Source: The Conversation – France in French (2) – By Samuel Auclair, Coordinateur scientifique « Gestion de crise » du BRGM – Ingénieur risque sismique – Copilote du défi « Résilience Industrielle et Territoriale » au pôle SAFE – Auteur du livre “Le séisme sous toutes ses coutures”, BRGM
L’ESSENTIEL
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En France, où les séismes sont rares, nous avons tendance à oublier ceux du passé.
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L’expérience acquise lors de ces événements est donc perdue plutôt que valorisée.
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Analyser les réponses à ces séismes ou à ceux ayant eu lieu dans d’autres pays permet de tirer des enseignements.
« Là où la Terre a déjà tremblé, elle tremblera encore. » En tant que sismologues, nous savons à quel point cet adage est de bon conseil et qu’il doit nous interroger sur notre capacité collective à faire face demain aux mêmes séismes destructeurs survenus aussi bien hier qu’il y a quelques siècles. Mais il en va des séismes comme des actualités : les événements récents remplacent les plus anciens dans notre mémoire collective, et le souvenir des catastrophes tend à s’effacer en deux générations seulement pour disparaître presque totalement après un siècle. Si les Pyrénéens se rappellent encore du séisme qui détruisit une partie du village d’Arette en 1967, ils ignorent très largement qu’en 1660 la région de Bagnères-de-Bigorre fut frappée par un séisme plus de 80 fois plus puissant, d’une magnitude estimée à 6,5.
Si le scénario d’un séisme comme celui de 1967 pose des défis importants en matière de gestion de crise et de relèvement du territoire, celui de 1660 – ressemblant aux séismes italiens de L’Aquila (2009) et d’Amatrice (2016), qui ont chacun fait plusieurs centaines de victimes et causé des destructions généralisées – présentait quant à lui toutes les caractéristiques d’une crise hors cadre, c’est-à-dire dépassant les moyens à notre disposition pour les prendre en charge.
La France dispose pourtant d’un système de gestion de crise structuré et maintes fois éprouvé, fondé notamment sur le dispositif Orsec (pour « organisation de réponse de Sécurité civile ») et sur une organisation reposant sur le principe de subsidiarité : la gestion de la crise est d’abord assurée au niveau local, puis les moyens sont renforcés lorsque les capacités disponibles sont dépassées. Mais la France n’a pas le même niveau d’expérience en matière de gestion de crise post-séisme que celui que l’Italie a dû se construire dans la douleur, contrainte de réagir face à la récurrence très importante de ces événements.
Ainsi, les séismes constituent pour la France ce que l’agence des Nations unies pour la réduction du risque de catastrophes qualifie de « HILP », c’est-à-dire des événements à forts impacts mais à faible probabilité (high impact – low probability). Cette situation limite considérablement les capacités d’apprentissage en conditions réelles, et laisse ainsi une grande place à l’improvisation avec des parties prenantes n’ayant pas ou peu de points de repère partagés. Et c’est là précisément le nœud du problème : l’expérience s’acquiert, mais ne se transmet que difficilement !
Des séismes modérés à ne pas négliger
Survenus à quelques années d’écart loin des zones les plus sismiques de France, les séismes modérés du Teil (2019, Ardèche) et de La Laigne (2023, Charente-Maritime) sont venus ébranler quelques-unes de nos certitudes. Ces deux séismes de magnitude voisine de 5,0 n’ont fort heureusement pas été meurtriers – passant ainsi au second plan de l’actualité nationale. Ils ont néanmoins occasionné des destructions très importantes, estimés à entre 200 millions et 350 millions d’euros de dégâts pour celui de 2023, et mis en lumière des difficultés qu’aucun exercice n’avait jusque-là relevées, tels que la capacité à faire face à des situations nécessitant la conduite de diagnostics en masse visant à établir le niveau d’endommagement des bâtiments.
Il est pourtant rare que les acteurs de la gestion du risque sismique daignent s’intéresser à de si petits séismes lors des fréquents exercices de crise organisés en France, leur préférant des scénarios de plus grande envergure. Cela témoigne d’une compréhension collective limitée de l’étendue des conséquences et de la diversité des problématiques post-séisme, dans les sociétés où ce phénomène est rare. Cela interroge sur l’efficacité réelle que peuvent avoir des plans d’urgence et des exercices de mise en situation.
Face à ce constat, le Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM), institution pour laquelle nous travaillons, a souhaité faire le bilan des expériences passées, issues de séismes réels ou d’exercices, en France comme à l’étranger. L’objectif était de tirer des leçons applicables à la France pour améliorer l’efficacité de la gestion de crise en cas de séisme, dans la phase aiguë des premiers jours mais également avec la perspective de plus long terme de relèvement du territoire.
Nous avons pour cette étude rassemblé un important corpus documentaire constitué à la fois de littérature scientifique livrant les retours d’expérience de séismes internationaux, et de « littérature grise » (rapports techniques, notes internes, etc.) portant sur différents types d’événements sismiques, réels ou simulés. Mais comparaison n’est pas raison, et les leçons spécifiques identifiées dans des contextes particuliers ne sont pas nécessairement transposables en l’état à la France.
C’est pourquoi nous avons eu recours à une approche de revue de littérature dite « narrative », comme une porte ouverte à de nouveaux récits sur lesquels asseoir notre préparation aux séismes. Cette approche consiste à explorer des sources documentaires pour mettre en perspective les connaissances disponibles et construire un récit cohérent autour d’un sujet précis.
Ce travail repose également sur un constat important : si les séismes et les exercices passés permettent de tirer des enseignements, ceux-ci ne sont pas toujours pris en considération par la communauté étudiant et gérant le risque sismique. Pour qu’il y ait véritablement apprentissage, ces enseignements doivent être transformés en actions : modification d’une procédure, formation de personnels, ou encore adoption de nouveaux outils. Cette distinction est importante et souligne que la multiplication de rapports de retour d’expérience ne garantit pas, à elle seule, que les enseignements soient effectivement partagés et intégrés.
Des enseignements multiples
Au gré des expériences acquises en Europe depuis une quinzaine d’années, il est possible de tirer une multitude d’enseignements transposables au contexte français en matière de gestion opérationnelle des séismes. Nous en avons répertorié une quinzaine, qui concernent aussi bien la préparation de la gestion de crise en amont, que la surveillance des risques, le relogement des populations sinistrées, la remise en état des réseaux et des infrastructures essentielles, ou même la préservation du patrimoine culturel.
Sans rentrer ici dans les détails de ces enseignements, nous soulignons que les choix réalisés dès les premières heures après un séisme influencent durablement les dynamiques de reconstruction, et que la transition entre temps court et temps long constitue un enjeu majeur de gouvernance. Cela a été particulièrement visible au Teil : après plusieurs semaines, lorsque les renforts sont repartis, les acteurs locaux se sont retrouvés épuisés avec une double tâche à accomplir : reconstruire le territoire tout en assurant la reprise de la vie quotidienne. Il est ainsi utile d’appréhender la préparation à un séisme en trois phases successives et étroitement liées.
D’abord, la phase de la réponse, qui débute immédiatement après le séisme et est dominée par les impératifs de sécurité des populations. Ensuite vient la phase de transition, plus floue mais essentielle, qui vise à assurer le passage entre les logiques d’urgence et celles de reconstruction. Enfin, la phase de reconstruction à proprement dite, qui s’inscrit dans le temps long. En ce sens, la nouvelle doctrine nationale relèvement du territoire constitue une étape importante à saluer, qui inscrit le relèvement du territoire en continuité avec la gestion de crise.
Si nous appelons aujourd’hui de nos vœux que les enseignements pointés dans notre étude puissent demain devenir des apprentissages utiles pour préparer la France à faire face aux séismes, nous plaidons également pour la mise en place d’un processus formalisé d’échanges d’expériences avec nos voisins du bassin méditerranéen disposant d’une plus grande expérience.
C’est en ce sens que nous avons initié, avec le soutien de la Commission européenne et de l’Union pour la Méditerranée, le projet FASTER, focalisé sur l’estimation précoce des impacts dans les premières heures après la survenue d’un séisme. Il devrait permettre d’identifier des bonnes pratiques utiles aussi bien aux pays les moins expérimentés, qu’à ceux les plus exposés au risque sismique : les uns pour se doter de nouveaux dispositifs, les autres pour améliorer les leurs.
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Samuel Auclair est membre de l’Association Française du Génie Parasismique (AFPS). Il a reçu des financements de l’Agence Nationale pour la Recherche (ANR) et de l’Union européenne.
Agathe Roullé a reçu des financements du Ministère de l’environnement via la Direction Générale de la Prévention des Risques (DGPR). Elle est membre de l’Association Française de Génie Parasismique (AFPS).
Konstantinos Trevlopoulos est membre de l’Association Française du Génie Parasismique (AFPS). Il a reçu des financements du Ministère de l’Environnement via la Direction Générale de la Prévention des Risques (DGPR), de l’Agence Nationale pour la Recherche (ANR) et de l’Union Européenne (Programme Horizon).
Pierre Gehl est membre de l’Association Française du Génie Parasismique (AFPS). Il a reçu des financements du Ministère de l’Environnement via la Direction Générale de la Prévention des Risques (DGPR), de l’Agence Nationale pour la Recherche (ANR) et de l’Union Européenne (Programme Horizon).
Yoann Legendre a reçu des financements du Ministère de l’Environnement via la Direction Générale de la Prévention des Risques (DGPR), de l’Agence Nationale pour la Recherche (ANR) et de l’Union Européenne (Programme Horizon).
– ref. Pour mieux anticiper les séismes en France, garder la mémoire des précédents – https://theconversation.com/pour-mieux-anticiper-les-seismes-en-france-garder-la-memoire-des-precedents-294528
