Comment Grenoble pourrait tirer parti des JO 2030 sans être une ville hôte

Source: The Conversation – France (in French) – By Michel Polski, Professeur de Marketing, GEM

La ville de Grenoble avait accueilli les Jeux olympiques d’hiver de 1968, les premiers à avoir été retransmis en couleur. Bearfotos/shutterstock

C’est officiel, la « capitale des Alpes françaises » n’accueillera pas de sites des prochains Jeux olympiques et paralympiques d’hiver en 2030. N’a-t-elle pas d’autres cartes à jouer que la construction de nouvelles infrastructures ? Au final, ne sera-t-elle pas la grande gagnante parmi les villes françaises bénéficiant de cet évènement sportif planétaire ?


C’est officiel, le vendredi 29 juin, la carte des sites des Jeux olympiques et paralympiques d’hiver 2030 est présentée au grand public. Sans surprise, il n’y a pas la ville de Grenoble, dans l’Isère.

Les Jeux olympiques d’hiver de Milan-Cortina se sont achevés et le drapeau olympique a été transmis à Albertville, déjà ville olympique en 1992, en vue des Jeux de 2030. Dans le même temps, l’organisation des Jeux « Alpes françaises 2030 » suscite déjà débats et interrogations, car elle a été principalement initiée et portée par des responsables politiques, qui l’ont d’abord présentée comme un levier d’investissement et de modernisation pour les territoires de montagne.

L’argument n’est pas nouveau. En 1968 déjà, les Jeux de Grenoble étaient présentés comme un accélérateur de modernisation pour la ville. Cette fois-ci, la « capitale des Alpes » ne participera pas aux Jeux d’hiver de 2030 ; Albertville n’y sera associé qu’avec son centre média pour les Alpes du Nord.

Ce paradoxe conduit à poser une question rarement abordée : comment un territoire peut-il tirer parti d’un méga-événement auquel il ne participe pas ?

La question est d’autant plus d’actualité que les Jeux Alpes françaises 2030 ne sont pas présentés comme un levier de transformation pour une seule ville, mais comme un instrument d’aménagement d’une mosaïque de territoires partagée entre différentes régions hétéroclites.

S’approprier les valeurs de l’olympisme

Un territoire peut construire une stratégie de différenciation en se réappropriant les valeurs fondatrices de l’olympisme, non comme un discours institutionnel figé, mais comme un levier d’action.

Cette idée prolonge nos travaux relatifs à la portée éducative de ces valeurs, mises en tension avec la réalité contemporaine des Jeux olympiques, et marquées par des enjeux économiques et politiques.

Plutôt que de chercher à capter les retombées des Jeux olympiques ou à s’y opposer, certains territoires utilisent l’attention médiatique qu’ils suscitent pour rappeler les principes qui ont historiquement fondé le mouvement olympique. Dans la charte olympique, l’olympisme est défini comme une philosophie de vie reposant sur trois valeurs centrales : l’excellence, l’amitié et le respect. L’objectif initial n’était pas seulement d’organiser un spectacle sportif mondial, mais de promouvoir l’éducation, la rencontre entre les peuples et un développement harmonieux des sociétés par le sport.

Les « JO sans les JO »

Lausanne illustre bien cette stratégie. Sans avoir jamais accueilli les Jeux, la ville est devenue le siège du CIO en 1915, puis a construit son identité autour de l’olympisme : fédérations sportives internationales, musée olympique, événements culturels et éducatifs. Le titre de « capitale olympique », attribué par le CIO en 1994, consacre ainsi une ville associée aux valeurs olympiques plutôt qu’à l’organisation des Jeux.

Siège du comité olympique à Lausanne, en Suisse.
PatrickRoyle/Shutterstock

Grenoble pourrait profiter des Jeux de 2030 pour reparler des valeurs de l’olympisme : l’éducation, la culture, le respect de l’environnement et le lien entre les peuples. Le Conservatoire observatoire laboratoire des Jeux olympiques de Grenoble (Coljog) en donne un bon exemple. Cette association fait vivre la mémoire des Jeux de 1968 grâce à des expositions, des archives, des conférences et des actions culturelles.

Elle montre qu’un héritage olympique peut continuer à exister même sans accueillir de nouvelles épreuves. L’idée n’est pas de regretter les Jeux du passé, mais de s’en servir pour réfléchir à l’avenir. La ville de Grenoble pourrait, par exemple, organiser un grand forum sur la montagne avec moins de neige, des parcours dans la ville sur l’histoire olympique et les transitions alpines, ou encore des rencontres entre chercheurs, professionnels du tourisme, sportifs et habitants. Ce serait une façon concrète de faire des « JO sans les JO » : ne pas accueillir les compétitions, mais produire des idées utiles pour les territoires de montagne.

Il existe d’autres stratégies plus classiques pour tirer parti d’un tel événement. La première consiste à adopter un positionnement pro-Jeux olympiques en organisant à l’avance les conditions permettant de profiter des retombées, ce que le spécialiste du sport et du tourisme Laurence H. Chalip a théorisé sous le nom de leveraging, puis que le professeur en management public Jean-Loup Chappelet a contribué à diffuser en Europe.

La seconde stratégie consiste au contraire à prendre ses distances avec les Jeux, en assumant un positionnement alternatif, voire contestataire, face au dispositif olympique.

Tirer parti de l’évènement

La stratégie de leveraging consiste à tenter de capter les retombées indirectes de l’évènement. Ce phénomène est souvent décrit comme un « effet de halo ». Même sans accueillir d’épreuves, un territoire peut bénéficier de la visibilité générée par l’événement, à condition de mettre en place des stratégies pour en capter les effets.

Par exemple, avant les Jeux olympiques de Londres en 2012, de nombreux territoires britanniques ont accueilli des délégations dans des camps d’entraînement pré-olympiques ou participé à l’Olympiade culturelle, organisée à l’échelle du Royaume-Uni.

De même, pour les Jeux olympiques de Paris 2024, le label Terre de Jeux et les campagnes touristiques d’Atout France visaient explicitement à associer des collectivités non hôtes et à diffuser l’attractivité des Jeux à l’échelle du pays.

Les Jeux d’hiver de Milan-Cortina 2026 s’inscrivent dans cette logique territoriale. Des initiatives comme le programme Italia dei Giochi ou les campagnes de promotion touristique de l’Agence nationale italienne du tourisme (Agenzia Nazionale del Turismo) visent à associer des villes italiennes non hôtes et à diffuser les retombées de l’événement à l’échelle nationale.




À lire aussi :
JO Milan-Cortina 2026 et Alpes 2030 : qui sont les « éléphants blancs » ?


Bien que l’efficacité de cette stratégie de halo n’ait jamais été totalement prouvée, il semble qu’un certain consensus se dégage pour dire que les retombées ne résultent pas automatiquement de l’événement lui-même. Elles dépendent avant tout des dispositifs d’accompagnement capables d’organiser en amont la visibilité internationale.

La réactivation d’un récit territorial

Certains territoires préfèrent au contraire construire leur positionnement en opposition au projet olympique. Les opposants dénoncent notamment les coûts publics, l’impact environnemental et les transformations de leur territoire. Plusieurs villes européennes ont montré qu’un refus des Jeux ne signifiait pas un renoncement au développement. Les villes de Hambourg, Oslo ou Stockholm ont abandonné leur candidature aux Jeux olympiques et paralympiques, tout en poursuivant avec succès leur développement urbain de façon volontariste et positive. Le positionnement « No JO » ne crée pas forcément un modèle alternatif, mais révèle d’autres priorités territoriales : qualité de vie, maîtrise des coûts, gouvernance et distance vis-à-vis du gigantisme événementiel.

Si cette stratégie par contraste peut donner une certaine visibilité médiatique grâce aux controverses qu’elle suscite, elle reste délicate à assumer pour une collectivité. Elle peut la placer en porte-à-faux avec les acteurs régionaux ou nationaux engagés dans le projet olympique, notamment la communauté sportive.

C’est pourquoi une troisième voie consiste à ne pas se positionner contre les Jeux, mais à s’appuyer sur leur puissance symbolique pour réactiver un récit territorial différenciant.

Les Jeux olympiques de 1968 ont accéléré la modernisation de Grenoble, sans l’enfermer durablement dans une identité strictement olympique : recherche scientifique, innovation, transition environnementale… À l’heure où les Jeux de 2030 se présentent comme un projet pour l’ensemble des Alpes françaises, Grenoble peut rappeler qu’un territoire peut hériter des Jeux olympiques, s’en inspirer, mais aussi construire son avenir au-delà d’eux.

The Conversation

Michel Polski ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comment Grenoble pourrait tirer parti des JO 2030 sans être une ville hôte – https://theconversation.com/comment-grenoble-pourrait-tirer-parti-des-jo-2030-sans-etre-une-ville-hote-275337

Pourquoi le CO₂ des vols influence si peu nos choix (et comment y remédier)

Source: The Conversation – France (in French) – By Benjamin Boeuf, Professeur en marketing, IESEG School of Management et LEM-CNRS 9221, IÉSEG School of Management

Pour qu’une information ait un impact sur le comportement d’un consommateur, il ne suffit pas de la lui donner. Encore faut-il que l’information soit communiquée de façon compréhensible pour pouvoir être facilement transformée en action. Illustration avec le choix d’un vol en fonction du nombre de kilogrammes de CO₂ consommés par ce trajet.


Vous cherchez un vol sur Internet. Deux options s’offrent à vous : l’une est légèrement moins chère, l’autre un peu plus rapide. À côté du prix et de la durée : les émissions de CO₂ du trajet, exprimées en kilogrammes. Vous hésitez, puis vous choisissez… le vol le plus polluant.

Depuis quelques années, des plateformes, comme Google Flights ou Skyscanner, affichent l’empreinte carbone des vols. L’objectif est clair : inciter les voyageurs à intégrer l’impact environnemental dans leurs décisions. Sur le papier, tout est là pour orienter les choix vers les vols les moins polluants.

Pourtant, dans les faits, cela change peu de choses. Pourquoi ? Parce que pour qu’une information environnementale influence une décision, encore faut-il qu’elle soit comprise, interprétée et jugée pertinente au moment du choix. Or, la plupart du temps, ce n’est pas le cas.




À lire aussi :
Impact du transport aérien sur le climat : pourquoi il faut refaire les calculs


Le pouvoir discret des interfaces

Les sites de réservation en ligne comme Google Flights ne se contentent pas d’afficher des informations ; ils organisent les décisions. En hiérarchisant les résultats, en mettant en avant certains critères et en en reléguant d’autres, ces plateformes construisent ce que les économistes comportementaux appellent une « architecture des choix ».

Dans ce contexte, la manière dont l’impact environnemental est présenté devient déterminante. Une information visible mais difficile à interpréter peut rester sans effet. Autrement dit, il ne suffit pas de rendre l’information disponible. Il faut la rendre actionnable.

Des kilogrammes qui pèsent peu

Aujourd’hui, les émissions sont généralement affichées en kilogrammes de CO₂ par passager. Cette unité est précise, mais elle reste largement abstraite. Que représentent 800 kg de CO₂ pour un trajet long-courrier ? Est-ce beaucoup ? Est-ce peu ? Comment comparer deux ordres de grandeur proches ?

Faute de repères, cette information peine à s’imposer face à des critères plus familiers comme le prix ou la durée du vol. Elle reste en périphérie de la décision, sans réellement peser sur le choix final. Ce phénomène est bien documenté : une information trop technique ou trop éloignée de l’expérience quotidienne a peu de chances d’être intégrée dans un arbitrage rapide.

Rendre l’impact concret change les arbitrages

C’est précisément ce point que nous avons exploré dans une recherche récente. À partir de deux expériences, nous avons comparé l’effet de différentes présentations de l’information carbone lors d’un choix de vol. Dans certains cas, les émissions étaient simplement indiquées en kilogrammes de CO₂. Dans d’autres, elles étaient accompagnées d’équivalents concrets, par exemple en termes d’absorption par des arbres ou de consommation de carburant.

Le résultat est clair. Lorsque l’information est présentée de manière standard, elle n’a pas d’effet significatif sur les intentions de choix. En revanche, lorsqu’elle est rendue plus concrète, les individus sont moins enclins à sélectionner les vols les plus polluants.

Quand l’information devient saillante

Cette différence s’explique par un mécanisme simple : la saillance. Une information saillante est une information qui attire l’attention et qui est perçue comme importante dans la décision. Les équivalents concrets permettent précisément cela, puisqu’ils traduisent une donnée abstraite en une représentation plus familière, plus immédiatement compréhensible.

Dire qu’un vol correspond à « ce que X arbres absorbent en un an » ou à « X litres de carburant consommés » facilite la projection mentale. L’impact environnemental devient plus tangible, et donc plus difficile à ignorer. À l’inverse, une information exprimée uniquement en kilogrammes reste souvent trop distante pour influencer un arbitrage rapide.

Ces résultats montrent plus largement que l’effet de l’information environnementale dépend fortement de la manière dont elle est présentée. À ce titre, ils éclairent les débats actuels sur la réduction de l’empreinte climatique des transports, qu’il s’agisse de taxation, de quotas ou de dispositifs comme les « passeports carbone ».

Brut 2019.

Une question de forme

Ce constat ne se limite pas aux vols. Dans de nombreux secteurs, l’information environnementale est communiquée sous des formes techniques (grammes de CO₂, kilowattheures…) et est difficile à comprendre pour les individus. Dans l’automobile ou l’énergie, par exemple, les débats autour de l’affichage environnemental portent précisément sur la difficulté à rendre ces données compréhensibles pour les consommateurs.

Dans tous ces cas, l’efficacité de l’information repose moins sur sa présence que sur sa forme. Rendre les émissions tangibles constitue, de ce point de vue, un levier simple et peu coûteux. Sans contraindre les choix, cela modifie la manière dont ils sont perçus. C’est précisément le principe des nudges, ces incitations douces qui orientent les comportements sans les restreindre.

L’enjeu n’est donc pas seulement de mesurer l’impact environnemental des activités, mais de le rendre intelligible et pertinent au moment de la décision. Tant que le CO₂ restera une abstraction, il continuera à peser peu dans nos arbitrages.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Pourquoi le CO₂ des vols influence si peu nos choix (et comment y remédier) – https://theconversation.com/pourquoi-le-co-des-vols-influence-si-peu-nos-choix-et-comment-y-remedier-281075

Pourquoi la négation à la sauce IA – « Ce n’est pas X, c’est Y » – est à la fois agaçante et inefficace

Source: The Conversation – France (in French) – By Joshua Gonzales, PhD, Management, Lang School of Business and Economics, University of Guelph

Vous avez sans doute déjà vu cette formulation sur LinkedIn : « Ce n’est pas un métier, c’est une vocation », « Ce n’est pas du marketing, c’est un mouvement » ou encore « Ce n’est pas un outil, c’est un changement de paradigme ». Mais si, au premier abord, cette tournure typique de l’IA générative peut sembler percutante, notre cerveau a du mal à la traiter.


Ce type de formulation envahit les publications sur la plateforme. C’est devenu l’un des schémas les plus reconnaissables du texte généré par IA : « Ce n’est pas X, c’est Y. »

Si vous êtes comme moi, vous trouvez cela agaçant et vous passez votre chemin dès que vous le lisez. Votre exaspération est justifiée. La négation peut être un puissant procédé littéraire lorsqu’elle est utilisée à bon escient, mais dans le cas contraire, elle sonne creux.

C’est exactement ce que fait le « slop IA » – ce contenu numérique de mauvaise qualité généré par l’intelligence artificielle, souvent avec peu ou pas de supervision humaine : il transforme des repères autrefois utiles en charabia.

À la lecture, il suffit généralement d’ignorer les tics de langage de l’IA générative. La forme négative de la « bouillie IA », cependant, n’est pas seulement agaçante : elle fausse la manière dont les gens traitent et mémorisent l’information. Avant même d’avoir eu le temps d’assimiler quelque chose de significatif, votre attention est déjà accaparée par ce qui ne l’est pas.

Comment le cerveau traite la négation

Si cette structure semble bizarre, il y a une explication. Les psychologues cognitifs savent depuis des décennies que la négation ne fonctionne pas comme le souhaitent les locuteurs. Quand quelqu’un vous dit ce que quelque chose « n’est pas », votre cerveau ne passe pas directement à l’alternative. Il traite d’abord le concept nié.

C’est ce qu’a démontré une étude de 2003. Après avoir lu une information négative, les modèles mentaux des lecteurs conservaient toujours le concept nié, même à des intervalles de traitement courts. La négation ne fonctionnait pas comme une gomme. Au contraire, le concept s’imprimait dans l’esprit du lecteur, et ce n’est qu’avec un temps de traitement supplémentaire et un soutien contextuel que celui-ci pouvait le dépasser.

Chaque fois que vous lisez « Ce n’est pas du marketing », par exemple, vous traitez le concept de marketing avant de pouvoir accéder à ce que l’auteur affirme être la réalité alternative.

Si cela n’arrive qu’une seule fois dans un texte, ça reste gérable, mais cette charge cognitive s’accumule avec la répétition.

« Ne pensez pas à l’ours blanc »

Dans une expérience classique de 1987, le psychologue Daniel Wegner a demandé aux participants de ne pas penser à un ours blanc. Ils n’y sont pas parvenus.

Ceux à qui l’on avait demandé de refouler cette idée en parlaient plus d’une fois par minute. Pis encore, les participants qui avaient d’abord tenté de refouler cette pensée ont ensuite montré un effet rebond, pensant aux ours blancs nettement plus souvent que ceux qui avaient été libres d’y penser dès le départ.

L’effort déployé pour repousser une idée ne faisait que la rendre encore plus tenace.

Lorsque votre fil d’actualité LinkedIn vous propose des dizaines de publications reposant sur la même structure de négation et de recadrage, chacune d’entre elles constitue ainsi une nouvelle consigne de ne pas penser à ce que l’auteur voulait vous faire oublier.

Les conséquences vont au-delà du simple agacement. Dans une étude de psychologie sociale de 2004 examinant la manière dont les gens encodent les informations négatives, les chercheurs ont expliqué pourquoi certaines négations échouent davantage que d’autres.

Lorsqu’une phrase négative comporte une alternative évidente et couramment déduite, les lecteurs la remplacent mentalement. Par exemple, ils peuvent substituer « non coupable » à « innocent » ou « pas froid » à « chaud ». En l’absence d’alternative, le concept d’origine reste actif, assorti d’une étiquette de négation, à l’image d’un post-it mental sur lequel serait écrit « pas ça ».

Ce post-it peut se décoller assez facilement. Dans l’étude, les participants l’ont perdu dans plus d’un tiers des cas pour les concepts ne présentant pas d’alternative claire, se souvenant à la place de la version affirmative.

Réfléchissez à ce que cela signifie pour « Ce n’est pas du marketing, c’est un mouvement ». Le marketing n’a pas de substitut tout prêt que notre esprit puisse envisager. Ce que les lecteurs retiennent, c’est « marketing » avec une étiquette qui peut ou non survivre à leur défilement vers le post suivant.

L’échelle d’un problème cognitif

Le problème, c’est l’échelle. Une étude de 2024 sur l’IA générative menée par des chercheurs en économie et en stratégie a révélé que lorsque les gens écrivent avec l’aide de l’IA, leurs productions convergent. Les textes individuels peuvent être plus soignés, mais l’ensemble des écrits devient plus homogène. Les textes rédigés avec l’aide de l’IA se sont avérés environ 10 % plus similaires que ceux écrits uniquement par des humains.

Leur étude portait sur la fiction créative, mais les résultats ont des implications évidentes pour d’autres formes d’écriture. Lorsqu’une formule rhétorique sature toute une plateforme, elle cesse d’être l’habitude stylistique d’une seule personne et devient un cadre par défaut à travers lequel les idées entrent dans le débat public.

À l’heure actuelle, ce cadre part souvent d’un déficit. Il met l’accent sur ce qu’une chose n’est pas plutôt que sur ce qu’elle offre.

L’alternative est simple. Dites ce que c’est. Dites ce que vous avez construit, ce en quoi vous croyez, ce que vous offrez. C’est une meilleure stratégie cognitive. Les lecteurs qui tombent sur « Je suis un bâtisseur de mouvement » retiennent « bâtisseur de mouvement ». Ceux qui tombent sur « Ce n’est pas du marketing » retiennent « marketing » avec un post-it qui se décolle déjà.

L’une de ces formulations donne aux gens quelque chose à retenir. L’autre leur donne quelque chose à oublier, et la psychologie suggère que cela ne fonctionne pas.

The Conversation

Joshua Gonzales ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pourquoi la négation à la sauce IA – « Ce n’est pas X, c’est Y » – est à la fois agaçante et inefficace – https://theconversation.com/pourquoi-la-negation-a-la-sauce-ia-ce-nest-pas-x-cest-y-est-a-la-fois-agacante-et-inefficace-285882

Autour des bois, quelques arbres peuvent faire une grande différence pour la biodiversité

Source: The Conversation – France (in French) – By Anderson Saldanha Bueno, Professor, Instituto Federal Farroupilha (IFFar)

La biodiversité se joue aussi en dehors des limites de la forêt Florencia Dalla Lasta/Unsplash, CC BY

Une étude menée dans 17 pays montre que de petits fragments forestiers peuvent abriter bien plus d’espèces d’oiseaux que leur taille ne le laisse penser lorsque leur environnement est favorable.


« Les grandes surfaces abritent davantage d’espèces. » Il s’agit de l’une des lois les plus solidement établies de l’écologie, qui explique pourquoi les grands espaces naturels bénéficient généralement d’une plus forte attention dans les stratégies de conservation. Dans les paysages fragmentés, cette logique a également conduit à considérer les petits fragments forestiers comme des milieux de moindre valeur pour la biodiversité.

Mais est-il possible d’augmenter le nombre d’espèces présentes dans un fragment forestier sans en accroître la superficie ? C’est ce qu’établit notre étude, publiée dans la revue Proceedings of the National Academy of Sciences. Lorsque l’environnement qui les entoure est favorable, de petits fragments forestiers peuvent abriter bien davantage d’espèces d’oiseaux que ce que leur seule superficie laisserait prévoir.

Des paysages forestiers fragmentés

Les paysages forestiers transformés par les activités humaines sont composés de fragments forestiers de tailles variées, entourés d’autres types de milieux, regroupés sous le terme de matrice. Cette matrice peut être terrestre, comme les pâturages, les cultures agricoles ou les zones urbaines, ou aquatique, comme les réservoirs des barrages hydroélectriques.

Outre cette matrice, l’environnement des fragments peut également comprendre de la végétation arborée, notamment des arbres dispersés, des forêts riveraines ou d’autres fragments forestiers situés à proximité. Ensemble, la matrice et cette végétation arborée constituent l’environnement des fragments forestiers.

Taux de boisement et fragmentation des espaces forestiers en France.
IGN — Atelier de cartographie thématique

L’apport de l’environnement

Pour comprendre le rôle de cet environnement, nous avons rassemblé des données portant sur près de 2 000 espèces d’oiseaux recensées dans plus d’un millier de vestiges forestiers tropicaux et subtropicaux, répartis dans 50 paysages de 17 pays d’Amérique, d’Afrique et d’Asie. L’étude a comparé des fragments forestiers entourés de matrices terrestres modifiées par l’élevage, l’agriculture ou l’urbanisation à des îles forestières créées par des réservoirs hydroélectriques.

Les îles de réservoirs constituent un cas extrême de fragmentation en raison de l’hostilité écologique de la matrice qui les entoure. En les comparant à des fragments forestiers entourés de matrices terrestres, nous avons pu mesurer dans quelle mesure le remplacement d’une matrice aquatique par une matrice terrestre peut accroître le nombre d’espèces d’oiseaux dans des forêts de même superficie.

À l’aide d’images satellitaires, nous avons également mesuré la quantité de végétation arborée présente autour des vestiges forestiers à différentes distances, allant de 50 à 2 000 mètres. Cette approche nous a permis de déterminer jusqu’à quelle distance de la forêt l’augmentation de la couverture arborée exerce l’effet le plus important sur la richesse en espèces d’oiseaux.

Améliorer l’environnement augmente le nombre d’espèces

Les fragments forestiers entourés de matrices terrestres abritaient davantage d’espèces que les îles de réservoirs. Cet écart augmente à mesure que la superficie du fragment diminue. Ainsi, un fragment forestier d’un hectare peut accueillir plus de deux fois plus d’espèces qu’une île de même taille.

La quantité de végétation arborée entourant les vestiges forestiers est également déterminante. Dans les fragments comme sur les îles, une plus grande présence d’arbres dans le paysage environnant – en particulier dans un rayon de 300 mètres – se traduit par un nombre moindre d’extinctions locales. Cet effet est encore plus marqué chez les oiseaux dépendant des milieux forestiers, qui sont les plus sensibles à la fragmentation des forêts.

Comment les espèces perçoivent leur environnement

Les oiseaux qui vivent dans des fragments forestiers ne sont pas nécessairement confinés à l’intérieur de ceux-ci. Plus la matrice est accueillante et plus la végétation arborée est abondante dans les environs, plus les espèces sont susceptibles de se déplacer entre les fragments et d’exploiter les ressources disponibles dans la matrice, comme les insectes ou le nectar des fleurs.

La capacité de voler ne garantit pas aux oiseaux une libre circulation à travers la matrice ou entre les zones forestières. Certaines espèces adaptées aux sous-bois ombragés de la forêt ont tendance à éviter les milieux ouverts. De plus, de nombreuses espèces se déplacent principalement à l’intérieur de la forêt, sans avoir besoin d’effectuer de longs vols. C’est pourquoi même de simples pistes en terre peuvent limiter les déplacements des oiseaux entre des fragments voisins.

Cette mobilité est pourtant essentielle à l’échelle du paysage. Des fragments forestiers où certaines espèces ont disparu localement peuvent être recolonisés par des individus provenant d’autres fragments. Pour que ce processus de recolonisation soit possible, deux conditions doivent être réunies : les espèces doivent pouvoir traverser la matrice et disposer de fragments forestiers proches ou d’éléments arborés servant de relais le long de leur trajet, comme des arbres isolés ou des forêts riveraines, qui facilitent les déplacements entre des fragments plus éloignés.

L’environnement compte davantage pour les petits fragments

Dans les grands fragments forestiers, les espèces trouvent généralement suffisamment de nourriture, d’abris et d’espace pour se maintenir. Dans les petits fragments, en revanche, l’espace et les ressources disponibles peuvent être insuffisants pour soutenir de nombreuses populations d’oiseaux. Mais lorsque les oiseaux parviennent à exploiter des ressources situées en dehors du fragment et à rejoindre d’autres zones forestières, ils utilisent en réalité un territoire plus vaste que celui délimité par le fragment lui-même. C’est pourquoi les petits fragments bénéficiant d’un environnement favorable peuvent accueillir davantage d’espèces.

Or, la plupart des fragments forestiers sont de petite taille. Dans les régions tropicales et subtropicales, les paysages forestiers fragmentés sont constitués, dans leur immense majorité, de petits fragments. Dans la forêt atlantique d’Amérique du Sud, 80 % des fragments forestiers couvrent moins de cinq hectares. Autrement dit, la survie de la biodiversité dans les forêts résiduelles dépend largement de la qualité de leur environnement immédiat.

Des implications pour la conservation

De modestes augmentations de la couverture arborée dans un rayon de 300 mètres autour des fragments forestiers peuvent réduire de manière significative la perte d’espèces. Cela signifie que des actions locales peuvent produire des bénéfices réels pour la biodiversité : planter des arbres, restaurer les forêts riveraines, réhabiliter les zones dégradées ou développer les systèmes agroforestiers – comme les plantations de café et de cacao – peut rendre les paysages productifs plus favorables à la faune sauvage.

Dans un monde où les habitats naturels continuent de se réduire, ce constat porte un message d’espoir.

La protection des forêts et des autres habitats naturels reste, et restera, la stratégie centrale de conservation de la biodiversité. Mais notre étude montre que les efforts de conservation ne doivent pas s’arrêter aux limites de la forêt. En combinant la protection des milieux forestiers avec l’amélioration de leur environnement immédiat, il est possible d’accroître la valeur de conservation des fragments forestiers, en particulier des plus petits, qui sont les plus fréquents dans les paysages transformés par les activités humaines.

La taille est un facteur crucial, mais elle ne fait pas tout : ce qui se trouve à l’extérieur du fragment forestier contribue aussi à déterminer le nombre d’espèces qu’il peut abriter.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Autour des bois, quelques arbres peuvent faire une grande différence pour la biodiversité – https://theconversation.com/autour-des-bois-quelques-arbres-peuvent-faire-une-grande-difference-pour-la-biodiversite-285838

Si l’IA générative favorise l’addiction, qui doit rendre des comptes ?

Source: The Conversation – in French – By Bernd Stahl, Professor of Critical Research in Technology, School of Computer Science, University of Nottingham

Les appels à la modération individuelle ne suffiront peut-être pas. Face aux risques d’usage compulsif de l’IA générative, chercheurs, régulateurs, entreprises et société civile pourraient devoir agir de concert.


Lorsque je discute avec mon fils, élève ingénieur, et qu’une question ou un désaccord surgit, son premier réflexe est de se tourner vers ChatGPT pour obtenir une information ou confirmer ce qu’il pense.

Il est loin d’être le seul. L’usage des outils d’IA générative s’est généralisé dans de nombreux groupes de population. Pour beaucoup, ces outils sont divertissants, instructifs et utiles. Mais ils ont aussi leur face sombre.

À ce jour, l’IA générative n’est pas officiellement reconnue comme une addiction : les preuves médicales sont encore en cours d’évaluation. Mais un nombre important d’études montre qu’un usage intensif des chatbots et d’autres systèmes capables de produire du texte, des images ou des vidéos entraîne des modifications de l’activité cérébrale et des comportements associés aux mécanismes de l’addiction.

À la lumière de la condamnation récente de Meta et de YouTube dans un procès historique portant sur l’addiction aux réseaux sociaux, il est légitime de se demander si un raisonnement similaire ne devrait pas s’appliquer à l’IA générative – et comment y répondre. La première étape consiste à déterminer qui porte la responsabilité de son usage excessif.

Le débat scientifique est loin d’être tranché et certains appellent à la prudence avant d’employer le terme d’« addiction ». Ils préfèrent parler d’« usage problématique ». Toutefois, dans un récent article scientifique, notre équipe de recherche montre que de nombreux éléments indiquent que l’IA générative possède des propriétés susceptibles de favoriser des comportements addictifs.

Parmi les exemples les plus souvent cités figurent la dépendance affective envers des compagnons conversationnels, l’engagement compulsif dans les échanges avec ces outils, ainsi que l’affaiblissement des relations et des amitiés dans le monde réel.

Un élément essentiel est que, comme pour toute addiction, ce comportement entraîne des conséquences négatives pour la personne concernée, susceptibles d’affecter aussi bien sa vie personnelle que sa vie professionnelle.

Si l’on considère que l’IA générative est susceptible de provoquer des comportements addictifs, il faut alors s’interroger sur les responsabilités. Face à un phénomène préjudiciable, les sociétés cherchent généralement à identifier les personnes ou les organisations chargées d’y répondre. Les acteurs susceptibles d’être tenus responsables sont notamment les législateurs, les autorités de régulation, les entreprises du secteur et les systèmes de santé.

Des précédents historiques

Des précédents historiques, comme celui du tabagisme, peuvent éclairer la manière dont la question de l’addiction à l’IA générative pourrait évoluer.

Les lecteurs les plus âgés se souviennent peut-être de l’époque où le cow-boy Marlboro apparaissait à l’écran avant les séances de cinéma. On a fini par découvrir que non seulement le tabac était addictif et nocif pour la santé, mais aussi que les fabricants de cigarettes en avaient connaissance. Pourtant, ils l’ont publiquement nié.

Cette situation a donné lieu à des procédures judiciaires longues et très médiatisées, qui se sont soldées par d’importantes indemnisations financières ainsi que par de profondes réformes du secteur. Parmi elles figurent l’introduction des paquets de cigarettes neutres et l’apposition de messages d’avertissement particulièrement explicites sur les produits du tabac.

Les jeux d’argent semblent aujourd’hui suivre une trajectoire comparable. Quant aux réseaux sociaux, ils pourraient être en train d’entrer, eux aussi, dans une phase similaire.

Une question centrale est de savoir si les fabricants d’un produit (qu’il s’agisse du tabac, des jeux d’argent ou des réseaux sociaux) ont connaissance de son potentiel addictif. Une autre interrogation importante est de déterminer si certaines entreprises exploitent délibérément les propriétés potentiellement addictives de leurs produits pour en tirer un avantage commercial. L’IA n’est évidemment pas le tabac, mais ces précédents offrent des parallèles qui méritent d’être étudiés.

Dans nos travaux, nous avons identifié quatre catégories d’acteurs aujourd’hui appelées à répondre aux défis que pose la possibilité d’une addiction à l’IA générative. Le premier groupe est celui des gouvernements et des autorités de régulation. Ils ont un rôle essentiel à jouer pour mettre en lumière les problèmes, définir les règles du jeu et créer des incitations afin que les autres acteurs s’emparent eux aussi de cette question.

Ils disposent pour cela de nombreux leviers : imposer un étiquetage, encadrer la publicité, engager la responsabilité juridique des entreprises, financer la recherche, ainsi que de nombreuses autres mesures. Mais les acteurs les plus déterminants pour répondre aux comportements potentiellement addictifs liés à l’IA générative sont sans doute les grandes entreprises technologiques qui développent et possèdent ces technologies – et qui en tirent des bénéfices financiers.

Ces entreprises détiennent et ont accès aux données des utilisateurs, indispensables pour identifier les fonctionnalités qui favorisent ou, au contraire, limitent les comportements addictifs. Ce sont également elles qui peuvent tirer un avantage financier d’une éventuelle addiction, en augmentant le nombre d’utilisateurs et le temps qu’ils consacrent à leurs services, deux ressources essentielles de l’économie numérique.

Aux côtés de ces deux premiers groupes, les chercheurs ont un rôle crucial à jouer. Ils sont chargés de recueillir et d’interpréter les données, ainsi que de produire les preuves scientifiques nécessaires pour identifier les phénomènes d’addiction et les caractéristiques qui les favorisent, afin d’alimenter un débat politique et juridique fondé sur des éléments factuels.

Enfin, les organisations de la société civile, comme les associations d’usagers ou de patients, peuvent contribuer en apportant un soutien aux personnes concernées, en défendant leurs intérêts et en mettant en place des dispositifs d’alerte précoce. L’enjeu est que nul ne peut relever ce défi seul. Tous ces acteurs devront travailler ensemble.

Le problème, c’est toujours celui des autres

Aujourd’hui, l’un des principaux obstacles est l’absence d’un véritable débat structuré sur les responsabilités : chacun considère que le problème relève de quelqu’un d’autre. Pourtant, de nombreux précédents montrent qu’il est possible d’obtenir une mobilisation plus forte de l’ensemble des acteurs concernés.

Dans le cas du tabac, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a mis en place la Convention-cadre pour la lutte antitabac, un traité international réunissant gouvernements, autorités de santé publique, chercheurs et organisations de la société civile afin d’évaluer les preuves scientifiques et d’élaborer des règles communes. De la même manière, l’International AI Safety Report montre que des initiatives internationales visant à construire un consensus existent déjà sur d’autres enjeux liés à l’IA.

Une part de responsabilité incombe également aux utilisateurs de l’IA, qui doivent s’efforcer d’éviter ou de maîtriser les comportements susceptibles de leur être préjudiciables. Mais l’expérience acquise avec d’autres formes d’addiction montre que les appels à la modération ou à la vigilance individuelle ne suffisent pas.

Si les effets nocifs du tabac ou de l’abus d’alcool sont aujourd’hui bien connus, nos sociétés continuent de s’appuyer sur des limites d’âge, des règles d’étiquetage et des restrictions publicitaires. L’IA générative est en train de s’intégrer au tissu même de notre quotidien. Les décisions que nous prenons aujourd’hui façonneront ce qui sera considéré comme un usage acceptable pour les années à venir.

The Conversation

Bernd Stahl ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Si l’IA générative favorise l’addiction, qui doit rendre des comptes ? – https://theconversation.com/si-lia-generative-favorise-laddiction-qui-doit-rendre-des-comptes-284851

Quand les religieuses prêtaient de l’argent : l’influence méconnue des couvents sur l’économie viennoise

Source: The Conversation – in French – By Anna Molnár, Leverhulme Early Career Research Fellow, Late Medieval Financial History of Central Europe, University of Reading

Detail from The nuns’ procession to mass from the Yates Thompson manuscript. British Library Board/Canva, CC BY-ND

Les religieuses n’étaient pas seulement des figures spirituelles. À la fin du Moyen Âge, les couvents de Vienne géraient d’importants capitaux et finançaient ménages, artisans et institutions à travers toute la ville.


Préparer sa retraite n’a rien d’une invention moderne. Bien avant les fonds de pension et les produits d’épargne, les habitants de l’Europe médiévale échangeaient déjà des capitaux contre des revenus réguliers. À Vienne, à la fin du Moyen Âge, ce système de rentes constituait même l’un des piliers de l’économie urbaine.

Et contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, les principaux acteurs de cette finance d’avant les banques n’étaient pas seulement des marchands ou de riches notables. Des communautés de religieuses jouaient elles aussi un rôle central, au point de devenir parmi les gestionnaires financiers les plus fiables et les plus influents de la ville.

Les rentes existaient sous plusieurs formes, adaptées à des besoins différents. Leur principe était simple : une personne versait une somme d’argent importante en échange d’un revenu régulier, généralement garanti par un bien immobilier ou par des recettes urbaines.

Dans la Vienne médiévale – qui constitue mon domaine de recherche –, la formule la plus répandue était la rente perpétuelle. Ce type de contrat assurait un revenu annuel fixe sans date d’échéance prédéfinie et pouvait être revendu ou transmis à un tiers.

À côté de ces rentes perpétuelles existaient les rentes viagères, qui garantissaient un revenu à leur bénéficiaire jusqu’à sa mort. Elles offraient une forme de sécurité pour la vieillesse tout en facilitant la gestion des héritages. Les autorités municipales émettaient également des rentes publiques, permettant à la ville de lever des fonds en échange de versements réguliers garantis par ses recettes.

Ces différents types de rentes répondaient à une grande variété de besoins financiers. Les ménages y recouraient pour obtenir rapidement des liquidités, les investisseurs pour s’assurer des revenus prévisibles, et les institutions pour gérer leurs actifs sur le long terme. Dans des villes comme Vienne, ce système constituait l’épine dorsale de la finance urbaine. En l’absence de véritables établissements bancaires, il permettait de financer durablement l’activité économique et de faire circuler les capitaux au sein de la cité.

Des femmes au centre du système

Les recherches que j’ai menées à partir des archives municipales de Vienne offrent un aperçu exceptionnellement détaillé de ce système. Une base de données regroupant plus de 2 000 contrats de rente enregistrés dans les Grundbücher, les registres fonciers de la ville, entre environ 1360 et 1450, permet d’identifier les acteurs de ce marché et de suivre l’évolution de leurs pratiques au fil du temps.

Les femmes y apparaissent de manière particulièrement visible, aussi bien comme emprunteuses que comme prêteuses. Les épouses participaient à la gestion financière du foyer aux côtés de leur mari, les veuves administraient et réinvestissaient leur patrimoine, tandis que certaines femmes agissaient comme de véritables agentes économiques indépendantes. Loin d’être marginales, les femmes étaient pleinement intégrées au fonctionnement quotidien des marchés du crédit à la fin du Moyen Âge.

Au cours du XVe siècle, toutefois, cette situation commence à évoluer. Les femmes apparaissent de moins en moins souvent dans les transactions de rentes à titre individuel. À leur place émerge progressivement une autre figure féminine de l’activité économique : la religieuse.

Le Jardin du couvent, par George Dunlop Leslie (vers 1857-1870)
Le Jardin du couvent, par George Dunlop Leslie (vers 1857-1870).
National Museums Liverpool

L’âge et la situation familiale influençaient la manière dont les femmes participaient au marché du crédit dans le cadre juridique viennois. Les règlements de la ville définissaient les moments où elles pouvaient disposer de leurs biens, notamment lors d’un veuvage, d’une entrée au couvent ou lorsqu’elles atteignaient un âge reconnu comme celui de la maturité économique.

Les femmes apparaissent ainsi dans les archives des rentes à différents moments de leur existence. Elles interviennent parfois seules, parfois avec leur époux ou des membres de leur famille. Dans le même temps, des transformations institutionnelles plus larges modifient les circuits du crédit au sein de la ville. Les femmes demeurent une composante essentielle de ce système, même si les modalités de leur participation évoluent progressivement.

L’une des évolutions les plus marquantes de cette période est la montée en puissance des couvents féminins comme prêteurs. À mesure que les femmes apparaissent moins fréquemment dans les transactions de rentes à titre individuel, les communautés religieuses deviennent des acteurs de plus en plus actifs du crédit. Ce basculement devient particulièrement visible après 1420, lorsque la communauté juive de Vienne – longtemps l’une des principales sources de crédit de la ville – est expulsée. La contraction de ces circuits de financement ouvre alors de nouvelles opportunités. Les couvents investissent cet espace, développent leurs activités de prêt et s’imposent progressivement comme des fournisseurs essentiels de crédit urbain.

Les couvents, nouveaux acteurs du crédit

Les couvents accumulaient des ressources grâce aux dots, aux dons et aux revenus de rentes, constituant derrière leurs murs d’importantes réserves de capitaux. Ils réinvestissaient ensuite cette richesse à travers des contrats de rente, souvent sur de longues périodes, en répartissant les risques entre un large éventail d’emprunteurs.

Les responsables des couvents suivaient les paiements, négociaient les contrats et entretenaient leur réputation de fiabilité. Dans un monde où la confiance était au cœur des échanges financiers, les religieuses étaient reconnues comme des créancières sûres et fiables.

Le Miracle de sœur Candida Agudi, par Filippo Abbiati (vers 1610)
Le Miracle de sœur Candida Agudi, par Filippo Abbiati (vers 1610).
cathédrale de Milan

Toutes sortes d’emprunteurs venaient à elles. Les registres viennois des rentes privées montrent ainsi que des ménages, des artisans, des élites locales et des institutions se tournaient tous vers les couvents pour obtenir du crédit. Ces prêts servaient à financer des transactions immobilières, à restructurer des dettes existantes, à répondre aux besoins des foyers ou encore à réaliser des investissements. L’activité de prêt des couvents faisait alors partie intégrante du fonctionnement quotidien de l’économie viennoise.

L’étude de ces archives invite également à revoir notre compréhension de l’histoire économique des femmes. Si les femmes sont moins présentes à titre individuel dans les systèmes financiers, leur participation se déplace vers des formes plus collectives et institutionnelles. Elles continuent d’influencer la vie économique, souvent à travers des structures capables d’organiser et de renforcer les ressources dont elles disposent.

À l’heure où les questions d’inclusion financière et de stabilité économique restent au cœur des débats, l’exemple de Vienne offre plusieurs enseignements. La confiance, la capacité d’adaptation et la diversité des acteurs sont des éléments essentiels au bon fonctionnement d’un système financier. Lorsque les sources traditionnelles de crédit se transforment ou disparaissent, de nouveaux acteurs peuvent émerger pour prendre le relais et maintenir la circulation des capitaux.

Dans le cas de Vienne, ce rôle a été assumé par les communautés religieuses féminines, qui ont contribué de manière décisive à la résilience économique de la ville.

The Conversation

Anna Molnár a reçu des financements du Leverhulme Trust.

ref. Quand les religieuses prêtaient de l’argent : l’influence méconnue des couvents sur l’économie viennoise – https://theconversation.com/quand-les-religieuses-pretaient-de-largent-linfluence-meconnue-des-couvents-sur-leconomie-viennoise-285715

Se sentir exclu pousse les ados vers la mentalité complotiste

Source: The Conversation – in French – By Nessa Ghassemi-Bakhtiari, PhD Student, Psychology, Université du Québec à Montréal (UQAM)

L’adolescence représente une période de vulnérabilité face aux idées complotistes, y compris celles liées à la manosphère. C’est en comprenant mieux comment ces idées se développent chez les jeunes qu’on peut intervenir, et peut-être même prévenir leur apparition.


Ces derniers mois, le regard médiatique s’est tourné vers la manosphère, et vers l’adhésion croissante des ados du Québec aux idéologies masculinistes. Ce mouvement, qui attribue le mal-être des jeunes hommes à une machination malicieuse des mouvements féministes, inquiète par les discours de haine qu’il propage et par les théories du complot qu’il véhicule, comme celle du « Grand Remplacement ».

Au Québec, une récente enquête menée auprès de 110 personnes enseignantes dans près de 200 écoles publiques révèle que la grande majorité d’entre elles constatent une hausse des manifestations de misogynie et d’homophobie depuis quelques années, souvent associées à l’ascendant exercé par certains influenceurs ou par des figures politiques populistes.

Le besoin de connexion

Mais si cette mentalité complotiste se développait d’abord en réponse à la frustration du besoin psychologique fondamental qu’est le besoin de connexion à son entourage ? L’étude longitudinale, réalisée auprès de 135 adolescentes et 97 adolescents et récemment publiée dans le Journal of Adolescence, apporte des éléments de réponse et remet en question certaines idées reçues sur la façon dont on devrait intervenir auprès des jeunes.




À lire aussi :
« Manosphère » : ce que les parents doivent savoir pour en parler avec leurs enfants


Notre équipe a suivi 232 élèves du secondaire, âgés de 15 ans en moyenne, répartis dans dix écoles publiques et privées de milieux socioéconomiques variés du Québec. À deux reprises et à un an d’écart (printemps 2023 et 2024), les élèves ont complété des questionnaires mesurant leur mentalité complotiste, de même que la frustration de leurs besoins psychologiques de base.

Distinguer la théorie du complot de la mentalité complotiste

La mentalité complotiste est la tendance générale et stable à interpréter les grands événements comme résultant de machinations secrètes orchestrées par des groupes puissants. La théorie du complot, pour sa part, se distingue par un contenu spécifique et circonscrit, comme « la pilule rouge », qui est une expression empruntée au film The Matrix et récupérée par la manosphère pour désigner une supposée prise de conscience ; dans ce cas-ci, le fait que la société défavoriserait les hommes au profit des femmes, en particulier les féministes.

Ainsi, deux personnes peuvent présenter un niveau similaire de mentalité complotiste, sans pour autant croire aux mêmes théories du complot. De plus, nous nous situons toutes et tous quelque part sur le spectre de la mentalité complotiste, sans que notre bien-être en soit affecté. Toutefois, une mentalité complotiste élevée peut être associée à des conséquences concrètes, telles qu’une méfiance envers les institutions, un retrait civique et une adhésion facilitée à des idéologies extrémistes.




À lire aussi :
Le looksmaxxing est plus qu’un culte de l’apparence : il fait écho aux discours masculinistes


Le phénomène que représentent les théories du complot et la mentalité complotiste est souvent analysé à travers le prisme du contenu (c’est-à-dire qui dit quoi, sur quelle plate-forme), mais rarement à travers celui des besoins psychologiques qui motivent les jeunes à s’y tourner. De plus, la majorité des études réalisées à ce jour ont visé les adultes, alors que les adolescentes et adolescents représentent une population particulièrement vulnérable.

Étant donné le peu d’études existantes concernant ce sujet chez les jeunes, nous avons choisi d’examiner la mentalité complotiste plutôt que les croyances envers des théories du complot spécifiques. Ce choix a été fait selon le principe que les croyances en des théories du complot risquent davantage d’être influencées par des variables sociodémographiques, alors que la mentalité complotiste peut affecter l’ensemble des jeunes, peu importe le genre, ce qui permet d’obtenir un premier aperçu des vulnérabilités psychosociales pouvant affecter les jeunes en tant que groupe.

Trois besoins psychologiques fondamentaux

Nous avons entrepris d’explorer la relation de la mentalité complotiste avec trois besoins psychologiques considérés fondamentaux pour le bien-être : l’autonomie (se sentir libre de ses choix), la compétence (se sentir efficace) et l’appartenance sociale (se sentir accepté et apprécié par son entourage). Lorsque notre environnement frustre ces besoins, nous cherchons naturellement à les satisfaire, mais pas nécessairement de façon bénéfique.

Développer une mentalité complotiste et adhérer à des théories du complot, c’est rejoindre une communauté, retrouver un sentiment de contrôle, comprendre enfin pourquoi on souffre. Cette promesse de sens et d’appartenance est particulièrement séduisante pour les jeunes personnes qui se sentent forcées d’agir contre leur gré, qui doutent de leurs capacités ou qui se sentent exclues ou peu acceptées par les autres.

La mentalité complotiste propose un cadre simple : si les choses vont mal, c’est parce que quelqu’un le veut ainsi. Or il a été démontré que, dans les faits, cette mentalité complotiste ne garantit pas la satisfaction de ces besoins. Et les résultats de notre étude suggèrent plutôt qu’elle vient même maintenir la frustration.

Un engrenage qui s’entretient

Les résultats de notre étude brossent un portrait préoccupant : trois ados sur quatre estimaient probable que des événements importants soient délibérément cachés au public, et près de deux sur trois doutaient de la sincérité des politiciennes et politiciens.

Un second résultat mérite une attention particulière : la mentalité complotiste s’avère remarquablement stable d’une année à l’autre. Cela suggère qu’une fois installée à l’adolescence, cette vision du monde tend à se maintenir. Ceci renforce l’importance d’agir tôt, avant que ces tendances ne se cristallisent. Ce résultat fait écho à une étude longitudinale norvégienne ayant suivi plus de 2 000 personnes sur une période de 28 ans : plus les individus ressentaient de la solitude à l’adolescence, plus ils endossaient une vision complotiste à l’âge adulte.




À lire aussi :
Propulsé par les médias sociaux, le masculinisme sort de l’ombre et trouve un écho dans la sphère publique


Tous ces résultats longitudinaux font ressortir l’existence d’une potentielle dynamique en boucle. Dans notre étude, la frustration du besoin d’appartenance était associée à une hausse de la mentalité complotiste un an plus tard. Et l’existence d’une mentalité complotiste était pour sa part associée à une plus grande frustration des besoins d’appartenance et d’autonomie un an plus tard.

Il est possible que le développement d’une mentalité complotiste sévère mette à risque les jeunes de s’isoler au sein de chambres d’échos qui propagent des idées divergentes de celles normalisées par leurs pairs. Cette mentalité complotiste pourrait également favoriser progressivement l’identification à un nouveau groupe qui adhère à une même idéologie alternative, mais au sein duquel exprimer un doute ou un désaccord envers l’idéologie partagée pourrait représenter une nouvelle menace d’exclusion.

Nous obtenons donc ici un point de départ clair pour intervenir : le sentiment d’exclusion sociale.

Favoriser l’appartenance sociale plutôt que débattre des faits

Face à des ados qui tiennent des propos complotistes, le réflexe est souvent de les confronter pour démontrer par l’argumentation que leurs croyances sont fausses. Cette approche échoue généralement. Si la mentalité complotiste est en partie une réponse à des besoins non comblés, la contredire frontalement n’adresse pas le problème de fond.

Les résultats obtenus dans notre étude appuient la proposition émise auparavant que les approches plus prometteuses seraient celles qui soutiennent un sentiment d’appartenance authentique au sein de l’école.


Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.


Par exemple, les activités organisées d’engagement civique, de sports et d’activités culturelles offrent des espaces qui soutiennent le développement positif des ados. De tels espaces favorisent le développement de liens significatifs, offrent l’opportunité d’exercer un pouvoir concret et permettent de transformer les frustrations en actions constructives.

Plutôt que de chercher à détourner les jeunes des réseaux sociaux, mieux vaut leur assurer, dans leur environnement immédiat, un contexte de vie et de développement qui soutient la satisfaction de leurs besoins, pour qu’ils n’aient pas à la chercher ailleurs.

Pas forcément lié au genre

Enfin, il importe de souligner que le fait de s’identifier comme fille ou garçon ne s’est pas avéré un prédicteur significatif de la mentalité complotiste dans nos données. Nos résultats ne constituent qu’un point de départ : des études reposant sur des échantillons plus grands seront nécessaires pour vérifier si les associations observées dans notre étude se confirment tant chez les adolescentes que chez les adolescents.

Si la manosphère constitue l’exemple le plus médiatisé en ce moment, d’autres espaces en ligne proposent des dynamiques similaires à des jeunes dont les besoins ne sont pas comblés, comme le mouvement des « tradwives » chez les jeunes femmes. En ce sens, les besoins sous-jacents sont universels : c’est cette souffrance qu’il faut apprendre à reconnaître et à prendre en charge, dans nos écoles comme dans nos familles.

La Conversation Canada

Anne-Sophie Denault a reçu des financements du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada.

Marie-Jeanne Léonard et Nessa Ghassemi-Bakhtiari ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Se sentir exclu pousse les ados vers la mentalité complotiste – https://theconversation.com/se-sentir-exclu-pousse-les-ados-vers-la-mentalite-complotiste-281710

De nouvelles analyses d’ADN permettent d’identifier d’autres membres de la funeste expédition Franklin

Source: The Conversation – in French – By Douglas Stenton, Adjunct Assistant Professor, Anthropology, University of Waterloo

L’expédition Franklin de 1845, qui visait à franchir le passage du Nord-Ouest, a donné lieu à un drame sans précédent dans l’histoire de l’exploration polaire britannique, avec la disparition des 129 officiers et membres de l’équipage, ainsi que des navires de l’expédition, le HMS Erebus et le HMS Terror. Cette catastrophe a inspiré des romans, des films et des séries télévisées, et a suscité des recherches actives dans plusieurs disciplines.

une affiche offrant 20 000 livres sterling pour toute information concernant les navires disparus
Le gouvernement britannique a offert une récompense de 20 000 livres sterling pour toute information concernant l’expédition disparue.
(Bibliothèque et Archives Canada)

Des progrès remarquables ont été réalisés ces dernières années, notamment avec la découverte des épaves des deux navires dans un état de conservation étonnant, offrant de grandes perspectives pour comprendre le sort de l’expédition. Des avancées majeures dans l’étude de l’héritage humain de l’expédition ont également été réalisées.

Par une froide journée d’avril 1848, alors qu’ils venaient de quitter l’Erebus et le Terror quelques jours plus tôt, les marins ont établi leur campement près de Victory Point, au nord-ouest de l’île du Roi-Guillaume. Le capitaine Francis Crozier a écrit ces mots : « Et nous partons demain, le 26, pour la rivière Back’s Fish » dans la marge du document le plus important jamais retrouvé de l’expédition Franklin de 1845.

Leur situation était désespérée. Les navires étaient prisonniers des glaces du détroit de Victoria depuis 19 mois, à près de 30 kilomètres de la côte de l’île du Roi-Guillaume.

Neuf officiers, dont John Franklin, le chef de l’expédition, et quinze marins avaient péri. Les réserves de nourriture avaient diminué en quantité comme en valeur nutritionnelle, et bon nombre des 105 survivants souffraient d’un déclin de leur santé physique et mentale.

La décision de tenter un long et périlleux sauvetage, en tirant des traîneaux lourdement chargés vers le sud sur des centaines de kilomètres de glace et de terre, s’est avérée fatale. Les hommes s’étaient engagés sur une voie qui allait les mener vers la mort et l’oubli.




À lire aussi :
Découvrez les trois plus grandes épaves englouties par le fleuve Saint-Laurent


Identification des ossements

Douglas Stenton explique le travail mené par l’équipe de recherche pour identifier les marins disparus. (CBC)

Les noms des officiers et des membres d’équipage de l’expédition Franklin sont bien connus, mais leurs familles, tout comme leurs descendants actuels, n’ont jamais su si les rapports faisant état de corps de marins éparpillés le long de leur trajet et les rumeurs macabres de cannibalisme correspondaient au sort réservé à leurs proches.

Au cours de la dernière décennie, mes collègues et moi-même, qui sommes issus des universités de Waterloo, de Trent et de Lakehead, avons associé l’archéologie, l’anthropobiologie, la génétique et la généalogie, et avons collaboré avec des généalogistes afin d’identifier six des hommes trouvés. Nous avons également apporté un nouvel éclairage sur des événements survenus il y a plus de 170 ans, lors des étapes finales de cette expédition tragique.

Notre travail a consisté à créer deux ensembles de données ADN. Le premier est d’origine archéologique et se compose d’ADN mitochondrial (maternel) et du chromosome Y (paternel) extrait de dents et d’os découverts sur les sites où sont décédés des membres de l’expédition Franklin. Le second est constitué d’échantillons d’ADN fournis par des descendants directs, du côté maternel ou paternel, des marins de l’expédition, retrouvés grâce à des recherches généalogiques.

Nous avons analysé 50 échantillons d’os et de dents provenant de dix sites archéologiques de l’expédition Franklin, sur l’île du Roi-Guillaume, et prélevé de l’ADN auprès des descendants de 33 membres de l’expédition. Ces données ont été comparées afin de rechercher des profils génétiques correspondants qui permettraient d’identifier des marins.




À lire aussi :
Un fossile vieux de 380 millions d’années révèle l’origine de nos mains


Relier passé et présent

une image en noir et blanc représentant un homme blanc vêtu d'un uniforme de la marine britannique des années 1800
James Fitzjames commandait le navire amiral de l’expédition, le HMS Erebus.
(Institut de recherche polaire Scott / Université de Cambridge)

Nous avons procédé à une première identification en 2019 grâce à une correspondance génétique avec l’arrière-arrière-arrière-petit-fils de l’adjudant (ingénieur) John Gregory, du HMS Erebus.

En 2024, soit cinq ans plus tard, le capitaine James Fitzjames, également du HMS Erebus, a été identifié grâce à une correspondance avec un cousin éloigné du côté paternel.

L’ADN de Fitzjames a été extrait d’une dent provenant d’une mâchoire présentant plusieurs marques de découpe, révélant que son corps avait été victime de cannibalisme. Fitzjames n’est pas le seul membre de l’expédition à avoir subi ce sort, mais il est le seul dont l’identité soit connue.


Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.


En 2025, nous avons ajouté quatre noms à la liste des marins identifiés, grâce à des recoupements effectués avec les arrière-arrière-petits-enfants et arrière-arrière-arrière-petits-enfants de membres de leurs familles. Trois d’entre eux avaient servi à bord du HMS Erebus : John Bridgens, intendant des officiers, William Orren, matelot qualifié, et David Young, mousse de première classe.

Bridgens est mort au même endroit que Gregory. Deux des trois hommes découverts à cet endroit ont désormais été identifiés.

Un bas portant l’inscription « W. Orren », l’un des deux vêtements étiquetés retrouvés au camp de Victory Point, est un souvenir émouvant de la présence d’Orren sur les lieux. Il s’est ensuite lancé dans une expédition vers le sud au cours de laquelle il a trouvé la mort après avoir parcouru 65 kilomètres à pied.

Le fait d’avoir identifié Young est particulièrement intéressant étant donné que le personnage central du roman de John Wilson, Across Frozen Seas, publié en 1997 et présentant l’histoire de l’expédition Franklin à un jeune public, est une version romancée de ce matelot.

Le HMS Terror

une photo en noir et blanc d'un squelette humain
Le squelette de Harry Peglar, membre de l’équipage du HMS Terror, a été exhumé en 1973 par le 1er bataillon du Royal Canadian Regiment.
(Archives du Musée du Royal Canadian Regiment)

La quatrième personne identifiée en 2025, et le seul marin du HMS Terror identifié à ce jour, est Henry Peter « Harry » Peglar. Il s’est engagé à bord du HMS Terror en 1845 en tant que premier maître et capitaine de hune.

Peglar est mort près de Gladman Point, vêtu d’un uniforme d’intendant, poste qu’il occupait vraisemblablement à la suite d’une rétrogradation pour faute professionnelle. Son identification formelle a mis fin à un débat vieux de 167 ans, né des indices contradictoires découverts près de son squelette en 1859.

Le certificat de marin de Peglar figurait parmi les papiers contenus dans un carnet trouvé près du corps, ce qui semblait indiquer que les restes étaient ceux de Peglar. Cependant, l’homme décédé était habillé en intendant, un grade ou une fonction que Peglar n’avait jamais occupé auparavant.

En raison des vêtements que l’homme portait, une rumeur s’est répandue selon laquelle il ne s’agissait pas de Peglar, mais d’un ami qui travaillait comme intendant sur le Terror et qui tentait de rapporter les documents de Peglar à sa famille. Notre analyse ADN a toutefois démontré que cette théorie était erronée.

À ce jour, nous avons identifié un officier supérieur, un adjudant, un premier maître, un matelot qualifié, un intendant et un mousse. Cinq de ces hommes, qui travaillaient à bord du HMS Erebus, sont morts à moins de deux kilomètres les uns des autres.

Il faudra recueillir davantage de données, mais ces résultats soulèvent une question intéressante : les équipages de l’Erebus et du Terror se sont-ils séparés de leur propre chef, ou est-ce arrivé en raison de circonstances imprévues ?

Nos recherches génétiques ont ouvert un nouveau chapitre de l’enquête sur l’expédition Franklin, permettant à certaines personnes de tisser un lien plus personnel avec cette histoire. Il est logique que ce chapitre soit écrit avec l’aide des descendants de ces hommes qui ne sont jamais rentrés chez eux.

La Conversation Canada

Douglas Stenton a reçu une subvention du ministère de la Culture et du Patrimoine du Nunavut.

ref. De nouvelles analyses d’ADN permettent d’identifier d’autres membres de la funeste expédition Franklin – https://theconversation.com/de-nouvelles-analyses-dadn-permettent-didentifier-dautres-membres-de-la-funeste-expedition-franklin-285188

Un portrait de Pocahontas daté de 1616 révèle le regard des colons anglais sur les peuples autochtones américains

Source: The Conversation – in French – By Peter C. Mancall, Distinguished Professor and Professor of the Humanities, USC Dornsife College of Letters, Arts and Sciences

La gravure de Pocahontas réalisée par Simon van de Passe en 1616 est le seul portrait connu exécuté de son vivant.
National Portrait Gallery/Wikimedia Commons

En représentant Pocahontas comme une dame anglaise, les colons voulaient démontrer que les peuples autochtones étaient appelés à adopter rapidement leur culture. L’histoire leur donnera tort.


Grâce à Disney, Pocahontas est sans doute l’Amérindienne du XVIIe siècle la plus célèbre au monde. Le film d’animation consacré à son enfance la montre conversant avec un saule, se liant d’amitié avec des animaux, chantant « Les couleurs du vent » et vivant une romance impossible avec le capitaine John Smith.

Le film de 1995 a façonné une image durable de Pocahontas. Il reprend certains éléments issus des sources historiques, mais relève aussi largement de la fiction. John Smith était bien l’un des colons anglais arrivés à Jamestown, en Virginie, peu après la fondation de la colonie en 1607. Le père de Pocahontas, Wahunsonacock (que les colons, puis Disney, ont appelé Powhatan) était le chef suprême de la confédération powhatan, dont les communautés vivaient le long de la baie de Chesapeake et de ses affluents.

Il n’existe qu’un seul portrait de Pocahontas réalisé de son vivant, très loin de l’image popularisée par Disney. Et ce portrait en dit long sur la manière dont les Anglais concevaient la colonisation.

Une famille puissante

Comme je l’explique dans mon livre publié en 2026, Contested Continent: The Struggle for North America, c. 1000 to 1680 (« Continent disputé : la lutte pour l’Amérique du Nord, de l’an 1000 à 1680 », non traduit en franças), Wahunsonacock fut la figure politique la plus importante de la Virginie des débuts de la colonisation, un territoire que les Powhatans appelaient Tsenacommacah. Grâce à un réseau d’alliances personnelles et à une remarquable habileté politique, il exerçait son autorité sur une trentaine de communautés établies le long des rives de la baie de Chesapeake et de ses affluents.

Une gravure de Wahunsonacock réalisée par William Hole figure sur cette carte de la Virginie dessinée par John Smith.
Virtual Jamestown/Wikimedia Commons

Pocahontas, également connue sous les noms de Matoaka et Amonute, avait probablement dix ou onze ans lorsqu’elle rencontra John Smith à la fin de l’année 1607. À ce moment-là, celui-ci était prisonnier de son père qui, selon le récit qu’il fera plus tard, s’apprêtait à le faire exécuter. Les historiens estiment toutefois que Wahunsonacock soumettait plus vraisemblablement Smith à un rituel d’adoption. Le colon anglais, lui, affirma que Pocahontas lui avait sauvé la vie.

En 1613, les Anglais capturèrent Pocahontas au cours d’un conflit connu sous le nom de première guerre anglo-powhatan. Après avoir obtenu la libération de sa fille en 1614, Wahunsonacock approuva son mariage avec John Rolfe, acteur majeur de l’économie du tabac de la colonie, et elle se convertit au christianisme. Entre 1615 et 1617, elle donna naissance à leur fils, Thomas.

Pocahontas en Angleterre

Deux ans après leur mariage, Pocahontas et John Rolfe se rendirent en Angleterre, où elle joua un rôle central dans la mission diplomatique menée au nom de son père.

Au cours de son séjour à Londres, qui lui permit notamment de rencontrer le roi Jacques Ier, Pocahontas posa pour un portrait réalisé par l’artiste Simon van de Passe. Sa tenue et sa posture reprennent les codes des portraits des femmes de l’élite anglaise de l’époque. L’image met en valeur son haut chapeau cylindrique, son large col de dentelle, sa robe richement brodée ou en brocart, ainsi qu’une boucle d’oreille en perle suspendue à son oreille gauche.

La gravure de Pocahontas réalisée par Simon van de Passe en 1616 est le seul portrait connu exécuté de son vivant.
National Portrait Gallery/Wikimedia Commons

Outre sa tenue anglaise, Pocahontas tient dans la main soit un éventail en plumes, accessoire courant chez les femmes de la haute société de l’époque, soit une plume à écrire. Les Européens considérant alors la maîtrise de l’écriture comme un marqueur essentiel de la civilisation, l’un comme l’autre de ces objets illustrent l’espoir des Anglais de voir les peuples autochtones adopter rapidement la culture des colons.

Le pouvoir des images

La gravure de Pocahontas n’est pas la première représentation des peuples autochtones de la côte médio-atlantique à avoir circulé en Angleterre. Les illustrations d’un ouvrage largement réédité jouèrent de leur côté un rôle déterminant pour convaincre les Anglais de fonder des colonies en Amérique du Nord.

À la fin du XVIe siècle, les promoteurs de la colonisation anglaise avaient compris que les descriptions de l’Amérique du Nord pouvaient rendre ces territoires lointains plus attractifs aux yeux des futurs colons. Ils cherchaient à persuader les hommes et les femmes d’Angleterre qu’il était possible d’y bâtir une économie prospère tout en coexistant avec les peuples autochtones.

Page de titre de l’édition de 1590 de « A Briefe and True Report of the Newfound Land of Virginia », de Theodor de Bry.‘
Livinncary/Wikimedia Commons, CC BY-SA

Certains promoteurs de la colonisation comprirent que les aquarelles réalisées en 1585 par l’artiste John White, représentant les Algonquiens de Caroline vivant dans les Outer Banks, pouvaient susciter l’intérêt – et attirer des investisseurs. Ces promoteurs, proches des principaux cercles de la cour d’Angleterre et du monde de l’imprimerie, virent également l’intérêt de publier l’étude approfondie de la région réalisée par le jeune mathématicien et écrivain anglais Thomas Harriot, intitulée “A Briefe and True Report of the Newfound Land of Virginia”. En 1590, ils s’associèrent à l’imprimeur flamand Theodor de Bry pour en publier une édition illustrée, contenant des gravures inspirées des peintures de John White.

L’ouvrage décrivait les modes de vie des Algonquiens de Caroline et recensait les ressources susceptibles d’être exploitées à des fins lucratives. Certains des autochtones représentés dans ses pages ne portent qu’un pagne en peau de daim. Certaines femmes portent une jupe, mais aucun vêtement sur le haut du corps.

Pour les Européens, élevés dans l’idée que couvrir entièrement son corps était un signe de civilisation, cette apparence revêtait une forte portée symbolique. Les peuples que les colonisateurs considéraient comme des « sauvages » étaient souvent représentés nus, comme les Taïnos rencontrés par Christophe Colomb un siècle plus tôt. En revanche, les Anglais qui lisaient cet ouvrage sur les Algonquiens y voyaient un peuple qui, avec l’encadrement approprié, pouvait adopter les usages anglais, y compris le christianisme protestant.

« Ils ont déjà une certaine religion », écrivait Harriot dans “A Briefe and True Report, « qui, bien qu’éloignée de la vérité, laisse espérer qu’elle pourra être réformée plus facilement et plus rapidement. »

Pour illustrer l’idée que les peuples autochtones pouvaient être convertis à la culture européenne, les graveurs ajoutèrent des représentations des anciens Bretons, prétendument inspirées d’une ancienne chronique. Trois de ces images montrent des Pictes nus, couverts de tatouages plus nombreux encore que les Algonquiens. Ces personnages sont également dépeints comme plus violents : un homme picte tient une tête fraîchement tranchée, tandis qu’une autre gît à ses pieds ; une femme picte, elle, brandit des lances et une épée large.

Un retour à la réalité

Lorsque Pocahontas posa pour Simon van de Passe, son portrait fit bien plus que reproduire les traits de cette jeune femme, qui mourut l’année suivante, peu après avoir quitté Londres, emportée soit par une maladie, soit, selon la tradition orale d’une tribu de Virginie, empoisonnée.

À l’image des gravures popularisées par le livre de Harriot, ce portrait suggérait que les peuples autochtones adopteraient bientôt les usages anglais. Comme le rappelle l’inscription figurant sur la gravure, Pocahontas était devenue Rebecca Rolfe après son mariage. Dans ses écrits, son mari célébrait sa conversion à la foi anglicane. Le portrait semblait ainsi offrir une preuve éclatante de ce modèle de conversion culturelle.

Le père de Pocahontas mourut en 1618. Quatre ans plus tard, les Powhatans se soulevèrent contre les colons anglais. Le 22 mars 1622, sous le commandement du chef de guerre Opechancanough, ils tuèrent environ un quart des colons installés en Virginie. Les Anglais qualifièrent cette attaque de « massacre barbare » et déclenchèrent une guerre de représailles, qui culmina notamment avec l’empoisonnement massif de Powhatans en 1623 – une action que les Anglais de l’époque savaient pourtant contraire aux principes émergents du droit de la guerre.

En voyant Pocahontas représentée assise avec élégance, coiffée d’un chapeau raffiné et tenant une plume à écrire, les Anglais avaient cru que les peuples autochtones adopteraient naturellement les usages des colons. Les événements de mars 1622 leur prouvèrent le contraire.

The Conversation

Peter C. Mancall a reçu des financements de the National Endowment for the Humanities, the Huntington Library, and the Mellon Foundation.

ref. Un portrait de Pocahontas daté de 1616 révèle le regard des colons anglais sur les peuples autochtones américains – https://theconversation.com/un-portrait-de-pocahontas-date-de-1616-revele-le-regard-des-colons-anglais-sur-les-peuples-autochtones-americains-284216

Appolonia : l’histoire d’un royaume africain qui a résisté à la traite transatlantique des esclaves

Source: The Conversation – in French – By Nana Kesse, Assistant Professor of History, Clark University

La traite transatlantique des esclaves était une entreprise mondiale aux multiples facettes et hautement commercialisée. Elle s’est étendue du début du 16e siècle jusqu’au milieu du 19e siècle.

Les événements de cette période sont bien trop complexes pour se résumer à un simple schéma « coupables-victimes ». Certes, ce commerce a déshumanisé et réduit à l’état de marchandise de manière catastrophique plus de 12,5 millions d’Africains. Mais il ne s’agissait pas uniquement d’une conquête extérieure.

Les Européens ne disposaient ni des connaissances géographiques, ni de l’immunité contre les maladies tropicales endémiques, ni de la puissance militaire nécessaires pour s’aventurer à l’intérieur des terres africaines. Ils dépendaient donc des États africains et des élites marchandes locales pour l’approvisionnement en captifs.

En contrôlant les ports côtiers, en régulant l’accès au marché et en gérant les routes commerciales intérieures qui acheminaient les captifs vers la côte, ces intermédiaires africains ont rendu possible et structuré la traite des êtres humains par les Européens.

Pourtant, cette participation interne était rarement uniforme. Certaines sociétés et certains groupes africains puissants capturaient en grande partie des personnes dans des communautés plus faibles lorsqu’il y avait des guerres ou des razzias. D’autres États africains centralisés avaient choisi de ne participer ni pleinement à la traite des esclaves ni s’en abstenir complètement.

L’une de ces sociétés était le royaume d’Appolonia (aujourd’hui connu sous le nom d’État de Nzema), situé dans le sud-ouest de la Côte-de-l’Or (actuel Ghana). Au cours des quatre siècles qu’a duré l’esclavage atlantique, Appolonia n’a exporté que 352 captifs. Dans le même temps, d’autres villes de la Côte-de-l’Or, comme Elmina et Cape Coast, ont chacune expédié des centaines de milliers de captifs.

En tant qu’historien de l’Afrique de l’Ouest, et plus particulièrement du Ghana, spécialisé dans l’histoire de l’environnement et de l’eau ainsi que dans la traite négrière, j’étudie depuis près d’une décennie le rôle d’Appolonia dans la traite transatlantique des esclaves. Ma récente étude révèle qu’Appolonia était la seule région portuaire de la Côte-de-l’Or où la traite transatlantique des esclaves n’a pas prospéré, même si l’esclavage des populations africaines autochtones existait au sein du royaume. À ce titre, Appolonia constitue une exception statistique et géographique dans cette économie de la traite négrière.

L’histoire d’Appolonia soulève plusieurs questions importantes. Pourquoi le royaume a-t-il vendu un si petit nombre de captifs ? Pourquoi est-il important d’étudier les régions d’Afrique où la traite négrière était moins dominante ? Et que nous apprennent des cas atypiques comme celui d’Appolonia en matière de justice historique et de réparation ?

Appolonia dans son contexte historique

Appolonia est une société akan du sud-ouest du Ghana, située à la frontière avec la Côte d’Ivoire. Les Portugais ont donné à cette région le nom de sainte Appolonia, une vierge chrétienne égyptienne, car ils l’ont découverte le jour de sa fête.

La région était composée de petits villages qui se sont regroupés pour fonder le royaume d’Appolonia à la fin du XVIIe siècle. C’est là que le premier président du Ghana, Kwame Nkrumah, est né en 1909.

La fondation du royaume d’Appolonia a coïncidé avec d’autres événements historiques majeurs sur la Côte-de-l’Or. Parmi ceux-ci figurent l’ascension du royaume ashanti au rang de superpuissance et la transformation de la région en un centre de la traite négrière transatlantique.

Ces événements ont entraîné Appolonia dans la grande économie atlantique. Cependant, Appolonia était probablement la seule société de la Côte-de-l’Or à avoir effectivement dit « non » à la traite négrière transatlantique.

Dire « non » ne signifiait pas une absence totale de participation. Les 352 personnes réduites en esclavage qu’Appolonia a expédiées représentent 0,0028 % des Africains transportés à travers l’océan Atlantique. Mon intention n’est pas de réduire ces vies précieuses à de simples chiffres, mais de montrer que, en termes de pourcentage, l’implication d’Appolonia dans ce commerce était minime.

Pour illustrer ce point, examinons quelques données comparatives.

Le tableau présente les exportations de captifs en provenance de diverses régions de la Côte-de-l’Or. Ces informations proviennent de la base de données SlaveVoyages, compilée au fil des décennies par divers chercheurs dans le cadre d’une collaboration internationale. Elle fournit des statistiques sur les personnes réduites en esclavage expédiées depuis l’Afrique et celles qui ont survécu au voyage.

Par exemple, au 18e siècle, sur la Côte-de-l’Or, des villes portuaires comme Anomabo ont enregistré 168 348 exportations de captifs, Cape Coast 100 434 et Elmina 85 636 – contre 352 pour Appolonia.

Il convient de replacer ces chiffres dans le contexte des densités de population historiques de ces régions.

Au cours des années 1700, Anomabo comptait environ 8 750 habitants ; pourtant, le nombre stupéfiant de 168 348 captifs en a été embarqué. Cela témoigne d’un trafic d’esclaves considérable. De même, Cape Coast et Elmina avaient des populations estimées respectivement à environ 5 000 et 25 000 habitants, mais enregistraient des exportations de captifs élevées.

Appolonia, en revanche, comptait une population estimée entre 15 600 et 19 600 habitants, mais n’en a exporté que 352.

Ce que cela signifie

Pourquoi Appolonia a-t-elle exporté si peu de personnes réduites en esclavage ? À partir d’une analyse de bases de données démographiques, de documents d’archives européens et de témoignages oraux, mes recherches suggèrent deux raisons principales.

Premièrement, Appolonia n’était pas une société esclavagiste. Son économie reposait plutôt sur le commerce de l’or et de l’ivoire.

Deuxièmement, le royaume a mis en œuvre des politiques, telles que le pacte d’Amonle, qui empêchaient la vente de sujets appoloniens. L’Amonle était un rituel sacré impliquant le sacrifice humain de membres de la famille royale d’Appolonia et le mélange de leur sang à une décoction spéciale à base de plantes. Ce mélange était ensuite bu tant par les dirigeants appoloniens que par les migrants qui s’étaient installés dans le royaume.

Ce rituel puissant servait de serment contraignant contre la vente des habitants et des réfugiés appoloniens, et maudissait quiconque le violait. Cette politique avait mis à mal toute velléité du système interne visant à produire des captifs destinés à la vente.

La question des réparations

L’histoire d’Appolonia complexifie encore davantage notre compréhension et notre approche de la quête de justice historique et des réparations pour la traite négrière.

Lorsqu’une victime et un responsable peuvent être clairement identifiés, la question des réparations devient relativement simple. Celles-ci peuvent prendre la forme d’actes symboliques, comme des excuses, ou de compensations financières.

C’est une tout autre affaire lorsque l’identité de la victime et celle de l’auteur sont inconnues – ou lorsque l’auteur et la victime ne font qu’un. Qui accorde des réparations à qui ?

Dans le cas d’Appolonia, nous ne connaissons pas l’identité des 352 victimes exportées. Les chercheurs, dont je fais partie, n’ont pas non plus été en mesure de retracer l’origine africaine précise de ces captifs.

Nous n’avons trouvé aucun document historique indiquant que les habitants d’Appolonia aient capturé ou acheté ces personnes pour les revendre. Dans ce contexte, faut-il attendre d’Appolonia qu’elle offre des réparations ? Si oui, à qui ?




Read more:
Les militants africains qui ont contesté l’esclavage à Lagos et en Côte-de-l’Or pendant l’époque coloniale


À l’inverse, est-il, sur le plan éthique, justifiable qu’Appolonia réclame une justice réparatrice aux Européens anonymes qui ont acheté les 352 captifs ?

Il est certain que l’histoire d’Appolonia ne contredit pas la résolution historique des Nations unies de mars 2026 déclarant officiellement la traite transatlantique des esclaves comme le « crime le plus grave contre l’humanité ». Elle ne s’oppose pas non plus à l’appel à la justice réparatrice, qui aurait dû intervenir depuis longtemps.

Les atrocités de la traite négrière sont les plus violentes et les plus dévastatrices jamais infligées aux Africains et aux personnes d’ascendance africaine. Au mieux, cette recherche apporte des perspectives nuancées et soulève des questions critiques dans le débat sur les réparations.

The Conversation

Nana Kesse bénéficie d’un financement du National Endowment for the Humanities, du programme Fulbright-Hays, de la Fondation Charlotte W. Newcombe et du Fonds Otumfuo pour l’éducation.

ref. Appolonia : l’histoire d’un royaume africain qui a résisté à la traite transatlantique des esclaves – https://theconversation.com/appolonia-lhistoire-dun-royaume-africain-qui-a-resiste-a-la-traite-transatlantique-des-esclaves-285728