Source: The Conversation – in French – By Pascale Ezan, professeur des universités – comportements de consommation – alimentation – réseaux sociaux, Université Le Havre Normandie

L’ESSENTIEL
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« Attrapez-les tous ! » Avec son slogan, Pokémon déchaîne les passions dans les cours de récréation.
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Une recherche doctorale met en évidence que, au-delà d’une mode éphémère, les Pokémon réussissent à dépasser les générations… de joueurs comme de jeux.
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L’entreprise japonaise a sorti une nouvelle collection de 160 cartes pour son 30ᵉ anniversaire.
À la rentrée, l’école devient le théâtre d’un phénomène bien connu des enseignants, des parents et des enfants : celui des collections. Cartes, billes, figurines, bracelets, images autocollantes ou petits objets apportés de la maison envahissent les cours de récréation.
Certaines collections disparaissent très vite. Après avoir déclenché quelques disputes, provoqué quelques trocs, elles seront remplacées par une nouvelle mode. D’autres, plus rares, s’installent durablement et alimentent dès lors la mémoire collective d’une génération d’enfants.
À cet égard, Pokémon constitue un cas à part. Née au Japon en 1996 avec les jeux vidéo Pokémon rouge et vert, la franchise créée par Nintendo s’est rapidement déployée à l’international, à travers les jeux vidéo, le dessin animé, les films, les jouets et surtout les cartes à collectionner, arrivées en Europe à la fin des années 1990.
Près de trente ans plus tard, Pokémon ne relève plus seulement de l’effet de mode enfantin. C’est un phénomène culturel planétaire, un marché mondialisé, une passion commune pour de nombreux joueurs et un puissant support de nostalgie pour beaucoup d’adultes.
Comment expliquer une telle longévité ? Pourquoi certains objets de collection disparaissent-ils au bout d’une saison, tandis que Pokémon continue de séduire les enfants, les adolescents, les adultes collectionneurs et les joueurs ? Ce succès repose sur divers facteurs que j’ai cherché à décrypter lors de ma thèse.
Effet de mode enfantin
Le premier ressort des Pokémon repose sur une promesse extrêmement simple :« Attrapez-les tous ! » Ce slogan est emblématique de ce qui fait une collection.
Collectionner, c’est poursuivre une quête, une sorte de chasse au trésor. Chaque nouvelle acquisition rapproche de l’objectif visé : compléter sa collection tout en faisant prendre conscience de ce qui nous manque encore.
La collection repose ainsi sur une tension permanente entre satisfaction et frustration.
Cette appétence des enfants à accumuler des objets a été largement instrumentalisée par Pokémon. La franchise repose, dès l’origine, sur une profusion de créatures à identifier, capturer, classer, comparer et échanger. Le Pokédex, qui répertorie les Pokémon, fournit une organisation à respecter. Il ne s’agit pas seulement d’obtenir de nombreuses cartes ou des personnages, mais de progresser dans un système ordonné, où chaque élément trouve sa place comme dans un album Panini.
Cette logique est particulièrement puissante chez les enfants. Elle répond à leur goût pour le classement, la série, la répétition et la maîtrise progressive d’un ordre à appréhender. Posséder des cartes Pokémon, c’est entrer dans un monde dont il faut apprendre les noms, les types de personnages, les forces, les évolutions. Ce mécanisme invite l’enfant à devenir un expert capable d’organiser sa collection et d’en parler.
Puissance symbolique des mascottes
Le deuxième facteur explicatif du succès tient à la puissance symbolique des mascottes, qui sont largement utilisées en marketing pour attirer les enfants. Pikachu en est évidemment l’exemple le plus célèbre, mais l’univers Pokémon ne se limite pas à une figure emblématique.
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Il propose un éventail très vaste de personnages, dont les caractéristiques et les pouvoirs autorisent des mécanismes d’identification multiples. Certains enfants s’attachent à des Pokémon mignons, d’autres à des créatures puissantes, mystérieuses ou spectaculaires. Les Pokémon fonctionnent comme des supports de projection. Ils ne sont pas seulement collectionnés ; tout comme une marque plébiscitée par les enfants, ils sont choisis, comparés, défendus au sein du groupe de pairs.
Rareté des cartes

Wikimédia
Un autre atout concerne la rareté. Toute collection repose sur une hiérarchisation des objets. Si toutes les pièces se valent, l’envie de collectionner s’épuise rapidement. Pokémon a très tôt intégré cette logique en discriminant des cartes ordinaires, brillantes, holographiques ou issues d’éditions particulières. Cette hiérarchisation s’accompagne d’une tension entre les cartes qu’on peut acquérir facilement et celles plus précieuses et donc plus difficiles à trouver.
Cette rareté largement orchestrée par Pokémon contribue à nourrir une valeur symbolique à certaines cartes, mais attribue aussi une valeur sociale à ceux qui les détiennent. Dans la cour de récréation, posséder une carte rare modifie immédiatement le statut de l’enfant. Dans la mesure où il détient une pièce convoitée par les autres, il attire les regards de ses pairs et les propositions d’échange. Il devient, pour un temps, un leader, rôle largement recherché au sein du groupe.
Désir de lien social
La force des Pokémon réside dans le désir de lien social que ce concept a matérialisé. Pokémon repose sur une invitation à créer des relations entre enfants pour compléter sa collection. Dans les travaux que j’ai menés sur les objets à collectionner, cette dimension apparaît centrale : les effets de mode ne reposent pas seulement sur les caractéristiques des produits, mais aussi sur leur potentialité à circuler dans les groupes de pairs.
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Un objet qui ne se montre pas, ne se compare pas et ne s’échange pas a peu de chances de déclencher un phénomène de mode. À l’inverse, une collection qui a vocation à nourrir des conversations, des altercations et des transactions peut rapidement emporter l’engouement des enfants.
La puissance des Pokémon repose sur la logique de renouvellement des objets. Beaucoup de collections s’épuisent, faute de nouveaux produits à acquérir. L’intérêt des passionnés décline une fois l’ensemble complété ou une fois la mode passée. Au contraire, Pokémon organise en permanence la relance du désir d’accumulation : nouvelles générations de créatures, nouvelles séries de cartes, nouveaux jeux. En définitive, Pokémon a réussi à installer un univers suffisamment stable pour être rapidement reconnaissable et suffisamment évolutif pour rester présent dans l’esprit des collectionneurs.
Du phénomène de mode au sentiment de nostalgie
Le succès actuel de Pokémon ne peut plus s’expliquer uniquement par les enfants. Il faut désormais intégrer un autre phénomène : celui des kidultes, ces adultes qui continuent de consommer des produits liés à l’enfance, par passion ou par nostalgie.
Les enfants qui ont découvert Pokémon à la fin des années 1990 ou au début des années 2000 sont devenus des adultes. Certains ont conservé leurs cartes, d’autres ont repris leur collection, d’autres encore ont renoué avec l’univers à travers Pokémon Go, les jeux récents ou le marché des cartes rares.
Cette nostalgie joue un rôle économique majeur et alimente de nombreuses stratégies marketing. Un objet d’enfance n’a pas seulement une valeur matérielle. Il condense une période de la vie, des souvenirs, des sociabilités. Retrouver une carte, c’est revoir une cour d’école, une Game Boy, un dessin animé, un classeur rangé avec soin, une excitation partagée avec des copains.
Engouement générationnel
C’est ce passage de l’effet de mode à l’engouement générationnel qui rend le cas Pokémon exemplaire. La plupart des modes enfantines sont intenses, mais très brèves. Elles provoquent de l’enthousiasme parce que tout le groupe s’en empare au même moment. Pokémon a su créer cette dynamique sociale, mais il l’a dépassée, en transformant une mode dans les cours de récréation en patrimoine culturel partagé.
Cette transformation repose sur une véritable alchimie.
Pokémon propose aux enfants une collection structurée, des personnages attachants, des occasions d’échange et un univers jamais épuisé. Il offre aux adultes un lien avec leur propre enfance, une mémoire collective et parfois un support de spéculation.
Entre les deux, il maintient une continuité : les enfants d’hier peuvent transmettre aux enfants d’aujourd’hui les noms, les règles et les récits qui les ont eux-mêmes accompagnés.
C’est sans doute là que réside la force durable de Pokémon. Derrière les cartes, les jeux et les créatures, il y a une expérience sociale complète. On n’attrape jamais vraiment les Pokémon seul : on les acquiert avec les autres, malgré les autres, grâce aux autres, puis parfois, des années plus tard, pour retrouver une part de l’enfant que l’on a été.
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Pascale Ezan ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. « Un Pikachu contre un Salamèche ? » : quand Pokémon crée la collection de cartes pour les enfants et les parents – https://theconversation.com/un-pikachu-contre-un-salameche-quand-pokemon-cree-la-collection-de-cartes-pour-les-enfants-et-les-parents-280932
