqua plusieurs centaines d’homicides dont une grande partie se révéla matériellement impossible à lui attribuer.

Mais certains criminels, comme Dennis Rader, ont réellement entretenu une correspondance avec la police sous un pseudonyme. En signant « BTK » (pour « Bind, Torture, Kill » ; en français, « Attache, torture, tue »), ce tueur en série au profil sadique prolongeait ainsi symboliquement ses crimes, tout en nourrissant son besoin de domination et de contrôle sur les enquêteurs.

Favoriser la vente de journaux

Aujourd’hui, l’authenticité de nombreuses lettres attribuées à Jack l’Éventreur demeure contestée. Deux journalistes travaillant pour la presse londonienne auraient reconnu avoir participé à la rédaction de certains courriers. Leur motivation était de maintenir l’intérêt du public pour l’affaire, alimenter la couverture médiatique et favoriser les ventes de journaux.

L’utilisation d’un pseudonyme de criminel peut ainsi également constituer un outil permettant d’obtenir de la notoriété, de l’attention médiatique, de l’influence sociale ou un gain économique.

Cette réflexion conserve une résonance contemporaine. Dans les affaires criminelles fortement médiatisées, la recherche d’informations inédites, de témoignages exclusifs ou de révélations susceptibles de susciter l’intérêt du public peut parfois contribuer à brouiller la frontière entre l’enquête, les spéculations et la fascination autour de la figure du meurtrier.

L’histoire des lettres de Jack l’Éventreur apparaît non seulement comme un objet criminologique, mais également comme un phénomène social participant à la construction du mythe collectif autour du criminel.


Article écrit en collaboration avec Philippe Guichard, adjoint au sous-directeur de la lutte contre la criminalité organisée et la délinquance spécialisée (DNPJ).

The Conversation

Magalie Sabot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Qui se cachait derrière les lettres signées « Jack l’Éventreur » ? – https://theconversation.com/qui-se-cachait-derriere-les-lettres-signees-jack-leventreur-285499

À la tête de l’ONU, l’heure d’une femme a-t-elle enfin sonné ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Chloé Maurel, SIRICE (Université Paris 1/Paris IV), Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne


L’ESSENTIEL

  • Depuis le mois de juin, les auditions ont commencé à New York pour désigner le ou la prochaine secrétaire générale de l’Organisation des Nations unies.

  • Mais la bataille dépasse largement les murs du siège de l’ONU. À l’international, d’intenses tractations diplomatiques se jouent déjà, à la hauteur des enjeux de cette succession.

  • Après le mandat du Portugais António Guterres, le poste devrait revenir à une personnalité latino-américaine. Et, qui sait, peut-être enfin à une femme.


En décembre 2026 sera désigné·e le ou la future secrétaire générale de l’Organisation des Nations unies (ONU). L’occasion, pour la première fois, de désigner une femme ? Et de porter à ce poste une personnalité progressiste et proactive, capable de redynamiser une institution qui en a grand besoin ?

La fin du second mandat du Portugais António Guterres à la tête de l’ONU, prévue pour le 31 décembre 2026, ouvre une nouvelle séquence diplomatique majeure pour les Nations unies. Dans un contexte marqué par la guerre en Ukraine, les tensions sino-américaines, la guerre de Gaza, l’endettement du Sud global, la guerre au Moyen-Orient, le tout sur fond de crise du multilatéralisme, l’élection du prochain ou de la prochaine secrétaire générale apparaît comme un moment décisif pour l’avenir de l’ordre international.

Le poste, souvent décrit comme « le plus impossible au monde », est crucial. Face aux attaques et au désengagement d’États de premier plan comme les États-Unis, qui lui retirent leurs financements et la court-circuitent sans vergogne, l’ONU doit se réinventer. Nommer une nouvelle personne à sa tête en est l’occasion.

Le Conseil de sécurité, toujours maître du jeu

La désignation du ou de la secrétaire générale des Nations unies est régie par l’article 97 de la Charte de 1945, qui prévoit qu’il ou elle « est nommé·e par l’Assemblée générale sur recommandation du Conseil de sécurité ».

Si, en droit, l’Assemblée générale dispose du pouvoir formel de nomination, en pratique le choix est largement déterminé par le Conseil de sécurité, qui ne transmet qu’un seul nom, par l’intermédiaire d’une résolution. L’Assemblée procède ensuite à la désignation, souvent par acclamation.

Concrètement, les États membres proposent des candidat·es, qui sont auditionné·es par l’Assemblée générale. Le Conseil de sécurité arrête ensuite sa recommandation avant que l’Assemblée procède au vote formel. Mais cette dernière étape n’a qu’une portée symbolique, le choix décisif revenant en amont aux cinq membres permanents du Conseil – États-Unis, Russie, Chine, France et Royaume-Uni – dont le droit de veto confère une influence déterminante.

Depuis les réformes engagées en 2015, la procédure se veut toutefois un peu plus ouverte. Les candidatures sont rendues publiques et les prétendant·es présentent leur vision de l’Organisation lors d’auditions retransmises en direct sur UN Web TV. Ces échanges permettent également un dialogue avec la société civile. L’ensemble des innovations a apporté davantage de transparence à un processus jugé opaque, sans pour autant remettre en cause le rôle central du Conseil de sécurité.

Les prochaines auditions des candidat·es, prévues en décembre 2026, se tiendront devant l’ensemble des États membres réunis en séance informelle de l’Assemblée générale, sous la conduite du président de l’Assemblée. Chaque candidat·e présentera d’abord sa vision de l’avenir de l’Organisation, puis répondra pendant environ deux heures aux questions des représentant·es des États membres.

Enjeux de représentativité géographique et de genre

Cette année, de manière tacite, il est attendu que le ou la future secrétaire générale vienne d’Amérique latine, par esprit de roulement par continent. À noter, par ailleurs qu’il n’y a jamais eu de secrétaire général·e de l’ONU ni russe, ni chinois·e, ni indien·ne, malgré la forte importance géopolitique et démographique de ces grandes puissances.

La pratique veut d’ailleurs qu’un·e secrétaire général·e ne soit pas issu·e d’un des cinq pays membres permanents, afin de préserver son indépendance et son rôle de médiateur ou médiatrice. Cette règle n’est écrite nulle part dans la Charte, mais elle est devenue une convention solidement établie.

La campagne de 2026 se distingue par un enjeu symbolique important : l’ONU n’a jamais été dirigée par une femme depuis sa création en 1945. De nombreux États et organisations plaident désormais pour une alternance de genre et une représentation accrue du Sud global. Cette revendication favorise particulièrement les candidatures latino-américaines, dans la mesure où la rotation géographique informelle semble cette fois devoir bénéficier à l’Amérique latine et aux Caraïbes, une région du monde qui n’est pas représentée par un siège permanent au Conseil de sécurité, mais qui a déjà fourni par le passé un secrétaire général de l’ONU : le Péruvien Javier Pérez de Cuéllar, de 1982 à 1991.

Quatre principales candidatures dominent actuellement les discussions diplomatiques, sur les six officiellement présentées.

Michelle Bachelet, ancienne présidente du Chili et ex-haute-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, apparaît comme l’une des figures les mieux placées dans la compétition.

À côté d’elle, Rebeca Grynspan, actuelle secrétaire générale de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (Cnuced) et ancienne vice-présidente du Costa Rica, défend une ligne plus technocratique centrée sur les réformes institutionnelles et le développement.

Quant à Rafael Grossi, diplomate argentin et directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), il insiste davantage sur la crédibilité stratégique de l’ONU et sur la nécessité d’une réforme budgétaire profonde.

Enfin, l’ancien président sénégalais Macky Sall met, lui, en avant une vision davantage tournée vers la représentation du Sud. Il insiste notamment sur le continent africain, actuellement peuplé de 1,5 milliard d’habitants, chiffre qui pourrait atteindre 2,5 milliards en 2050. Macky Sall plaide aussi en faveur d’une amélioration de l’efficacité opérationnelle des agences onusiennes.

Des auditions et débats entre les candidat·es ont commencé dès juin 2026. Les divergences politiques exprimées reflètent les fractures actuelles du système international. Grossi adopte une posture plus réaliste et sécuritaire, privilégiant la réforme administrative et la restauration de l’autorité diplomatique de l’organisation. Grynspan se présente comme une médiatrice pragmatique, attentive aux enjeux économiques et à la gouvernance mondiale. Macky Sall insiste sur la souveraineté des États africains et critique implicitement la domination occidentale dans les institutions multilatérales.

Michelle Bachelet, quant à elle, défend fortement les questions de droits humains, de justice sociale, d’égalité de genre et de prévention des conflits. Elle porte une vision progressiste et humaniste du multilatéralisme, fondée sur la protection des populations civiles et la coopération internationale face aux crises climatiques et sociales.

Le profil solide mais clivant de Michelle Bachelet

Sa candidature demeure toutefois politiquement sensible. Son passage au Haut-Commissariat aux droits de l’homme lui a valu des critiques contradictoires. Certains gouvernements occidentaux lui reprochent sa prudence face à la Chine, tandis que les milieux conservateurs états-uniens dénoncent ses positions sur les droits et libertés.

Le retrait du soutien officiel du Chili à sa candidature, après l’arrivée au pouvoir du président d’extrême droite José Antonio Kast en mars 2026, illustre la polarisation idéologique entourant sa candidature. Malgré cela, Bachelet conserve l’appui du Brésil de Lula et du Mexique de Claudia Scheinbaum ainsi qu’un important réseau diplomatique dans les milieux progressistes internationaux.

Alors que l’ONU traverse une profonde crise de légitimité et d’efficacité, aggravée par un déficit budgétaire handicapant, Michelle Bachelet apparaît comme la candidate la plus prometteuse. Son expérience est très solide : deux fois présidente du Chili, ancienne ministre de la défense, directrice exécutive d’ONU Femmes puis haute-commissaire de l’ONU aux droits de l’homme, elle possède à la fois une connaissance fine des institutions onusiennes et une expérience concrète du pouvoir exécutif.

Surtout, elle incarne une conception du multilatéralisme qui refuse de dissocier paix, développement et droits humains. À l’heure où les logiques de puissance unilatérales fragilisent le droit international, son profil semble le plus à même de redonner une cohérence politique et morale à l’ONU, si cruciale aujourd’hui.

Michelle Bachelet a, qui plus est, été une opposante courageuse à la dictature chilienne. Arrêtée en janvier 1975 avec sa mère par la direction nationale du renseignement (DINA), la police politique de la dictature militaire de Pinochet (1973-1990), elle a été incarcérée et torturée avant de partir en exil, une expérience qui a profondément marqué son engagement ultérieur. Bachelet est dotée d’une connaissance approfondie du système onusien et peut se prévaloir d’un bilan positif et concret en matière de défense des droits humains, de l’égalité entre femmes et hommes, du multilatéralisme démocratique et du développement durable.

Ainsi, en 2011, elle a lancé à ONU Femmes un agenda mondial pour mettre fin aux violences contre les femmes, avec des résultats concrets, par exemple au Cambodge – protection juridique des femmes contre les attaques à l’acide – ou encore en Zambie – création de safe spaces dans les écoles. En outre, elle a promu l’égalité économique des femmes, par exemple au Sénégal, permettant l’attribution pour la première fois de licences de pêche à des femmes.

Une campagne à l’image des tensions internationales

Au-delà de la procédure officielle, la désignation du ou de la secrétaire générale donne lieu à une intense activité diplomatique informelle. Les négociations se déroulent dans les couloirs du siège des Nations unies à New York, lors d’entretiens bilatéraux entre délégations, de consultations discrètes entre les membres permanents du Conseil de sécurité ou encore de rencontres organisées en marge des sessions de l’Assemblée générale.

Cette « diplomatie de couloir » (corridor diplomacy) constitue une dimension essentielle du processus.

Enfin, cette élection intervient dans un contexte de remise en cause de l’idéal du multilatéralisme. La montée des puissances émergentes, le renforcement des BRICS, les rivalités sino-américaines, et les contestations croissantes de la gouvernance internationale onusienne, court-circuitée par le G7, le G20, l’Otan, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) et d’autres structures concurrentes, comme le Forum économique de Davos, conduisent de nombreux États à rechercher un ou une secrétaire générale capable de réaffirmer le rôle des Nations unies comme principal forum universel de dialogue et de négociation collective.

Plus encore que lors des précédentes élections, la personnalité du ou de la future titulaire, son aptitude à dialoguer avec des dirigeant·es aux orientations politiques très différentes et sa capacité à restaurer la confiance entre les grandes puissances seront probablement des critères déterminants.

Compte tenu des évolutions récentes de la société, en particulier en matière de représentation des femmes, le temps paraît venu de nommer enfin une secrétaire générale à la tête de l’ONU, une personnalité humaniste, progressiste et charismatique, une personne capable de lancer des initiatives inédites, des idées originales et des propositions innovantes de résolutions de conflits.

The Conversation

Chloé Maurel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. À la tête de l’ONU, l’heure d’une femme a-t-elle enfin sonné ? – https://theconversation.com/a-la-tete-de-lonu-lheure-dune-femme-a-t-elle-enfin-sonne-288666

Les métiers de la transition écologique restent encore peu attractifs, avec de bas salaires et de mauvaises conditions de travail

Source: The Conversation – in French – By Nathalie Moncel, Economiste ingénieure de recherche au Céreq, Centre d’études et de recherches sur les qualifications (Céreq)

La qualité des emplois liés aux activités utiles pour la transition écologique pose question. Que ce soit pour les jeunes débutants ou les actifs en reconversion, s’engager dans ces emplois est-il alors un bon choix ?


L’impréparation pour affronter les récents épisodes caniculaires en France a révélé le manque d’anticipation pour adapter la société française au changement climatique. Un autre impensé : anticiper les transformations du travail liées à la bifurcation écologique.

En 2024, le secrétariat général à la Planification écologique publie un document présentant la stratégie emplois et compétences dans le cadre du plan France nation verte. Les enjeux sont de taille : sur une création nette d’emploi à horizon 2030 estimée à 150 000 emplois, les reconfigurations des secteurs d’activité conduiraient à la destruction de 250 000 emplois et à la création de 400 000 emplois.

Les besoins en formation concerneraient environ trois millions de personnes dans les secteurs désignés comme prioritaires : agriculture, bâtiment, industrie, énergie ou transports. Du côté des recruteurs, les besoins sont liés à l’adaptation de méthodes de travail et de compétences dans les secteurs et métiers les plus émetteurs de gaz à effet de serre. L’introduction de nouvelles normes environnementales modifie les pratiques professionnelles qui, de facto, demande des ajustements dans les façons de faire.

Alors, dans quelle mesure ces transformations nécessaires sont-elles connues, reconnues et valorisées par les employeurs et les salariés ?

Plusieurs travaux de recherche que nous menons avec le centre d’études et de recherches sur les qualifications (Céreq) apportent des réponses à cette question.

Bas salaires et mauvaises conditions d’emploi

Au regard de ces projections d’emploi issues d’exercices de prospective mis à mal par le récent backslash écologique, il convient de considérer d’abord les emplois déjà existants, contribuant à prendre en compte les enjeux environnementaux.

Ces emplois dits « verts » sont peu nombreux – 1,4 % de la population en emploi ; certains sont identifiés comme étant des métiers en tension de mauvaise qualité en raison de bas salaires et de mauvaises conditions d’emploi et de salaire. C’est le cas notamment de certains ouvriers du bâtiment et travaux publics (BTP).

L’autre partie des emplois liés à la transition écologique restent des emplois qualifiés et stables, mais n’en sont pas moins pénalisés financièrement. À ces inégalités en matière de qualité d’emploi s’ajoutent des conditions d’exercice du travail souvent plus difficiles, les emplois de l’économie verte étant plus exposés aux différents facteurs de pénibilité que sont les contraintes physiques, un environnement agressif ou encore des rythmes de travail atypiques

Part des ouvriers deux fois plus élevée

Dans une deuxième approche, nous avons observé comment les nouvelles générations entrent dans ces emplois nécessaires à la transformation écologique.

Les travaux menés à partir des enquêtes Génération du Céreq mettent en évidence la place restreinte des métiers liés à la transition écologique dans l’insertion des jeunes. Au sein de ces emplois, la part des ouvriers est deux fois plus élevée que pour l’ensemble des jeunes de la même génération en emploi.

L’enquête Emploi (2023) indique que 18 % des personnes exerçant un métier vert dans l’ensemble de la population occupent un poste de cadre. Cette proportion est nettement plus élevée chez les jeunes sortis du système éducatif : selon l’enquête Génération 2017, 33 % de ceux qui occupent un emploi vert en 2020 sont cadres. Champs : * en emploi en 2023 – ** en emploi en 2020.
Céreq, Fourni par l’auteur

Étant plus diplômés que leurs aînés sur le marché du travail, les débutants ont accès pour un tiers d’entre eux à des emplois de cadre dans les métiers verts. Si les sortants d’une formation à l’environnement connaissent en apparence des trajectoires favorisées, ce bonus ne fonctionne pas de façon systématique.

Les étudiants sortants de formations environnementales ne sont pas privilégiés dans l’accès aux métiers dits verts. Les conditions d’insertion des diplômés de niveau bac + 5 de ces filières sont même moins favorables que celles des diplômés de même niveau issus d’autres filières. Deux tiers d’entre eux connaissent un accès rapide à l’emploi stable, contre seulement une petite moitié des sortants des filières dites « développement durable ».

Choix éthique

L’attractivité des formations au développement durable résulte principalement d’un choix éthique. La mobilisation croissante d’une partie de la population étudiante autour des enjeux environnementaux se reflète également dans les prises de parole et les appels des étudiants de grandes écoles comme Agro ParisTech, HEC, Polytechnique ou encore Sciences Po Paris.

Elle ne constitue pour autant pas une tendance dominante. Plus encore pour cette élite estudiantine, se mettre en conformité avec les représentations dominantes d’un « bon emploi » peut entrer en conflit avec un engagement affirmé au sujet de l’écologie.

Au regard des critères habituels de la qualité de l’emploi, travailler pour la transition écologique ne signifierait pas s’insérer dans des emplois de qualité. Sur des dimensions plus subjectives, travailler en tenant compte des enjeux environnementaux apparaît porteur de plus de sens et parfois d’enrichissement des tâches au travail.

Marchandisation des activités de recyclage

La dimension éthique du travail est-elle suffisante pour contribuer à une transition écologique juste ?

C’est ce que d’autres travaux de recherche sont allés questionner dans le secteur, ancien mais porteur, du réemploi et recyclage, remis au goût du jour avec le développement des ressourceries. Pionnière pour innover dans le domaine de l’écologie si l’on pense par exemple aux premières activités des chiffonniers d’Emmaüs, les structures d’insertion de l’économie sociale et solidaire se distinguent par leur volonté de préserver les ressources en créant des emplois, alliant ainsi finalité sociale et écologique.

Dans ces entreprises, les emplois sont de faible qualité et mal rémunérés. Plus encore, la tendance est à la dégradation du travail dans un contexte de marchandisation croissante des activités de recyclage à travers la mise en place de filières de responsabilité des producteurs (filières REP).




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Les acteurs historiques du réemploi sont relégués en position de sous-traitance sur les segments les moins rentables et les plus coûteux en main-d’œuvre.

Ce glissement pour les organisations de l’économie sociale et solidaire est synonyme de dévalorisation du travail : intensification, pénibilité et perte de sens sont vécus par les salariés de ces structures. Cette tendance s’inscrit dans le cadre d’une économie circulaire étroitement liée au paradigme de la croissance verte, le nouveau régime de croissance analysé par Hélène Tordjman en 2022. Sous couvert d’assimiler les enjeux écologiques, il reproduit finalement des mécanismes capitalistes contraires à une réelle bifurcation écologique et sociale.

Valoriser le travail pour accélerer la transition

Alors que les acteurs institutionnels de l’emploi et de la formation se mobilisent pour accélérer la prise en compte des enjeux environnementaux dans les politiques de formation, la transition écologique des emplois dépend avant tout d’une planification en faveur d’une véritable bifurcation écologique, et d’une réelle valorisation du travail humain.

Au regard de la place du travail dans nos vies, faire de nécessité vertu pour travailler mieux à un monde plus habitable, est sans aucun doute la meilleure piste pour rendre la transition écologique désirable.

The Conversation

Nathalie Moncel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les métiers de la transition écologique restent encore peu attractifs, avec de bas salaires et de mauvaises conditions de travail – https://theconversation.com/les-metiers-de-la-transition-ecologique-restent-encore-peu-attractifs-avec-de-bas-salaires-et-de-mauvaises-conditions-de-travail-284103

Histoire du colonialisme en Afrique : l’archéologie offre une perspective plus approfondie

Source: The Conversation – in French – By Timothy Clack, Chingiz Gutseriev Fellow, University of Oxford

Le colonialisme a été un élément central de l’histoire à travers le monde, prenant des formes différentes au fil du temps et selon les lieux. Après tout, chaque fois que des peuples se sont déplacés d’un endroit à un autre, ils ont colonisé des territoires ainsi que d’autres peuples ou formes de vie.

En Afrique, le colonialisme a surtout été étudié comme un phénomène imposé de l’extérieur, notamment par les puissances européennes aux XIXe et XXe siècles. Un numéro spécial récent de la revue Azania a cherché à remédier à cela. Des chercheurs ont abordé le sujet sous un angle jusqu’ici négligé : l’archéologie et l’histoire du colonialisme depuis l’Afrique.

Nous avons introduit ce numéro de la revue par un essai qui revient sur les concepts fondamentaux, passe en revue la littérature existante et présente de nouvelles études de cas.

Nous constatons, par exemple, que le colonialisme a une histoire profonde et complexe. Il a pris des formes et des degrés très différents. Ceux-ci vont de l’expansion, du commerce, des échanges et du partage des pratiques culturelles à la colonisation, la domination, l’exploitation, le contrôle et l’impérialisme.

Ces évolutions se sont déroulées dans des contextes très variés. Elles ont marqué la Mésopotamie, l’Égypte antique, la Phénicie, la Grèce et la Rome antiques ainsi que la Chine. On les retrouve aussi dans plusieurs régions des Amériques, notamment chez les Incas et les Aztèques, ainsi que chez les Européens, en particulier après 1492.

Des facteurs mondiaux et locaux ont façonné différentes formes de pouvoir, d’assujettissement, de consommation, d’extraction, d’exploitation et d’échanges culturels.

Cette prise de conscience soulève des questions importantes. En voici quelques-unes :

  • à quoi ressemble la justice historique ?

  • quels épisodes sont retenus et lesquels sont oubliés ?

  • quelles victimes sont ignorées ou indemnisées ?

  • quels colonisateurs doivent en assumer les conséquences ?

Le colonialisme venu de l’extérieur

Au XIXe et au XXe siècles, pendant ce qu’on appelle la « ruée vers l’Afrique », sept pays européens ont colonisé la quasi-totalité du continent. Les traces laissées par la Belgique, la Grande-Bretagne, la France, l’Allemagne, l’Italie, le Portugal et l’Espagne ont été nombreuses et variées. Parmi celles-ci, on peut citer :

  • le tracé des frontières nationales

  • des infrastructures destinées à l’extraction (telles que des mégaports, des chemins de fer et des routes)

  • l’administration (telle que des gouvernements bicaméraux, des tribunaux et des églises)

  • la défense (structures et installations militaires).

Le colonialisme européen a même façonné la manière dont la plupart d’entre nous percevons le monde à travers les instruments utilisés pour cartographier le temps et l’espace.

Auparavant, une grande partie de l’Afrique était colonisée par les l’Empire ottoman et les empires arabes. Oman, par exemple, a colonisé la côte swahilie aux XVIIIe et XIXe siècles, sur un territoire s’étendant de certaines régions de Somalie jusqu’à Madagascar.

Les régions d’Afrique qui avaient auparavant été sous domination islamique ont, quant à elles, vécu le colonialisme européen différemment. Cela a eu des répercussions à long terme sur l’éducation, la santé et la croissance économique.

Pris dans leur ensemble, ces héritages ont, au fil du temps, donné naissance à des principes organisateurs globaux pour imaginer l’Afrique.

Mais cette formulation fait abstraction de l’autonomie des Africains et des processus politiques. On oublie souvent, par exemple, que les Almoravides, une dynastie venue au pouvoir dans le sud du Maroc au XIe siècle, exerçaient un contrôle sur des territoires européens. Les Africains ont eux aussi été des colonisateurs.

Le colonialisme de l’intérieur

L’Afrique a également connu divers épisodes coloniaux provenant de l’intérieur. On peut citer, par exemple, des empires tels que l’Égypte et le Kouch en Afrique du Nord, ainsi que le Dahomey et le Songhaï en Afrique de l’Ouest.

Les dirigeants de ces empires cherchaient à annexer des territoires, à établir des colonies, à assujettir d’autres peuples, à contrôler les ressources et à imposer des lois et des coutumes. Les traces archéologiques de ces phénomènes se manifestent de diverses manières. Elles comprennent notamment l’apparition de nouveaux types d’habitats, des changements dans la culture matérielle et l’adoption de nouvelles langues et religions, en particulier l’islam et le christianisme.

La résistance au colonialisme est également visible dans les sources historiques et s’est exprimée de multiples façons. Elle a notamment pris la forme d’insurrections, de manifestations et de propagande, mais aussi de mythes, d’art, de musique, de littérature et de non-coopération.

Au XIXe siècle, Shaka, par exemple, a transformé une petite chefferie zouloue d’Afrique australe en un État agressif et prospère qui a absorbé les groupes voisins. L’expansion zouloue a eu pour répercussion le Mfecane. Ce processus a permis à divers dirigeants d’établir leurs propres entités politiques.

Soshangane, par exemple, était un général ndwandwe vaincu par Shaka qui a fondé l’État de Gaza dans l’actuel Mozambique. Celui-ci regroupait à la fois des Shona et des Tsonga.

Un autre exemple nous vient des Mursi du sud-ouest de l’Éthiopie. Ceux-ci ont entrepris plusieurs migrations à grande échelle au cours des 200 à 300 dernières années. Ce mouvement est devenu partie intégrante de leur identité collective. Ils ont déplacé, assimilé et dominé d’autres populations. Les traces matérielles qu’ils ont laissées ont fait l’objet de recherches archéologiques.
ces études ont permis d’interpréter leurs activités, mais elles remettent également en question leurs histoires orales.

Échanges culturels et innovation

Le colonialisme est un processus qui produit des changements. Il crée des contacts entre cultures, des relations entre colonisateurs et colonisés, ainsi que des échanges matériels qui favorisent l’innovation.

Les processus coloniaux ont une influence multidirectionnelle. Le colonialisme européen, par exemple, a façonné la manière dont les Européens ont interagi avec le reste du monde. En retour, il a contribué à la construction du monde occidental.

Les idées et les biens circulaient vers les centres métropolitains européens autant qu’à partir de ceux-ci. À certains égards, la Grande-Bretagne a été façonnée par ses contacts avec, par exemple, l’Afrique, l’Australasie et l’Amérique du Nord, tout autant que ces régions ont été des créations coloniales.

Le colonialisme engendre souvent des victimes et des oppresseurs. Mais il est aussi une question de consommation, d’innovation et d’échanges.

L’archéologie offre un moyen utile d’étudier le colonialisme, car celui-ci laisse des traces matérielles et immatérielles que cette discipline est en mesure d’interpréter.

Il est nécessaire d’approfondir les travaux sur les processus et la nature du colonialisme en Afrique. Cela permettra d’établir des comparaisons, de mieux comprendre ce phénomène et de corriger une vision biaisée de l’histoire mondiale. Une compréhension plus approfondie du colonialisme, y compris du néocolonialisme, pourrait également éclairer les débats sur son héritage, ainsi que sur la décolonisation et la restitution.

The Conversation

Timothy Clack bénéficie de subventions de recherche accordées par le Conseil de la recherche en arts et sciences humaines (AHRC), la British Academy, l’Institut britannique d’Afrique de l’Est (BIEA), le Fonds Christensen, l’Institut McDonald pour la recherche archéologique, le Conseil de la recherche sur l’environnement naturel (NERC), l’Institut royal d’anthropologie et l’Université d’Oxford.

Shadreck Chirikure bénéficie d’un financement de la British Academy, de l’UKRI, de l’université d’Oxford, de l’université du Cap, de la Fondation nationale de recherche d’Afrique du Sud et de la Royal Society.

ref. Histoire du colonialisme en Afrique : l’archéologie offre une perspective plus approfondie – https://theconversation.com/histoire-du-colonialisme-en-afrique-larcheologie-offre-une-perspective-plus-approfondie-289646

Le dilemme de Trump : mettre fin à la guerre contre l’Iran pour satisfaire les Américains, au risque de mécontenter sa base évangélique

Source: The Conversation – in French – By André Gagné, Full Professor, Department of Theological Studies, Concordia University

La guerre menée par les États-Unis contre l’Iran devient rapidement l’une des plus impopulaires de l’histoire des États-Unis. Début mars 2026, lorsque le conflit éclate, 46 % des Américains s’y opposent, selon l’agrégateur de sondages Nate Silver. Aujourd’hui, cette proportion atteint 57 %.

Dans ce contexte, le président américain Donald Trump cherche de toute urgence des soutiens à son effort de guerre. Un groupe en particulier se distingue par son appui constant à ses opérations militaires : les sionistes chrétiens.

Parmi ses soutiens les plus fervents figurent les participants à la récente conférence annuelle de Christians United for Israel (CUFI), tenue à Washington.

Dirigée par le pasteur John Hagee, connu pour ses prises de position incendiaires, la CUFI s’est imposée comme l’un des groupes de pression les plus puissants au sein du Parti républicain. Forte de dix millions de membres, elle constitue l’une des bases de soutien les plus fidèles de Donald Trump, notamment pour ses efforts militaires.

La récente conférence de la CUFI a réuni des milliers de partisans fervents d’un rapprochement étroit entre les États-Unis et Israël, ainsi que l’ambassadeur d’Israël aux États-Unis. Lors de la soirée consacrée à l’honneur d’Israël, Hagee ouvre la conférence par une déclaration particulièrement virulente au sujet du régime iranien :

La question est de savoir si un régime qui soutient le terrorisme et menace Israël doit être autorisé à exister… Israël a le droit d’empêcher qu’une épée nucléaire ne soit placée au-dessus du cou du peuple juif.

L’enjeu de la Palestine

Le projet de doctorat de mon co-auteur, Jason Piché, porte sur le sionisme chrétien, le dispensationalisme et leur influence sur la politique étrangère des États-Unis. Le dispensationalisme divise l’histoire en différentes périodes, considérées comme autant d’étapes établies par Dieu pour régir et organiser le cours des affaires humaines. Il constitue à la fois une méthode d’interprétation de la Bible et une grille de lecture de l’histoire biblique.

Mon livre, Ces évangéliques derrière Trump : Hégémonie, démonologie et fin du monde, s’intéresse, quant à lui, au rôle des évangéliques américains dans la vie politique des États-Unis.

Des organisations chrétiennes comme la CUFI ont pour vocation première de soutenir Israël avec ferveur. Mais le sionisme chrétien joue déjà un rôle important au sein de certains courants du protestantisme américain à la fin du XIXe siècle, et son influence ne cesse de croître après la création de l’État d’Israël en 1948.

Le sionisme chrétien se développe parallèlement, au milieu du XIXe siècle, à une doctrine théologique appelée le prémillénarisme dispensationaliste.

Une photo en noir et blanc d’un homme aux cheveux gris hirsutes
John Nelson Darby en 1840 à Genève.
(Palais Eynard à Genève)

Lors d’une tournée aux États-Unis, le théologien et bibliste John Nelson Darby contribue à populariser l’idée selon laquelle Dieu divise l’histoire du monde en sept dispensations, soit sept périodes historiques distinctes. Selon Darby, la dernière de ces périodes prévoit le retour de Jésus-Christ sur terre et le début de son règne millénaire.

Darby estime que les Juifs jouent un rôle déterminant dans cette dernière période. Selon lui, le retour du Christ ne peut avoir lieu que si les Juifs reprennent possession de leur terre ancestrale en Palestine et y construisent un Troisième Temple.

Les sionistes chrétiens et les dispensationalistes deviennent ainsi de fervents défenseurs de l’État d’Israël, convaincus que sa survie et sa sécurité sont essentielles à l’accomplissement du plan de Dieu tel qu’ils le comprennent. Ils soutiennent, par conséquent, les opérations militaires conjointes entre Israël et les États-Unis contre l’Iran et estiment que les États-Unis doivent prendre des mesures pour favoriser les intérêts israéliens dans la région.




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Sionisme chrétien et politique étrangère des États-Unis

Trump a récemment annoncé la reprise des négociations avec la République islamique d’Iran, une initiative qui entraîne un certain répit dans les hostilités entre les deux pays. Mais le président américain affirme désormais que les États-Unis ne négocient qu’à moitié avec Téhéran.

Pour ses partisans sionistes chrétiens, ces négociations représentent pourtant une menace existentielle pour Israël et, par ricochet, pour les intérêts américains. Lors de la récente soirée de la CUFI consacrée à Israël, le pasteur influent Russell Johnson fait part de ses inquiétudes devant une foule qui lui répond par une ovation retentissante :

C’est pourquoi je dois dire à nos dirigeants politiques : allez jusqu’au bout !… Israël ne devrait pas être empêché d’éliminer définitivement une menace existentielle simplement parce que des diplomates veulent une cérémonie et que des politiciens veulent faire les manchettes. Si vous voulez que l’Amérique soit forte et libre, l’Amérique doit rester l’amie d’Israël.

Pour les partisans les plus fidèles de Trump, la guerre que les États-Unis et Israël mènent contre l’Iran constitue une lutte existentielle, à la fois politique et militaire, mais aussi profondément spirituelle.


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Ils estiment que les États-Unis et Israël doivent neutraliser l’Iran afin de garantir la sécurité d’Israël à long terme. À leurs yeux, de telles actions renforcent non seulement Israël et consolident sa place dans le cadre dispensationaliste de la fin des temps, mais elles servent également les intérêts des États-Unis. Ils considèrent en effet qu’elles s’inscrivent dans la promesse de Genèse 12,3, où il est dit que Dieu bénira ceux qui soutiennent le peuple avec lequel il a conclu son alliance.

Le dilemme de Trump

Trump se trouve dans une position délicate. Avec un taux d’approbation qui ne dépasse que 38 %, mettre fin à la guerre risque de décevoir ses partisans les plus fervents, tandis que la poursuivre pourrait l’éloigner davantage encore de la majorité des Américains qui désapprouvent le conflit.

Son approche, qui oscille entre des frappes aériennes aux effets limités, des menaces aux conséquences potentiellement catastrophiques et des négociations de paix infructueuses, risque de ne satisfaire aucun de ses principaux électeurs.

Une chose est certaine : s’il décide d’intensifier la guerre, les sionistes chrétiens seront au premier rang de ceux qui le soutiendront.

La Conversation Canada

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Le dilemme de Trump : mettre fin à la guerre contre l’Iran pour satisfaire les Américains, au risque de mécontenter sa base évangélique – https://theconversation.com/le-dilemme-de-trump-mettre-fin-a-la-guerre-contre-liran-pour-satisfaire-les-americains-au-risque-de-mecontenter-sa-base-evangelique-289549