Modifier le génome des embryons humains : entre espoir et inquiétude, les questions soulevées par les avancées scientifiques récentes

Source: The Conversation – France in French (3) – By Hervé Chneiweiss, Président du Comité d’éthique de l’Inserm, Inserm; Centre national de la recherche scientifique (CNRS); Sorbonne Université


L’ESSENTIEL

  • Les nouvelles techniques de biologie moléculaire permettent de modifier de plus en plus précisément certaines lettres de l’ADN dans des embryons humains.

  • Ces techniques d’« édition du génome » présentent des risques encore mal maîtrisés, et les situations médicales qui justifieraient de les employer sont par ailleurs extrêmement rares.

  • Leur mise en œuvre soulève des questionnements éthiques, au nombre desquels figure le risque d’émergence d’un « eugénisme de marché ».


Les techniques d’édition du génome progressent rapidement. Après les premiers outils CRISPR-Cas9, capables de couper l’ADN à un endroit déterminé, des méthodes plus récentes permettent de remplacer directement une unique « lettre » du génome par une autre.

Cette nouvelle approche, appelée « édition de base », a l’avantage de ne pas nécessairement provoquer de cassure des deux brins de la molécule d’ADN, contrairement aux techniques précédentes. Cela permettrait de réduire certains des dommages chromosomiques qui avaient été observés lors des premières expériences de modification génétique d’embryons humains.

Deux études récentes illustrent le potentiel de l’édition de base. L’une examine la possibilité de modifier certains gènes dans des embryons humains sans provoquer les anomalies chromosomiques majeures (cassures chromosomiques ou délétion d’une partie du chromosome) constatées au cours d’expériences antérieures. L’autre utilise l’édition du génome pour comprendre le rôle du gène NANOG dans les tout premiers stades du développement.

Ces travaux constituent des avancées scientifiques importantes. Ils ne doivent pourtant pas être interprétés comme une étape naturelle vers l’utilisation clinique d’embryons génétiquement modifiés à des fins reproductives. Car une possibilité technique ne constitue ni une indication médicale ni une autorisation éthique.

Comprendre l’embryon n’est pas fabriquer un enfant génétiquement modifié

Si les auteurs des deux publications ont eu recours à l’édition génomique, les usages qu’ils en ont faits doivent être clairement distingués.

Dans le premier cas, l’édition du génome d’embryons humains surnuméraires (des embryons qui avaient été produits dans le cadre d’une fécondation in vitro, mais n’ont pas été implantés et dont les patients ont autorisé leur utilisation à des fins de recherche) a servi à mesurer l’efficacité et les risques biologiques de la technique elle-même. Les résultats indiquent que celle-ci a permis d’éviter les dommages constatés avec les techniques classiques.

Dans le second cas, l’édition du génome a été utilisée comme un instrument de recherche fondamentale : modifier un gène dans des embryons de souris et dans des embryons humains surnuméraires a permis d’observer son rôle dans le développement embryonnaire.

Un embryon humain au stade 8 cellules (3ᵉ jour après fécondation environ)
Un embryon humain au stade huit cellules (3ᵉ jour après fécondation environ).
Ekem, Courtesy: Robert Wood Johnson Medical School IVF Program/Wikimedia

Cette seconde approche peut être particulièrement précieuse. Les mécanismes du développement humain ne sont pas toujours identiques à ceux observés chez la souris ou dans d’autres modèles animaux. L’étude consacrée à NANOG montre précisément que certains processus embryonnaires diffèrent chez l’être humain et la souris.

Dans un cadre strictement réglementé, sans projet d’implantation de l’embryon résultant de telles manipulations, la recherche sur des embryons humains peut donc contribuer à mieux comprendre les premiers stades de notre développement, les causes de certaines infertilités ou les mécanismes conduisant à des anomalies embryonnaires.

Mais il existe une différence fondamentale entre modifier un embryon pour produire des connaissances et modifier un embryon destiné à devenir un enfant. Dans le premier cas, l’expérience s’arrête au laboratoire. Dans le second, la modification affecte un individu qui ne peut évidemment pas y consentir et peut être transmise à ses descendants. Cette dimension héréditaire change la nature morale de l’intervention.

Des risques encore très mal maîtrisés

Il est important de comprendre que l’absence d’anomalies chromosomiques détectables pendant les premiers jours du développement (la durée de ces deux expérimentations) ne signifie pas que la technique soit sûre.

En effet, au-delà des cassures et autres délétions qui peuvent toucher les chromosomes, les techniques d’édition du génome peuvent avoir des effets « hors cible » : des modifications non désirées peuvent survenir ailleurs dans le génome. Évaluer ces effets présente des difficultés, notamment parce que l’efficacité de la technique employée varie en effet selon le gène ciblé, l’outil utilisé et les modalités d’introduction dans la cellule.

Autre problème : la modification apportée en recourant à l’édition du génome peut ne pas être présente dans toutes les cellules de l’embryon, produisant ce que l’on appelle un « mosaïcisme ».

D’autres effets sont plus difficiles encore à prévoir. Une modification apparemment précise peut influencer le fonctionnement d’autres gènes, perturber le développement d’un organe ou produire des conséquences qui ne deviendront visibles que plusieurs années après la naissance.

Or, en l’état actuel des connaissances, il est impossible d’évaluer complètement ces risques avant la naissance d’un enfant. Il faudrait donc ensuite en assurer le suivi pendant toute sa vie, voire observer les effets de la modification dans les générations suivantes.

Nous connaissons aujourd’hui très bien la séquence de l’ADN et de nombreux mécanismes moléculaires, mais nous comprenons encore imparfaitement comment l’ensemble du génome produit un organisme et ses caractères, notamment le rôle des régions non codantes, de l’épigénétique (les modifications réversibles de l’ADN ou des histones au cours de l’histoire de la cellule) et des interactions entre gènes et environnement.

L’histoire récente de la génétique a, d’ailleurs, été marquée par plusieurs révisions importantes de nos modèles. Les techniques d’édition du génome progressent très vite, mais elles restent récentes et leur précision technique ne supprime pas l’incertitude biologique : modifier une séquence est une chose, prévoir toutes les conséquences de cette modification à long terme en est une autre.

Si une observation rassurante pendant quelques jours de développement embryonnaire constitue une donnée scientifique intéressante, elle ne constitue en aucun cas un « certificat de sécurité ».

Quelles maladies faudrait-il réellement traiter ?

Une autre question est souvent négligée : dans quelles situations la modification du génome d’un embryon serait-elle médicalement indispensable ?

Pour de nombreuses maladies dues à une mutation dans un seul gène, le diagnostic génétique préimplantatoire permet déjà, dans certaines situations, d’identifier les embryons qui ne portent pas la mutation familiale. Il devient alors possible d’éviter la transmission de la maladie en implantant ces embryons sans recourir aux techniques d’édition du génome.

Les recommandations internationales qui ont envisagé, à titre théorique, un éventuel recours futur à l’édition héréditaire du génome l’ont donc limité à des situations exceptionnelles : maladie monogénique grave due à une mutation clairement identifiée, en absence d’autre solution raisonnable et avec un niveau de sécurité très élevé.

Un tel recours ne pourrait être envisagé qu’exceptionnellement, si tout était sûr et après analyse approfondie. On cite en général le cas – fort improbable – d’un couple qui se serait rencontré dans la salle d’attente d’un conseil en génétique et dont chacun des membres serait atteint d’une maladie autosomique récessive grave. Dans une telle situation, le diagnostic préimplantatoire serait inutile, car tous les embryons seront de toute façon atteints.

Une situation plus réaliste concernerait un cas où, malgré plusieurs tentatives, le diagnostic préimplantatoire ne détecte aucun embryon non atteint par la maladie.

De telles situations sont beaucoup plus rares que ne le laisse entendre l’enthousiasme suscité par la technologie. La question pertinente n’est donc pas seulement : « Sommes-nous capables de modifier cet embryon ? » Elle est plutôt : « Quel besoin médical non satisfait rendrait cette modification nécessaire, alors que d’autres options reproductives existent ? »

En l’état actuel des connaissances, l’édition du génome embryonnaire apparaît souvent moins comme la réponse à un besoin médical établi que comme une technologie à laquelle on cherche une application.

Du traitement des maladies à l’optimisation des enfants ?

Le risque éthique ne se limite pas aux accidents biologiques. Il concerne aussi la représentation de la procréation que ces technologies pourraient progressivement imposer : celle d’un embryon dont le génome deviendrait un objet à sélectionner, à corriger puis à améliorer.

Certaines entreprises proposent déjà des services de sélection embryonnaire fondée sur des analyses génétiques étendues. C’est, par exemple, le cas de la société californienne Orchid Health, qui propose un dépistage génétique complet de l’embryon, ou celui de Nucleus Genomics, qui propose de l’« optimisation génétique ». D’autres mettent en avant des scores polygéniques censés estimer la probabilité de développer des maladies fréquentes ou de présenter certains caractères complexes. Ces scores ne prédisent pourtant pas le destin d’une personne.

La plupart des maladies communes et des caractéristiques humaines résultent d’interactions complexes entre de nombreux variants génétiques, le développement biologique, l’environnement, les conditions sociales, l’éducation, la culture ainsi que le hasard.

Transformer ces probabilités en critères de sélection des embryons revient à donner une apparence de certitude à des associations statistiques souvent incertaines.

Le vocabulaire de la prévention pourrait alors glisser vers celui de la performance : choisir l’embryon présentant le risque théorique le plus faible, puis celui qui serait supposé disposer des meilleures caractéristiques, voire promettre aux parents le « meilleur enfant possible ».

Vers un « eugénisme de marché » ?

Cet eugénisme potentiel serait différent des politiques autoritaires du passé. Il ne serait pas nécessairement imposé par un État. Il pourrait résulter de l’addition de décisions individuelles prises par des parents, orientées par des offres commerciales et encouragées par la concurrence entre cliniques ou entre pays.

Chaque choix pourrait apparaître libre et raisonnable. Leur accumulation modifierait pourtant progressivement les normes sociales. Refuser une procédure de sélection pourrait finir par être considéré comme une prise de risque irresponsable. Certaines caractéristiques seraient implicitement présentées comme préférables tandis que le handicap, la maladie ou la différence seraient davantage perçus comme des échecs évitables.

Ces technologies seraient en outre accessibles en priorité aux personnes capables de les financer. Les inégalités économiques pourraient ainsi se doubler de nouvelles inégalités biologiques supposées ou revendiquées.

Le principal danger n’est donc pas seulement qu’un chercheur isolé franchisse à nouveau un jour une ligne rouge, comme l’avait fait le chercheur chinois He Jiankui en 2018. Pour mémoire, ce dernier avait utilisé la technique CRISPR-Cas9 pour modifier l’ADN de plusieurs embryons afin de tenter de les rendre résistants à l’infection par le VIH (virus de l’immunodéficience humaine, responsable du sida).

Ce projet a mené à la naissance en octobre 2018 de jumelles, Lulu et Nana, puis d’un troisième bébé, Amy. Ces travaux, problématiques à la fois d’un point de vue biologique et éthique, avaient déclenché de nombreuses protestations et avaient valu à He Jiankui d’être condamné à trois années de prison ferme pour pratique illégale de la médecine ainsi qu’à une amende de 380 000 euros. Or, à la fin de l’année 2025, He Jiankui a annoncé poursuivre ses expérimentations en matière d’édition du génome, évoquant de potentielles collaborations avec des équipes nord-américaines (quand bien même il ne semble pas autorisé à quitter le territoire chinois).

Au-delà de ce type d’initiative, il existe un autre danger en matière d’édition du génome : celui de la banalisation progressive d’un marché international de la sélection et de l’optimisation reproductive.

Maintenir une frontière claire

La réponse ne doit pas être le refus de toute recherche sur l’embryon humain. Une telle recherche peut être légitime lorsqu’elle répond à une question scientifique importante, qu’elle est autorisée par la loi, évaluée par des instances indépendantes, fondée sur un consentement éclairé et menée dans la transparence. Elle doit toutefois rester explicitement séparée de toute finalité reproductive.

Implanter un embryon dont le génome a été intentionnellement modifié soulèverait des questions d’irréversibilité, de consentement des générations futures, de transmission héréditaire et de transformation des normes sociales. Les données scientifiques disponibles ne justifient pas aujourd’hui de franchir cette frontière.

En France, une telle utilisation reproductive est interdite. Elle est également contraire à l’esprit de la convention d’Oviedo du Conseil de l’Europe, qui exclut les interventions ayant pour but de modifier le génome de la descendance.

Mais les interdictions nationales ne suffisent pas. Les activités de recherche, les investissements privés et les services de procréation sont désormais transnationaux. Une gouvernance internationale est donc indispensable afin d’éviter le contournement des règles par le tourisme médical ou l’implantation d’entreprises dans les pays les moins exigeants. Un premier pas dans cette direction avait été fait après le scandale causé par la révélation des travaux de He Jiankui.

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) avait alors créé un comité consultatif d’experts sur l’élaboration de normes mondiales relatives à la gouvernance et à la surveillance de l’édition du génome humain (WHO Expert Advisory Committee on Developing Global Standards for Governance and Oversight of Human Genome Editing). Celui-ci a publié ses recommandations en 2021 et a notamment proposé la création d’un registre international des essais cliniques utilisant l’édition du génome – aujourd’hui en ligne.

Une responsabilité particulière pour la recherche publique
Les organismes publics de recherche ne peuvent pas se contenter de produire des connaissances en laissant à d’autres la responsabilité de leurs usages.

Lorsque les recherches touchent à la reproduction, à l’hérédité et aux générations futures, la responsabilité scientifique implique aussi d’anticiper les détournements possibles, de résister aux promesses excessives et d’expliquer clairement les limites des résultats obtenus.

Elle suppose également de définir des règles concernant les collaborations avec des entreprises dont les activités portent sur la sélection embryonnaire, les prédictions polygéniques ou l’optimisation génétique.

Il ne s’agit pas d’opposer la science et l’éthique. L’éthique permet au contraire de distinguer ce qui relève de la connaissance légitime de ce qui transformerait prématurément une expérience scientifique en intervention sur de futurs enfants.

Le progrès de l’édition de base rend possible une exploration plus précise du développement humain. C’est une raison de soutenir une recherche fondamentale rigoureuse et étroitement encadrée (laquelle recherche est très souvent soutenue par des associations de patients atteints de maladies génétiques).

Ce n’est pas une raison pour considérer comme inévitable la naissance d’enfants génétiquement modifiés. Nous devons accueillir les progrès de la connaissance sans les confondre avec une permission d’agir. Plus la technique devient puissante, plus le jugement éthique devient nécessaire.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Modifier le génome des embryons humains : entre espoir et inquiétude, les questions soulevées par les avancées scientifiques récentes – https://theconversation.com/modifier-le-genome-des-embryons-humains-entre-espoir-et-inquietude-les-questions-soulevees-par-les-avancees-scientifiques-recentes-291694