Source: The Conversation – in French – By Lindsey Earner-Byrne, Professor of Contemporary Irish History, Trinity College Dublin

L’Angleterre est le dernier pays des îles Britanniques à reconnaître officiellement le traumatisme des adoptions forcées. Cette page sombre de l’histoire révèle comment l’État et les institutions religieuses ont longtemps organisé la séparation des mères et de leurs enfants.
Début juillet, Keir Starmer, alors premier ministre britannique, a présenté ses excuses devant la Chambre des communes pour les adoptions forcées qui ont marqué l’histoire de l’Angleterre. Dans les tribunes se trouvaient des mères et des adultes adoptés directement concernés par ces pratiques.
Dans ses excuses, Keir Starmer a salué leur courage et leur résilience pour avoir mené, sans relâche, leur combat en faveur de la vérité et de la justice. Il a qualifié ces adoptions forcées de « tache sur notre histoire ».
« À toutes celles et tous ceux qui ont été touchés par ces pratiques, je veux dire ceci : la honte n’est pas la vôtre. Elle ne l’a jamais été. La honte est la nôtre », a-t-il déclaré.
Comme l’a souligné Keir Starmer, ces excuses officielles s’inscrivent dans le prolongement de celles déjà présentées par les gouvernements d’Écosse, du pays de Galles, d’Irlande du Nord et de la République d’Irlande – ainsi que dans d’autres pays – afin de reconnaître cette histoire traumatique.
Au cours des trois décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, les historiens estiment qu’entre 300 000 et 500 000 enfants ont été retirés à leur mère au Royaume-Uni et en République d’Irlande. La plupart de ces femmes étaient célibataires, et leurs enfants ont été proposés à l’adoption sans leur consentement libre et éclairé.
Si ces excuses sont largement saluées, militants et chercheurs soulignent qu’elles arrivent très tard. Une culture de la honte, enracinée dans les traditions catholiques, protestantes et d’autres courants religieux depuis le XIXe siècle, a perduré tout au long du XXe siècle. Notre recherche montre bien que ce système n’était pas seulement discriminatoire : il a aussi eu un coût humain considérable et causé des dommages durables à toutes les familles concernées. Comme l’a reconnu Keir Starmer dans sa déclaration, les autorités ont abusé de leur pouvoir pour exploiter des femmes vulnérables et leurs nourrissons.

William Murphy/Flickr, CC BY-SA
Une histoire de la honte
Le modèle de protection sociale qui s’est imposé en Grande-Bretagne et en Irlande après la Seconde Guerre mondiale était fondamentalement genré. Les femmes et les enfants n’avaient droit à une aide qu’en tant qu’épouses, veuves ou enfants d’un homme assurant les revenus du foyer. Cette organisation était renforcée par un système économique privilégiant le modèle du « soutien de famille » masculin, qui rendait pratiquement impossible pour les femmes – et plus encore pour les mères célibataires – d’accéder à l’indépendance financière grâce à leurs propres revenus.
Les gouvernements du Royaume-Uni et d’Irlande n’ont pas apporté aux mères célibataires, alors qualifiées de « mères non mariées », ni à leurs enfants dits « illégitimes », le soutien financier ou le logement dont ils avaient besoin. Ces termes étaient eux-mêmes destinés à stigmatiser les relations sexuelles hors mariage. Pourtant, seule la femme portait le poids de la honte lorsqu’une grossesse en résultait.
Les mères célibataires étaient présentées comme une menace pour l’ordre moral et économique de la société. Les envoyer dans des établissements où elles accouchaient avant que leur bébé soit confié à l’adoption était considéré comme une mesure moralement justifiée. Le secret était au cœur de ce système : il entretenait la honte des femmes et conditionnait leur « réintégration » dans la société à leur soumission aux règles imposées.
En 1943, le ministère britannique de la Santé a instauré des subventions pour les foyers maternels (mother-and-baby homes) en Angleterre ; en Écosse, cette mesure est entrée en vigueur l’année suivante. Ces financements bénéficiaient aussi bien à des établissements gérés par des organisations religieuses ou laïques qu’à des organismes d’adoption agréés. Ils ont favorisé l’ouverture de nouveaux foyers, la professionnalisation du secteur de l’adoption et une forte hausse du nombre d’adoptions.
En Irlande, les mother-and-baby homes étaient majoritairement administrés par des organisations catholiques ou, lorsqu’ils étaient protestants, par des associations laïques. Ces établissements étaient financés par des fonds publics, des dons caritatifs et le travail non rémunéré des mères qui y étaient placées.
Ces réseaux de contrôle dépassaient les frontières et s’inscrivaient profondément dans un ensemble de structures religieuses, politiques – à l’échelle nationale comme locale – et sociales. Les gouvernements britannique et irlandais acceptaient volontiers que la prise en charge de ces femmes et de ces enfants vulnérables soit considérée avant tout comme une question morale et religieuse. Ils apportaient un certain financement, mais exerçaient très peu de contrôle sur ces institutions.
À partir des années 1950, l’adoption est devenue la réponse privilégiée des pouvoirs publics à ce que l’on appelait alors « l’illégitimité ». Les droits des parents adoptifs à devenir parents étaient systématiquement placés au-dessus de ceux des mères biologiques et de leurs bébés, ces derniers étant de plus en plus dépeints comme des personnes délinquantes, égoïstes ou vivant « aux crochets » de l’État.
Une stigmatisation durable
En 1972, l’Irlande a instauré une modeste allocation destinée aux mères célibataires. Cette mesure ne traduisait pas une évolution des mentalités, mais répondait avant tout à la volonté de dissuader les femmes de se rendre en Grande-Bretagne pour avorter.
En Angleterre et au pays de Galles, les premières dispositions législatives accordant aux mères célibataires un droit au logement ainsi qu’une prestation publique pour les familles monoparentales, non soumise à condition de ressources, ont été adoptées en 1974. L’Écosse a suivi en 1977.
À partir des années 1980, pour diverses raisons, le nombre d’adoptions a diminué dans l’ensemble de ces pays. Depuis, les familles monoparentales sont devenues beaucoup plus nombreuses. Selon les données de l’Office for National Statistics, en 2021, 15,4 % des enfants au Royaume-Uni vivaient avec un seul parent ; en Irlande, cette proportion atteignait 25 %.
Les familles monoparentales ont toujours été, dans leur grande majorité, dirigées par des femmes. C’est en Écosse que cette proportion est la plus élevée, avec 92 %. En Angleterre, au pays de Galles, en Irlande du Nord et en République d’Irlande, elle s’établit autour de 86 %. Les familles dirigées par une femme restent plus exposées aux difficultés économiques, sociales et sanitaires : elles sont davantage touchées par la pauvreté et connaissent, en moyenne, des résultats moins favorables en matière de santé et d’éducation que les familles biparentales.
Si les mentalités ont évolué, les préjugés, eux, persistent. Des organisations telles que One Parent Families Scotland, Gingerbread et One Family en Irlande constatent toutes que ces mères continuent de subir une stigmatisation liée à leur statut de parent isolé.
En 2013, la Première ministre australienne Julia Gillard a présenté des excuses officielles aux Australiens touchés par les adoptions forcées. Depuis, les gouvernements d’Irlande, d’Irlande du Nord, d’Écosse et du pays de Galles ont, eux aussi, adopté différentes formes de reconnaissance.
En Irlande, lorsque le rapport final de la commission d’enquête mandatée par le gouvernement a été publié en 2021, le Taoiseach (premier ministre), Micheál Martin, a présenté ses excuses pour les mauvais traitements infligés aux femmes et aux enfants dans ces établissements. En revanche, il ne s’est pas excusé pour les adoptions obtenues sous la contrainte, ni pour les violations des droits humains qu’elles constituent.
Depuis les excuses présentées en 2023 aux mères et aux familles touchées par les adoptions forcées, les gouvernements écossais et gallois n’ont pas accordé de véritable valeur aux témoignages des survivants. Selon les auteurs, cette attitude leur a fermé l’accès à la justice et à toute forme de réparation.
En Irlande du Nord, en revanche, un rapport publié en 2021 sur les mother-and-baby homes et les blanchisseries de la Madeleine (Magdalene laundries) a conduit le gouvernement à lancer un programme « Vérité et réparation » (Truth and Recovery Programme). Le groupe d’experts indépendant doit publier son rapport détaillé le 9 juillet.
L’Angleterre est le dernier pays des îles Britanniques à reconnaître officiellement cette page honteuse de son histoire. Cette reconnaissance constitue une première étape essentielle sur la voie de la justice pour les survivants. Comme l’a souligné Keir Starmer, toutefois, des excuses ne suffisent pas à elles seules. Le gouvernement doit écouter les témoignages des survivants et mettre en place des réparations complètes. À défaut, ces excuses risquent de n’être que des paroles creuses, dénuées de portée réelle.
Keir Starmer s’est également engagé à financer une plate-forme nationale en ligne qui offrira un point d’accès unique aux personnes souhaitant retrouver les archives relatives à leur adoption, ainsi que l’accompagnement nécessaire dans leurs démarches.
Afin de tirer les leçons de cette histoire et d’empêcher qu’une telle situation ne se reproduise en Angleterre, le premier ministre a également annoncé la création d’un projet de collecte de témoignages destiné à recueillir les récits des personnes dont la vie a été bouleversée par les adoptions forcées. S’adressant enfin aux militants qui ont porté ce combat pendant des décennies, il a déclaré : « Cela n’aurait jamais dû arriver, et vous n’auriez jamais dû avoir à vous battre aussi longtemps pour que ce jour advienne. »
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Lindsey Earner-Byrne a reçu des financements de l’Arts and Humanities Research Council (AHRC) en 2024 pour mener des recherches sur l’histoire des familles monoparentales (subvention n° 2562291).
Janet Greenlees a reçu des financements de l’Arts and Humanities Research Council (AHRC) en 2024 pour mener des recherches sur l’histoire des familles monoparentales (subvention n° 2562291).
– ref. Le Royaume-Uni face au scandale des adoptions forcées de l’après-guerre – https://theconversation.com/le-royaume-uni-face-au-scandale-des-adoptions-forcees-de-lapres-guerre-287201
