Surveiller, se reproduire, récupérer : comment les chimpanzés organisent leurs nuits

Source: The Conversation – in French – By Clara Hozer, Docteure en chronobiologie, écophysiologie, comportement, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)


L’ESSENTIEL

  • En Ouganda, une étude récente chez les chimpanzés dans leur milieu naturel est parvenue pour la première fois à les filmer endormis.

  • Les mâles dominants réduisent leur temps de sommeil en présence d’autres mâles, probablement pour surveiller de potentiels rivaux, mais également en présence de femelles en activité sexuelle.

  • Cette étude illustre les compromis nécessaires entre sommeil et activités sociales que les animaux doivent adopter dans la nature.


Dormir est essentiel : système immunitaire, mémoire, apprentissage, et tant d’autres fonctions biologiques tirent profit des heures passées dans cet état d’inconscience réversible. Mais qui dit sommeil, dit impossibilité de chercher de la nourriture, de se protéger des prédateurs, de se reproduire ou d’entretenir des relations sociales. Comment les individus parviennent-ils à gérer ce compromis entre activités et sommeil ?

Au sein d’espèces grégaires, comme de nombreux primates (dont les humains), les facteurs sociaux, tels que le rang, la taille ou la composition du groupe, pourraient plus particulièrement influencer la durée, la phase et la fragmentation du sommeil.

Pour mieux comprendre cette balance entre sommeil et vie sociale, nous avons mené une étude chez l’un de nos plus proches cousins, le chimpanzé. Ce primate vit en communautés de plusieurs dizaines voire centaines d’individus, selon un modèle de fission-fusion : au cours de la journée, les individus peuvent être seuls, se regrouper ou se séparer de manière dynamique en sous-groupes de taille variable. Afin d’étudier ces interactions dans toute leur complexité, nous avons suivi les chimpanzés dans leur milieu naturel, au sein de la communauté de Sonso dans la forêt de Budongo, en Ouganda.

Cette communauté, occupant un territoire d’environ 6 kilomètres carrés, est composée d’environ 70 individus, dont 10 mâles adultes. Elle est suivie quotidiennement depuis plus de trente ans ; les chimpanzés sont donc très habitués à la présence humaine.

Filmer le sommeil de chimpanzés dans leur milieu naturel

Pas facile du tout de mesurer le sommeil de chimpanzés sauvages. Il faut savoir que ces grands singes construisent des nids individuels à 12 mètres de hauteur en moyenne ! Et comme si cela ne suffisait pas, ils construisent un nouveau nid chaque soir, rendant impossible la pose de caméras fixes. Le premier défi de cette étude a donc été de trouver un moyen de filmer l’intérieur de ces nids.

Les nids des chimpanzés peuvent être situés à plus de dix mètres du sol, il faut donc utiliser de longues perches pour les filmer.
Noémie Freymond, Fourni par l’auteur

Pour ce faire, nous suivions un chimpanzé dans la forêt de l’aube jusqu’au soir, où l’individu construisait son nid pour la nuit. Il fallait alors être très rapide et efficace : en quelques minutes, nous devions noter l’heure à laquelle l’individu s’était couché, mesurer la hauteur du nid, décider l’endroit idéal pour poser notre caméra, le dégager grossièrement, et patienter en silence pour ne pas déranger les chimpanzés en train de se coucher. Nous relevions également l’identité de tous les individus présents dans des nids dans un rayon de 25 mètres.

Une fois la nuit tombée, il était temps de déployer dans la plus grande discrétion une perche télescopique pouvant atteindre 16,5 m de haut. Au sommet de cette perche, un piège-caméra (caméra très robuste utilisée pour suivre la faune sauvage) filmant en infrarouge était positionné à la hauteur du nid. Le tour était joué ! Il ne restait plus qu’à revenir le lendemain matin récupérer la perche et les vidéos enregistrées pendant la nuit.

Hawa, mâle de 31 ans en plein sommeil.
Clara Hozer, Fourni par l’auteur

Nous avons ainsi filmé 116 nuits chez 35 individus de sexe et d’âge différents. Chaque nuit, nous avons mesuré la durée totale du sommeil, sa fragmentation (nombre de réveils nocturnes par heure) ainsi que l’heure de réveil.

Ce travail a permis d’obtenir les toutes premières données sur le sommeil des chimpanzés en milieu naturel. Ils dorment en moyenne neuf heures et trente minutes par nuit, une valeur supérieure de deux heures à celle de l’humain, mais avec de grandes disparités, tant interindividuelles que d’une nuit à l’autre, la durée de sommeil pouvant varier de sept heures à onze heures et demie par nuit.

Comme les humains, ils dorment principalement sur le côté et sur le dos, mais ont la particularité de dormir assis quand il pleut ! Ils se réveillent en moyenne trois fois par nuit pour faire leurs besoins (jamais à l’intérieur du nid, par propreté), pour échanger des vocalisations avec leurs congénères et même parfois pour se délecter de quelques feuilles aux alentours. Nous avons ensuite étudié l’impact des facteurs sociaux sur le sommeil plus en détail.

Mbotella, mâle de 25 ans.
Clara Hozer, Fourni par l’auteur

Les mâles dominants dorment moins longtemps que les autres mâles

La communauté de Sonso étant suivie depuis des années, des données sur chaque chimpanzé sont disponibles, notamment concernant l’évolution de leur rang social. Ainsi, les mâles et les femelles peuvent être classés, de l’individu le plus dominant au plus subordonné.

En comparant la durée de sommeil entre les individus dominants et subordonnés, il résulte que les mâles dominants sont ceux qui dorment le moins et ont le sommeil le plus fragmenté. Ils dorment en moyenne huit heures et demie par nuit contre neuf heures et demie chez les autres mâles. Une heure de sommeil peut sembler anecdotique, mais il s’agit ici d’une moyenne. Cette heure, cumulée sur de longues périodes, représente en réalité une grande différence et un manque de sommeil non négligeable !

Mbotella, mâle de 25 ans, vocalise en pleine nuit.

Les mâles dominants étant responsables du groupe, il leur incombe un rôle de protection, ce qui expliquerait les réveils plus fréquents. Cependant, une interprétation alternative est possible : ces réveils pourraient plutôt refléter une vigilance accrue à l’égard de la concurrence, c’est-à-dire des autres mâles.

Pour étayer cette seconde hypothèse, nous avons observé que la durée de sommeil chez les dominants était fortement modulée par le nombre de mâles présents dans le groupe de sommeil : plus ce nombre était élevé, plus la durée de sommeil était réduite chez les mâles dominants (en moyenne douze minutes de moins par mâle supplémentaire présent), alors que l’effet inverse était observé chez les individus subordonnés, qui, eux, pourraient bénéficier d’un sentiment de sécurité accru en groupe.

En étudiant les comportements adoptés par les chimpanzés lors des réveils nocturnes, une autre observation tend également à confirmer cette hypothèse : les mâles dominants étaient davantage susceptibles d’avoir un comportement de vigilance (regards répétés aux alentours) lorsque le nombre de mâles dans le groupe augmentait !

Entre se reproduire et dormir, il faut choisir !

Autre observation intéressante, bien que plus prévisible : la présence d’une femelle en œstrus (c’est-à-dire en activité sexuelle) dans le groupe de sommeil chamboule le sommeil des mâles : construction de nid tardive, sommeil réduit (en moyenne de vingt-trois minutes par nuit), fragmentation accrue et réveil avancé. En somme, le sommeil est sacrifié pour optimiser ses chances d’accéder aux femelles pendant ou après la nuit, mais peut-être au prix d’une santé altérée ?

Une femelle chimpanzé qui vient s’accoupler dans le nid d’un mâle au milieu de la nuit.

Un coût à payer pour le sommeil réduit ?

Les heures de sommeil en moins se répercutent-elles sur d’autres fonctions, notamment cérébrales ? En effet, il est connu chez les humains et chez les rongeurs qu’un sommeil court et fragmenté altère les fonctions cognitives et émotionnelles. Alors, comment les mâles dominants maintiennent-ils un niveau d’attention élevé le jour malgré un sommeil réduit, alors qu’ils sont précisément les individus dont le statut exige des performances cognitives plus élevées pour surveiller le groupe, gérer les interactions sociales et maintenir leur position hiérarchique ?

Pour répondre à cette question, il faudrait mesurer les performances cognitives des chimpanzés dans leur milieu naturel, mais ce protocole est très difficile à mettre en place en raison de la nécessité d’isoler l’individu du groupe le temps de lui faire passer le test. En attendant, on peut seulement émettre des hypothèses.

Il est possible, tout d’abord, que les individus dormant moins la nuit compensent grâce à des siestes le jour, mais aucune de nos données n’étaye cette hypothèse pour l’instant. Il est également possible que certains individus possèdent des adaptations génétiques leur permettant de performer aussi bien que les autres, même avec très peu de sommeil. Enfin, le manque de sommeil généré n’est peut-être pas suffisant pour engranger des déficits cognitifs. De manière intéressante, plusieurs études menées au sein d’autres espèces non primates ont démontré qu’un déficit de sommeil n’entraînait pas de désagréments immédiats et pouvait même favoriser la reproduction !

Et chez les autres primates ?

Observe-t-on les mêmes phénomènes chez les autres espèces grégaires de primates ? Il est un peu tôt pour répondre à cette question tant les études sur le sommeil en milieu naturel sont rares. Cependant, des études chez les babouins (Papio ursinus) en milieu naturel et chez les géladas (Theropithecus gelada), cette fois-ci en captivité, corroborent nos observations : les individus dominants sont ceux qui dorment le moins.

Par ailleurs, d’autres études chez les orangs-outans et les babouins montrent que plus la taille du groupe augmente, plus le sommeil est réduit et fragmenté : dormir en groupe pourrait favoriser les interactions sociales, les opportunités d’accouplement ou la protection contre les prédateurs, mais au prix d’un sommeil moins long et de moindre qualité.

Et chez l’humain, quel parallèle pouvons-nous tirer de ces résultats ? Il semblerait que nos ancêtres aient été confrontés au même genre de dilemme que leurs cousins. En effet, de tous les primates, l’humain est celui qui dort le moins ! Une hypothèse est que la maîtrise du feu aurait allongé artificiellement les journées et, ainsi, les interactions sociales, en échange d’un sommeil plus réduit, faisant écho à ce qu’il se passe chez les autres singes. Pour compenser, il aurait développé un sommeil plus profond, lui permettant de maintenir des performances sociales et cognitives élevées. Est-ce que les chimpanzés sont capables de telles adaptations ? Mystère…

The Conversation

Clara Hozer ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Surveiller, se reproduire, récupérer : comment les chimpanzés organisent leurs nuits – https://theconversation.com/surveiller-se-reproduire-recuperer-comment-les-chimpanzes-organisent-leurs-nuits-290888