Le reboisement des rives peut-il sauver les rivières à saumon du réchauffement climatique ?

Source: The Conversation – in French – By Eva Enders, professeure d’écologie de poisson, Institut national de la recherche scientifique (INRS)

Chaque été, de plus en plus de rivières du Québec atteignent des températures qui menacent le saumon atlantique (Salmo salar). Pour cette espèce emblématique de nos cours d’eau, quelques degrés de plus peuvent faire la différence entre un habitat favorable et un milieu devenu hostile. Dans un contexte de changements climatiques, la question n’est plus seulement de prédire le réchauffement des rivières, mais de savoir où intervenir pour les protéger.


Une solution possible est le reboisement des bandes riveraines. Les arbres qui bordent les cours d’eau créent de l’ombre, ce qui limite l’exposition au soleil et maintient des températures plus fraîches.




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Mais comment déterminer les secteurs où le reboisement sera réellement efficace ?

Notre étude, réalisée sur la rivière Dartmouth en Gaspésie, un important cours d’eau de la région reconnu pour sa population de saumon atlantique et sa pêche récréative, apporte un nouvel outil pour répondre à cette question.

Quand la température de l’eau devient un problème

La température de l’eau d’une rivière dépend de plusieurs facteurs : la température de l’air, le débit ou les apports d’eau souterraine. Cependant, le rayonnement solaire demeure l’une des principales sources d’énergie responsables du réchauffement des rivières durant l’été.

Dans les secteurs où la végétation riveraine a été dégradée par les activités humaines, davantage de rayons solaires atteignent la surface de l’eau. Les conséquences sont particulièrement importantes pour le saumon atlantique, une espèce adaptée aux eaux froides. Bien que sa croissance et ses performances soient généralement optimales à des températures inférieures à 20 °C, des signes de stress physiologique apparaissent lorsque l’eau dépasse les 20 à 23 °C. Au-delà ces seuils critiques, ce stress peut affecter la croissance, l’alimentation et la reproduction du saumon atlantique.

La protection des refuges thermiques est donc devenue un enjeu majeur de conservation.

Cartographier les zones d’ombres grâce au LiDAR

Pour mieux comprendre l’effet de la végétation riveraine sur le réchauffement de l’eau de la rivière Dartmouth, notre équipe de recherche au Centre Eau Terre Environnement de l’INRS a lancé un projet financé par la Fondation pour la conservation du saumon atlantique.

Le but de cette étude consistait à évaluer le rôle de la végétation riveraine dans la création d’ombre et le contrôle de l’exposition solaire, deux facteurs déterminants de la qualité de l’habitat du saumon atlantique.

Nous avons utilisé une technologie de télédétection, appelée LiDAR (Light Detection and Ranging), qui permet de produire une représentation tridimensionnelle très détaillée du relief et de la végétation environnante. L’analyse a été réalisée à une résolution de seulement un mètre, ce qui a permis d’identifier très précisément les portions du cours d’eau les plus exposées.

En combinant les données LiDAR à des outils de modélisation spatiale, nous avons simulé la quantité de rayonnement solaire atteignant la surface de la rivière Dartmouth. Nous avons ensuite comparé ces résultats à des données de température.

L’ombrage varie d’un endroit à l’autre de la rivière

Les résultats ont montré que les portions larges et peu ombragées reçoivent davantage d’énergie solaire, alors que les zones encaissées ou bordées d’une végétation dense sont naturellement protégées.

Pour aller plus loin, nous avons calculé un indicateur appelé « rayonnement unitaire », qui représente la quantité d’énergie solaire reçue dans un certain volume d’eau. Cette mesure permet d’identifier les secteurs les plus vulnérables au réchauffement.

Nous avons observé que certains tronçons étroits, peu profonds et faiblement ombragés recevaient jusqu’à 25 fois plus d’énergie que d’autres secteurs de la rivière. Ces zones apparaissent particulièrement sensibles aux vagues de chaleur estivales.

Que se passerait-il si on reboisait les rives ?

Nous avons ensuite simulé un scénario de restauration où une bande riveraine d’une largeur de 30 mètres serait reconstituée avec une cime d’arbres d’au moins 12 mètres de hauteur. Cette simulation a été appliquée uniquement aux secteurs dégradés de la rivière, là où la perte de végétation riveraine limitait l’ombrage naturel. Elle représente donc un scénario réaliste de reboisement susceptible d’être mis en œuvre dans le cadre de projets de restauration des habitats du saumon.




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Les résultats sont encourageants.

Le reboisement entraîne une diminution généralisée du rayonnement solaire absorbé par l’eau. Dans certains secteurs, les réductions atteignent près de 40 %. Cette diminution favorise le maintien d’eaux plus fraîches, ce qui est particulièrement bénéfique pour le saumon atlantique.

Notre étude a permis d’identifier certains tronçons qui mènent à un potentiel beaucoup plus élevé de réduction du rayonnement solaire. Ce sont justement ces endroits qui méritent d’être priorisés lors des interventions de restauration.


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Mieux cibler les investissements

Les ressources économiques consacrées au reboisement sont limitées. Dans un réseau hydrographique comptant des centaines de kilomètres de rivières, il est impossible d’intervenir partout. Notre étude propose une méthode de priorisation spatiale permettant d’identifier les secteurs où chaque dollar investi en restauration pourrait produire les réductions thermiques les plus importantes.

Sur la rivière Dartmouth, ces secteurs prioritaires se concentrent principalement dans les portions en amont ainsi que dans certains tributaires, là où la rivière connecte à un autre cours d’eau, particulièrement exposé.

Cette approche pourrait être appliquée à d’autres bassins versants du Québec afin de soutenir les organismes de conservation, les gestionnaires de rivières et les décideurs publics dans leurs efforts d’adaptation aux changements climatiques. L’Écosse utilise déjà des outils comparables pour cibler les tronçons de rivière où la plantation d’arbres offre le plus grand potentiel de refroidissement de l’eau et de protection du saumon atlantique face au réchauffement climatique.

Une stratégie d’adaptation prometteuse

Le reboisement riverain est une des solutions concrètes qui peuvent être mises en œuvre localement comme mesure d’adaptation dès aujourd’hui. En restaurant les arbres qui bordent les rivières, il est possible de créer davantage d’ombre, de protéger les refuges thermiques et d’augmenter la résilience des habitats du saumon atlantique face aux étés de plus en plus chauds.

Dans un contexte où chaque degré compte, les arbres pourraient bien devenir des alliés essentiels pour l’avenir des rivières à saumon du Québec.


Nous tenons à souligner la contribution de Mathias Cabal, étudiant à la maîtrise, ainsi que des professeurs Normand Bergeron et André St-Hilaire du Centre Eau Terre Environnement de l’INRS et de Carole-Anne Gillis du Gespe’gewa’gi Institute of Natural Understanding (GINU). Leur expertise, leur collaboration et leur implication ont été essentielles à la réalisation de ce projet de recherche.

La Conversation Canada

Eva Enders est membre du Groupe de recherche interuniversitaire en limnologie (GRIL), Ressources aquatiques Québec (RAQ), du Centre interuniversitaire sur la recherche du saumon atlantique (CIRSA) et du Atlantic Salmon Research Joint Venture (ASRJV). Cette recherche était soutenue par la Fondation pour la conservation du saumon atlantique (FCAS) et par le programme Alliance du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada (CRSNG).

Nour El Houda Bejaoui est membre du Groupe de recherche interuniversitaire en limnologie (GRIL). Elle a reçu des financements de la Fondation de la conservation du saumon atlantique.

– ref. Le reboisement des rives peut-il sauver les rivières à saumon du réchauffement climatique ? – https://theconversation.com/le-reboisement-des-rives-peut-il-sauver-les-rivieres-a-saumon-du-rechauffement-climatique-290897

Pourquoi le goût est une expérience sensorielle au cœur de notre santé physique, de notre bien-être et de notre vie sociale

Source: The Conversation – in French – By Reisya Rizki Riantiningtyas, Research scientist, Institut Lyfe; Université Claude Bernard Lyon 1


L’ESSENTIEL

  • On parle de goût pour évoquer la flaveur, qui correspond à l’ensemble des sensations que nous ressentons quand nous mangeons.

  • Des recherches sont menées dans des situations où le goût est altéré pour évaluer son impact sur la qualité de vie.

  • Ces études mettent au jour des liens inattendus entre flaveur, santé mentale et vie sociale.


Imaginez-vous devant votre plat préféré… mais, à la première bouchée, il a le goût d’un carton humide. Beaucoup d’entre nous ont vécu une expérience semblable pendant la pandémie de Covid-19. Heureusement, pour la plupart, cette perte ou altération du goût n’a été que temporaire.

Mais pour des millions de personnes, les changements de goût, d’odeur ou de texture des aliments peuvent durer des mois, voire des années, en raison du vieillissement, de maladies chroniques ou de certains traitements médicaux.

La flaveur, véritable orchestre sensoriel

Cette expérience pourtant familière met en lumière une idée reçue. Ce que nous appelons couramment le « goût » est en réalité la flaveur, c’est-à-dire l’ensemble des sensations que notre cerveau combine lorsque nous mangeons. Les cinq saveurs de base – le sucré, le salé, l’acide, l’amer et l’umami – ne représentent qu’une petite partie de ce que nous percevons réellement.




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Notre cerveau intègre aussi les odeurs et les arômes, la texture et la température des aliments, ainsi que des sensations comme le piquant du piment ou la fraîcheur de la menthe. La flaveur ressemble ainsi à un véritable orchestre sensoriel : c’est seulement lorsque tous ces « instruments » jouent ensemble que nous éprouvons pleinement le plaisir de manger. L’apparence d’un plat, les sons qui nous entourent pendant le repas influencent également notre perception d’un aliment.

Cette façon de comprendre la flaveur change notre regard sur la nutrition. Manger ne consiste pas seulement à apporter des calories et des nutriments à notre organisme. C’est à la fois un processus biologique, une expérience émotionnelle et un rituel social. Les sens qui nous permettent d’apprécier les aliments contribuent aussi à réguler notre santé, d’une manière que la recherche commence seulement à mieux comprendre.

L’alimentation influence physiologie et bien-être

Sur le plan physique, nos sens jouent le rôle d’une véritable boussole biologique. Avant même de goûter un aliment, leur apparence et odeur stimulent l’appétit et préparent notre système digestif. Elles orientent nos choix alimentaires, nous aident à distinguer les aliments bénéfiques de ceux qui pourraient être nocifs et influencent les quantités que nous mangeons.

Lorsque ces signaux sensoriels sont modifiés, notre comportement alimentaire change souvent lui aussi. Avec le temps, cela peut avoir des conséquences sur la qualité de notre alimentation, notre état nutritionnel et, plus largement, notre santé.

Mais notre relation à l’alimentation va bien au-delà de la physiologie. Elle est également intimement liée à notre bien-être mental. Nous avons tous déjà perdu l’appétit en période de stress, de deuil ou d’anxiété. À l’inverse, beaucoup se tournent vers le chocolat ou d’autres aliments réconfortants après une journée difficile. Ces comportements ne sont pas seulement dictés par la faim : ils reflètent les liens étroits qui existent entre nos émotions et nos perceptions sensorielles.

Des recherches montrent ainsi comment des troubles persistants du goût et de l’odorat peuvent être associés à une diminution de la qualité de vie, à des symptômes anxieux ou dépressifs, ainsi qu’à une perte de plaisir dans les activités du quotidien.

Manger aussi pour nourrir les relations sociales

L’alimentation nourrit aussi notre vie sociale. Dans toutes les cultures, les repas sont des moments de partage, de célébration et de rencontre. Manger ensemble favorise les échanges, renforce notre identité culturelle et nourrit notre sentiment d’appartenance. Cette dimension sociale apparaît souvent avec encore plus d’évidence lorsqu’elle disparaît.

Les personnes souffrant de troubles du goût ou de l’odorat expliquent fréquemment qu’elles évitent les restaurants ou qu’elles se sentent à l’écart lors des repas de famille, parce que manger n’est plus un plaisir. Une simple altération sensorielle peut ainsi avoir des conséquences qui dépassent largement la nutrition et favoriser la solitude ou l’isolement social.

Cancers, vieillissement… quand le goût est altéré

Ces effets, à la fois physiques, psychologiques et sociaux, sont particulièrement visibles chez les personnes atteintes de maladies chroniques. Pendant et après un traitement contre le cancer, par exemple, de nombreux patients décrivent un goût métallique, une amertume inhabituelle ou l’impression que les aliments sont devenus fades.

Des changements comparables, mais généralement plus progressifs, peuvent également apparaître avec l’avancée en âge. Il est important de souligner que ces altérations ne concernent pas uniquement le goût. L’odorat est souvent touché, tout comme la perception des sensations dans la bouche, qui nous permet de ressentir la texture, la température ou encore le piquant, l’astringence ou la fraîcheur des aliments. Lorsque cet orchestre sensoriel se désaccorde, les conséquences dépassent largement la simple perte du plaisir de manger.

Quand les plats que l’on aimait ne procurent plus de plaisir, manger devient une contrainte plutôt qu’un moment agréable. Il devient alors plus difficile de maintenir une alimentation suffisante et équilibrée. Si ces modifications favorisent parfois une diminution des apports alimentaires, elles peuvent aussi conduire certaines personnes à rechercher des aliments plus intenses sur le plan sensoriel.

Cette compensation pourrait contribuer à des excès alimentaires et jouer un rôle dans le développement de l’obésité. En parallèle, le réconfort émotionnel et le plaisir du partage qui accompagnent habituellement les repas peuvent eux aussi disparaître.

C’est pourquoi les altérations sensorielles ne devraient pas être considérées comme de simples effets secondaires sans importance. Elles influencent non seulement ce que nous mangeons, mais aussi notre ressenti et notre participation à la vie quotidienne.

Manger, une des expériences sensorielles les plus riches

Pendant longtemps, la nutrition s’est principalement intéressée aux nutriments, aux calories et aux recommandations alimentaires. Aujourd’hui, une question complémentaire émerge : comment nos expériences sensorielles influencent-elles ce que nous mangeons, pourquoi nous le mangeons et en quelles quantités ?

Cette approche nous invite à considérer l’alimentation non plus seulement comme un carburant pour le corps, mais comme une véritable expérience. Un repas parfaitement équilibré sur le plan nutritionnel n’apporte aucun bénéfice s’il reste dans l’assiette parce qu’il n’est plus agréable à manger. À l’inverse, retrouver le plaisir de manger pourrait améliorer non seulement les apports nutritionnels, mais aussi le bien-être émotionnel et la vie sociale.

Pour les personnes traitées pour un cancer, les personnes âgées confrontées à un déclin sensoriel, mais aussi pour chacun d’entre nous souhaitant adopter une alimentation saine, durable et satisfaisante, prendre en compte l’expérience sensorielle des aliments pourrait devenir tout aussi important que leur composition nutritionnelle.

Au fond, la vraie question n’est peut-être pas seulement : que devrions-nous manger ? C’est aussi : comment vivons-nous l’expérience de ce que nous mangeons ? La réponse nous rappelle que la flaveur est le point de rencontre entre notre corps, notre cerveau et nos relations avec les autres.

Après tout, manger ne sert pas seulement à se nourrir. C’est l’une des expériences sensorielles les plus riches que nous partageons.


Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

The Conversation

Reisya Rizki Riantiningtyas est membre de la Société Française d’Analyse Sensorielle (SFAS) et de l’European Sensory Science Society (E3S). Par le passé, elle a reçu des financements de l’Association Nationale Recherche Technologie (ANRT) et de Danone Research & Innovation, dans le cadre de sa thèse. Aujourd’hui, elle ne reçoit des financements que de la Ligue contre le cancer.

– ref. Pourquoi le goût est une expérience sensorielle au cœur de notre santé physique, de notre bien-être et de notre vie sociale – https://theconversation.com/pourquoi-le-gout-est-une-experience-sensorielle-au-coeur-de-notre-sante-physique-de-notre-bien-etre-et-de-notre-vie-sociale-293036

Au Kenya, choisir son poisson devient un véritable dilemme sanitaire

Source: The Conversation – in French – By Kira Lancker, Assistant Professor – Department of Food and Resource Economics, AXA Research Fund; University of Copenhagen


L’ESSENTIEL

  • Le poisson apporte des nutriments essentiels, mais peut aussi contenir des contaminants liés à la pollution. Les consommateurs doivent donc arbitrer entre ces deux dimensions.

  • Les consommateurs accordent davantage d’importance aux risques qu’aux bénéfices : une étude menée autour du lac Victoria, en Afrique de l’Est, montre que les avertissements sur les contaminants influencent plus fortement les choix que les informations nutritionnelles.

  • Une meilleure information ne suffit pas à elle seule : les consommateurs kényans ne réagissent pas tous de la même manière aux étiquettes, ce qui pourrait accentuer certaines inégalités. Pour réduire les risques, il faut aussi s’attaquer à la pollution des écosystèmes aquatiques.


Sur les marchés installés au bord du lac Victoria, le plus grand lac d’Afrique par sa superficie, choisir le poisson que l’on va manger est un geste quotidien. Un client peut opter pour un tilapia en fonction de sa fraîcheur, de sa taille, de son prix et de son origine – d’élevage ou non –, comme le font les consommateurs sur les marchés et dans les supermarchés du monde entier. Qu’il s’agisse de tilapia grillé ou d’un filet de saumon, le poisson est une source essentielle de graisses bénéfiques pour la santé, notamment d’oméga-3, indispensables à la santé cardiovasculaire. Mais ces nutriments sont invisibles. Impossible de voir ce que contient réellement le poisson exposé sur l’étal du marché.

Les risques sont tout aussi invisibles : à mesure que la pollution des eaux augmente, les poissons sont davantage susceptibles de contenir des substances nocives, comme des métaux lourds ou des pesticides. Le poisson est donc un produit « à double tranchant » : un même tilapia peut apporter des nutriments essentiels tout en présentant un risque pour la santé. Ce qui place les consommateurs face à un dilemme et à un arbitrage difficile.

Les vendeurs ont de plus en plus recours aux étiquettes et aux recommandations nutritionnelles pour aider les consommateurs à « voir à l’intérieur du poisson », et à prendre en compte à la fois les bénéfices nutritionnels et les risques de contamination. Mais même si nous connaissions précisément les concentrations de chaque nutriment et de chaque toxine, comment arbitrer entre ces deux dimensions ? Laquelle compte le plus ? Cette complexité est difficile à communiquer efficacement.

Un premier problème tient au fait que, selon le profil de chacun et la quantité de nutriments ou de contaminants déjà ingérée, les bénéfices potentiels d’un apport nutritionnel ou les risques liés à l’ingestion de contaminants peuvent varier.

Autre difficulté : notre manière d’arbitrer entre ces deux aspects peut évoluer tout au long de la vie. À certains moments, nos choix seront guidés par nos propres motivations ; à d’autres, nous penserons à nos enfants, ou bien une grossesse ou un problème de santé entrera en ligne de compte. L’équilibre entre bénéfices et risques évolue donc en fonction de ces situations, et de bien d’autres encore.

L’expérience passée montre à quel point cet équilibre peut être difficile à trouver. Aux États-Unis, une mise en garde concernant le mercure présent dans le poisson, destinée aux femmes enceintes, a également conduit de nombreux autres consommateurs, qui n’étaient pourtant pas exposés à ce risque, à réduire leur propre consommation de poisson, se privant ainsi de bénéfices nutritionnels importants.

Pour mieux comprendre comment les informations figurant sur les étiquettes influencent les choix des consommateurs face à ces arbitrages, notre équipe internationale de chercheurs a mené une expérience auprès de consommateurs de poisson dans des communautés vivant autour du lac Victoria, au Kenya.

Les marchés aux poissons du Kenya : un microcosme représentatif d’un défi mondial

Dans l’ouest du Kenya, le poisson constitue à la fois une source importante de revenus et un aliment régulièrement consommé : 93 % des participants à notre étude avaient mangé du poisson au cours de la semaine précédente. C’est donc un cadre idéal pour étudier des décisions prises dans des conditions réelles.

À cela s’ajoute le fait que le lac subit une forte pression. Comme dans de nombreux milieux aquatiques à travers le monde, les eaux de ruissellement provenant des exploitations agricoles et les eaux usées favorisent la prolifération de « blooms » algaux nocifs, d’épaisses nappes vertes qui s’étendent à la surface de l’eau. À la suite de ces proliférations, des bactéries produisent des toxines appelées microcystines.

Les microcystines sont nocives pour l’être humain lorsqu’elles sont absorbées en quantités trop importantes par l’eau potable ou les tissus des poissons. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a défini des valeurs d’ingestion maximale pour l’une de ces toxines cyanobactériennes, la microcystine-LR, avec un seuil plus strict pour les enfants.

Dans notre expérience, les participants devaient choisir entre différentes options d’achat de poisson hypothétiques. Chaque option était accompagnée d’étiquettes simples indiquant le niveau de nutriments — les graisses bénéfiques pour la santé — et le niveau de toxines : faible, moyen ou élevé.

Nous avons ainsi pu analyser la manière dont les participants arbitrent entre ces deux dimensions lorsque les bénéfices et les risques sont connus et clairement présentés.

Ce que nous avons découvert

À l’échelle individuelle, nos résultats sont rassurants. La plupart des consommateurs prennent soigneusement en compte à la fois les informations sur les nutriments et celles sur les toxines. Mais ils réagissent plus fortement aux avertissements concernant les risques qu’aux informations sur les bénéfices.

Autrement dit, le risque de dommage pèse davantage que le bénéfice potentiel. C’est un point important. Si les avertissements sur les risques prennent une place trop importante, les consommateurs pourraient finir par éviter complètement le poisson. Cela souligne l’importance, lorsqu’il s’agit de produits qui combinent bénéfices et risques comme le poisson, d’accompagner les informations sur les risques d’informations sur les bénéfices. Une approche nuancée et équilibrée est préférable à une réaction de rejet massif, qui pourrait conduire à se priver de nutriments essentiels.

Notre étude montre également que les réactions des participants ne se résument pas à une simple « équation nutriments-contaminants ». Elle indique que les consommateurs ne considèrent pas les nutriments et les contaminants comme deux facteurs distincts qui pourraient simplement se compenser mutuellement. Si un poisson est riche en nutriments, cela n’annule pas le risque associé à des niveaux de contamination plus élevés.

Les deux dimensions sont plutôt évaluées ensemble : plus les risques sont élevés, moins les bénéfices pèsent dans la décision. Cela semble rationnel, puisqu’une alimentation équilibrée se caractérise par un bon niveau dans ces deux dimensions. Cela suggère également que les deux types d’étiquettes pourraient se compléter plutôt que se faire concurrence pour une attention limitée.

Une inégalité invisible

Si de nombreux participants ont fait des choix nuancés, tous n’ont pas réagi de la même manière.

Certains consommateurs ont prêté une grande attention aux nutriments comme aux contaminants. D’autres ont beaucoup moins réagi à l’un ou l’autre de ces types d’informations. Ces consommateurs moins réceptifs étaient plus susceptibles d’avoir des revenus plus faibles, un niveau d’éducation moins élevé ou une moins bonne connaissance des risques environnementaux. Or ces catégories de population sont souvent déjà plus vulnérables et en moins bonne santé.

Cela soulève une question plus générale à l’échelle de la société.

Si les consommateurs les plus réceptifs à l’information commencent à éviter certains poissons, le prix de ces poissons pourrait baisser, sous l’effet d’une diminution de la demande. Ces poissons moins chers pourraient alors devenir plus accessibles – et donc plus attrayants – pour les consommateurs qui sont moins sensibles à l’information. Dans ce cas, les risques sanitaires pourraient se concentrer parmi les populations déjà défavorisées.

En d’autres termes, une meilleure information ne conduit pas nécessairement à de meilleurs résultats pour tout le monde. L’ampleur de ce phénomène dans la réalité reste à déterminer et devra faire l’objet de recherches supplémentaires.

Que peut-on faire ?

Aider les consommateurs à arbitrer entre ces différents facteurs commence par déterminer si des informations fiables leur sont fournies, et de quelle manière elles le sont.

Les chercheurs s’efforcent d’identifier une relation systématique entre les caractéristiques observables des poissons – comme leur espèce ou leur taille – et leur teneur en nutriments ou en contaminants. Même si un étiquetage propre à chaque poisson restera probablement hors de portée, de telles relations systématiques pourraient servir de base à des recommandations simples pour aider les consommateurs dans leurs choix.

Dans l’ensemble, de nombreux consommateurs font preuve de choix nuancés, que l’on peut parfaitement justifier sur le plan rationnel, lorsque les bénéfices et les risques sont présentés côte à côte.

Nos résultats invitent à faire confiance aux consommateurs pour prendre des décisions nuancées, adaptées à leurs besoins et à leurs préoccupations propres. Mais ils soulignent également que les campagnes d’information nutritionnelle doivent s’attacher à communiquer sur les deux aspects du problème, et rester attentives aux risques susceptibles de se répartir de manière inégale au sein de la population.

Mais la responsabilité ne doit pas reposer uniquement sur les consommateurs et sur les organismes chargés de superviser l’étiquetage.

Les arbitrages difficiles auxquels les consommateurs sont confrontés sur les marchés trouvent leur origine dans les problèmes de pollution environnementale. La pollution dégrade la qualité du poisson en tant qu’aliment et impose aux consommateurs des choix toujours plus difficiles. Réduire la pollution environnementale est donc essentiel ; non seulement pour les écosystèmes, mais aussi pour la sécurité alimentaire.


Cet article a été coécrit avec Christopher B. Barrett (Charles-H.-Dyson School of Applied Economics and Management, Cornell University), Kathryn J. Fiorella (Department of Public & Ecosystem Health, Cornell University), Christopher M. Aura (Kenya Marine and Fisheries Research Institute, Kisumu), Hezron Awandu (Kenya Marine and Fisheries Research Institute, Kisumu), Fonda J. Awuor (Kenya Marine and Fisheries Research Institute, Kisumu) et Patrick Otuo (Kenya Marine and Fisheries Research Institute, Kisumu).


Le mécénat scientifique d’AXA fait désormais partie du Fonds Axa pour le progrès humain, qui regroupe les engagements philanthropiques du Groupe et des mutuelles d’assurance Axa dans les domaines de la science, de la nature, de la solidarité et de la culture. Avant 2025, ce mécénat scientifique global était assuré par le Fonds Axa pour la recherche, qui a soutenu plus de 750 projets à travers le monde depuis sa création en 2007. Pour en savoir plus, rendez-vous sur Fonds Axa pour le progrès humain.

The Conversation

Ce projet a été financé par une subvention du Fonds Atkinson Venture et par une subvention NSF CNH2 (NSF BCS n° 2009658). La contribution de Lancker a été en partie financée par la bourse « Valuing nature » d’AXA XL.

– ref. Au Kenya, choisir son poisson devient un véritable dilemme sanitaire – https://theconversation.com/au-kenya-choisir-son-poisson-devient-un-veritable-dilemme-sanitaire-292614

La retraite des personnes âgées immigrées : un droit menacé ?

Source: The Conversation – in French – By Hannah Bramekamp, Doctorante en sociologie, à l’URMIS, Université Côte d’Azur


L’ESSENTIEL

  • Une enquête auprès d’anciens travailleurs et travailleuses migrantes, désormais à la retraite, montre que leur accès aux droits sociaux se dégrade.

  • La dématérialisation des démarches administratives a accentué leur exclusion et les contrôles administratifs se multiplient.

  • Le conditionnement de prestations au titre de séjour s’apparente à une forme de « préférence nationale ».


Les discours politiques contestant la légitimité des personnes immigrées (et plus largement des bénéficiaires de prestations sociales) à accéder à leurs droits ne cessent de gagner du terrain dans l’espace public et médiatique. À partir d’une recherche sur les parcours d’accès aux droits d’ancien·nes travailleurs et travailleuses migrant·es de l’Est parisien, cet article retrace la façon dont ces profonds changements affectent les parcours de vie et touchent directement aux principes fondamentaux de l’État social.

Ces discours ne sont pas nouveaux, mais ils s’inscrivent depuis vingt-cinq ans dans une tendance de durcissement des politiques sociales et migratoires, remettant en cause progressivement les droits sociaux et au séjour des étranger·es.
Ainsi, l’accès à de nombreuses prestations (allocations familiales, pensions d’invalidité, de solidarité aux personnes âgées, prime d’activité, RSA) a été progressivement conditionné à des exigences croissantes de durée de séjour régulier sur le territoire français. Ces critères ciblent directement les personnes dont les trajectoires sont marquées par des allers-retours entre la France et d’autres pays.

Le cas des personnes âgées immigrées, qui ont travaillé durant de nombreuses années en France, est emblématique de ces transformations. Que deviennent ces personnes, une fois arrivées à l’âge de la retraite et comment cela affecte-t-il leur accès aux droits sociaux ?

Nous nous sommes particulièrement intéressées au cas de l’allocation de solidarité aux personnes âgées (Aspa), une prestation sociale servant de complément aux faibles pensions de retraite, jusqu’à 1 043,59 euros brut mensuels. Pour les personnes âgées immigrées qui perçoivent en moyenne une pension inférieure d’un quart à celle du reste de la population, cette allocation est centrale.

La retraite, un moment d’accroissement des inégalités sociales

Les personnes immigrées connaissent généralement des conditions de travail et d’emploi moins favorables que la population non immigrée : métiers faiblement rémunérés, plus pénibles et exposés aux accidents et aux maladies professionnelles, carrières hachées, statuts moins protecteurs. Ces inégalités, en grande partie dues aux discriminations sur le marché de l’emploi, se répercutent jusqu’au passage à la retraite. Ce moment représente un risque accru de perte d’autonomie, d’isolement social et de ruptures de droits.

C’est particulièrement le cas des travailleurs migrants, majoritairement des hommes arrivés d’Afrique du Nord et de l’Ouest dans les années 1970-1980. Longtemps considérés comme une main-d’œuvre « provisoire », ils se sont finalement durablement installés en France. Or, une fois à la retraite, ces personnes immigrées se trouvent prises dans la tension qu’entretient historiquement l’État à leur égard : tantôt désirées lors des besoins de main-d’œuvre, tantôt rejetées une fois ces besoins satisfaits. La reconnaissance complète de leurs droits s’avère souvent complexe.

En raison des inégalités sociales et structurelles auxquelles elles sont confrontées dans la société française, ces personnes, aujourd’hui âgées, sont davantage dépendantes des prestations sociales pour compléter leurs faibles retraites.

Des inégalités aggravées par la numérisation et la fermeture des services publics

Contrairement à ce qu’affirment nombre de discours médiatiques et politiques, le premier problème concernant les droits sociaux n’est pas celui de la fraude. Depuis les années 1990, plusieurs recherches et rapports ont montré l’ampleur du non-accès aux droits en France, c’est-à-dire des situations où les personnes ne perçoivent pas une prestation sociale à laquelle elles sont éligibles. Par exemple, pour l’Aspa, ce taux s’élevait à 50 % en 2016 et est encore plus important pour les femmes et les personnes les plus âgées. Depuis, les critères d’accès à cette allocation ont été durcis.

Les populations immigrées cumulent souvent un ensemble de difficultés (barrières linguistiques, discrimination sur le marché du travail, précarité administrative) dans leur parcours d’accès aux droits. Si la dématérialisation des démarches administratives a été portée par différents gouvernements dans un objectif de « simplification » et de « lutte contre le non-recours », de nombreuses études constatent l’effet contraire.

La Défenseure des droits pointe que près d’un tiers des Français·es ne s’estime pas compétent·e pour effectuer des démarches administratives en ligne. La « fracture numérique » affecte tout particulièrement les personnes déjà exposées aux inégalités sociales, que ce soit pour des raisons individuelles ou des freins d’ordre structurels, comme la ruralité, la précarité et les populations allophones ou/et illettrées.

La plupart des personnes vivant en résidence sociale ou foyer de travailleurs migrants ont de grandes difficultés à naviguer entre les différentes interfaces numériques pour de multiples raisons : problème de vue, téléphone peu performant et non-accès à un ordinateur, manque d’habitude, appréhension à l’usage des outils numériques, etc.

Attente prolongée et précarité accrue

La fermeture de guichets, la dématérialisation des échanges, la multiplication des pièces demandées et les difficultés à joindre un·e interlocuteur·ice contribuent à prolonger les délais des demandes d’accès aux droits. Nombre des personnes rencontrées attendent parfois plusieurs années le versement de leurs allocations sans certitude quant aux montants qu’elles obtiendront.

Privées de ressources suffisantes durant l’instruction de leur dossier, ces personnes déjà fragilisées doivent recourir à l’entraide familiale, associative ou communautaire pour faire face aux dépenses quotidiennes.

Conditionnalité des droits et renforcement de la « préférence nationale »

Pour ces personnes, il ne s’agit plus seulement de remplir des critères d’éligibilité (d’âge ou de revenu, par exemple), mais de démontrer leur ancrage résidentiel et social continu en France.

De nombreux rapports et enquêtes ont souligné que conditionner des aides sociales à une durée de résidence et de présence minimale en France peut s’assimiler à une forme de discrimination et de « préférence nationale ». Pour les ressortissant·es non membres de l’Union européenne, l’accès à l’Aspa suppose par exemple la détention d’un titre de séjour de dix ans minimum, en plus d’une « résidence stable » en France.

Malgré les dénonciations des associations et des syndicats, en 2023, la durée exigée de résidence pour percevoir l’Aspa est passée de six à neuf mois, touchant en premier les personnes ayant des attaches en dehors de France.

La numérisation au service de l’augmentation des contrôles

Ces changements interviennent dans un contexte marqué par une logique de soupçon à l’égard de toute personne associée à la figure de « l’immigré ». Dans le cas de l’Aspa, les usager·es doivent démontrer la durée de leur résidence en France, en fournissant un ensemble de preuves numérisées de leur situation : copies des visas du passeport, relevés bancaires ou téléphoniques. Vérifié au moment de la demande de l’Aspa, ce critère est ensuite régulièrement contrôlé.

Or, pour les personnes âgées immigrées, déjà largement affectées par la fracture numérique, il est souvent difficile de répondre à cette exigence d’apporter des preuves digitales. Si plusieurs recherches ont montré que la numérisation des services publics a entraîné un renforcement du contrôle des personnes précarisées, ce mouvement est particulièrement marqué envers les populations immigrées.

Les professionnel·les du social rencontré·es dans notre enquête rapportent une augmentation « systématique des contrôles » qui surviennent sous forme physique (un agent se présente au lieu de résidence), postale (par courrier) ou numérique (message dans un espace numérique). Ces contrôles seraient plus importants encore en résidence sociale et dans les anciens foyers de travailleurs migrants. Selon les témoignages, certaines administrations (CNAV, CAF, impôts) semblent croiser les données de dossiers individuels,
mais depuis peu, cette pratique se serait étendue à la douane pour vérifier les entrées et sorties du territoire français.

Durant les allers-retours avec l’administration, qui peuvent parfois durer plusieurs mois, le versement de l’allocation est suspendu.

Quand les réformes produisent un non-recours aux prestations sociales

Face à la conditionnalité durcie et à l’augmentation des contrôles, nous relevons trois grandes tendances. La première, la plus importante, consiste à renoncer aux prestations sociales auxquelles ces personnes âgées immigrées sont pourtant éligibles pour pouvoir quitter le territoire comme elles le souhaitent.

La seconde tendance, moins observée, consiste à renoncer à retourner dans son pays d’origine par crainte de perdre ses droits et ses prestations sociales. Ce renoncement subi est très souvent coûteux pour les personnes qui se trouvent ainsi éloignées de leurs familles. Certains auraient aimé faire venir leurs proches. Or, les restrictions croissantes des critères du regroupement familial et de la naturalisation rendent cette démarche très difficile.

Enfin, la troisième tendance est minoritaire, elle correspond aux personnes qui continuent à faire « la navette » entre leur pays d’origine et la France. Percevant des prestations sociales souvent inférieures, elles tentent alors de concilier projets familiaux et personnels, tout en jonglant avec les contraintes administratives et économiques.

Vers une remise en cause de l’universalité des droits

Il y a déjà plus de dix ans, un rapport pointait la « figure du double perdant », qui caractérise la situation des personnes âgées immigrées, particulièrement les ancien·nes travailleurs et travailleuses migrant·es. Une fois à l’âge de la retraite, ils et elles font face à une double discrimination : sur le marché du travail et en tant qu’assuré·e social·e.

Ces difficultés sont aujourd’hui largement aggravées par un triple mouvement : du durcissement des politiques migratoires dans un contexte de montée sans précédent de l’extrême droite et de discours d’exclusion ; de la fragilisation de l’État social ; et de la numérisation des services publics.

Ces réformes successives des conditions d’accès aux droits, en parallèle des réglementations toujours plus restrictives du droit au séjour, contribuent à accroître le nombre d’étranger·es exclu·es des dispositifs d’aide et à dégrader significativement leurs conditions de vie. Si la moitié des personnes éligibles ne recevaient déjà pas l’Aspa avant le durcissement des critères d’accès en 2023, comment ne pas imaginer qu’elles sont encore plus nombreuses aujourd’hui ?

Loin de n’être que d’ordre technique, ces changements traduisent un basculement politique profond. Renforçant les inégalités sociales et structurelles, ils remettent peu à peu en cause les principes d’égalité et d’universalité des droits au fondement de l’État social en France.


Une sélection de témoignages, collectés dans le cadre d’une recherche menée par l’association Grdr Migration-Citoyenneté-Développement en 2024-2025, est accessible sur le podcast « Les chemins épineux de l’accès aux droits des personnes âgées immigrées ».

The Conversation

Hannah Bramekamp travaille en tant que doctorante chargée de recherche et développement, dans le cadre de sa thèse en Convention industrielle de formation par la recherche (CIFRE) à l’association Grdr Migrations, Citoyenneté, Solidarités.
Cet article s’appuie sur les résultats d’une recherche-action portée par l’association Grdr Migrations, Citoyenneté, Solidarités, qui œuvre pour l’accès aux droits des personnes âgées immigrées en France. Le projet a bénéficié du soutien du Fond Asile Migration Intégration (FAMI) de l’Union Européenne, de la Fondation des solidarités urbaines (FESU) et de la fondation MACIF.

Cet article s’appuie sur les résultats d’une recherche-action portée par l’association Grdr, Migrations, Citoyenneté, Solidarités, qui œuvre pour l’accès aux droits des personnes âgées immigrées en France. Le projet a bénéficié du soutien de l’Union européenne (FAMI), de la Fondation des solidarités urbaines (FESU) et de la fondation MACIF.

– ref. La retraite des personnes âgées immigrées : un droit menacé ? – https://theconversation.com/la-retraite-des-personnes-agees-immigrees-un-droit-menace-289315

Ce que les critiques numériques de Marc Levy disent de notre rapport ambivalent aux best-sellers

Source: The Conversation – in French – By Juliette Parmentier, Doctorante en communication & en interaction humain-machine sur l’influence du numérique sur les pratiques culturelles, Université Libre de Bruxelles (ULB); Université de Namur

Marc Levy en tête de gondole, dans un supermarché d’Angoulême, en Charente, en septembre 2026. Auchan Hypermarché Angoulême/Page Facebook

L’ESSENTIEL

  • Sur les plateformes littéraires en ligne, la parole est aux lectrices et lecteurs « ordinaires », loin des mondanités du monde de l’édition.

  • Marc Levy, fort de 27 romans traduits en 50 langues, ayant vendu à ce jour plus de 50 millions de livres, fait naturellement partie des auteurs critiqués sur ces plateformes.

  • L’analyse de ces critiques révèle une réception mitigée des romans de Marc Levy, qui montre à quel point la lecture est une pratique socialement située.


En 2023, le Figaro provoquait un tollé en publiant un article sobrement intitulé « Marc Levy contre Guillaume Musso : qui est le plus nul ? ». Notant le dernier ouvrage de Marc Levy 2 sur 20 pour son « rapport qualité-prix » et 25 sur 20 pour sa « niaiserie », le journal achevait ainsi d’entériner le conflit l’opposant aux critiques littéraires traditionnels, qui avait conduit Levy à fustiger dès 2019 « [l]e ghetto culturel germano-pratin » ayant « décrété que la chose la plus suspecte, en littérature, c’est la quantité de livres vendus ». Il ajoutait :

« On n’est pas loin de ces critiques de musique classique du début du XXᵉ siècle qui estimaient que le jazz n’était pas de la musique parce que populaire », concluant que « [l]a seule vérité est chez le lecteur. Le reste n’a pas d’importance ».

Redonner la parole aux lecteurs ordinaires, c’est justement la promesse des plateformes littéraires numériques. Sur Babelio, Goodreads, Livraddict, SensCritique et l’ensemble des plateformes culturelles qui ont fleuri sur Internet ces quinze dernières années, chaque utilisateur est en effet invité à commenter librement – et publiquement – ses lectures.

De quoi produire chaque année quelques millions de critiques – dont plusieurs milliers sur les livres de Marc Levy. En 2025, la principale plateforme littéraire francophone, Babelio, revendiquait plus de 2 millions d’utilisateurs, quand Goodreads, son principal concurrent anglophone racheté par Amazon en 2013, en comptait environ 150 millions.

Une micro-analyse de ces critiques permet ainsi de décortiquer ce qui se joue lorsqu’un lecteur (francophone) parle d’un ouvrage de Marc Levy.

Marc Levy, toujours dédaigné en ligne ?

Il n’est aucun article écrit sur Marc Levy qui ne rappelle les chiffres vertigineux entourant sa production littéraire : « Écrivain français le plus lu au monde », avec « plus de 50 millions de livres » vendus, 27 romans, « traduits en 50 langues ».

S’il a ces dernières années été détrôné en tête des ventes françaises par Guillaume Musso, Virginie Grimaldi, Joël Dicker ou Mélissa Da Costa (pour les francophones), il reste tout de même pour beaucoup le symbole des « romans de gare » – populaires au double sens du terme : des livres très vendus et associés à un lectorat moins doté en capitaux économiques et culturels.

Pour Marc Levy, cette réputation est à l’origine du dédain des critiques littéraires traditionnels. Son premier livre, Et si c’était vrai…, totalise par exemple plus de 1,5 million de ventes pour ses diverses rééditions depuis sa première parution en 2001, mais n’a que très rarement été mentionné dans les médias (journaux, télévision, radio).

Selon Électre, une base de données destinée aux professionnels du livre, le roman a d’ailleurs surtout été évoqué dans des médias régionaux (Ouest-France, le Parisien) et jamais dans des émissions ou des magazines nationaux, comme la Grande Librairie ou le Monde des livres. Cet écart entre succès commercial et mauvaise réception critique correspond bien à la « loi d’airain » qui « s’exerce en vérité en France, selon laquelle la rareté des lecteurs (…) est un signe de distinction, alors que la littérature populaire ne peut être goûtée d’un large public qu’en raison de sa médiocrité. »

Ce « snobisme » des critiques littéraires contribue assurément à nourrir la « méfiance envers (…) la parole consensuelle des grands titres de médias » dont parlait Aneta Bassa dans sa thèse, et qui « pousse le lecteur à se mettre à l’écoute d’autres lecteurs qui partagent la même expérience », dont la parole est jugée plus fiable.

Marc Levy, dédaigné par les médias traditionnels, reçoit-il un accueil plus chaleureux en ligne ? Oui, incontestablement – ce qui, au vu de l’article du Figaro, reste un moindre exploit.

Sur les plateformes, ses ouvrages recueillent de nombreuses critiques très positives ; Et si c’était vrai… figure parmi les 150 livres les plus commentés de SensCritique. Cependant, les plateformes n’échappent pas à cette loi implacable. Sur le même site, par exemple, la tendance générale est claire : plus un livre est populaire et mis en avant, plus sa note moyenne diminue. Et si c’était vrai… n’obtient donc qu’un timide 4,4 sur 10 de moyenne, le plaçant cette fois environ en 30 000ᵉ position des livres les mieux notés de la plateforme.

« Alors oui, c’est du Marc Levy, mais… »

La réception mitigée des best-sellers se retrouve dans la façon même dont sont rédigées les critiques. Les lecteurs, même lorsqu’ils apprécient les romans de Marc Levy, semblent avoir intégré le jugement normatif porté sur son œuvre.

Leurs avis mettent ainsi en scène une forme de recul réflexif, comme pour se justifier d’avoir apprécié cet auteur dont la critique traditionnelle réprouve les écrits, parlant régulièrement de leur affection sur le mode de l’aveu :

« J’ai aimé ce livre. Et ouais, je l’assume (à moitié en fait, parce que j’aurais mis une note plus haute si personne [ne] pouvait la voir) »

– Critique de « Sept jours pour une éternité… » sur SensCritique.

Un certain nombre de critiques positives sont ainsi rédigées en suivant le modèle « C’est du Levy, oui mais… » :

« Alors ouais, c’est du Marc Lévy. (…) Ouais, c’est convenu et prévisible. Mais, c’est bien. »

– Critique de « Sept jours pour une éternité… » sur SensCritique.

Globalement, le nom de Marc Levy est employé par ses fidèles comme par ses détracteurs comme le serait le nom d’une marque. Le label « Marc Levy » est supposé renvoyer à des propriétés implicitement connues de tous : des histoires et un style simples, faciles à suivre et centrés sur les émotions des personnages.

Les romans critiqués sont ainsi fréquemment remis en perspective de la bibliographie complète de l’auteur comme un produit dans une gamme : « Je suis déçue de ce Marc Levy », « Du bon Marc Levy comme on l’aime », « Pas vraiment convaincue par mon premier Marc Levy » (critiques de La prochaine fois sur Livraddict).

Des commentaires virulents

Marc Levy est donc précédé par sa réputation, et nombreux sont les lecteurs évoquant « la honte, celle d’être surpris en pareille compagnie, car un livre de Levy, ça se dissimule comme un ami qui fait tache » (critique de Et si c’était vrai… sur Babelio).

Souvent, les lecteurs n’ayant pas apprécié le roman semblent ainsi ressentir le besoin de se dédouaner de leur lecture en présentant des circonstances atténuantes : c’était leur premier Marc Levy, l’auteur n’avait pas encore sa réputation actuelle, ils n’ont pas acheté le livre, ils n’avaient plus que ça à lire…

« J’ai lu un Marc Levy. Un seul, celui-ci. Il traînait sur la table basse de l’endroit où je passais mes vacances, c’était à l’époque où le monde découvrait l’écrivain. »

– Critique de Et si c’était vrai… sur SensCritique.

Les commentaires virulents sont monnaie courante sur les plateformes littéraires. L’écrivain Aurélien Bellanger déclarait, par exemple, lors d’une interview :

« Ce que je redoute le plus au monde, c’est les critiques sur Babelio. »

Il semble cependant clair que peu de livres recueillent des avis aussi véhéments que ceux de Marc Levy. C’est un classique bourdieusien : la mise en scène de ses goûts culturels passe avant tout par l’expression de ses dégoûts – par l’humour (« Excellent pour tous les problèmes de tables bancales ou pour faire cale-pied du camping-car en vacances », critique de Et si c’était vrai… sur SensCritique), par le mépris (« L’amour présenté ne vous fera rêver que si vous avez un QI de poireau », critique de Et si c’était vrai… sur SensCritique) ou plus directement encore (« Une daube. Une insulte à la littérature », critique de Sept jours pour une éternité… sur Babelio).

Certains lecteurs jouent même de sa réputation au deuxième degré en « défiant le conformisme de l’anticonformisme » :

« Parce que ne pas aimer Marc Levy, c’est devenu mainstream ! »
– Critique de « Sept jours pour une éternité… » sur SensCritique.

Ces exemples montrent bien la dimension narrative de la critique sur la plateforme. La lecture, rappelle Cécile Barth-Rabot, est « une pratique particulièrement classante » : s’afficher comme lecteur dans une société où la lecture est sans cesse présentée comme « en crise » est une posture sociale.

Parler de Marc Levy, c’est ainsi dire beaucoup de soi, et de l’image de lecteur que l’on aimerait se construire – « lettré branché » ou lecteur « cool », détaché des hiérarchies littéraires traditionnelles. D’ailleurs, les sociologues spécialistes des pratiques littéraires le savent bien : les discours des lecteurs sont à prendre avec des pincettes parce ce qu’ils « reflètent plutôt les représentations de la lecture des personnes interrogées que leur pratique réelle ».

La dimension sociale du best-seller

Cet exemple constitue donc une énième preuve, s’il en fallait encore, que nos goûts culturels ne se constituent pas en dehors du discours ambiant. Comme l’écrit Vincent Descombes :

« Ne croyons pas qu’une œuvre fasse autorité parce qu’elle aurait été lue, étudiée et finalement jugée convaincante. C’est le contraire : on lit parce qu’on est déjà convaincu. Les œuvres sont précédées d’une rumeur. »

Il est d’ailleurs intéressant de constater que les critiques des ouvrages de Marc Levy sur Goodreads – plateforme anglophone comprenant aussi des ouvrages en français – sont nettement moins virulentes que celles publiées sur les plateformes françaises.

Le cas de Marc Levy est en ce sens symptomatique de la dimension sociale des best-sellers mise en avant par Matthieu Letourneux :

« Le best-seller, on le commente, se le prête ou se l’offre, on énonce des jugements sur ses lecteurs, etc. Il est un objet chargé de signification sociale et en tire une part importante de son attrait, puisque le lire (ou refuser de le lire), c’est entrer dans le jeu collectif. »

En d’autres termes, et toujours sous la plume de Bourdieu :

« C’est déjà exister dans un champ que d’y produire des effets, fût-ce de simples réactions de résistance ou d’exclusion. »

Les acteurs légitimes du champ littéraire consacrent donc souvent ceux qu’ils cherchent à exclure – ce qui, pour un auteur aussi souvent taxé de mercantilisme que Marc Levy, ne constitue sans doute pas une mauvaise publicité.

The Conversation

Juliette Parmentier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Ce que les critiques numériques de Marc Levy disent de notre rapport ambivalent aux best-sellers – https://theconversation.com/ce-que-les-critiques-numeriques-de-marc-levy-disent-de-notre-rapport-ambivalent-aux-best-sellers-292690

Trois idées reçues sur l’adaptation au changement climatique

Source: The Conversation – France (in French) – By Christophe Buffet, et chercheur en adaptation à l’AFD et professeur affilié à la Paris Climate School de Sciences Po, Agence Française de Développement (AFD)

Des cultures irriguées devant des feux de forêts, en Utah, aux États-Unis. Mike Newbry/Unsplash, CC BY

L’ESSENTIEL

  • En parallèle de l’atténuation des gaz à effet de serre, l’adaptation au changement climatique devient plus urgente que jamais.

  • Cette notion reste cependant mal comprise. On peut, par exemple, penser qu’elle n’est qu’un enjeu local ou bien qu’il faut attendre des données plus robustes pour l’implémenter.

  • Christophe Buffet, chercheur en adaptation à l’Agence française de développement et professeur affilié à la Paris Climate School de Sciences Po, nous propose un tour d’horizon des idées reçues auxquelles il est régulièrement confronté.


Partout sur la planète, les effets du changement climatique deviennent de plus en plus inquiétants : canicules et incendies en Europe cet été, glissement de terrain suivi d’une inondation dramatique au Népal, ou encore sécheresses en Amérique du Sud, en Afrique de l’Ouest et en Asie du Sud-Est du fait d’un phénomène El Niño particulièrement intense.

Face à ces réalités, l’atténuation des émissions de gaz à effet de serre reste primordiale mais l’adaptation n’en reste pas moins impérative, afin d’« éviter l’ingérable, mais aussi de gérer l’inévitable » pour reprendre une expression du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec).

Cependant, l’adaptation demeure parfois mal comprise. Voici quelques idées reçues qu’il serait temps de remettre en question.

L’adaptation, c’est pour les pays pauvres

Les records de températures que l’on constate été après été le montrent bien, le changement climatique n’est plus un horizon lointain, mais une réalité concrète, et l’Europe est même une des régions du monde où le climat change le plus vite. Des chercheurs tels que le géographe Alexandre Magnan avaient beau avoir souligné, dès 2013, que tous les pays étaient bel et bien concernés, il a longtemps subsisté l’idée que l’adaptation était un enjeu principalement pour les pays les plus pauvres et que les pays développés ne devaient qu’atténuer les émissions.

Une autre idée fausse a également pu circuler : l’adaptation ne serait qu’un aveu de défaite par avance, voire un risque de distraction par rapport à l’essentiel, la transition énergétique.

Depuis lors, nombre de pays vulnérables ont développé des expertises et expériences qui peuvent éclairer les enjeux d’adaptation en France et en Europe. Parmi les exemples pourraient figurer le système de suivi, d’évaluation et d’apprentissage de l’adaptation du Sénégal ou les stratégies de réutilisation des eaux usées dans de nombreux pays du bassin méditerranéen, qui semblent à bien des égards plus avancées que ce que l’on connaît en France.

Ces deux exemples, parmi bien d’autres, sont soutenus par le programme AdaptAction de l’Agence française de développement (AFD). Malheureusement, l’aide publique au développement (APD) se retrouve aujourd’hui largement amputée au moment même où ces potentiels échanges de savoirs et d’expérience « des Suds vers le Nord » deviennent plus cruciaux.

Il faut de meilleures données pour de meilleures décisions

Les données scientifiques sur les évolutions du climat et les impacts sur les territoires et l’économie restent des socles incontournables. Néanmoins, malgré des travaux déjà bien établis, on continue souvent de nourrir l’idée qu’il faudrait systématiquement de nouvelles données pour de meilleures décisions.

En réalité, ce qui freine aujourd’hui l’adaptation relève sans doute moins d’un déficit de données que d’un déficit de gouvernance : comment imaginer des solutions robustes à long terme, au-delà de la gestion immédiate des urgences ? La question ne se tranche pas simplement avec des projections d’impacts, mais avec de nouvelles méthodologies issues des sciences humaines et sociales. Celles-ci permettent de construire collectivement des solutions et de réduire les risques de voir une partie de la population s’adapter en laissant de côté les plus vulnérables, voire, dans les cas les plus manifestes de maladaptation, que certains s’adaptent au détriment d’autres groupes, en redistribuant les risques plutôt qu’en les diminuant.

Tout comme pour la transition énergétique – voire encore plus ? – l’adaptation devrait ainsi constituer un nouveau contrat social à établir dans un contexte inédit de dégradation de l’habitabilité des territoires. Il reste également à mieux mesurer les progrès réalisés (ou non). Là encore, les sciences humaines et sociales, en l’occurrence la géographie humaine mobilisée par Alexandre Magnan et Virginie Duvat, proposent des méthodologies qualitatives qui complètent les indicateurs quantitatifs actuellement en débat dans les COP.

L’adaptation est locale

C’est vrai : l’adaptation est contextuelle. Elle est ancrée dans des spécificités biophysiques mais aussi socio-économique et politique de chaque territoire. Ainsi, une solution à un endroit peut se révéler inadéquate ailleurs.

D’où l’importance d’initiatives telles que le Global Adaptation Mapping Initiative (GAMI) qui a mis en commun les bibliographies de centaines de chercheurs pour mieux documenter, de manière collaborative, ce qui fonctionne, où et pourquoi ; avec désormais de nouvelles perspectives offertes par l’intelligence artificielle pour mettre en lien des dizaines de milliers de cas d’étude de langues différentes.

Néanmoins, la recherche montre de manière croissante que l’adaptation devrait aller bien au-delà des contextes locaux, en prenant plus en compte la complexité des connexions entre territoires.

De fait les risques ne connaissent pas de frontières : les dramatiques inondations qui ont affecté le Népal sont survenues à la suite de l’effondrement d’une masse considérable de roches et de glace au Tibet. Parmi les multiples leçons apprises figurent la nécessité d’un protocole d’alerte entre la Chine et le Népal.

On voit également de plus en plus de risques importés depuis des territoires lointains : la sécurité alimentaire du Sénégal, par exemple, est en partie liée à la résilience des riziculteurs d’Asie du Sud et du Sud-Est. Les effets du changement climatique se propagent ainsi d’un pays à l’autre et génèrent des risques en cascade pour les sociétés, les économies et les écosystèmes. Aussi, les stratégies nationales et les projets d’adaptation devraient désormais intégrer pleinement ces risques climatiques transfrontaliers.

Les moyens à mobiliser pour être à la hauteur de ces chantiers, que ce soit au niveau international ou en France, sont considérables. Mais ils ne sont pas que financiers : on constate partout que ce sont des ressources humaines adéquates qui font la différence. En ce sens, les initiatives existantes, depuis l’Office for Climate Education jusqu’au Least Developed Countries (LDC) Universities Consortium on Climate Change (LUCCC), en passant par la Paris Climate School lancée en septembre par Laurence Tubiana à Sciences Po, figurent parmi les plus importants catalyseurs de transformation.

Ici et là-bas, il ne s’agit pas moins que de former les futurs auteurs du Giec, mais aussi les citoyens, décideurs et entrepreneurs de l’adaptation aux climats d’aujourd’hui et de demain.


Ces idées, et bien d’autres, seront discutées et développées dans la conférence « Comment – et jusqu’où – pouvons-nous nous adapter ? » que l’AFD organise les 6 et 7 octobre à Paris et en ligne, avec plus de 15 auteurs du Giec ainsi que des décideurs et des praticiens inspirants du monde entier.

The Conversation

Christophe Buffet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Trois idées reçues sur l’adaptation au changement climatique – https://theconversation.com/trois-idees-recues-sur-ladaptation-au-changement-climatique-293481

Comment des crottes de brebis ou du crottin de chevaux sauvages peuvent modifier un paysage

Source: The Conversation – France (in French) – By Tatin Laurent, Docteur en écologie, biologiste de la conservation de la nature, chercheur associé IMBE/Université Avignon, Institut méditerranéen de biodiversité et d’écologie marine et continentale

Un bousier *Geotrupes ssp.*, un cheval de Przewalski, un panorama du Causse Méjean. Clémentine Mutillod/Claudia Feh/Juan Sanchez, Fourni par l’auteur

L’ESSENTIEL

  • En Europe, les troupeaux d’élevage ont en grande partie remplacé les herbivores sauvages. Ce changement impacte l’ensemble des écosystèmes pâturés.

  • Pour le mesurer, une étude a comparé le devenir des déjections de brebis, de chevaux domestiques et de chevaux sauvages sur un même territoire en Lozère.

  • Des insectes bousiers interagissaient avec toutes ces déjections différentes, mais pas de la même façon ni avec les mêmes conséquences pour les écosystèmes.


Un changement majeur s’est opéré depuis la sédentarisation de l’humain : les paysages européens autrefois pâturés par des ongulés sauvages (aurochs, bison, cheval, élan, etc.) abritent désormais majoritairement des herbivores domestiques voués à l’alimentation humaine. Le fait de soumettre ces herbivores à un contrôle de la reproduction, de l’alimentation et des aspects sanitaires, a modifié de manière fondamentale le fonctionnement d’écosystèmes jadis pâturés par des herbivores libres d’exprimer tous leurs comportements. Cette modification est notable même lorsqu’on fait pâturer des élevages sur de vastes espaces et selon les règles du pastoralisme.

Mais que se passe-t-il alors lorsque les herbivores sont gérés à nouveau plus librement ? Ou lorsqu’on réintroduit des ongulés sauvages ?

Les steppes du Causse Méjean

En France, un endroit est particulièrement propice pour répondre à ces questions. Il s’agit du Causse Méjean, en Lozère, où depuis trente ans, vit une population de chevaux de Przewalski gérée par l’association Takh.

Également appelés takhi, ces chevaux vivaient à l’état sauvage en Asie centrale depuis au moins cinq mille ans avant d’être exclusivement maintenus en parc zoologique entre 1969 et 1992. Mais depuis 1993, 11 individus ont été introduits à des fins de préservation de l’espèce et de l’écosystème steppique de cette partie du parc national des Cévennes, où leurs descendants vivent aujourd’hui de façon autonome. Non loin d’eux, sur le même plateau calcaire qui culmine à 1 250 mètres, pâturent également des brebis depuis plus de mille ans et des chevaux domestiques y sont aussi élevés de manière extensive depuis une vingtaine d’années pour les courses d’endurance.

Cette situation permet donc de comparer aujourd’hui sur un même territoire, l’impact de ces différents groupes d’herbivores sur la biodiversité du Causse Méjean.

Regarder du côté des bousiers

C’est précisément ce que nous avons voulu faire, en nous intéressant notamment aux bousiers, des insectes coléoptères dits « coprophages » qui se nourrissent des déjections d’herbivores. Certains bousiers pondent leurs œufs à l’intérieur même des déjections, ou juste à côté. D’autres vont déplacer des morceaux de matière fécale et les enterrer plus loin pour que la femelle puisse pondre dedans.

Par leur activité, ces petits animaux jouent ainsi un rôle essentiel dans les écosystèmes pâturés en permettant le recyclage des matières fécales, en enrichissant le sol des nutriments qu’elles contiennent, rendus ainsi plus disponibles pour les plantes.

Originellement associés aux ongulés sauvages, les bousiers ont largement bénéficié, depuis la domestication, des ressources fécales distribuées par les races domestiques dans la plupart des paysages européens.

Des indicateurs biologiques pertinents

Toutefois, ces insectes sont sensibles à la variabilité des pratiques d’élevage. La temporalité et la pression du pâturage, la nature des espèces d’ongulés présentes et leur alimentation, sont autant de facteurs qui peuvent agir sur la diversité et l’abondance locale des bousiers, ces paramètres modulant à leur tour leurs rôles dans l’écosystème.

Par conséquent, ils constituent des indicateurs biologiques pertinents pour évaluer les effets des grands herbivores sur le fonctionnement des écosystèmes et pour mesurer les impacts des modes de gestion de ces animaux.

L’objectif de notre recherche était donc d’estimer les influences des différents modes de pâturage sur la composition des communautés de bousiers mais aussi sur leurs rôles, et en particulier sur la dégradation des déjections.

La composition des déjections

Pour cela, nous avons, dans un premier temps, analysé la composition physique et chimique des déjections de brebis, de chevaux domestiques et de takhi qui ont révélé des différences pouvant potentiellement influencer leur utilisation par les bousiers.

Les excréments de brebis sont ainsi moins humides et contiennent moins de fibres végétales non digérées, mais ils sont plus riches en azote. C’est en effet une spécificité des ruminants que de pouvoir extraire davantage de nutriments des plantes consommées grâce à leur double digestion.

Les crottins des chevaux domestiques présentent des caractéristiques opposées avec une fraction plus importante de fibres végétales non digérées. Étonnamment, c’est entre ces deux extrêmes que se placent les crottins des takhi. Si la différence entre ruminant (brebis dans notre cas) et monogastrique (chevaux dans notre cas) est bien connue, celle mesurée entre les deux types d’équidés n’était pas vraiment attendue.

La plus grande autonomie laissée aux takhi, qui ne bénéficie ni d’apport de nourriture ni de prophylaxie, pourrait bien expliquer ce résultat original. Le microbiome de ces chevaux est en effet plus diversifié que celui de leurs homologues domestiques, qui eux reçoivent apports de nourriture et soins antiparasitaires.

Or les bousiers sont sensibles à ces paramètres : alors qu’ils extraient principalement la fraction liquide des déjections, rejetant les parties fibreuses, ils vont tirer parti des nutriments, et en particulier de l’azote. De prime abord, on peut donc penser que, pour ces coléoptères, les excréments des chevaux domestiques devraient être de moindre qualité nutritive comparativement aux autres.

Quelles différences dans les espèces de bousiers présentes ?

Que peut-on maintenant constater lorsqu’on regarde les espèces de bousiers présentes ?

Malgré de légères différences, les communautés de bousiers dans les trois régimes de pâturage étudiés sont globalement constituées des mêmes espèces, même si le nombre d’espèces présentes était sensiblement moindre dans les parcours à brebis, dont les déjections semblaient pourtant plus nourrissantes. De plus, les effectifs de certaines espèces de bousiers différaient entre les modalités de pâturage, reflétant des exigences écologiques divergentes.

Comment expliquer tout cela ? En regardant d’abord la répartition des déjections dans l’espace. Les coléoptères coprophages prospectent activement leur environnement à la recherche de ressources dont la distribution est peu prédictible et la disponibilité fugace. Ainsi, la dispersion des déjections peut localement favoriser certaines espèces au détriment d’autres. Les brebis, qui défèquent volontiers après une phase de repos (après la nuit, mais aussi à la mi-journée pour ruminer), concentrent la ressource quand les chevaux, eux, défèquent tout au long de la journée. Ces derniers répartissent donc leurs crottins de manière beaucoup plus uniforme dans l’espace comme dans le temps.

Chez les takhi, qui sont socialement structurés en groupes familiaux (un étalon et de 1 à 10 juments) et en groupes d’étalons célibataires, les déjections sont aussi des « supports de communication » : les étalons déposent leurs crottins sur ceux de leurs juments ou lors de rencontres avec d’autres mâles, produisant ainsi des piles de crottins qui peuvent atteindre un mètre de diamètre. Ce comportement n’est pas observé chez les chevaux domestiques, car étalons et juments sont séparés et ne se rencontrent que lors de saillies organisées.

Ces différences affectent-elles l’utilisation des déjections par les coléoptères coprophages ?

L’impact de la dégradation des déjections

Étonnamment, nous avons observé qu’un plus grand nombre de bousiers présents dans un pâturage donné n’était pas nécessairement corrélé avec une dégradation plus rapide des déjections. Concrètement, alors que l’abondance de ces insectes était plus élevée là où pâturaient les chevaux domestiques, le niveau de dégradation de leurs crottins était pourtant bien plus faible que celui des crottes de brebis (à masses égales).

Il se pourrait bien que les crottes de brebis, plus facilement assimilables que les crottins de chevaux (pour lesquels une partie plus importante d’éléments grossiers reste au sol), soient davantage visitées par des espèces connues pour exporter rapidement les matières fécales. À l’inverse, les espèces de bousiers qui pondent directement à l’intérieur ou à l’aplomb des déjections ont été observées en plus grands effectifs chez les takhi où les piles de crottins sont plus fréquentes que chez les chevaux domestiques. La dégradation de la matière fécale des takhi est donc sensiblement différente de celle des brebis qui est davantage visitée par les espèces de bousiers prélevant des fragments de déjection sous forme de pilules pour les enterrer un peu plus loin, assurant alors un recyclage plus dispersé dans l’espace.

Au regard de ces résultats, nous pouvons tirer comme conclusion que le type d’herbivores au pâturage n’a pas un impact drastique sur la composition du cortège global d’espèces de bousiers : nous constatons une certaine plasticité vis-à-vis des déjections étudiées. En revanche, des différences dans le mode de gestion de ces herbivores et dans la nature des déjections qu’ils produisent peuvent moduler l’abondance des différentes espèces, avec un impact bien visible sur le recyclage de la matière organique.

Dans notre cas, ce n’est donc pas tant le nombre d’espèces que des variations sensibles dans les effectifs de certaines d’entre elles qui ont un impact sur le fonctionnement de l’écosystème. En termes de conservation ou de restauration des espaces naturels, il demeure ainsi important d’anticiper l’impact potentiel de l’arrivée d’ongulés sur des guildes animales et végétales impliquées dans des fonctions écologiques existantes des écosystèmes pâturés.

Plutôt que de promouvoir un seul type de pâturage ou bien seulement l’introduction d’un ongulé sauvage pour tenter de ré-ensauvager une zone et retrouver ainsi des écosystèmes anciens, il conviendrait plutôt d’encourager la cohabitation de différents ongulés et de différents modes de gestion de ces herbivores dans des paysages en parti réensauvagés. Cette diversité permet également le maintien d’une production alimentaire et une activité économique locale.


Les auteurs tiennent à adresser plusieurs remerciements. Les accès aux sites abritant les trois herbivores étudiés ont été possibles et facilités par l’association Takh pour le cheval de Przewalski, Gaëtan Lamorinière pour les chevaux d’endurance de la Fichade (à Vébron en Lozère) et Benjamin Lamorinière pour les brebis de la Fajole (à Vébron en Lozère) ainsi que le Parc national des Cévennes.

The Conversation

Tatin Laurent est membre de l’UICN et a reçu des financements du Ministère de l’Enseignement Supérieur, de la Recherche et de l’Espace sous la forme d’un contrat doctoral pour une étudiante de l’Ecole doctorale 536 Sciences et Agrosciences de l’Université d’Avignon.

Clémentine Mutillod a reçu des financements du Ministère de l’Enseignement Supérieur, de la Recherche et de l’Espace sous la forme d’un contrat doctoral de l’Ecole doctorale 536 Sciences et Agrosciences de l’Université d’Avignon.

Elise Buisson a reçu des financements du Ministère de l’Enseignement Supérieure, de la Recherche et de l’Espace, sous la forme d’un contrat doctoral pour un étudiant, de Ecole Doctorale 536 Sciences et Agrosciences d’Avignon Université.

Thierry Dutoit a reçu des financements du Ministère de l’Enseignement Supérieure, de la Recherche et de l’Espace, contrat doctoral de Ecole Doctorale Sciences et Agrosciences de l’université d’Avignon.

Pierre Jay-Robert et William Perrin ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

– ref. Comment des crottes de brebis ou du crottin de chevaux sauvages peuvent modifier un paysage – https://theconversation.com/comment-des-crottes-de-brebis-ou-du-crottin-de-chevaux-sauvages-peuvent-modifier-un-paysage-290388

Pourquoi le bonheur des enfants doit être une priorité politique

Source: The Conversation – France (in French) – By Francis Munier, Maître de Conférences, économiste, Université de Strasbourg, Université de Strasbourg


L’ESSENTIEL

  • Le bien-être des enfants devrait être au cœur des politiques publiques. La collectivité y gagnerait financièrement, mais pas seulement.

  • Malgré les déclarations, la France ne dispose pas d’indicateurs spécifiques ni d’un organisme consacré à cette question. À la différence d’autres pays.

  • Pourtant des solutions existent et permettent de mesurer l’impact d’une politique sur les plus jeunes.


Nos sociétés savent mesurer le produit intérieur brut, le coût d’un kilomètre d’autoroute, le rendement d’un point d’impôt… sauf, précisément, ce qui finalement devrait compter le plus : le bonheur des enfants.

Or, le mal-être des jeunes s’installe dans les pays riches depuis les années 1980. L’Unicef, le Fonds des Nations unies pour l’enfance, estime que 13 % des moins de 19 ans souffrent d’un trouble psychique, le plus souvent dépressif ou anxieux, et que le suicide figure parmi les premières causes de décès chez les 15-19 ans dans l’Union européenne (UE) ; 47 % des 19-24 ans européens déclarent des difficultés psychologiques sur un an.

En France, la dépression touche plus de 20 % des 18-24 ans en 2021 contre près de 12 % en 2017, et 25 % des 15-29 ans en 2025. Gallup et PISA enregistrent partout un recul de la satisfaction de vie chez les adolescents.

Un enfant heureux, un adulte heureux !

Au-delà de ce constat et des réponses à apporter, pourquoi une nation devrait-elle s’en soucier ? Une première réponse est parce que l’enfance décide de presque tout ce qui suit. Dans The Origins of Happiness, les économistes Andrew Clark, Richard Layard et leurs collègues ont suivi des vies entières. Le meilleur prédicteur de la satisfaction de la vie d’un adulte n’est ni son diplôme ni son revenu, mais sa santé émotionnelle d’enfant.

Or, un adulte équilibré travaille mieux, tombe moins malade, sollicite moins les services de soin et d’aide sociale. Investir dans le bonheur des plus petits est sans doute l’investissement public au rendement le plus élevé qui soit, car ses effets se cumulent sur toute une vie. Un enfant heureux est, presque littéralement, un trésor pour la collectivité.

L’enfant n’est pas qu’un futur contribuable

Il y aurait pourtant un contresens à ne défendre le bonheur des enfants que par son utilité future. Axel Honneth rappelle que le tout premier lien social se noue dans la reconnaissance affective du nourrisson comme personne, et non comme simple corps à nourrir. C’est dans la sphère de l’amour que l’enfant acquiert une confiance en soi.

Les deux autres sphères viendront plus tard compléter ce socle. La reconnaissance par le droit, l’égale dignité que la justice reconnaît à chacun, fonde le respect de soi. La reconnaissance par la solidarité, l’estime que la société et la nation accordent à ce que chacun leur apporte, nourrit l’estime de soi. À l’inverse, le manque de reconnaissance (le mépris) blesse la personne dans chacune de ces dimensions. La maltraitance, la violence et l’indifférence ruinent la confiance de l’enfant, le déni de droits atteint le respect de soi, le dénigrement social mine l’estime de soi. La reconnaissance est un pilier majeur du bonheur (voir F. Munier, « La reconnaissance amicale ».

Espace des sciences, 2019.

Un retard français

Certes, la santé mentale des plus jeunes est devenue une priorité affichée, désignée Grande cause nationale en 2025 puis prolongée en 2026. Elle irrigue la démarche « École promotrice de santé » et le développement des compétences psychosociales en classe. L’étude nationale Enabee mesure, à grande échelle, le bien-être des enfants de 3 ans à 11 ans. Le Haut Commissariat à la protection de l’enfance reflète cette volonté.

Le kit pédagogique consacré aux séances d’empathie à l’école rappelle que ces compétences s’enseignent et que leur développement produit des bénéfices documentés comme un climat scolaire apaisé avec un recul du harcèlement, une meilleure santé mentale et une réussite des apprentissages. La France a également rejoint la grande enquête internationale Children’s Worlds Survey. En résumé, la connaissance existe, et les données sont disponibles.

Malgré ces avancées, la France reste, de notre point de vue, en retard. L’application et l’impact de la loi Sas de 2015,, qui visait à développer de nouveaux indicateurs de bien-être, demeurent très limités. Il n’existe ni institution proprement spécifique ni calcul du well-being-adjusted life year ou WELLBY (ni a fortiori du C-WELLBY ; C pour child, enfant) dans les outils budgétaires.

Une unité de compte pour le bonheur

Les économistes du bonheur proposent, en effet, une unité, le WELLBY, comme le gain d’un point de satisfaction de vie, sur une échelle de 0 à 10, pendant une année, pour une personne. Il devient ainsi possible de placer les politiques publiques sur une même échelle et de les comparer, à euros constants, selon le bonheur qu’elles produisent.

Le Royaume-Uni est le plus avancé, avec le WELLBY intégré au Green Book du HM Treasury du ministère britannique des finances, pour l’évaluation économique des politiques, des programmes et des projets publics.

Dans la même veine, le groupe WEGo (Nouvelle-Zélande, Écosse, Pays de Galles, Finlande et Islande) affiche la volonté de piloter ses budgets par le bien-être.

Le C-WELLBY, ou la même dignité « comptable » pour les enfants

Faute de mesure comparable à celle effectuée pour les adultes, le bien-être subjectif des enfants pèse peu, voire pas du tout, dans les arbitrages. C’est ce vide que comble une avancée récente. Le chercheur Isaac Parkes a proposé le C-WELLBY.

Au-delà de l’âge de 10 ans, les questions portant sur la satisfaction de sa vie se révèlent fiables et s’appliquent directement. En deçà, à un âge où la capacité de réflexion se construit encore, on procède par correspondance. Un questionnaire ad hoc est converti en équivalents de bien-être, chaque point gagné correspondant à une fraction de C-WELLBY.

Concrètement, un programme qui améliore le score d’un enfant produit une valeur sociale chiffrable par an et par enfant. Un cours de théâtre, un soutien aux familles fragiles, la mise en place d’institutions et de moyens budgétaires pour lutter contre la violence envers les enfants, une pédagogie pour l’empathie peuvent ainsi être évalués pour ce qu’ils apportent vraiment à une vie d’enfant.

Toutefois, des limites de l’utilisation de cette mesure existent. L’enfant qui a intériorisé la violence peut aussi sous-déclarer sa détresse, si bien que le C-WELLBY risque, dans ce cas de figure, de sous-mesurer exactement les atteintes les plus graves.

L’approche indique pourquoi le bien-être des enfants importe et de quoi il est fait et le C-WELLBY ne sert que de moyen pour la défendre, jamais de fondement. L’outil parle le langage des budgets ; la reconnaissance, elle, parle celui de la dignité, qui ne se chiffre pas.

Le C-WELLBY n’a de sens que s’il sert cette reconnaissance. Il n’apprend rien que nous ne sachions déjà, que le bonheur d’un enfant a une valeur en soi infinie, et pas seulement parce qu’il prépare l’adulte de demain, il traduit cette évidence en un chiffre, et lui donne ainsi le poids qui lui manquait dans les arbitrages publics.

Changer de perspective

Reste donc une étape qui fait défaut. En effet, une séance d’empathie ou un dispositif contre le harcèlement sont exactement le type d’interventions dont le C-WELLBY permettrait de chiffrer l’effet sur le bien-être de chaque enfant. Ainsi, il serait possible dans un second temps de mettre en regard leur impact, à euros constants, avec celui d’autres usages de l’argent public. C’est un outil budgétaire capable de saisir l’impact réel des politiques publiques sur le bonheur des enfants, et de le faire peser dans les arbitrages.

Le plan national « santé mentale » incarne, certes, sur une dimension du bien-être, le passage du principe à l’action. Ce plan raisonne, cependant, en indicateurs d’activité (nombre de personnes formées, de patients pris en charge, de structures déployées) et non en bien-être valorisé.

Revenons sur la récente étude Enabee, menée auprès des enfants de 3 ans à 11 ans, elle a été pensée pour « produire des résultats utiles à l’amélioration des politiques publiques ». Il manque toutefois, à nos yeux, l’outil budgétaire permettant de donner une valeur sociale du bonheur des enfants pour orienter les choix publics.

Une mesure élargie

Ainsi, la loi Sas pose le principe d’une mesure élargie. Le plan « santé mentale » déploie l’action sur une dimension clé. Enabee produit, pour les enfants, la donnée concrète et répétée. Le C-WELLBY fournirait l’outil qui pourrait convertir cette donnée en argument budgétaire.

La matière première existe, il ne manque que l’étape de valorisation sur la base d’une unité unique d’arbitrage, tout en prenant en considération la distance nécessaire qui ne peut pas être que technique, mais aussi philosophique et éthique.

Un changement de paradigme dans les choix de politiques publiques en plaçant le bonheur des enfants non plus à la marge, mais au cœur de la décision est possible.




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La protection de l’enfance, point de bascule

C’est là que la protection de l’enfance devient déterminante. Les enfants, dont le bien-être est le plus menacé, sont aussi ceux qui pèsent le moins dans les statistiques, faute de voix pour les porter. Leur donner un poids mesurable, c’est rendre leur souffrance opposable aux arbitrages qui les ignorent. À une condition, toutefois, que l’instrument ne devienne jamais une froide comptabilité. Le chiffre doit servir l’attention non la remplacer.

Voilà l’équilibre à tenir. Des outils rigoureux pour que le bonheur des enfants cesse d’être une dimension négligée des politiques publiques, et une exigence morale qui interdit de réduire l’enfant à un futur rouage économique.

Il est temps que la France évalue ses budgets à l’aune de ce qu’ils font au bonheur des plus jeunes. Non parce qu’un enfant heureux deviendra un adulte rentable, même si c’est vrai, mais parce qu’une société se juge à la manière dont elle considère les enfants.

The Conversation

Francis Munier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Pourquoi le bonheur des enfants doit être une priorité politique – https://theconversation.com/pourquoi-le-bonheur-des-enfants-doit-etre-une-priorite-politique-287108

Protection de l’enfance : quels modèles d’alimentation ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Emilie Potin, Professeure de sociologie, Université Rennes 2


L’ESSENTIEL

  • Dans les foyers de l’aide sociale à l’enfance, l’organisation des repas, très cadrée, peut revêtir un aspect familial.

  • Certains jeunes s’adaptent facilement aux horaires et aux menus, d’autres adoptent des attitudes défensives.

  • Leur rapport à l’alimentation est très lié à ce qu’ils pensent de leur mesure de placement et du lieu d’accueil.


Face aux sujets qui font l’actualité de la protection de l’enfance, faits divers ou réformes, l’alimentation peut apparaître comme une question anecdotique. Pourtant, le contenu des assiettes raconte, à travers une pratique quotidienne incontournable, à la fois la manière dont la collectivité protège, le travail des professionnels chargés de prendre soin des jeunes comme les expériences des enfants confiés à l’aide sociale à l’enfance.

C’est ce que montrent les recherches menées dans le cadre du programme ATABLE, soutenu par l’Observatoire national de la protection de l’enfance (ONPE et la Région Bretagne, par les équipes des laboratoires LiRIS-UR2, Arènes-EHESP et du LABERS-UBO ainsi que l’association « Aux goûts du jour » qui accompagne les foyers d’accueil sur les questions alimentaires.

Un encadrement fort

Les foyers d’accueil donnent accès à un ensemble de ressources : des équipements (cuisine, mobilier, électroménager), de la vaisselle adaptée mais aussi des repas réguliers, consistants et élaborés par les soins de professionnels chargés pour partie à cette activité.

Quatre repas par jour sont systématiquement prévus : petit déjeuner, déjeuner, goûter, dîner. Les déjeuners et dîners contiennent le plus souvent une entrée, un plat de résistance et un dessert. Et ces ressources n’échappent pas aux jeunes dont les expériences familiales sont souvent marquées par la pauvreté.

Pour ceux qui ont appris à gérer les questions alimentaires pour eux, pour leur fratrie et/ou pour leurs parents, le relief de ce qui s’offre dans l’accueil devient révélateur d’un rapport social d’âge et de responsabilité. Angie, 14 ans, témoigne :

« Chez moi, je faisais la cuisine parce que ma mère, elle est fatiguée et tout. Ici, je ne vois pas forcément l’utilité de cuisiner. Quand je cuisinais, avant, c’était plus pour aider ma mère. (…) Vu qu’il y a des gens qui font pour moi, on va dire qu’ici, du coup, je n’en vois pas trop l’utilité. »

Les tablées des foyers d’accueil sont aujourd’hui des petits collectifs dans des maisons composées de six à dix enfants. Pour les accompagner au quotidien, on compte bien plus de professionnels : éducateur, veilleur de nuit, agent d’entretien, chef de service, psychologue et maîtresse de maison. Dans cette maison sans famille, la maîtresse de maison se charge de l’organisation alimentaire dans un contexte budgétaire contraint (en moyenne 5 euros par jour par personne). Elle gère les approvisionnements et les menus, elle cuisine et veille à respecter les normes nutritionnelles en vigueur.

Ambiance familiale

L’esprit familial de cette restauration est visible dans les appellations des repas : les enfants racontent que ce ne sont pas les pâtes carbonara dans l’absolu qu’ils aiment mais « les carbo d’Ingrid » (la maîtresse de maison) ; idem pour « le hachis parmentier d’Aymeric » (l’éducateur). C’est cette familiarité dans la recette et le fait de la reconnaître qui témoigne de cette connaissance qui se construit dans le proche. Entre Aymeric et Ingrid, la main qui cuisine saura être reconnue même dans un test à l’aveugle.

Derrière l’alimentation des mineurs confiés se répondent à la fois des injonctions normatives au nom de la protection des enfants, des manières de prendre soin et aussi des pratiques gestionnaires de la vie d’un collectif. Des normes sanitaires et juridiques enserrent aussi les [pratiques éducatives].


Fourni par l’auteur

Dans la majorité des maisons d’enfants, les aliments sont conservés dans des placards fermés à clé et/ou dans un garde-manger également verrouillé. La gestion des clés revient aux adultes du lieu d’accueil afin d’ouvrir et de fermer les réserves au moment de la préparation des repas et à la fin du service. La régulation des accès vise à assurer que le système alimentaire pensé par les adultes au regard de leur système de contraintes (horaires de travail, budget, gestion des stocks…) soit applicable.

La consistance des repas et le cadrage en termes d’organisation tendent dans une certaine mesure vers la restauration collective. Seulement, d’autres éléments comme les recettes et la manière de les cuisiner de manière personnalisée orientent plutôt le curseur du côté d’une alimentation familiale, et dans ce cas elle est plutôt typique des familles nombreuses.

Des expériences liées au rapport avec la mesure de placement

Habitudes alimentaires, horaires des repas, accès à la nourriture, choix des plats… Tous ces éléments s’imposent avec la mesure de placement. Ici, les enfants résistent à ce qui leur est proposé comme plat. Ils ne mangent pas ou peu au grand désespoir de la maîtresse de maison qui s’active en cuisine. Là, ils s’adaptent, voire ils dévorent, qu’importe le contenu… comment l’expliquer ? La qualité des mets ? Le soin porté à la cuisine ? La capacité à comprendre les goûts et les dégoûts des enfants ? Ou peut-être que le rapport à l’alimentation se construit ailleurs, dans ce que le placement charrie comme rejet ou adhésion.

Le rapport à l’alimentation apparaît fortement lié au rapport au lieu d’accueil, voire dans certaines situations au rapport au placement. Les mineurs qui ne se sentent pas à leur place dans le lieu d’accueil ou dans la mesure de placement l’expriment notamment dans leur appréciation du contenu des assiettes. L’intégration d’un nouveau modèle alimentaire semble ainsi dépendre de la conviction que le placement fait sens, que le lieu d’accueil est adapté.

Hicham, 16 ans, est placé depuis près d’un an. Il a grandi dans un département d’outre-mer français et est arrivé seul à 10 ans dans l’Hexagone où il a été hébergé par différents membres de sa famille. Il est en mesure d’intégrer un nouveau modèle car il a la conviction qu’il lui sera profitable au regard des éléments qui ont conduit au placement. Il raconte les différences en termes d’aliments, de cuisine, d’horaires et se présente comme un jeune qui n’est pas « difficile ».

Il explique qu’il n’a généralement pas faim lorsque les éducateurs l’appellent pour les repas et qu’il mange « parce qu’il faut manger ». Hicham s’adapte au contenu de l’assiette, aux horaires, aux ambiances des repas. Il précise aussi que, lorsqu’il ne sera plus placé, il reprendra ses habitudes alimentaires, y compris les horaires, tels qu’il les connaissait avant le foyer.

Des stratégies d’auto-défense

D’autres situations portent les stigmates physiques ou moraux de ce que les violences endurées ont construit dans les corps ou dans le rapport au corps. Ici, se remplir ou jeûner met les corps à l’épreuve et peut se lire comme une stratégie d’auto-défense qui mobilise une communauté d’adultes. Enfin, dans d’autres situations, les oppositions, les résistances sont fortement visibles et mettent à mal les règles du vivre ensemble. L’alimentation est rejetée, disqualifiée au même titre que l’ensemble des éléments de la vie de la maison d’enfants (personnes, activités).

Betty, 16 ans, est accueillie depuis six mois et ne se sent pas à sa place, trop loin de la métropole voisine à 70 kilomètres. Elle cherche à changer de territoire et à faire entendre son besoin de ne plus vivre en collectif. Elle veut un logement solo, en ville. Elle est très critique vis-à-vis de la nourriture servie, elle fuit les repas et refuse de manger.

Betty témoigne de difficultés de santé récentes, marquées par une perte de poids importante et des troubles digestifs. Elle décrit des sensations de gonflement de l’estomac, des douleurs et des remontées acides qui limitent sa prise alimentaire. Elle indique qu’un suivi médical est en cours afin d’identifier l’origine de ces problèmes, avec des examens réalisés et d’autres à venir. Elle cherche un moyen de partir du lieu d’accueil et est accompagnée par le service concerné.

Les tablées des foyers d’accueil témoignent des formes d’encadrement qui pèsent sur l’enfance protégée avec un ensemble de règles et de rôles à intégrer. Dès lors que l’on s’approche des assiettes et de la manière dont elles se remplissent et se vident, ce sont les formes d’adaptation mises en place par les principaux concernés qui donnent à voir combien le rapport à la mesure de protection de l’enfance (et aux modalités d’accueil) oriente le rapport à l’alimentation.


Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

The Conversation

Emilie Potin a reçu des financements de l’ONPE et de la Région Bretagne pour ce programme.

– ref. Protection de l’enfance : quels modèles d’alimentation ? – https://theconversation.com/protection-de-lenfance-quels-modeles-dalimentation-290798

Quel est l’impact des décisions de la Banque centrale européenne sur les ménages modestes ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Matthieu Picault, Professeur de Finance , LEM-CNRS 9221, IÉSEG School of Management


L’ESSENTIEL

  • La nouvelle hausse de l’inflation a poussé la Banque centrale européenne (BCE) à augmenter ses taux directeurs – 2,5 % pour le taux de dépôt.

  • Entre lutte contre l’inflation, baisse des crédits et réduction de l’activité, les hausses de ces taux ont des conséquences pour les ménages modestes.

  • En luttant contre l’inflation, la BCE peut contribuer à ralentir l’économie française et d’augmenter le chômage.


Entre août 2025 et août 2026, les prix payés par les ménages ont progressé de 2,4 % sur le territoire national. Ce regain d’inflation contraste avec le repli observé depuis le pic de 2022, année où l’invasion de l’Ukraine par la Russie avait porté l’inflation annuelle à un niveau record de 5,2 %.

Cette inflation vient affecter le pouvoir d’achat des ménages les plus modestes, disposant d’un niveau d’épargne plus faible et avec un niveau de vie relativement faible – appartenant aux 20 % des ménages les plus faibles pour l’Insee et 40 % pour la Drees.

Pour contrôler cette inflation et remplir son objectif premier de maintenir la stabilité des prix, la Banque centrale européenne (BCE) relève son taux directeur pour le refinancement des banques à 2,65 % et le taux de dépôt à 2,5 % en septembre 2026.

Mais quels sont les enjeux réels d’une telle décision pour les ménages modestes, plus exposés dans leur vie quotidienne à une hausse des prix ?

Si notre étude souligne que les décisions prises par la BCE concernent en premier lieu les banques, principaux vecteurs de transmission de la politique monétaire, elles exercent également une influence sur la consommation des ménages par le canal du crédit bancaire.

Faciliter ou limiter les crédits

Afin de maintenir la stabilité des prix, la BCE dispose de différents outils. Le principal : le taux de refinancement des banques.

Concrètement, quand une banque souhaite prêter de l’argent à un ménage avec un projet d’investissement, elle doit disposer des fonds nécessaires. Si ce n’est pas le cas, une option est d’emprunter auprès de la banque centrale. Le taux appliqué à cet emprunt est le taux de refinancement – actuellement de 2,65 %. Les ménages empruntent ensuite à un taux plus élevé, incluant une prime de risque destinée à couvrir le risque de non-remboursement et une marge permettant à la banque de couvrir ses coûts et générer un bénéfice.

Quand l’inflation est faible, la BCE instaure une politique monétaire expansive, ou accommodante. Le taux de refinancement est plus faible, facilitant l’octroi de crédit par les banques. À l’inverse, pour lutter contre une inflation importante, ce taux est plus élevé. Il restreint à dessein la capacité des banques à obtenir des liquidités et de facto à prêter aux ménages. C’est ce qu’on appelle une politique monétaire restrictive.

Perte de pouvoir d’achat

Dans un contexte inflationniste accompagné d’une hausse des taux d’intérêt, les ménages perdent simultanément deux leviers pour maintenir leur consommation : la capacité d’emprunt, rendue plus coûteuse, et le pouvoir d’achat, rogné par la hausse des prix.

Ce second levier pourrait être préservé si les revenus progressaient au même rythme que les prix. Or, en France, les revenus progressent moins vite que les prix. La conséquence ? Une perte réelle de pouvoir d’achat. En 2023, les 10 % des Français les plus pauvres subissent une contraction de leur niveau de vie de -1 %. Pour ces ménages les plus modestes, qui ne peuvent ni emprunter ni puiser dans une épargne insuffisante, ce décrochage entre revenus et prix est particulièrement brutal.




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C’est précisément pourquoi l’objectif de stabilité des prix poursuivi par la BCE revêt une importance sociale. En cherchant à contenir l’inflation, elle limite la dégradation du pouvoir d’achat de ceux qui n’ont aucun autre filet de protection.

Moins d’emplois et moindres salaires

Si la politique monétaire de la BCE influence directement le pouvoir d’achat des ménages par le canal du crédit aux particuliers, elle affecte indirectement leur quotidien via le marché du travail. Comment ? En facilitant ou en restreignant l’accès au crédit pour les entreprises.

Une entreprise qui évolue dans un contexte où l’obtention d’un crédit est aisée pourra plus facilement investir, embaucher ou mieux rémunérer ses salariés. A contrario une politique monétaire restrictive, dans un contexte inflationniste, augmente dans un premier temps les coûts du crédit aux entreprises.

Entre juillet 2021 et juillet 2023, alors que le taux directeur de la BCE passe de 0 à 4 %, le taux d’emprunt des entreprises françaises augmente de 1,08 % à 4,42 %. Une entreprise n’empruntant plus investit moins. À cette baisse d’investissements s’ajoutent des coûts de production élevés, une demande pour les biens et services en baisse due à la diminution du pouvoir d’achat, le tout contribuant à une chute du chiffre d’affaires menant à des destructions d’emplois.

Les ménages les plus modestes sont les plus exposés aux fluctuations du marché du travail, notamment au chômage.

Par exemple, les jeunes sont les premiers à subir les changements de cycle économique induits par la politique monétaire.

Les chiffres l’attestent en France : entre le dernier trimestre 2024 et le deuxième trimestre 2026 (dernière donnée disponible), le taux de chômage des jeunes entre 15 et 24 ans (selon la mesure du BIT) a augmenté de 5 points, passant de 16,6 % à 21,6 %. Sur la même période, le taux de chômage de l’ensemble des actifs, indépendamment de leur âge, ne progresse que de 0,8 %.

Augmentation des inégalités de patrimoine

En plus de leurs revenus et de leurs emplois, la politique monétaire influence le patrimoine des ménages.

Ainsi, la compression des taux de crédit, tombés à 1,06 % en décembre 2021, favorise la demande de biens immobiliers, poussant les prix à la hausse. Au troisième trimestre 2022, le prix des logements anciens progresse de + 6,4 % sur un an.

Or, 30 % des ménages les moins dotés possèdent moins de 40  000 euros de patrimoine, composé quasi exclusivement de livrets d’épargne réglementée et sans exposition à l’immobilier. Ils ne bénéficient pas de cette hausse des prix immobiliers, et la valeur de leur patrimoine n’en est pas accrue.

Compte tenu de ces disparités, les effets de la politique monétaire de la BCE peuvent détériorer la situation des ménages modestes en creusant les inégalités de patrimoine existantes.

En définitive, l’inflation n’affecte pas le pouvoir d’achat des ménages modestes de manière isolée ; elle interagit avec la réponse de la politique monétaire pour produire un effet cumulatif. La politique monétaire agit moins comme un simple correctif que comme un amplificateur des dynamiques de prix, avec des répercussions particulièrement marquées pour les ménages les plus modestes.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Quel est l’impact des décisions de la Banque centrale européenne sur les ménages modestes ? – https://theconversation.com/quel-est-limpact-des-decisions-de-la-banque-centrale-europeenne-sur-les-menages-modestes-284478