Source: The Conversation – in French – By Patrice Potvin, Professeur en didactique des sciences, Université du Québec à Montréal (UQAM)
Chaque jour, les enseignants et les enseignantes du primaire et du secondaire doivent composer avec des défis variés, propres à leurs élèves et à leurs groupes. La recherche en éducation offre des pistes pour y répondre… encore faut-il y avoir accès et savoir les interpréter. Et surtout : ces approches, souvent développées ailleurs, sont-elles vraiment adaptées à la réalité de la classe ?
Le fossé entre le milieu universitaire et celui de la pratique enseignante reste ainsi bien réel. Les universitaires sont alors parfois accusés de concevoir, depuis leur « tour d’ivoire », des approches innovantes, mais mal connectées. À l’inverse, le personnel enseignant peut parfois paraître réticent aux propositions issues de la recherche.
Dans ce contexte, il n’est guère surprenant que le Conseil supérieur de l’Éducation (2013), dans un rapport sur l’enseignement des sciences au primaire et au secondaire, ait dressé un constat peu reluisant, en soulignant combien les pratiques avaient peu évolué en 30 ans. Dans beaucoup de classes, on continue surtout à transmettre des connaissances, avec peu de participation active des élèves.
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Quand les enseignants font aussi de la recherche
Pour réduire cette distance persistante entre recherche et pratique, une avenue prometteuse consiste à amener les personnes enseignantes à mener leurs propres recherches en classe, sur leurs élèves et sur leurs interventions pédagogiques. Certes menées à plus petite échelle, ces recherches n’en offrent pas moins des résultats précieux, précisément parce qu’elles sont ancrées dans le contexte réel de leur classe, et leur paraissent donc plus naturellement utiles.
Permettre aux praticiens de s’approprier des outils et des méthodes d’enquête, de connaître ce que les recherches disponibles révèlent déjà, de mieux comprendre leurs propres élèves et de mettre à l’épreuve par eux-mêmes des interventions adaptées à leur réalité pourrait constituer un levier puissant de développement professionnel. Plusieurs études le montrent : les formations continues ponctuelles de type « top-down » peinent à produire des changements durables dans les pratiques.
À l’inverse, les projets de recherche menés par les personnes enseignantes ne se limitent pas à un simple transfert de connaissances scientifiques vers l’école ; elles reposent sur leur co-construction. En adoptant ponctuellement une posture d’enseignant-chercheur, les personnes enseignantes deviennent ainsi plus réceptives à la recherche, mieux outillées pour en juger la valeur et plus à même de transformer durablement leurs pratiques en s’en inspirant.
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Le Partenariat : une structure porteuse
Des activités de recherche que nous avons pilotées à l’Université du Québec à Montréal confirment la valeur ajoutée de cette approche. Le Partenariat pour le développement et la réussite de la formation scientifique au secondaire constitue un projet de grande envergure réunissant plus de 28 institutions, dont 13 centres de services scolaires.
Financé par le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH) et ses partenaires, il bénéficie d’une enveloppe totale de plus de 3 millions de dollars sur sept ans. Le Partenariat repose sur une rencontre égalitaire des connaissances issues de la recherche en éducation et des savoirs d’expérience des personnes enseignantes de sciences et de technologie au secondaire. Chaque établissement scolaire partenaire s’engage à offrir aux personnes enseignantes participantes cinq jours par année dégagés de leurs tâches d’enseignement, ainsi qu’un accompagnement assuré par un conseiller pédagogique.
Concrètement, les personnes chercheuses et enseignantes se réunissent en groupes de travail, répartis dans la grande région de Montréal, dans des contextes favorisant la collégialité et les échanges.
Ces rencontres permettent aux personnes enseignantes de développer leur pratique, tout en rompant l’isolement souvent ressenti dans le métier. Dans ce cadre collaboratif, elles travaillent ensemble et de manière soutenue à trouver des solutions concrètes à des défis qu’elles partagent. Avec l’appui de l’équipe de recherche, elles formulent leurs propres questions, choisissent une façon d’y répondre, recueillent des données dans leur classe et en analysent les résultats.
Chaque année se conclut par la présentation de ces projets lors du colloque annuel du Partenariat durant lequel les collègues peuvent être mis au courant des découvertes effectuées, et en faire profiter ensuite leurs propres élèves. Comme ces gestes – questionner, analyser, communiquer – sont déjà au cœur du métier enseignant, l’objectif est qu’ils soient réinvestis dans leur développement professionnel, bien au-delà de la durée du projet, et à travers leurs collègues, qu’ils peuvent alors inspirer.
Lors des premières années, les travaux des communautés d’apprentissage ont porté leur attention sur les préconceptions qui se trouvent souvent à l’origine des erreurs des élèves, et que ces derniers mobilisent dans leurs tentatives de comprendre les phénomènes naturels, ainsi que sur les stratégies pédagogiques permettant de les faire évoluer.
La seconde phase du Partenariat s’intéressera à des enjeux plus larges liés à la science, comme le racisme biologique, la 5G, les changements climatiques, la vaccination, ainsi que d’autres questions scientifiques actuelles et controversées.
L’ensemble de ces thématiques, de même que les approches didactiques qu’elles mobilisent, constitue alors un apport majeur à la formation professionnelle des personnes enseignantes. Si l’investissement requis peut, à court terme, alourdir la charge de travail, il s’avère à long terme structurant, durable et bénéfique pour la pratique.
Dès lors, face à des défis éducatifs en constante évolution, les personnes enseignantes se dotent de repères solides pour questionner leurs pratiques, expérimenter des pistes de solution, les mettre en œuvre en classe et en évaluer les effets.
Cette expérience montre que ces personnes peuvent jouer un rôle actif dans le développement durable de la culture scientifique, tout en contribuant à la production et à la diffusion de connaissances sur l’efficacité d’interventions pédagogiques ciblées. Dans cette perspective, faire de la recherche dans sa classe devient un moyen concret de faire évoluer sa pratique.
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Patrice Potvin a reçu du financement du Conseil de recherches en science humaines du Canada.
Manon Beaudoin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. La recherche en éducation convainc mieux quand les enseignants la font eux-mêmes – https://theconversation.com/la-recherche-en-education-convainc-mieux-quand-les-enseignants-la-font-eux-memes-279381
