Souveraineté de l’Europe spatiale : des écosystèmes performants pour la transformation numérique des start-up et des PME

Source: The Conversation – France (in French) – By Ulrike Mayrhofer, Professeur des Universités à l’IAE Nice et au Laboratoire GRM, Université Côte d’Azur


L’ESSENTIEL

  • L’avenir de l’industrie spatiale passe par les technologies innovantes des start-up et des PME du secteur.

  • La France et l’Italie ont deux approches différentes pour stimuler l’écosystème d’innovation. Chacune possède des points forts.

  • Un rapprochement stimulerait l’ensemble. Une première étape en vue d’une Europe du spatial ?


L’organisation du Sommet international sur l’espace à Paris, les 9 et 10 septembre, soulève la question de la souveraineté de l’industrie spatiale européenne face au leadership incontesté des États-Unis et aux avancées spatiales de la Chine. En 2025, les investissements publics dans le secteur spatial s’élèvent à 119 milliards d’euros contre 11,7 milliards d’euros pour les investissements privés. L’Europe représente respectivement 11 % des investissements publics (13,5 milliards d’euros) et 12 % des investissements privés du secteur spatial mondial (1,4 milliard d’euros).

Longtemps dominée par les acteurs institutionnels et les grands groupes, l’industrie spatiale européenne est aujourd’hui marquée par le rôle croissant des start-up et des petites et moyennes entreprises (PME), notamment dans le domaine de l’économie du « New Space ». Inspirées du modèle américain, ces entreprises s’appuient sur l’agilité, l’innovation technologique et la réduction des coûts d’accès à l’espace. Elles mobilisent les technologies numériques pour se positionner sur des marchés de niche à forte valeur ajoutée.




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Malgré les efforts entrepris par les gouvernements pour construire une industrie spatiale européenne, les écosystèmes nationaux restent fragmentés. Un écosystème spatial peut être défini comme une structure regroupant différentes organisations qui collaborent pour créer de la valeur dans l’industrie spatiale : grands groupes, start-up et PME, institutions publiques, universités, centres de recherche, investisseurs et organismes de soutien.

La France et l’Italie, deux puissances de l’industrie spatiale européenne

C’est dans ce contexte que nous avons réalisé une étude sur les écosystèmes français et italien de l’industrie spatiale et leur impact sur la transformation numérique des start-up et des PME du secteur. Notre étude comparative s’appuie sur 21 entretiens semi-directifs menés avec des dirigeants de start-up et de PME et des experts du secteur. Notre analyse montre que la France et l’Italie partagent un solide héritage spatial et une participation significative aux programmes de l’Agence spatiale européenne (European Space Agency, ESA). Dans les deux pays, les institutions publiques apportent un fort soutien à la recherche, au développement industriel et à la transformation numérique.

Les deux filières sont de taille relativement comparable. En 2024, la filière spatiale a réalisé un chiffre d’affaires de 4,76 milliards d’euros en France et de 4,5 milliards d’euros en Italie.

L’émergence de l’économie du « New Space » accroît l’importance des start-up et des PME. En témoignent les associations comme Alliance NewSpace France qui regroupe près de 60 start-up et PME. Les entreprises de petite taille dépendent fortement de leur écosystème national pour développer leurs capacités numériques. Les écosystèmes spatiaux nationaux présentent des forces, mais aussi des fragilités qui sont liées à leurs configurations organisationnelles.

La coordination centralisée de l’écosystème spatial français

L’écosystème spatial français apparaît plus centralisé et coordonné : le Centre national d’études spatiales (Cnes), le plan d’investissement France 2030, la Stratégie nationale spatiale 2040, Bpifrance, la French Tech et les pôles de compétitivité comme Aerospace Valley et SAFE forment un système relativement intégré en matière de politique industrielle, de soutien à la transformation numérique et de financement.

Les start-up et les PME françaises peuvent ainsi s’appuyer sur des programmes nationaux, des pôles de compétitivité et des instruments financiers. Elles sont cependant confrontées à une proximité moins forte avec les grands groupes et une collaboration insuffisante entre acteurs publics et privés. Ces caractéristiques freinent leur accès aux chaînes d’approvisionnement de même que l’industrialisation et la croissance de leurs activités.

Les districts régionaux de l’écosystème spatial italien

À l’inverse, l’écosystème spatial italien présente une structure plus décentralisée où l’Agenzia Spaziale Italiana (ASI) fait figure de référence nationale, tandis que les districts régionaux comme dans le Piémont, le Latium et les Pouilles jouent un rôle prépondérant dans le développement des structures entrepreneuriales, des capacités technologiques et numériques et des relations collaboratives. Les incubateurs implantés dans les districts régionaux favorisent l’émergence de nouvelles entreprises dans le domaine spatial.

Les start-up et les PME italiennes sont intégrées dans des réseaux territoriaux et des chaînes de valeur spécialisées, tout en entretenant des liens étroits avec les grandes entreprises, les universités et les centres de recherche. Elles font toutefois face à des contraintes liées à la fragmentation territoriale et à l’accès aux capitaux privés. Ces caractéristiques pèsent sur les possibilités de croissance de leurs activités.

La transformation numérique des start-up et des PME

Les différences constatées entre les deux écosystèmes sont susceptibles d’influencer la manière dont les start-up et les PME peuvent développer leurs capacités numériques dans chaque pays.

L’approche des capacités dynamiques, développée par l’économiste David J. Teece, permet de comprendre comment les entreprises construisent leurs capacités dynamiques numériques afin de renforcer leur compétitivité dans le secteur spatial. Ce cadre théorique explique que les capacités dynamiques se développent en trois étapes :

(1) l’identification (sensing), qui désigne la manière dont les entreprises découvrent, interprètent et appréhendent les opportunités et les menaces liées à l’évolution technologique, aux attentes des clients et à la concurrence ;

(2) la mobilisation (seizing), qui définit la façon dont les entreprises mobilisent des ressources pour exploiter ces opportunités, notamment par le biais d’investissements, de l’élaboration de business models et du déploiement de capacités technologiques créatrices de valeur ;

(3) la reconfiguration (reconfiguring), qui renvoie à la manière dont les entreprises renouvellent, réalignent et recombinent leurs actifs, structures et systèmes face à l’évolution de leur environnement.

Les résultats de notre étude montrent que les écosystèmes spatiaux jouent un rôle central dans le développement des capacités dynamiques numériques des entreprises françaises et italiennes.

Complémentarité des deux écosystèmes nationaux

Nos investigations mettent en relief les complémentarités entre les deux écosystèmes dans la transformation numérique des start-up et des PME, qui se manifeste par un accroissement significatif des investissements dans les technologies avancées et innovantes.

Le dessous des cartes, Arte, 2025.

L’écosystème français facilite les étapes d’identification de nouvelles opportunités et de mobilisation des ressources nécessaires au développement de capacités numériques. En effet, la coordination centralisée des politiques industrielles et numériques et des instruments financiers permet aux entreprises françaises d’accéder plus facilement aux informations stratégiques et technologiques. Il leur est aussi relativement plus aisé de lever les fonds nécessaires pour exploiter les opportunités identifiées.

À l’inverse, l’écosystème italien favorise les processus d’apprentissage, d’adaptation et de reconfiguration des capacités numériques. L’intégration dans les districts régionaux et la collaboration avec les grandes entreprises, les universités et les centres de recherche permettent aux entreprises italiennes de reconfigurer plus rapidement leurs ressources pour répondre aux évolutions sectorielles et technologiques.

Contributions potentielles à la souveraineté d’une Europe spatiale

Notre analyse révèle que les écosystèmes français et italien présentent des complémentarités potentiellement importantes pour la construction de l’Europe spatiale. La collaboration étroite entre les deux pays au sein de l’ESA et la joint-venture Thales Alenia Space, qui associe Thales et Leonardo, illustrent la dynamique transfrontalière engagée.

Une coopération renforcée entre les acteurs publics et privés des deux écosystèmes pourrait consolider la capacité des entreprises à développer des technologies innovantes, à accéder à de nouveaux marchés et à construire des chaînes d’approvisionnement plus intégrées. Les synergies réalisées devraient contribuer à la réussite de la transformation numérique des start-up et des PME, qui jouent un rôle clé dans la compétitivité et la souveraineté de l’industrie spatiale européenne !


Cet article a été co-écrit avec Salma Lalam, diplômée du master 2 Recherche et conseil en management, et Gabriele Trani, étudiant en Executive Doctorate of Business Administration (EDBA), IAE Nice, Université Côte d’Azur.

The Conversation

Ulrike Mayrhofer ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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