Source: The Conversation – in French – By Babacar Ndiaye, enseigant-chercheur, Université Amadou Mahtar MBOW de Dakar
Au Sénégal, améliorer la production locale de riz ne dépend pas seulement de la disponibilité de semences performantes. Pour les petits producteurs, l’accès au crédit et la sécurité des droits fonciers peuvent aussi déterminer la capacité à adopter des variétés améliorées.
En tant que chercheurs, nous étudions l’économie appliquée et le développement agricole, notamment les liens entre financement, sécurité foncière et adoption des innovations par les producteurs.
Notre récente étude montre que le crédit ne favorise pas systématiquement l’adoption des variétés améliorées. Ses effets varient selon que les agriculteurs disposent ou non de droits fonciers sécurisés. Ce constat souligne l’importance de penser ensemble financement agricole et réforme foncière.
La sécurité foncière désigne la stabilité et la garantie des droits d’usage de la terre. Elle renforce la confiance des producteurs dans les investissements agricoles à long terme.
À l’inverse, l’insécurité foncière se caractérise par la précarité des droits sur les parcelles, notamment dans le cadre des régimes fonciers coutumiers, et peut décourager les investissements durables dans les exploitations.
Pertinence de l’étude
Dans notre étude, nous avons examiné le rôle de l’accès au crédit dans l’adoption de variétés de riz améliorées et certifiées au Sénégal, en mettant l’accent sur la manière dont la sécurité foncière conditionne cette relation.
Le riz représente près des deux tiers des importations céréalières du pays, et la production domestique reste limitée par la prédominance de petites exploitations (souvent inférieures à un hectare), l’accès restreint au crédit et l’insécurité foncière.
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Nous utilisons des données secondaires issues de l’Enquête agricole annuelle 2021/2022 réalisée par la Direction de l’analyse, de la prévision et des statistiques agricoles (DAPSA) du ministère de l’Agriculture. L’échantillon retenu porte spécifiquement sur la production de riz et comprend 644 ménages agricoles.
Les variables clés incluent l’accès au crédit (binaire), la sécurité foncière (présence ou non d’un titre formel), la superficie cultivée, la taille du ménage, le niveau d’éducation, le statut matrimonial, l’accès aux subventions, ainsi que des caractéristiques démographiques.
La méthodologie repose sur un modèle à double seuil (double-hurdle). Celui-ci permet d’analyser l’adoption d’une innovation en deux étapes distinctes : d’abord, la décision du producteur de l’adopter ou non (la marge extensive) ; ensuite, le degré d’utilisation de cette innovation par les producteurs qui l’ont adoptée, mesuré ici par la proportion des terres consacrées aux variétés améliorées (la marge intensive).
Nous estimons le modèle sur l’ensemble de l’échantillon, puis séparément pour les ménages bénéficiant d’une tenure sécurisée et ceux dont la tenure ne l’est pas. Un ménage est considéré comme bénéficiant d’une tenure sécurisée lorsque le producteur dispose de droits fonciers stables, clairement définis et protégés à long terme sur sa parcelle.
À l’inverse, un ménage est considéré comme étant en tenure non sécurisée lorsque ses droits d’accès à la terre sont précaires, informels ou contestables. Cette distinction permet de mettre en évidence les effets différenciés de l’accès au crédit selon le niveau de sécurité foncière. Des tests de diagnostic, notamment le test de Wald de séparabilité et les facteurs d’inflation de la variance (VIF), confortent le choix
Les principaux résultats montrent qu’en moyenne, sur l’ensemble de l’échantillon, sans distinction selon le niveau de sécurité foncière, l’accès au crédit n’a pas d’effet statistiquement significatif sur l’adoption des variétés améliorées. Il n’influence ni la décision des agriculteurs de les adopter ni la part des terres qu’ils leur consacrent. C’est en distinguant les ménages selon leur niveau de sécurité foncière que l’effet du crédit apparaît.
Ce résultat global masque toutefois des différences marquées selon le statut foncier. Chez les ménages bénéficiant d’une tenure sécurisée, l’accès au crédit est positivement et significativement associé tant à la décision d’adopter les variétés améliorées qu’à la part des terres qui leur est consacrée.
En revanche, chez les ménages en situation d’insécurité foncière, l’accès au crédit est négativement associé à la décision d’adopter des variétés améliorées, tandis que son effet sur la part des terres qui leur est consacrée n’est pas statistiquement significatif. Autrement dit, même si un agriculteur incertain de pouvoir conserver sa parcelle décide d’investir dans ces semences, il peut hésiter à leur consacrer une grande partie de ses terres.
Face au risque de perdre sa parcelle, l’agriculteur peut préférer consacrer une très petite superficie aux variétés améliorées afin de limiter ses pertes matérielles et financières. C’est ce que nous appelons un mécanisme de substitution sous contrainte.
Les tests de robustesse indiquent par ailleurs que ces associations conditionnelles résistent aux biais potentiellement liés aux variables non observées.
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Le crédit ne suffit pas à favoriser l’adoption des variétés améliorées
L’absence d’effet moyen positif du crédit s’explique notamment par le rôle de la sécurité foncière. Dans le contexte sénégalais, de nombreux agriculteurs sont confrontés au rationnement du crédit : les banques et les institutions financières leur refusent des prêts ou leur accordent des montants inférieurs à leurs besoins. Environ 61 % des ménages seraient concernés, tandis que seule une faible proportion du crédit provient d’institutions financières formelles.
La terre ne peut souvent pas servir de garantie en raison de l’insécurité foncière, de la prévalence de droits coutumiers peu reconnus formellement, et des restrictions sur les transactions foncières.
Pour les ménages en tenure sécurisée, le crédit fonctionne comme un levier de liquidité : il permet de surmonter le coût initial d’acquisition des semences améliorées, dans un horizon d’investissement suffisamment long grâce à la possibilité de garantir la terre.
Ce résultat positif rejoint les conclusions d’autres études ont déjà prouvé : pour que le crédit fonctionne et soit efficace, il faut s’adresser à des agriculteurs qui ont des terres sécurisées ou du matériel, mais qui manquent simplement de financement pour démarrer la saison.
Chez les ménages dont la terre n’est pas sécurisée, trois mécanismes non exclusifs expliquent l’association négative.
Premièrement, une sélection et une réallocation : les prêteurs peuvent cibler ces ménages pour des besoins de liquidité de court terme (remboursement de dettes informelles, lissage de consommation) plutôt que pour l’investissement technologique ; le crédit reçu est alors détourné.
Deuxièmement, des arbitrages de choix de cultures sous contrainte foncière : sur des parcelles limitées ou faisant l’objet de litige, le coût d’opportunité d’allouer de la terre à des variétés améliorées (incertitude de rendement, investissement initial) est élevé ; le crédit peut faciliter le maintien d’un portefeuille de cultures traditionnelles moins risquées.
Troisièmement, quand un agriculteur n’est pas sûr de garder sa terre, le fait de s’endetter devient une stratégie à risque. S’il emprunte pour tester une nouvelle technique agricole et que la récolte ne soit pas rentable (ou qu’on lui prenne son champ), il se retrouve ruiné et accablé de dettes. Pour éviter cette situation, il préfère jouer la sécurité en refusant de changer ses vieilles habitudes.
Ces mécanismes entretiennent un cercle vicieux : l’insécurité foncière réduit la possibilité d’utiliser la terre comme garantie, ce qui limite l’accès au crédit formel et freine l’adoption des variétés améliorées. Le recours à des crédits informels coûteux peut alors accentuer ces difficultés.
En somme, le crédit n’est pas un instrument neutre ni systématiquement favorable à l’adoption : son effet dépend de la possibilité d’utiliser la terre comme garantie et de la sécurité des droits fonciers, qui influencent l’horizon d’investissement et la tolérance au risque. Considérer la sécurité foncière comme une simple variable de contrôle revient à négliger cette interaction fondamentale.
Principales recommandations
En définitive, l’étude montre que la sécurité foncière joue un rôle déterminant dans la relation entre le financement agricole et l’adoption des innovations technologiques. Elle contribue à la littérature sur les systèmes d’innovation agricole en Afrique de l’Ouest en soulignant que l’inclusion financière ne se traduit pas nécessairement par une innovation inclusive lorsque les droits fonciers ne sont pas suffisamment sécurisés.
Ces enseignements sont particulièrement pertinents pour l’élaboration de politiques visant à atteindre l’autosuffisance rizicole et à renforcer les capacités des petits exploitants dans les économies en développement.
Nos résultats nous conduisent à recommander une approche intégrée associant les politiques de crédit à la réforme foncière, plutôt que des interventions isolées. Améliorer uniquement l’accès au crédit, sans sécuriser les droits fonciers, risque de ne pas favoriser l’adoption des variétés améliorées chez les ménages les plus vulnérables.
À l’inverse, les réformes foncières qui renforcent la reconnaissance officielle des droits ou réduisent les conflits fonciers peuvent accroître la valeur de la terre comme garantie et améliorer l’efficacité du crédit pour financer l’adoption de nouvelles technologies agricoles.
Plus largement, l’étude plaide en faveur de politiques intégrées qui s’attaquent simultanément aux défaillances des marchés du crédit, du foncier et des technologies.
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Babacar Ndiaye does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.
– ref. Sénégal : une étude montre comment la sécurité foncière conditionne l’efficacité du crédit agricole – https://theconversation.com/senegal-une-etude-montre-comment-la-securite-fonciere-conditionne-lefficacite-du-credit-agricole-294369
