« Disclosure Day » : pourquoi la (potentielle) découverte d’une vie extraterrestre ne sera pas un blockbuster hollywoodien

Source: The Conversation – in French – By Hervé Cottin, Astrochimiste, Professeur au Laboratoire Interuniversitaire des Systèmes Atmosphériques (LISA), Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

Dans *Disclosure Day* (2026), Steven Spielberg utilise les symboles classiques de l’ufologie, comme les « Crop Circles », traditionnellement associés aux visites d’ovnis. Cette scène suggère l’existence d’extraterrestres dotés de pouvoirs paranormaux, qui communiquent de façon mystérieuse tout en restant insaisissables. Bande annonce du film, diffusée par Allociné

À moins qu’une soucoupe volante se pose devant la Maison-Blanche ou au pied de la tour Eiffel, il n’y aura pas de « jour de la révélation » hollywoodien proclamant la découverte d’une vie extraterrestre… Ce n’est pas ainsi que marche la science, et c’est tant mieux.


Dans son dernier film Disclosure Day, le réalisateur Steven Spielberg renoue avec une thématique qui lui est chère : la découverte de la vie extraterrestre. En règle générale, la vie extraterrestre décrite par Steven Spielberg est plutôt pacifique et curieuse à l’égard des humains. Rencontres du troisième type (1977) évoque la longue préparation à ce premier contact et l’invention d’un langage commun pour communiquer. Dans E.T. l’extraterrestre (1982), Spielberg inverse la dynamique de la menace avec un alien botaniste traqué par les humains – à rebours de l’archétype de l’envahisseur prédateur, présent par exemple dans la saga Alien inaugurée en 1979 par Ridley Scott.

Disclosure Day traite du « grand jour de la révélation, celui où nous apprenons que nous ne sommes pas seuls dans l’Univers ». Si, dans le film, l’existence d’extraterrestres est présentée comme un potentiel salut pour une humanité qui s’autodétruit, cette fiction est en phase avec une actualité bien réelle aux États-Unis, où le Congrès multiplie depuis 2022 les auditions officielles sur les phénomènes aérospatiaux non identifiés (PAN, le nouvel acronyme remplaçant celui d’ovni), tandis que le Pentagone alimente un site consacré aux photos, vidéos et témoignages d’observations de PAN. Ces documents, qui me semblent peu convaincants et ne constituent pas de preuve formelle, semblent avoir transformé la perception de Steven Spielberg, qui affirme croire aux témoignages sur la vie extraterrestre.

Avec ce film, la formidable machinerie hollywoodienne ranime un vieux fantasme collectif : celui de la révélation soudaine, globale et définitive de l’existence d’une vie extraterrestre.

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Affiches de Disclosure Day, le film de Steven Spielberg sorti en juin 2026.
AVCesar

Pour quiconque pratique l’exobiologie, un domaine interdisciplinaire qui cherche à comprendre comment la vie est apparue sur Terre afin de mieux orienter notre stratégie pour la rechercher ailleurs, ce scénario d’une révélation soudaine et absolue relève de la pure commodité narrative. Il ne s’agit évidemment pas ici de faire une critique du film, que j’ai beaucoup apprécié à titre personnel, mais de rappeler que, dans la réalité scientifique, il n’y aura probablement pas de « Disclosure Day » : pas de consensus immédiat, pas de conférence de presse pour mettre un point final à l’angoisse de la solitude cosmique.

La quête du vivant ailleurs dans l’Univers est un chemin de patience extrême, qui est pavé de mesures d’anomalies et de controverses acharnées, et le restera.

Le mirage des « grands soirs » : de la météorite ALH 84001 à la phosphine vénusienne

L’histoire récente regorge déjà d’annonces où la communication institutionnelle a tenté de brûler les étapes.

Souvenons-nous de l’été 1996, lorsque le président des États-Unis Bill Clinton prit la parole pour annoncer que la météorite martienne ALH 84001 recelait de possibles traces de vie fossile. Le message était évidemment prudemment ciselé, ponctué d’appels à la prudence, mais l’impact médiatique fut planétaire. Puis, loin des caméras et des médias, au gré de contre-expertises et de publications contradictoires, les structures géochimiques observées furent expliquées par des processus ne nécessitant aucune activité biologique. L’annonce ne fut pas réfutée en un jour : elle s’est lentement dissoute dans le temps long d’un travail scientifique de longue haleine.

Un scénario relativement proche s’est reproduit en septembre 2020 avec l’affaire de la phosphine, une petite molécule de formule chimique PH₃, prétendument détectée dans l’atmosphère de Vénus. Une équipe annonçait, avec l’appui d’une publication scientifique, avoir mesuré la présence de ce gaz dans les nuages vénusiens à un niveau d’abondance inexplicable par les mécanismes géochimiques ou photochimiques connus, suggérant une possible activité biologique. Accompagnée d’un communiqué de presse titré « Indices de vie sur Vénus » et saluée par un tweet enthousiaste de l’administrateur de la Nasa de l’époque évoquant « la plus grande découverte » liée à la vie extraterrestre, la nouvelle a enflammé les médias. Dans la foulée, des financements privés ont même été annoncés pour lancer l’étude d’une mission spatiale spécifique.

Quelques années plus tard, que reste-t-il de cette annonce fracassante ? Des bases singulièrement fragiles : deux études indépendantes démontraient rapidement que la bande spectrale utilisée dans le domaine des ondes radio pour la détection n’était pas significative statistiquement, tandis que des observations complémentaires dans une autre gamme de longueur d’onde (infrarouge) ne confirmaient aucunement la présence de la molécule et abaissaient la limite supérieure de détection à un niveau 100 fois inférieur à ce qui avait été avancé. Le grand public, lui, est resté sur l’émerveillement du premier jour, ignorant que la controverse avait balayé l’hypothèse fantasmée d’une preuve de vie vénusienne.

Il n’est pas question ici de reprocher à une équipe scientifique de publier un résultat qu’elle estimait, en toute bonne foi, probablement pertinent. C’est d’ailleurs le principe de toute progression scientifique : un résultat nouveau, si surprenant soit-il, à partir du moment où il est étayé, reproductible, ou si les mêmes données peuvent être expertisées indépendamment (ce qui était le cas pour cet épisode vénusien), a vocation à être présenté à la communauté scientifique pour qu’il puisse être passé au crible des avis d’autres experts indépendants. Le communiqué de presse qui a été à l’origine de l’emballement médiatique était, par contre, probablement de trop…

L’« exobiowashing » et la tentation du « bling-bling » scientifique

Plus récemment encore, c’est l’exoplanète K2-18b qui a suscité beaucoup de bruit médiatique. En 2023, puis en 2026, une équipe scientifique, interprétant des mesures de composition atmosphérique de cette exoplanète par les télescopes spatiaux Hubble et James-Webb, a évoqué la présence de diméthylsulfure (DMS), une molécule qui, sur Terre, est fortement associée au vivant.

Les deux publications scientifiques sont à chaque fois légitimes, publiées dans des revues à comité de lecture, et soumises au débat contradictoire légitime quant à la validité ou non de la détection elle-même. À nouveau, la détection du DMS ne semble pas tenir la distance face à des contre-expertises indépendantes. De plus, quand bien même la molécule serait bel et bien détectée, d’autres processus que le vivant pourraient très bien en être à l’origine.

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Affiches de la série X-Files.
Johan Kaufmann, CC BY-SA

Cependant, à chaque fois, le mécanisme est identique : ces publications sont accompagnées d’un communiqué de presse, parfois de vidéos autopromotionnelles pour le moins étonnantes. On assiste aujourd’hui à l’émergence de ce que l’on pourrait appeler l’« exobiowashing », un pendant spatial exobiologique du greenwashing. De même que l’écoblanchiment environnemental sert à valoriser l’image de marque d’une entité et à détourner l’attention de ses pratiques polluantes, l’exobiowashing utilise le vernis de la vie extraterrestre pour doper artificiellement l’attractivité d’une recherche.

L’idée derrière ce terme est que, dans un contexte académique hautement compétitif, ajouter une phrase ou deux suggérant que telle ou telle détection moléculaire fait progresser la quête de la vie extraterrestre est une assurance presque absolue de voir un projet de communiqué de presse accepté. Cela garantit une grande visibilité personnelle et institutionnelle, génère des titres accrocheurs et des clics sur les écrans de nos smartphones.

Cette stratégie pose un dilemme déontologique. La fin justifie-t-elle les moyens ? La science ne devrait-elle pas demeurer fermement ancrée dans les faits avérés, plutôt que dans la spéculation marketing ?

Le choc des temporalités : la science avance par le doute, et non par le sensationnel

Le véritable danger de cette accumulation d’annonces sensationnalistes réside dans le décalage abyssal entre la temporalité des médias et celle de la recherche.

Le public (dont je fais moi-même partie pour tout ce qui concerne les sujets extérieurs à mes domaines de recherche) consomme souvent l’actualité en scrollant rapidement, l’esprit traduisant rapidement le terme « habitable » par « habité ». On peut aussi confondre si facilement « matière organique » et « organisme vivant », tout comme on glisse sur une flaque d’eau liquide hypothétique à la surface d’une exoplanète lointaine pour l’associer à la promesse d’une forme de vie extraterrestre.

Le « Disclosure Day » aurait-il déjà eu lieu, infusé lentement à travers une succession de microfeux d’artifice médiatiques où rêves, fiction et science s’entremêlent dans une chasse au clic effrénée ? Si, dans l’esprit d’un grand nombre, la question de la vie extraterrestre est déjà réglée du fait de cette profusion d’annonces exagérées, comment pourrons-nous convaincre ce même public de la légitimité des dépenses futures indispensables pour construire les télescopes de nouvelle génération – ceux-là mêmes qui devront caractériser de manière rigoureuse la composition atmosphérique d’une exoplanète – ? Ou financer un retour d’échantillons martiens sur Terre (qui sera probablement indispensable pour savoir si la vie a un jour émergé sur notre voisine) ?

Pourtant, la communauté scientifique sait aussi faire preuve de retenue

Début 2022, la mesure par le rover de la Nasa Curiosity d’un déséquilibre isotopique intriguant du carbone 13 par rapport au carbone 12 dans le sol martien n’a donné lieu à aucune conférence de presse grandiloquente, alors que sur Terre des mesures équivalentes sont classiquement associées à la photosynthèse (c’est-à-dire la vie). Les doutes et les incertitudes de la recherche ont été partagés en bonne intelligence avec les médias. C’est cette rigueur qui s’était déjà imposée après les espoirs déçus des missions Viking dans les années 1970, dont les promesses de détection immédiate avaient fini par mettre en sommeil les programmes martiens pendant près de vingt ans.

L’exobiologie avancera, mais à son rythme. Elle s’appuie sur un postulat communément accepté mais non démontré : la vie pourrait surgir là où l’eau liquide, la matière organique et l’énergie coexistent. Démontrer, nuancer ou infirmer ce socle exige de croiser les expertises de géochimistes, géologues, chimistes, microbiologistes et d’astronomes… Une preuve de vie en dehors de la Terre ne prendra probablement jamais la forme d’un flash spécial d’information avec un signal indubitable. Elle se présentera sous la forme d’un faisceau d’indices ténus, d’une raie d’absorption contestée sur un spectre, d’une anomalie chimique que des analyses contradictoires mettront peut-être des décennies à valider ou à balayer.

À moins qu’une soucoupe volante se pose devant la Maison-Blanche, la tour Eiffel, la Cité interdite ou la pyramide de Gizeh, il n’y aura pas de « Disclosure Day » hollywoodien pour une annonce de découverte de vie extraterrestre, et c’est tant mieux. Le dialogue scientifique, avec ses disputes fécondes, ses doutes et ses réfutations, est infiniment plus passionnant que n’importe quel secret d’État éventé.

Sans renoncer à l’émerveillement des histoires extraordinaires sur grand écran, nous devons aussi apprendre à savourer le goût de la nuance scientifique plutôt que les illusions de la communication. C’est à ce prix que la science préservera sa crédibilité et que l’exploration de notre place dans l’univers restera une authentique aventure scientifique.


Pour en savoir plus sur l’exobiologie, Hervé Cottin a dirigé avec Muriel Gargaud la publication du Grand Livre de l’exobiologie, édité chez Belin Éducation (2025), et contribué à un site web pédagogique sur le sujet, avec d’autres spécialistes : AstrobioEducation.

The Conversation

Hervé Cottin est membre de la Société Française d’Exobiologie et préside la commission d’exobiologie de l’Union Astronomique Internationale. Ses recherches sont financées par le Centre national d’études spatiales (CNES), le CNRS, l’Agence nationale de la recherche (ANR), la région Île-de-France, la BPI ainsi que l’UPEC.

ref. « Disclosure Day » : pourquoi la (potentielle) découverte d’une vie extraterrestre ne sera pas un blockbuster hollywoodien – https://theconversation.com/disclosure-day-pourquoi-la-potentielle-decouverte-dune-vie-extraterrestre-ne-sera-pas-un-blockbuster-hollywoodien-286069

Chercheuse, mère et précaire : une équation impossible

Source: The Conversation – France (in French) – By Marie Janot Caminade, Docteure en science politique, chercheuse à l’Institut des sciences sociales du politique (ISP), Université Paris Nanterre

Accéder à un poste de titulaire dans l’enseignement supérieur et la recherche, c’est un parcours d’obstacles. Pour les femmes qui deviennent mères avant d’y parvenir, la route se complique encore plus. Certaines tentent de devenir des chercheuses totales, cumulant tous les rôles, mais à quel prix et pour combien de temps ?


Comment encourager les femmes à se tourner vers des carrières scientifiques ? Ces dernières années, un certain nombre d’initiatives de mentorat ou d’information ont été mises en place pour inciter lycéennes et étudiantes à étudier les maths, la physique ou encore les sciences de l’ingénieur, alors qu’elles restent sous-représentées dans ces filières. L’une des dernières actions de grande ampleur est le plan Filles et maths, lancé en 2025, incluant notamment un travail sur les biais de genre, la mise en place de « rôles modèles » ou des classes à horaires aménagés.

Ce plan suscite néanmoins des critiques : si les femmes restent sous-représentées dans certaines disciplines, elles demeurent aussi minoritaires aux postes les plus élevés de l’ensemble du monde académique, des mathématiques aux sciences sociales.

Les inégalités de genre ne se limitent donc pas à l’accès aux études scientifiques : elles traversent l’ensemble des carrières universitaires et conduisent de nombreuses femmes à quitter l’enseignement supérieur et la recherche (ESR) avant leur titularisation. Cette fuite s’explique par plusieurs facteurs parmi lesquels la maternité occupe une place importante. Une enquête menée au Danemark montre ainsi qu’une femme sur trois abandonne sa carrière scientifique après la naissance de son premier enfant, contrairement aux hommes.

L’enquête que je mène auprès de doctorantes et de docteures en sciences sociales met en lumière les difficultés rencontrées par les femmes devenues mères avant leur titularisation. Depuis les années 1980, les exigences de recrutement se renforcent : il faut rédiger une bonne thèse, publier régulièrement, participer à des événements scientifiques et s’investir dans la vie des laboratoires. Une grande partie de ce travail relève du hope labour, c’est-à-dire d’un travail non rémunéré effectué dans l’espoir d’une embauche future.




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Dans ce contexte, se dessine ce que l’on pourrait appeler le mythe de la « chercheuse totale ». Celui-ci repose sur une double injonction : être une scientifique productive (sans forcément percevoir de rémunération) tout en incarnant l’idéal de « la femme », à la fois professionnelle efficace, compagne dévouée et mère investie.

Or, cet idéal de la « chercheuse totale » se heurte aux conditions concrètes du travail scientifique et à celles de la maternité.

Tout concilier mais à quel prix ?

Pour devenir des chercheuses totales, les mères non titulaires réorganisent leur vie. Certaines cumulent plusieurs journées de travail en une : emploi alimentaire, enseignements en vacation, travail scientifique gratuit et charges parentales. Ce rythme contraint souvent les femmes à travailler dans l’urgence, parfois au détriment de la quantité et de la qualité de leurs travaux scientifiques.

D’autres femmes choisissent le chômage ou le congé parental et lient ainsi leur carrière à celle de leur conjoint quand il dispose de revenus suffisants. Si cette stratégie de linked career est favorable à la production scientifique quand on a un enfant, elle crée aussi une dépendance matérielle susceptible d’aboutir à des violences sexistes et sexuelles au sein du couple. Jeanne, docteure et mère d’une petite fille, témoigne ainsi :

« Je me sens parfois obligée [d’avoir des rapports sexuels]. Je me dis “Je le lui dois bien” et lui me le fait entendre aussi. »

Dans un contexte professionnel, où chaque moment doit être rentabilisé, les congés maternité, parentaux ou pour enfant malade deviennent eux-mêmes des temps de travail scientifique.

Rebecca raconte, par exemple, avoir continué la rédaction de sa thèse pendant l’hospitalisation de son fils en urgence. Cette situation nourrit un sentiment de double culpabilité : les enquêtées estiment n’être jamais à la hauteur, ni comme mères ni comme chercheuses. Joana explique :

« J’ai pris un congé parental pour bosser, mais je m’en veux de travailler quand je vois mon fils à côté de moi. »

À l’inverse, certains pères non titulaires bénéficient d’un bonus académique de paternité. La répartition genrée des tâches domestiques et parentales ainsi que l’usage des congés paternité leur permettent parfois de consacrer davantage de temps à leurs recherches. Marion rapporte à cet égard les propos de son conjoint, docteur en histoire : « J’ai bouclé près de deux articles en un mois de congé paternité ! »

Le discours du « rite initiatique »

Même lorsqu’elles réorganisent leur vie pour assurer leur activité scientifique, les mères non titulaires se heurtent à des mécanismes de disqualification de la part de leurs pairs.

Certaines remarques formulées sous couvert de bienveillance les renvoient à leur maternité : « Tu devrais passer plus de temps avec tes enfants », « Tu dois leur manquer » ou encore « Il est où ton enfant ? »

D’autres collègues, souvent des femmes titulaires, normalisent les difficultés que les mères non titulaires rencontrent pour concilier maternité et travail scientifique, en les présentant comme des épreuves inévitables. Comme le rapporte Louise, une collègue lui a expliqué :

« Ce que tu vis est normal, c’est le parcours du combattant. On est toutes passées par là. »

À travers ces discours qui se veulent réconfortants, les contraintes liées à la maternité apparaissent comme un rite initiatique obligatoire pour devenir une chercheuse totale.

Des contraintes maternelles transformées en défauts

Du fait de la concurrence croissante dans l’ESR, la maternité de certaines devient le prétexte de leur mise à l’écart par d’autres. Certaines enquêtées racontent avoir été écartées d’événements scientifiques au prétexte qu’elles avaient désormais « mieux à faire » avec leurs enfants.

Quand elles prennent la parole au cours de réunion entre précaires, leurs difficultés à concilier travail scientifique et maternité sont disqualifiées au motif qu’elles « savaient » ce qu’impliquait le fait d’avoir un enfant avant la titularisation.

Les contraintes liées à la maternité sont enfin invisibilisées derrière des critiques portant sur un prétendu manque de productivité scientifique. Celles-ci apparaissent dès la grossesse, à travers des remarques sur l’apparence physique des femmes non titulaires et sur leur supposée mauvaise gestion du stress lors d’échéances importantes pour leur carrière.

Anouk raconte qu’après une audition pour un poste de maîtresse de conférences, qu’elle a passée alors qu’elle était enceinte, une membre du jury qui disait vouloir l’aider, lui a « rappelé » que les comités recherchaient des gens « sympas avec qui discuter à la machine à café », avant de lui prodiguer le conseil suivant :

« Vous êtes enceinte ? Vous étiez pâle. Il faudrait mettre du rouge aux joues la prochaine fois pour ne pas faire mauvaise impression. »

Les reproches portent également sur les trajectoires académiques : l’absence à certains congrès organisés pendant les vacances scolaires des enfants, l’exercice d’emplois alimentaires ou le fait de ne pas développer d’autres objets de recherche que celui de la thèse sont fréquemment associés à un manque d’engagement scientifique, occultant alors les contraintes économiques et familiales auxquelles ces femmes sont confrontées.

Condamnées comme Sisyphe ?

Face à l’impossibilité d’atteindre l’idéal de la chercheuse totale, de nombreuses enquêtées finissent par intérioriser leurs difficultés comme des échecs individuels et abandonnent progressivement le milieu universitaire.

Cet éloignement résulte en réalité de contraintes structurelles qui rendent difficile la conciliation entre maternité et carrière académique. Élodie exprime à cet égard un sentiment d’épuisement :

« Je suis comme Sisyphe ! Je suis condamnée à faire un travail qui ne sera jamais reconnu, qui ne débouchera jamais sur rien parce que j’ai eu un enfant à la fin de la thèse. »

Dans ce contexte, dans l’enseignement supérieur et la recherche, ce ne sont pas des plans comme le plan Filles et maths qui suffiront à réduire les inégalités. C’est, plus largement, l’ensemble des critères de titularisation qu’il faudrait repenser.

Les exigences actuelles favorisent celles et ceux qui disposent de ressources matérielles et d’un temps suffisants, au détriment des personnes confrontées à des contraintes familiales, sociales ou économiques. Cette mise à l’écart n’est pas seulement inégalitaire : elle est néfaste pour la recherche elle-même. En se privant de certains talents, on se prive aussi de certains savoirs.

The Conversation

Marie Janot Caminade ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Chercheuse, mère et précaire : une équation impossible – https://theconversation.com/chercheuse-mere-et-precaire-une-equation-impossible-285418

Comment Grenoble pourrait tirer parti des JO 2030 sans être une ville hôte

Source: The Conversation – France (in French) – By Michel Polski, Professeur de Marketing, GEM

La ville de Grenoble avait accueilli les Jeux olympiques d’hiver de 1968, les premiers à avoir été retransmis en couleur. Bearfotos/shutterstock

C’est officiel, la « capitale des Alpes françaises » n’accueillera pas de sites des prochains Jeux olympiques et paralympiques d’hiver en 2030. N’a-t-elle pas d’autres cartes à jouer que la construction de nouvelles infrastructures ? Au final, ne sera-t-elle pas la grande gagnante parmi les villes françaises bénéficiant de cet évènement sportif planétaire ?


C’est officiel, le vendredi 29 juin, la carte des sites des Jeux olympiques et paralympiques d’hiver 2030 est présentée au grand public. Sans surprise, il n’y a pas la ville de Grenoble, dans l’Isère.

Les Jeux olympiques d’hiver de Milan-Cortina se sont achevés et le drapeau olympique a été transmis à Albertville, déjà ville olympique en 1992, en vue des Jeux de 2030. Dans le même temps, l’organisation des Jeux « Alpes françaises 2030 » suscite déjà débats et interrogations, car elle a été principalement initiée et portée par des responsables politiques, qui l’ont d’abord présentée comme un levier d’investissement et de modernisation pour les territoires de montagne.

L’argument n’est pas nouveau. En 1968 déjà, les Jeux de Grenoble étaient présentés comme un accélérateur de modernisation pour la ville. Cette fois-ci, la « capitale des Alpes » ne participera pas aux Jeux d’hiver de 2030 ; Albertville n’y sera associé qu’avec son centre média pour les Alpes du Nord.

Ce paradoxe conduit à poser une question rarement abordée : comment un territoire peut-il tirer parti d’un méga-événement auquel il ne participe pas ?

La question est d’autant plus d’actualité que les Jeux Alpes françaises 2030 ne sont pas présentés comme un levier de transformation pour une seule ville, mais comme un instrument d’aménagement d’une mosaïque de territoires partagée entre différentes régions hétéroclites.

S’approprier les valeurs de l’olympisme

Un territoire peut construire une stratégie de différenciation en se réappropriant les valeurs fondatrices de l’olympisme, non comme un discours institutionnel figé, mais comme un levier d’action.

Cette idée prolonge nos travaux relatifs à la portée éducative de ces valeurs, mises en tension avec la réalité contemporaine des Jeux olympiques, et marquées par des enjeux économiques et politiques.

Plutôt que de chercher à capter les retombées des Jeux olympiques ou à s’y opposer, certains territoires utilisent l’attention médiatique qu’ils suscitent pour rappeler les principes qui ont historiquement fondé le mouvement olympique. Dans la charte olympique, l’olympisme est défini comme une philosophie de vie reposant sur trois valeurs centrales : l’excellence, l’amitié et le respect. L’objectif initial n’était pas seulement d’organiser un spectacle sportif mondial, mais de promouvoir l’éducation, la rencontre entre les peuples et un développement harmonieux des sociétés par le sport.

Les « JO sans les JO »

Lausanne illustre bien cette stratégie. Sans avoir jamais accueilli les Jeux, la ville est devenue le siège du CIO en 1915, puis a construit son identité autour de l’olympisme : fédérations sportives internationales, musée olympique, événements culturels et éducatifs. Le titre de « capitale olympique », attribué par le CIO en 1994, consacre ainsi une ville associée aux valeurs olympiques plutôt qu’à l’organisation des Jeux.

Siège du comité olympique à Lausanne, en Suisse.
PatrickRoyle/Shutterstock

Grenoble pourrait profiter des Jeux de 2030 pour reparler des valeurs de l’olympisme : l’éducation, la culture, le respect de l’environnement et le lien entre les peuples. Le Conservatoire observatoire laboratoire des Jeux olympiques de Grenoble (Coljog) en donne un bon exemple. Cette association fait vivre la mémoire des Jeux de 1968 grâce à des expositions, des archives, des conférences et des actions culturelles.

Elle montre qu’un héritage olympique peut continuer à exister même sans accueillir de nouvelles épreuves. L’idée n’est pas de regretter les Jeux du passé, mais de s’en servir pour réfléchir à l’avenir. La ville de Grenoble pourrait, par exemple, organiser un grand forum sur la montagne avec moins de neige, des parcours dans la ville sur l’histoire olympique et les transitions alpines, ou encore des rencontres entre chercheurs, professionnels du tourisme, sportifs et habitants. Ce serait une façon concrète de faire des « JO sans les JO » : ne pas accueillir les compétitions, mais produire des idées utiles pour les territoires de montagne.

Il existe d’autres stratégies plus classiques pour tirer parti d’un tel événement. La première consiste à adopter un positionnement pro-Jeux olympiques en organisant à l’avance les conditions permettant de profiter des retombées, ce que le spécialiste du sport et du tourisme Laurence H. Chalip a théorisé sous le nom de leveraging, puis que le professeur en management public Jean-Loup Chappelet a contribué à diffuser en Europe.

La seconde stratégie consiste au contraire à prendre ses distances avec les Jeux, en assumant un positionnement alternatif, voire contestataire, face au dispositif olympique.

Tirer parti de l’évènement

La stratégie de leveraging consiste à tenter de capter les retombées indirectes de l’évènement. Ce phénomène est souvent décrit comme un « effet de halo ». Même sans accueillir d’épreuves, un territoire peut bénéficier de la visibilité générée par l’événement, à condition de mettre en place des stratégies pour en capter les effets.

Par exemple, avant les Jeux olympiques de Londres en 2012, de nombreux territoires britanniques ont accueilli des délégations dans des camps d’entraînement pré-olympiques ou participé à l’Olympiade culturelle, organisée à l’échelle du Royaume-Uni.

De même, pour les Jeux olympiques de Paris 2024, le label Terre de Jeux et les campagnes touristiques d’Atout France visaient explicitement à associer des collectivités non hôtes et à diffuser l’attractivité des Jeux à l’échelle du pays.

Les Jeux d’hiver de Milan-Cortina 2026 s’inscrivent dans cette logique territoriale. Des initiatives comme le programme Italia dei Giochi ou les campagnes de promotion touristique de l’Agence nationale italienne du tourisme (Agenzia Nazionale del Turismo) visent à associer des villes italiennes non hôtes et à diffuser les retombées de l’événement à l’échelle nationale.




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Bien que l’efficacité de cette stratégie de halo n’ait jamais été totalement prouvée, il semble qu’un certain consensus se dégage pour dire que les retombées ne résultent pas automatiquement de l’événement lui-même. Elles dépendent avant tout des dispositifs d’accompagnement capables d’organiser en amont la visibilité internationale.

La réactivation d’un récit territorial

Certains territoires préfèrent au contraire construire leur positionnement en opposition au projet olympique. Les opposants dénoncent notamment les coûts publics, l’impact environnemental et les transformations de leur territoire. Plusieurs villes européennes ont montré qu’un refus des Jeux ne signifiait pas un renoncement au développement. Les villes de Hambourg, Oslo ou Stockholm ont abandonné leur candidature aux Jeux olympiques et paralympiques, tout en poursuivant avec succès leur développement urbain de façon volontariste et positive. Le positionnement « No JO » ne crée pas forcément un modèle alternatif, mais révèle d’autres priorités territoriales : qualité de vie, maîtrise des coûts, gouvernance et distance vis-à-vis du gigantisme événementiel.

Si cette stratégie par contraste peut donner une certaine visibilité médiatique grâce aux controverses qu’elle suscite, elle reste délicate à assumer pour une collectivité. Elle peut la placer en porte-à-faux avec les acteurs régionaux ou nationaux engagés dans le projet olympique, notamment la communauté sportive.

C’est pourquoi une troisième voie consiste à ne pas se positionner contre les Jeux, mais à s’appuyer sur leur puissance symbolique pour réactiver un récit territorial différenciant.

Les Jeux olympiques de 1968 ont accéléré la modernisation de Grenoble, sans l’enfermer durablement dans une identité strictement olympique : recherche scientifique, innovation, transition environnementale… À l’heure où les Jeux de 2030 se présentent comme un projet pour l’ensemble des Alpes françaises, Grenoble peut rappeler qu’un territoire peut hériter des Jeux olympiques, s’en inspirer, mais aussi construire son avenir au-delà d’eux.

The Conversation

Michel Polski ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comment Grenoble pourrait tirer parti des JO 2030 sans être une ville hôte – https://theconversation.com/comment-grenoble-pourrait-tirer-parti-des-jo-2030-sans-etre-une-ville-hote-275337

Pourquoi le CO₂ des vols influence si peu nos choix (et comment y remédier)

Source: The Conversation – France (in French) – By Benjamin Boeuf, Professeur en marketing, IESEG School of Management et LEM-CNRS 9221, IÉSEG School of Management

Pour qu’une information ait un impact sur le comportement d’un consommateur, il ne suffit pas de la lui donner. Encore faut-il que l’information soit communiquée de façon compréhensible pour pouvoir être facilement transformée en action. Illustration avec le choix d’un vol en fonction du nombre de kilogrammes de CO₂ consommés par ce trajet.


Vous cherchez un vol sur Internet. Deux options s’offrent à vous : l’une est légèrement moins chère, l’autre un peu plus rapide. À côté du prix et de la durée : les émissions de CO₂ du trajet, exprimées en kilogrammes. Vous hésitez, puis vous choisissez… le vol le plus polluant.

Depuis quelques années, des plateformes, comme Google Flights ou Skyscanner, affichent l’empreinte carbone des vols. L’objectif est clair : inciter les voyageurs à intégrer l’impact environnemental dans leurs décisions. Sur le papier, tout est là pour orienter les choix vers les vols les moins polluants.

Pourtant, dans les faits, cela change peu de choses. Pourquoi ? Parce que pour qu’une information environnementale influence une décision, encore faut-il qu’elle soit comprise, interprétée et jugée pertinente au moment du choix. Or, la plupart du temps, ce n’est pas le cas.




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Le pouvoir discret des interfaces

Les sites de réservation en ligne comme Google Flights ne se contentent pas d’afficher des informations ; ils organisent les décisions. En hiérarchisant les résultats, en mettant en avant certains critères et en en reléguant d’autres, ces plateformes construisent ce que les économistes comportementaux appellent une « architecture des choix ».

Dans ce contexte, la manière dont l’impact environnemental est présenté devient déterminante. Une information visible mais difficile à interpréter peut rester sans effet. Autrement dit, il ne suffit pas de rendre l’information disponible. Il faut la rendre actionnable.

Des kilogrammes qui pèsent peu

Aujourd’hui, les émissions sont généralement affichées en kilogrammes de CO₂ par passager. Cette unité est précise, mais elle reste largement abstraite. Que représentent 800 kg de CO₂ pour un trajet long-courrier ? Est-ce beaucoup ? Est-ce peu ? Comment comparer deux ordres de grandeur proches ?

Faute de repères, cette information peine à s’imposer face à des critères plus familiers comme le prix ou la durée du vol. Elle reste en périphérie de la décision, sans réellement peser sur le choix final. Ce phénomène est bien documenté : une information trop technique ou trop éloignée de l’expérience quotidienne a peu de chances d’être intégrée dans un arbitrage rapide.

Rendre l’impact concret change les arbitrages

C’est précisément ce point que nous avons exploré dans une recherche récente. À partir de deux expériences, nous avons comparé l’effet de différentes présentations de l’information carbone lors d’un choix de vol. Dans certains cas, les émissions étaient simplement indiquées en kilogrammes de CO₂. Dans d’autres, elles étaient accompagnées d’équivalents concrets, par exemple en termes d’absorption par des arbres ou de consommation de carburant.

Le résultat est clair. Lorsque l’information est présentée de manière standard, elle n’a pas d’effet significatif sur les intentions de choix. En revanche, lorsqu’elle est rendue plus concrète, les individus sont moins enclins à sélectionner les vols les plus polluants.

Quand l’information devient saillante

Cette différence s’explique par un mécanisme simple : la saillance. Une information saillante est une information qui attire l’attention et qui est perçue comme importante dans la décision. Les équivalents concrets permettent précisément cela, puisqu’ils traduisent une donnée abstraite en une représentation plus familière, plus immédiatement compréhensible.

Dire qu’un vol correspond à « ce que X arbres absorbent en un an » ou à « X litres de carburant consommés » facilite la projection mentale. L’impact environnemental devient plus tangible, et donc plus difficile à ignorer. À l’inverse, une information exprimée uniquement en kilogrammes reste souvent trop distante pour influencer un arbitrage rapide.

Ces résultats montrent plus largement que l’effet de l’information environnementale dépend fortement de la manière dont elle est présentée. À ce titre, ils éclairent les débats actuels sur la réduction de l’empreinte climatique des transports, qu’il s’agisse de taxation, de quotas ou de dispositifs comme les « passeports carbone ».

Brut 2019.

Une question de forme

Ce constat ne se limite pas aux vols. Dans de nombreux secteurs, l’information environnementale est communiquée sous des formes techniques (grammes de CO₂, kilowattheures…) et est difficile à comprendre pour les individus. Dans l’automobile ou l’énergie, par exemple, les débats autour de l’affichage environnemental portent précisément sur la difficulté à rendre ces données compréhensibles pour les consommateurs.

Dans tous ces cas, l’efficacité de l’information repose moins sur sa présence que sur sa forme. Rendre les émissions tangibles constitue, de ce point de vue, un levier simple et peu coûteux. Sans contraindre les choix, cela modifie la manière dont ils sont perçus. C’est précisément le principe des nudges, ces incitations douces qui orientent les comportements sans les restreindre.

L’enjeu n’est donc pas seulement de mesurer l’impact environnemental des activités, mais de le rendre intelligible et pertinent au moment de la décision. Tant que le CO₂ restera une abstraction, il continuera à peser peu dans nos arbitrages.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Pourquoi le CO₂ des vols influence si peu nos choix (et comment y remédier) – https://theconversation.com/pourquoi-le-co-des-vols-influence-si-peu-nos-choix-et-comment-y-remedier-281075

Pourquoi la négation à la sauce IA – « Ce n’est pas X, c’est Y » – est à la fois agaçante et inefficace

Source: The Conversation – France (in French) – By Joshua Gonzales, PhD, Management, Lang School of Business and Economics, University of Guelph

Vous avez sans doute déjà vu cette formulation sur LinkedIn : « Ce n’est pas un métier, c’est une vocation », « Ce n’est pas du marketing, c’est un mouvement » ou encore « Ce n’est pas un outil, c’est un changement de paradigme ». Mais si, au premier abord, cette tournure typique de l’IA générative peut sembler percutante, notre cerveau a du mal à la traiter.


Ce type de formulation envahit les publications sur la plateforme. C’est devenu l’un des schémas les plus reconnaissables du texte généré par IA : « Ce n’est pas X, c’est Y. »

Si vous êtes comme moi, vous trouvez cela agaçant et vous passez votre chemin dès que vous le lisez. Votre exaspération est justifiée. La négation peut être un puissant procédé littéraire lorsqu’elle est utilisée à bon escient, mais dans le cas contraire, elle sonne creux.

C’est exactement ce que fait le « slop IA » – ce contenu numérique de mauvaise qualité généré par l’intelligence artificielle, souvent avec peu ou pas de supervision humaine : il transforme des repères autrefois utiles en charabia.

À la lecture, il suffit généralement d’ignorer les tics de langage de l’IA générative. La forme négative de la « bouillie IA », cependant, n’est pas seulement agaçante : elle fausse la manière dont les gens traitent et mémorisent l’information. Avant même d’avoir eu le temps d’assimiler quelque chose de significatif, votre attention est déjà accaparée par ce qui ne l’est pas.

Comment le cerveau traite la négation

Si cette structure semble bizarre, il y a une explication. Les psychologues cognitifs savent depuis des décennies que la négation ne fonctionne pas comme le souhaitent les locuteurs. Quand quelqu’un vous dit ce que quelque chose « n’est pas », votre cerveau ne passe pas directement à l’alternative. Il traite d’abord le concept nié.

C’est ce qu’a démontré une étude de 2003. Après avoir lu une information négative, les modèles mentaux des lecteurs conservaient toujours le concept nié, même à des intervalles de traitement courts. La négation ne fonctionnait pas comme une gomme. Au contraire, le concept s’imprimait dans l’esprit du lecteur, et ce n’est qu’avec un temps de traitement supplémentaire et un soutien contextuel que celui-ci pouvait le dépasser.

Chaque fois que vous lisez « Ce n’est pas du marketing », par exemple, vous traitez le concept de marketing avant de pouvoir accéder à ce que l’auteur affirme être la réalité alternative.

Si cela n’arrive qu’une seule fois dans un texte, ça reste gérable, mais cette charge cognitive s’accumule avec la répétition.

« Ne pensez pas à l’ours blanc »

Dans une expérience classique de 1987, le psychologue Daniel Wegner a demandé aux participants de ne pas penser à un ours blanc. Ils n’y sont pas parvenus.

Ceux à qui l’on avait demandé de refouler cette idée en parlaient plus d’une fois par minute. Pis encore, les participants qui avaient d’abord tenté de refouler cette pensée ont ensuite montré un effet rebond, pensant aux ours blancs nettement plus souvent que ceux qui avaient été libres d’y penser dès le départ.

L’effort déployé pour repousser une idée ne faisait que la rendre encore plus tenace.

Lorsque votre fil d’actualité LinkedIn vous propose des dizaines de publications reposant sur la même structure de négation et de recadrage, chacune d’entre elles constitue ainsi une nouvelle consigne de ne pas penser à ce que l’auteur voulait vous faire oublier.

Les conséquences vont au-delà du simple agacement. Dans une étude de psychologie sociale de 2004 examinant la manière dont les gens encodent les informations négatives, les chercheurs ont expliqué pourquoi certaines négations échouent davantage que d’autres.

Lorsqu’une phrase négative comporte une alternative évidente et couramment déduite, les lecteurs la remplacent mentalement. Par exemple, ils peuvent substituer « non coupable » à « innocent » ou « pas froid » à « chaud ». En l’absence d’alternative, le concept d’origine reste actif, assorti d’une étiquette de négation, à l’image d’un post-it mental sur lequel serait écrit « pas ça ».

Ce post-it peut se décoller assez facilement. Dans l’étude, les participants l’ont perdu dans plus d’un tiers des cas pour les concepts ne présentant pas d’alternative claire, se souvenant à la place de la version affirmative.

Réfléchissez à ce que cela signifie pour « Ce n’est pas du marketing, c’est un mouvement ». Le marketing n’a pas de substitut tout prêt que notre esprit puisse envisager. Ce que les lecteurs retiennent, c’est « marketing » avec une étiquette qui peut ou non survivre à leur défilement vers le post suivant.

L’échelle d’un problème cognitif

Le problème, c’est l’échelle. Une étude de 2024 sur l’IA générative menée par des chercheurs en économie et en stratégie a révélé que lorsque les gens écrivent avec l’aide de l’IA, leurs productions convergent. Les textes individuels peuvent être plus soignés, mais l’ensemble des écrits devient plus homogène. Les textes rédigés avec l’aide de l’IA se sont avérés environ 10 % plus similaires que ceux écrits uniquement par des humains.

Leur étude portait sur la fiction créative, mais les résultats ont des implications évidentes pour d’autres formes d’écriture. Lorsqu’une formule rhétorique sature toute une plateforme, elle cesse d’être l’habitude stylistique d’une seule personne et devient un cadre par défaut à travers lequel les idées entrent dans le débat public.

À l’heure actuelle, ce cadre part souvent d’un déficit. Il met l’accent sur ce qu’une chose n’est pas plutôt que sur ce qu’elle offre.

L’alternative est simple. Dites ce que c’est. Dites ce que vous avez construit, ce en quoi vous croyez, ce que vous offrez. C’est une meilleure stratégie cognitive. Les lecteurs qui tombent sur « Je suis un bâtisseur de mouvement » retiennent « bâtisseur de mouvement ». Ceux qui tombent sur « Ce n’est pas du marketing » retiennent « marketing » avec un post-it qui se décolle déjà.

L’une de ces formulations donne aux gens quelque chose à retenir. L’autre leur donne quelque chose à oublier, et la psychologie suggère que cela ne fonctionne pas.

The Conversation

Joshua Gonzales ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pourquoi la négation à la sauce IA – « Ce n’est pas X, c’est Y » – est à la fois agaçante et inefficace – https://theconversation.com/pourquoi-la-negation-a-la-sauce-ia-ce-nest-pas-x-cest-y-est-a-la-fois-agacante-et-inefficace-285882

Autour des bois, quelques arbres peuvent faire une grande différence pour la biodiversité

Source: The Conversation – France (in French) – By Anderson Saldanha Bueno, Professor, Instituto Federal Farroupilha (IFFar)

La biodiversité se joue aussi en dehors des limites de la forêt Florencia Dalla Lasta/Unsplash, CC BY

Une étude menée dans 17 pays montre que de petits fragments forestiers peuvent abriter bien plus d’espèces d’oiseaux que leur taille ne le laisse penser lorsque leur environnement est favorable.


« Les grandes surfaces abritent davantage d’espèces. » Il s’agit de l’une des lois les plus solidement établies de l’écologie, qui explique pourquoi les grands espaces naturels bénéficient généralement d’une plus forte attention dans les stratégies de conservation. Dans les paysages fragmentés, cette logique a également conduit à considérer les petits fragments forestiers comme des milieux de moindre valeur pour la biodiversité.

Mais est-il possible d’augmenter le nombre d’espèces présentes dans un fragment forestier sans en accroître la superficie ? C’est ce qu’établit notre étude, publiée dans la revue Proceedings of the National Academy of Sciences. Lorsque l’environnement qui les entoure est favorable, de petits fragments forestiers peuvent abriter bien davantage d’espèces d’oiseaux que ce que leur seule superficie laisserait prévoir.

Des paysages forestiers fragmentés

Les paysages forestiers transformés par les activités humaines sont composés de fragments forestiers de tailles variées, entourés d’autres types de milieux, regroupés sous le terme de matrice. Cette matrice peut être terrestre, comme les pâturages, les cultures agricoles ou les zones urbaines, ou aquatique, comme les réservoirs des barrages hydroélectriques.

Outre cette matrice, l’environnement des fragments peut également comprendre de la végétation arborée, notamment des arbres dispersés, des forêts riveraines ou d’autres fragments forestiers situés à proximité. Ensemble, la matrice et cette végétation arborée constituent l’environnement des fragments forestiers.

Taux de boisement et fragmentation des espaces forestiers en France.
IGN — Atelier de cartographie thématique

L’apport de l’environnement

Pour comprendre le rôle de cet environnement, nous avons rassemblé des données portant sur près de 2 000 espèces d’oiseaux recensées dans plus d’un millier de vestiges forestiers tropicaux et subtropicaux, répartis dans 50 paysages de 17 pays d’Amérique, d’Afrique et d’Asie. L’étude a comparé des fragments forestiers entourés de matrices terrestres modifiées par l’élevage, l’agriculture ou l’urbanisation à des îles forestières créées par des réservoirs hydroélectriques.

Les îles de réservoirs constituent un cas extrême de fragmentation en raison de l’hostilité écologique de la matrice qui les entoure. En les comparant à des fragments forestiers entourés de matrices terrestres, nous avons pu mesurer dans quelle mesure le remplacement d’une matrice aquatique par une matrice terrestre peut accroître le nombre d’espèces d’oiseaux dans des forêts de même superficie.

À l’aide d’images satellitaires, nous avons également mesuré la quantité de végétation arborée présente autour des vestiges forestiers à différentes distances, allant de 50 à 2 000 mètres. Cette approche nous a permis de déterminer jusqu’à quelle distance de la forêt l’augmentation de la couverture arborée exerce l’effet le plus important sur la richesse en espèces d’oiseaux.

Améliorer l’environnement augmente le nombre d’espèces

Les fragments forestiers entourés de matrices terrestres abritaient davantage d’espèces que les îles de réservoirs. Cet écart augmente à mesure que la superficie du fragment diminue. Ainsi, un fragment forestier d’un hectare peut accueillir plus de deux fois plus d’espèces qu’une île de même taille.

La quantité de végétation arborée entourant les vestiges forestiers est également déterminante. Dans les fragments comme sur les îles, une plus grande présence d’arbres dans le paysage environnant – en particulier dans un rayon de 300 mètres – se traduit par un nombre moindre d’extinctions locales. Cet effet est encore plus marqué chez les oiseaux dépendant des milieux forestiers, qui sont les plus sensibles à la fragmentation des forêts.

Comment les espèces perçoivent leur environnement

Les oiseaux qui vivent dans des fragments forestiers ne sont pas nécessairement confinés à l’intérieur de ceux-ci. Plus la matrice est accueillante et plus la végétation arborée est abondante dans les environs, plus les espèces sont susceptibles de se déplacer entre les fragments et d’exploiter les ressources disponibles dans la matrice, comme les insectes ou le nectar des fleurs.

La capacité de voler ne garantit pas aux oiseaux une libre circulation à travers la matrice ou entre les zones forestières. Certaines espèces adaptées aux sous-bois ombragés de la forêt ont tendance à éviter les milieux ouverts. De plus, de nombreuses espèces se déplacent principalement à l’intérieur de la forêt, sans avoir besoin d’effectuer de longs vols. C’est pourquoi même de simples pistes en terre peuvent limiter les déplacements des oiseaux entre des fragments voisins.

Cette mobilité est pourtant essentielle à l’échelle du paysage. Des fragments forestiers où certaines espèces ont disparu localement peuvent être recolonisés par des individus provenant d’autres fragments. Pour que ce processus de recolonisation soit possible, deux conditions doivent être réunies : les espèces doivent pouvoir traverser la matrice et disposer de fragments forestiers proches ou d’éléments arborés servant de relais le long de leur trajet, comme des arbres isolés ou des forêts riveraines, qui facilitent les déplacements entre des fragments plus éloignés.

L’environnement compte davantage pour les petits fragments

Dans les grands fragments forestiers, les espèces trouvent généralement suffisamment de nourriture, d’abris et d’espace pour se maintenir. Dans les petits fragments, en revanche, l’espace et les ressources disponibles peuvent être insuffisants pour soutenir de nombreuses populations d’oiseaux. Mais lorsque les oiseaux parviennent à exploiter des ressources situées en dehors du fragment et à rejoindre d’autres zones forestières, ils utilisent en réalité un territoire plus vaste que celui délimité par le fragment lui-même. C’est pourquoi les petits fragments bénéficiant d’un environnement favorable peuvent accueillir davantage d’espèces.

Or, la plupart des fragments forestiers sont de petite taille. Dans les régions tropicales et subtropicales, les paysages forestiers fragmentés sont constitués, dans leur immense majorité, de petits fragments. Dans la forêt atlantique d’Amérique du Sud, 80 % des fragments forestiers couvrent moins de cinq hectares. Autrement dit, la survie de la biodiversité dans les forêts résiduelles dépend largement de la qualité de leur environnement immédiat.

Des implications pour la conservation

De modestes augmentations de la couverture arborée dans un rayon de 300 mètres autour des fragments forestiers peuvent réduire de manière significative la perte d’espèces. Cela signifie que des actions locales peuvent produire des bénéfices réels pour la biodiversité : planter des arbres, restaurer les forêts riveraines, réhabiliter les zones dégradées ou développer les systèmes agroforestiers – comme les plantations de café et de cacao – peut rendre les paysages productifs plus favorables à la faune sauvage.

Dans un monde où les habitats naturels continuent de se réduire, ce constat porte un message d’espoir.

La protection des forêts et des autres habitats naturels reste, et restera, la stratégie centrale de conservation de la biodiversité. Mais notre étude montre que les efforts de conservation ne doivent pas s’arrêter aux limites de la forêt. En combinant la protection des milieux forestiers avec l’amélioration de leur environnement immédiat, il est possible d’accroître la valeur de conservation des fragments forestiers, en particulier des plus petits, qui sont les plus fréquents dans les paysages transformés par les activités humaines.

La taille est un facteur crucial, mais elle ne fait pas tout : ce qui se trouve à l’extérieur du fragment forestier contribue aussi à déterminer le nombre d’espèces qu’il peut abriter.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Autour des bois, quelques arbres peuvent faire une grande différence pour la biodiversité – https://theconversation.com/autour-des-bois-quelques-arbres-peuvent-faire-une-grande-difference-pour-la-biodiversite-285838

Si l’IA générative favorise l’addiction, qui doit rendre des comptes ?

Source: The Conversation – in French – By Bernd Stahl, Professor of Critical Research in Technology, School of Computer Science, University of Nottingham

Les appels à la modération individuelle ne suffiront peut-être pas. Face aux risques d’usage compulsif de l’IA générative, chercheurs, régulateurs, entreprises et société civile pourraient devoir agir de concert.


Lorsque je discute avec mon fils, élève ingénieur, et qu’une question ou un désaccord surgit, son premier réflexe est de se tourner vers ChatGPT pour obtenir une information ou confirmer ce qu’il pense.

Il est loin d’être le seul. L’usage des outils d’IA générative s’est généralisé dans de nombreux groupes de population. Pour beaucoup, ces outils sont divertissants, instructifs et utiles. Mais ils ont aussi leur face sombre.

À ce jour, l’IA générative n’est pas officiellement reconnue comme une addiction : les preuves médicales sont encore en cours d’évaluation. Mais un nombre important d’études montre qu’un usage intensif des chatbots et d’autres systèmes capables de produire du texte, des images ou des vidéos entraîne des modifications de l’activité cérébrale et des comportements associés aux mécanismes de l’addiction.

À la lumière de la condamnation récente de Meta et de YouTube dans un procès historique portant sur l’addiction aux réseaux sociaux, il est légitime de se demander si un raisonnement similaire ne devrait pas s’appliquer à l’IA générative – et comment y répondre. La première étape consiste à déterminer qui porte la responsabilité de son usage excessif.

Le débat scientifique est loin d’être tranché et certains appellent à la prudence avant d’employer le terme d’« addiction ». Ils préfèrent parler d’« usage problématique ». Toutefois, dans un récent article scientifique, notre équipe de recherche montre que de nombreux éléments indiquent que l’IA générative possède des propriétés susceptibles de favoriser des comportements addictifs.

Parmi les exemples les plus souvent cités figurent la dépendance affective envers des compagnons conversationnels, l’engagement compulsif dans les échanges avec ces outils, ainsi que l’affaiblissement des relations et des amitiés dans le monde réel.

Un élément essentiel est que, comme pour toute addiction, ce comportement entraîne des conséquences négatives pour la personne concernée, susceptibles d’affecter aussi bien sa vie personnelle que sa vie professionnelle.

Si l’on considère que l’IA générative est susceptible de provoquer des comportements addictifs, il faut alors s’interroger sur les responsabilités. Face à un phénomène préjudiciable, les sociétés cherchent généralement à identifier les personnes ou les organisations chargées d’y répondre. Les acteurs susceptibles d’être tenus responsables sont notamment les législateurs, les autorités de régulation, les entreprises du secteur et les systèmes de santé.

Des précédents historiques

Des précédents historiques, comme celui du tabagisme, peuvent éclairer la manière dont la question de l’addiction à l’IA générative pourrait évoluer.

Les lecteurs les plus âgés se souviennent peut-être de l’époque où le cow-boy Marlboro apparaissait à l’écran avant les séances de cinéma. On a fini par découvrir que non seulement le tabac était addictif et nocif pour la santé, mais aussi que les fabricants de cigarettes en avaient connaissance. Pourtant, ils l’ont publiquement nié.

Cette situation a donné lieu à des procédures judiciaires longues et très médiatisées, qui se sont soldées par d’importantes indemnisations financières ainsi que par de profondes réformes du secteur. Parmi elles figurent l’introduction des paquets de cigarettes neutres et l’apposition de messages d’avertissement particulièrement explicites sur les produits du tabac.

Les jeux d’argent semblent aujourd’hui suivre une trajectoire comparable. Quant aux réseaux sociaux, ils pourraient être en train d’entrer, eux aussi, dans une phase similaire.

Une question centrale est de savoir si les fabricants d’un produit (qu’il s’agisse du tabac, des jeux d’argent ou des réseaux sociaux) ont connaissance de son potentiel addictif. Une autre interrogation importante est de déterminer si certaines entreprises exploitent délibérément les propriétés potentiellement addictives de leurs produits pour en tirer un avantage commercial. L’IA n’est évidemment pas le tabac, mais ces précédents offrent des parallèles qui méritent d’être étudiés.

Dans nos travaux, nous avons identifié quatre catégories d’acteurs aujourd’hui appelées à répondre aux défis que pose la possibilité d’une addiction à l’IA générative. Le premier groupe est celui des gouvernements et des autorités de régulation. Ils ont un rôle essentiel à jouer pour mettre en lumière les problèmes, définir les règles du jeu et créer des incitations afin que les autres acteurs s’emparent eux aussi de cette question.

Ils disposent pour cela de nombreux leviers : imposer un étiquetage, encadrer la publicité, engager la responsabilité juridique des entreprises, financer la recherche, ainsi que de nombreuses autres mesures. Mais les acteurs les plus déterminants pour répondre aux comportements potentiellement addictifs liés à l’IA générative sont sans doute les grandes entreprises technologiques qui développent et possèdent ces technologies – et qui en tirent des bénéfices financiers.

Ces entreprises détiennent et ont accès aux données des utilisateurs, indispensables pour identifier les fonctionnalités qui favorisent ou, au contraire, limitent les comportements addictifs. Ce sont également elles qui peuvent tirer un avantage financier d’une éventuelle addiction, en augmentant le nombre d’utilisateurs et le temps qu’ils consacrent à leurs services, deux ressources essentielles de l’économie numérique.

Aux côtés de ces deux premiers groupes, les chercheurs ont un rôle crucial à jouer. Ils sont chargés de recueillir et d’interpréter les données, ainsi que de produire les preuves scientifiques nécessaires pour identifier les phénomènes d’addiction et les caractéristiques qui les favorisent, afin d’alimenter un débat politique et juridique fondé sur des éléments factuels.

Enfin, les organisations de la société civile, comme les associations d’usagers ou de patients, peuvent contribuer en apportant un soutien aux personnes concernées, en défendant leurs intérêts et en mettant en place des dispositifs d’alerte précoce. L’enjeu est que nul ne peut relever ce défi seul. Tous ces acteurs devront travailler ensemble.

Le problème, c’est toujours celui des autres

Aujourd’hui, l’un des principaux obstacles est l’absence d’un véritable débat structuré sur les responsabilités : chacun considère que le problème relève de quelqu’un d’autre. Pourtant, de nombreux précédents montrent qu’il est possible d’obtenir une mobilisation plus forte de l’ensemble des acteurs concernés.

Dans le cas du tabac, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a mis en place la Convention-cadre pour la lutte antitabac, un traité international réunissant gouvernements, autorités de santé publique, chercheurs et organisations de la société civile afin d’évaluer les preuves scientifiques et d’élaborer des règles communes. De la même manière, l’International AI Safety Report montre que des initiatives internationales visant à construire un consensus existent déjà sur d’autres enjeux liés à l’IA.

Une part de responsabilité incombe également aux utilisateurs de l’IA, qui doivent s’efforcer d’éviter ou de maîtriser les comportements susceptibles de leur être préjudiciables. Mais l’expérience acquise avec d’autres formes d’addiction montre que les appels à la modération ou à la vigilance individuelle ne suffisent pas.

Si les effets nocifs du tabac ou de l’abus d’alcool sont aujourd’hui bien connus, nos sociétés continuent de s’appuyer sur des limites d’âge, des règles d’étiquetage et des restrictions publicitaires. L’IA générative est en train de s’intégrer au tissu même de notre quotidien. Les décisions que nous prenons aujourd’hui façonneront ce qui sera considéré comme un usage acceptable pour les années à venir.

The Conversation

Bernd Stahl ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Si l’IA générative favorise l’addiction, qui doit rendre des comptes ? – https://theconversation.com/si-lia-generative-favorise-laddiction-qui-doit-rendre-des-comptes-284851

Quand les religieuses prêtaient de l’argent : l’influence méconnue des couvents sur l’économie viennoise

Source: The Conversation – in French – By Anna Molnár, Leverhulme Early Career Research Fellow, Late Medieval Financial History of Central Europe, University of Reading

Detail from The nuns’ procession to mass from the Yates Thompson manuscript. British Library Board/Canva, CC BY-ND

Les religieuses n’étaient pas seulement des figures spirituelles. À la fin du Moyen Âge, les couvents de Vienne géraient d’importants capitaux et finançaient ménages, artisans et institutions à travers toute la ville.


Préparer sa retraite n’a rien d’une invention moderne. Bien avant les fonds de pension et les produits d’épargne, les habitants de l’Europe médiévale échangeaient déjà des capitaux contre des revenus réguliers. À Vienne, à la fin du Moyen Âge, ce système de rentes constituait même l’un des piliers de l’économie urbaine.

Et contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, les principaux acteurs de cette finance d’avant les banques n’étaient pas seulement des marchands ou de riches notables. Des communautés de religieuses jouaient elles aussi un rôle central, au point de devenir parmi les gestionnaires financiers les plus fiables et les plus influents de la ville.

Les rentes existaient sous plusieurs formes, adaptées à des besoins différents. Leur principe était simple : une personne versait une somme d’argent importante en échange d’un revenu régulier, généralement garanti par un bien immobilier ou par des recettes urbaines.

Dans la Vienne médiévale – qui constitue mon domaine de recherche –, la formule la plus répandue était la rente perpétuelle. Ce type de contrat assurait un revenu annuel fixe sans date d’échéance prédéfinie et pouvait être revendu ou transmis à un tiers.

À côté de ces rentes perpétuelles existaient les rentes viagères, qui garantissaient un revenu à leur bénéficiaire jusqu’à sa mort. Elles offraient une forme de sécurité pour la vieillesse tout en facilitant la gestion des héritages. Les autorités municipales émettaient également des rentes publiques, permettant à la ville de lever des fonds en échange de versements réguliers garantis par ses recettes.

Ces différents types de rentes répondaient à une grande variété de besoins financiers. Les ménages y recouraient pour obtenir rapidement des liquidités, les investisseurs pour s’assurer des revenus prévisibles, et les institutions pour gérer leurs actifs sur le long terme. Dans des villes comme Vienne, ce système constituait l’épine dorsale de la finance urbaine. En l’absence de véritables établissements bancaires, il permettait de financer durablement l’activité économique et de faire circuler les capitaux au sein de la cité.

Des femmes au centre du système

Les recherches que j’ai menées à partir des archives municipales de Vienne offrent un aperçu exceptionnellement détaillé de ce système. Une base de données regroupant plus de 2 000 contrats de rente enregistrés dans les Grundbücher, les registres fonciers de la ville, entre environ 1360 et 1450, permet d’identifier les acteurs de ce marché et de suivre l’évolution de leurs pratiques au fil du temps.

Les femmes y apparaissent de manière particulièrement visible, aussi bien comme emprunteuses que comme prêteuses. Les épouses participaient à la gestion financière du foyer aux côtés de leur mari, les veuves administraient et réinvestissaient leur patrimoine, tandis que certaines femmes agissaient comme de véritables agentes économiques indépendantes. Loin d’être marginales, les femmes étaient pleinement intégrées au fonctionnement quotidien des marchés du crédit à la fin du Moyen Âge.

Au cours du XVe siècle, toutefois, cette situation commence à évoluer. Les femmes apparaissent de moins en moins souvent dans les transactions de rentes à titre individuel. À leur place émerge progressivement une autre figure féminine de l’activité économique : la religieuse.

Le Jardin du couvent, par George Dunlop Leslie (vers 1857-1870)
Le Jardin du couvent, par George Dunlop Leslie (vers 1857-1870).
National Museums Liverpool

L’âge et la situation familiale influençaient la manière dont les femmes participaient au marché du crédit dans le cadre juridique viennois. Les règlements de la ville définissaient les moments où elles pouvaient disposer de leurs biens, notamment lors d’un veuvage, d’une entrée au couvent ou lorsqu’elles atteignaient un âge reconnu comme celui de la maturité économique.

Les femmes apparaissent ainsi dans les archives des rentes à différents moments de leur existence. Elles interviennent parfois seules, parfois avec leur époux ou des membres de leur famille. Dans le même temps, des transformations institutionnelles plus larges modifient les circuits du crédit au sein de la ville. Les femmes demeurent une composante essentielle de ce système, même si les modalités de leur participation évoluent progressivement.

L’une des évolutions les plus marquantes de cette période est la montée en puissance des couvents féminins comme prêteurs. À mesure que les femmes apparaissent moins fréquemment dans les transactions de rentes à titre individuel, les communautés religieuses deviennent des acteurs de plus en plus actifs du crédit. Ce basculement devient particulièrement visible après 1420, lorsque la communauté juive de Vienne – longtemps l’une des principales sources de crédit de la ville – est expulsée. La contraction de ces circuits de financement ouvre alors de nouvelles opportunités. Les couvents investissent cet espace, développent leurs activités de prêt et s’imposent progressivement comme des fournisseurs essentiels de crédit urbain.

Les couvents, nouveaux acteurs du crédit

Les couvents accumulaient des ressources grâce aux dots, aux dons et aux revenus de rentes, constituant derrière leurs murs d’importantes réserves de capitaux. Ils réinvestissaient ensuite cette richesse à travers des contrats de rente, souvent sur de longues périodes, en répartissant les risques entre un large éventail d’emprunteurs.

Les responsables des couvents suivaient les paiements, négociaient les contrats et entretenaient leur réputation de fiabilité. Dans un monde où la confiance était au cœur des échanges financiers, les religieuses étaient reconnues comme des créancières sûres et fiables.

Le Miracle de sœur Candida Agudi, par Filippo Abbiati (vers 1610)
Le Miracle de sœur Candida Agudi, par Filippo Abbiati (vers 1610).
cathédrale de Milan

Toutes sortes d’emprunteurs venaient à elles. Les registres viennois des rentes privées montrent ainsi que des ménages, des artisans, des élites locales et des institutions se tournaient tous vers les couvents pour obtenir du crédit. Ces prêts servaient à financer des transactions immobilières, à restructurer des dettes existantes, à répondre aux besoins des foyers ou encore à réaliser des investissements. L’activité de prêt des couvents faisait alors partie intégrante du fonctionnement quotidien de l’économie viennoise.

L’étude de ces archives invite également à revoir notre compréhension de l’histoire économique des femmes. Si les femmes sont moins présentes à titre individuel dans les systèmes financiers, leur participation se déplace vers des formes plus collectives et institutionnelles. Elles continuent d’influencer la vie économique, souvent à travers des structures capables d’organiser et de renforcer les ressources dont elles disposent.

À l’heure où les questions d’inclusion financière et de stabilité économique restent au cœur des débats, l’exemple de Vienne offre plusieurs enseignements. La confiance, la capacité d’adaptation et la diversité des acteurs sont des éléments essentiels au bon fonctionnement d’un système financier. Lorsque les sources traditionnelles de crédit se transforment ou disparaissent, de nouveaux acteurs peuvent émerger pour prendre le relais et maintenir la circulation des capitaux.

Dans le cas de Vienne, ce rôle a été assumé par les communautés religieuses féminines, qui ont contribué de manière décisive à la résilience économique de la ville.

The Conversation

Anna Molnár a reçu des financements du Leverhulme Trust.

ref. Quand les religieuses prêtaient de l’argent : l’influence méconnue des couvents sur l’économie viennoise – https://theconversation.com/quand-les-religieuses-pretaient-de-largent-linfluence-meconnue-des-couvents-sur-leconomie-viennoise-285715

Un portrait de Pocahontas daté de 1616 révèle le regard des colons anglais sur les peuples autochtones américains

Source: The Conversation – in French – By Peter C. Mancall, Distinguished Professor and Professor of the Humanities, USC Dornsife College of Letters, Arts and Sciences

La gravure de Pocahontas réalisée par Simon van de Passe en 1616 est le seul portrait connu exécuté de son vivant.
National Portrait Gallery/Wikimedia Commons

En représentant Pocahontas comme une dame anglaise, les colons voulaient démontrer que les peuples autochtones étaient appelés à adopter rapidement leur culture. L’histoire leur donnera tort.


Grâce à Disney, Pocahontas est sans doute l’Amérindienne du XVIIe siècle la plus célèbre au monde. Le film d’animation consacré à son enfance la montre conversant avec un saule, se liant d’amitié avec des animaux, chantant « Les couleurs du vent » et vivant une romance impossible avec le capitaine John Smith.

Le film de 1995 a façonné une image durable de Pocahontas. Il reprend certains éléments issus des sources historiques, mais relève aussi largement de la fiction. John Smith était bien l’un des colons anglais arrivés à Jamestown, en Virginie, peu après la fondation de la colonie en 1607. Le père de Pocahontas, Wahunsonacock (que les colons, puis Disney, ont appelé Powhatan) était le chef suprême de la confédération powhatan, dont les communautés vivaient le long de la baie de Chesapeake et de ses affluents.

Il n’existe qu’un seul portrait de Pocahontas réalisé de son vivant, très loin de l’image popularisée par Disney. Et ce portrait en dit long sur la manière dont les Anglais concevaient la colonisation.

Une famille puissante

Comme je l’explique dans mon livre publié en 2026, Contested Continent: The Struggle for North America, c. 1000 to 1680 (« Continent disputé : la lutte pour l’Amérique du Nord, de l’an 1000 à 1680 », non traduit en franças), Wahunsonacock fut la figure politique la plus importante de la Virginie des débuts de la colonisation, un territoire que les Powhatans appelaient Tsenacommacah. Grâce à un réseau d’alliances personnelles et à une remarquable habileté politique, il exerçait son autorité sur une trentaine de communautés établies le long des rives de la baie de Chesapeake et de ses affluents.

Une gravure de Wahunsonacock réalisée par William Hole figure sur cette carte de la Virginie dessinée par John Smith.
Virtual Jamestown/Wikimedia Commons

Pocahontas, également connue sous les noms de Matoaka et Amonute, avait probablement dix ou onze ans lorsqu’elle rencontra John Smith à la fin de l’année 1607. À ce moment-là, celui-ci était prisonnier de son père qui, selon le récit qu’il fera plus tard, s’apprêtait à le faire exécuter. Les historiens estiment toutefois que Wahunsonacock soumettait plus vraisemblablement Smith à un rituel d’adoption. Le colon anglais, lui, affirma que Pocahontas lui avait sauvé la vie.

En 1613, les Anglais capturèrent Pocahontas au cours d’un conflit connu sous le nom de première guerre anglo-powhatan. Après avoir obtenu la libération de sa fille en 1614, Wahunsonacock approuva son mariage avec John Rolfe, acteur majeur de l’économie du tabac de la colonie, et elle se convertit au christianisme. Entre 1615 et 1617, elle donna naissance à leur fils, Thomas.

Pocahontas en Angleterre

Deux ans après leur mariage, Pocahontas et John Rolfe se rendirent en Angleterre, où elle joua un rôle central dans la mission diplomatique menée au nom de son père.

Au cours de son séjour à Londres, qui lui permit notamment de rencontrer le roi Jacques Ier, Pocahontas posa pour un portrait réalisé par l’artiste Simon van de Passe. Sa tenue et sa posture reprennent les codes des portraits des femmes de l’élite anglaise de l’époque. L’image met en valeur son haut chapeau cylindrique, son large col de dentelle, sa robe richement brodée ou en brocart, ainsi qu’une boucle d’oreille en perle suspendue à son oreille gauche.

La gravure de Pocahontas réalisée par Simon van de Passe en 1616 est le seul portrait connu exécuté de son vivant.
National Portrait Gallery/Wikimedia Commons

Outre sa tenue anglaise, Pocahontas tient dans la main soit un éventail en plumes, accessoire courant chez les femmes de la haute société de l’époque, soit une plume à écrire. Les Européens considérant alors la maîtrise de l’écriture comme un marqueur essentiel de la civilisation, l’un comme l’autre de ces objets illustrent l’espoir des Anglais de voir les peuples autochtones adopter rapidement la culture des colons.

Le pouvoir des images

La gravure de Pocahontas n’est pas la première représentation des peuples autochtones de la côte médio-atlantique à avoir circulé en Angleterre. Les illustrations d’un ouvrage largement réédité jouèrent de leur côté un rôle déterminant pour convaincre les Anglais de fonder des colonies en Amérique du Nord.

À la fin du XVIe siècle, les promoteurs de la colonisation anglaise avaient compris que les descriptions de l’Amérique du Nord pouvaient rendre ces territoires lointains plus attractifs aux yeux des futurs colons. Ils cherchaient à persuader les hommes et les femmes d’Angleterre qu’il était possible d’y bâtir une économie prospère tout en coexistant avec les peuples autochtones.

Page de titre de l’édition de 1590 de « A Briefe and True Report of the Newfound Land of Virginia », de Theodor de Bry.‘
Livinncary/Wikimedia Commons, CC BY-SA

Certains promoteurs de la colonisation comprirent que les aquarelles réalisées en 1585 par l’artiste John White, représentant les Algonquiens de Caroline vivant dans les Outer Banks, pouvaient susciter l’intérêt – et attirer des investisseurs. Ces promoteurs, proches des principaux cercles de la cour d’Angleterre et du monde de l’imprimerie, virent également l’intérêt de publier l’étude approfondie de la région réalisée par le jeune mathématicien et écrivain anglais Thomas Harriot, intitulée “A Briefe and True Report of the Newfound Land of Virginia”. En 1590, ils s’associèrent à l’imprimeur flamand Theodor de Bry pour en publier une édition illustrée, contenant des gravures inspirées des peintures de John White.

L’ouvrage décrivait les modes de vie des Algonquiens de Caroline et recensait les ressources susceptibles d’être exploitées à des fins lucratives. Certains des autochtones représentés dans ses pages ne portent qu’un pagne en peau de daim. Certaines femmes portent une jupe, mais aucun vêtement sur le haut du corps.

Pour les Européens, élevés dans l’idée que couvrir entièrement son corps était un signe de civilisation, cette apparence revêtait une forte portée symbolique. Les peuples que les colonisateurs considéraient comme des « sauvages » étaient souvent représentés nus, comme les Taïnos rencontrés par Christophe Colomb un siècle plus tôt. En revanche, les Anglais qui lisaient cet ouvrage sur les Algonquiens y voyaient un peuple qui, avec l’encadrement approprié, pouvait adopter les usages anglais, y compris le christianisme protestant.

« Ils ont déjà une certaine religion », écrivait Harriot dans “A Briefe and True Report, « qui, bien qu’éloignée de la vérité, laisse espérer qu’elle pourra être réformée plus facilement et plus rapidement. »

Pour illustrer l’idée que les peuples autochtones pouvaient être convertis à la culture européenne, les graveurs ajoutèrent des représentations des anciens Bretons, prétendument inspirées d’une ancienne chronique. Trois de ces images montrent des Pictes nus, couverts de tatouages plus nombreux encore que les Algonquiens. Ces personnages sont également dépeints comme plus violents : un homme picte tient une tête fraîchement tranchée, tandis qu’une autre gît à ses pieds ; une femme picte, elle, brandit des lances et une épée large.

Un retour à la réalité

Lorsque Pocahontas posa pour Simon van de Passe, son portrait fit bien plus que reproduire les traits de cette jeune femme, qui mourut l’année suivante, peu après avoir quitté Londres, emportée soit par une maladie, soit, selon la tradition orale d’une tribu de Virginie, empoisonnée.

À l’image des gravures popularisées par le livre de Harriot, ce portrait suggérait que les peuples autochtones adopteraient bientôt les usages anglais. Comme le rappelle l’inscription figurant sur la gravure, Pocahontas était devenue Rebecca Rolfe après son mariage. Dans ses écrits, son mari célébrait sa conversion à la foi anglicane. Le portrait semblait ainsi offrir une preuve éclatante de ce modèle de conversion culturelle.

Le père de Pocahontas mourut en 1618. Quatre ans plus tard, les Powhatans se soulevèrent contre les colons anglais. Le 22 mars 1622, sous le commandement du chef de guerre Opechancanough, ils tuèrent environ un quart des colons installés en Virginie. Les Anglais qualifièrent cette attaque de « massacre barbare » et déclenchèrent une guerre de représailles, qui culmina notamment avec l’empoisonnement massif de Powhatans en 1623 – une action que les Anglais de l’époque savaient pourtant contraire aux principes émergents du droit de la guerre.

En voyant Pocahontas représentée assise avec élégance, coiffée d’un chapeau raffiné et tenant une plume à écrire, les Anglais avaient cru que les peuples autochtones adopteraient naturellement les usages des colons. Les événements de mars 1622 leur prouvèrent le contraire.

The Conversation

Peter C. Mancall a reçu des financements de the National Endowment for the Humanities, the Huntington Library, and the Mellon Foundation.

ref. Un portrait de Pocahontas daté de 1616 révèle le regard des colons anglais sur les peuples autochtones américains – https://theconversation.com/un-portrait-de-pocahontas-date-de-1616-revele-le-regard-des-colons-anglais-sur-les-peuples-autochtones-americains-284216

Se sentir exclu pousse les ados vers la mentalité complotiste

Source: The Conversation – in French – By Nessa Ghassemi-Bakhtiari, PhD Student, Psychology, Université du Québec à Montréal (UQAM)

L’adolescence représente une période de vulnérabilité face aux idées complotistes, y compris celles liées à la manosphère. C’est en comprenant mieux comment ces idées se développent chez les jeunes qu’on peut intervenir, et peut-être même prévenir leur apparition.


Ces derniers mois, le regard médiatique s’est tourné vers la manosphère, et vers l’adhésion croissante des ados du Québec aux idéologies masculinistes. Ce mouvement, qui attribue le mal-être des jeunes hommes à une machination malicieuse des mouvements féministes, inquiète par les discours de haine qu’il propage et par les théories du complot qu’il véhicule, comme celle du « Grand Remplacement ».

Au Québec, une récente enquête menée auprès de 110 personnes enseignantes dans près de 200 écoles publiques révèle que la grande majorité d’entre elles constatent une hausse des manifestations de misogynie et d’homophobie depuis quelques années, souvent associées à l’ascendant exercé par certains influenceurs ou par des figures politiques populistes.

Le besoin de connexion

Mais si cette mentalité complotiste se développait d’abord en réponse à la frustration du besoin psychologique fondamental qu’est le besoin de connexion à son entourage ? L’étude longitudinale, réalisée auprès de 135 adolescentes et 97 adolescents et récemment publiée dans le Journal of Adolescence, apporte des éléments de réponse et remet en question certaines idées reçues sur la façon dont on devrait intervenir auprès des jeunes.




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Notre équipe a suivi 232 élèves du secondaire, âgés de 15 ans en moyenne, répartis dans dix écoles publiques et privées de milieux socioéconomiques variés du Québec. À deux reprises et à un an d’écart (printemps 2023 et 2024), les élèves ont complété des questionnaires mesurant leur mentalité complotiste, de même que la frustration de leurs besoins psychologiques de base.

Distinguer la théorie du complot de la mentalité complotiste

La mentalité complotiste est la tendance générale et stable à interpréter les grands événements comme résultant de machinations secrètes orchestrées par des groupes puissants. La théorie du complot, pour sa part, se distingue par un contenu spécifique et circonscrit, comme « la pilule rouge », qui est une expression empruntée au film The Matrix et récupérée par la manosphère pour désigner une supposée prise de conscience ; dans ce cas-ci, le fait que la société défavoriserait les hommes au profit des femmes, en particulier les féministes.

Ainsi, deux personnes peuvent présenter un niveau similaire de mentalité complotiste, sans pour autant croire aux mêmes théories du complot. De plus, nous nous situons toutes et tous quelque part sur le spectre de la mentalité complotiste, sans que notre bien-être en soit affecté. Toutefois, une mentalité complotiste élevée peut être associée à des conséquences concrètes, telles qu’une méfiance envers les institutions, un retrait civique et une adhésion facilitée à des idéologies extrémistes.




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Le phénomène que représentent les théories du complot et la mentalité complotiste est souvent analysé à travers le prisme du contenu (c’est-à-dire qui dit quoi, sur quelle plate-forme), mais rarement à travers celui des besoins psychologiques qui motivent les jeunes à s’y tourner. De plus, la majorité des études réalisées à ce jour ont visé les adultes, alors que les adolescentes et adolescents représentent une population particulièrement vulnérable.

Étant donné le peu d’études existantes concernant ce sujet chez les jeunes, nous avons choisi d’examiner la mentalité complotiste plutôt que les croyances envers des théories du complot spécifiques. Ce choix a été fait selon le principe que les croyances en des théories du complot risquent davantage d’être influencées par des variables sociodémographiques, alors que la mentalité complotiste peut affecter l’ensemble des jeunes, peu importe le genre, ce qui permet d’obtenir un premier aperçu des vulnérabilités psychosociales pouvant affecter les jeunes en tant que groupe.

Trois besoins psychologiques fondamentaux

Nous avons entrepris d’explorer la relation de la mentalité complotiste avec trois besoins psychologiques considérés fondamentaux pour le bien-être : l’autonomie (se sentir libre de ses choix), la compétence (se sentir efficace) et l’appartenance sociale (se sentir accepté et apprécié par son entourage). Lorsque notre environnement frustre ces besoins, nous cherchons naturellement à les satisfaire, mais pas nécessairement de façon bénéfique.

Développer une mentalité complotiste et adhérer à des théories du complot, c’est rejoindre une communauté, retrouver un sentiment de contrôle, comprendre enfin pourquoi on souffre. Cette promesse de sens et d’appartenance est particulièrement séduisante pour les jeunes personnes qui se sentent forcées d’agir contre leur gré, qui doutent de leurs capacités ou qui se sentent exclues ou peu acceptées par les autres.

La mentalité complotiste propose un cadre simple : si les choses vont mal, c’est parce que quelqu’un le veut ainsi. Or il a été démontré que, dans les faits, cette mentalité complotiste ne garantit pas la satisfaction de ces besoins. Et les résultats de notre étude suggèrent plutôt qu’elle vient même maintenir la frustration.

Un engrenage qui s’entretient

Les résultats de notre étude brossent un portrait préoccupant : trois ados sur quatre estimaient probable que des événements importants soient délibérément cachés au public, et près de deux sur trois doutaient de la sincérité des politiciennes et politiciens.

Un second résultat mérite une attention particulière : la mentalité complotiste s’avère remarquablement stable d’une année à l’autre. Cela suggère qu’une fois installée à l’adolescence, cette vision du monde tend à se maintenir. Ceci renforce l’importance d’agir tôt, avant que ces tendances ne se cristallisent. Ce résultat fait écho à une étude longitudinale norvégienne ayant suivi plus de 2 000 personnes sur une période de 28 ans : plus les individus ressentaient de la solitude à l’adolescence, plus ils endossaient une vision complotiste à l’âge adulte.




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Tous ces résultats longitudinaux font ressortir l’existence d’une potentielle dynamique en boucle. Dans notre étude, la frustration du besoin d’appartenance était associée à une hausse de la mentalité complotiste un an plus tard. Et l’existence d’une mentalité complotiste était pour sa part associée à une plus grande frustration des besoins d’appartenance et d’autonomie un an plus tard.

Il est possible que le développement d’une mentalité complotiste sévère mette à risque les jeunes de s’isoler au sein de chambres d’échos qui propagent des idées divergentes de celles normalisées par leurs pairs. Cette mentalité complotiste pourrait également favoriser progressivement l’identification à un nouveau groupe qui adhère à une même idéologie alternative, mais au sein duquel exprimer un doute ou un désaccord envers l’idéologie partagée pourrait représenter une nouvelle menace d’exclusion.

Nous obtenons donc ici un point de départ clair pour intervenir : le sentiment d’exclusion sociale.

Favoriser l’appartenance sociale plutôt que débattre des faits

Face à des ados qui tiennent des propos complotistes, le réflexe est souvent de les confronter pour démontrer par l’argumentation que leurs croyances sont fausses. Cette approche échoue généralement. Si la mentalité complotiste est en partie une réponse à des besoins non comblés, la contredire frontalement n’adresse pas le problème de fond.

Les résultats obtenus dans notre étude appuient la proposition émise auparavant que les approches plus prometteuses seraient celles qui soutiennent un sentiment d’appartenance authentique au sein de l’école.


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Par exemple, les activités organisées d’engagement civique, de sports et d’activités culturelles offrent des espaces qui soutiennent le développement positif des ados. De tels espaces favorisent le développement de liens significatifs, offrent l’opportunité d’exercer un pouvoir concret et permettent de transformer les frustrations en actions constructives.

Plutôt que de chercher à détourner les jeunes des réseaux sociaux, mieux vaut leur assurer, dans leur environnement immédiat, un contexte de vie et de développement qui soutient la satisfaction de leurs besoins, pour qu’ils n’aient pas à la chercher ailleurs.

Pas forcément lié au genre

Enfin, il importe de souligner que le fait de s’identifier comme fille ou garçon ne s’est pas avéré un prédicteur significatif de la mentalité complotiste dans nos données. Nos résultats ne constituent qu’un point de départ : des études reposant sur des échantillons plus grands seront nécessaires pour vérifier si les associations observées dans notre étude se confirment tant chez les adolescentes que chez les adolescents.

Si la manosphère constitue l’exemple le plus médiatisé en ce moment, d’autres espaces en ligne proposent des dynamiques similaires à des jeunes dont les besoins ne sont pas comblés, comme le mouvement des « tradwives » chez les jeunes femmes. En ce sens, les besoins sous-jacents sont universels : c’est cette souffrance qu’il faut apprendre à reconnaître et à prendre en charge, dans nos écoles comme dans nos familles.

La Conversation Canada

Anne-Sophie Denault a reçu des financements du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada.

Marie-Jeanne Léonard et Nessa Ghassemi-Bakhtiari ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Se sentir exclu pousse les ados vers la mentalité complotiste – https://theconversation.com/se-sentir-exclu-pousse-les-ados-vers-la-mentalite-complotiste-281710