Source: The Conversation – in French – By Flore Gubert, Directrice de recherche, Institut de recherche pour le développement (IRD); Université Paris Dauphine – PSL
L’ESSENTIEL
-
Les peintures au plomb sont dangereuses, en particulier pour les jeunes enfants.
-
De telles peintures sont encore commercialisées en Côte d’Ivoire, où les dangers du plomb sont mal connus par la population.
-
Une intervention pilote pour sensibiliser les femmes enceintes et les mères de très jeunes enfants s’est avérée efficace pour améliorer la prévention.
La présence de plomb dans les peintures constitue un danger majeur pour la santé humaine, en particulier celle des jeunes enfants.
En réponse à ces enjeux de santé publique, et dans le sillage des recommandations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et du Programme des Nations unies pour l’Environnement (PNUE), un certain nombre de pays ont adapté leur réglementation sur l’utilisation du plomb dans les peintures à usage domestique.
En France, l’utilisation des peintures au plomb est interdite pour les professionnels du bâtiment depuis 1949 et totalement retirée de la vente depuis 1993.
Dans le cas de la Côte d’Ivoire, faute de réglementation nationale, de nombreuses peintures dépassant ce seuil sont encore commercialisées.
Or, les effets nocifs du plomb sont mal connus par une grande partie de la population. Pour améliorer la prévention, nous avons conçu une intervention pilote afin de sensibiliser les ménages, et en particulier les femmes enceintes et les mères de jeunes enfants, aux dangers de ce métal. Les résultats que nous avons obtenus sont particulièrement encourageants.
Un polluant particulièrement dangereux pour les jeunes enfants
Naturellement présent dans l’écorce terrestre, le plomb est un métal toxique. Son extraction, son utilisation dans de nombreux processus industriels et objets et son recyclage ont entraîné une importante contamination de l’environnement et des êtres humains.
Or, ce composé est considéré comme étant responsable d’une toxicité « sans seuil », ce qui signifie que même les plus faibles concentrations sont délétères. Le plomb ne jouant aucun rôle dans le corps humain, sa présence est toujours le résultat d’une contamination.
L’exposition au plomb peut être à l’origine d’effets réversibles (anémie, troubles digestifs) ou irréversibles (atteintes du système nerveux, retard de croissance).
Chez l’adulte, le plomb a des effets délétères à long terme. Il augmente notamment le risque d’être atteint de lésions rénales, d’hypertension artérielle et de problèmes cardiovasculaires. Selon l’Organisation mondiale de la santé, en 2023, l’exposition au plomb a causé 3,5 millions de décès dans le monde, principalement en raison des effets cardiovasculaires de ce toxique.
Le plomb, un toxique difficile à éliminer
Une fois absorbé, le plomb se diffuse dans le sang, les tissus mous (cerveau, foie, reins…) et, surtout, dans les os. Il se concentre dans ces derniers (ainsi que dans les dents), et s’y accumule. Son élimination est très lente : le temps nécessaire à l’organisme pour faire diminuer de moitié la concentration de plomb résultant d’une contamination ponctuelle est de dix ans.
Les enfants sont particulièrement sensibles au plomb, qui peut entraîner une diminution des capacités cognitives, des problèmes de comportement ainsi que des retards de croissance, et provoquer une maladie appelée saturnisme.
Outre les contaminations d’origine professionnelle (inhalation de particules de plomb, par exemple lors de la combustion de matériaux qui en contiennent), la principale voie d’exposition est digestive, par ingestion de poussière, de terre, d’eau ou d’aliments contaminés par du plomb.
En raison de leur proximité fréquente avec le sol, les jeunes enfants sont particulièrement concernés, notamment lors de l’apprentissage de la marche. En outre, leur promptitude à mettre les mains à la bouche augmente le risque d’ingestion de particules ou de poussières contaminées.
Lorsqu’ils vivent dans des environnements où des peintures au plomb ont été employées, ils risquent d’ingérer des poussières et des écailles contenant le métal toxique.
Or, leur cerveau étant en plein développement, ses effets neurotoxiques sont plus graves et durables que chez les adultes, même à de faibles niveaux d’exposition.
Une interdiction qui n’est pas toujours respectée
Les normes établies par la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao) limitent la concentration de plomb dans les peintures décoratives à 90 parties par million (ppm). Elles sont théoriquement appliquées depuis 2022 par l’association ivoirienne de normalisation et de certification CODINORM.
Cependant, à ce jour, la Côte d’Ivoire n’a pas encore adopté de législation spécifique pour assurer le contrôle et la pénalisation des fabricants qui ne respecteraient pas cette norme. En conséquence, des peintures à base de plomb sont encore largement proposées à la vente.
En 2017, l’analyse de 51 peintures sur 51 peintures à usage domestique vendues à Abidjan a révélé que 32 d’entre elles (63 %) contenaient des concentrations de plomb égales ou supérieures à 90 ppm, et 14 (27 %) des concentrations de plomb égales ou supérieures à 10 000 ppm.
Nos propres analyses, menées sur 15 pots de peinture achetés auprès de revendeurs à Abidjan en 2022-2023, ont également révélé une forte teneur en plomb dans 9 d’entre eux, majoritairement produits par l’un des quatre principaux fabricants locaux installés dans la ville.

Wirestock Creators/Shutterstock (no reuse)
À de tels niveaux d’exposition, des études menées aux États-Unis ont démontré une perte significative des fonctions intellectuelles, des problèmes de comportement à l’école conduisant à un risque accru d’incarcération juvénile, et une réduction des revenus tout au long de la vie.
Sensibiliser les populations aux risques sanitaires
Au-delà de l’absence de cadre législatif, l’un des principaux freins à la prévention de l’exposition au plomb des jeunes enfants, en Côte d’Ivoire comme dans d’autres pays, réside dans la méconnaissance des risques associés au plomb au sein de la population.
Cet état de fait nous a conduits à concevoir une intervention destinée à sensibiliser les ménages d’Abidjan, en particulier les femmes enceintes et les mères de très jeunes enfants, aux risques sanitaires liés à la présence de peinture au plomb dans les habitations, ainsi qu’à les informer des mesures simples pouvant être mises en œuvre pour s’en prémunir.
L’aspect innovant du projet tient au fait que nous avons cherché à impliquer les participantes dans le travail de détection de plomb dans leur logement en mettant gratuitement à leur disposition un autotest très facile d’utilisation, produit par une start-up néerlandaise.
Concrètement, 200 femmes enceintes, dont certaines étaient déjà mères de jeunes enfants, ont été recrutées dans des structures sanitaires de différents quartiers d’Abidjan, à l’occasion de leurs consultations prénatales.
Lors d’une première visite à leur domicile, les connaissances de ces femmes sur les dangers du plomb ont été évaluées, puis chacune d’elles a reçu une brochure contenant des infographies sur les sources d’exposition au plomb, les effets du plomb sur la santé et les recommandations pour se protéger de ce métal, ainsi qu’un QR code dirigeant vers une page web fournissant des informations plus détaillées sur le plomb créé spécifiquement pour le projet.
Chaque femme a également reçu un autotest et a assisté à la démonstration de son utilisation par un membre de notre équipe in situ, à deux endroits du logement. Le test consiste à éclairer une surface peinte avec une lampe à ultra-violet, à y pulvériser un réactif et à voir s’il apparaît une fluorescence verte indicatrice d’une présence trop élevée de plomb.
Deux autres visites à domicile ont été effectuées, respectivement 1 et 2 mois après le premier passage. Ces visites ont été l’occasion de réinterroger les participantes sur leurs connaissances des dangers liés au plomb, et de leur poser des questions additionnelles concernant l’utilisation de l’autotest, les résultats obtenus, et les mesures correctives mises en place en cas de détection de plomb.
Afin d’évaluer à la fois la fiabilité des autotests et l’impact potentiel de la source du diagnostic (par autotest, en mode participatif versus par un professionnel) sur les comportements, la moitié des participantes s’est également vue proposer un test de diagnostic au plomb complémentaire, réalisé par un membre de notre équipe à l’aide d’un détecteur portatif par fluorescence X (XRF) lors de la deuxième visite. La même opportunité a été offerte à l’autre moitié des participantes au cours de la troisième visite.
En outre, des tests de plombémie (mesure de la concentration de plomb dans le sang) ont été proposés aux femmes ayant déjà au moins un enfant dans la tranche d’âge de 9 mois à 5 ans.
Que nous a appris cette intervention pilote ?
L’intervention pilote a d’abord montré qu’un nombre significatif d’enfants était exposé à de la peinture au plomb. Les autotests réalisés lors du premier passage ont en effet révélé que près d’un tiers des habitations était contaminé, et ce, de façon totalement décorrélée des caractéristiques sociodémographiques des ménages.
Ce résultat a été confirmé par les tests de diagnostic par XRF réalisés lors des visites suivantes. Les analyses sanguines ont quant à elles confirmé la présence de plomb dans le sang des 26 enfants testés, avec une concentration moyenne de 76μ/L, supérieure à celle observée en France (14,9 μ/L en moyenne chez les enfants de 0 à 6 ans en 2014-2016) et aux États-Unis (5,25 μ/L en moyenne chez les enfants de 1 à 5 ans en 2021-2023), et, pour près de trois quarts des enfants, supérieure au seuil de 50 μ/L fixée par l’Organisation mondiale de la santé.
Ces travaux ont aussi confirmé le manque de connaissances initiales des participantes concernant les dangers du plomb. Au cours de la première visite, avant la distribution de la documentation, 3 % des personnes interrogées ont déclaré avoir déjà entendu parler d’intoxication au plomb, et 0,5 % de saturnisme. Seule une minorité a su citer une mesure pour réduire l’exposition des enfants au plomb.
Grâce aux infographies remises aux participantes, les connaissances sur le plomb et ses dangers se sont considérablement améliorées. Lors des visites suivantes, presque toutes les femmes ont, par exemple, été en mesure de citer quelques-unes des conséquences négatives du plomb sur la santé, ainsi que des façons de s’en prémunir.
Enfin, nos résultats révèlent que cette prise de conscience a eu des effets sur les comportements préventifs des participantes. Les mères de jeunes enfants vivant dans des logements dont les résultats des autotests et du diagnostic XRF ont été positifs au plomb ont été en proportion plus nombreuses (de respectivement 22 % et 39 %) à déclarer avoir empêché leurs enfants de mettre des écailles de peinture dans leur bouche et à avoir lavé souvent leurs mains.
En revanche, l’hypothèse d’une sensibilisation et d’une implication accrues des participantes lorsque la possibilité leur est donnée de tester elles-mêmes leur environnement à l’aide d’un autotest nécessite d’être investiguée plus avant, lors d’une phase ultérieure du projet.
Conçue et mise en œuvre par une équipe de recherche pluridisciplinaire, notre intervention constitue donc un modèle prometteur pour le diagnostic et la sensibilisation sur les enjeux de l’exposition au plomb. Son potentiel de mise à l’échelle pourrait permettre de soutenir les politiques publiques de santé en Côte d’Ivoire, ainsi que dans les autres pays de la sous-région soumis aux mêmes défis.
Remerciements
Mis en œuvre par l’Institut de recherche pour le développement (IRD) en partenariat avec plusieurs institutions de recherche ivoiriennes, dont l’Université Félix-Houphouët-Boigny, le Laboratoire national d’essais de qualité de métrologie et d’analyse et l’École nationale supérieure de statistique et d’économie appliquée, et des chercheurs de l’Université de Columbia et de l’EHESP, ce projet a mobilisé une équipe pluridisciplinaire composée des membres suivants : Florence Bodeau-Livinec, Stéphanie Dos Santos, Alex Franck Houffoue, Jacques Gardon, Maeva Kone, Hugues Kouadio, Ernest Kouassi Ahoussi, Mathias Kouassi, Epiphane Marahoua, Camille Nougbe, Petanki Soro et Alexander Van Geen.
![]()
Flore Gubert a reçu des financements du Fonds d’Innovation pour le Développement.
Camille Saint-Macary a reçu des financements du Fonds d’Innovation pour le Développement.
Véronique a reçu des financements de Fonds d’Innovation pour le Développement dans le cadre du projet CIVLead (2023-2024).
– ref. Risques liés au plomb : À Abidjan, une approche participative pour sensibiliser les familles et mieux protéger les enfants – https://theconversation.com/risques-lies-au-plomb-a-abidjan-une-approche-participative-pour-sensibiliser-les-familles-et-mieux-proteger-les-enfants-261237
