Peut-on ignorer les implications sécuritaires de la « starlinkisation » du réseau Internet en Afrique ?

Source: The Conversation – in French – By Maxim Haba, Docteur en droit public, Université de Bordeaux


L’ESSENTIEL

  • La généralisation de la connexion Internet par voie satellitaire en Afrique s’illustre par l’implantation du fournisseur d’accès à Internet Starlink dans plus de la moitié des 54 États africains.

  • Cette « starlinkisation » de l’accès à Internet en Afrique est perçue comme une aubaine pour lutter contre la fracture numérique, car elle permet d’accéder à un Internet à haut débit même dans les zones isolées.

  • Cependant, la « nouvelle manne » technologique de la société SpaceX n’est pas sans incidence sur les activités militaires en Afrique.


Comme Janus, le dieu de la mythologie romaine, la « starlinkisation » de l’accès à Internet en Afrique présente deux visages antinomiques. D’un côté, il est fréquemment affirmé que la connexion à Internet que permettent les constellations de satellites en orbite basse de Starlink représente du « pain bénit » pour le renforcement de la connectivité sur le continent, eu égard aux multiples défaillances du réseau Internet en Afrique, fourni essentiellement par les infrastructures terrestres (câbles sous-marins et antennes relais). De l’autre côté, la généralisation de l’accès à Internet satellitaire, en particulier via le réseau Starlink, présente des enjeux militaires et sécuritaires prégnants en Afrique.

Une expansion supervisée

Au regard de l’essor de Starlink, les autorités africaines chargées de la régulation du secteur du numérique et des télécommunications sont tiraillées entre deux options : l’autorisation du réseau développé par SpaceX au moyen des licences d’exploitation, et l’interdiction des services du fournisseur d’accès Internet sur leurs territoires.

Aujourd’hui, plus de la moitié des États africains autorisent l’implantation et l’utilisation du réseau Internet par satellite Starlink. À côté de cette tentative de légalisation ou de régulation du réseau, se développe sur le continent un usage clandestin de Starlink non moins important, particulièrement dans les États qui interdisent toute commercialisation de ce dispositif.

Des usages sécuritaires faussement bénéfiques

Le système Starlink est perçu comme susceptible de présenter un intérêt opérationnel pour les forces de défense et de sécurité africaines positionnées dans des zones blanches ou isolées. Il leur permettrait de disposer d’une connexion Internet à haut débit adaptée aux conditions météorologiques extrêmes pour le fonctionnement des moyens de télécommunications (drones, téléphones, ordinateurs, GPS, etc.) déployés au soutien de leurs missions.

Cependant, un tel usage s’avère problématique à deux titres. D’une part, en matière de technologies numériques, le risque zéro n’existe pas. Les dispositifs technologiques les plus fiables peuvent avoir des portes dérobées ou présenter des vulnérabilités. La connexion par voie satellitaire ne fait pas exception à cette règle. Ainsi, outre le fait qu’elles soient hébergées en dehors du continent africain, les données sensibles issues des usages militaires et sécuritaires des satellites de SpaceX par les États africains sont susceptibles d’être interceptées par des satellites appartenant à d’autres États, notamment à des fins d’espionnage et de déstabilisation.

D’autre part, dans un contexte où les projets de constellations souveraines (comme IRIS, Northrop Grumman et York Space) se multiplient aussi bien en Europe qu’aux États-Unis afin de limiter la dépendance numérique à SpaceX, ce serait pour les États africains une erreur stratégique que de faire transiter à jamais leurs données sensibles (de nature militaire et sécuritaire) via les satellites d’un géant du numérique soumis à une législation étrangère.

Un possible usage détourné de Starlink par les groupes armés

Le modèle économique de SpaceX semble consister à rendre Starlink accessible en facilitant l’abonnement et l’installation de l’équipement (fourni dans un kit compact et portable). Cette facilité d’accès au dispositif aussi bien dans les pays africains qui l’autorisent que dans ceux qui l’interdisent favorise un usage militaire détourné de Starlink. Plus précisément, les groupes armés ou terroristes actifs en Afrique peuvent utiliser Starlink à des fins opérationnelles, précisément pour communiquer, diffuser des contenus apologistes et coordonner leurs actions sur le terrain, tout en échappant aux possibilités d’interception de leurs données de télécommunications par les autorités militaires et policières.

Cet usage détourné de Starlink à des fins terroristes semble prendre de l’ampleur particulièrement au Sahel.

Des garde-fous existants mais fragiles

Dans l’espoir de garder le contrôle sur la connectivité via Starlink, plusieurs États africains font le choix d’autoriser son déploiement et sa commercialisation sur leurs territoires.

Concrètement, en délivrant une licence ou une autorisation d’exploitation de Starlink, ces États s’assurent tout d’abord de l’enregistrement de chaque kit Starlink auprès des autorités de régulation à des fins de contrôle. Ensuite, la licence leur confère le droit de mettre à la charge du fournisseur d’accès à Internet des obligations spécifiques. Ainsi, en cas de non-respect d’injonctions gouvernementales de restriction ou de blocage total ou partiel du réseau par l’entreprise, les États pourraient brandir la carte de la suspension ou de l’annulation de ses activités sur leurs territoires.

Cependant, il semble difficile d’imaginer que ces États puissent enjoindre à SpaceX de leur permettre d’accéder aux données de communication ayant transité par ses satellites, comme ils le feraient face aux opérateurs de télécommunications traditionnels. La raison est simple : les États africains ne contrôlent ni les infrastructures du réseau satellitaire, ni les données et encore moins les décisions prises par SpaceX.

Les États réfractaires à la « starlinkisation » du réseau Internet sur leurs territoires peuvent déployer des systèmes de brouillage des fréquences dans une zone donnée afin d’empêcher l’usage militaire de Starlink par les groupes armés. Mais étant donné que ces systèmes de brouillage sont généralement mis sur le marché par des entreprises privées, leur utilisation accentue encore la dépendance numérique des États africains.

L’Afrique peut-elle échapper à la dépendance vis-à-vis de structures étrangères ?

Bien qu’il s’agisse d’une option favorisant un accès universel garanti à un réseau Internet haut débit, l’essor de la connexion Internet satellitaire en Afrique présente de réels enjeux sécuritaires et militaires.

De surcroît, l’utilisation du réseau Starlink à des fins de défense et de sécurité par les États africains accroît leur dépendance numérique à l’égard d’un opérateur technologique privé et étranger dont ils ne contrôlent ni les infrastructures ni les données.

Face aux défaillances liées à la connexion Internet via les infrastructures terrestres, il serait pertinent de mettre en place des projets de constellations souveraines ou africaines afin de garantir une connexion Internet par voie satellitaire sans dépendance étrangère subie.

The Conversation

Maxim Haba est docteur en droit public de l’Université de Bordeaux. Il est spécialisé en droit public du numérique. Il est également délégué territorial du Défenseur des droits et fondateur de l’association Lextic.

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