L’intelligence artificielle rend-elle les artistes plus créatifs ?

Source: The Conversation – in French – By Galina Kondrateva, enseignant-chercheur en marketing, EDC Paris Business School

*Le Théâtre d’opéra spatial* a été créé en 2022 par Jason M. Allen à l’aide du générateur d’images Midjourney. L’œuvre a remporté un prix artistique, mais n’est pas protégée par le droit d’auteur, car les services états-uniens considèrent que l’apport créatif humain n’est pas suffisant. Jason M. Allen

L’ESSENTIEL

  • Du marché de l’art aux musées, l’IA générative gagne du terrain sans s’imposer uniformément chez les artistes.

  • L’IA ouvre de nouveaux champs créatifs et déplace l’effort humain vers la conception en amont et le tri des résultats.

  • Entre ingénieurs et créateurs, l’IA floute l’attribution des œuvres et questionne la place réelle de la signature.


En 2018, un portrait au visage légèrement flou, encadré comme une peinture ancienne, est adjugé 432 500 dollars chez Christie’s (soit 388 276 euros). Edmond de Belamy est l’œuvre du collectif parisien Obvious. Pour la réaliser, ses membres ont entraîné un réseau de neurones sur quelque 15 000 portraits, puis ont choisi une image parmi les résultats. Une formule mathématique a été ajoutée en guise de signature, faisant planer un doute sur l’identité de l’artiste ayant créé l’œuvre.

La génération d’Edmond de Belamy.

La vente d’Edmond de Belamy marque une première dans les grandes maisons de ventes aux enchères. Depuis, l’accès aux outils de l’IA générative s’est profondément transformé. À partir de 2022, Midjourney, DALL·E et Stable Diffusion permettent à un public élargi de produire des images à partir de descriptions écrites. OpenAI annonce alors plus de 1,5 million d’utilisateurs de DALL·E, générant quotidiennement plus de deux millions d’images.

L’IA entre au musée, sans s’imposer partout

En 2022, le Museum of Modern Art (MoMA) de New York met en lumière une autre facette de l’art assisté par l’intelligence artificielle avec Unsupervised, une installation immersive de Refik Anadol. En s’appuyant sur les données de la collection du MoMA, le système produit en temps réel des formes mouvantes, sensibles à la lumière, aux sons et aux mouvements dans le hall du musée. Le visiteur contemple alors une œuvre constamment renouvelée, issue des choix de l’artiste et de son équipe. Unsupervised marque une étape importante dans la reconnaissance institutionnelle de l’art généré par l’IA. En octobre 2023, l’œuvre de Refik Anadol intègre la collection permanente du musée, une première pour une œuvre associant IA générative, selon l’artiste.

Depuis, des œuvres faisant appel à l’IA générative trouvent leur place dans des expositions à Barcelone, au CCCB en 2023-2024, à Berlin, au KW Institute en 2024, à Tokyo, au Mori Art Museum en 2025, ou encore à Londres, à la Serpentine en 2024 : une présence qui dépasse l’œuvre isolée, sans que les données disponibles permettent d’en mesurer la part dans l’ensemble des expositions et des collections mondiales.

En France, « Le monde selon l’IA », au musée du Jeu de Paume en 2025, puis le festival « NOÛS » à la BnF en avril 2026 confrontent les visiteurs à différentes manières de créer avec ces technologies et d’en interroger les effets.

Unsupervised, de Refik Anadol – Machine Hallucinations – MoMA.

Cette reconnaissance institutionnelle ne signifie pourtant pas que l’IA soit devenue une pratique généralisée. Dans une enquête Artsy menée en 2026 auprès de plus de 300 professionnels de galeries, 61 % déclarent qu’aucun de leurs artistes ne l’utilise dans sa pratique.

Derrière la visibilité de quelques œuvres spectaculaires se dessine donc une transformation réelle, mais inégale, dont la légitimité artistique reste discutée.

Reste à comprendre ce que l’IA change concrètement au travail des artistes : élargit-elle leurs possibilités créatives ou prend-elle progressivement en charge une partie de leur travail ?

Nous avons exploré cette question dans le cadre d’une étude, à partir d’entretiens menés auprès de 18 personnes : des artistes plasticiens et numériques, des musiciens, des critiques d’art, une collectionneuse, des chercheurs et des ingénieurs informaticiens impliqués dans la création artistique assistée par l’intelligence artificielle.

L’IA élargit les possibilités, mais déplace le travail artistique

Selon plusieurs personnes interrogées, l’IA ouvre de nouvelles perspectives en permettant d’explorer des champs artistiques jusque-là difficilement accessible. Comme l’explique un artiste membre d’un collectif :

« Nous n’avons aucune compétence en peinture ou dans d’autres techniques. Nous ne venons pas d’écoles d’art… La technologie nous donne donc vraiment l’occasion de montrer notre créativité ainsi que celle de nos outils. »

L’IA offre aussi la possibilité de multiplier facilement et rapidement les essais jusqu’à obtenir le résultat escompté. Un participant indique ainsi avoir produit des milliers d’images en relançant l’algorithme plusieurs fois, avant d’en retenir onze.

Le travail de l’artiste se déplace alors vers la préparation, l’ajustement et la sélection des rendus. C’est un paradoxe majeur que nous avons identifié : l’IA peut amplifier la capacité d’exploration précisément parce qu’elle automatise certaines étapes. Plus l’artiste l’utilise pour explorer de nouvelles pistes, plus il doit réfléchir en amont aux taches qu’il souhaite lui confier et aux résultats attendus.

Les conditions du succès d’une œuvre IA

Le succès ne dépend pas seulement du procédé de fabrication mais aussi du récit qui accompagne le lancement de l’œuvre d’art. Une critique interrogée au cours de notre recherche indique, à propos de certains artistes à forte visibilité utilisant l’IA :

« Ils étaient très bons en marketing, en marketing en ligne ; la seule différence entre leur projet et les autres, c’est qu’ils avaient un très beau récit à faire. »

Bien que ce constat puisse s’appliquer à toutes les formes d’art, il souligne l’importance du récit dans la promotion des œuvres produites avec l’IA : leur visibilité dépend aussi de la manière dont la démarche créative est présentée au public, par l’artiste ou par les professionnels qui l’accompagnent.

Une autre problématique concerne l’acceptabilité de l’IA par le public. Lors des entretiens, plusieurs répondants ont souligné le rôle de la curiosité, du plaisir d’expérimenter et de l’effet « waouh » dans l’accueil réservé aux œuvres utilisant l’IA :

« Vous appuyez quelque part et quelque chose apparaît ou s’allume ou bouge. »

Dans Unsupervised au MoMA le système génératif fait partie de l’expérience proposée aux visiteurs : ses transformations continues donnent forme à une réflexion sur la mémoire de la collection et sur d’autres façons de la regarder.

Ce n’est pas la présence de l’IA qui détermine, à elle seule, la richesse ou la pauvreté d’une démarche. C’est le rapport entre le procédé, l’intention artistique et ce que le public peut en percevoir.

L’artiste, l’ingénieur et la machine : à qui revient le crédit ?

Derrière une image dite « générée par l’IA » se cachent souvent plusieurs types de compétences. Un membre du collectif artistique interrogé décrit ainsi cette collaboration :

« Nous avons simplement compris que, en associant la sensibilité artistique de mon coauteur et mes connaissances technologiques, nous pouvions faire se rencontrer l’art et la science, sans remettre en question la valeur de l’un ou de l’autre. »

Le résultat dépend alors autant de la conception de l’œuvre que des solutions nécessaires à sa réalisation.

Mais la répartition des rôles peut devenir moins claire. Qui choisit les données utilisées ? Qui adapte le modèle ? Qui formule l’idée, sélectionne les sorties et donne sa forme finale à l’œuvre ? Une participante résume l’enjeu :

« Est-ce la personne qui code ou l’artiste qui a eu l’idée de l’œuvre ? Cette question a des conséquences importantes. »

En effet, même lorsqu’une formule mathématique (cas du collectif Obvious) tient lieu de signature, le portrait résulte de décisions humaines et d’un travail technique.

Certains de nos interlocuteurs refusent de parler de l’IA comme d’un auteur :

« Il y a cette tendance à vouloir considérer ces IA comme des auteurs, des artistes. Je ne suis pas d’accord : l’auteur est un être humain ».

Nous appelons cela le paradoxe de l’attribution de l’œuvre. Mettre l’IA au premier plan peut souligner l’originalité d’une création et attirer l’attention sur une nouvelle pratique. Mais plus la machine est présentée comme celle qui « crée », plus les contributions des artistes et de leurs collaborateurs risquent de devenir difficiles à reconnaître. La question touche à la signature et à la reconnaissance professionnelle. Elle soulève aussi des enjeux juridiques, notamment en matière de propriété intellectuelle.

Décrire le processus plutôt que chercher un auteur unique

Le portrait d’Obvious associe peinture, algorithme et marché de l’art ; l’installation de Refik Anadol transforme la visite d’un musée. Elles rappellent toutes deux qu’une œuvre assistée par l’IA ne surgit pas d’un logiciel isolé : elle prend forme à travers des choix artistiques, des ressources techniques et un contexte de présentation.

Pour comprendre ce que l’IA change à la créativité, il faut donc regarder le processus : d’où vient l’idée, quelles possibilités l’outil ouvre-t-il, quelles décisions lui sont confiées et qui choisit finalement ce qui mérite d’être montré ?

Notre enquête suggère que l’enjeu, pour les artistes, est de continuer à explorer ces possibilités tout en rendant perceptible leur propre travail et celui de leurs collaborateurs. À l’ère de l’IA, la signature ne suffit pas toujours à raconter l’histoire d’une création.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. L’intelligence artificielle rend-elle les artistes plus créatifs ? – https://theconversation.com/lintelligence-artificielle-rend-elle-les-artistes-plus-creatifs-293465