Source: The Conversation – in French – By Hameth Dieng, Enseignant chercheur en STAPS (sciences et techniques des activités physisiques et sportives), Université Gaston Berger
Le football s’implante progressivement au Sénégal entre 1915 et 1920 grâce aux colons français. Les premiers matchs opposent des formations locales encore rares aux équipes de marins de passage à Dakar. De ces rencontres naissent, dès 1921, les premiers clubs comme la Jeanne d’Arc, puis l’Union Sportive Indigène en 1929, ou encore l’Union Sportive Goréenne en 1933. Ces associations ne sont pas que sportives : elles organisent aussi du théâtre, de la musique, des cours de vacances. Elles sont à la fois des espaces de sociabilité et, discrètement, de résistance culturelle.
Pour avoir étudié l’évolution du football au Sénégal de 1960 aux années 2000, j’ai constaté que ce sport s’est imposé rapidement sur les autres disciplines.
En 1946, la création de la Ligue de football de l’Afrique Occidentale Française (AOF) et l’établissement de districts dans Dakar, Thiès et Saint-Louis donnent à la pratique un cadre institutionnel. Le Sénégal s’y distingue : sur treize coupes continentales disputées de 1946 à 1959, les équipes sénégalaises en remportent neuf. Une domination sportive qui annonce une vocation.
Parallèlement, une forme de football populaire et spontané voit le jour dans les quartiers : les navétanes. Organisées par les jeunes eux-mêmes, en marge des structures officielles, ces compétitions de saison des pluies incarnent une appropriation populaire du jeu, une manière de le soustraire à l’ordre colonial pour en faire quelque chose de proprement sénégalais.
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Une pratique tolérée mais peu légitime (1960-1969)
À l’indépendance, en 1960, le football n’est pas une priorité. Le jeune État concentre ses efforts sur le développement agricole et l’encadrement du monde rural.
Le football reste perçu comme un loisir futile, héritage encombrant de la colonisation. Les familles découragent leurs enfants d’en faire une activité sérieuse. Un ancien joueur de l’époque résume cette perception avec franchise :
Pendant notre jeunesse, nous ne pouvions pas imaginer réussir socialement grâce au football.
L’État commence toutefois, dès 1966, à réguler le secteur. Le ministre des Sports, Amadou Racine Ndiaye, prend une série d’arrêtés pour encadrer les fédérations et clarifier le fonctionnement des clubs. L’objectif n’est pas encore de promouvoir le football comme institution nationale, mais de mettre de l’ordre dans un espace encore informel. C’est un début de reconnaissance, timide mais réel.
La main de l’État et la tentation du contrôle (1970-1984)
La décennie 1970 marque un tournant décisif. Convaincu que le football sénégalais se détruit lui-même sous l’effet des rivalités régionales et des querelles électorales internes, l’État retire la délégation à la fédération et institue un Comité national provisoire dont tous les membres sont nommés par le gouvernement.
Le football devient un enjeu politique. Lamine Diack, nommé à la tête du Commissariat général aux Sports, conduit une réforme ambitieuse (« la réforme de 1969 ») : formation des cadres techniques, réglementation du sport scolaire, semaine nationale de la jeunesse.
À partir de 1974, l’État engage une politique volontariste d’infrastructures. Des stades sont construits dans toutes les capitales régionales : Kaolack, Diourbel, Thiès, Louga, Ziguinchor, jusqu’au stade Léopold Sédar Senghor à Dakar, réalisé avec le soutien de la Chine pour une capacité de 60 000 places. L’introduction de la télévision la même année transforme la perception du football : les Sénégalais peuvent désormais voir la Coupe du monde et la Coupe d’Afrique des Nations depuis leur salon. Les représentations changent.
Le champ du football se structure alors en quatre pôles complémentaires : le pôle fédéral, centré sur la performance et la représentation nationale ; le pôle navétane, festif et ancré dans les quartiers ; le pôle scolaire et universitaire, à vocation éducative ; et le pôle corporatif, encore embryonnaire. Ces espaces coexistent et s’alimentent mutuellement, l’État concentrant ses ressources sur les deux premiers.
Le football comme fait national total (1984-2002)
La dernière phase de cette transformation est la plus spectaculaire. Le football cesse d’être une activité parmi d’autres pour devenir un phénomène social majeur : plus mobilisateur que la politique, plus fédérateur que bien des institutions.
En 1986, la qualification de l’équipe nationale pour la Coupe d’Afrique des nations en Égypte, après dix-huit ans d’absence, suscite un élan sans précédent. L’« Opération Caire 86 » rassemble tous les secteurs de la société, entreprises publiques, associations, familles, élèves, pour financer la préparation des Lions. C’est la première fois dans l’histoire postcoloniale du Sénégal qu’un tel consensus national se forme autour d’un événement non politique.
En 1987, le président Abdou Diouf convoque des États généraux du football : un format réservé jusque-là aux crises majeures, comme celui de l’éducation en 1981. Pendant quatre jours, 600 délégués venus de tout le pays débattent de l’avenir du football. Le signal est fort : le football est désormais affaire d’État, au sens le plus noble du terme.
Les années 1990 voient émerger une nouvelle représentation sociale du footballeur. Hier tenu à l’écart par les familles, le joueur de football devient un modèle de réussite. Jules François Bocandé signe au Paris Saint-Germain avec un salaire qui fait la une de la presse, ouvre la voie.
En 2002, après la première participation historique du Sénégal à une Coupe du monde, et un quart de finale époustouflant, El Hadji Diouf est transféré à Liverpool pour l’équivalent de 12,5 millions d’euros. Des chiffres qui résonnent dans chaque concession, dans chaque école, dans chaque quartier.
Une institution qui réinvente l’identité sénégalaise
Ce parcours de six décennies révèle une transformation profonde. Le football n’est plus un loisir importé : il est devenu un espace où se joue l’identité nationale, où s’expriment les aspirations collectives, où se réactivent des formes de solidarité et de citoyenneté.
Les navétanes, ces compétitions populaires nées d’une résistance discrète au modèle colonial, en sont peut-être l’exemple le plus éloquent : aujourd’hui, elles perdurent plus vivaces que jamais, comme cadre d’apprentissage démocratique et de cohésion sociale.
Le football sénégalais s’est ainsi glissé là où d’autres grandes narrations ont failli. Dans une société où les repères sont parfois bousculés, les matchs des Lions de la Teranga inscrivent des dates et des lieux dans la mémoire collective, racontent une histoire nationale en perpétuelle construction.
Du terrain en latérite du quartier au gazon de Wembley (en Angleterre) ou du Stade du Sénégal, c’est l’histoire d’un peuple qui s’est approprié un jeu pour en faire le miroir de ce qu’il est, et de ce qu’il aspire à devenir.
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Hameth Dieng does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.
– ref. Sénégal : comment le football est passé d’un héritage colonial à une passion nationale – https://theconversation.com/senegal-comment-le-football-est-passe-dun-heritage-colonial-a-une-passion-nationale-285463
