Repenser le rôle des médias, des journalistes et de l’Arcom

Source: The Conversation – in French – By Fabrice Flipo, Professeur en philosophie sociale et politique, épistémologie et histoire des sciences et techniques, Institut Mines-Télécom Business School

L’exigence de neutralité des médias pourrait concerner bien plus que le seul service public. Nabil Saleh/Unsplash, CC BY

L’ESSENTIEL

  • Le débat sur le pluralisme dans l’audiovisuel public pose une question plus large : quelles règles pour les médias ?

  • Trois principes peuvent servir de repères : neutralité, impartialité et objectivité.

  • Les appliquer suppose de repenser le rôle des médias, des journalistes et de l’Arcom.


Le 27 avril 2026, la Commission d’enquête sur l’audiovisuel public présidée par le député Charles Alloncle (Union des droites) rendait son rapport. La presse retient sa volonté de réduire les dépenses et l’accent qu’il met sur la « neutralité » qui devrait caractériser en propre le service public. Le rapport évoque également un manque « d’impartialité » et reproche en substance au service public d’être trop à gauche. Mais qu’en est-il de l’espace médiatique en général ? Comment devrait-il être régulé ? Si l’on se dit que l’espace public a une vocation éducative et démocratique, à la suite par exemple du philosophe John Dewey, comment créer un espace public de qualité ?

Nos recherches ont permis d’identifier trois normes régulatrices qui devraient en être les bases : neutralité, objectivité et impartialité.

Pourquoi la neutralité ne concerne pas seulement le service public

La neutralité implique que le média n’influence pas la controverse à laquelle il s’intéresse : il ne fait qu’en rendre compte. Comment respecter cette exigence ?

Pour le rapport Alloncle, seul le service public y est contraint, les autres relevant de la liberté d’expression. Un média a donc le droit de ne s’intéresser qu’à certains faits et de choisir librement sa « ligne éditoriale ». Par exemple, on ne peut contraindre les magazines de ping-pong à parler de l’actualité internationale. C’est juste, mais seulement de manière partielle. En effet, le média ne doit-il pas avant tout servir de médiation au sein d’un public ? Telle serait la logique éducative décrite ici. Un média de ping-pong devrait médier les pongistes entre eux : faciliter leurs débats.

S’il « ventriloque » seulement une partie de son public, alors le média se sert de son pouvoir sur les représentations pour influencer le débat – comme le montrait déjà le sociologue Pierre Bourdieu au sujet de la télévision. Petit à petit, ce n’est plus le public qui débat et apprend, mais le monde médiatique qui influence les publics. Ce n’est donc pas seulement le service public qui devrait être neutre, dans cette approche, mais tous les médias.

Ajoutons que chaque média a un public : les pratiquants de volley ont leur média, les croyants le leur et ainsi de suite. Le risque est que chacun évolue dans une « bulle informationnelle » sans contact avec les autres. Il se produit alors ce qui est souvent observé sur les réseaux sociaux : une « polarisation » des débats. Chacun ne saisit plus les autres qu’au prisme de représentations simplistes.

L’Arcom, le régulateur du secteur des médias, a d’ailleurs pour mission de « garantir le pluralisme et la cohésion sociale ». Le pluralisme n’est donc pas simplement le multiple : il renvoie à cette totalité qu’est l’agencement de tous les publics à l’intérieur de médias plus généralistes. Plus le média est généraliste et donc plus il est « politique », si, par ce terme, on veut désigner le niveau le plus large de discussion, celui qui inclut tous les autres.

Mais comment réguler les médias généralistes entre eux ?

Cette question se pose pour l’ensemble des médias, et pas seulement pour le service public. L’Arcom devrait tout d’abord vérifier que les médias sont neutres par rapport à leur public : qu’ils ne le manipulent pas. Puis il devrait vérifier qu’il existe bien un « super-média » généraliste les agrégeant tous, de telle manière à organiser la neutralité générale de l’espace public. C’est ce qui devrait peut-être revenir à quelque chose comme un « service public ». C’est l’ensemble de l’espace médiatique qu’il doit réguler en organisant les discussions de telle manière à éviter la fragmentation. Dans ce cas, il ne peut pas être un média parmi d’autres. Il doit être identifié comme généraliste de niveau supérieur et la ligne éditoriale des autres médias doit être clairement affichée comme étant partielle.

Le problème se comprend en distinguant l’argumentation de la persuasion. La première consiste à convaincre un public virtuellement universel, comme si tous les publics étaient face à nous. La seconde cherche à convaincre un public particulier, au besoin en utilisant les préjugés et ignorances qu’il nourrit sur d’autres publics particuliers, qui sont absents.

Comment vérifier ? L’Arcom ne suffit pas. Les publics eux-mêmes doivent pouvoir être représentés et juger de la neutralité des médias, à l’exemple des baromètres qui sont demandés à France Télévisions (art. 20 du décret). Ceux-ci doivent être rendus publics.

Qui parle au nom du public ? Le problème de l’objectivité

L’objectivité est plus complexe qu’elle n’en a l’air. Elle ne renvoie pas seulement à « la factualité », c’est-à-dire à l’adéquation des mots par rapport aux faits. Elle doit aussi rendre compte sans distorsion des motivations et justifications des acteurs. C’est ce que le sociologue Max Weber entendait par « neutralité en valeur ». Elle doit enfin s’interroger sur la délimitation des controverses et les effets de storytelling que la sélection des faits peut générer : par exemple, ne parler d’une population que sous l’angle des problèmes qu’elle pose.

La plus grosse faille concernant l’objectivité a sans doute été identifiée par le sociologue Pierre Bourdieu : ce pouvoir des médias de parler au nom « des Français » sans s’assurer de l’objectivité de leurs propos. « Les Français » pensent-ils vraiment ce que certains journalistes leur font dire, en particulier ceux qui donnent leur avis sur tous les sujets ? L’objectivité ne peut pas être assurée par des généralistes. Les médias doivent plutôt faire appel à des experts de tous ordres, partant du principe que tout citoyen est expert d’un domaine particulier. Par exemple, les habitants d’une ville ou d’une vallée connaissent mieux leur environnement que tout autre, et c’est aussi le cas des praticiens expérimentés d’un métier.

La Charte d’éthique des journalistes prévoit d’ailleurs que donner son avis ne fait pas partie des attributions de la profession. Vu la complexité de la vérité, un minimum de culture épistémologique (l’étude critique de la façon dont un savoir est produit, prouvé et accepté) devrait en outre être exigé, de telle manière à pouvoir jauger du périmètre de validité d’une affirmation. Comme le montrent nos recherches, les manières d’animer une controverse peuvent rester diverses : avocat du diable, déclarer ses intérêts, défendre une position, chercher à être objectif, etc. Comme l’a démontré Kant, toutes ces positions ont leurs forces et leurs faiblesses du point de vue pédagogique.

Enfin les médias « d’information » devraient être identifiés comme tels, distingués des autres. Un label étroitement contrôlé devrait les identifier. Un média d’information est un média argumentatif, par opposition à un média de divertissement ou, pire, un média de persuasion, suivant les distinctions proposées plus haut.

Peut-on être impartial sans parler à tout le monde ?

L’impartialité se définit comme la prise en compte de tous les avis dans le débat. Elle est relative à un public, elle aussi. De même que les lecteurs d’un magazine de ping-pong s’attendent à des nouvelles du secteur et qu’ils écartent le reste, les lecteurs de droite attendent qu’on leur parle de sécurité et ceux de gauche d’égalité (pour schématiser). L’enjeu est dès lors celui qui a été évoqué plus haut : pour éviter la formation de « bulles informationnelles » et de médias de persuasion, la neutralité doit être respectée et tout public partiel doit être mis en relation avec un autre, en montant ainsi en généralité.

Les médias les plus intolérants devraient peut-être être interdits. Le rapport Alloncle le reconnaît d’ailleurs : « La liberté d’expression n’est cependant pas absolue. L’article 4 de la Déclaration de 1789 pose lui-même le principe de sa limitation : la liberté “consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui”, ses bornes ne pouvant être “fixées que par la loi”. […] C’est dans ce cadre contraint, et non dans un espace de liberté illimitée, que s’exercent les droits et obligations de l’audiovisuel public » (p. 88).

Ces limites reposent sur ce que l’épistémologue Karl Popper appelait le « paradoxe de la tolérance » : tolérer l’intolérable détruit la tolérance. Qui doit en décider ? Fixer des bornes à la liberté d’expression est une question controversée et devrait donc échapper aux médias dits « d’opinion », qui marquent par là leur partialité. On peut imaginer des conventions de citoyens.

Trois exigences : une même boussole pour les médias

Neutralité, objectivité, impartialité : aucune des trois normes ne peut facilement être atteinte. Ce sont des idéaux régulateurs au sens de Kant, c’est-à-dire des directions idéales qui indiquent un horizon que l’on ne peut jamais atteindre entièrement. Il est cependant nécessaire d’en faire une boussole si l’espace public a vocation à éclairer les décisions en situation controversée. Dans tous les cas, l’Arcom devrait s’assurer que les médias permettent à leurs publics d’apprendre, et non d’être pris dans des bulles informationnelles qui sont parfois sciemment organisées par les propriétaires des médias, à l’exemple de l’usage qu’Elon Musk fait de X.

The Conversation

Fabrice Flipo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Repenser le rôle des médias, des journalistes et de l’Arcom – https://theconversation.com/repenser-le-role-des-medias-des-journalistes-et-de-larcom-286453