Comment rendre visible le recours à l’IA générative dans l’édition littéraire, ou le rôle du paratexte

Source: The Conversation – in French – By Stéphanie Parmentier, Chargée d’enseignement à Aix-Marseille Université (amU), docteure en littérature française et professeure documentaliste., Aix-Marseille Université (AMU)

L’autrice états-unienne Sara A. Noé a choisi de faire certifier son roman *Lab Rat* « sans IA » par l’Authors Guild, et l’affiche sur son blog. Sara A.Noé

L’ESSENTIEL

  • Dans le monde littéraire, la question du recours à l’IA se pose de plus en plus.

  • Jusque-là, son usage a été tantôt mis en valeur, tantôt minoré, voire caché, et les maisons d’édition ont commencé à mettre en place des labels – avant l’adoption de l’IA Act, le 2 août dernier, par l’Union européenne.

  • Ces informations « autour » du livre changent la donne et jouent un rôle dans son économie matérielle et symbolique.


Dans beaucoup d’entreprises, l’intelligence artificielle (IA) est devenue une collaboratrice innomée. En France, 18 % des entreprises de 10 salariés ou plus déclaraient utiliser au moins une technologie d’IA en 2025, contre seulement 6 % deux ans plus tôt.

Les maisons d’édition font-elles une exception à ce phénomène ? Le monde du livre en effet n’échappe pas non plus à cette évolution. L’enquête menée par le Syndicat national de l’édition sur l’usage de l’IA et le rapport canadien BookNet 2025 révèlent que les professionnels du livre mobilisent l’IA principalement pour des tâches administratives comme la rédaction de courriels, des synthèses de documents et la production de résumés.

Des solutions comme Insight, développée par Veristage et présentée comme une IA « qui fonctionne comme les éditeurs », permet d’aller plus loin dans le travail éditorial en enrichissant des métadonnées ou en préparant des argumentaires commerciaux. Cette intégration progressive des chatbots est également soulignée par le récent rapport d’information de l’Assemblée nationale consacré aux effets de l’intelligence artificielle sur la création, qui insiste sur la diffusion croissante de ces outils dans l’ensemble des secteurs culturels.

Ces usages différents de l’IA dans les coulisses de l’édition, font rarement l’objet d’une information destinée au public. En revanche, lorsque cet outil intervient dans le processus de création d’une œuvre, les réactions sont toutes autres. Les auteurs utilisant des robots sont en effet vivement invités à mentionner les usages afin d’en informer les lecteurs. L’IA semble ainsi acceptable lorsqu’elle demeure un outil de production éditoriale, mais devient un objet de justification dès qu’elle touche à la création littéraire.

Pour une transparence éditoriale ?

C’est dans ce contexte que des dispositifs de transparence se sont développés dans le milieu éditorial, avec des positions diverses et parfois nuancées.

Depuis 2024, plusieurs initiatives cherchent à rendre visibles les conditions de production des œuvres. Certaines relèvent d’une logique de certification sans IA, en attestant qu’un livre a été réalisé sans recours substantiel à une machine conversationnelle. Plusieurs dispositifs de signalement ont ainsi vu le jour en France comme le label « Création humaine », ou le logo « Garanti sans intelligence artificielle » ou encore les mentions « Fabrication humaine » et « Handmade » utilisées notamment dans l’univers de la bande dessinée.

Aux États-Unis, la certification « Human Authored » crée par l’Authors Guild a vu le jour selon la même dynamique. D’autres, au contraire, s’inscrivent dans une logique de signalement de l’usage de l’IA, en mentionnant explicitement sa présence dans le processus éditorial ou créatif, par exemple au moyen d’un bandeau en couverture ou d’une mention en quatrième de couverture.

Le roman uchronique de Raphaël Doan, Si Rome n’avait pas chuté, fait de l’usage de l’IA un élément visible du dispositif éditorial de son ouvrage. Un bandeau a en effet été rajouté par les éditions Passés Composés, mentionnant : « Le premier livre d’histoire écrit et illustré avec une intelligence artificielle », et le recours à l’IA est aussi mentionné sur la 4e de couverture. Ce choix éditorial n’est pas seulement un geste de transparence. Présenter l’ouvrage comme une « première » en fait aussi un argument de vente, l’IA devenant ici un vecteur de visibilité médiatique autant qu’une information destinée au lecteur.

À l’inverse, le roman Tokyo Sympathy Tower de l’autrice japonaise Rie Kudan qui a reconnu avoir utilisé l’IA pour écrire ce roman, ne porte aucune mention IA dans sa traduction française publiée aux Éditions Denoël, ni sur leur site.

Dans l’auto-édition, deux logiques opposées coexistent. Librinova affiche un label visible dans leur publication ainsi que sur leur site Internet puisque cette structure est à l’initiative du label « Création humaine », quand Amazon sur Kindle Direct Publishing (KDP) impose une déclaration obligatoire depuis 2023, sans que cette information soit nécessairement visible du lecteur au moment de l’achat.

Cette diversité des pratiques montre que la question ne porte pas uniquement sur la présence ou l’absence d’une information, mais également sur la manière dont elle est rendue visible. L’information n’est pas simplement ajoutée au livre, elle est mise en scène, parfois valorisée, ou au contraire tenue à distance. Tous les professionnels du livre ne choisissent ni le même support, ni le même degré d’exposition. Il n’existe donc pas aujourd’hui un modèle unique de transparence, mais plusieurs stratégies éditoriales de visibilité.

Cette diversité est d’autant plus intéressante que les recherches montrent que la simple présence d’une mention relative à l’IA modifie les jugements d’authenticité, de créativité et parfois même l’intention d’achat des lecteurs. Autrement dit, le sens d’une œuvre ne se construit pas uniquement dans le texte. Les informations qui l’entourent participent elles aussi à son interprétation et à son évaluation.

Cette recherche de transparence dépasse d’ailleurs le seul secteur de l’édition. Elle s’inscrit dans un mouvement plus large de normalisation des usages de l’IA.

Depuis le 2 août 2026, les obligations de transparence prévues par l’article 50 du règlement européen sur l’IA imposent de signaler les contenus générés ou manipulés par un robot afin de limiter les risques de tromperie et de renforcer la confiance des utilisateurs. Si ces dispositions ne concernent pas le secteur du livre en particulier et n’imposent pas un étiquetage des ouvrages, les initiatives éditoriales s’inscrivent elles aussi dans cette dynamique de transparence auprès des usagers. Il est toutefois légitime de se demander si une littérature créée en tout ou partie par une IA n’est pas susceptible d’intéresser un nouveau lectorat au même titre que certains jeux vidéos produits par des robots ont pu enthousiasmer une partie du public.

Vers un paratexte amendé

Cette évolution fait écho aux propos de Gérard Genette dans Seuils, publié dès 1987. Celui-ci rappelait que « les voies et les moyens du paratexte se modifient sans cesse selon les époques, les cultures, les genres, les auteurs, les œuvres, les éditions d’une même œuvre, avec des différences de pression parfois considérables ».

Pour Genette, un livre ne commence jamais à la première phrase. Il commence avec son titre, son nom d’auteur, sa couverture, sa collection, sa préface ou sa quatrième de couverture, autant d’éléments qui orientent déjà l’interprétation avant même l’entrée dans le texte. Et si l’IA était précisément en train d’actualiser les catégories d’informations autour du texte ?

Les labels, les bandeaux, les mentions en quatrième de couverture ou les déclarations d’auteur ne seraient alors plus uniquement des dispositifs de transparence. Ils pourraient constituer les premières manifestations d’un paratexte amendé. La question ne serait donc plus seulement de savoir s’il faut signaler l’usage de l’IA, mais où cette information doit prendre place dans le livre, et comment elle transforme la lecture.

Cette hypothèse ouvre un chantier encore largement inexploré. Si plusieurs travaux analysent désormais les effets des labels sur la perception des œuvres, très peu interrogent leur inscription dans l’économie matérielle et symbolique du livre. Où les éditeurs choisissent-ils de rendre visible l’IA ? Quels dispositifs privilégient-ils ? Et surtout, quelles fonctions ces nouvelles mentions remplissent-elles ? Ne servent-elles qu’à informer ou participent-elles également à reconstruire la confiance des lecteurs dans un contexte où les conditions de production des œuvres deviennent de plus en plus difficiles à identifier ?

Dans cette perspective, il pourrait être sain de préciser l’identité de l’IA utilisée. La même exigence devrait aussi s’appliquer aux correcteurs ou aux infographistes, jamais nommés à ce jour, contrairement aux traducteurs. L’enjeu dépasse donc la seule question de la transparence. En rendant visible (ou au contraire invisible) le recours à l’IA, les éditeurs ne se contentent pas d’ajouter une information au livre. Ils contribuent à redéfinir les médiations qui entourent l’œuvre et, peut-être, à faire émerger une nouvelle catégorie de paratexte.

The Conversation

Stéphanie Parmentier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comment rendre visible le recours à l’IA générative dans l’édition littéraire, ou le rôle du paratexte – https://theconversation.com/comment-rendre-visible-le-recours-a-lia-generative-dans-ledition-litteraire-ou-le-role-du-paratexte-288736