Il y a beaucoup moins de bombes atomiques qu’en 1990. Alors pourquoi le risque nucléaire augmente-t-il ?

Source: The Conversation – in French – By Laurent Vilaine, Docteur en sciences de gestion, ancien officier, enseignant en géopolitique à ESDES Business School, ESDES – UCLy (Lyon Catholic University)


L’ESSENTIEL

  • Le nombre d’armes nucléaires dans le monde a chuté de façon spectaculaire depuis la fin de la guerre froide.

  • Mais, depuis, de multiples accords de limitation des armements et de surveillance réciproque ont été annulés, et les puissances modernisent leurs arsenaux, tandis que la Chine accroît les siens.

  • En outre, le seul d’emploi de l’arme nucléaire semble baisser, et le risque de prolifération est réel. Il y a moins d’armes, certes, mais elles sont moins régulées qu’auparavant.


Soixante-dix mille têtes nucléaires : c’était le nombre extraordinaire de têtes nucléaires dans le monde dans les années 1980. Au début de 2025, on en recensait 12 241. Autrement dit, depuis la fin de la guerre froide, quatre têtes sur cinq ont disparu.

À première vue, cette diminution devrait être un facteur complet de satisfaction. Pourtant, l’évolution récente nous dit autre chose. La modernisation des arsenaux des puissances nucléaires est plus que jamais d’actualité ; la Chine augmente rapidement son arsenal ; la Russie utilise la menace nucléaire comme instrument coercitif central au cœur d’une guerre majeure en Europe. En outre, les derniers grands instruments de maîtrise des armements américano-russes ont été nettement affaiblis.

Est-ce vraiment un paradoxe ? Pas vraiment. Une approche quantitative n’est pas suffisante pour rendre compte du risque nucléaire. Celui-ci dépend certes du nombre d’ogives mais examiner qui les possède, comment elles pourraient être utilisées, comment elles sont — encadrées juridiquement et dans quelles crises elles interagissent est d’une grande importance.

La spectaculaire décrue de l’après-guerre froide

La réduction enregistrée depuis les années 1980 est le résultat de la fin de la guerre froide qui a mené à l’effondrement des gigantesques arsenaux américain et soviétique, puis russe. Les accords bilatéraux ont joué un rôle majeur : accords START, traité sur les forces nucléaires intermédiaires (INF), puis New START. Les deux grandes puissances ont également procédé à d’importantes réductions unilatérales.

Il est à noter qu’une partie de la diminution du total mondial provient du démantèlement de vieilles armes américaines et russes déjà retirées du service. Dans le même temps, plusieurs stocks militaires actifs et modernisés se stabilisent ou augmentent.

Les garde-fous ont disparu les uns après les autres

Le changement le plus important n’est pas visible dans les volumes des arsenaux. La guerre froide était angoissante mais ses processus étaient maîtrisés : Soviétiques et Américains se sont entendus pour rendre leurs comportements plus prévisibles. Les instruments majeurs de cette politique reposaient sur des inspections, des échanges de données, des notifications ainsi que des limites quantitatives.

Cette architecture s’est progressivement défaite.

Les États-Unis se sont retirés du traité ABM (armes antibalistiques) en 2002. Le traité INF, qui avait supprimé toute une catégorie de missiles américains et soviétiques, a pris fin en 2019. Les Américains ont pris cette décision après avoir accusé les Russes d’enfreindre régulièrement les clauses du traité. Les États-Unis ont quitté le traité Ciel ouvert (qui autorisait les deux pays à effectuer des vols de surveillance au-dessus du territoire de l’autre) (est-ce bien cela ?) en 2020, et la Russie en a fait de même en 2021.

La Russie avait suspendu en 2023 l’application du traité New START qui limitait les forces nucléaires stratégiques déployées des deux principaux arsenaux mondiaux. Le traité a finalement expiré le 5 février 2026, sans être remplacé par un accord équivalent.




À lire aussi :
Expiration du traité New Start : vers une reprise de la course aux armements nucléaires ?


Ces différents reculs du contrôle des armements sont délétères l’incertitude parmi les protagonistes. Réduire l’incertitude et donc augmenter la relative confiance envers l’autre, c’est savoir combien l’opposant possède de systèmes, quelle est sa modernisation, quelles activités militaires sont routinières. Plus l’autre possédera d’informations, moins grandes seront les chances d’interpréter le pire scénario comme le plus probable et de planifier sur la base d’hypothèses pessimistes. Et vice versa…

Quand la bombe redevient un langage de crise

Une deuxième transformation s’est produite lors de la guerre d’agression menée par la Russie envers l’Ukraine : le nucléaire est devenu un instrument de signalisation politique. Vladimir Poutine et d’autres responsables russes ont, à de nombreuses reprises, rappelé aux Occidentaux les risques d’une confrontation directe avec une puissance nucléaire, ce qui permet à la Russie d’agir sous « sanctuarisation agressive ».

En outre, les Russes ont procédé à d’autres signalements. On peut citer l’annonce du déploiement d’armes nucléaires tactiques en Biélorussie, de nombreux exercices nucléaires et la révision doctrinale russe de 2024 qui a modifié les conditions dans lesquelles Moscou se réserve la possibilité d’utiliser l’arme nucléaire.

Le problème, dans la posture russe, ne réside pas dans un emploi imminent de l’arme. Il réside plutôt dans la possibilité de brandir l’escalade nucléaire pour influencer le calcul des adversaires de Moscou.

Ce type d’actions coercitives sont-elles efficaces du point de vue russe ? Les avis sont partagés. Cependant, a minima, une coercition qui échoue peut augmenter le risque. Le principe du brinkmanship (politique du bord du gouffre) consiste justement à manipuler une possibilité de catastrophe que personne ne contrôle parfaitement.

La Chine change l’équation

Après être devenue une superpuissance économique, la Chine se donne les moyens de devenir une superpuissance militaire incluant des capacités nucléaires en très forte augmentation. En 2015, l’arsenal chinois était estimé à environ 260 têtes nucléaires. Son estimation pour 2026 est d’environ 620, soit le double en une décennie.

Mais le changement n’est pas seulement quantitatif.

Pékin construit un dispositif nucléaire multi-composante (développement de nombreux silos pour missiles intercontinentaux, de sous-marins nucléaires lanceurs d’engins et d’une aviation nucléaire) et consolide donc une véritable triade nucléaire. Selon certaines projections américaines, la Chine pourrait dépasser 1 000 têtes vers 2030 et éventuellement approcher 1 500 vers 2035.

Les intentions chinoises font aussi débat. La première explication est classique : Pékin chercherait surtout à rendre sa capacité de seconde frappe (la possibilité de conserver des moyens de représailles après une première attaque ennemie) impossible à neutraliser. La deuxième explication consiste à penser que la Chine cherche à adopter une posture plus ambitieuse, en se dotant de davantage d’options nucléaires, notamment dans le cadre de sa politique visant, à terme, à mettre la main sur Taïwan.

Là encore, nous avons à faire face à une incertitude préjudiciable pour la stabilité stratégique.

Des calculs de plus en plus complexes

Le risque nucléaire n’était pas inexistant pendant la guerre froide (la crise de Cuba et plusieurs autres incidents ont montré que ce n’était pas le cas). La bipolarité n’était pas synonyme de stabilité absolue. Pour autant, la stabilité stratégique mondiale reposait sur une interaction principalement à deux acteurs. Ce n’est plus le cas. Les préoccupations des États impliquent plusieurs acteurs simultanément. Par exemple, les États-Unis doivent opérer des calculs incluant la Russie et la Chine et la Chine doit inclure dans les siens les États-Unis et l’Inde. L’Inde doit intégrer dans ses réflexions la Chine et le Pakistan. L’arsenal nord-coréen modifie les évaluations américaines mais également les calculs sud-coréens ou japonais.

Les travaux récents sur la stabilité stratégique se focalisent sur la transition d’un système essentiellement bipolaire vers des interactions nucléaires beaucoup plus imbriquées. Par exemple, une augmentation de l’arsenal chinois peut provoquer une réponse indienne, laquelle peut modifier les choix pakistanais.

Cela ne signifie pas qu’un monde nucléaire multipolaire soit automatiquement plus instable. Cependant, il est incontestablement plus complexe à réguler.

Les nouvelles technologies compliquent encore les crises

L’émergence des technologies récentes tend à brouiller les frontières entre forces nucléaires et conventionnelles. Certains vecteurs, notamment les missiles à longue portée, les satellites et les armes antisatellites, les moyens de communication, les moyens cyber ou encore les systèmes d’alerte peuvent servir simultanément à des opérations conventionnelles et nucléaires.

Cette incertitude sur la nature exacte des moyens pourrait favoriser une escalade involontaire dans la mesure où, dans une guerre conventionnelle, détruire un système adverse pour des raisons militaires immédiates pourrait être interprété comme le début d’une attaque contre ses capacités nucléaires.

Le cas français, symptôme d’un changement d’époque

Le cas de la France illustre cette nouvelle phase.

Pendant des années, Paris a insisté sur une force dimensionnée selon le principe de « stricte suffisance ». Dans ce cadre, la dernière estimation indépendante publiée avant les changements de 2026 situait son stock autour de 290 têtes. Le 2 mars 2026, lors d’un discours sur la dissuasion à l’Île Longue, Emmanuel Macron a annoncé une augmentation du nombre de têtes et ajouté qu’aucun chiffre ne serait donné désormais. Cette augmentation ne constitue pas une atteinte au principe de stricte suffisance dans la mesure où ce concept ne définit pas une limite mais une adaptation raisonnée à la menace. Cependant, la politique de la France consistant à augmenter son arsenal répond à deux impératifs : d’une part, se positionner comme acteur stratégique influent en Europe ; d’autre part, répondre à la montée des tensions sur le continent.

L’importance de l’annonce est plutôt symptomatique dans la mesure où même une puissance ayant longtemps mis en avant la limitation quantitative juge désormais la situation si instable qu’elle en conclut à un nécessaire renforcement quantitatif.

Moins d’armes, mais davantage de chemins vers la crise

Toutes ces évolutions peuvent-elles nous permettre de conclure que « le risque nucléaire augmente » ? Non, si l’on entend par là un indicateur scientifique indiquant une probabilité précise et objectivable d’une guerre nucléaire ou d’un risque de guerre supérieur à celui qui existait durant la guerre froide – ne serait-ce que parce qu’un tel indicateur n’existe pas.

En revanche, certains phénomènes sont inquiétants. La disparition des instruments de transparence, le retour des menaces nucléaires dans les crises, la modernisation et parfois l’augmentation des forces, la multiplication des interactions entre puissances nucléaires, la vulnérabilité des systèmes de commandement et la réduction possible du temps disponible pour interpréter les actions adverses n’incitent pas à l’optimisme.

Le danger ne provient pas, comme au temps de la guerre froide, d’une accumulation démente d’ogives nucléaires mais de la disparition progressive des modes de régulation explicites ou tacites. En outre, en bonne logique, la montée des aspirations impériales ou revanchardes (Russie, Chine) combinée à la prolifération (Corée du Nord, un jour peut-être l’Iran ou l’Arabie saoudite) sous-tend une acceptation plus explicite de l’arme nucléaire comme instrument de coercition ou de démonstration, affaiblissant de facto la stabilité.

Le nouvel âge nucléaire est peut-être celui-ci : moins d’armes mais moins de régulation. L’augmentation du risque nucléaire dans un contexte où beaucoup moins d’ogives sont présentes n’est peut-être pas si paradoxale.

The Conversation

Laurent Vilaine ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Il y a beaucoup moins de bombes atomiques qu’en 1990. Alors pourquoi le risque nucléaire augmente-t-il ? – https://theconversation.com/il-y-a-beaucoup-moins-de-bombes-atomiques-quen-1990-alors-pourquoi-le-risque-nucleaire-augmente-t-il-291060