Arêtes de poisson, quarantaine et vaccination : les armes des Aborigènes contre la variole

Source: The Conversation – in French – By Heidi Norman, Professor of Australian and Aboriginal History, Faculty of Arts, Design and Architecture, Convenor: Indigenous Land & Justice Research Group, UNSW

Les peuples wiradjuri, gomeroi et wailwan des plaines et des régions fluviales ne sont pas restés passifs face à la variole. Ici les plaines de Bathurst et la colonie de Nouvelle-Galles du Sud, représentées par Augustus Earle.
Mitchell Library, State Library of New South Wales

Une étude fondée sur un rapport médical oublié de 1831 éclaire d’un jour nouveau l’épidémie de variole qui frappa les peuples aborigènes du sud-est de l’Australie. Elle montre qu’ils ont activement combattu la maladie, tout en poursuivant leur lutte contre les colons.


Alors que les nations aborigènes menaient une série de campagnes coordonnées et stratégiques pour défendre leur Pays ancestral contre les colons envahisseurs, une épidémie de variole se propagea dans le sud-est de l’Australie entre 1830 et 1832. Elle frappa de manière disproportionnée les peuples aborigènes, faisant de très nombreuses victimes parmi les Premières Nations exposées au virus.

Jusqu’à présent, les recherches historiques se sont principalement intéressées aux origines de cette épidémie, à son bilan humain et à la responsabilité éventuelle des colons. Pourtant, les guerres menées par les peuples aborigènes à la fin des années 1830 montrent que de nombreuses communautés avaient survécu à cette première épidémie. Comment les Aborigènes ont-ils réagi et réussi à faire face à cette nouvelle maladie meurtrière ?

En nous appuyant sur un rapport médical peu connu de 1831 rédigé par le médecin militaire John Mair, notre étude récemment publiée propose un regard différent sur les peuples Wiradjuri, Gomeroi et Wailwan, installés dans les plaines et les régions fluviales de l’actuel ouest et nord-ouest de la Nouvelle-Galles du Sud. Elle éclaire leur expérience de la maladie qu’ils appelaient « Boulol » dans les plaines du nord-ouest et « Thunna Thunna » dans les vallées de la Lachlan et de Wellington.

Nos recherches ont mis au jour trois réponses distinctes à cette épidémie, qui rappellent les principales stratégies de lutte contre les maladies adoptées à travers le monde — et qui restent encore largement utilisées aujourd’hui.

Des efforts pour isoler les malades et limiter les contacts

L’épidémie des années 1830 n’était sans doute pas la première vague de variole à frapper les peuples des plaines et des régions fluviales. En 1831, plusieurs hommes âgés vivant à proximité d’un élevage de bétail racontèrent au gérant de la station qu’ils avaient contracté la maladie dans leur enfance. Les cicatrices caractéristiques qu’ils portaient en étaient la preuve.

Il est probable que ces hommes avaient été infectés lors de l’épidémie de 1789 ou 1790, peu après l’apparition de la variole autour du campement des colons à Sydney Cove, avant que la maladie ne franchisse les montagnes pour gagner l’intérieur des terres. Ces anciens — comme d’autres habitants âgés des plaines — connaissaient donc déjà cette maladie, notamment grâce aux vastes réseaux d’échanges commerciaux et de communication qui reliaient le littoral aux régions de l’intérieur. Il n’est alors pas surprenant qu’ils aient élaboré des stratégies réfléchies pour faire face à cette nouvelle épidémie, notamment en éloignant les populations des foyers d’infection et des zones les plus densément peuplées.

Dans ce même domaine d’élevage, le régisseur observa qu’un petit groupe vivait à l’écart d’un groupe plus important touché par la maladie. Ce que le gardien de troupeaux interpréta comme de l’hostilité relevait peut-être en réalité d’une mesure d’isolement strict. Cette pratique rappelle les quarantaines, parfois imposées avec violence, dans les sociétés anglophones.

Un autre exemple provient d’un grand domaine d’élevage situé à Wallerawang, près de l’actuelle ville de Lithgow. Un groupe, « convaincu du caractère contagieux de la maladie », s’enfuit jusqu’à Emu Plains, à une centaine de kilomètres au sud-est, de l’autre côté de la chaîne de montagnes, afin d’échapper à l’épidémie.

Là encore, les Wiradjuri de la région de Wallerawang semblent avoir compris que la variole se transmettait d’une personne à l’autre. Une fois l’épidémie passée, ils revinrent. Nous le savons car, une dizaine d’années plus tard, l’éleveur James Walker rapporta qu’il se réjouissait de leur retour, dont il dépendait pour faire fonctionner son exploitation.

Élaborer des traitements

Les peuples aborigènes des plaines et des régions fluviales ne se contentèrent pas de fuir la maladie : ils mirent également en place des traitements pour soigner les malades. Le bagnard évadé George Clarke, surnommé « le Barbier », vécut plusieurs années parmi les Gomeroi. Il a laissé une description détaillée de la manière dont les guérisseurs Gomeroi traitaient la maladie.

Dans un premier temps, les malades étaient plongés dans de l’eau froide. Mais comme cette méthode n’empêchait pas les décès, elle fut abandonnée au profit d’autres traitements. Les cheveux étaient brûlés au plus près du cuir chevelu. Les guérisseurs poursuivaient ensuite les soins en « perçant les pustules à l’aide d’une arête de poisson aiguisée », avant d’en extraire le liquide à l’aide d’un instrument plat.

John Mair, qui interrogea Clarke, estimait que ces traitements étaient conformes aux meilleures pratiques médicales alors reconnues dans le monde pour soigner la variole. Médecin très qualifié, il était diplômé de l’université d’Édimbourg et avait été formé dans les plus grands hôpitaux britanniques et français.

Il retrouva dans son manuel de médecine des traitements similaires, notamment le rasage de la tête et le percement des pustules. Il jugeait tout à fait plausible que les savoirs médicaux aborigènes aient permis de réduire la mortalité liée à la variole et d’en atténuer les symptômes.

Le parcours même de George Clarke dans le bush témoigne de l’efficacité des pratiques Gomeroi. « Le Barbier » fut arrêté à deux reprises en 1831, en avril puis en octobre, avant et après l’épidémie. À chaque fois, il était accompagné de guerriers Gomeroi. La variole ne les avait pas empêchés de poursuivre leur combat contre ceux qui envahissaient leurs terres.

Se faire vacciner

Les peuples Wiradjuri, Gomeroi et Wailwan réagirent également à l’épidémie en acceptant de se faire vacciner. La variole était le premier virus contre lequel un vaccin fut mis au point. Dans les années 1830, cette technologie n’avait toutefois qu’une trentaine d’années d’existence et présentait encore d’importantes limites en matière d’efficacité et de sécurité.

Convaincu de l’intérêt de la vaccination, Mair en proposait déjà aux enfants des colons à Sydney. Lorsqu’il entendit les premières rumeurs d’une épidémie à l’ouest, il envoya des doses de vaccin, avant de pratiquer lui-même des vaccinations. Il savait toutefois que cette stratégie ne pouvait fonctionner qu’à condition d’être acceptée par les peuples aborigènes. Il constata alors rapidement que ceux-ci se faisaient vacciner avec beaucoup d’empressement, contrairement aux colons de Sydney, chez lesquels il avait observé « peu d’enthousiasme » pour cette pratique.

À la lecture des écrits de Mair, nous en concluons que ces Wiradjuri, dont les noms ne nous sont pas parvenus, ont choisi de lui faire confiance. Malgré les incertitudes qui entouraient encore cette pratique, ils acceptèrent une intervention qu’ils comprenaient probablement comme un moyen d’empêcher le retour de la variole.

Lorsque la vaccination n’était pas possible, au moins un groupe de colons proposait une alternative plus risquée : la variolisation. Une technique qui consistait à inoculer volontairement du pus prélevé sur des malades de la variole afin de provoquer une forme supposée bénigne de la maladie, censée protéger contre une infection ultérieure. Cette méthode était généralement efficace, même si elle présentait un risque de décès pouvant atteindre 3 %.

Lorsque la vaccination échoua à endiguer l’épidémie, Arthur Ranken, éleveur installé sur les rives de la Lachlan, pratiqua la variolisation sur plusieurs Wiradjuri et convainquit ses voisins, John et Jeremiah Grant, d’en faire autant. Les frères Grant procédèrent par étapes : ils testèrent d’abord la méthode sur dix personnes appartenant aux « tribus de Miles et de Camberrang », puis l’étendirent à d’autres membres de la communauté, avant que Jeremiah Grant ne se soumette lui-même à la procédure.

Cette procédure offrait bien une protection, mais au prix d’un risque beaucoup plus élevé. Les éleveurs y eurent peut-être recours avant tout pour préserver leur main-d’œuvre aborigène. Au XVIIIe siècle, la variolisation était devenue une pratique courante dans les plantations esclavagistes des Caraïbes et des Amériques pour cette raison. Arthur Ranken avait d’ailleurs des frères qui étaient à la fois médecins et propriétaires d’esclaves.

Ranken et les frères Grant semblent toutefois avoir négligé une étape essentielle de la variolisation : la mise en quarantaine stricte des personnes traitées. En omettant cette précaution, ils laissèrent les patients en convalescence transmettre la variole à d’autres, alors qu’eux-mêmes étaient désormais protégés.

Les conséquences

L’épidémie de variole du début des années 1830 fut sans aucun doute un événement dévastateur, qui fit de nombreuses victimes et marqua durablement les survivants. Mais s’en tenir à ce seul constat revient à raconter une histoire incomplète.

Les peuples Wiradjuri, Gomeroi et Wailwan des plaines et des régions fluviales ne sont pas restés passifs face à la variole, pas plus qu’ils ne l’étaient face aux autres formes de violence coloniale. Ils mobilisèrent avec discernement leurs savoirs traditionnels, leur sens de l’observation et leur intuition pour soigner les malades et lutter contre l’épidémie, en s’appuyant sur des réseaux d’échanges couvrant de vastes territoires où la maladie avait déjà sévi.

Moins de dix ans après l’épidémie, entre 1838 et 1844, les Gomeroi, les Wiradjuri et les Wailwan menèrent un soulèvement considéré comme l’un des temps forts de la résistance à la colonisation. Dans certaines régions, ils contraignirent même les colons à battre en retraite. La variole n’avait ni anéanti leurs cultures, ni entamé leur détermination à défendre leur Pays ancestral.

The Conversation

Heidi Norman a reçu des financements de l’Australian Research Council et de Greater Sydney Parklands.

Nicholas Pitt a reçu des financements de l’Australian Laureate Fellowship de l’Australian Research Council ainsi que de la School of Humanities and Languages de l’UNSW Sydney.

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