Source: The Conversation – in French – By Christophe Premat, Professor, Canadian and Cultural Studies, Stockholm University

Le gouvernement du Québec a annoncé au printemps qu’il arrêtait de financer l’Association internationale des études québécoises, en soulignant que ses activités touchaient à des sujets « trop nichés ». Mais les gouvernements peuvent-ils juger quels objets de recherches nichés aujourd’hui seront des enjeux d’importance demain ?
La décision du gouvernement du Québec de mettre fin au financement de l’Association internationale des études québécoises (AIEQ) au printemps dernier a suscité de nombreuses réactions, tant dans les milieux universitaires, au Québec comme à l’étranger, que chez d’anciens ministres des Relations internationales et de la francophonie, toutes allégeances confondues.
Pour justifier cette décision, le ministre Christopher Skeete, alors responsable des Relations internationales et de la Francophonie, évoquait notamment des colloques portant sur des thèmes jugés trop spécialisés comme celui de la circumpolarité. Cette remarque soulève une question essentielle : qui décide si un objet de recherche est « de niche » ? Les gouvernements ou les communautés scientifiques ?
Cette interrogation renvoie à une histoire ancienne. En 1949, le premier ministre canadien Louis St-Laurent confie à Vincent Massey la présidence de la Commission royale d’enquête sur l’avancement des arts, des lettres et des sciences. Le rapport, publié en 1951, marque un tournant dans les politiques culturelles canadiennes.
Il affirme que le rayonnement d’un pays ne dépend pas seulement de sa puissance économique ou politique, mais également de sa capacité à soutenir les universités, les bibliothèques, les institutions culturelles et la recherche. Les recommandations de la commission ont conduit notamment à la création du Conseil des arts du Canada en 1957 et contribué à installer durablement l’idée que les arts, la culture et les savoirs participent eux aussi au rayonnement international du pays.
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Lié à l’affirmation internationale du Québec
Le Québec s’est inscrit progressivement dans cette dynamique par la suite. À partir de la Révolution tranquille, la doctrine Gérin-Lajoie, formulée en 1965, pose le principe que, dans les domaines qui relèvent de sa compétence sur son territoire, le Québec entend agir lui aussi sur la scène internationale, notamment en matière d’éducation, de culture et de recherche. Cette doctrine devient ainsi l’un des fondements de l’affirmation internationale du Québec.
Elle joue notamment un rôle important dans l’insertion du Québec au sein de la Francophonie institutionnelle naissante. La création, par la Convention de Niamey en 1970, de l’Agence de coopération culturelle et technique (ACCT), devenue par la suite l’Organisation internationale de la Francophinie (OIF), ouvre un nouvel espace de coopération multilatérale dans des domaines — la culture, l’éducation et la coopération technique — qui recoupent plusieurs compétences québécoises. La participation du Québec à la Francophonie intergouvernementale concrétise la doctrine Gérin-Lajoie et affirme son autonomie sur la scène internationale.
Les universités sont des partenaires essentiels de cette stratégie de rayonnement : les échanges scientifiques, les réseaux universitaires et les collaborations internationales permettent de faire connaître la littérature, le cinéma, l’histoire et les transformations sociales du Québec bien au-delà de ses frontières.
Au cœur de la diplomatie scientifique
L’Association internationale des études québécoises (AIEQ) a été créée dans cette continuité, en 1997. Elle ne vise pas à diffuser un discours officiel, mais à structurer un réseau international de chercheurs, d’enseignants et d’étudiants qui travaillent librement sur des sujets liés au Québec. Elle soutient les centres universitaires, favorise les échanges scientifiques, accompagne les jeunes chercheurs et finance des colloques qui contribuent à faire vivre les études québécoises dans des dizaines d’universités à travers le monde.
Cette autonomie constitue précisément la force de ces réseaux. Les chercheurs ne sont pas des représentants du gouvernement québécois. Ils développent leurs propres approches, parfois critiques, et cette liberté fonde leur crédibilité internationale.
Aux États-Unis, un réseau consacré aux études québécoises existe depuis 1979 et a contribué à inscrire durablement le Québec dans l’enseignement et la recherche universitaires. En France, un centre de documentation québécois créé à Paris en 1964 par la délégation générale du Québec, devenu la Bibliothèque Gaston-Miron et intégré à la Sorbonne Nouvelle en 2012, constitue aujourd’hui le plus important fonds québécois à l’extérieur du Québec.
Au Japon, enfin, la création en 2008 d’une association d’études québécoises a permis de structurer un réseau de chercheurs et des échanges scientifiques réguliers avec le Québec. De l’Amérique du Nord à l’Europe et à l’Asie, ces réseaux ont ainsi contribué à faire de la langue, de la culture et de la société québécoises des objets d’enseignement et de recherche à l’étranger.
C’est précisément cette distance entre soutien public et liberté scientifique qui distingue un réseau universitaire international d’un instrument de promotion gouvernementale.
Le fameux exemple de la circumpolarité
La controverse autour de la circumpolarité illustre précisément cette tension. Présentée comme un « sujet de niche », elle semble renvoyer à un domaine spécialisé, réservé à quelques chercheurs travaillant sur le Grand Nord. Pourtant, les études canadiennes contemporaines lui donnent un sens bien plus large. Les 17 et 18 juin 2026, le Centre d’études canadiennes de l’Université de Stockholm célébrait son dixième anniversaire en organisant le colloque international « De la polarité à la circumpolarité : l’avenir des études canadiennes en Europe ». L’objectif n’était pas d’ajouter un nouveau thème aux études canadiennes, mais de réfléchir à leur évolution.
Les communications ont montré que la circumpolarité constitue moins un nouvel objet qu’un changement de perspective, replaçant le Québec dans des circulations culturelles, intellectuelles et environnementales qui dépassent ses frontières. La circumpolarité apparaît ainsi comme un point de rencontre entre les études québécoises, les études autochtones et les humanités environnementales. L’exemple montre les limites de la catégorie de « niche » : ce qui paraît étroit de l’extérieur d’un champ scientifique peut se trouver au croisement de transformations majeures de la recherche contemporaine.
À l’encontre de l’autonomie scientifique
Dans sa nouvelle Politique internationale du Québec, publiée en 2026, le gouvernement de la Coalition avenir Québec (CAQ) réaffirmait son ambition en matière de rayonnement international. Mais il l’inscrivait désormais explicitement dans une politique de « l’intérêt national ».
Ce changement de perspective venait prolonger des orientations déjà présentes dans la Vision internationale du Québec, qui accordait une importance accrue à la diplomatie économique, à l’attraction des investissements et des talents ainsi qu’au rayonnement international de l’innovation québécoise.
La question est donc moins celle d’un retrait de l’État que des modalités de son soutien : jusqu’où peut-il définir les priorités de la diplomatie scientifique sans fragiliser l’autonomie qui fonde la crédibilité internationale de la recherche ?
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Il ne s’agit évidemment pas de nier aux pouvoirs publics le droit d’établir des priorités dans l’utilisation des fonds publics. La question est plutôt de savoir si ces priorités doivent aller jusqu’à déterminer quels objets sont suffisamment centraux, utiles ou visibles pour mériter d’être soutenus.
Savoirs autochtones et transition écologique
L’histoire des sciences humaines invite à la prudence à cet égard. Les études autochtones, l’écocritique ou les humanités environnementales ont elles-mêmes occupé une position périphérique avant de devenir des champs importants de la recherche contemporaine. Ce qui paraît « de niche » à un moment donné peut donc se révéler un enjeu d’importance plus tard.
L’enjeu concerne donc la stratégie internationale que le Québec souhaite privilégier dans son ensemble. La force des études québécoises a longtemps reposé sur l’articulation entre soutien public et autonomie scientifique. Héritière de l’esprit de la Commission Massey et prolongée par la doctrine Gérin-Lajoie, cette diplomatie des savoirs a contribué à donner au Québec une visibilité intellectuelle bien supérieure à son poids démographique.
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Par ailleurs, la pertinence scientifique d’un objet ne se confond pas toujours avec son utilité politique. Nous sommes dans un contexte où les savoirs autochtones, les transitions écologiques et les circulations culturelles occupent une place croissante dans les débats internationaux. Préserver la liberté des réseaux de recherche constitue un investissement dans le rayonnement futur du Québec.
L’effacement de l’AIEQ est d’autant plus regrettable que, lors de son sommet à Djerba en 2022, l’Agence universitaire de la Francophonie a fait de la diplomatie scientifique francophone et de la coopération entre réseaux universitaires des instruments à part entière de son influence internationale. Au moment où cet espace cherche à renforcer ces réseaux, le Québec risque ainsi d’affaiblir une influence qui contribue depuis près de 30 ans à son rayonnement intellectuel.
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Christophe Premat est directeur du Centre des études canadiennes de l’Université de Stockholm. Il a été l’un des co-organisateurs de la conférence internationale consacrée au futur des études canadiennes, intitulée « De la polarité à la circumpolarité », qui s’est tenue les 17 et 18 juin 2026. En 2024, il a reçu le Certificat de mérite du Conseil international d’études québécoises (CIEQ). Il déclare ces fonctions, activités et distinctions académiques et scientifiques en rapport avec la thématique abordée.
– ref. Études québécoises : quand la politique mine le rayonnement international – https://theconversation.com/etudes-quebecoises-quand-la-politique-mine-le-rayonnement-international-286725
