Un chasseur qui ne chasse plus : portrait d’un policier de l’environnement

Source: The Conversation – in French – By Léo Magnin, Chargé de recherche en sociologie au CNRS, Université Gustave Eiffel


En 2000, l’Office national de la chasse est devenu l’Office national de la chasse et de la faune sauvage. En 2020, cet office a été fusionné avec l’Agence française pour la biodiversité, pour donner naissance à l’Office français de la biodiversité. D’anciens gardes-chasse, souvent eux-mêmes chasseurs, sont ainsi devenus policiers de l’environnement.

Dans un ouvrage tout juste paru, l’Imagination sociologique est une urgence écologique, coll. « Problèmes publics » éditée
par l’École nationale des ponts et chaussées, le sociologue Léo Magnin nous donne à voir cette évolution à travers le parcours d’un de ces fonctionnaires. Extraits.


Les grands-parents maternels et paternels d’Hubert Raboliot (Il s’agit d’un pseudonyme afin de conserver l’anonymat de la personne rencontrée en entretien) étaient des petits agriculteurs. Sa mère était une immigrée italienne, ouvrière agricole, et son père était ouvrier dans l’industrie. Ses frères et sœurs sont également ouvriers en usine. Il a grandi dans un village à la campagne. Très jeune, il pratique avec enthousiasme la passion familiale : la chasse. Il obtient à 17 ans un brevet d’études professionnelles agricoles (BEPA) en cynégétique, c’est-à-dire spécialisé dans la chasse. Ce diplôme est le seul dont disposent la plupart des gardes-chasse de sa génération, qui arrivent comme lui au métier par la chasse, après une enfance rurale dans des familles de classes moyennes ou populaires. Le BEPA cynégétique était aussi à l’époque l’unique voie possible pour devenir garde-chasse.

Hubert Raboliot est embauché par une fédération de chasseurs, avant de réussir le concours de garde-chasse à la fin des années 1980. Son métier consiste alors essentiellement à faire respecter les règles de la chasse : sécurité, contrôle des permis de chasser, conformité des prises avec le plan de chasse et la loi. Alors que son diplôme est inférieur au baccalauréat, il valide à 30 ans une capacité en droit, un diplôme de niveau équivalent au bac, tout en continuant de travailler à l’Office national de la chasse. Au tournant des années 2000, il devient fonctionnaire, comme tous les agents de l’établissement. Son métier se transforme progressivement : d’une police de la chasse, il passe à une police de la biodiversité et de l’eau. […]

Hubert Raboliot est avant tout un chasseur. Un chasseur qui ne chasse plus :

« Moi, j’étais un chasseur de petits gibiers de plaine. Les populations se sont raréfiées pour différentes raisons, différentes causes, dont l’évolution agricole. Il ne faut pas se leurrer. C’est la simplification des milieux qui crée des milieux inhospitaliers pour les espèces. Et on le voit chez toute espèce qui fréquente les milieux agricoles, c’est dramatique. […] La perdrix grise, c’était mon espèce emblématique en termes de chasse. […] J’ai connu des populations supérieures à 50 couples aux 100 hectares. Aujourd’hui, dans le département, il n’y a plus de chiffres, puisque même les comptages par les fédérations ont été abandonnés. Il y a la majeure partie où on est en dessous de 10 couples et peut-être 5 couples. C’est une espèce qui est pratiquement condamnée. »

Une perdrix grise (Perdix perdix)
Une perdrix grise (Perdix perdix).
Marek Szczepanek/Wikimedia, CC BY

À la « simplification des milieux » causée par « l’évolution agricole », c’est-à-dire la destruction des haies, des prairies et des marais, s’ajoute un facteur qu’Hubert Raboliot ne mentionne pas, mais qui est aussi lié à l’industrialisation de l’agriculture : les pesticides. De récents travaux documentent un lien « préoccupant » entre les céréales cultivées avec des produits chimiques de synthèse et des phénomènes néfastes chez les perdrix grises qui les consomment, à la fois sur leur système nerveux, leur comportement et leur apparence physique (dont certains traits singuliers jouent un rôle central pour la reproduction via l’attirance des partenaires).

En chasseur, Hubert Raboliot est un observateur sensible des écosystèmes. En garde-chasse, il est aussi un professionnel qui chiffre leur évolution. Il a d’ailleurs toujours détesté l’étiquette de « garde-chasse », qui lui paraît archaïque, trop tournée vers le gibier et pas assez vers les milieux naturels. Sa pratique de la chasse suit la même pente que la population des perdrix grises : elle se raréfie, puis disparaît. Aux yeux d’Hubert Raboliot, la chute de la biodiversité n’est pas une alerte théorique. C’est un constat visuel, répété, que l’animal qui l’a fait venir au métier n’existe plus. Son rapport à la perdrix ne peut être réduit à celui d’un prédateur à sa proie. C’est une histoire affective, dans laquelle prédation et préservation du sauvage s’entrecroisent.

Précisément, cette évolution se retrouve dans le nom de son établissement, qui devient au tournant des années 2000 l’Office national de la chasse et de la faune sauvage. Hubert Raboliot n’a pas seulement vécu cette transformation, il l’a revendiquée, alors qu’il était engagé syndicalement au début de sa carrière – il ne l’est plus aujourd’hui. Avec d’autres élus syndicaux, il participe dès les années 1980 à pousser un double changement : d’abord, passer d’une police de la chasse à une police de l’environnement ; ensuite, devenir des agents publics indépendants de « l’autorité féodale », comme il le dit, des fédérations de chasseurs. Il n’était en effet pas rare que les présidents de fédérations commandent abusivement aux gardes-chasse de contrôler si personne ne braconnait chez eux, ou fassent pression pour que des procédures visant leurs proches soient abandonnées.

Il est intéressant de noter que l’environnement est un enjeu politique, au sens d’organisation de la vie collective, que les agents identifient : devenir un service public leur permet de servir plus librement l’intérêt général, et non d’être à la merci des intérêts particuliers de leur hiérarchie. Ce mouvement des gardes-chasse rencontre en outre une dynamique mondiale. L’Union européenne fixe des objectifs écologiques à atteindre par ses États membres et la France réforme pour cela l’organisation de polices de l’environnement. Hubert Raboliot et ses collègues peuvent aussi compter sur la convention de Washington, signée en 1973, qui acte un accord pour lutter contre le trafic d’espèces protégées. Si 80 pays finalisent l’accord initial, 183 États l’ont aujourd’hui ratifié.

Pour Hubert Raboliot, ces transformations de la réglementation internationale l’exposent à des situations délicates vis-à-vis de ses supérieurs.

Les dirigeants de la fédération de chasse départementale froncent les sourcils quand il commence à contrôler des zoos et des animaleries. Même ses pairs sont interloqués :

« Quand je leur ai dit que je contrôlais pour la première fois un élevage d’autruches, parce qu’il y avait une importation qui n’était pas forcément légale, j’avais l’impression qu’ils m’identifiaient comme quelqu’un d’une autre planète. »

« Une autre planète », alors que notre garde-chasse déborde une lecture des écosystèmes comme des réserves de chasse pour envisager, justement, l’unité de la planète : les captures d’autruches en Afrique, blanchies par des faux papiers établis dans plusieurs pays avant d’être détenues en France, contribuent à la destruction de la biodiversité mondiale. Si les gardes-chasse des générations précédentes ont accueilli ce que faisait le jeune Hubert Raboliot avec perplexité, d’autres de ses collègues ont été réprimés par leur hiérarchie, comme nous allons le voir dans l’exemple suivant.

Tandis que les pies étaient considérées comme de purs « nuisibles », les chasseurs tiraient dans leurs nids. La loi change cependant à la fin des années 1980 et protège certaines espèces menacées, dont les rapaces. Il se trouve que les faucons crécerelles et les hiboux moyen-duc affectionnent les anciens nids de pies. Il est donc devenu interdit de tirer dans les nids, afin de préserver les rapaces et leurs œufs.

Des pies bavardes près de leur nid
Des pies bavardes près de leur nid.
Jamain/Wikimedia, CC BY

Un garde-chasse commence ainsi à faire appliquer cette règle localement. Parce qu’elle allait contre les habitudes des chasseurs et de leur fédération, il était menacé d’être sanctionné par une mutation. Un collectif syndical s’est alors monté pour exiger que ce « novateur », « sans doute un des meilleurs » selon Hubert Raboliot, n’écope d’aucune sanction pour avoir accompagné la transformation environnementale de son métier.

Ces tensions autour de ce que protéger l’environnement veut dire ne sont pas que des vieux souvenirs. Il y a quelques années à peine, Hubert Raboliot est appelé pour constater la pollution d’une rivière. En 2020, la fusion de l’Office national de la chasse et de la faune sauvage et de l’Agence française pour la biodiversité a donné naissance à l’Office français de la biodiversité. Dans ce nouvel établissement, les anciens gardes-chasse deviennent de policiers de l’environnement au sens large, intervenant notamment sur les milieux aquatiques. Le jour de cet appel, des poissons sont morts sur des kilomètres. En amont de la pollution, une usine. En tant que telles, les usines ne sont pas contrôlées par les agents de l’Office français de la biodiversité, mais par d’autres inspecteurs publics spécialisés.

Après enquête, l’inspecteur en question conclut que le site industriel n’est pas en cause. Hubert Raboliot, lui, n’est pas convaincu. Parce que la pollution se propage dans le cours d’eau, il est compétent pour enquêter dans les locaux de l’entreprise. Avec ses collègues, ils trouvent des preuves : la pollution provient bien d’un incident dans l’usine. L’affaire est transmise au procureur, chef de l’autorité judiciaire. Sans suite. En revanche, Hubert Raboliot est contacté par le préfet, chef de l’autorité administrative dont dépendent les inspecteurs des industries. Le préfet lui reproche de mettre en cause une entreprise locale importante, qui emploie plusieurs dizaines de personnes. Quelques mois plus tard, la pollution survient à nouveau. Hubert Raboliot enquête et démontre que les systèmes de sécurité de l’usine ont été volontairement débrayés. Cette fois, l’affaire est jugée au tribunal où l’entreprise est finalement condamnée.

Je n’ai pas choisi cet exemple au hasard. Comme dans les romans policiers, on y découvre des frictions entre deux services de police… environnementale. L’inspection des industries est le prolongement historique des ingénieurs des Mines. Tout au long des XIXe et XXe siècles, leur expertise n’a pas visé d’abord à protéger l’environnement, mais à permettre l’industrialisation du pays. La culture professionnelle de ces inspecteurs s’est alors fortement rapprochée des industriels qu’ils contrôlent.

Dans ce contexte, être un bon inspecteur, c’est être un fin technicien, conversant avec les ingénieurs des usines sur un pied d’égalité en termes de compétences. Cela n’empêche évidemment pas les inspecteurs de signaler des non-conformités. Toutefois, la plupart du temps ces rappels à la réglementation prennent le chemin d’un accompagnement technique, d’une conciliation, ou d’une régularisation après coup. Des habitudes qui ne permettent pas toujours d’enrayer des pollutions chroniques et délibérées qui font gagner de l’argent à l’entreprise.

C’est l’intervention de nouveaux policiers de l’environnement, qui ne sont pas spécialistes des usines mais des animaux et des milieux, qui dérange cet ordre social articulé autour de la technique.

La trajectoire d’Hubert Raboliot nous enseigne qu’entraîner son imagination sociologique, à partir de données précises, fait entrevoir ce qui est en train de changer. Enquêter, écouter, observer minutieusement amène à percevoir des inflexions qui pourraient passer inaperçues. Ces germes dessinent des configurations nouvelles qui peuvent se dégrader ou se déployer. Ce point est capital : l’imagination sociologique est une urgence écologique car elle permet de saisir des transformations au plus près des sensibilités, des pratiques et des institutions.

Il est patent que les choses ne changent pas suffisamment pour répondre à l’urgence écologique, les conclusions du GIEC et de l’IPBES nous le rappellent. Mais dire que rien ne change, ce serait aller trop vite en besogne. Les préoccupations évoluent, les habitudes se modifient, les institutions bougent, souvent à la faveur de conflits. Ne surestimons pas ces frémissements, mais ne les négligeons pas non plus.

En définitive, sans imagination sociologique, nous serions prisonniers d’un présent en cul-de-sac. Sans passé, sans souvenirs de perdrix grises. Sans avenir, bloqué dans une impasse où on nous répète paresseusement que « les gens » ne changeront pas.

The Conversation

Léo Magnin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Un chasseur qui ne chasse plus : portrait d’un policier de l’environnement – https://theconversation.com/un-chasseur-qui-ne-chasse-plus-portrait-dun-policier-de-lenvironnement-291305