Retourner sur la Lune : voici pourquoi le défi parait plus grand qu’en 1969

Source: The Conversation – in French – By Hicham Rahali, Lecturer, HEC Montréal

Pourquoi retourner sur la Lune semble-t-il plus difficile aujourd’hui qu’il y a plus de cinquante ans ? La question revient chaque fois que le calendrier du programme Artemis est repoussé ou réorganisé. Le retour à la Lune ne révèle pas seulement un défi technique : il montre surtout que notre manière d’accepter, de justifier et de gouverner les risques a profondément changé.


En 1961, le président américain John F. Kennedy demandait aux États-Unis d’envoyer des astronautes sur la Lune avant la fin de la décennie. En 1969, Apollo 11 y parvenait.

Aujourd’hui, malgré des technologies plus avancées, le retour humain sur la surface lunaire demeure long, coûteux et incertain.

On peut être tenté de penser que nous avons perdu en capacité, en audace ou en efficacité. Mais c’est sans tenir compte de tout ce qui a changé depuis, notamment en matière de gouvernance du risque.

Enseignant en gestion des risques à HEC Montréal, je travaille avec mon coauteur, qui est Maître d’enseignement en management à cette même université, sur la gestion des risques de projet notamment dans les environnements où les décisions doivent être prises avec des informations incomplètes. Vus sous cet angle, Apollo et Artemis sont deux façons différentes de piloter l’incertitude.

Apollo : une course contre le temps

Apollo s’inscrivait dans le contexte de la guerre froide. L’objectif était scientifique, mais aussi politique, stratégique et symbolique. Les États-Unis voulaient rattraper puis dépasser l’Union soviétique dans la course à l’espace.

Dans un tel contexte, l’appétit au risque était élevé. En gestion des risques, cette expression désigne le niveau général d’incertitude qu’une organisation, un gouvernement ou une société accepte de prendre pour atteindre un objectif. Cela ne signifie pas que la sécurité était ignorée. Cela signifie plutôt que les arbitrages entre vitesse, coût, risque humain et incertitude technique étaient dominés par l’urgence.




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Le drame d’Apollo 1, qui a coûté la vie à trois astronautes en 1967, rappelle que cette course s’est déroulée dans un environnement dangereux. Le programme n’a pas été abandonné. Il a été analysé, corrigé, puis relancé. Deux ans plus tard, Apollo 11 atteignait la Lune. Apollo n’était pas un projet sans gestion du risque. C’était un projet avec un seuil d’acceptation différent de celui d’aujourd’hui.

Artemis : plus qu’un retour

Artemis n’est pas une simple répétition d’Apollo. Il ne vise pas seulement à poser des astronautes sur la Lune, planter un drapeau et revenir. L’agence spatiale américaine (NASA) le présente comme une série de missions de plus en plus complexes, orientées vers le retour durable sur la Lune et la préparation de futures missions vers Mars.

Cette différence change tout. Un projet devient plus complexe quand il dépend de plus d’acteurs, d’interfaces et d’objectifs : véhicules, atterrisseurs commerciaux, partenaires internationaux, systèmes de support de vie, infrastructures au sol et séquences de missions.

Dans ce contexte, un problème de bouclier thermique, de système de support de vie ou de coordination entre partenaires n’est pas seulement une difficulté technique. Il devient une question de gouvernance : faut-il poursuivre, reporter, tester davantage ou revoir la séquence des vols ?


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Ce que les reports veulent vraiment dire

Les reports sont souvent interprétés comme des signes d’échec. C’est parfois vrai. Un retard peut révéler une mauvaise planification, une sous-estimation des coûts ou des problèmes de gestion. Mais dans un programme spatial habité, un report peut aussi signifier qu’un seuil de risque a été atteint.

Le seuil de risque correspond au point à partir duquel une situation ne peut plus être simplement surveillée. Il faut agir. Dans un projet à haut risque, agir peut vouloir dire retarder une mission, refaire des essais, modifier une trajectoire ou demander des validations supplémentaires.




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La NASA a par exemple lié certains ajustements d’Artemis aux analyses du bouclier thermique d’Orion et aux systèmes de contrôle environnemental et de support de vie. Ces éléments semblent techniques. Ils touchent pourtant au cœur du sujet : à partir de quel niveau d’incertitude accepte-t-on d’envoyer un équipage ?

La réponse n’est plus la même qu’en 1969. Les décisions publiques sont plus visibles, les coûts plus surveillés et les agences doivent justifier plus explicitement les risques qu’elles acceptent de prendre.

Avons-nous vraiment perdu en audace ?

La question n’est donc pas seulement de savoir si nous sommes encore capables d’aller sur la Lune. Nous le sommes probablement. La vraie question est : dans quelles conditions acceptons-nous d’y aller ?

Apollo était porté par une logique d’urgence nationale. Artemis est porté par une logique de durabilité, de coopération et de démonstration progressive. Cette logique est plus lente, mais aussi plus exposée aux partenariats industriels, à la surveillance publique et aux exigences de sécurité.

Cela ne veut pas dire qu’Artemis est irréprochable. Les grands programmes publics peuvent souffrir de lourdeurs, de coûts mal maîtrisés ou de décisions trop optimistes. Mais réduire les difficultés relatives à Artemis à une perte de compétence serait passer à côté d’un changement plus profond : nous avons déplacé les frontières de l’acceptable.

Nous n’avons pas nécessairement perdu l’audace. Nous avons changé notre manière de la gouverner. La question est devenue celle de savoir quels risques nous sommes encore prêts à accepter pour accomplir des projets extraordinaires.

La Conversation Canada

Hicham Rahali est membre de l’Ordre des Ingénieurs du Québec (OIQ) et membre de Project Management Institute (PMI).

Miguel Hernandez est membre de Project Management Institute (PMI).

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