Source: The Conversation – in French – By Françoise Benhamou, Professeure émérite à l’Université Sorbonne Paris Nord et présidente du Cercle des économistes, Université Sorbonne Paris Nord
L’ESSENTIEL
-
Le coût de l’information est loin d’être négligeable. Or, pour de nombreux médias, il est difficile de bien monétiser leur production.
-
L’irruption des usages de l’intelligence artificielle et la fragmentation des audiences rendent le contexte des producteurs d’information encore plus incertain.
-
Au-delà de la dimension économique, la question posée est aussi politique, puisque la vitalité démocratique est affectée.
Faut-il s’inquiéter de la santé des médias d’information ? On évoque souvent une presse « en danger ». Les États généraux de l’information lancés en France par le président de la République évoquaient, en 2024, une « paupérisation de l’information ». On pourrait arguer que seuls les journaux d’information, dans leurs versions papier et numérique, sont menacés. Mais la convergence des médias, qui se manifeste par la possibilité d’écouter des articles de journaux grâce à l’intelligence artificielle, par la migration du papier vers le numérique, par la création de formats audiovisuels par les médias de l’écrit, etc., montre qu’il faut tenter de penser un modèle économique des médias d’information comme un modèle pour les métamédias de demain.
Un premier bouleversement change la donne ; il porte sur les usages. Une étude menée pour l’Arcom et le ministère de la culture par le cabinet de conseil PMP Strategy (janvier 2026) pointe trois évolutions du côté des usages. Premièrement, la défiance ne cesse de grandir envers les médias traditionnels et plus encore envers les réseaux sociaux : en 2025, entre 52 % et 69 % des Français déclarent faire confiance aux informations issues des premiers, et 29 % pour les seconds. Pourtant, nombreux sont ceux et celles qui se tournent vers ces derniers afin de s’informer.
Deuxièmement, et nombre d’autres études en témoignent, les fake news et le sensationnalisme circulent bien plus vite sur les réseaux que l’information sérieuse et vérifiée. Tout se passe comme si le lecteur ou l’auditeur était avant tout sensible à ce qui fait du bruit, à ce qui est viral, plutôt qu’à ce qui produit du sens. Les algorithmes sont les vecteurs de ces comportements.
Troisièmement et paradoxalement si on prend en compte la convergence pointée plus haut, les usages se fragmentent et se démultiplient, et ce nomadisme rend d’autant plus difficile la fidélisation qui permet d’asseoir un modèle économique stable.
À lire aussi :
Face à l’IA, les médias ne pourront pas faire l’économie d’une profonde remise en question de leur mode de fonctionnement
L’information, un bien public
Du côté de l’offre, l’information est coûteuse à produire, mais des « passagers clandestins », qui n’ont pas contribué à en financer la production, peuvent se l’approprier sans coût ou pour un coût très faible, et en faire à leur tour un usage qu’ils peuvent monétiser, soit directement, soit indirectement à travers la publicité qui accompagne la consultation de leurs sites.
De ce point de vue, et en termes économiques, l’information est un bien public.
Selon l’étude citée plus haut, la production d’information a représenté un coût total de 2,9 milliards d’euros en France en 2024, dont près des trois quarts sont portés par la télévision et par la presse (respectivement 35 % et 38 %). Le coût de production de l’information représenterait en moyenne environ 45 % du chiffre d’affaires des éditeurs de presse, et entre 15 % et 25 % pour les médias audiovisuels. La fragilité économique des médias d’information procède de ce coût quasi incompressible, si l’on souhaite conserver un niveau élevé de qualité, alors que la rentabilité est très faible, et parfois négative.
Cette fragilité est d’autant plus grande que les coûts devraient être couverts par les ventes à l’unité, les abonnements et les recettes publicitaires. Les premières se font rares. Rappelons que les kiosques ont quasiment disparu. Du côté des abonnements, en particulier numériques, il n’est pas facile de convaincre les utilisateurs de payer. Beaucoup se satisfont d’une offre dégradée proposée par les plateformes. En effet, les études font état de cette faible propension des consommateurs à payer, qu’il s’agisse du lectorat dans le cas de l’écrit ou des audiences dans celui de l’audiovisuel.
Une offre gratuite en croissance
Cela tient notamment au fait qu’ils ont à leur disposition toute une profusion d’informations, certes de qualité inégale et difficile à évaluer, mais dont ils sous-estiment le coût de production et dont l’accès est aisé et souvent gratuit. Cette offre gratuite vient concurrencer directement l’offre payante venue des éditeurs de presse. Par ailleurs, des programmes audiovisuels produits parfois par les internautes et offerts par les plateformes viennent mordre sur l’audience des chaînes de télévision.
Quant aux recettes publicitaires, elles tendent à s’orienter vers les moteurs de recherche, les réseaux sociaux, les sites d’intelligence artificielle (IA), qui apparaissent comme des prédateurs de la publicité au détriment des médias traditionnels. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : la part des médias traditionnels dans les recettes publicitaires est passée de 46 % en 2019 à 33 % en 2024, et le recul devrait s’accentuer du fait de l’évolution des usages que l’on vient de souligner.
Un « vol sans scrupule » par l’IA
Les médias doivent affronter de surcroît des transformations technologiques majeures, avec les développements de l’IA générative, dans un paysage très concurrentiel. En juin 2026 à Marseille, lors du Congrès mondial des médias, le président du New York Times Arthur Gregg Sulzberger dénonçait le « vol sans scrupule de propriété intellectuelle » aux médias par les entreprises d’intelligence artificielle. Il percevait là une menace pour le modèle économique des journaux et pour l’accès de tous à des informations fiables.
La question n’est pas nouvelle et se posait déjà lorsque de longues négociations avec Google ou Facebook avaient été nécessaires afin de parvenir à un accord selon lequel ne sont mentionnés que des extraits d’articles, l’internaute étant renvoyé, pour une lecture plus complète, sur le site de l’éditeur de presse. L’accord entre Google et l’Alliance de la presse d’information générale (APIG) sur les droits voisins du droit d’auteur, obtenu dans la lignée de la transposition de la directive européenne sur les droits voisins et à la suite de la décision de l’autorité de la concurrence, date de 2019 et a été renouvelé ; il permet aux journaux, magazines ou agences de presse de se faire rémunérer lorsque leurs contenus sont réutilisés sur Internet par Google, et que le moteur de recherche affiche des extraits de presse dans ses pages de résultats.
Composer ou boycotter
On observe à présent un déplacement des recherches vers les sites d’IA, alors même que les agents conversationnels s’entraînent sur des données qui peuvent émaner d’articles de médias qu’ils n’ont ni financés ni achetés. Chaque année, le rapport du Reuters Institute permet de faire le point sur ces évolutions.
Le trafic des sites d’actualité en provenance des recherches sur Google aurait baissé de 38 % en un an aux États-Unis (entre novembre 2024 et novembre 2025), tandis que sur ChatGPT 24,4 % des requêtes des utilisateurs consistent en des recherches d’information sur des actualités, des produits, des recettes…
Faut-il composer avec les IA, comme l’on fait de grands éditeurs de presse tels le Figaro et le Monde avec Perplexity ? Nombre de groupes de presse étrangers ont souhaité franchir ce pas, tels que l’Allemand Springer, l’Espagnol Prisa Media, l’Américain The Atlantic et l’Australo-Américain News Corp. Ou bien faut-il tenter un barrage bien incertain ? Sans doute faut-il jouer sur les deux stratégies, et surtout savoir utiliser l’IA dans l’objectif de construire de nouveaux modèles d’affaires.
Diversifier les services
L’élargissement de la palette des services offerts dans le cadre d’une information de qualité peut passer, par exemple, par la publication d’articles en plusieurs langues, que l’on peut lire ou écouter. De même, le jeu sur différents formats permet d’enrichir les usages et de s’adresser à des publics jeunes. En effet, l’intérêt des consommateurs va croissant pour des formats courts (vidéos, podcasts, etc.).
La monétisation, pour qu’elle prenne sens, requiert donc non seulement un nombre significatif d’usagers dont le consentement à payer n’est pas nul, mais aussi la valorisation des marques lorsqu’elles sont des labels de qualité. Mais il est loin d’être certain que cela suffira à financer l’information.
Parce que l’information est un bien commun, constitutif de la vie démocratique, on peut légitimer un soutien qui peut être financier, fiscal, et qui doit passer par l’existence conjointe, dans le modèle européen notamment, d’une offre d’information audiovisuelle indépendante privée et d’une offre, tout aussi indépendante, mais passant par un financement public partiel ou total.
Le soutien financier aux journaux passe par des aides (soutiens à la diffusion, au pluralisme et à la modernisation) et des tarifs postaux préférentiels. Divers mécanismes fiscaux (taux de TVA super-réduit à 2,1 %, abattement spécifique pour les journalistes, exonérations) complètent ces dispositifs. Au total, 438 millions d’euros étaient destinés à la presse écrite, et plus de 3,8 milliards soutenaient l’audiovisuel public en France, en 2025.
Un enjeu politique de premier plan
Le paysage de l’information comprend tout à la fois des structures privées et publiques, certaines structures privées étant soutenues par la puissance publique ; il doit se réinventer à travers une diversification des services offerts et la recherche toujours nécessaire de l’élargissement et de la fidélisation des publics. Tout cela doit se faire en respectant l’exigence en qualité et en véracité, et le souci, pour reprendre les termes de la loi de 1986 révisée en 2016, de l’impartialité, de l’honnêteté et du pluralisme.
En France, ces questions ont été au cœur de l’actualité à travers une commission d’enquête sur l’audiovisuel public qui s’est vite transformée, malgré la bonne volonté de son président, en une sorte de tribunal dirigé contre les acteurs de l’audiovisuel public. Cela montre que la production d’information n’est pas menacée seulement sur le plan économique, mais aussi sur le plan idéologique. Consolider les modèles d’affaires des producteurs d’information est de ce point de vue un défi majeur à relever dans nos temps incertains.
Cet article est publié en partenariat avec Mermoz, la revue du Cercle des économistes dont le numéro 8 a pour objet « Information le combat de l’ombre ». Vous pourrez y lire d’autres contributions.
Le titre et les intertitres sont de la rédaction de The Conversation France.
![]()
Présidente du comité d’éthique de Radiofrance et vice-présidente du comité consultatif d’Arte. Ces deux activités sont exercées bénévolement.
– ref. Alors que le coût de l’information progresse, il est de plus en plus difficile d’en déterminer le juste prix – https://theconversation.com/alors-que-le-cout-de-linformation-progresse-il-est-de-plus-en-plus-difficile-den-determiner-le-juste-prix-291388
