Corriger la carte : une résolution de l’ONU pour mieux représenter le monde, et en particulier l’Afrique

Source: The Conversation – in French – By Sébastien Caquard, Professor in Geography, Concordia University

Certains pays et territoires, notamment le Canada, le Groenland et la Russie, paraîtront bientôt nettement plus petits sur les cartes officielles de l’Organisation des Nations unies (ONU).

Cela s’explique par une résolution récemment adoptée par l’Assemblée générale des Nations unies, intitulée : « Corriger la carte : rééquilibrer la représentation cartographique mondiale et promouvoir une représentation équitable des régions du monde, en particulier de l’Afrique ».

Cette résolution, présentée par le Togo au nom de l’Union africaine, remédie à 450 ans d’injustice cartographique en reconnaissant la déformation du monde telle qu’elle apparaît sur les cartes établies selon la projection de Mercator. Elle a été adoptée à la quasi-unanimité : 164 voix pour, une voix contre et six abstentions. Les États-Unis ont été le seul pays à voter contre la résolution.

En 1569, Gerardus Mercator, cartographe flamand aux multiples talents qui a consacré la majeure partie de sa vie à dessiner et à projeter des cartes avec la plus grande précision possible, a publié une carte du monde recourant à une nouvelle méthode ingénieuse pour représenter la Terre sur une surface plane.

Le principal avantage de cette projection résidait dans sa capacité à représenter les loxodromies (routes à cap constant) sous forme de lignes droites, fournissant ainsi aux marins des directions précises à suivre à l’aide d’une boussole. Ce système était d’une importance capitale pour les Européens durant cette période d’exploration et de colonisation.

Mais cette représentation améliorée pour la navigation comportait un défaut majeur : elle agrandissait de manière excessive les masses continentales situées près des pôles. Autrement dit, l’Amérique du Nord, la Russie et l’Europe apparaissaient beaucoup plus grandes que l’Afrique, l’Amérique du Sud et l’Asie du Sud. Cette situation s’est transformée en véritable problème lorsque la projection, initialement conçue pour la navigation, est devenue la norme pour toutes sortes de mappemondes, y compris les cartes politiques.

La projection de Mercator

une mappemonde
La projection de Mercator déforme considérablement la taille des masses continentales. Le Groenland y apparaît comme ayant presque la même taille que l’Afrique.
(Strebe/Wikimedia), CC BY

La distorsion technique de la projection de Mercator était connue des cartographes depuis longtemps, mais ce n’est que dans les années 1970 que ses implications, résultant de plusieurs siècles d’idéologies coloniales, ont été mises en lumière.

En 1973, l’historien allemand Arno Peters a proposé une nouvelle projection cartographique équivalente qui remettait totalement en cause la projection de Mercator et le message qu’elle véhiculait : l’Europe n’était pas aussi grande qu’elle le paraissait dans la projection de Mercator, tandis que ses anciennes colonies s’avéraient bien plus vastes.

Ce type de projection avait déjà été élaboré auparavant et s’apparentait fortement à une projection réalisée en 1855 par James Gall, ecclésiastique et cartographe écossais. La nouveauté résidait dans la vision politique d’une cartographie socialement équitable qui a inspiré Arno Peters.

Sa projection a suscité une vague de critiques, déclenchant ce que l’on a appelé les « guerres des cartes », mais elle a été adoptée par des organisations telles qu’Oxfam et l’Unesco. Tout comme Arno Peters, celles-ci comprenaient de toute évidence l’importance politique des projections cartographiques et le rôle que jouent les cartes non seulement dans la représentation de la réalité, mais aussi dans sa construction.

La récente résolution de l’ONU constitue une nouvelle avancée dans la lutte contre les déséquilibres hérités du passé et « ouvre la voie à une compréhension, un respect et une paix accrus entre les nations », comme l’a souligné le représentant du Togo.

Elle appelle à une représentation fidèle du monde grâce à l’adoption de projections cartographiques équivalentes, en particulier la projection Equal Earth, une option plus récente et moins controversée que la projection de Gall-Peters. Par cette résolution, les Nations unies reconnaissent que la projection de Mercator originale a été instrumentalisée à des fins coloniales durant des siècles.

Une représentation fidèle de la Terre

une mappemonde qui reflète la taille réelle des masses continentales
La résolution des Nations unies préconise une représentation fidèle du monde grâce à l’adoption de cartes telles que celles basées sur la projection Equal Earth.
(Equal Earth Projection)

Même si cette résolution contribuera à renouveler la vision du monde dans les écoles et les établissements de la planète entière, son impact sur les plates-formes de cartographie en ligne reste à déterminer.

La projection Mercator Web, une variante de la projection Mercator originale, demeure la projection par défaut des applications telle que Google Maps. Elle divise la Terre en carrés, ce qui permet d’agrandir et de rapetisser la carte de manière fluide, simple et conviviale. Précise à l’échelle locale, elle augmente aussi considérablement la taille des pays proches des pôles.

Non seulement ces cartes perpétuent-elles la même vision déformée du monde que la projection de Mercator originale, mais cette vision privilégie aussi les réseaux routiers et l’accessibilité commerciale.

La nouvelle représentation du monde entérinée par la résolution de l’ONU constitue manifestement un pas vers une représentation plus équitable du monde, mais elle n’en reste pas moins une interprétation.


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L’Ukraine s’est abstenue lors du vote sur la résolution visant à « corriger la carte ». Ses représentants ont déclaré que l’Ukraine « soutenait les efforts pour combattre les distorsions historiques », mais ont fait valoir que cette carte légitimait « l’annexion illégale de la Crimée par la Fédération de Russie en 2014 ».

Les cartes exercent une influence sur le monde non seulement par la manière dont elles représentent la taille des pays, mais aussi par le type d’informations qu’elles font ressortir, les technologies qu’elles mobilisent, les activités économiques qu’elles favorisent, la façon dont elles nomment les lieux et les frontières qu’elles tracent.

Avec cette résolution des Nations unies, nous devons prendre conscience que les cartes ne sont pas simplement des représentations banales et inoffensives du monde, mais aussi des instruments de pouvoir qui visent à influer sur notre manière de percevoir le monde et d’interagir avec celui-ci.

La Conversation Canada

Sébastien Caquard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Corriger la carte : une résolution de l’ONU pour mieux représenter le monde, et en particulier l’Afrique – https://theconversation.com/corriger-la-carte-une-resolution-de-lonu-pour-mieux-representer-le-monde-et-en-particulier-lafrique-291923