Source: The Conversation – in French – By Allane Madanamoothoo, Associate Professor of Law, EDC Paris Business School

L’ESSENTIEL
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La Fédération espagnole de football va financer la congélation des ovocytes de ses internationales, ce qui leur permettra de reporter leur projet de maternité à leur après-carrière.
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La clinique partenaire bénéficie d’une vitrine médiatique et d’une clientèle potentielle, tandis que la Fédération améliore une image qui s’était récemment détériorée et optimise la participation de ses joueuses aux compétitions.
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L’existence de ce dispositif peut toutefois avoir des effets pervers sur les footballeuses : la congélation des ovocytes ne garantit pas une grossesse ultérieure, et cette nouvelle mesure peut être source de pression et de discrimination.
La congélation des ovocytes, également appelée « vitrification des ovocytes » depuis le développement des nouvelles technologies de cryoconservation (refroidissement à très basse température, jusqu’à – 196 °C), est une pratique qui consiste à prélever, congeler et conserver les ovocytes d’une femme en vue de les utiliser dans le cadre d’une procréation médicalement assistée (PMA) plus tard.
Début septembre, la Fédération espagnole de football (RFEF) a annoncé qu’elle prendrait désormais en charge l’intégralité des frais de la congélation des ovocytes pour les footballeuses ayant joué au moins deux fois en sélection nationale, ainsi que les coûts de leur conservation pendant cinq ans. Objectif affiché : aider les joueuses à préserver leur fertilité. Le pic de performance d’une footballeuse, généralement entre 20 et 30 ans, coïncide en effet avec la période où la femme est la plus fertile.
Un accord, valable jusqu’en 2029, a été officialisé le 8 septembre dernier avec la clinique de fertilité espagnole Tambré, pour mettre à la disposition des joueuses des informations relatives à la santé reproductive et pour leur faciliter l’accès à cette pratique. Saluée comme « un énorme progrès » par la désormais triple Ballon d’or Alexia Putellas, cette mesure soulève d’importants enjeux pour les différentes parties prenantes : la RFEF, les joueuses et la clinique. Pour en prendre la pleine mesure, il convient d’abord de rappeler l’objectif initial de la congélation des ovocytes et les différentes étapes de sa popularisation, qui ont conduit à l’apparition d’un marché lucratif.
La démocratisation de la congélation des ovocytes
La première grossesse réussie à partir d’un ovocyte congelé, décongelé, fécondé in vitro puis transféré chez une femme a eu lieu en 1986 en Australie grâce au professeur Christopher Chen. Cette pratique, conçue pour des raisons médicales, était alors destinée aux femmes devant subir de lourds traitements médicaux susceptibles d’altérer leur fertilité. Les patientes se trouvant dans ce cas se voyaient offrir la possibilité de congeler leurs ovocytes pour une utilisation ultérieure, afin d’augmenter leurs chances d’avoir un enfant biologique par la suite. Pendant les deux décennies suivantes, la technique est encore mal maîtrisée, et les naissances demeurent rares.
En 2003, les travaux des équipes japonaises permettent d’améliorer l’efficacité de cette technique. Sans attendre, une clinique new-yorkaise, Extend Fertility, la commercialise hors indication médicale dès 2004.
L’année 2012 marque un tournant important : la Société américaine de médecine reproductive considère que cette pratique n’est plus expérimentale. Toutes les autorités médicales à travers le monde adoptent, à sa suite, la même position.
S’ensuit la démocratisation de la conservation des ovocytes sans raison médicale, dite autoconservation « sociétale » ou « de précaution ». Étant donné que la fertilité féminine diminue avec l’âge, certaines femmes y ont alors recours afin de repousser leur projet de maternité, que ce soit pour des raisons personnelles (la poursuite de longues études, l’attente du « bon » conjoint ou d’une situation économique stable…) ou professionnelles, sachant que, sur un marché du travail de plus en plus compétitif, les discriminations économiques avant, pendant et après la grossesse, dénommées « pénalités de maternité », sont monnaie courante.
Fin 2014, Meta (anciennement Facebook) décide de financer la congélation des ovocytes de ses salariées à hauteur de 20 000 dollars, afin d’attirer et de fidéliser les meilleurs talents. Cette initiative est aussitôt suivie par Apple et Google, puis par d’autres entreprises américaines.
Ces dernières années, le « modèle de la Silicon Valley » a commencé à s’implanter dans le monde sportif. C’est notamment le cas du Racing Louisville, club de la National Women’s Soccer League (NWSL), depuis 2020, de la Ligue nord-américaine de basketball féminin (WNBA) depuis 2021, et depuis août dernier, du Chelsea Football Club Women, qui prennent tous en charge la congélation des ovocytes de leurs joueuses, mais à des montants différents.
Un marché lucratif
L’autorisation de l’autoconservation des ovocytes à des fins sociétales dans plusieurs pays, dont l’Espagne et la France (depuis la loi de bioéthique de 2021), a conduit au développement d’un marché mondial de la congélation des ovocytes en pleine expansion, dominé principalement par les centres de fertilité privés. Estimé à 5,78 milliards de dollars en 2025, il est passé à 6,46 milliards de dollars en 2026 et devrait atteindre 9,91 milliards de dollars (8,83 milliards d’euros) en 2030.
Le tourisme médical contribue à alimenter ce marché. Des femmes se rendent à l’étranger pour faire congeler leurs ovocytes, parfois parce que cette pratique est interdite ou en raison des délais d’attente dans leur pays d’origine, parfois pour une question de coût. Le financement de la congélation des ovocytes par les entreprises et les instances sportives, proposé aux salariées sous le prisme d’une nouvelle forme d’empowerment féminin (la pratique avait même fait la « Une » dans le magazine économique Bloomberg Businessweek avec le titre « Congelez vos ovocytes, libérez votre carrière » en avril 2014), favorise également l’essor de ce marché. Les cliniques de fertilité privées, de leur côté, n’hésitent pas à marketer l’autoconservation ovocytaire comme une assurance maternité à travers différents canaux de communication en ligne (réseaux sociaux, blogs, sites web…) pour stimuler la demande.
Pour la Fédération espagnole : un levier stratégique
Pour revenir au nouveau dispositif de la RFEF, la préservation de la fertilité des joueuses n’est sans doute pas la seule préoccupation de la fédération espagnole.
Souvenons-nous de l’affaire du baiser forcé après la finale de la Coupe du Monde de football féminin, le 20 août 2023 à Sydney. Ce jour-là, après la victoire de l’Espagne face à l’Angleterre (1-0), Luis Rubiales, alors président de la RFEF, avait embrassé sans son consentement la capitaine de l’équipe Jennifer Hermoso, suscitant une vague d’indignation chez la joueuse ainsi que dans le monde entier, et créant une polémique dans tout le pays.
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Ce geste déplacé avait eu d’autant plus de retentissement qu’il s’était produit dans une période de tensions avec une partie des joueuses de l’équipe nationale. Moins d’un an plus tôt, quinze joueuses internationales, dénonçant le management autoritaire de leur sélectionneur de l’époque, Jorge Vilda, avaient en effet annoncé qu’elles renonceraient à porter le maillot de la Roja tant que ce dernier resterait en poste. La RFEF avait pris le parti du sélectionneur, indiquant qu’elle « ne permettra pas que les joueuses remettent en doute la situation du sélectionneur national et de l’encadrement, car prendre cette décision n’entre pas dans le champ de leurs compétences » et ajoutant que les joueuses « ne pourront revenir en sélection que si elles assument leur erreur et si elles demandent pardon ».
En guise de sanction pour avoir exprimé leur mal-être, les quinze « rebelles de la Roja féminine » n’avaient pas été sélectionnées pour participer aux matchs de préparation du Mondial 2023, une décision soutenue par Rubiales. Finalement, seules trois d’entre elles avaient été convoquées pour prendre part à la compétition.
La polémique de l’affaire du baiser forcé aboutit au limogeage de Rubiales, à sa suspension pour trois ans par la FIFA et à une amende de 10 800 euros pour agression sexuelle infligée par la justice espagnole en appel. Vilda fut, quant à lui, renvoyé peu de temps après. Dans un tel contexte, la prise en charge de la congélation des ovocytes des joueuses par la RFEF permet à la fédération espagnole de redorer son image.
De plus, grâce à ce dispositif, la RFEF optimise la participation de ses joueuses dans la mesure où il est désormais moins probable que des grossesses surviennent au sein de la sélection nationale. La RFEF maximise donc aussi ses chances d’obtenir un prize money élevé lors des prochaines compétitions, à commencer par la Coupe du Monde 2027. Pour rappel, le sacre de l’Espagne au Mondial féminin 2023 avait permis à la RFEF d’empocher un pactole de 4,29 millions de dollars.
Pour les footballeuses : une mesure à double tranchant
Si les joueuses sont libres de choisir entre maternité et carrière ou de concilier les deux, congeler leurs ovocytes afin de repousser leur projet de maternité ne leur garantira pas une grossesse ultérieure, même si l’âge au moment du prélèvement et le nombre des ovocytes prélevés sont des facteurs importants pour augmenter les chances de grossesse plus tard.
Certes, les joueuses, comme beaucoup d’autres femmes, seront sans doute libérées pendant un certain temps de la pression de leur « horloge biologique ». Cependant, par la suite, elles devront faire face aux aléas de la fécondation in vitro (FIV). Plusieurs cycles de FIV sont en général nécessaires pour avoir, peut-être, un enfant par la PMA. À cet égard, des études publiées en 2024 et 2026 soulignent que les femmes ayant congelé leurs ovocytes ont seulement 28 % de chances d’avoir un enfant par cycle de FIV.
Dès lors, le nouveau dispositif de la RFEF visant à préserver la fertilité des joueuses durant leur pic de performance ne constitue pas, pour elles, une assurance maternité. D’où les critiques de certaines sportives (la triple-sauteuse Ana Peleteiro-Compaoré Brión, la joueuse de water-polo Maica García…) pour qui l’initiative de la RFEF s’apparente davantage à une mesure sexiste. Selon elles, celle-ci ne fait qu’inciter les sportives à reporter leur projet de maternité alors qu’il aurait été préférable de renforcer les conditions nécessaires pour les aider à concilier maternité et carrière, notamment protéger leur contrat, mettre à leur disposition des services de garde d’enfants et garantir leur retour post-partum. Autrement dit, le financement de la congélation des ovocytes des sportives consiste plutôt à « déplacer » les pénalités de maternité à leur après-carrière.
Par ailleurs, selon la littérature médicale, la congélation des ovocytes est une pratique contraignante qui n’est pas sans risques. D’une part, la femme doit s’injecter des hormones pendant une dizaine de jours afin de stimuler ses ovaires, ce qui peut entraîner des effets secondaires (fatigue, ballonnements, maux de tête, sautes d’humeur, syndrome d’hyperstimulation ovarienne…). D’autre part, la ponction des ovocytes, comme tout acte médical pratiqué sous anesthésie, n’est pas sans danger. Enfin, dans la mesure où cette pratique vise à repousser le projet de maternité, il ne faut pas non plus oublier que les risques de complications sont plus élevés en cas de grossesse tardive (prééclampsie, diabète gestationnel, risque d’accouchement par césarienne…). À ce propos, dans une étude publiée en 2021, les autrices révèlent que de nombreuses cliniques de fertilité privées en Angleterre présentent une vision biaisée de la congélation des ovocytes sur leurs sites web : si les avantages potentiels sont mis en avant, les risques sont minimisés ou ne sont pas abordés.
La nouvelle mesure de la RFEF est aussi conditionnée à ce que les joueuses aient joué au moins deux fois en sélection nationale, ce qui peut être une source de pression supplémentaire. La question de la dette morale se pose également : dans la perspective d’un nouveau sélectionneur au management similaire à celui de Vilda dans le passé, les joueuses oseraient-elles encore dénoncer les pratiques managériales autoritaires ?
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Pour la clinique de fertilité : un volume d’activités et une vitrine médiatique assurés
En Espagne les coûts des traitements d’une PMA varient entre 1 000 et 1 800 euros pour les médicaments liés à une stimulation ovarienne ; 1 800 et 3 000 euros pour la congélation des ovocytes par cycle ; 300 et 600 euros par an pour la conservation des embryons conçus in vitro ; 2 800 et 4 500 euros pour un cycle de FIV avec ses propres ovocytes ; et entre 1 500 et 2 500 euros pour le diagnostic préimplantatoire des embryons.
Le partenariat de la RFEF avec la clinique Tambre garantit donc à cette dernière un volume d’activités conséquent et lucratif pendant plusieurs années, d’autant plus que les joueuses de futsal et les arbitres féminines de la première division vont aussi bénéficier de ce dispositif.
De plus, la congélation des ovocytes n’étant souvent que la première étape dans le parcours d’une PMA, il est très probable que les bénéficiaires se tourneront naturellement vers la même clinique pour effectuer les FIV et les transferts d’embryons après les cinq ans de conservation de leurs ovocytes. Ce partenariat permet ainsi à la clinique Tambre de sécuriser une clientèle future à long terme.
En outre, certaines stars du football mondial féminin (Alexia Putellas, Olga Carmona, Patri Guijarro) se sont exprimées en faveur de ce dispositif, ce qui permet à la clinique de tirer profit d’un endorsement marketing (parrainage par les célébrités) indirect et d’accroître sa notoriété.
Enfin, cet accord avec la RFEF, médiatisé et relayé par la clinique, permet à celle-ci de renforcer considérablement son positionnement sur le marché national et international de la fertilité.
Quelles perspectives ?
La prise en charge de la congélation des ovocytes des footballeuses par la RFEF a été largement présentée comme une avancée pour la cause des femmes sportives. Pour autant, il convient de ne pas perdre de vue que cette décision risque d’affaiblir la portée des mesures prises par la FIFA en matière de maternité en 2021 et en 2024.
L’initiative de la RFEF pourrait en effet devenir la norme dans les fédérations nationales de football. Le président de la RFEF, Rafael Louzán, a affirmé que plusieurs fédérations étrangères avaient pris contact avec lui sur ce sujet. Dès lors, les footballeuses qui n’y adhéreraient pas ou qui tomberaient naturellement enceintes malgré leur adhésion pourraient être discriminées, surtout que les avancées de la FIFA pour garantir les droits des mères sportives ne sont pas toujours respectées.
En attestent les litiges de l’Islandaise Sara Björk Gunnarsdóttir et de la Suédoise Maja Gothberg avec leurs clubs (respectivement l’Olympique lyonnais et la Lazio de Rome) : la première, qui était partie poursuivre sa grossesse chez sa famille dans son pays d’origine avec l’accord de son employeur, n’avait pas reçu l’intégralité de son salaire pendant cette période ; la deuxième avait vu son contrat de travail rompu après l’annonce de sa grossesse. Fort heureusement, dans les deux cas, le Tribunal du football de la FIFA et le Tribunal arbitral du sport ont tranché en leur faveur.
Le nouveau dispositif de la RFEF ne réduira pas non plus les inégalités de genre dans le football. Bien au contraire, elles se creuseront encore plus. Non seulement les footballeurs professionnels ont souvent plusieurs enfants durant leur carrière, sans s’arrêter de jouer pour la plupart d’entre eux, mais ils sont sans doute moins victimes de « pénalités de paternité », du moins pas avant la naissance de leur enfant. Or, pour les footballeuses, la congélation de leurs ovocytes afin de repousser leur projet de maternité n’est, comme nous l’avons évoqué, ni une assurance maternité ni sans risques médicaux.
In fine, la nouvelle mesure de la RFEF ne sera pas sans contrecoup pour les joueuses ni pour toute la team…
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Allane Madanamoothoo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Football : les dessous du financement de la congélation des ovocytes des joueuses par la Fédération espagnole – https://theconversation.com/football-les-dessous-du-financement-de-la-congelation-des-ovocytes-des-joueuses-par-la-federation-espagnole-293921
