« Nationaliser les pertes et privatiser les profits » ? Ce que nous apprend le précédent de la location-gérance de Boussac de 1981 à 1984

Source: The Conversation – in French – By Thomas Grandjean, Docteur en sciences de gestion, Université Paris Dauphine – PSL

Le démantèlement du groupe Boussac Saint-Frères s’est fait en recourant à la location-gérance (Image tirée du documentaire *L’empire LVMH*, réalisé par Jennifer Deschamps, Arte, 2026) Arte

L’ESSENTIEL

  • Depuis une vingtaine d’années, la structure des principaux groupes de la grande distribution historiquement intégrés s’est progressivement organisée autour du modèle de location-gérance de magasins.

  • Ce mécanisme juridique et contractuel, régi par la loi du 20 mars 1956, a été mobilisé de manière paradigmatique dans le cas de la restructuration du groupe Boussac Saint-Frères (1981-1984).

  • L’analyse historique de l’affaire Boussac permet, par analogie, de mettre en lumière les conséquences socio-économiques contemporaines de ce dispositif.


Ces derniers mois, les batailles judiciaires entre organisations syndicales et géants de la grande distribution se multiplient. En cause, le recours toujours plus massif à la politique de mise en location-gérance de la part de grands groupes traditionnellement intégrés (Carrefour, Auchan, Casino), aux conséquences importantes sur l’emploi. Ce dispositif juridique permet à une entreprise de confier l’exploitation d’un magasin à un tiers moyennant le versement d’une redevance, sans lui en céder la propriété.

À titre d’exemple, si Carrefour perçoit plus de 400 millions d’euros de redevance de franchise et de location-gérance chaque année. Ce mécanisme lui a également permis de « sortir » plus de 27 000 salariés des effectifs du groupe grâce au passage en location-gérance depuis 2018. De fait, les avantages retirés par les groupes sont multiples : réduction de la masse salariale (les salariés employés dans le cadre d’une franchise ou d’une location-gérance sont placés hors du périmètre comptable du groupe), perception de redevances, externalisation des risques.

Cette dynamique a ainsi conduit la secrétaire générale de la CFDT Marylise Léon à alerter, dès 2022, sur l’évolution de ce modèle « présenté à l’origine comme un outil de sauvegarde des magasins » facilitant depuis « l’externalisation d’un nombre important d’emplois ».




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Boussac déjà dans les années 1980

Il est ainsi intéressant de revenir sur un exemple historique et emblématique de ce mécanisme : la prise en location-gérance par l’État des activités déficitaires du groupe Boussac en 1981. Fondé en 1911 par Marcel Boussac, Boussac devient, durant la première moitié du XXᵉ siècle, un des principaux groupes textiles français, puis un important conglomérat à la suite de l’intégration de marques, telles que Dior, Le Bon Marché ou encore Conforama.

Néanmoins, dès les années 1960, le groupe souffre de la crise du textile. À la suite de l’incapacité des dirigeants à réagir face aux évolutions du marché (maintien de l’intégration verticale, refus de fabrication de textiles synthétiques, absence d’investissements à l’étranger) les 21 principales sociétés du groupe Boussac sont mises en règlement judiciaire, le 30 mai 1978.

La même année, Boussac passe sous le contrôle de la société Saint-Frères, propriété des frères Willot, qui intègrent le nouvel ensemble au sein du groupe Agache-Willot. Néanmoins, en raison de la gestion désastreuse des frères Willot, le groupe Boussac-Saint-Frères est contraint de déposer le bilan le 30 juin 1981.

Une nationalisation qui ne dit pas son nom

À la suite de l’élection de François Mitterrand à la présidence de la République la même année, le nouveau gouvernement décide d’assurer la gestion du groupe à travers une nationalisation qui ne dit pas son nom. Les activités de la holding sont alors réparties entre la gestion par un administrateur provisoire des sociétés in bonis (Dior, Conforama…) et la location-gérance des activités textiles déficitaires à une société ad hoc dénommée Compagnie Boussac Saint-Frères (CBSF) où l’on retrouve notamment les entreprises Rousseau, Cyclone, Peaudouce…

Au sein de cette dernière, l’Institut de développement industriel (IDI) représentant l’État est décisionnaire. Pour ce faire, le gouvernement par l’intermédiaire du premier ministre Pierre Mauroy assure à la direction générale de la nouvelle société « les moyens nécessaires à la reconstruction du Groupe et au [renforcement] du cœur textile habillement ».

D’un point de vue industriel et financier, le statut de location-gérance de la CBSF se révèle rapidement précaire. Il entache la réputation de la société vis-à-vis de ses clients et de ses fournisseurs en l’isolant des entreprises de luxe et de distribution bénéficiaires, désormais séparés juridiquement et comptablement des sociétés composant la CBSF. Cette scission, conjuguée aux faiblesses structurelles des activités textiles, rend inévitable le licenciement de plus 1 000 employés de la CBSF dès 1982.

Changement de cap

Tout cela se déroule dans un environnement où, face à l’augmentation croissante du nombre de chômeurs et à la menace de la sortie du franc du système monétaire européen, la politique de relance, symbolisée par les nationalisations de 1982, fait long feu. Dès l’été de la même année, le gouvernement Mauroy opte pour une politique d’austérité soutenue par le ministre de l’économie et des finances Jacques Delors.

Soucieux de se désengager rapidement de l’affaire Boussac, le gouvernement s’appuie sur le statut de location-gérance de la CBSF afin d’externaliser les conséquences sociales et politiques de la restructuration du groupe, laissant le soin à ses dirigeants d’assumer seuls les licenciements de plus en plus importants. Entre 1982 et 1984, 3 078 emplois sont supprimés, les effectifs industriels de la CBSF passant de 20 471 à 17 393.

Dès lors, le groupe ne peut se résoudre à la dépendance au « paternalisme étatique » et est vivement incité à « la prise en charge par soi-même, de chaque cellule du corps social composant l’ensemble industriel ». Pour les conseillers du ministre de l’industrie Laurent Fabius, il s’avère ainsi indispensable de « renvoyer clairement les responsabilités dans le camp de l’entreprise ».

Cette stratégie de « délégation de responsabilité » est doublée d’un tarissement progressif des financements publics. Cela pousse les dirigeants de la CBSF à demander à de multiples reprises à l’État, en vain, le versement des sommes initialement convenues (capital de 200 millions de francs au lieu des 600 millions de francs envisagés en avril 1982, soit 400 millions de moins ; valeurs réalisables et disponibles de 263 millions de francs au lieu des 542 millions de francs prévus, soit 279 millions de moins).

Une vente au privé inéluctable

En raison de multiples facteurs (location-gérance, politique austéritaire, déclin de l’industrie textile), la situation de la CBSF s’aggrave au cours de l’année 1983, tandis que les sociétés in bonis prospèrent. La société se sépare de 1 760 salariés supplémentaires et voit son ratio d’endettement passer de 92 % à 102 % en un an. Les résultats comptables catastrophiques de la compagnie fournissent un argument de poids pour le gouvernement en faveur d’une privatisation de la CBSF et d’une vente de l’ensemble du groupe à un investisseur privé, désormais jugée inéluctable.

L’empire LVMH, Première partie 1 : « Un morceau du rêve »), Jennifer Deschamps, Arte, 2026.

L’analyse du cabinet d’expertise-comptable Syndex, qui travaille en étroite collaboration avec le comité d’entreprise de la CBSF, met toutefois en perspective ces chiffres. Syndex précise ainsi que « les 460 millions de francs injectés dans CBSF entre le 1ᵉʳ juillet 1982 et le 31 décembre 1983 n’ont pas servi à boucher des trous, mais à financer des investissements », et rappelle « qu’en définitive, CBSF a fait de ces fonds un emploi conforme à sa mission de restructuration ».

Las, les bénéfices de ces importants investissements seront retirés ultérieurement par des repreneurs privés. En effet, le 20 décembre 1984, l’État cède la CBSF au groupe Ferinel, dirigé par Bernard Arnault. Ce dernier peut passer un accord de rachat des titres Willot pour 400 millions de francs, lui permettant de devenir propriétaire de l’ensemble du groupe.

En dépit des engagements pris auprès des pouvoirs publics (sauvegarde de 12 000 emplois), Arnault revend l’essentiel des actifs en deux ans pour ne conserver que les sociétés les plus lucratives (Dior, Le Bon Marché, Conforama) et développer un seul cœur de métier : le luxe.

The Conversation

Thomas Grandjean ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. « Nationaliser les pertes et privatiser les profits » ? Ce que nous apprend le précédent de la location-gérance de Boussac de 1981 à 1984 – https://theconversation.com/nationaliser-les-pertes-et-privatiser-les-profits-ce-que-nous-apprend-le-precedent-de-la-location-gerance-de-boussac-de-1981-a-1984-292485