Canicule et santé au travail : quelles sont les adaptations mises en place par les organisations ?

Source: The Conversation – in French – By Marc Dumas, Professeur en management et gestion des ressources humaines, Université Bretagne Sud (UBS)

Au-delà des obligations légales, comment les employeurs mettent-ils en place des mesures pour accompagner les salariés en période de forte chaleur, voire de canicule ? Une recherche portant sur plusieurs accords d’entreprises en Bretagne montre une grande hétérogénéité des dispositions effectives. Comment articulent-ils santé des salariés et continuité de la production ?


Engagée vers la neutralité carbone à l’horizon 2050, conformément à la stratégie nationale bas carbone, la France renforce progressivement les obligations environnementales des entreprises. Bilan des émissions de gaz à effet de serre, publication des émissions de CO₂, plan de vigilance environnementale sont autant de dispositifs qui les conduisent à mettre en œuvre des actions concrètes.

Depuis la canicule de 2003, les épisodes de fortes chaleurs se sont multipliés en France, entraînant un renforcement progressif du cadre réglementaire. Ainsi, le décret du 27 mai 2025 marque la reconnaissance de la chaleur comme risque professionnel. Il impose aux employeurs d’intégrer ce risque au document unique d’évaluation des risques professionnels (Duerp), d’adapter l’organisation du travail selon les niveaux de vigilance de Météo-France, que de l’eau potable soit à disposition, que la température des locaux soient adaptées aussi aux fortes chaleurs, de protéger les salariés vulnérables et de sensibiliser l’ensemble des travailleurs aux mesures de prévention.

Au niveau institutionnel, plan national canicule mis en place à partir de 2003, PNST 5 et pour les entreprises plans chaleur, accords collectifs de prévention et de gestion des canicules ou de prévention de la pénibilité et plans de continuité d’activité en cas de fortes chaleurs, les dispositifs se sont progressivement structurés.




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Cet article analyse la prise en compte du « risque chaleur » par les organisations comme enjeu de santé et de sécurité au travail, dans le cadre de la transition écologique, de la négociation collective et de l’adaptation des organisations du travail.

L’analyse repose sur l’étude de 64 accords d’entreprise (parmi 300 accords sélectionnés selon le critère de présence des termes chaleurs ou canicule) et des entretiens menés auprès de 49 préventeurs de l’ouest de la France (questionnaire élaboré par un groupe de travail du Comité régional d’orientation des conditions de travail, CROCT, Bretagne) dans le cadre d’une recherche sur le changement climatique, le travail et la prévention des risques professionnels.

Une logique d’abord pragmatique

Alors que toutes les entreprises interrogées ont adopté une démarche de transition écologique, celles-ci demeurent hétérogènes. Elles relèvent principalement d’une logique pragmatique, axée sur des actions opérationnelles, ou d’une logique de conformité, orientée vers le respect des exigences réglementaires à l’aide d’audits et de mises en conformité.

Les actions mises en œuvre par les entreprises se répartissent en quatre catégories :

  • les changements de pratiques (achats responsables, réduction des déchets, mobilité douce, visioconférences),

  • les dispositifs de diagnostic (audits énergétiques, études techniques),

  • les outils de structuration stratégique (plans d’action, directives),

  • et la mobilisation de ressources externes, notamment les aides publiques.

Les entreprises recherchent avant tout une réduction de leur impact environnemental et une amélioration de leur performance, via la maîtrise des coûts et l’optimisation des ressources. Les effets sur l’organisation (protection des salariés contre les aléas climatiques, recrutement de spécialistes, amélioration de la qualité de vie au travail) et l’innovation sont plus rarement mis en avant.

Le secteur plus que la géographie

Le risque lié aux fortes chaleurs est traité de façon différente dans des accords aux objets variés (temps de travail, pénibilité, négociation annuelle obligatoire, qualité de vie et des conditions de travail, télétravail, relations de travail), même si près d’un tiers des textes portent spécifiquement sur les fortes chaleurs et les canicules.

L’industrie est le principal secteur concerné par les accords, devant le bâtiment et les travaux publics (BTP), l’agriculture et les transports. Ces activités ont en commun une forte exposition à la chaleur, qu’elle soit extérieure ou intérieure.

Si les métiers de plein air sont particulièrement exposés, certaines activités industrielles le sont tout autant en raison de la chaleur générée par les procédés de production, des bâtiments et d’une ventilation insuffisante. La localisation géographique joue un rôle secondaire. La conclusion d’accords dépend davantage du secteur d’activité que du territoire. L’intensification des épisodes de chaleur contribue ainsi à généraliser le risque climatique à l’ensemble du territoire.

Les accords antérieurs au décret du 27 mai 2025 relèvent principalement de démarches de prévention de la pénibilité ou de qualité de vie au travail. Le décret relatif aux fortes chaleurs vise quant à lui à prévenir les risques liés aux épisodes de chaleur intense (vigilance jaune, orange, rouge) et à garantir la santé et la sécurité des salariés.

Le rôle clé du référent chaleur

Les accords reposent généralement sur trois types de mesures : organisationnelles (aménagement des horaires, pauses supplémentaires, travail de nuit, télétravail), matérielles (eau, ventilation, climatisation, brumisateurs) et sociales (sensibilisation, affichage, formation aux signaux de coup de chaleur).

Dans les accords, le « référent chaleur » joue un rôle central : il assure la veille météorologique, active les mesures de prévention, coordonne les dispositifs de rafraîchissement, identifie les salariés vulnérables et adapte leur organisation du travail en conséquence, notamment via le « Document unique d’évaluation des risques professionnels » (Duerp).

Des risques émergents

Les 49 répondants identifient une hausse des risques pour la santé et la sécurité des salariés ainsi qu’une dégradation des conditions de travail. Une quarantaine d’entreprises mentionnent notamment les troubles liés à la chaleur (inconfort thermique, déshydratation, fatigue, baisse de vigilance). Des disparités importantes selon les métiers sont soulignées. Quelques entreprises sont conscientes que la dégradation de la santé des salariés peut être aggravée par leurs conditions de vie, comme l’isolation de leur logement, ou leurs temps de déplacement.

Des risques nouveaux ou émergents sont plus rarement identifiés. Il en est ainsi des risques psychosociaux pour une douzaine d’entreprises qui cite la charge mentale et le stress en raison de la pression liée aux aléas climatiques, à la réorganisation des plannings, à la surcharge de travail, à la pression sur les équipes.

France 24 – 2026.

Les plus exposés sont les plus avancés

Pour s’adapter aux risques climatiques, la plupart des entreprises ont intégré la chaleur dans leur DUERP et mis en place des plans canicule ou des protocoles dédiés, avec des mesures graduées selon les niveaux de vigilance de Météo-France. Les secteurs les plus exposés, tels que le BTP, l’agroalimentaire ou l’éolien, apparaissent les plus avancés.

Les mesures les plus fréquentes concernent l’organisation du travail (aménagement des horaires, pauses supplémentaires, réorganisation des tâches, plus rarement un arrêt de la production), la mise à disposition d’eau et d’équipements rafraîchissants (fontaines, brumisateurs, gilets), ainsi que des actions de sensibilisation. À plus long terme, certaines entreprises engagent des travaux de rénovation des bâtiments afin d’améliorer leur isolation.

La prise en compte des épisodes de canicule s’impose désormais comme un levier d’adaptation au changement climatique et d’engagement dans la transition écologique. Elle met en tension les temporalités de court et de long terme. Face à des épisodes appelés à devenir plus intenses et plus fréquents, les organisations doivent concilier réponses immédiates et transformations structurelles pour garantir la santé des salariés.

The Conversation

Nathalie Dedessus Le Moustier est membre du CROCT Bretagne en tant que personne qualifiée.

Bénédicte BERTHE et Marc Dumas ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

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