Le Pen, Mélenchon : qui gagne le match populiste ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Gilles Ivaldi, Chercheur en science politique – CEVIPOF, Sciences Po


L’ESSENTIEL

  • À quelques mois de la présidentielle, les attitudes populistes sont prédominantes dans l’opinion publique française.

  • Face à Jean-Luc Mélenchon, Marine Le Pen mobilise mieux les électrices et électeurs populistes.

  • L’avantage populiste de la candidate RN opère en particulier à droite et chez les non-affiliés idéologiquement.


Partout en Europe et dans le monde, le populisme constitue un puissant moteur de mobilisation de toutes les formes de ressentiment économique, culturel ou politique. En France, le populisme est au cœur de la stratégie politique de leaders tels que Jean-Luc Mélenchon ou Marine Le Pen, comme le montrent les classifications internationales des partis.

Le populisme repose sur trois concepts fondamentaux et liés entre eux que sont le peuple, l’élite et la volonté populaire. L’appel au peuple est au centre de la vision populiste. Ce peuple est systématiquement opposé à une élite jugée corrompue ou coupée des aspirations véritables du peuple. Ce dernier est vu comme la source exclusive du pouvoir politique et sa souveraineté doit s’exprimer sans entraves ni restrictions d’aucune sorte.

Des opinions populistes partagées par une large majorité

Les idées du populisme – appel au peuple, rejet des élites et volonté populaire toute-puissante – traversent aussi les opinions publiques. La littérature académique a établi de longue date le rôle joué par les attitudes populistes dans l’orientation du choix électoral en France et plus largement en Europe ou aux États-Unis.

La vague 3 de l’Enquête électorale française (ENEF) du Cevipof, réalisée début septembre 2026, témoigne de l’ampleur des attitudes populistes dans l’électorat français. Ces attitudes sont mesurées à partir d’une batterie classique de six questions qui combinent les trois principales idées du populisme – peuple, élites et souveraineté – et dont la validité a été testée dans de nombreuses études du vote populiste.

Près de neuf personnes interrogées sur dix (89 %) pensent que « les hommes politiques parlent trop et n’agissent pas assez ». Le sentiment d’un fossé entre les citoyens et leurs représentants est présent chez 70 % des enquêtés, et un peu plus de la moitié (53 %) disent préférer « être représentés par un citoyen ordinaire plutôt qu’un politicien professionnel » ; pour 40 % des répondants, « en politique, lorsqu’on parle de compromis, c’est qu’on renonce en réalité à ses principes ».

Enfin, l’appel à la souveraineté populaire s’impose comme une revendication majeure : pour plus de huit répondants sur dix (83 %), « les hommes politiques à l’Assemblée nationale doivent suivre la volonté du peuple ». Et 63 % des enquêtés sont également d’accord avec l’affirmation selon laquelle « les décisions politiques les plus importantes devraient être prises par le peuple et non par les hommes politiques ».

Prises séparément, ces opinions peuvent renvoyer à une conception de la démocratie ou à la critique des élites. Exprimées conjointement, elles permettent en revanche d’attester d’une vision populiste chez les individus.

Évolution des attitudes populistes 2017-2027

Source des données et méthodologie : Cevipof.

Ces niveaux de populisme sont globalement comparables à ceux mesurés en 2017, tandis que l’on avait observé une baisse significative en 2022. Il y a cinq ans, le populisme avait reculé sur l’ensemble des indicateurs, avec une baisse de l’ordre de 12 points en moyenne, dans un contexte marqué par les inquiétudes suscitées par le déclenchement de la guerre en Ukraine.

Cette année, la crise sociale et politique dans laquelle s’ouvre la précampagne présidentielle paraît bel et bien de nature à (ré)activer les attitudes populistes dans de très larges segments de l’électorat.

Un populisme qui s’ancre à droite

Les attitudes populistes, telles qu’elles peuvent être mesurées à partir de la moyenne des réponses à ces différentes questions, se distribuent sur l’ensemble du spectre politique et sont généralement plus fortes à ses deux extrémités.

Les données de la vague 3 de l’Enquête électorale le confirment : le populisme est au plus haut aux deux bouts de l’axe, avec toutefois une évolution notable. Entre 2017 et 2027, les niveaux moyens de populisme ont augmenté de manière significative à droite, notamment sur les trois positions les plus à droite de l’axe (8, 9 et 10) alors qu’ils sont restés relativement stables à gauche.

Niveaux moyens de populisme en fonction du positionnement individuel sur l’échelle gauche-droite (2017-2027)

Source des données et méthodologie : Cevipof.

Tout comme en 2017 et 2022, le populisme continue d’exercer un effet significatif sur les probabilités de vote telles que mesurées ici à partir des intentions de vote déclarées début septembre, indépendamment des caractéristiques sociologiques des individus – genre, âge, diplôme ou profession – ou de leur orientation politique.

Probabilités de vote pour le premier tour de l’élection présidentielle selon le niveau de populisme individuel

Source des données et méthodologie : Cevipof.

Les individus les plus populistes sont statistiquement plus enclins à se tourner vers un candidat ou une candidate portant ces idées. Cet effet ne s’exerce pas avec la même amplitude cependant. En moyenne, Marine Le Pen gagne autour de 13 points à mesure que l’on progresse d’une unité sur l’échelle de populisme. À titre de comparaison, Jean-Luc Mélenchon ne gagne que 4 points en moyenne et Éric Zemmour moins de deux. Plus au centre de l’échiquier politique, le populisme diminue fortement la probabilité de voter pour Raphaël Glucksmann ou plus encore Édouard Philippe.

Le populisme « booste » le vote Le Pen à droite et chez les non-affiliés

Cet avantage populiste de Marine Le Pen opère surtout au sein de deux groupes clés d’électrices et d’électeurs.

Un premier groupe réunit celles et ceux qui se situent au centre et à droite de l’échiquier politique (positions 5, 6 et 7). Chez les plus populistes d’entre eux, Marine Le Pen parvient à dépasser sa moyenne alors qu’elle demeure en deçà pour les moins populistes.

Un même effet est visible chez les non-affiliés qui ne déclarent aucune préférence idéologique : les individus qui ont un fort niveau de populisme y votent beaucoup plus que la moyenne en faveur de la candidate d’extrême droite.

Cet effet de « boost » du populisme est loin d’être négligeable : ces deux groupes représentent respectivement 26 % et 13 % de l’électorat global dans l’enquête. Au sein du premier, Marine Le Pen recueillerait autour de 23 % des voix et jusqu’à 42 % dans le second. Grâce, pour partie, au populisme, ces électrices et ces électeurs viendraient s’ajouter au gros des troupes lepénistes qui se concentrent sur les positions les plus à droite de l’axe idéologique.

En miroir, à gauche, Jean-Luc Mélenchon ne bénéficie pas d’un même effet de mobilisation supplémentaire du populisme. Le vote en sa faveur se concentre sans surprise sur les positions les plus à gauche de l’axe (0, 1 et 2). En revanche, l’effet de « boost » attribuable au populisme n’opère que sur une seule catégorie adjacente, celle des individus qui se situent sur le troisième échelon de l’axe idéologique, mais qui ne représentent que 10 % de l’ensemble de l’électorat dans l’enquête.

Surtout, à l’inverse de Marine Le Pen, le populisme n’exerce aucun effet notable chez les non-affiliés – « ni droite ni gauche » ou « sans réponse » –, où la probabilité de vote pour le leader des insoumis demeure très largement inférieure à la moyenne, quel que soit par ailleurs le niveau de populisme. Jean-Luc Mélenchon y recueillerait à peine 6 % des suffrages au premier tour de la présidentielle contre, nous l’avons vu, 42 % pour Marine Le Pen.

Perspectives

À quelques mois de l’échéance présidentielle d’avril-mai 2027, les données de la vague 3 de l’Enquête électorale du Cevipof permettent d’éclairer un aspect important de la dynamique actuelle de la candidate d’extrême droite en mettant en lumière l’avantage populiste dont semble bénéficier la cheffe de file du Rassemblement national face à Jean-Luc Mélenchon.

Ces résultats mériteront naturellement d’être confirmés au moment du vote. Le match de 2027 ne se jouera à l’évidence pas sur le seul facteur populiste. De multiples enjeux promettent d’occuper l’agenda présidentiel – pouvoir d’achat, dette ou déficits, climat, immigration, santé, insécurité, Europe, Ukraine, pour n’en citer que quelques-uns.

À ce stade de la précampagne, la candidate du RN paraît toutefois mieux à même d’exploiter les sentiments populistes qui dominent dans une large partie de l’électorat.

Depuis plusieurs semaines, Marine Le Pen multiplie à cet égard les signaux de radicalité et les discours populistes. L’ancrage droitier du populisme, tel qu’il ressort des données de l’enquête, donne incontestablement un avantage supplémentaire à la candidate du RN dans sa conquête d’un peuple de droite, qui demeure indispensable à sa victoire en 2027.


L’analyse complète, parue le 13 octobre 2026, est disponible dans les Notes de recherche du Cevipof.

The Conversation

Gilles Ivaldi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Le Pen, Mélenchon : qui gagne le match populiste ? – https://theconversation.com/le-pen-melenchon-qui-gagne-le-match-populiste-294530