Une punaise-vampire dans nos jardins : le tigre du platane préférera-t-il bientôt le sang à la sève ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Romain Garrouste, Chercheur à l’Institut de systématique, évolution, biodiversité (ISYEB), Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

*Et si une punaise des plantes, qui se nourrit de sève, devenait buveuse de sang humain ? Chez le tigre du platane Corythucha ciliata, insecte normalement phytophage, l’observation d’un comportement hématophage inattendu ouvre une question fascinante : les pièces buccales de ces punaises permettent-elles une telle transition alimentaire ? *


Il est fort probable que vous ayez déjà croisé le tigre du platane (Corythucha ciliata) sans même le remarquer. Et pour cause : malgré son patronyme impressionnant, cette délicate petite punaise de couleur blanc crème, aux ailes finement nervurées, ne mesure que 2 à 3 mm de long et habite le revers des feuilles du platane entre le début de l’été et l’automne.

Elle tombe souvent des arbres auxquels elle doit son nom. Portée par le vent, il arrive alors qu’elle se retrouve sur nos vêtements. Cette chute l’amène bien loin des feuilles dont elle aspire habituellement la sève, mais ce n’est peut-être pas pour lui déplaire.

En effet, depuis peu, l’appétit de certains individus semble s’être modifié : s’ils en ont l’occasion, ils ne dédaignent pas de goûter au sang humain… Une histoire étonnante et méconnue.

Une découverte inattendue dans un hôpital de la région parisienne

En 2015, un Parisien d’une vingtaine d’années se rend à l’hôpital Avicenne, à Bobigny, en banlieue parisienne, car il a sur la peau de nombreuses lésions évoquant des piqûres d’insecte.

En plein examen, le jeune patient se plaint subitement d’une douleur au niveau de la poitrine. Les médecins réagissent prestement, et parviennent à capturer le minuscule coupable. À leur grande surprise, celui-ci ne fait pas partie des suspects habituels. S’il s’agit bien d’un insecte, ses semblables ne sont pas connus pour être habituellement impliqués dans des affaires de piqûres.

Il s’agissait en effet d’une petite punaise, appelée communément « tigre du Platane », ou Corythucha ciliata de son nom scientifique (ou « lace bug » en anglais).

Photo d’un rassemblement d’adultes de tigres du platane (Corythuca ciliata), sur un platane du Jardin des Plantes, en février 2026
Le tigre du platane pique généralement l’arbre dont il tire son nom, mais il lui arrive parfois de percer la peau humaine…
R. Garrouste, Fourni par l’auteur

Si sa propension à s’attaquer à ces arbres familiers de nos rues et de nos jardins publics lui a valu son sobriquet aux accents prédateurs, le tigre du platane n’avait encore jamais été pris en flagrant délit d’hématophagie (le fait de se nourrir de sang).

Légende photo de bandeau ; adultes de Corythuca ciliata sous une écorce dePlatane du Jardin des Plantes. Avec leur cuticule complexe, les Tingidae sont appelées punaises dentelières. (_cf image bandeau

Pourtant, en examinant plus tard d’autres patients victimes eux aussi de piqûres inexpliquées, les médecins eurent la surprise de découvrir sur eux les mêmes punaises. Coïncidence ? Non : l’analyse du contenu de leur tube digestif a révélé la présence d’ADN humain, dissipant les derniers doutes. Corythuca ciliata était bien le « serial piqueur » recherché. Il avait d’ailleurs déjà été soupçonné de trois agressions similaires quelques années plus tôt en Italie, où cette espèce invasive en provenance du continent américain a été détectée au milieu des années 1960, une décennie avant d’être aperçue pour la première fois en France.

Comment un insecte dont le régime principal est la sève d’arbre en vient-il à se nourrir de sang humain ?

Nos travaux d’imagerie offrent quelques pistes de réponse.

Le tigre du platane passé au crible du synchrotron

Afin d’étudier les particularités des organes sensoriels du tigre du Platane – tels que ses yeux, par exemple – nous avons passé plusieurs individus au synchrotron SOLEIL.

Situé à Saclay, cet outil extraordinaire est particulièrement adapté pour étudier la morphologie fine des organismes de petite taille, qu’ils soient d’intérêt médical ou pas. Il s’agit d’un appareil de radiographie aux rayons X ultras précis, qui découpe les spécimens en tranches virtuelles (ici une seule tranche est visualisée), puis en recrée un modèle 3D grâce à un algorithme de reconstruction.

Au-delà des informations collectées sur les organes sensoriels du tigre du Platane, ces analyses nous ont aussi renseignés sur l’organisation interne de certains de ses organes. Nous avons ainsi pu observer son stylet (l’appendice qui lui permet insecte de piquer, et donc de se nourrir) dans ses moindres détails.

La tête d’un tigre du platane passée au synchrotron SOLEIL (ligne de lumière ANATOMIX fourni par l'auteur)
La tête d’un tigre du platane passée au synchrotron SOLEIL.
Romain Garrouste, Mathieu Boderau, Tim Weitcamp, Mario Scheel, Sylvain Bernard, Fourni par l’auteur

La structure en forme de feuille de « palmier » visible sur l’image est la musculature associée au fonctionnement du stylet. Celui-ci est guidé par le rostre, autrement dit le « bec » des punaises (les insectes ayant un exosquelette, les muscles sont donc à l’intérieur des structures). Les protubérances latérales sont les yeux composés, le départ du rostre qui contient le stylet rétractile est vers le haut.

L’image montre les différences de composition (densité) qui s’expriment en niveau de gris. Moins le tissu laisse passer les rayons X, plus il est clair.

Faudra-t-il un jour se méfier des tigres du Platane ?

Si l’appareil piqueur du tigre du Platane a fait la preuve de son efficacité pour percer la peau humaine, cette punaise est toujours réputée inoffensive et devrait le rester. À moins que…

Deux cas de figure sont envisageables : ce comportement existe depuis longtemps, mais qu’il était passé jusqu’ici inaperçu. Ces punaises ne piqueraient que de façon opportuniste, profitant de l’aubaine que constitue un surplus de nutriments (ce qui en ferait des hématophages facultatifs).

Autre possibilité : ce comportement est nouveau, et il a émergé récemment. On peut alors s’interroger : cette nouvelle habitude alimentaire pourrait-elle se généraliser, nous exposant à un nouveau désagrément ?

Pour l’instant, rien ne permet de trancher en faveur de l’une ou l’autre de ces hypothèses. Cependant, les auteurs de l’étude relatant les mésaventures du jeune Parisien de l’hôpital Avicenne (et les entomologistes !) recommandent la vigilance à propos de ce comportement du tigre du Platane.

Ces petites punaises peuvent en effet être considérées comme des cousines assez proches des tristement célèbres punaises de lit, ou des réduves triatomes, qui sont comme les punaises de lit hématophages (et transmettent la maladie de Chagas en Amérique du Sud). Du fait de cette proximité, il n’est pas complètement impossible que cette petite punaise commence à nous apprécier comme ressource.

Si l’on pousse l’évolution-fiction (ou évolution spéculative), on peut imaginer que, dans un contexte de changement climatique menant à des sécheresses répétées affectant les platanes, nous constituions pour les populations de tigres du Platane qui vivent à notre contact une nouvelle ressource en eau et en nutriments… Une aubaine, dans un contexte qui demande aux organismes de s’adapter très vite à de nouvelles conditions environnementales…

C’est ainsi que fonctionne l’évolution, ou plutôt ici, la microévolution (qui se fait sur des échelles de temps plus courtes) : certaines populations d’une espèce, en divergeant dans leur comportement, tirent des avantages qui leur permettent de s’adapter.

Si le régime hématophage procure un avantage aux tigres du Platane qui l’ont adopté, une partie de ces populations pourrait se reproduire plus facilement, et poursuivre son adaptation à l’hématophagie…

Une nouvelle espèce de tigre du Platane devenue complètement hématophage (ou – plus prudemment – hématophage facultative), et donc capable de se passer de sève, pourrait alors émerger (ce qui prendrait tout de même quelques milliers d’années !), divergeant de l’espèce se nourrissant de sève. Il s’agit là de l’un des processus d’apparition de nouvelles espèces, une spéciation qui peut amener à une nouvelle lignée et une « radiation adaptative ».

Toutefois, pour l’instant, le tigre du platane est toujours réputé globalement inoffensif, et devrait le rester. Mais si des piqûres inhabituelles devaient se multiplier dans les années à venir, notamment sur les places et dans les rues ombragées par des platanes, nous saurions vers qui devraient se porter nos premiers soupçons…

The Conversation

Romain Garrouste a reçu des financements du MNHN, CNRS, Sorbonne Université, ANR, MRES, METE, MRAE, IPEV, LABEX BCDIic et CEBA, MITI CNRS, , National Geographic

Romain Garrouste est membre de la société des Explorateurs Français

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