Parler de religion quand on est un démocrate dans un État républicain : le pari de James Talarico pour remporter l’élection sénatoriale au Texas

Source: The Conversation – in French – By Frédéric Strack, chercheur en sciences politiques, Sciences Po; Université de Sherbrooke


L’ESSENTIEL

  • James Talarico, 37 ans, siège depuis déjà huit ans au sénat du Texas. Il vise cette fois l’un des deux sièges de sénateur de l’État au Congrès fédéral.

  • Sa particularité : il fait de sa foi un élément central de ses discours de campagne alors que, généralement, ce sont les candidats républicains qui affichent le plus ostensiblement leurs convictions religieuses.

  • Le Texas n’a plus été représenté par un démocrate au Congrès fédéral depuis plus de trente ans ; une victoire de Talarico serait donc un séisme au Texas, et pourrait aussi contribuer à renverser l’équilibre au Congrès au profit de son parti.


Depuis quelques mois, un démocrate, le séminariste James Talarico, en pleine campagne sénatoriale, sillonne le Texas en martelant un aspect clé de son engagement politique : sa foi chrétienne.

D’ordinaire, ce sont les républicains qui parlent ouvertement de leur foi, les démocrates étant beaucoup plus discrets. Or, ce candidat multiplie les références à l’Évangile, dans ses meetings comme lors de ses interventions à la chambre basse du Texas où il siège depuis 2018, en faveur tant d’un accueil respectueux des immigrants et réfugiés, que des personnes trans ou concernées par un avortement.

À quelques jours de l’élection, cette stratégie de campagne dans un deep red state, où les deux tiers de la population se déclarent chrétiens, a de quoi susciter l’intérêt.

Parler de religion en démocrate

Petit-fils d’un pasteur baptiste du sud du Texas, James Talarico a suivi des études de théologie avant d’intégrer un séminaire théologique presbytérien, à Austin. En 2018, il devient l’un des 150 représentants à la Chambre des représentants du Texas, après l’avoir emporté dans une circonscription jusque-là tenue par les républicains. Il a ensuite été réélu en 2020, 2022 et 2024.

En septembre 2025, il annonce son intention de concourir à l’un des deux sièges du Texas au Sénat fédéral aux midterms du 3 novembre 2026. Quelques mois plus tard, aux primaires démocrates en vue de ce scrutin, il bat Jasmine Crockett, qui bénéficiait pourtant d’une meilleure notoriété nationale : elle représente le Texas à la Chambre des représentants de Washington depuis 2023, et avait été invitée à prendre la parole lors de la convention démocrate de 2024.

Un épisode marquant, dont l’effet est difficile à mesurer, est celui d’une interview de James Talarico au célèbre animateur Stephen Colbert, interdite de diffusion sur la chaîne CBS, suite à des pressions semble-t-il de Donald Trump, puis mise en ligne par Colbert sur sa chaîne YouTube. James Talarico est alors apparu en opposant crédible et dangereux pour les républicains, et sa notoriété a explosé, ce qui a probablement contribué dans une certaine mesure à sa victoire face à Jasmine Crockett.

L’une des explications de ce succès inattendu tient certainement à la façon originale, pour un démocrate, dont Talarico se présente devant les électeurs. Tout au long de sa carrière politique, il a fait de l’évocation de sa foi sa marque de fabrique. S’il reprend à son compte une conception libérale et inclusive de la religion, il se distingue d’autres démocrates par l’articulation de sa foi avec ses idées politiques.

Quand ils mobilisent des références religieuses, les démocrates se montrent bien plus inclusifs que les républicains, en assurant une représentation de diverses minorités religieuses. En cela, James Talarico ne fait pas exception au sein de son parti. Pour n’en donner qu’un exemple, dans une interview à la chaîne de télévision MSN Now le 16 avril, il déclare : « Ne me dis pas ce que tu crois. Montre-moi comment tu traites les autres et je te dirai ce que tu crois. » Difficile d’être plus consensuel.

Toutefois, chez la plupart des démocrates, la religion apparaît comme un principe motivationnel, qui alimente et régule leur engagement politique. L’ancien président Joe Biden et l’ancienne présidente de la Chambre des représentants Nancy Pelosi ont pu, en quelques occasions, évoquer leur foi catholique, mais sans l’intégrer à leur argumentaire politique. Quand ils la mentionnent dans leurs discours, les démocrates reprennent le thème de la religion civile – une religion qui définit quelques principes moraux dans lesquels chacun peut se reconnaître, plutôt que par son ancrage dans un héritage culturel ou théologique particulier.

Chez James Talarico, sa foi occupe une autre place : elle justifie sa position sur des enjeux actuels de la vie politique états-unienne, mais le place aussi en opposition au repli identitaire propre à une partie de la population du Texas contemporain.

Invoquer Jésus pour défendre la liberté religieuse

La théologie chrétienne le conduit à insister, dans son discours, sur Jésus et sur l’importance d’être fidèle à son message. Il n’a de cesse de rappeler l’impératif d’aimer son prochain comme soi-même, principe christique s’il en est.

Il le fait tout d’abord sur des sujets de politique générale, des coupes budgétaires dans les programmes de santé, aux raids de la police de l’immigration (ICE), en passant par la guerre en Iran et l’affaire Epstein. Ainsi, lors d’un meeting le 18 mars 2026, dans une église, il déclare :

« Le président des États-Unis vient de dire que j’ai insulté Jésus. Vous voulez savoir ce qui insulte Jésus ? Priver les malades de leur assurance santé tout en coupant les impôts des milliardaires. Vous savez ce qui insulte Jésus ? Déporter les étrangers et séparer les bébés de leurs mères. Vous savez ce qui insulte Jésus ? Bombarder des enfants innocents en Iran, et envoyer nos hommes et femmes courageux mourir dans une autre guerre sans fin. Vous savez ce qui insulte Jésus ? Étouffer l’affaire Epstein puis refuser de poursuivre la moindre personne citée. Je ne suis pas un chrétien parfait, et je ne prétends pas l’être. Il n’y a eu qu’un seul chrétien parfait, et il a été crucifié il y a 2000 ans. Jésus nous l’a dit, et il nous a dit d’aimer nos prochains comme nous-mêmes. »

Mais c’est surtout au sujet de la liberté religieuse qu’il mobilise sa foi. Ainsi, le 20 février 2026, invité au talk-show « Real Time with Bill Maher », il déclare :

« En tant que chrétiens, on nous dit de suivre les deux commandements de Jésus : aimer Dieu et aimer notre prochain, et il n’y a pas d’exception à ce second commandement — aimer son prochain, quel que soit son origine, son genre, son orientation sexuelle, son statut migratoire ou son appartenance religieuse. Au Texas, je lutte constamment contre le nationalisme chrétien […] et je prends toujours la parole au nom de mes voisins juifs, musulmans, bouddhistes, sikhs et agnostiques athées parce que, en tant que chrétiens, nous sommes appelés à les aimer comme nous-mêmes, et leur imposer ma religion n’est pas de l’amour. »

C’est notamment cette défense de la diversité religieuse qui l’amène à rejeter des initiatives locales visant à renforcer la place du christianisme dans la vie publique. Il dénonce à ce titre l’adoption par le Congrès texan en 2023, d’une loi autorisant des aumôniers non certifiés et sans formation universitaire à assumer les fonctions de conseillers scolaires ; d’une autre, en 2025, imposant l’affichage des 10 commandements dans les écoles publiques ; ou encore l’adoption en 2026 par le conseil de l’éducation du Texas d’un programme de lecture obligatoire depuis la maternelle, incluant la Bible chrétienne.




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En plus de critiquer ces mesures pour leur violence envers les personnes qui ne se reconnaissent pas dans le christianisme (et qui représentent tout de même un tiers de la population texane), il les voit comme un aveu de faiblesse : procéder par imposition signale, à ses yeux, que le christianisme serait une « religion morte », alors qu’il faut s’efforcer d’alimenter une « foi vivante », qui se vit au quotidien plus qu’elle ne se clame.

C’est dans cette même logique qu’il rappelle l’importance de la séparation de l’Église et de l’État, au nom de la clause de non-établissement de religion (Non-Establishment Clause) et de la clause de libre exercice de la religion (Free Exercise Clause), qui figurent dans le premier amendement de la Constitution américaine.

Le défi de la campagne sénatoriale

La religion est un thème important de mobilisation pour le parti républicain. L’appui massif des évangéliques à cette formation fait l’objet de nombreux commentaires et études.




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En reprenant à son tour ouvertement ce thème, James Talarico entend combattre les républicains sur leur propre terrain. Et cela, au moment où Donald Trump s’engage dans un duel à distance avec le Pape et où le secrétaire à la défense, Pete Hegseth, justifie la guerre en Iran par des motifs religieux et estime que les journalistes critiquant l’intervention ressemblent aux ennemis bibliques de Jésus.

En donnant à entendre un autre langage religieux, James Talarico a peut-être trouvé une manière de battre son adversaire républicain, l’attorney general du Texas (équivalent du ministre de la justice) Ken Paxton, accusé notamment de corruption, de favoritisme et d’obstruction à la justice dans plusieurs affaires (il a été visé par une procédure de destitution en 2023, mais acquitté par le Sénat du Texas). Les sondages lui donnent en tout cas, depuis plusieurs semaines, une légère avance.

Le site web de Talarico propose à la vente des tshirts proclamant « I’m a Talafreako », tournant ainsi en dérision le président Trump, qui a employé ce terme à plusieurs reprises pour se moquer du candidat démocrate.
store.jamestalarico.com

La bataille n’est cependant pas aisée. Tout d’abord, le Texas n’a plus eu de sénateur démocrate depuis 1993 et les démocrates n’ont pas gagné d’élection à l’échelle de l’État depuis 1994. En 2018, une autre campagne avait suscité l’espoir des démocrates texans, celle de Beto O’Rourke, candidat au poste de sénateur face à Ted Cruz, un poids lourd du parti républicain. Malgré un cycle de midterms défavorable à l’administration Trump, il avait finalement dû concéder la défaite.

Ensuite, aussi controversé soit-il, Ken Paxton a réussi, lors de la primaire républicaine, à défaire John Cornyn qui avait pourtant été sénateur du Texas pendant 24 ans et avait réussi à lever deux fois plus d’argent (60 millions de dollars contre environ 30).

Une éventuelle victoire de Talarico aurait des conséquences bien au-delà de l’État, puisqu’elle représenterait un camouflet pour Donald Trump, qui s’est personnellement impliqué dans la campagne au Texas aux côtés de Paxton, multipliant les insultes à l’égard du candidat démocrate, qu’il n’appelle pas autrement que « Talafreako », jeu de mots douteux entre son nom et le mot « freak » (« monstre », « individu bizarre ») ; surtout, elle pourrait participer à faire basculer le Sénat du côté démocrate, les sondages indiquant à ce stade que le contrôle de la Chambre haute est encore incertain (alors qu’il y a encore quelques mois, les républicains étaient donnés largement favoris).

The Conversation

Frédéric Strack a reçu des financements l’Université de Sherbrooke dans le cadre d’un postdoctorat.

– ref. Parler de religion quand on est un démocrate dans un État républicain : le pari de James Talarico pour remporter l’élection sénatoriale au Texas – https://theconversation.com/parler-de-religion-quand-on-est-un-democrate-dans-un-etat-republicain-le-pari-de-james-talarico-pour-remporter-lelection-senatoriale-au-texas-294618