« Faire roter sa maison » : cette habitude allemande est-elle bonne pour la santé ?

Source: The Conversation – in French – By Vikram Niranjan, Assistant Professor in Public Health, School of Medicine, Health Research Institute, University of Limerick

Les Allemands pratiquent depuis longtemps le Stoßlüften, qui consiste à ouvrir largement les fenêtres pendant quelques minutes, même en hiver. Les recherches montrent que cette méthode renouvelle efficacement l’air sans refroidir durablement le logement.


Le « house burping » (« faire roter sa maison ») envahit les réseaux sociaux : de courtes vidéos montrent des internautes ouvrant en grand toutes les portes et fenêtres de leur logement pour en chasser l’air vicié, qu’ils jugent chargé de germes. Derrière ce nom amusant se cache une vraie question : cette pratique rend-elle réellement un logement plus sain, ou ne fait-elle que remplacer les microbes de l’intérieur par la pollution de l’extérieur ?

En Allemagne, pourtant, cette tendance n’a rien de nouveau. Le Lüften (« aérer ») et le Stoßlüften (« aération choc ») consistent depuis longtemps à ouvrir largement les fenêtres pendant quelques minutes afin de renouveler rapidement l’air, y compris en plein hiver. Certains contrats de location allemands mentionnent même cette aération régulière parmi les obligations des occupants, principalement pour éviter l’humidité et les moisissures.

La logique sanitaire est simple. L’air intérieur accumule l’humidité produite par les douches et la cuisine, la fumée et les particules émises par les cuisinières et les bougies, les substances chimiques provenant des produits ménagers et des meubles, ainsi que les minuscules particules et virus que nous expirons.

Dans une précédente étude menée avec mes collègues, nous avons mis en évidence de nombreuses maladies associées à la pollution de l’air intérieur. Au fil du temps, ces polluants s’accumulent, en particulier dans les logements bien isolés qui retiennent à la fois la chaleur… et la pollution. En « faisant roter » la maison, l’arrivée soudaine d’air extérieur dilue ce mélange et en évacue une bonne partie vers l’extérieur.

Cette pratique est particulièrement importante pour les infections qui se transmettent par voie aérienne. Pendant la pandémie de Covid-19, les autorités sanitaires ont souligné qu’une meilleure ventilation (y compris en ouvrant simplement les fenêtres) pouvait réduire le risque de contamination en intérieur. Dans une étude menée dans des salles de classe, l’ouverture de toutes les portes et fenêtres a fait chuter les niveaux de dioxyde de carbone d’environ 60 % et réduit de plus de 97 % la « charge virale » simulée au cours d’une journée de huit heures, ramenant la zone présentant un risque élevé d’infection à environ 15 % de la pièce.

Les animaux de compagnie respirent le même air que nous et peuvent même constituer un signal d’alerte précoce. Des études vétérinaires établissent un lien entre une mauvaise qualité de l’air intérieur et des irritations pulmonaires chez les chiens et les chats, en particulier près du sol où les particules se déposent. Un rappel que l’air vicié nuit à tous les occupants de la maison.

Mais l’air extérieur n’est pas toujours propre. Les particules fines issues du trafic routier et des usines, ainsi que des gaz comme le dioxyde d’azote, endommagent le cœur, les poumons et le cerveau. Ils sont aujourd’hui reconnus comme des causes majeures de maladies et de décès prématurés.

L’endroit où l’on vit change donc la donne. Dans de nombreuses villes, la majorité des particules fines présentes à l’intérieur des logements et des écoles proviennent en réalité de l’extérieur. Elles s’infiltrent par les interstices, les systèmes de ventilation et, bien sûr, les fenêtres ouvertes. Les logements situés à proximité d’axes très fréquentés ou d’autoroutes présentent généralement des concentrations plus élevées de particules liées au trafic et de dioxyde d’azote à l’intérieur, surtout lorsque les fenêtres donnant sur la route sont ouvertes.

Une étude menée dans des écoles de centre-ville a montré que plus un établissement est proche d’un axe routier important, plus les concentrations de PM2,5 liées au trafic (des particules microscopiques suffisamment petites pour pénétrer profondément dans les poumons), de dioxyde d’azote et de carbone suie mesurées dans les salles de classe sont élevées.

Autrement dit, ouvrir en grand les fenêtres donnant sur une route très fréquentée aux heures de pointe peut faire entrer une importante quantité de gaz d’échappement, ainsi que de poussières issues de l’usure des pneus et des freins, au moment où la pollution est à son maximum. Pour les personnes souffrant d’asthme, de maladies cardiaques ou de pathologies pulmonaires chroniques, cet apport supplémentaire de polluants peut annuler une partie des bénéfices liés à une meilleure ventilation.

La situation est différente dans les quartiers plus verts et plus calmes. Lorsque les logements et les écoles sont entourés d’arbres et d’espaces végétalisés, et qu’ils sont éloignés des grands axes, les concentrations de particules liées au trafic à l’intérieur sont généralement plus faibles. La végétation peut en effet filtrer une partie des particules présentes dans l’air et disperser les panaches de pollution provenant des routes voisines.

Le bon moment pour « faire roter » sa maison

Le moment choisi est lui aussi important. Dans de nombreuses villes, la pollution de l’air atteint un pic pendant les heures de pointe du matin et du soir, avant de diminuer en milieu de journée ou tard dans la nuit. Aérer brièvement en dehors de ces périodes – ou juste après une pluie, qui peut temporairement débarrasser l’air d’une partie de ses particules – permet souvent de mieux concilier réduction du risque d’infection et limitation de l’exposition à la pollution.

La mauvaise qualité de l’air intérieur ne nuit pas seulement aux poumons. Des études associent des concentrations plus élevées de particules fines et de dioxyde de carbone à une baisse de la concentration, un ralentissement des capacités cognitives ainsi qu’à un risque accru d’anxiété et de dépression. Un logement mal aéré peut ainsi éroder discrètement l’humeur et les performances intellectuelles de toutes les personnes qui y vivent.

La manière d’aérer compte aussi, tant pour le confort que pour la facture énergétique. Le Stoßlüften allemand, qui consiste à ouvrir toutes les fenêtres en grand pendant quelques minutes, renouvelle rapidement l’air sans refroidir autant les murs et les meubles que le fait de laisser une fenêtre entrouverte toute la journée. La ventilation traversante, en ouvrant des fenêtres situées sur des côtés opposés du logement, permet généralement de renouveler l’air encore plus rapidement.

Traiter une BPCO (bronchopneumopathie chronique obstructive), une maladie pulmonaire chronique favorisée notamment par une mauvaise qualité de l’air intérieur, peut coûter plusieurs milliers d’euros par an en médicaments et en hospitalisations, avec un fardeau qui dure toute la vie une fois la maladie diagnostiquée. À l’inverse, ouvrir les fenêtres cinq minutes en hiver ne représente que quelques centimes de chauffage perdus. Mieux vaut un peu d’air frais aujourd’hui que de lourdes dépenses médicales demain.

Pour la plupart des foyers, il est possible de trouver un juste milieu. « Faire roter » sa maison est surtout bénéfique lorsque l’on aère brièvement, en dehors des heures de forte circulation, et de préférence en ouvrant les fenêtres qui donnent sur une rue calme ou sur des espaces verts.

Cette tendance venue des réseaux sociaux n’est donc pas dénuée de fondement, même si son nom prête à sourire. Une maison qui n’est jamais aérée risque d’accumuler davantage de polluants intérieurs et d’air expiré, en particulier pendant les périodes où les virus circulent activement. Offrez donc à votre logement une petite « cure de fraîcheur » au bon moment : ouvrez grand les fenêtres quelques minutes, laissez l’air vicié s’échapper et faites entrer une bouffée d’air neuf. Vos poumons, votre cerveau… et même vos animaux de compagnie vous en remercieront.

The Conversation

Vikram Niranjan ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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