Source: The Conversation – in French – By Claire Mollier, Docteure en économie, Université Paris Nanterre
L’ESSENTIEL
-
Une étude réalisée avec 290 personnes compare les réactions des hommes et des femmes en cas de victoire ou de défaite.
-
Pour les hommes les plus confiants, une défaite face à une femme semble susciter le besoin de « prendre sa revanche ».
-
Après une victoire face à une femme, en revanche, beaucoup d’hommes préfèrent ne pas rejouer, semblant craindre de perdre.
L’intuition à l’origine de notre étude est née… sur un tatami ! Lors d’une compétition de karaté, nous avons observé que les hommes semblaient préférer affronter d’autres hommes, même lorsque les femmes avaient la même ceinture et un niveau comparable. Nous nous sommes donc demandé si le genre de l’adversaire modifiait la manière dont une victoire ou une défaite était vécue, en particulier chez les hommes.
Certains exemples issus du sport apportent des éléments de réponse. Ils présentent néanmoins une limite : les compétitions mixtes restent relativement rares. Il est donc difficile d’isoler l’effet du genre de l’adversaire sur la manière dont les individus réagissent à une victoire ou à une défaite. C’est précisément cette question que nous avons choisi d’étudier dans une expérience en laboratoire.
Le laboratoire comme lieu de compétition
Dans notre expérience, 290 participantes et participants effectuent du calcul mental et choisissent entre une rémunération fixe (0,50 euros par bonne réponse) ou un tournoi (l’individu qui a résolu le plus de calculs reçoit 1,50 euros par bonne réponse). Le tournoi est plus rémunérateur mais aussi plus risqué, puisque seule la (ou le) vainqueur reçoit un gain.
Les individus ayant choisi la compétition lors de la première manche doivent ensuite décider s’ils souhaitent affronter à nouveau la (ou le) même adversaire. Sinon, elles ou ils peuvent renoncer à la compétition et rejouer la tâche sous rémunération fixe.
Avant de connaître les résultats, nous demandons aux participantes et participants si elles ou ils pensent avoir gagné. Comme de nombreuses études l’ont déjà montré, les hommes se révèlent beaucoup plus confiants que les femmes : près de trois hommes sur quatre pensent avoir remporté l’épreuve, contre un peu plus d’une femme sur deux.
Les hommes veulent-ils prendre leur revanche après une défaite ?
Les hommes qui s’attendaient à gagner mais qui ont finalement perdu contre une femme sont plus enclins à vouloir l’affronter de nouveau que s’il s’agit d’un homme. À l’inverse, quand ils ont précédemment gagné face à elle, ils manifestent moins d’intérêt à vouloir la battre à nouveau, comparé à un adversaire masculin.
Le genre de l’adversaire affecte donc la réaction de certains hommes après une victoire ou une défaite. Une défaite face à une femme semble susciter le besoin de « prendre sa revanche », de restaurer son statut. Après une victoire, il ne faut en revanche pas prendre le risque de rejouer et de potentiellement perdre.

Ahmad Thomas/Unsplash, CC BY
Ces résultats se retrouvent essentiellement chez les hommes surconfiants : ceux qui s’attendaient à gagner mais qui ont perdu. Il convient ainsi de noter que ce n’est pas seulement la défaite qui compte mais le décalage entre les attentes et le résultat obtenu. Celui-ci génère de la déception.
Chez les hommes les plus confiants, perdre contre une femme s’accompagne également d’une amélioration des performances lors de la manche suivante (contre la même femme). La défaite agit comme un facteur de motivation, certains hommes semblant fournir davantage d’efforts afin de rectifier la situation.
Chez les femmes, le genre de l’adversaire compte moins
Nos résultats confirment un constat bien établi en économie : en moyenne, les femmes sont moins compétitives – elles choisissent moins le tournoi.
Il convient cependant de noter que, dès lors que les femmes décident de concourir, elles apparaissent tout aussi compétitives que les hommes. De plus, leurs décisions dépendent moins que les hommes du genre de leur adversaire.
Comment expliquer ces réactions ?
Nos résultats ne permettent pas d’identifier avec certitude les mécanismes psychologiques en jeu. Ils sont néanmoins cohérents avec plusieurs travaux en économie et psychologie.
Les stéréotypes peuvent entraîner certains hommes à sous-estimer la performance d’une adversaire féminine. Ils anticipent leur victoire et c’est le résultat inattendu qui leur cause de la déception.

Frankie Cordoba/Unsplash, CC BY
Pourquoi alors rejouer ?
De nombreuses recherches ont interrogé l’effet des attentes. L’échec des hommes tend à être attribué à manque d’effort (une cause temporaire), alors que l’échec des femmes est plus souvent attribué à un manque de compétence (une cause interne et stable).
Même si nos joueurs ne sont pas observés par des tierces personnes, ils peuvent avoir intériorisé ces idées, qui peuvent donc les inciter à rejouer et fournir plus d’effort. C’est effectivement ce que nous observons face à une adversaire féminine, mais nettement moins face à un homologue masculin.
Pourquoi cette différence ?
Des éléments de réponse résident probablement du côté de ce que la psychologie sociale a identifié comme une masculinité dite précaire. Là où le fait d’être une femme est souvent perçu comme acquis avec la puberté (et donc permanent) ; le fait « d’être un homme » se gagnerait difficilement, par des actes répétés, et pourrait se perdre facilement. Bien qu’elle ne corresponde à aucune réalité biologique objective, cette perception (qui pourrait être renforcée par la montée des discours masculinistes) a des effets bien documentés : les hommes dont la masculinité est mise en doute adoptent plus volontiers des comportements de compensation, notamment de démonstrations de force, pour la réaffirmer.
Nos résultats ne signifient pas que les hommes réagissent tous de la même manière à une défaite face à une femme, ni que cette réaction est inévitable. Ils suggèrent en revanche que le genre de l’adversaire peut modifier la signification symbolique d’une défaite ou d’une victoire. Nos données invitent à réfléchir au rôle que jouent la confiance en soi et les stéréotypes dans le regard qu’on porte sur la performance d’autrui, et le poids qu’une défaite peut faire peser sur la construction de l’identité, en particulier de la masculinité. En outre, ils ouvrent de nouvelles pistes pour comprendre les dynamiques observées dans les contextes compétitifs.
![]()
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
– ref. Perdre face à une femme : une défaite qui ne laisse pas indifférent – https://theconversation.com/perdre-face-a-une-femme-une-defaite-qui-ne-laisse-pas-indifferent-289325
