Source: The Conversation – in French – By Océane Corbin, PhD Student and research coordinator, Université du Québec à Montréal (UQAM)
Bone-smashing, peptidemaxxing, Blackpill, PSL rating : ces termes, autrefois marginaux, sont maintenant présents sur des plates-formes comme Instagram ou TikTok. Derrière ces néologismes se cache un phénomène grandissant : le looksmaxxing, soit l’optimisation de l’apparence physique pour se rapprocher des standards de beauté masculine.
Optimiser son apparence n’a rien ce nouveau, même si certaines techniques en vogue dans le mouvement du looksmaxxing comportent des risques non négligeables. De façon plus inquiétante, le phénomène fait écho à la montée des discours masculinistes, surtout lorsqu’on considère d’où il vient.
Le looksmaxxing, un terme issu des communautés incels
Le looksmaxxing prend racine au début des années 2010, au sein des communautés incels, (involuntary celibates). Ce terme désigne les hommes hétérosexuels souhaitant avoir des relations romantiques ou sexuelles avec des femmes, sans y parvenir. Ils tiennent l’émancipation des femmes et le féminisme pour responsables de cette situation. Ils sont notamment connus pour leurs discours violents et radicaux.
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À la base de la mouvance incel se trouve l’idéologie de la pilule noire (blackpill), selon laquelle l’entièreté de notre existence serait basée sur notre apparence physique. On retrouve dans cette idéologie un mythe abondamment véhiculé au sein des communautés antiféministes selon lesquelles 80 % des femmes seraient uniquement intéressées par 20 % des hommes. Les incels nomment ces derniers « des Chads », soit les hommes qui correspondent aux critères de beauté masculins. Ces statistiques ont depuis été démenties.
Malgré cela, certains adeptes du looksmaxxing sont prêts aux mesures les plus extrêmes pour « ascend », c’est-à-dire améliorer leur attractivité physique : coups de marteau sur le crâne, régimes draconiens, injections diverses, voire consommation de drogues dures. L’influenceur américain Clavicular, l’une des figures de proue du mouvement, a notamment mis en avant la consommation de crystal meth comme méthode d’optimisation physique.
Un cheval de Troie vers des idéologies radicales
Sous couvert de conseils esthétiques, le looksmaxxing peut aussi ouvrir la voie à des univers réactionnaires violents.
La littérature nous informe sur des ponts existants entre l’antiféminisme et des formes violentes d’extrême droite. Dans certains espaces en ligne, les discours sur la beauté masculine et la transformation du corps ne parlent pas seulement d’apparence : ils mettent en scène une vision hiérarchique du monde, où virilité, domination et antiféminisme vont de pair.
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La valorisation de l’inégalité sous toutes ses formes est ici la clef pour comprendre le passage possible entre ces contenus et d’autres plus radicaux. La beauté devient alors le signe supposé d’une valeur supérieure. Ces contenus sont d’autant plus efficaces qu’ils s’imbriquent parfaitement dans l’économie de l’attention numérique qui fait d’eux des contenus rentables et exportables sur différentes plates-formes.
À force d’exposition, ils peuvent banaliser certains codes et rendre plus acceptables des représentations du monde plus radicales.
Le contrôle des corps, un outil connu du fascisme
Cette obsession du corps n’a rien d’anodin.
Historiquement, les imaginaires fascistes ont souvent valorisé le corps viril, jeune et discipliné comme image d’un ordre social supposément sain. Les scientifiques Catherine Tebaldi de l’Université du Luxembourg, et Scott Burnett, de Pennsylvania State University, spécialistes de l’extrême droite, montrent dans cette étude publiée dans Journal of Right-Wing Studies que dans certains univers d’extrême droite contemporains, cette logique prend une forme très concrète : mâchoire carrée, muscles secs, posture stoïque, maîtrise de soi, rejet des émotions, refus de tout ce qui est perçu comme mou ou féminin.
Pris séparément, ces éléments peuvent sembler banals, du moins dans une société déjà traversée par des normes patriarcales. Mais, assemblés, politisés et diffusés par des acteurs proches de l’extrême droite, ils renvoient à un idéal bien précis, que Tebaldi et Burnett rapprochent de la figure nazie du Männerbund (littéralement « troupe d’hommes ») : celui d’une fraternité virile, guerrière et hiérarchisée, où le corps masculin athlétique n’est pas seulement présenté comme beau, mais comme la preuve visible d’une supériorité morale et raciale.
De l’optimisation de soi à l’obsession de la performance
Le looksmaxxing réactive une partie de cette logique, mais dans un langage néolibéral contemporain : celui de l’optimisation de soi, de la performance et de la compétition.
Il ne s’agit pas seulement de « prendre soin de soi », mais d’apprendre à lire le corps comme un verdict. Une mâchoire saillante, une faible masse grasse, une discipline alimentaire stricte ou une capacité à tenir la douleur deviennent les signes d’une valeur supérieure.
À l’inverse, les corps perçus comme faibles, gras, efféminés ou indisciplinés sont associés à l’échec, à l’infériorité, voire à la décadence civilisationnelle. C’est là que l’esthétique déborde vers la politique : lorsqu’on s’habitue à naturaliser des normes sociales, à penser que la force physique révèle la valeur d’un individu, il devient plus facile d’accepter des visions du monde hiérarchiques, où certains seraient faits pour diriger et d’autres pour obéir.
Un phénomène global qui touche aussi les femmes
Bien qu’il visait initialement les hommes, le looksmaxxing a migré vers des plates-formes grand public, entraînant l’apparition d’une version féminine du phénomène qui renforce une rhétorique de contrôle du corps des femmes, vieille de plusieurs millénaires.
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Des influenceurs proposant des « accompagnements personnalisés » ont étendu leur marché promouvant des régimes hypocaloriques extrêmes qui s’inscrivent dans la continuité de pratiques dangereuses bien documentées, qu’il s’agisse des mouvements pro-anorexie des années 2000 ou, plus récemment, de la tendance skinnytok sur TikTok.
Comme le montre la sociologue Caroline Désy, de l’UQAM, les fascismes historiques ont contribué, avec d’autres courants historiques, à faire de la santé, de la beauté et de la discipline corporelle des instruments d’assignation des femmes à des rôles précis, articulant apparence, féminité et maternité.
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Le looksmaxxing féminin prolonge cette logique : il ne s’agit pas seulement d’être désirable, mais de correspondre à une féminité compatible avec un ordre patriarcal.
Déconstruire les mythes
Le looksmaxxing est le symptôme d’un phénomène plus large : la montée des discours antiféministes, en ligne comme hors ligne.
TikTok propose certes un encadré indiquant « ton poids ne te définit pas » lorsqu’on recherche du contenu de looksmaxxing. Cependant, les vidéos ne sont que très peu modérées par les plates-formes, et des méthodes de looksmaxxing souvent dangereuses continuent d’être proposées à une audience de plus en plus jeune.
Le fait que le looksmaxxing devienne populaire dans un contexte de montée des discours antiféministes n’est pas un hasard. L’idéologie derrière le looksmaxxing se base sur une prétendue superficialité innée des femmes, et c’est ce même déterminisme biologique qui sert de base aux idées masculinistes qui structurent à présent notre environnement numérique.
En plus d’individualiser le rapport au monde, l’hyperfocus sur l’apparence physique peut dépolitiser et détourner l’attention des individus d’enjeux sociaux majeurs. Déconstruire les mythes véhiculés par ce phénomène est donc une nécessité.
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Océane Corbin a reçu des financements de fonds de recherche du Québec (FRQ)
Tristan Boursier a reçu des financements du Centre de recherche interdisciplinaire sur la diversité et la démocratie (CRIDAQ).
– ref. Le looksmaxxing est plus qu’un culte de l’apparence : il fait écho aux discours masculinistes – https://theconversation.com/le-looksmaxxing-est-plus-quun-culte-de-lapparence-il-fait-echo-aux-discours-masculinistes-278942
