Ils prétendaient revenir de Terre sainte : comment les poètes médiévaux démasquaient les faux pèlerins

Source: The Conversation – in French – By Déborah González, Profesora Contratada Doctora, Universidade de Santiago de Compostela

Enluminure de l’apôtre Jacques dans l’exemplaire salmantin du *Liber Sancti Jacobi* (*Codex Calixtinus*).
Ministère espagnol de la Culture

Au Moyen Âge, le pèlerin bénéficiait d’un statut privilégié. Mais ceux qui détournaient les idéaux du pèlerinage s’exposaient aux moqueries des troubadours, dont les vers dressent un portrait savoureux des « faux voyageurs ».


Indépendamment du fait que ce soit ou non une année sainte jacquaire, c’est-à-dire une année où la fête de saint Jacques (25 juillet) tombe un dimanche, les rues de Saint-Jacques-de-Compostelle débordent de monde, entre les habitants, les pèlerins et la masse grandissante de ceux que l’on appelle les « turigrins » (des touristes qui se donnent l’apparence de pèlerins).

À n’importe quelle période de l’année, ces visiteurs affluent pour prendre un selfie sur les toits de la cathédrale, pique-niquer sans aucun civisme sur la place de l’Obradoiro ou encore se rendre jusqu’à la côte atlantique pour brûler symboliquement leurs bottes ou abandonner des chiffons en guise de « trace » de leur passage au bout du monde. Et quelle « trace » : un véritable amas de déchets !

L’esprit de ces voyageurs adeptes des spa resorts et du transport de bagages semble bien éloigné de l’idéal du pèlerinage célébré dans le Veneranda dies, l’un des textes les plus célèbres et les plus étudiés du Codex Calixtinus (un manuscrit du XIIe siècle consacré à saint Jacques, qui contient notamment le premier grand guide du pèlerin de Compostelle) :

« Le chemin du pèlerinage est une très bonne chose, mais il est étroit. Car étroit est le chemin qui conduit l’homme à la vie ; large et spacieux, en revanche, est celui qui mène à la mort. »

Ils restent toutefois fidèles au sens étymologique du mot : à l’origine, le « pèlerin » était simplement celui qui traversait des terres étrangères, loin de chez lui, en tant qu’étranger.

Jérusalem, Rome et Saint-Jacques-de-Compostelle

Si le Moyen Âge comptait déjà un vaste réseau de sanctuaires d’importance locale ou régionale, les trois grandes destinations de pèlerinage étaient d’abord Jérusalem et Rome, puis, plus tard, Saint-Jacques-de-Compostelle, à l’extrémité occidentale du monde alors connu.

Alphonse II le Chaste
Alphonse II le Chaste représenté dans le Livre des Testaments de la cathédrale d’Oviedo. C’est sous son règne que fut découverte à Compostelle la tombe supposée de l’apôtre Jacques. Il est donc souvent considéré comme le « premier pèlerin » de Saint-Jacques-de-Compostelle.
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Dans un passage de la Vita Nuova, Dante expliquait que le terme de « pèlerin » désignait plus particulièrement celui qui se rendait en Galice, car, parmi les apôtres, le tombeau de saint Jacques était le plus éloigné de sa patrie. Ceux qui voyageaient vers Jérusalem et Rome étaient, eux, appelés respectivement « palmiers » et « romieux ». Les textes de l’époque montrent toutefois que cette distinction terminologique n’a pas toujours été appliquée de manière aussi stricte.

Au-delà des motivations spirituelles, de la dévotion ou de l’accomplissement d’un vœu, d’autres raisons poussaient aussi à partir au Moyen Âge. Certains voyageurs étaient animés par la curiosité et le désir de découvrir le monde. Le pèlerinage pouvait également être imposé comme peine civile à la suite d’un délit (même si cette sanction a ensuite pu être remplacée par une compensation financière). Il arrivait enfin qu’une personne accomplisse un pèlerinage au nom d’une autre.

Quoi qu’il en soit, les pèlerins finirent par bénéficier d’un statut privilégié, protégé par des lois spécifiques. Sur le plan du salut, les XIe et XIIe siècles marquèrent également un tournant avec les premières indulgences accordées à ceux qui prenaient part aux croisades.

Mais ce prestige mettait-il le pèlerin médiéval, reconnaissable à son bourdon et à son aumônière, à l’abri des travers de la route ? Certains « pèlerins » faisaient-ils déjà l’objet de moqueries ou de critiques ? Les textes littéraires de l’époque permettent d’apporter des éléments de réponse.

Regards sur le pèlerinage

Les slogans destinés à convaincre les fidèles d’entreprendre un pèlerinage ne datent pas d’hier, et la littérature en conserve de nombreux exemples. Dans la poésie occitane, le troubadour Marcabru est considéré comme l’initiateur de la canso de crozada, un genre poétique né dans le contexte des croisades.

Les cantigas des troubadours galaïco-portugais offrent une tout autre perspective et présentent des approches très diverses. Les « cantigas de sanctuaire » font la promotion d’ermitages, le plus souvent d’importance locale. D’autres sont consacrées au pèlerinage de Sanche IV à Saint-Jacques-de-Compostelle. D’autres encore prennent davantage de recul et abordent, sur un mode satirique, des thèmes liés à la Terre sainte, au pardon ou aux faux pèlerins.

Pero d’Ambroa, un faux pèlerin médiéval ?

Les chansons satiriques que nous évoquons offrent un véritable « instantané » du XIIIe siècle, à une époque où TikTok et Instagram n’existaient évidemment pas…

Gravure représentant des pèlerins au XVIᵉ siècle
Gravure représentant des pèlerins au XVIᵉ siècle.
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Le jongleur galicien Pero d’Ambroa, qui gravitait dans le cercle poétique d’Alphonse X, n’hésita pas à se vanter d’avoir entrepris un voyage en Terre sainte qu’il n’aurait pourtant jamais mené à son terme.

Cette fanfaronnade inspira plusieurs grands troubadours qui, conscients de la supercherie, consacrèrent tout un cycle de chansons satiriques à démasquer ce faux pèlerin. Ils l’accusaient d’avoir abandonné la croisade en cours de route, de voyager dans le luxe et de mentir sur son périple.

C’est ce que dénoncent notamment les vers de Pedro Amigo de Sevilha, qui révèlent que Pero d’Ambroa serait allé « s’installer dans la meilleure rue qu’il ait trouvée ». Plus mordant encore, Pero Gomez Barroso affirme ne lui avoir consacré aucune cantiga sur le sujet, puisqu’il n’aurait même jamais entrepris le voyage. Il menace en revanche de révéler à la cour d’autres affaires qui jetteraient le discrédit sur ce faux pèlerin.

La polémique était lancée. Pero d’Ambroa répondit lui-même à ces accusations, prenant part à cet échange satirique pour défendre son honneur et réaffirmer l’authenticité de son voyage.

L’impossible voyage du pèlerin

Le cas de Pero d’Ambroa est loin d’être isolé. Un certain Sueiro Eanes devient à son tour la cible du troubadour Martín Soares, qui lui décoche une satire inspirée d’un prétendu pèlerinage en Terre sainte.

Dans sa chanson, Martín Soares s’en prend au chevalier en soulignant les incohérences géographiques, les étapes impossibles et l’absurdité de son itinéraire. Avec une ironie mordante, il suggère ainsi que la ville française de Marseille se trouverait au-delà de la mer, tandis qu’Acre serait plus proche et voisine du col de Somport, dans les Pyrénées.

Il poursuit la plaisanterie en imaginant qu’après avoir traversé différents lieux de la péninsule Ibérique, Sueiro Eanes pourrait repartir de Nogueirol… pour passer la nuit à Jérusalem.

Le « bagage » de la pèlerine

Miniature du Cancioneiro da Ajuda représentant un noble, un jongleur jouant de la vièle à archet et une soldadeira tenant un tambourin
Miniature du Cancioneiro da Ajuda représentant un noble, un jongleur jouant de la vièle à archet et une soldadeira tenant un tambourin.
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Aujourd’hui, on peut sourire des pèlerins qui voyagent avec un service de transport de bagages. Mais le cercle littéraire d’Alphonse X s’est sans doute bien davantage amusé aux dépens de la « valise » de María Pérez, une soldadeira – artiste et danseuse itinérante du Moyen Âge – plus connue sous le nom de Balteira.

Sa proximité avec les troubadours de la cour d’Alphonse X lui valut d’être la cible de plusieurs chansons satiriques dénonçant sa vie de plaisirs et de débauche. Parmi les textes du cycle consacré à Balteira, les vers du troubadour Pero da Ponte se distinguent par leurs nombreux doubles sens : revenue de Terre sainte en tant que croisée, María rapportait avec elle le pardon de ses péchés, mais elle l’aurait peu à peu perdu en hébergeant, la nuit, quelques jeunes hommes.

Car, conclut malicieusement Pero da Ponte, le pardon doit être soigneusement conservé… Or la « valise » de María n’a pas de cadenas.

The Conversation

Déborah González est la chercheuse principale du projet REDES LÍRICAS (CNS2022-136047), consacré à la satire et au dialogue dans la poésie lyrique galaïco-portugaise. Ce projet est financé par le ministère espagnol de la Science, de l’Innovation et des Universités (MICIU-AEI) et par le programme NextGenerationEU.

Raquel Jabares fait partie de l’équipe de recherche du projet REDES LÍRICAS (CNS2022-136047), consacré à la satire et au dialogue dans la poésie lyrique galaïco-portugaise. Ce projet est financé par le ministère espagnol de la Science, de l’Innovation et des Universités (MICIU-AEI) et par le programme NextGenerationEU.

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