Les plus anciennes traces de rites funéraires montrent que les communautés du Paléolithique vivaient leur deuil comme nous

Source: The Conversation – in French – By Layla Tiseo, PhD Candidate in Anthropology, Université de Montréal

Il y a environ 27 500 ans, un adolescent âgé de 15 ans a été sauvagement attaqué par un ours, dans l’actuelle Ligurie, en Italie. L’attaque lui a déchiqueté la mâchoire, le cou et l’épaule gauche. Malgré son état critique, il n’était pas seul dans ses derniers instants.

Au contraire, les membres de sa communauté l’ont transporté dans la grotte d’Arene Candide, ont pansé ses blessures et sont restés à ses côtés pendant plusieurs jours jusqu’à son décès. Son corps a été allongé sur un lit d’ocre rouge (un pigment naturel à base d’argile) et par la suite enterré.

Lorsque les archéologues ont mis au jour ses restes en mai 1942, il était paré de centaines de coquillages perforés et de canines de cerf formant une couronne autour de sa tête, de pendentifs en ivoire de mammouth, de quatre bâtons décorés en bois de wapiti et d’une lame de silex qu’il brandissait encore fermement dans sa main droite — ils l’ont surnommé « il Principe », ou « le Prince ». La richesse de ses objets funéraires suggère qu’il jouissait soit d’un statut élevé, soit d’une grande vénération.

La conception courante de la vie à l’époque glaciaire — brutale, isolée, fondée sur la survie — laisse peu de place à la compassion et au deuil face à la mort. Pourtant, l’enterrement du « Prince » montre à quel point les humains ont depuis longtemps recours à des objets et à des rituels pour honorer la mémoire de leurs proches.

Une grotte réservée aux défunts

Le site archéologique d’Arene Candide illustre parfaitement ce comportement, avec de multiple sépultures de ce type et une utilisation de la grotte s’étendant du paléolithique supérieur, il y a 34 400 ans, jusqu’au néolithique, vers le VIe siècle avant notre ère.

Considéré comme inhabitable sur de longues périodes, ce réseau de grottes semble avoir été un lieu de sépulture dédié. Cela suggère que les communautés prenaient le temps de se rendre aux Arene Candide afin de préparer et d’enterrer les membres de leurs groupes.

La communauté aurait apporté avec elle de l’ocre. Broyée ou utilise telle quelle, on pense qu’elle jouait un rôle à la fois médicinal et symbolique dans les pratiques liées aux soins et à la mort au cours de la préhistoire.

Souvent mélangé avec un liant, l’ocre peut adhérer à la peau, aux os et à la pierre, créant ainsi des traces durables des soins prodigués qui survivent et restent visibles au fil des années.

Prendre soin des mourants

Les blessures subies par le prince de l’ère glaciaire étaient importantes. Son squelette présente des lésions au niveau du cou, de l’épaule gauche et de la mâchoire, avec des fragments de mâchoire et de clavicule gauche manquants.

Lors des fouilles, les archéologues ont remarqué des grumeaux d’ocre placés dans ces blessures, qui auraient pu servir d’agent cautérisant. D’autres membres de la communauté étant probablement présents au moment de l’attaque, l’ocre aurait été appliqué dans le but de sauver la vie de l’adolescent.

L’utilisation du même pigment, tant pour les soins infirmiers que pour les funérailles, révèle une nouvelle facette de la vie préhistorique, montrant à quel point ces premières communautés accordaient de l’importance aux soins donnés aux vivants et à l’hommage rendu à leurs défunts. Cela suggère un désir de chérir ses proches avant et après leur mort. Pour une société que l’on a tendance à imaginer obsédée par la survie, c’est significatif.

Enterrer de manière intentionnelle

Cette histoire de mise en terre aux Arene Candide n’est pas la seule à retenir l’attention. Sur ce même site, environ 15 000 ans après l’enterrement de « il Principe », une grande inhumation — une tombe contenant plusieurs corps — témoigne de la pérennité de cette pratique.

Divisé en deux phases distinctes, cet ensemble funéraire montre de nouveau des individus enterrés dans des tombes teintées d’ocre rouge. On a retrouvé à leurs côtés plus de 29 moitiés de galets teintés d’ocre.

Ces galets plats et oblongs, tous de formes similaires, provenaient de rivières et étaient aléatoirement teintés avec la même ocre que celle trouvée dans les tombes. Une étude suggère qu’ils servaient d’applicateurs de pigment lors des rituels funéraires.

Des archéologues ont expérimenté la taille de pierre. Cela a permis de déterminer que ces galets n’avaient pas été brisés par accident ni dans le cadre de la fabrication d’outils. Ils ont été coupés en deux. La moitié laissée auprès des dépouilles enterrées étaient nettes et régulières. Cela indique une fracture intentionnelle.

Les galets auraient été brisés en guise de métaphore de la mort de la personne. L’autre partie, celle qui n’était laissée auprès des corps, n’a jamais été retrouvée. Une explication plausible est que, à l’instar d’un souvenir, l’autre moitié a été conservée par la communauté afin de se souvenir du défunt.

Ce que ces sépultures nous apprennent sur le deuil

Ces tombes montrent que les humains ont depuis longtemps trouvé des moyens d’accepter la réalité de la mort et de maintenir les liens après celle-ci.


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L’utilisation répétée de l’ocre en contexte funéraire sur une période de 15 000 ans laisse entrevoir une façon de penser, profondément ancrée dans la culture, concernant les corps et la mort. Bien que chaque décès soit un événement unique, les histoires individuelles se fondent dans des pratiques rituelles reconnaissables et participatives. Ce type de deuil rassemble les communautés autour d’un processus commun.

Notre capacité à utiliser des matériaux symboliques pour gérer des émotions complexes, comme le deuil, remonte à au moins 27 500 ans. Et bien que cela puisse prendre des formes différentes, elle répond au même objectif fondamental : rendre la perte tangible et surmontable.

La Conversation Canada

Layla Tiseo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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