Source: The Conversation – France in French (3) – By Hilary Smith, Professor of History, University of Denver
L’ESSENTIEL
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Chaque organisme assimile le lait différemment et ne pas le digérer est la situation la plus couramment rencontrée à l’échelle mondiale.
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La consommation du lait est pourtant promue auprès de populations majoritairement intolérantes au lactose, en Asie par exemple.
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L’« impérialisme alimentaire » des États-Unis depuis l’après-guerre aide à comprendre pourquoi ce qui relève d’une diversité génétique est présenté comme une pathologie.
Quand on souffre d’intolérance au lactose, consommer du lait ou de crème glacée devient un véritable calvaire. Chez certaines personnes, la consommation d’un produit laitier peut entraîner des ballonnements, des nausées et de la diarrhée. Vous en avez peut-être déjà fait l’expérience vous-même. Si c’est le cas, vous considérez peut-être l’intolérance au lactose comme une anomalie plutôt que la norme.
Mais saviez-vous que désormais dans le monde la majorité des gens sont intolérantes au lactose – et que cette pathologie a été inventée dans les années 1960 ?
J’entends déjà votre objection : « Vous voulez sûrement dire “découvert”, et non “inventé” ». Eh bien non. En tant qu’historienne ayant retracé les origines des concepts de la science de la nutrition, j’ai choisi le mot « inventé » à dessein.
L’invention de l’intolérance au lactose
Les différences dans la capacité des individus à digérer le lactose ont attiré pour la première fois l’attention des scientifiques après que les producteurs laitiers étasuniens eurent trouvé un moyen, après-guerre, de se débarrasser d’un excédent de lait. Pour écouler ce qu’ils ne parvenaient pas à vendre, ils se sont tournés vers le gouvernement pour qu’il intervienne. Ce dernier a répondu présent, en rachetant les excédents et en les intégrant dans les cantines scolaires et autres lieux proposant des repas financés par des fonds publics.
Du jour au lendemain, de nombreuses personnes qui n’avaient pas l’habitude de boire du lait se sont mises à en consommer régulièrement, parmi lesquelles figuraient non seulement certains habitants des États-Unis, mais aussi des personnes vivant dans d’autres pays. Une partie de cet excédent laitier a été intégrée aux repas scolaires dans des pays comme le Japon et Taïwan dans les années 1950, pendant la guerre froide, quand le gouvernement étasunien a commencé à vendre du lait à ses alliés.

Archives nationales de Taïwan, CC BY-NC-SA
Bon nombre des personnes qui buvaient du lait régulièrement pour la première fois n’appréciaient pas. En effet, cela les rendait malades. Intrigués, les scientifiques menèrent des expériences pour comprendre pourquoi. Dans une étude de 1966 comparant la façon dont les personnes noires et blanches incarcérées à Baltimore métabolisaient le lactose, les chercheurs ont découvert que les participants noirs présentaient des taux plus faibles de lactase – l’enzyme qui décompose le lactose – dans l’intestin.
Pour les scientifiques blancs qui menaient cette étude, les difficultés rencontrées par les détenus noirs pour digérer le lait s’apparentaient à un « défaut inné du métabolisme ». Ils partaient du principe que la tolérance au lactose constituait l’état normal chez l’humain et que les personnes intolérantes au lactose avaient hérité d’une mutation génétique.
Ce n’est qu’après des années supplémentaires de travail auprès de participants à ces recherches issus de nombreuses origines ethniques que les experts ont pris conscience du fait que, comme l’a formulé en 1981 un responsable des Instituts nationaux de la santé (ou NIH, la principale agence fédérale de santé aux USA, ndlr) : « l’intolérance au lactose est un état physiologique normal, commun à tous les animaux adultes, à l’exception de certains groupes ethniques et raciaux chez l’humain ».
Il s’est avéré que ce sont les personnes originaires d’Europe du Nord qui faisaient figure d’exception. Leurs ancêtres leur ont transmis une mutation génétique – précisément celle qui leur permet de digérer le lait après la petite enfance.
En résumé, ce que les scientifiques ont découvert dans les années 1960, c’est que chaque organisme assimile le lait différemment. Ce qu’ils ont inventé, c’est l’idée selon laquelle l’intolérance au lactose est un défaut. Accepter ce cadre de référence reviendrait à considérer que près des deux tiers de la population humaine – soit la prévalence estimée de l’intolérance au lactose dans le monde – présente un défaut.
Au lieu de reconnaître que les régimes sans produits laitiers peuvent être sains, les gens ont imaginé des moyens de surmonter ce prétendu handicap afin que tout le monde puisse en consommer davantage.
Impérialisme alimentaire
L’intolérance au lactose est un exemple de ce que j’appelle l’impérialisme alimentaire : une façon de penser qui considère les régimes alimentaires des Blancs comme la norme et ceux de tous les autres comme une aberration.
L’impérialisme alimentaire était monnaie courante au XXᵉ siècle, à une époque où les scientifiques estimaient que les régimes alimentaires riches non seulement en lait, mais aussi en viande, étaient les meilleurs ; ils considéraient que les régimes alimentaires pratiqués en dehors des États-Unis et de l’Europe étaient trop végétariens. Certains affirmaient également que la farine de blé, et non le riz, devait être l’aliment de base universel.
Ce même préjugé s’appliquait aux corps. Outre une mauvaise digestion du lactose, on reprochait aux personnes non blanches d’autres défaillances, telles que le déficit en aldéhyde déshydrogénase, c’est-à-dire l’incapacité à métaboliser rapidement l’alcool, peut-être plus familièrement connu sous le terme moins technique de « rougissement asiatique ».
Ces différences auraient pu être perçues comme une diversité, juste une autre façon d’être humain. Au lieu de cela, chacune d’entre elles a été considérée comme une déficience.
De nos jours, beaucoup de gens ont hérité de cette façon de penser et l’ont perpétuée sans s’en rendre compte, y compris ceux dont les caractéristiques sont jugées comme des déficiences par ce mode de pensée. En 1959, le directeur du Bureau japonais de la nutrition a déclaré que « les peuples consommateurs de riz », tels que les Japonais, étaient « résignés et passifs » et qu’ils pourraient remédier à cela en imitant les régimes alimentaires occidentaux et en se tournant vers le blé.

Shwangtianyuan/Wikimedia, CC BY-SA
Aujourd’hui, le scientifique le plus en vue qui défend l’idée selon laquelle le « Asian flush » est une maladie est un généticien d’origine taïwanaise qui a créé un consortium de recherche pour étudier « l’enzymopathie humaine la plus répandue au monde »
La Société chinoise de nutrition a placé un grand verre de lait à côté de son Guide alimentaire 2022 – sans tenir compte des estimations selon lesquelles la grande majorité des Chinois Han, le plus grand groupe ethnique de Chine et du monde, sont intolérants au lactose.
Transformer ce qui est présenté comme une maladie en différence
La science qui pathologise la différence contribue à perpétuer le racisme.
Ces dernières années, les suprémacistes blancs ont fait de l’intolérance au lactose un signe distinctif de la « faiblesse » des personnes non blanches. Des utilisateurs des réseaux sociaux ont copié-collé une carte illustrant la répartition géographique de la tolérance au lactose, initialement publiée dans la revue scientifique Nature, dans des fils de discussion racistes sur le forum de discussion en ligne 4chan.
En 2017, des trolls sur Internet ont perturbé une installation artistique antiraciste en scandant des slogans néonazis et en renversant des cruches de lait de manière désordonnée afin de mettre en avant leur identité blanche.
Le fait de transformer une différence dans la digestion du lactose en une carence a davantage contribué à renforcer les discours sur la hiérarchie raciale qu’à améliorer la santé publique. Voici donc une suggestion : si vous aimez consommer des produits laitiers, continuez ; si vous n’aimez pas ça, ne le faites pas – et sachez qu’il n’y a rien d’anormal chez vous.
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Hilary Smith ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. L’intolérance au lactose est en réalité la norme chez l’humain, mais le racisme, le gouvernement des États-Unis et les intérêts commerciaux en ont fait un trouble – https://theconversation.com/lintolerance-au-lactose-est-en-realite-la-norme-chez-lhumain-mais-le-racisme-le-gouvernement-des-etats-unis-et-les-interets-commerciaux-en-ont-fait-un-trouble-290654
