Source: The Conversation – France in French (3) – By Pierre Firode, Professeur agrégé de géographie, membre du laboratoire Médiations (Sorbonne Université), Sorbonne Université; Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay
L’ESSENTIEL
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Très réticent à s’engager aux côtés de l’Arabie saoudite face aux houthistes du Yémen, Donald Trump semble laisser à d’autres acteurs le rôle de protecteurs de Riyad.
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Une alliance avec Israël serait politiquement trop coûteuse pour les dirigeants saoudiens, et le pacte passé avec le Pakistan et la Turquie est exclusivement défensif.
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Dès lors, les pays européens, au premier rang desquels la France, pourraient bien devenir les nouveaux « gendarmes du Golfe ».
« Nous le pourrions (intervenir militairement). Nous allons examiner cela. »
C’est en ces termes pour le moins hésitants que Donald Trump résume la réponse américaine aux attaques des houthistes ayant touché l’aéroport de Riyad le 10 octobre. La timidité de la réaction américaine est surprenante si l’on considère les liens militaires étroits qui relient les deux pays.
L’Arabie saoudite abandonnée par Washington
Depuis la signature du pacte du Quincy en 1945, l’Arabie saoudite a construit sa sécurité sur le partenariat militaire avec les États-Unis, qui lui fournissent la grande majorité de son matériel militaire, et disposent dans les pays du Golfe d’un réseau de bases à la fois terrestres, aériennes et maritimes, qui permettent la projection de la puissance américaine et donc la sanctuarisation du territoire saoudien.
Riyad bénéficie également de la présence de la 5ᵉ flotte, déployée au large du golfe Arabo-Persique, censée protéger le royaume saoudien de la menace que fait peser sur lui son rival iranien.
L’apparent abandon de l’allié saoudien par les États-Unis face aux houthistes s’inscrit dans un processus long qui s’est accéléré avec la guerre en Iran. À l’été 2026, Trump avait déjà brillé par ses hésitations à intervenir aux côtés de Riyad contre les houthistes quand ceux-ci avaient attaqué des infrastructures pétrolières du pays.
Le sentiment d’abandon qui en résulte se nourrit également de l’incapacité des forces dépendant du Commandement central des États-Unis (CENTCOM) à protéger les pays du Golfe contre les bombardements iraniens.
En outre, le refus catégorique de l’administration Trump d’apporter une solution politique au conflit israélo-palestinien fragilise les monarchies du Golfe, qui se retrouvent parfois accusées par leurs opinions publiques de « collaborer » avec l’État hébreu, puisqu’elles continuent d’entretenir de bonnes relations avec Washington, principal protecteur du gouvernement Nétanyahou.
Ce contexte ne peut qu’inciter l’Arabie saoudite à sortir de la dépendance américaine pour envisager de nouvelles alliances. Qui peut alors exercer la fonction de « gendarme » laissée de plus en plus vacante par Washington dans la région ? Quels nouveaux alliés pourraient compenser les failles de l’ancien parrain américain ?
Une alliance avec Israël est-elle envisageable ?
En frappant de façon offensive le territoire saoudien en représailles des attaques qu’il a subies lui-même de la part d’Israël, l’Iran fait de facto de l’Arabie saoudite un allié d’Israël, ce qui pourrait inciter l’homme fort du royaume, Mohammed Ben Salmane (dit MBS), à mettre en place un partenariat militaire avec Tel Aviv.
Même si un éventuel bouclier israélien peut faire pâle figure, sur le papier, à côté de celui des États-Unis, il n’en présenterait pas moins plusieurs avantages comparatifs. Contrairement aux États-Unis, Israël n’est pas susceptible de se désengager du Golfe et considère l’ascension de l’Iran et de ses proxys comme une menace existentielle.
Ensuite, Israël dispose d’une abondance de renseignements sur les houthistes et pourrait aider l’armée de l’air saoudienne dans le ciblage des objectifs au sol. Enfin, un rapprochement avec Israël permettrait aux États arabes de bénéficier de l’expertise israélienne en matière d’interception et du système du Dôme de fer, suivant ainsi le modèle des Émirats arabes unis qui accueillent déjà une batterie israélienne depuis le mois d’avril 2026.
D’autres États arabes ont déjà fait un calcul similaire, comme le montre le cas du Koweït, qui envisagerait de rejoindre les accords d’Abraham, selon une déclaration faite le 15 septembre dernier par Yossi Shelley, ambassadeur israélien à Koweit City.
Pour autant, une alliance avec Israël n’irait pas sans poser de problèmes dans l’optique saoudienne. En effet, MBS sait pertinemment que l’idée d’une adhésion aux accords d’Abraham demeure particulièrement impopulaire auprès de son opinion publique. Un tel développement faciliterait la mise en œuvre, par l’Iran, d’une stratégie consistant à utiliser la rue arabe pour déstabiliser les pétromonarchies.
Pour ce faire, l’Iran peut s’appuyer sur la minorité chiite du pays qui s’est déjà révoltée contre le régime en 2011. Fort de ce constat, MBS a choisi de maintenir une certaine ambiguïté stratégique vis-à-vis de l’État hébreu : le prince héritier a officiellement rejeté la proposition israélienne d’intervenir au Yémen contre les houthistes aux côtés des forces saoudiennes.
Les limites du pacte de La Mecque
Par conséquent, il semble difficile pour l’Arabie saoudite de remplacer la protection américaine par un partenariat accru avec Israël. MBS doit donc d’autant plus poursuivre son effort de rapprochement militaire avec deux autres puissances sunnites, le Pakistan ou la Turquie.
Le pacte de La Mecque signé le 7 août 2026 entre les trois pays répond précisément aux problèmes posés par le retrait des Américains et aux impasses qu’implique une alliance durable avec Israël.
Pensé comme « une Otan sunnite », le pacte de La Mecque prétend combler les failles sécuritaires du régime saoudien. L’alliance avec Islamabad place en effet Riyad sous le parapluie nucléaire pakistanais, seule puissance musulmane à disposer de l’arme atomique.
Quant à la Turquie, le troisième pilier de l’alliance, elle dispose précisément de ce qui fait défaut à l’armée saoudienne : un important complexe militaro-industriel parfaitement adapté à la guerre moderne et notamment à la guerre des drones.
La Turquie est, en effet, capable de fournir à Riyad des systèmes de défense anti-drones parmi les plus perfectionnés au monde, comme les systèmes Korkut ou Gürz, qui, parce qu’ils utilisent des munitions beaucoup plus économiques que les défenses antiaériennes occidentales ou américaines, sont plus à même de contrer les raids menés par l’Iran ou ses proxys. De plus, Ankara dispose d’un véritable retour d’expérience sur la guerre des drones moderne à la suite de l’envoi massif de drones Bayraktar en Ukraine, en Arménie, au Haut-Karabakh ou en Syrie contre les Kurdes.
Enfin, le complexe militaro-industriel turc permettrait de limiter la dépendance technologique vis-à-vis du monde occidental en développant des programmes d’armement communs à la Turquie et à l’Arabie saoudite comme le projet d’avion Kaan de Turkish Aerospace Industries, avion furtif de cinquième génération dont la production serait partagée par les deux pays.
Pour autant, cette alliance soulève de nombreuses interrogations sur sa capacité à résoudre à court terme les problèmes sécuritaires saoudiens. En effet, le pacte de La Mecque n’évoque qu’une alliance strictement défensive, ce qui rend impossible toute projection de forces turques ou pakistanaises sur le sol du Yémen et donc tout bombardement contre les houthistes. Or, on voit mal ce qui pourrait affaiblir durablement la menace houthiste si ce n’est la destruction de leur arsenal offensif et de leurs lanceurs de drones et de missiles.
De plus, le Pakistan comme la Turquie restent très attachés à leur statut de pays neutres dans le conflit actuel avec l’Iran, ce qui réduit considérablement la probabilité d’une intervention massive de leur part contre les proxys iraniens dans la région.
Même si le pacte de La Mecque se pense comme « une Otan sunnite », il ne témoigne pas du même degré de partenariat stratégique que celui qui relie les États-Unis aux pays européens au sein de l’Alliance atlantique. Rappelons que le succès de la dissuasion otanienne pendant la guerre froide a, en partie, reposé sur la présence de bases militaires américaines en Europe occidentale et sur le transfert d’armements nucléaires sur le sol européen. Or, pour l’instant, rien n’indique que le Pakistan envisagerait le déploiement d’armes nucléaires sur le territoire de son allié ni même la constitution d’authentiques bases militaires en Arabie saoudite. De ce point de vue, le pacte de La Mecque ne saurait être vu comme une véritable Otan sunnite puisque rien n’oblige dans les faits les pays membres de l’alliance à intervenir en cas d’agression contre le territoire saoudien.
Enfin, ni la Turquie ni le Pakistan ne disposent de forces navales capables de rouvrir le détroit de Bab al-Manded et de sécuriser la mer Rouge contre la piraterie des houthistes, enjeux essentiels pour une économie saoudienne toujours dépendante de ses exportations d’hydrocarbures, notamment en direction de la Chine.
Les puissances européennes : nouveaux protecteurs de l’Arabie saoudite ?
On voit bien à travers les événements récents qu’aucune puissance régionale ne peut apporter à Riyad des garanties de sécurité légitimes (Israël) ou suffisantes (le Pakistan et la Turquie).
La monarchie saoudienne pourrait donc se tourner vers des partenaires extérieurs comme les pays européens, dont la puissance maritime et les capacités de projection suffiraient largement à affaiblir durablement les houthistes. Le déploiement récent de forces françaises pour protéger le terminal pétrolier saoudien de Yanbu témoigne d’un renforcement du partenariat militaire entre les pays européens et l’Arabie saoudite.
Dans le prolongement de l’opération Aspides, lancée par l’Union européenne (UE) en février 2024 pour protéger le trafic maritime en mer Rouge, la France pourrait jouer un rôle décisif dans la sécurisation du détroit de Bab al-Mandeb. La dépendance croissante de l’Europe au pétrole saoudien et l’attachement européen à la liberté de navigation (l’UE reste la principale destination des flux de marchandises qui transitent par Bab al-Mandeb et par Suez) pourraient accélérer le déploiement des forces européennes en Arabie saoudite et inciter MBS à préférer le bouclier européen à celui des États-Unis.
Leur neutralité dans le conflit israélo-palestinien, leur posture plus rationnelle et donc plus prévisible que celle de l’administration Trump font des Européens des candidats sérieux pour assurer la fonction désormais vacante de gendarme du Golfe. Ce faisant, les pays européens pourraient contribuer à l’avènement d’une « Europe puissance » dont les moyens militaires serviraient autant à sauvegarder ses intérêts qu’à défendre un droit international de plus en plus malmené par les États-Unis.
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Pierre Firode ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Qui peut protéger le royaume saoudien ? – https://theconversation.com/qui-peut-proteger-le-royaume-saoudien-294696
