Ménopause : une pause au milieu de la vie, non une date de péremption

Source: The Conversation – France in French (3) – By Gloria Origgi, Philosophe, directrice de recherche, École normale supérieure (ENS) – PSL


L’ESSENTIEL

  • La Journée mondiale de la ménopause, le 18 octobre, est l’occasion d’un retour sur une expérience longtemps passée sous silence.

  • La philosophe Gloria Origgi (ENS-PSL) invite à la penser comme une transformation plutôt que comme un déclin.

  • Dans Philosophie de la ménopause (éditions Flammarion, 2026), elle enrichit son analyse conceptuelle par son vécu intime.


Le 18 octobre est la Journée mondiale de la ménopause, promue par la Société internationale de la ménopause (IMS). De toutes les expériences fondamentales de la vie féminine, la ménopause a longtemps été la plus négligée. Elle relevait presque du tabou : les femmes elles-mêmes répugnaient à en parler, tant on l’associait à une date de péremption dont il fallait un peu rougir.

Depuis quelques années, pourtant, elle est sortie du silence. Elle s’est imposée dans la presse féminine (et pas seulement), dans les livres de développement personnel, dans les podcasts, mais aussi dans la littérature scientifique. L’actrice Naomi Watts a consacré un best-seller, Dare I Say It (Oserai-je en parler ? dans sa version française, 2025), à sa ménopause précoce, et une comédie musicale, Menopause, tourne dans le monde entier depuis des années. En ce moment, une pièce de théâtre du même nom se joue aussi, en France, à Paris.

Une génération au cœur de la vie publique

Ce succès soudain s’explique d’abord par la démographie. La génération qui entre aujourd’hui en ménopause est celle qui, dans l’histoire, a disposé du plus fort capital social et économique, du moins en Occident.

Plus présente dans la sphère publique, elle vit ce passage au milieu de sa vie, souvent avant que ses enfants ne soient adultes, puisque l’âge de la maternité a reculé en France, comme dans presque tous les pays de l’OCDE.

La ménopause n’annonce donc plus la vieillesse ni la sortie de scène des femmes : c’est un épisode situé au cœur de l’existence, qui mérite d’être mieux compris, sur les plans médical, psychologique et social.

Une injustice épistémique

Je suis philosophe et je travaille surtout en épistémologie et en philosophie sociale : la vérité et ses rapports avec la politique, la confiance dans les experts, la réputation. Je ne suis spécialiste ni du féminisme ni des études de genre.

Mais après avoir moi-même traversé cette expérience, j’ai voulu lui consacrer un petit livre, Philosophie de la ménopause (éditions Flammarion, 2026). Non pour joindre ma voix au chœur des plaintes sur les bouffées de chaleur ni pour prodiguer des conseils de forme ou d’alimentation, mais pour donner un sens à cette expérience et mieux la comprendre, y compris sur le plan scientifique.

Pendant mon climatère – cette dizaine d’années, de 45 à 55 ans environ –, où l’organisme traverse une transformation hormonale complexe qui aboutit à la ménopause, définie cliniquement par l’absence de règles pendant douze mois consécutifs, j’ai ressenti un malaise moins physique qu’intellectuel.

Faisons une parenthèse autour de terme climatere utilisé pour nommer la ménopause. Ce mot vient du grec klimax qui signifie « degré » ou « échelle ». Du temps de Pythagore, il indiquait « un des âges critiques de la vie » marqués par une vulnérabilité.

Je consultais des médecins qui ne comprenaient pas de quoi je parlais, ne prenaient pas mes symptômes au sérieux ou ne savaient pas les rattacher à la phase que je traversais. J’entendais des avis contradictoires sur les traitements, à commencer par le traitement hormonal de la ménopause. Ce n’est qu’en parlant avec des femmes de mon âge que j’ai pu reconstituer une expérience collective : celle d’une injustice épistémique.

Depuis les travaux de la philosophe Miranda Fricker, récemment traduits en français sous le titre Injustice épistémique. Le pouvoir et l’éthique du savoir (2026), on parle d’« injustice épistémique » lorsqu’un individu ou un groupe souffre d’un déficit de crédibilité : son témoignage est moins cru que celui des autres.

Les femmes au climatère me semblent en être victimes. Leurs symptômes sont souvent minimisés ou mis sur le compte d’un vieillissement normal auquel il serait vain de remédier. Et comme la littérature grand public se concentre sur les soins de beauté et les régimes épuisants pour « rester comme avant », personne ne prend en charge ce qui est, inévitablement, un passage physiologique et psychique majeur.

Plutôt que de chercher à rester celle qu’on était, il s’agit de comprendre comment être après la ménopause : comment s’accepter et se réinventer ?

Une expérience transformative

En médecine, le mot « ménopause » désigne seulement l’état d’une femme douze mois après ses dernières règles ; il met donc l’accent sur une perte, celle de la fonction reproductive. Mais l’ensemble de la périménopause et de la ménopause, qui peut s’étendre sur plus de dix ans, est un voyage profond au centre de la vie, qui modifie non seulement le corps, mais aussi la psychologie, la place dans la société et la manière de voir le monde.

Entendue dans ce sens large – une longue période de turbulences et de recâblages hormonaux et neuronaux –, la ménopause est une expérience transformative, selon l’expression de la philosophe américaine L. A. Paul énoncée en 2014 dans son ouvrage Transformative Experience (traduction française, Ces expériences qui nous transforment, 2023).

Une expérience est transformative lorsque, une fois vécue, nous peinons à reconnaître la personne que nous étions et à comprendre ses préférences et ses choix. Elle touche à l’identité, cette étrange propriété qui nous permet de nous reconnaître à travers le temps, de l’enfance à la vieillesse.

Nous ne serons plus les mêmes, et nous aurons du mal à nous retrouver dans les rôles et les désirs de notre moi passé. Ce n’est pas une perte, mais une formidable occasion de repenser notre existence et de nous projeter, avec courage et curiosité, dans l’aventure de l’avenir.

Un cerveau qui se recâble

Pendant le climatère, la production d’œstrogènes se dérègle, avec des effets variés sur le sommeil, la libido, les articulations, l’équilibre, la mémoire, la régulation thermique. Au terme du processus, l’organisme cesse d’en produire : or, ces hormones sont essentielles à la fertilité, mais aussi au cerveau, au cœur et à la masse osseuse.




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Le corps et le cerveau se transforment, sans pour autant se dégrader. La plupart des symptômes finissent par disparaître, au terme d’un profond recâblage : selon la neuroscientifique Lisa Mosconi, autrice de The Menopause Brain (La Ménopause commence dans le cerveau, 2026), certaines fonctions cognitives liées à la grossesse et à la maternité sont délaissées, et le cerveau se réorganise au profit d’autres aptitudes, comme le leadership et l’empathie. Il s’agit donc de vivre la ménopause non comme un deuil, mais comme un changement à construire.

Moins regardées, plus écoutées

Les stéréotypes ont la vie dure. Si la femme ménopausée n’est plus tout à fait la « sorcière » de l’histoire des idées, elle est moins vue, moins exposée au regard du désir. Mais on peut être moins regardée et plus écoutée, vivre ce passage comme l’accès à une autorité nouvelle et à une liberté inédite, où les projets, y compris amoureux, n’ont plus à composer avec les grossesses, les enfants et la maison à gérer.

Aujourd’hui, la ménopause est une pause au milieu de la vie plutôt qu’à sa fin : les femmes ont en moyenne plus de trente ans d’espérance de vie devant elles. En parler davantage, ce n’est pas se plaindre, c’est prendre la mesure d’un moment de fragilité qui peut devenir une victoire sur soi-même. Les femmes ne sont pas seules concernées : la médecine et la société doivent apprendre à comprendre et à accompagner cette transformation.

Naît-on femme ou le devient-on ?

La vieille question – Naît-on femme ou le devient-on ? –, en écho à la célèbre phrase « On ne naît pas femme, on le devient » de Simone de Beauvoir dans le Deuxième sexe (1949), se pose alors autrement.

Je ne sais pas très bien ce que signifie « naître femme », au-delà de la biologie. Mais on le devient assurément, à travers le regard des autres comme à travers les expériences qui jalonnent une vie de femme. En un sens, on est « plus femme » à cinquante ans qu’à vingt.

Le climatère n’est pas un point final, mais une ponctuation : un temps pour se repenser, s’inventer de nouveaux rôles et aborder la seconde moitié de la vie avec autorité, ironie et charme.

The Conversation

Gloria Origgi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Ménopause : une pause au milieu de la vie, non une date de péremption – https://theconversation.com/menopause-une-pause-au-milieu-de-la-vie-non-une-date-de-peremption-294380