Source: The Conversation – in French – By Emmanuel Drouet, Pharmacien, docteur en virologie humaine, Université Grenoble Alpes (UGA)
L’ESSENTIEL
-
Dans l’espace, le système immunitaire des astronautes subit des perturbations, dues notamment à la micropesanteur.
-
Une des conséquences est la réactivation de certains virus, tels que les virus de l’herpès, qui persistent à l’état latent dans les organismes.
-
Ce problème, qui s’ajoute aux autres effets sur la santé des astronautes des longs séjours dans l’espace, met en doute la pertinence des projets de voyages vers des corps célestes éloignés.
Revenue sur Terre le 8 octobre 2026, après deux cent trente-sept jours passés dans l’espace, à bord de la station spatiale internationale (ISS), l’astronaute européenne Sophie Adenot met en garde : selon elle, l’être humain « n’est pas prêt pour aller sur Mars ».
Cet avertissement souligne les défis physiologiques et médicaux que doivent relever les organisateurs de missions spatiales lointaines. Au-delà des effets de la microgravité (ou impesanteur) sur les muscles, les os, le système cardiovasculaire ou les yeux, une autre question mérite notre attention : comment notre système immunitaire réagit-il à un séjour prolongé dans l’espace ?
Les recherches conduites depuis plusieurs années à bord de la Station spatiale internationale (ISS) révèlent que plusieurs fonctions immunitaires peuvent être modifiées pendant le vol, et parfois après le retour sur Terre. La distribution des cellules immunitaires, la production de cytokines (des messagers chimiques importants pour la coordination du système immunitaire et l’inflammation) et les fonctions des lymphocytes T et des cellules NK (Natural Killer), qui participent à la surveillance antivirale, peuvent notamment être affectées.
Que se passe-t-il lorsque les mécanismes chargés de contrôler les infections persistantes deviennent moins efficaces ? L’étude des virus latents, capables de demeurer dans l’organisme pendant des années, apporte des éléments de réponse.
Des virus silencieux, mais jamais éliminés
Après une première infection, certains virus persistent dans l’organisme, sans se manifester. Au nombre de tels virus latents figurent les Herpesviridae humains (HHV), une famille de virus qui comprend notamment le virus Epstein-Barr (EBV, responsable de la mononucléose infectieuse), le cytomégalovirus (CMV), le virus varicelle-zona (VZV, responsable de la varicelle et du zona) et le virus herpes simplex de type 1 (HSV-1, responsable de l’herpès, ou « bouton de fièvre »).
Parmi ces virus capables d’entrer en latence, l’EBV infecte la grande majorité de la population mondiale et persiste principalement dans les lymphocytes B. Le VZV demeure, quant à lui, dans les neurones sensitifs, et peut se réactiver des années plus tard sous la forme d’un zona.
De manière générale, pendant la période de latence, l’expression des gènes viraux est fortement limitée. Le système immunitaire maintient le virus sous contrôle, mais sans toutefois parvenir à l’éliminer : si cet équilibre est perturbé, il peut se réactiver.
Les facteurs de réactivation des herpèsvirus humains
Les herpèsvirus humains peuvent se réactiver des années après une infection. Cette réactivation varie selon le site de latence (l’endroit du génome hôte où le virus s’est inséré) et les mécanismes de contrôle immunitaire.
Le stress psychologique, la fatigue, le manque de sommeil, la fièvre, les rayonnements (UV ou gamma…) peuvent favoriser certaines réactivations, notamment celles de l’herpèsvirus de type 1 (HSV-1). L’immunodépression et les traitements immunosuppresseurs jouent un rôle majeur dans les réactivations des EBV, CMV, HHV-6 et d’autres HHV. Ces facteurs agissent par des mécanismes neuroendocriniensLes cellules du système neuroendocrinien sont similaires aux cellules nerveuses (neurones), à ceci près qu’elles fabriquent et libèrent des hormones en réponse aux messages du système nerveux qu’elles reçoivent. , immunitaires et cellulaires, mais leur rôle et leur niveau de preuve diffèrent selon le virus.
Une telle réactivation virale signifie-t-elle nécessairement que l’on tombe malade ? Pas systématiquement. Si, dans certaines circonstances, la réactivation peut s’accompagner de manifestations cliniques, elle peut souvent aussi rester silencieuse. Cela se traduit alors seulement par la détection d’ADN viral dans la salive et le sang.
Point important à souligner : la détection du génome viral ne prouve pas, à elle seule, la production de nouveaux virus infectieux. Cette distinction est essentielle pour interpréter les résultats obtenus chez les astronautes.
Que constate-t-on chez les astronautes ?
Dès les années 2000, les études conduites par les équipes de la Nasa ont documenté des phénomènes de réactivation ou d’excrétion de plusieurs Herpesviridae humains chez les astronautes.
Des travaux portant sur des membres d’équipage de la Station spatiale internationale (ISS) ont révélé une augmentation de la fréquence et de la durée de détection de l’ADN de certains virus, notamment l’EBV, le VZV et le CMV, au cours des missions spatiales. D’autres travaux ont également rapporté la détection de l’EBV, du VZV et du HSV-1 dans la salive, ainsi que du CMV dans les urines.
La microgravité est-elle seule responsable de ces réactivations ? Les données disponibles pour l’instant ne le démontrent pas. Les astronautes sont en effet exposés simultanément à plusieurs contraintes : durée du vol, stress physiologique, confinement, perturbations du sommeil et rayonnements. Leurs effets peuvent se combiner et contribuer aux modifications immunitaires observées.
La réactivation virale constitue ainsi un indicateur intéressant des interactions entre l’organisme et son environnement spatial, mais les mécanismes précis et la contribution respective de ces facteurs restent à élucider.
Quels mécanismes pourraient expliquer ces observations ?
L’astroimmunologie étudie les effets des vols spatiaux et des contraintes qui leur sont associées sur le système immunitaire. On sait que la microgravité peut modifier l’organisation et la signalisation des cellules immunitaires, tandis que les rayonnements ionisants, notamment les rayons cosmiques galactiques, représentent une autre source de contraintes biologiques.
À ces facteurs s’ajoutent le stress psychologique, l’isolement et les perturbations des rythmes circadiens. Les modifications des réponses neuroendocriniennes, notamment celles impliquant le cortisol et les catécholamines, peuvent également interagir avec les fonctions immunitaires.
Comment ces facteurs agissent-ils ensemble ? Une altération de la réponse des lymphocytes T peut, par exemple, compromettre le contrôle de cellules infectées, tandis que d’autres modifications physiologiques peuvent influencer l’équilibre entre latence et réactivation virale.
La contribution respective de ces mécanismes reste cependant difficile à quantifier chez l’être humain.
L’EBV constitue un modèle particulièrement intéressant parmi les Herpesviridae humains, car il persiste toute la vie dans l’organisme tout en conservant une capacité remarquable à réactiver constamment son cycle lytique (le mode de reproduction viral qui entraîne la lyse de la cellule hôte, c’est-à-dire sa destruction).
Un suivi combinant quantification de l’ADN viral, recherche de marqueurs de l’activité lytique et analyse des lymphocytes T spécifiques de l’EBV pourrait-il contribuer à mieux caractériser cette réactivation chez les astronautes ? Cette approche reste à évaluer. En effet, un marqueur biologique ne constitue pas, à lui seul, la preuve d’un risque clinique.
De l’ISS à Mars : comment anticiper les risques viraux des missions lointaines ?
Les observations recueillies sur l’ISS soulèvent une question cruciale pour les missions vers la Lune et Mars : comment anticiper les conséquences éventuelles d’une réactivation virale lorsque l’accès aux soins et le retour sur Terre seront difficiles ?
Les effets cumulés de la microgravité, des rayonnements, du confinement et des perturbations du sommeil sur la physiologie et le psychisme des astronautes restent imparfaitement connus.
Des études longitudinales – autrement dit menées sur des périodes prolongées –devront déterminer si certains marqueurs virologiques et immunitaires permettent de distinguer une réactivation transitoire sans conséquence clinique d’une situation présentant un risque pour la santé.
Pour l’EBV, ces recherches pourraient associer quantification de l’ADN viral, analyse de marqueurs du cycle lytique et caractérisation des réponses immunitaires spécifiques. L’étude de marqueurs complémentaires pour le CMV et le VZV permettrait d’élargir cette surveillance.
L’objectif ne serait pas de traiter systématiquement toute détection virale : une réactivation asymptomatique ne justifie pas automatiquement un traitement antiviral. Il s’agirait plutôt de rechercher d’éventuels marqueurs associés à une évolution défavorable et de vérifier leur valeur prédictive.
Au-delà de l’exploration spatiale, ces travaux pourraient éclairer les mécanismes de persistance virale chez les personnes immunodéprimées sur Terre. Comprendre comment l’organisme contrôle les virus dans l’espace, c’est aussi mieux comprendre l’équilibre fragile entre nos défenses immunitaires et des agents infectieux capables de persister toute la vie.
![]()
Emmanuel Drouet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Micropesanteur et réactivation virale : ce que les séjours dans l’espace révèlent de notre immunité – https://theconversation.com/micropesanteur-et-reactivation-virale-ce-que-les-sejours-dans-lespace-revelent-de-notre-immunite-294286
