80 milliards de dollars promis à la Côte d’Ivoire : ce que les marchés voient avant les agences de notation

Source: The Conversation – in French – By Florent Kanga Gbongue, Enseignant-Chercheur, Université Félix Houphouët-Boigny. Cocody, Côte-d’Ivoire

Les 8 et 9 juillet 2026, la Côte d’Ivoire a mobilisé près de 80 milliards de dollars d’intentions de financement pour son Plan national de développement (PND) 2026-2030, soit environ quatre fois le montant initialement recherché. Un tel engouement traduit-il une confiance durable dans les perspectives et les institutions du pays, ou simplement une conjoncture financière favorable ? La question dépasse le cas ivoirien et renvoie à une interrogation centrale en économie : comment les marchés évaluent-ils réellement la capacité d’un État à financer son développement ?

Florent Kanga Gbongue, actuaire et enseignant-chercheur en sciences économiques, s’appuie sur ses travaux sur les marchés obligataires africains, présentés à la Conférence économique africaine 2026, qui s’est tenue du 10 au 12 juillet 2026 au siège de la Banque africaine de développement (BAD) à Abidjan, pour proposer une lecture de cet événement à partir des signaux émis par les prix obligataires.


Que révèle cette mobilisation de 80 milliards de dollars sur la confiance des investisseurs ?

Le PND 2026-2030 est la feuille de route par laquelle la Côte d’Ivoire entend accélérer sa transformation structurelle, à travers 199,5 milliards de dollars d’investissements. Il repose sur six piliers : sécurité et stabilité, modernisation agricole, promotion de l’investissement privé, capital humain, infrastructures stratégiques et bonne gouvernance.

La mobilisation de 80 milliards de dollars constitue d’abord un vote de confiance dans cette trajectoire, plutôt qu’un simple succès financier. Ces montants ne sont pas encore décaissés : ce sont des intentions d’engagement. Or les investisseurs ne financent jamais le présent. Ils financent une trajectoire anticipée qui s’appuie sur la qualité des institutions d’un pays, la cohérence des politiques publiques et la capacité à convertir des ressources en opportunités de croissance.

Mes recherches sur les marchés obligataires de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa) montrent que cette crédibilité s’observe, et surtout se mesure. Contrairement à une idée répandue, les marchés ne jugent pas un État à son seul ratio d’endettement ni aux notations des agences.

Les prix des obligations souveraines contiennent leur propre évaluation du risque. J’en extrais un taux de recouvrement implicite : la part de sa créance qu’un investisseur estime pouvoir récupérer en cas de difficulté. Cet indicateur fonctionne comme un thermomètre de confiance, réactualisé à chaque transaction, qui se déplace souvent avant la publication des indicateurs budgétaires traditionnels, ainsi que les décisions des agences de notation.

Le succès du Groupe consultatif, rencontre organisée par l’État ivoirien avec ses partenaires techniques et financiers afin de présenter le PND et de mobiliser des financements publics et privés, confirme donc un signal que les marchés envoyaient déjà. Il s’inscrit dans un programme d’investissement de 114 838,5 milliards de FCFA (199,5 milliards de dollars), dont 70,2 % attendus du secteur privé : les capitaux de long terme considèrent désormais la Côte d’Ivoire comme une destination crédible. Ces 80 milliards de dollars constituent un point de départ, non un aboutissement.

Quels défis pour transformer ces engagements en croissance durable et inclusive ?

La disponibilité des capitaux n’a jamais suffi à produire du développement. Le PND ne se jugera pas au volume mobilisé, mais à sa capacité à élever durablement la productivité, l’emploi et le niveau de vie. Trois défis me paraissent décisifs.

Le premier est l’efficacité de l’investissement public. Les infrastructures devront dégager un rendement économique et social supérieur à leur coût de financement, ce qui suppose une sélection rigoureuse des projets, une exécution maîtrisée et une évaluation continue des résultats.

Mes travaux présentés à la Conférence économique africaine 2026 proposent un cadre hybride de courbe des taux, qui ajuste la soutenabilité de la dette par la qualité institutionnelle.

Appliqué à l’Uemoa, ce cadre met en évidence un résultat inattendu : les marchés semblent valoriser une frontière budgétaire implicite, c’est-à-dire le niveau d’endettement à partir duquel ils commencent à exiger une rémunération sensiblement plus élevée pour continuer à financer un État, proche de 62 % du PIB.

Ce seuil est inférieur au plafond communautaire de 70 % du PIB, fixé par l’Uemoa dans son Pacte de convergence pour encadrer l’endettement public de ses États membres. Autrement dit, la marge réelle d’endettement d’un État n’est pas fixée par la règle formelle : elle dépend surtout de la confiance des investisseurs dans le leadership public, ainsi que de la capacité des investissements financés à produire de la croissance durable.

Le deuxième défi est la mobilisation effective du secteur privé, appelé à financer les sept dixièmes du programme. Mes travaux empiriques sur les courbes de taux montrent qu’un marché obligataire régional profond et bien référencé abaisse le coût du capital, oriente l’épargne longue vers l’investissement productif et sécurise le financement des infrastructures. Sans cette architecture de marché, l’ambition privée du PND resterait théorique.

Le troisième défi est l’inclusivité. Une croissance ne se juge pas seulement à son rythme, mais à sa capacité à créer des emplois de qualité, à renforcer le capital humain, à réduire les écarts territoriaux et à ouvrir des opportunités aux jeunes, aux femmes et aux PME. Sans cette dimension, les réformes perdent progressivement leur légitimité sociale, et donc leur durabilité économique.

Cette performance traduit-elle un changement de regard des marchés sur le risque souverain africain ?

Oui, avec une nuance : les marchés ne considèrent pas que le risque africain a disparu, mais ils abandonnent une lecture uniforme du continent. Longtemps, une crise politique ou financière dans un pays altérait la perception de l’ensemble de la région.

Mes recherches sur la contagion financière et la résilience des marchés africains, notamment lors de la crise russo-ukrainienne, montrent que la transmission des chocs mondiaux est fortement hétérogène : certains marchés les absorbent, d’autres les amplifient, selon leurs marges macroéconomiques, la qualité de leurs institutions et leur résilience climatique. Les économies aux exportations diversifiées et à la position extérieure solide résistent mieux.

À l’inverse, la dépendance aux importations de carburants, de denrées alimentaires ou d’engrais, combinée à de faibles marges budgétaires et à l’exposition climatique, accroît l’inflation, les déficits et les primes de risque. L’incertitude mondiale ne nivelle donc pas le risque : elle renforce la sélectivité des investisseurs.

La Côte d’Ivoire illustre ce basculement. Dans un environnement régional de taux durablement élevés et de tensions géopolitiques.

Les marchés ne se contentent plus d’évaluer le risque : ils produisent une information prospective sur la crédibilité des États. Nous passons ainsi d’une logique de “risque Afrique” à une logique de crédibilité des États africains. Pour la Côte d’Ivoire, c’est un avantage compétitif, mais aussi une exigence.

Quels risques à anticiper dans la mise en œuvre d’un programme de cette ampleur ?

Les grands programmes d’investissement échouent rarement faute de ressources. L’expérience révèle qu’ils échouent en réalité à cause des difficultés d’exécution, du relâchement macroéconomique, mais surtout d’un leadership insuffisant. Le risque premier serait donc de croire que le financement garantit le résultat.

Vient ensuite le risque d’exécution : les retards, les dépassements de coûts et les défauts de coordination réduisent mécaniquement le rendement des projets. Le risque macrofinancier suit : dans un contexte de taux élevés et de forte volatilité, toute dégradation des équilibres budgétaires ou de la maîtrise de l’inflation renchérirait immédiatement le coût du financement.

Le risque de dette, lui, tient moins à la quantité qu’à la qualité : la frontière implicite de 62 % rappelle que la marge se referme plus tôt que ne le suggère le plafond réglementaire, dès lors que les investissements ne génèrent pas la croissance et les recettes attendues.

Enfin, le PND devra intégrer les risques structurels qui façonneront les prochaines décennies : changement climatique, transition démographique, mutations technologiques et fragmentation du commerce mondial. Ils imposent d’investir simultanément dans des infrastructures résilientes, le numérique, le capital humain et la diversification productive.

Le véritable risque n’est donc pas d’avoir mobilisé beaucoup, mais de ne pas convertir ce capital de confiance en capital productif. Sur les marchés financiers, la crédibilité se construit lentement et se perd très vite.

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