Source: The Conversation – in French – By Marie-Pier Duchaine, Professeure, département Éducation, Université TÉLUQ
Ils veulent soutenir tous leurs élèves. Pourtant, plusieurs enseignants du secondaire doutent de la faisabilité de l’inclusion scolaire pour ceux qui présentent des difficultés d’adaptation. Notre étude, menée auprès de 458 enseignants de la région de Québec, met en évidence ce tiraillement entre idéaux et réalités du terrain.
Les écoles secondaires québécoises accueillent un nombre croissant d’élèves présentant des difficultés d’adaptation. Plus largement, les élèves identifiés comme ayant un handicap ou des difficultés d’adaptation ou d’apprentissage représentent aujourd’hui près d’un élève sur trois dans les classes ordinaires.
Ces jeunes peuvent faire face à un ensemble de défis sur les plans social, émotionnel et comportemental : difficulté à réguler leurs émotions, impulsivité, conflits avec les pairs, opposition aux consignes, difficulté à rester engagés dans les tâches scolaires ou à organiser leur travail. Pour ces élèves, la réussite scolaire dépend en grande partie de la capacité des enseignants à adopter des pratiques inclusives.
Or, les attitudes des enseignants jouent un rôle clé dans la qualité de ces pratiques. Un enseignant qui doute de la faisabilité de l’inclusion scolaire ou qui se sent inconfortable face aux comportements difficiles risque de continuer à utiliser des approches moins adaptées, limitant ainsi les chances de réussite des élèves concernés.
Réalisée par l’Unité mixte de recherche Synergia, notre étude visait à mieux comprendre comment les enseignants du secondaire se positionnent face à l’inclusion scolaire des élèves présentant des difficultés d’adaptation. Elle s’inscrit dans une enquête plus large visant à brosser un portrait exhaustif des besoins en matière de développement professionnel continu du personnel scolaire de trois centres de services scolaires de la région de Québec.
Pour examiner les attitudes envers l’inclusion scolaire de ces élèves, nous avons mesuré à l’aide d’une échelle adaptée au contexte québécois : ce que les enseignants croient (dimension cognitive), ce qu’ils ressentent (dimension affective) et ce qu’ils sont prêts à faire (dimension comportementale).
Des croyances mitigées, des émotions partagées
Sur le plan des croyances, certains enseignants expriment des réserves. Plusieurs estiment que certains élèves ayant des difficultés d’adaptation devraient plutôt être scolarisés en classe spécialisée.
Ces enseignants ne remettent pas en question le principe de l’inclusion scolaire, mais sa faisabilité concrète dans certaines situations. Comment adapter son enseignement lorsque les groupes sont nombreux, que l’accès aux professionnels est limité et que le temps pour planifier est restreint ?
Sur le plan émotionnel, le portrait est nuancé. Fait encourageant : la plupart des enseignants ne se sentent ni contrariés de devoir adapter leur enseignement ni agacés lorsqu’un élève éprouve des difficultés à suivre le programme.
En revanche, plusieurs rapportent un sentiment d’impuissance lorsqu’ils ne comprennent pas les comportements de leurs élèves. Par exemple, lorsqu’un élève refuse soudainement de participer, interrompt fréquemment le cours ou réagit de manière très intense à une consigne. Cette incompréhension peut mener à un cercle vicieux. L’enseignant, se sentant dépassé, adopte des stratégies moins efficaces, ce qui risque d’aggraver les comportements difficiles et de renforcer son sentiment d’impuissance.
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Malgré tout, une volonté d’agir
C’est ici que le paradoxe apparaît. Malgré la présence de doutes ou de malaises chez certains, les enseignants expriment majoritairement une grande ouverture à adapter leurs stratégies pour soutenir les élèves présentant des difficultés d’adaptation.
Ils se disent prêts à encourager leur participation aux activités de la classe et de l’école, et à adapter leur enseignement pour répondre à leurs besoins.
Ce décalage entre ce que les enseignants pensent, ressentent et sont prêts à faire témoigne de leur professionnalisme. Malgré les obstacles, ils maintiennent leur engagement envers la réussite de tous les élèves.
Mais cette volonté d’agir, si elle n’est pas soutenue, risque de s’éroder avec le temps.
Des variations révélatrices
L’étude révèle également certaines différences selon les profils des enseignants.
Les enseignants moins expérimentés présentent des attitudes envers l’inclusion scolaire plus favorables que leurs collègues plus chevronnés. Plusieurs hypothèses peuvent expliquer ce résultat.
Les formations initiales récentes accordent davantage de place aux pratiques inclusives. Il est aussi possible que les nouveaux enseignants n’aient pas encore été confrontés à toute la complexité des défis liés à l’inclusion scolaire. À l’inverse, ce résultat pourrait aussi refléter une certaine usure professionnelle chez ceux qui sont confrontés depuis longtemps à ces défis sans toujours recevoir le soutien nécessaire.
Le type de formation semble également influencer les attitudes. Les enseignants détenant un diplôme d’études supérieures spécialisées (DESS) rapportent des sentiments plus favorables que ceux possédant un baccalauréat, une maîtrise ou un doctorat.
Une explication possible est que ces formations, fortement orientées vers la pratique professionnelle, offrent un bon équilibre entre connaissances théoriques et stratégies d’intervention concrètes. Les formations axées sur des stratégies concrètes d’intervention peuvent aider les enseignants à mieux comprendre les comportements difficiles et à renforcer leur sentiment de compétence.
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Comment mieux soutenir les enseignants ?
Ces résultats permettent de dégager plusieurs pistes d’action.
Parmi les enjeux prioritaires, le sentiment d’impuissance face aux comportements difficiles ressort clairement. Des formations portant sur l’analyse fonctionnelle, une approche qui aide à saisir pourquoi un élève agit d’une certaine façon, pourraient contribuer à y répondre.
Les enseignants connaissent souvent plusieurs stratégies d’intervention, mais ils ont parfois besoin d’aide pour les appliquer aux situations concrètes qu’ils rencontrent en classe.
L’accompagnement gagnerait également à être adapté selon l’expérience. Pour les nouveaux enseignants, un mentorat structuré pourrait aider à préserver leurs attitudes positives. Pour les enseignants plus expérimentés, des dispositifs qui reconnaissent leur expertise tout en les soutenant face aux nouveaux défis pourraient contribuer à prévenir l’usure professionnelle.
Au-delà des formations, les enseignants ont aussi besoin d’espaces pour partager leurs défis et leurs stratégies. Les communautés de pratique permettent de briser l’isolement et de normaliser les difficultés vécues.
Un engagement à soutenir
L’inclusion scolaire ne repose pas uniquement sur les ressources ou les politiques. Elle dépend des attitudes de celles et ceux qui la mettent en œuvre au quotidien.
Nos résultats montrent que les enseignants du secondaire sont engagés, malgré leurs doutes. Leur volonté existe, mais ce sont souvent les conditions nécessaires qui manquent pour transformer cette volonté en pratiques durables.
Soutenir cet engagement est essentiel pour que l’inclusion scolaire des élèves présentant des difficultés d’adaptation devienne une réalité durable dans les écoles.
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Marie-Pier Duchaine est chercheure collaboratrice à l’Unité mixte de recherche Synergia.
Line Massé est membre de l’UMR synergia.
Nancy Gaudreau est directrice de l’Unité mixte de recherche Synergia, Université Laval
– ref. Inclusion scolaire : des enseignants engagés, mais confrontés aux limites du terrain – https://theconversation.com/inclusion-scolaire-des-enseignants-engages-mais-confrontes-aux-limites-du-terrain-274187
