Pourquoi l’eau potable manque encore dans l’archipel de Marajó, l’une des régions les plus riches en eau du monde

Source: The Conversation – France in French (3) – By Monique Medeiros, Socio-Environmental Professor and Researcher , Universidade Federal do Pará (UFPA); Université de Montpellier


L’ESSENTIEL

  • À Marajó en pleine Amazonie, l’abondance de l’eau contraste avec le manque d’infrastructures d’eau potable et d’assainissement.

  • L’expansion de la riziculture irriguée accentue les conflits autour des usages de l’eau.

  • Le changement climatique risque d’aggraver des inégalités façonnées par les choix politiques et les investissements publics.


En Amazonie brésilienne, l’eau n’est pas simplement une ressource naturelle. Pour de nombreuses communautés rurales, elle façonne les déplacements, les moyens de subsistance, les systèmes alimentaires et la vie quotidienne. Dans le delta de l’Amazone, au sein de l’archipel de Marajó — le plus grand archipel fluvio-marin du monde —, les fleuves, les plaines inondables et les zones humides sont intimement liés aux manières d’habiter et de vivre le territoire. Pourtant, bien qu’elles vivent dans l’une des régions les plus riches en eau de la planète, des milliers de familles restent privées d’accès à l’eau potable et à des services d’assainissement de base.

Ce paradoxe ne découle pas simplement des conditions environnementales. Il reflète des choix politiques en matière d’infrastructures, d’investissements dans les territoires et de gouvernance de l’eau.

Une eau abondante, des infrastructures insuffisantes

Cette contradiction témoigne d’un problème structurel plus large en Amazonie brésilienne.

Bien que le nord du Brésil concentre une part importante des ressources en eau douce du pays, environ 6,5 millions de personnes dans cette région n’ont toujours pas accès à une eau traitée. Parallèlement, près de 15 millions de personnes vivent sans service de collecte des eaux usées.

Dans le Pará, l’État où se trouve Marajó, les indicateurs d’assainissement figurent parmi les plus mauvais du Brésil. Les données du Système national brésilien d’information sur l’assainissement (SNIS) montrent que moins de 10 % de la population de l’État est raccordée à un réseau de collecte des eaux usées.

Dans de nombreuses communautés rurales de l’archipel, les familles dépendent encore de puits peu profonds, de dispositifs de fortune pour stocker l’eau de pluie ou d’eau de rivière non traitée pour leur consommation quotidienne.

Le problème dépasse largement la rareté de l’eau. Il tient aux inégalités d’accès à l’eau potable, aux déficits chroniques d’assainissement et aux revendications concurrentes concernant l’utilisation et la gouvernance des ressources en eau. Alors que les communautés traditionnelles ont historiquement bénéficié de peu d’investissements publics dans les infrastructures d’eau et d’assainissement, les activités économiques gourmandes en eau, comme l’expansion de la riziculture irriguée dans les prairies de Marajó, continuent de gagner du terrain, accentuant les conflits autour du droit à l’eau.

Assainissement, inégalités territoriales et communautés rurales

En Amazonie, l’insécurité hydrique tient moins à l’absence d’eau qu’au manque d’infrastructures permettant de la capter, de la traiter et de la distribuer en toute sécurité. Ce défi est particulièrement aigu dans les territoires ruraux et riverains, où les systèmes d’assainissement restent limités et où les investissements publics se sont historiquement concentrés dans les centres urbains.

Environ 42,6 % de la population du nord du Brésil n’a pas accès à l’eau potable, alors même que la région concentre l’essentiel des ressources en eau douce du pays. Dans le nord du Brésil, environ 1,53 million de personnes, soit près de 8 % de la population, vivent dans un logement sans salle de bains réservée à leur usage exclusif. Ces indicateurs, issus de l’Instituto Trata Brasil, révèlent certaines des inégalités les plus profondes du pays en matière d’assainissement.

La géographie accentue encore ces vulnérabilités. Les inondations saisonnières peuvent contaminer les puits et les dispositifs domestiques de stockage de l’eau, tandis que les périodes de sécheresse affectent de plus en plus la qualité et la disponibilité de l’eau.

Dans les territoires estuariens comme l’archipel de Marajó, les variations des marées et la salinisation compliquent encore davantage l’accès à une eau potable tout au long de l’année.

Le changement climatique pourrait creuser les inégalités

Le changement climatique risque d’accentuer les inégalités existantes en matière d’eau dans toute l’Amazonie, y compris à Marajó. Ces dernières années, l’Amazonie brésilienne a connu des vagues de chaleur record, des sécheresses prolongées et des cycles hydrologiques de plus en plus imprévisibles. Les sécheresses historiques de 2023 et 2024 ont perturbé les transports fluviaux, isolé des communautés rurales et réduit la disponibilité de l’eau dans tout le nord du Brésil.

Dans les communautés quilombolas de Salvaterra, l’accès à l’eau dépend souvent d’une organisation locale et d’infrastructures construites par les familles elles-mêmes. La plateforme surélevée en bois équipée d’un robinet s’inscrit dans des pratiques quotidiennes associant plusieurs usages de l’eau. Elle montre que l’abondance de l’eau à Marajó ne garantit pas nécessairement l’accès à une eau salubre. Salvaterra (PA)/2026.
Monique Medeiros, Fourni par l’auteur

En 2024, l’Agence nationale brésilienne de l’eau et de l’assainissement de base (ANA) a déclaré des situations de pénurie d’eau dans de grands bassins fluviaux amazoniens, notamment ceux du Tapajós, du Xingu, du Madeira et du Purus. Des sécheresses et des inondations extrêmes ont perturbé les transports, les systèmes d’approvisionnement alimentaire et l’accès local à l’eau dans de nombreuses communautés rurales de la région.

Ces conséquences ont également été ressenties dans tout l’archipel de Marajó. Lors de récents épisodes climatiques extrêmes, des municipalités comme Muaná, Portel, Bagre, Anajás, Ponta de Pedras et Santa Cruz do Arari ont déclaré l’état d’urgence en raison de sécheresses sévères, tandis que Cachoeira do Arari a connu des situations d’urgence liées tant à la sécheresse qu’aux inondations.

Ces événements illustrent la manière dont le changement climatique interagit avec des déficits anciens d’infrastructures et des inégalités territoriales, amplifiant les vulnérabilités existantes dans l’ensemble de l’archipel. L’insécurité hydrique à Marajó tient donc non seulement à la variabilité environnementale, mais aussi aux capacités inégales des communautés et des institutions à faire face aux événements climatiques extrêmes.

Plus qu’une ressource, les multiples façons de vivre avec l’eau à Marajó

À Marajó, l’eau est bien plus qu’une ressource naturelle.

Les fleuves, les plaines inondables et les zones humides sont des sources d’eau potable, des voies de transport, des lieux de pêche, des habitats écologiques et des espaces où se perpétuent les pratiques culturelles, les moyens de subsistance et les relations communautaires. Les différents groupes sociaux entretiennent des rapports distincts avec l’eau, qui reflètent des débats plus larges sur le développement, la gouvernance territoriale et l’avenir de l’Amazonie.

L’élevage a historiquement façonné l’occupation de l’archipel de Marajó. L’élevage de buffles et de bovins, adapté à la dynamique saisonnière des plaines inondables, reste au cœur de l’économie régionale et du paysage lui-même. Les cycles saisonniers de l’eau déterminent les zones de pâturage, les déplacements et l’organisation des systèmes d’élevage extensif dans les îles (Medeiros; Souza e Nelson, 2026)

Plus récemment, la riziculture irriguée s’est rapidement étendue dans les prairies de l’est de Marajó, notamment dans des municipalités comme Cachoeira do Arari et Salvaterra.

Ce modèle repose sur des canaux, des pompes et des systèmes d’irrigation reliés au bassin de l’Arari. Selon les estimations de la FAO, la production d’un kilogramme de riz peut nécessiter entre 1 000 et 3 000 litres d’eau, tandis que des rapports environnementaux de la région indiquent que certains systèmes d’irrigation prélèvent environ 2 000 litres d’eau par seconde dans les cours d’eau locaux pendant les périodes de culture (Medeiros; Souza, 2025).

Un bacurizeiro (Platonia insignis) dans des rizières agro-industrielles empiétant sur un territoire quilombola à Salvaterra, dans l’archipel de Marajó. Pour les familles locales, cet arbre représente la résilience des liens entre nature, mémoire et territoire. Salvaterra (PA)/2025.
Monique Medeiros, Fourni par l’auteur

Pour les producteurs et les organisations agricoles, ces activités sont associées à la modernisation, à la productivité et à la croissance économique régionale. Les vastes plaines inondables de Marajó et ses abondantes ressources en eau sont fréquemment présentées comme des conditions favorables à l’expansion de l’agro-industrie dans la région.

Pour les communautés quilombolas et riveraines, en revanche, l’eau est aussi indissociable de la pêche, des déplacements, des systèmes alimentaires locaux et des pratiques collectives liées au territoire, façonnées au fil des générations (Medeiros; Souza, 2025). Les cycles saisonniers d’inondation influencent la vie quotidienne, tandis que les fleuves et les cours d’eau relient les communautés sur les plans social, économique et culturel.

Ces différentes perspectives coexistent sur un même territoire, mais elles donnent la priorité à des usages différents de l’eau. Dans ce contexte, l’eau devient plus qu’une ressource naturelle ; elle s’inscrit dans des débats plus larges sur le développement, les infrastructures, la gouvernance territoriale et l’avenir de l’Amazonie.

Dans ce contexte, la gouvernance de l’eau dépasse le seul défi environnemental. Elle reflète aussi des décisions politiques concernant les infrastructures, l’aménagement du territoire et les populations dont les besoins et les moyens de subsistance sont privilégiés dans les réponses au changement climatique.

L’eau s’inscrit dans des relations sociales, économiques et écologiques

L’expérience locale de Marajó révèle que l’insécurité hydrique en Amazonie ne résulte pas simplement d’une pénurie environnementale. Dans l’une des régions les plus riches en eau de la planète, les inégalités d’accès à une eau salubre naissent des interactions entre les infrastructures, la gouvernance territoriale, les priorités de développement et les rapports quotidiens à l’eau. Plutôt qu’un paradoxe de la nature, elles reflètent les processus sociaux et politiques qui déterminent la manière dont l’eau est gouvernée, distribuée et vécue.

L’archipel montre aussi que l’eau s’inscrit dans des relations sociales, économiques et écologiques qui soutiennent les moyens de subsistance, les déplacements et les identités territoriales. Dans le même temps, ces eaux sont de plus en plus intégrées à des projets d’expansion agricole et de développement économique, suscitant des tensions sur la manière dont elles devraient être utilisées, par qui et à quelles fins.

Le changement climatique pourrait bien accentuer ces tensions. Des sécheresses plus fréquentes, des inondations irrégulières et une pression croissante sur des écosystèmes fragiles pourraient creuser les inégalités existantes, en particulier dans les territoires où les infrastructures publiques restent limitées et où les capacités institutionnelles d’adaptation au changement climatique sont faibles. Dans ce contexte, la gouvernance de l’eau devient indissociable de questions plus larges de justice climatique, de droits territoriaux et d’équité sociale.

Ce que vivent les habitants de Marajó montre également que les réponses à l’insécurité hydrique ne peuvent se limiter à des solutions techniques. L’accès à l’eau dépend des manières d’habiter, d’utiliser et de gouverner les territoires, ainsi que des logiques historiques d’investissement et d’exclusion qui déterminent qui bénéficie des infrastructures et des services publics. Comprendre l’insécurité hydrique exige donc de s’intéresser non seulement aux conditions environnementales, mais aussi aux relations sociales, aux rapports de pouvoir et aux choix de développement qui façonnent l’accès à l’eau au quotidien.

Les conflits autour de l’eau à Marajó sont, en définitive, des conflits sur l’avenir même de l’Amazonie. Ils soulèvent plusieurs questions. Quels besoins sont prioritaires ? Quelles façons de vivre avec l’eau sont reconnues et soutenues ? Quelles trajectoires de développement bénéficient de l’attention des responsables politiques et des investissements publics ? Alors que progressent les débats mondiaux sur la justice climatique et la gouvernance environnementale, Marajó rappelle un fait essentiel. Même dans les lieux caractérisés par l’abondance de l’eau, l’accès à une eau salubre et à un approvisionnement sûr reste profondément inégal. Réduire ces inégalités nécessite des approches qui reconnaissent les multiples significations de l’eau et la diversité des réalités des territoires amazoniens, où l’eau n’est pas seulement une ressource à gérer, mais aussi un élément fondamental de la vie sociale, de l’appartenance territoriale et des avenirs collectifs.


Cet article s’appuie sur les recherches en cours de Monique Medeiros sur la gouvernance de l’eau et les inégalités territoriales dans l’archipel de Marajó. Il se nourrit également de son travail au sein du volet socio-environnemental d’AmazonFACE, un programme de recherche interdisciplinaire de grande ampleur qui étudie les effets du changement climatique sur les écosystèmes amazoniens et les communautés qui en dépendent.


The Conversation

Monique Medeiros est membre d’AmazonFace.

– ref. Pourquoi l’eau potable manque encore dans l’archipel de Marajó, l’une des régions les plus riches en eau du monde – https://theconversation.com/pourquoi-leau-potable-manque-encore-dans-larchipel-de-marajo-lune-des-regions-les-plus-riches-en-eau-du-monde-295018