Source: The Conversation – France in French (3) – By Ivana Obradovic, Directrice adjointe de l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT), chercheuse associée au CESDIP, Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay; Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
L’essentiel
- C’est le résultat d’un changement dans les représentations et les politiques de prévention : la consommation de tabac baisse, et de manière bien plus marquée chez les jeunes.
- Si les nouvelles générations consomment moins d’alcool et de drogues illicites que les précédentes, cette évolution va de pair avec une aggravation des inégalités sociales et l’apparition d’autres pratiques comme le « binge drinking ».
- La décrue générale des drogues chez les jeunes tranche avec l’essor des psychostimulants chez les adultes.
Depuis une dizaine d’années, les tendances de consommation de drogues sont de plus en plus contrastées selon les générations. La consommation de drogues diminue fortement chez les adolescents, quel que soit le produit. Chez les adultes, l’usage de cannabis se stabilise, allant de pair avec un vieillissement des usagers. A contrario, le recours aux psychostimulants (cocaïne, MDMA/ecstasy, amphétamines) est nettement plus fréquent qu’il y a dix ans à l’âge adulte.
Les enquêtes épidémiologiques menées depuis 2000 par l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT) offrent un recul de près de 30 ans sur la consommation de drogues de générations successives de jeunes et d’adultes. Ce corpus de données longitudinales permet de dresser un bilan des tendances à l’œuvre en France.
Contrairement aux idées reçues, la consommation de drogues ne progresse pas parmi les jeunes. Elle est en baisse continue depuis une dizaine d’années, pour toutes les substances considérées comme des drogues d’un point de vue pharmacologique : alcool, tabac, cannabis, autres drogues illicites (cocaïne, MDMA/ecstasy, champignons hallucinogènes, etc.).
En parallèle, la consommation de presque toutes les drogues (hormis le tabac et le cannabis) augmente chez les adultes, en particulier la cocaïne et les psychostimulants. La seule convergence concerne le tabagisme, en décrue, quel que soit l’âge.
Vers les premières générations sans tabac ?
La baisse la plus nette concerne le tabagisme, en décrue chez les adultes et plus encore chez les jeunes. En dix ans, la proportion de fumeurs quotidiens a été divisée par dix chez les collégiens, témoignant d’une accélération dans les plus jeunes générations. En Europe, la France compte désormais parmi la dizaine de pays, principalement nordiques, où le tabagisme quotidien est inférieur à 5 % à 16 ans. Elle satisfait ainsi, avant l’heure, l’objectif des pouvoirs publics d’une première génération sans tabac d’ici 2032 (moins de 5 % de fumeurs quotidiens à l’âge adulte).
Ce recul résulte de deux décennies de politiques de « dénormalisation » du tabagisme. Les adolescents d’aujourd’hui font partie des premières générations qui ont vécu, depuis l’enfance, dans un régime légal interdisant non seulement la cigarette dans les lieux publics (établissements scolaires, bars, parcs, jardins, plages, etc.) mais aussi l’achat de tabac avant 18 ans (même si cet interdit est partiellement respecté).
Cette invisibilisation dans l’espace public est allée de pair avec un changement des représentations de la cigarette, perçue comme un produit « chimique » et « industriel », passé de mode et surtout « mortifère » – du fait d’un historique familial souvent marqué par des cancers liés au tabagisme.
L’inflexion du tabagisme traduit surtout l’efficacité de politiques publiques volontaristes, inscrites dans la durée et la continuité par-delà les alternances politiques. De la loi Veil (1976) à la loi Évin (1991) jusqu’au Programme national de « réduction du tabagisme » (PNRT 2014-2019), devenu plan de « lutte contre le tabac » (2023-2027), l’action publique a promu les mesures reconnues comme les plus efficaces par l’OMS : hausses de prix substantielles et répétées du tabac (le prix moyen du paquet de cigarettes est passé de 3,20 euros en 2000 à 13 euros en 2025), accompagnement des fumeurs vers l’arrêt (extension de la prescription et du remboursement des traitements de substitution nicotinique, campagnes de prévention, opération « Mois sans tabac »).
La France compte ainsi parmi les pays où l’accessibilité financière du tabac est la plus dissuasive, derrière l’Australie, la Nouvelle-Zélande, le Royaume-Uni et quelques États américains.
Baisse de la consommation d’alcool et disparités
Alors que la France se classait parmi les pays européens où l’expérimentation précoce d’alcool était courante (84 % d’initiés à 16 ans), la part des jeunes n’ayant jamais essayé l’alcool a quadruplé en dix ans. Mais surtout, la proportion de buveurs réguliers (au moins dix fois dans le dernier mois) a été divisée par deux (moins de 9 % des lycéens en 2024 contre 21 % en 2011).
Cette baisse est tempérée par d’autres évolutions moins favorables, comme la persistance des alcoolisations ponctuelles importantes (API), désignant le fait de boire au moins cinq verres en une occasion, pratique dommageable à l’adolescence (période de maturation cérébrale). En 2024, un lycéen sur quatre déclarait au moins une alcoolisation ponctuelle importante dans le dernier mois. L’usage d’alcool reste donc très présent, même si la France ne compte plus parmi les pays européens les plus touchés par les phénomènes d’alcoolisation intensive à l’adolescence et les dommages sociaux afférents (accidents de la route, violences sexuelles, etc.).
Le recours à l’alcool est donc globalement moins répandu que dans les générations précédentes, et plus paritaire (bien que la consommation excessive reste majoritairement le fait des hommes), mais ce sont surtout les pratiques qui ont changé, passant d’un mode de consommation dit « méditerranéen » (consommation quotidienne de vin aux repas) au mode dit « nordique », parfois appelé « binge drinking » (usages moins fréquents mais en plus grande quantité, de bière ou d’alcools forts, en contexte festif).
Les hypothèses explicatives de cette baisse sont multiples : transformation des sociabilités juvéniles, plus tournées vers les supports numériques, fracture générationnelle dans le rapport au corps, vigilance renforcée au sein des familles, effet de mode des « soirées sans alcool », succès des campagnes d’information et de prévention…
Enfin, l’effacement de l’alcool s’autoperpétue : les nouvelles générations sont de moins en moins confrontées à des incitations sociales à boire, comme en témoigne la part des lycéens n’ayant « aucun ami qui boit de l’alcool » qui a été multipliée par dix depuis 2011 (dépassant 25 % en 2024).
L’adieu aux drogues ?
Loin de l’opinion selon laquelle les consommateurs seraient de plus en plus jeunes, c’est au contraire un vieillissement des usagers de cannabis qui est observé. La proportion de jeunes qui ont fumé du cannabis au moins une fois dans le mois a été divisée par quatre entre 2011 et 2024. Pourtant, l’accessibilité s’est élargie avec le développement des commandes en ligne sur les réseaux sociaux et de la livraison à domicile.
La diffusion des autres drogues illicites à l’adolescence a, elle aussi, beaucoup diminué. Avoir essayé la MDMA (poudre) ou l’ecstasy (comprimés) concerne moitié moins de lycéens en 2024 qu’en 2011 (1,8 % contre 3,3 %), de même que la cocaïne (2 % contre 5,2 %). Cette désaffection à l’égard des drogues illicites s’explique par les mêmes facteurs que pour le tabac et l’alcool : mutation vers des sociabilités numériques, transformation des représentations sociales, reflux de la quête d’états d’ivresse.
Si la baisse généralisée de la consommation de drogues est un succès de santé publique, le changement des modes de sociabilité qui en est à l’origine est aussi porteur de conséquences négatives. Dans la même période, la santé mentale des adolescents s’est considérablement aggravée : augmentation du risque de dépression à 17 ans, des pensées suicidaires et des tentatives de suicide déclarées, et les travaux scientifiques mettant en cause le rôle délétère des réseaux sociaux sur la santé mentale des adolescents se multiplient.
En outre, la baisse de la consommation est allée de pair avec une aggravation des inégalités. Les jeunes qui ont le plus bénéficié de la baisse globale de la consommation de drogues sont ceux des classes sociales les plus aisées, si bien que le gradient social déjà existant s’est encore creusé. Par exemple, à 17 ans, le tabagisme quotidien touche deux fois plus souvent les jeunes de filière professionnelle que ceux scolarisés en filière générale ou technologique (22,1 % contre 10,1 %) et encore plus souvent les apprentis (38,4 %) ou les jeunes non scolarisés (43,5 %).
De même, les alcoolisations ponctuelles importantes régulières (au moins trois dans le mois) concernent nettement moins les jeunes de filière générale ou technologique (11,3 %) que ceux des filières pros (15,7 %) ou en apprentissage (29,3 %). Ce gradient social se retrouve pour l’usage régulier du cannabis (au moins dix fois par mois) qui concerne deux fois plus de jeunes en filière pro (4,7 %) qu’en filière générale ou techno (2,4 %).
Chez les adultes, l’essor des psychostimulants
La décrue générale chez les jeunes tranche avec la dynamique en population adulte. Si l’usage de cannabis s’est stabilisé, le recours aux psychostimulants est en plein essor (cocaïne, crack ou cocaïne-base, MDMA/ecstasy, amphétamines, etc.). Parmi les plus consommés, la cocaïne arrive en tête. Près de 3 % des adultes en ont consommé au moins une fois dans la dernière année, soit un triplement en une décennie à peine. La consommation de cocaïne culmine dans les générations à l’approche de la quarantaine. La dynamique de croissance est similaire pour la MDMA/ecstasy, dont la consommation a été multipliée par six entre 2010 et 2023.
Les tendances de consommation de drogues sont-elles symptomatiques des évolutions de la société et des changements générationnels ? La vogue des psychostimulants parmi les adultes, recherchés pour leurs effets de renforcement des performances relevant d’une forme de dopage, contraste avec le tassement de la consommation de cannabis, généralement utilisé pour ses effets relaxants. En parallèle, la part des jeunes qui n’ont jamais consommé ni alcool, ni tabac, ni cannabis, ne cesse d’augmenter.
Ces évolutions restent fragiles, invitant les pouvoirs publics à consolider ces résultats et à redoubler de vigilance quant à l’essor de pratiques potentiellement addictives encouragées par des stratégies privées de promotion publicitaire et de marketing, comme vapotage de produits contenant de la nicotine ou des cannabinoïdes de synthèse, etc.).
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Ivana Obradovic, au titre de l’OFDT, a reçu des financements du Fonds de lutte contre les addictions (géré par la CNAM) et a participé à une recherche ANR coordonnée par Virginie Gautron (MCF en droit pénal à l’Université de Nantes).
– ref. Alcool, tabac, cannabis : les jeunes se sont-ils vraiment détournés des drogues ? – https://theconversation.com/alcool-tabac-cannabis-les-jeunes-se-sont-ils-vraiment-detournes-des-drogues-286189
