Peut-on apprendre la géographie française grâce aux jeux « Pokémon » ?

Source: The Conversation – in French – By Amélie Soubie, Doctorante en géographie, Université Bordeaux Montaigne

Concept art pour *Pokémon X et Y*, présenté lors du Pokemon Center Paris, 2014. Pokémon

Qu’ont en commun les menhirs bretons, les mosaïques de Barcelone et le château de la famille royale britannique ? Tous ont été adaptés en pixels dans la série de jeux vidéos Pokémon. Les jeux vidéo, souvent dénigrés pour leur tendance à « couper les jeunes du monde réel », transforment ici les joueuses et les joueurs du monde entier en touristes numériques, et leur font découvrir de nouveaux lieux.


Depuis sa sortie en 2016, l’application mobile Pokémon Go a été amplement étudiée pour sa capacité à faire découvrir ou redécouvrir des lieux réels. À l’inverse, les jeux vidéo Pokémon se déroulent dans des régions fictionnelles, et leur plus-value géographique a été peu explorée.

Or, ces régions nommées « Hoenn », « Galar » ou « Johto », s’inspirent de territoires qui existent vraiment. Le tout premier jeu vidéo Pokémon, sorti en 1996, se déroule dans la région de « Kanto », nommée d’après la région de l’aire métropolitaine de Tokyo (Kantō). Il faut attendre 2010 pour voir apparaître la première région inspirée d’un pays occidental, les États-Unis, et 2013 pour un pays européen : la France.

Kalos, une région inspirée par la géographie française

Les jeux Pokémon mobilisent en toile de fond la géographie, l’histoire et la culture des lieux dont ils sont inspirés. Ainsi, Pokémon X et Y (2013) et Légendes Pokémon : Z-A (2025) diffusent auprès d’un public international, souvent jeune, des connaissances géographiques sur la France, même si elles sont incomplètes et parfois approximatives.

Voici la carte officielle de la région de Kalos, inspirée de la France. On constate qu’elle ne représente en réalité qu’une partie du pays : le sud est remplacé par une chaîne de montagnes et les territoires ultramarins sont absents.

Au milieu, la carte officielle de Kalos présentée par la franchise Pokémon. Autour de la carte, six captures d’écran extraites du jeu Pokémon X et Y et représentant des infrastructures, des architectures ou des lieux français reconnaissables. Entre guillemets, le nom de la ville dans Kalos.
Pokémon

La France hexagonale reste pourtant reconnaissable par les contours de ses littoraux, le tracé de ses fleuves (la Loire coupe la carte en deux, la Seine traverse Paris) ou certains reliefs, comme les Alpes à l’est. La joueuse ou le joueur, en parcourant Kalos, voit également l’architecture se modifier selon les villes traversées : bâtiments haussmanniens, maisons à colombages, briques rouges, etc.

Design d’une usine dans le nord de Kalos dans le jeu, et usine reconvertie proche de Lille.
Agence Nathalie Tkint/Pokémon

Tout en complétant les quêtes propres au jeu vidéo (attraper des Pokémon, gagner des combats, etc.), les joueuses et les joueurs sont immergés dans un univers qu’ils apprennent à connaître. Par exemple, on trouve à l’ouest de Kalos une péninsule sur laquelle se trouvent des alignements de rochers, faisant référence aux mégalithes de Bretagne. Les joueurs internationaux peuvent donc associer ces paysages à cette partie de la France.

Les noms de lieux participent également à la meilleure connaissance du pays. Ainsi, la route nommée « Route Menhir » débouche sur une ville dont le nom français (« Cromlac’h ») s’inspire à la fois de la ville de Carnac et de la disposition rocheuse nommée cromlec’h, tandis que le nom anglais (« Geosenge ») fait référence au site anglais de Stonehenge.

Justement, la disposition de cailloux en rond sur la carte évoque en réalité davantage Stonehenge que Carnac, dont les menhirs sont plutôt alignés. C’est là que l’on atteint la limite de la comparaison. La région de Kalos reste, avant tout, fictionnelle. La volonté de ressemblance avec la réalité est limitée par un ensemble de facteurs : les spécificités de l’univers fictionnel (rajout de statues représentant des Pokémon), le respect d’exigences propres à la franchise (création d’un désert près de Paris pour y faire vivre certains Pokémon), voire même la méconnaissance de la région d’origine.

Le directeur des jeux, Junichi Masuda, le formule ainsi dans le Point :

« Dans le jeu, on peut visiter des endroits typiquement français et ressentir une ambiance générale qui rappelle la France. Mais ce n’est pas la France, c’est un lieu imaginaire qui s’appelle la région de Kalos. »

Cela conduit, par exemple, des fans à ne pas pouvoir s’accorder sur les lieux réels qui inspirent certaines des villes fictionnelles : Lille ou Amiens, Lyon ou Arles, etc.

Une abondance de clichés…

Cette « ambiance générale qui rappelle la France » est grandement alimentée de clichés. Pour Masuda, la France est un pays où « la beauté et l’élégance régentent la vie de tous les jours » et le nom de la région, Kalos, signifie « beauté » en grec. Kalos est une région créée par une équipe japonaise, à destination d’un public international, pas nécessairement familier de la France et de sa culture. Le jeu ne présente pas la France telle qu’elle est réellement, mais telle qu’elle est imaginée, comme souvent dans les œuvres de fictions.

Des personnages portent des bérets dans la rue, et certains combats dans un château permettent d’obtenir des titres de noblesse. Les noms de lieux sont tous liés aux parfums dans les versions anglaises et japonaises du jeu et à l’art dans la traduction française. Ainsi, le bâtiment évoquant le château de Versailles s’appelle le palais « Parfum » en anglais, et le palais « Chaydeuvre » en français.

Mais un certain réalisme

Malgré ces clichés, le jeu s’avère réaliste sur certaines représentations. Entre les deux jeux Pokémon sur Kalos, conçus à douze ans d’écart, les panneaux d’affichage des gares s’adaptent et les composteurs sont remplacés par des bornes tactiles.

Pokémon X et Y (2013) et Légendes Pokémon : Z-A (2025).
Pokémon

L’attention aux détails est parfois tellement poussée qu’elle peut favoriser l’apprentissage géographique. C’est ce que l’on constate, par exemple, avec la ville de Port Tempères, au nord-ouest de la carte. La ville est qualifiée par le jeu de « station balnéaire chic, réputée pour son paysage enchanteur et son climat fort doux ». Port Tempères est une ville à deux niveaux reliés par un funiculaire : une partie basse, comprenant un port de plaisance, et une partie haute plus résidentielle. Elle est directement inspirée de la ville portuaire du Havre, en Normandie. Les maisons de Port Tempères représentent une version simplifiée de certains bâtiments du centre du Havre.

Port Tempères dans le jeu Pokémon et le centre-ville du Havre (Seine-Maritime, vue 3D de Google Maps).
Pokémon/Google maps

L’équipe du jeu, avant de créer Port Tempères en pixels, réalise un « concept art » à la main, soit ici une illustration d’ensemble destinée à évoquer l’ambiance et illustrer les environs de la ville.

Le funiculaire est en bleu sur l’image. Les visuels à l’arrière de l’illustration évoquent le phare de la Hève (à Sainte-Adresse, Seine-Maritime) et son chapeau rouge ainsi que les célèbres falaises d’Étretat (Seine-Maritime).

Les jeux Pokémon ont donc une capacité à nous faire davantage connaître les lieux réels, qui résulte d’une volonté claire des créateurs. Masuda lui-même le présente comme un des objectifs du jeu «Pokémon X et Y :

« Lorsque nous avons créé cette région, je l’ai fait en ayant à l’esprit que si les enfants et les étudiants du monde entier pouvaient, en jouant à ce jeu, avoir l’envie de visiter la France, c’était gagné. »

The Conversation

Amélie Soubie ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Peut-on apprendre la géographie française grâce aux jeux « Pokémon » ? – https://theconversation.com/peut-on-apprendre-la-geographie-francaise-grace-aux-jeux-pokemon-286912