Pourquoi la multiplication des sondages nuit à l’information des électeurs : les leçons du cas australien

Source: The Conversation – France in French (3) – By Daniel Casey, Lecturer, Politics and International Relations, Australian Catholic University

Le Parlement australien, à Canberra. Depuis les élections fédérales de 2025, quelque 140 sondages ont été publiés, soit environ deux par semaine. Thennicke/Wikimedia Commons, CC BY

L’ESSENTIEL

  • Quelque 140 sondages ont été publiés en Australie depuis les élections fédérales de 2025, soit environ deux par semaine.

  • Selon une méta-analyse de 32 études, la couverture « hippique » des sondages accroît le cynisme envers les responsables politiques et les médias.

  • Des « répondants » créés par l’IA, capables de se faire passer pour des humains, pourraient demain fausser les sondages à bas coût.


En Australie, les sondages d’intentions de vote se succèdent à un rythme soutenu. Selon le Newspoll, l’enquête de référence publiée par le quotidien The Australian le 9 août 2026, les travaillistes, au pouvoir, et One Nation, le parti populiste et anti-immigration de Pauline Hanson, sont désormais à égalité, à 29 %, tous deux en recul d’un point. La Coalition, l’alliance de droite qui réunit libéraux et nationaux, perd elle aussi un point et tombe à 18 %. Comme tous les autres, ce sondage a été largement repris, par le média qui l’a commandé comme par ses concurrents.

Pourtant, la dernière élection fédérale remonte à un peu plus d’un an, et la prochaine n’aura lieu que dans deux ans. Dans ce contexte, et compte tenu de la manière dont la récente progression de One Nation dans les sondages, en particulier, a façonné le débat politique, avons-nous trop de sondages ?

La voix du peuple

« Vox populi, vox Dei » : c’est l’idée – qui donna son titre à un célèbre pamphlet anglais de 1709 – selon laquelle la voix du peuple est la voix de Dieu. Dès lors, les sondages d’opinion – qui mesurent avec précision, de façon scientifique et systématique, la voix du peuple – ne sont-ils pas, à l’évidence, l’un des outils les plus importants de la démocratie ? Ou bien les sondages d’intentions de vote ne sont-ils qu’une mesure superficielle de l’opinion publique – sujette au bruit statistique, et qui nous apprend peu de choses sur les raisons pour lesquelles l’opinion évolue, ou sur ce que les responsables politiques devraient faire ? L’obsession des derniers sondages nous détourne-t-elle des véritables enjeux et des problèmes de long terme auxquels l’Australie est confrontée ?

Selon William Bowe (alias The Poll Bludger), spécialiste reconnu du suivi des sondages, environ 12 sondages ont été publiés en juillet 2026 – soit à peu près trois par semaine. Depuis l’élection de 2025, nous en avons eu environ 140, réalisés par dix instituts différents – soit à peu près deux par semaine.

Si vous avez l’impression que ce n’était pas le cas auparavant, eh bien, vous avez à moitié raison. S’il est difficile de recenser précisément le nombre de sondages d’opinion publiés, l’Australie n’a compté, jusqu’au début des années 1970, qu’un seul grand institut de sondage, Roy Morgan Research, qui réalisait des enquêtes pour The Bulletin.

Selon la base de données des sondages d’opinion de la Bibliothèque du Parlement australien, on comptait dans les années 1990 environ 38 sondages par an – moins d’un par semaine. Ce chiffre a doublé dans les années 2000, avant de bondir à environ 130 par an entre 2010 et 2016.

Cette période a coïncidé avec celle où l’Australie faisait figure de « capitale des putschs du monde démocratique » – plusieurs putschs internes ayant renversé les dirigeants des deux grands partis. Après un recul pendant deux cycles électoraux, nous étions revenus, lors du cycle électoral 2022-2025, à la moyenne actuelle d’environ deux sondages par semaine.

Cette croissance se retrouve ailleurs. Au Royaume-Uni, entre 1992 et 2005, on comptait environ 1,5 sondage d’opinion par semaine. Depuis, ce chiffre a plus que triplé : on en compte environ cinq par semaine depuis les législatives de 2024.

Quel effet sur le débat politique ?

Il ne s’agit toutefois pas simplement d’une question de volume : ce qui compte, c’est ce qu’il advient de tous ces sondages une fois qu’ils atteignent le public. Que dit donc la recherche des effets de toute cette couverture « hippique », qui raconte la politique comme une course de chevaux ?

L’espace consacré à l’actualité politique étant limité, la multiplication de ce type de journalisme se fait presque certainement au détriment du traitement des questions de fond.

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Une étude américaine a montré que seulement 10 % de la couverture médiatique de l’élection présidentielle de 2016 portait sur les enjeux de fond. Tout le reste relevait du journalisme « hippique ». Expliquer les subtilités de l’imposition des trusts et des plus-values – plutôt que de rendre compte de l’effet de ces annonces sur l’opinion publique – est difficile, chronophage, gourmand en ressources, et a peu de chances d’attirer les regards et les clics sur les réseaux sociaux.

Quel effet cette couverture façon course de chevaux a-t-elle sur le public ? Le détourne-t-elle de la politique, le rendant encore plus cynique à l’égard de responsables politiques qui semblent entièrement guidés par les sondages ? L’hypothèse est que cela accroît l’aliénation politique, avec des conséquences négatives pour la démocratie. D’autres ont avancé que ce type de couverture est accessible et favorise l’engagement civique.

Malheureusement, les recherches australiennes sur le sujet sont limitées. Cependant, les travaux menés aux États-Unis et dans une demi-douzaine de pays européens semblent tous aller dans le même sens. Une méta-analyse de 32 études réalisée par Alon Zoizner a montré que la couverture stratégique, qui privilégie la course entre les partis, accroît le cynisme à l’égard des responsables politiques comme des médias qui les couvrent, et dégrade le jugement que porte le public sur la crédibilité de l’information elle-même.

Des résultats similaires ont été observés en Suède, tandis qu’une étude danoise a montré que les journalistes rapportent couramment de faibles variations des sondages, statistiquement non significatives, comme s’il s’agissait de changements réels et substantiels. On fabrique ainsi une impression de mouvement et un intérêt journalistique à partir de pur bruit statistique.

Au total, la multiplication de ce traitement centré sur la course entraîne une méfiance accrue envers les responsables politiques et les médias, ainsi qu’un électorat mal informé – un électorat que l’on nourrit de variations des sondages qui, statistiquement, n’existent souvent pas du tout.

Les journalistes ne sont pas les seuls responsables. Les rédactions se sont considérablement dégarnies, des milliers de postes de journalistes ayant disparu, ce qui a entraîné un appauvrissement de l’expertise sur les dossiers et une diminution du nombre de reporters disposant des bases nécessaires pour interroger une série de chiffres plutôt que de simplement les relayer.

Au-delà des coupes dans les rédactions, toute une série de mutations structurelles du secteur des médias récompensent l’immédiateté et les titres « pièges à clics ». Dans ces conditions, il est plus facile de se saisir du dernier sondage d’opinion clés en main ou d’un communiqué de presse que de commander un reportage original ou de passer une semaine à éplucher les détails d’une mesure fiscale.

Il existe toutefois des mesures concrètes qui pourraient être prises. Les journalistes et les rédacteurs en chef pourraient choisir d’accorder moins de place aux sondages d’opinion et d’en améliorer le traitement. Si l’Australian Press Council (le conseil de la presse australien) dispose de lignes directrices sur le traitement des sondages d’opinion, la couverture médiatique reste souvent en deçà de ces normes et peut être sérieusement trompeuse. Des données montrent également que former les journalistes à mieux dialoguer avec les communautés qu’ils couvrent peut réduire la place accordée à la course électorale.

Les responsables politiques rejettent ou adoptent les sondages selon ce qui les arrange – l’ancien premier ministre Malcolm Turnbull s’est appuyé sur des sondages défavorables pour justifier de défier son prédécesseur Tony Abbott, avant de regretter de les avoir invoqués lorsque ses propres chiffres se sont dégradés.

Mon analyse des lettres d’information des parlementaires montre plus largement le même réflexe : les sondages sont couramment brandis comme preuve d’une dynamique, ou agités comme un épouvantail pour mobiliser les sympathisants. « Les derniers sondages indiquent que si des élections avaient lieu aujourd’hui, Peter Dutton l’emporterait », avertissait Katy Gallagher en s’adressant à ses sympathisants, en février 2025.

Si vous trouvez que c’est déjà grave…

Alors, y a-t-il trop de sondages ? Probablement – mais le volume, à lui seul, n’est pas vraiment le coupable. Le problème, c’est le volume associé à la manière dont les sondages sont interprétés, et à la facilité avec laquelle les responsables politiques en font une arme, que ce soit en brandissant les chiffres ou en les balayant de façon théâtrale. Aucune de ces deux attitudes ne porte réellement sur les sondages eux-mêmes ; toutes deux sont des mises en scène destinées à un public que la surabondance même des sondages a rendu possible.

Et cette surabondance risque de s’aggraver avant de s’atténuer. Des chercheurs ont déjà conçu des « répondants » créés par intelligence artificielle (IA) suffisamment performants pour se faire passer pour des humains dans une enquête – des électeurs synthétiques dont le sondage coûte quelques centimes plutôt que quelques dollars, et qui peuvent être paramétrés pour produire n’importe quel résultat voulu par leur opérateur.

Aujourd’hui, le problème tient à des sondages coûteux, sujets au bruit statistique et parfois bâclés ; demain, il pourrait tenir à des sondages bon marché, invisibles et fabriqués sur mesure. Le déluge actuel de sondages pourrait bien finir par faire figure de bon vieux temps.

The Conversation

Daniel Casey ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Pourquoi la multiplication des sondages nuit à l’information des électeurs : les leçons du cas australien – https://theconversation.com/pourquoi-la-multiplication-des-sondages-nuit-a-linformation-des-electeurs-les-lecons-du-cas-australien-294961