Source: The Conversation – in French – By Florent Venayre, Professeur des universités en sciences économiques, Université de la Polynésie Française
Les habitants des outre-mer pâtissent de prix élevés pour acheter leurs produits, notamment ceux du quotidien. Une des causes identifiées dans le débat public : les marges des distributeurs. Mais sont-elles sont excessives par rapport à l’Hexagone ?
À chaque débat sur la vie chère dans la France des outre-mer, les distributeurs se retrouvent au banc des accusés. Le rapport publié par la commission d’enquête du Sénat en mai 2026 ne fait pas exception.
Il souligne le poids des marges dans le prix payé par les consommateurs et s’interroge sur le fonctionnement de la grande distribution dans les territoires ultramarins. Par exemple, la recommandation 4 souhaite « instaurer un affichage obligatoire des marges sur les produits non transformés, afin d’accroître la transparence sur les marges de la grande distribution sur les produits bruts ».
La raison ? Les écarts de prix avec l’Hexagone. En 2022, ils atteignent 36,7 % à La Réunion et 41,8 % en Guadeloupe pour les produits alimentaires.
Des études récentes, notamment de l’Institut d’émission des départements d’outre-mer, de la Chambre de commerce et d’industrie de la Martinique, ne confirment pas l’existence de marges excessives. Comment expliquer ce paradoxe ?
Travaillant sur les questions de concurrence, de régulation et de vie chère en outre-mer depuis plus de vingt ans, nous proposons ici des éléments d’explication.
Coût de la vie lié à l’insularité
Plusieurs facteurs sont avancés pour expliquer pourquoi les prix sont plus élevés dans les territoires ultramarins que dans l’Hexagone : manque de concurrence, fiscalité, coûts logistiques, éloignement géographique ou encore faiblesse de la production locale. Les études soulignent que ces différents facteurs ne contribuent pas de manière égale à la vie chère.
L’existence d’un modèle social « à la française » et des rémunérations majorées de la fonction publique se répercutent sur l’ensemble des prix. Ce constat peut être rapproché du théorème de Balassa-Samuelson ; il explique que les économies les moins productives présentent généralement des niveaux de salaires et de prix plus faibles que les économies plus productives.
Les outre-mer français constituent à cet égard un cas particulier : les niveaux de rémunération y restent largement ancrés à ceux observés en France, malgré une productivité plus faible. Le lien entre productivité, salaires et prix, qui constitue le mécanisme central du théorème de Balassa-Samuelson, y est donc beaucoup plus faible, ce qui contribue à maintenir un niveau de prix élevé.

Sénat
Accumulation de coûts supplémentaires
Une étude réalisée en 2023 par l’économiste Olivier Sudrie pour la Chambre de commerce et d’industrie de la Martinique conclut que les taux de marges des grossistes-importateurs sont « identiques à ceux prévalant dans l’Hexagone » et de deux points supérieurs pour le commerce de détail ». L’essentiel des écarts de prix provient de l’accumulation de coûts supplémentaires, tout au long de la chaîne d’approvisionnement comme le transport international, les coûts portuaires ou la fiscalité indirecte dont l’octroi de mer, une taxe sur marchandises introduites dans les départements d’outre-mer, ou les droits de douane en Polynésie française.
En 2026, toujours pour la Martinique, l’Autorité de la concurrence et l’Institut d’émission des départements d’outre-mer sont parvenus à des conclusions similaires. À partir des comptes réels des principaux groupes de distribution, on observe des marges nettes très faibles, comprises entre -1,4 % et + 1,2 % selon les formats de magasins.
Le dernier rapport sénatorial souligne que l’insularité, l’éloignement des marchés d’approvisionnement et la faible production locale expliquent une part importante des écarts de prix observés avec l’Hexagone.
Ces travaux ne supposent pas que les marchés ultramarins soient exempts de problèmes de concurrence. Comme partout, les autorités doivent rester attentives aux ententes, abus de position dominante ou barrières à l’entrée. Mais les données disponibles ne permettent pas de considérer les marges de distribution comme le principal facteur explicatif de la vie chère.

Les marges ne sont pas des profits
Les « marges » sont souvent perçues comme synonymes de profits. Plus elles sont élevées, plus les distributeurs seraient supposés s’enrichir aux dépens des consommateurs.
Cette assimilation est trompeuse, car la référence principalement utilisée dans le débat sur la vie chère reste la marge commerciale. Or, elle ne correspond pas au bénéfice de l’entreprise. Elle sert à financer les salaires, les loyers, les entrepôts, l’énergie, le transport, les pertes sur les produits périssables, les impôts et l’ensemble des coûts nécessaires à la distribution des marchandises.
Dans des économies insulaires éloignées des grands marchés mondiaux, ces coûts sont généralement plus élevés qu’en France hexagonale. Pour mesurer l’existence éventuelle d’un surprofit, ce sont donc les résultats nets des entreprises qu’il faut examiner, et non les seules marges commerciales.
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Une objection est parfois avancée : les groupes de distribution pourraient réaliser une partie de leurs profits dans d’autres sociétés du groupe plutôt qu’au niveau des magasins, grâce notamment au jeu des facturations entre filiales. L’Autorité de la concurrence a examiné cette hypothèse dans son étude martiniquaise. Malgré les limites reconnues de l’exercice, les marges nettes consolidées qu’elle observe demeurent faibles.

Autorité polynésienne de la concurrence
« Marge de 44 % » en Polynésie française
Tahiti fournit un exemple révélateur de cette confusion entre marge commerciale et résultat net. L’Autorité polynésienne de la concurrence a publié en 2019 un avis dans lequel elle indiquait que la marge des distributeurs représentait 44 % du prix payé par les consommateurs (en agrégeant des produits très différents). Depuis, ce chiffre revient régulièrement dans les débats publics en étant utilisé comme la preuve d’une captation excessive du prix final par les distributeurs.
Ce taux mesure autre chose : il correspond aux marges commerciales cumulées des importateurs-grossistes et des détaillants.
Prenons un exemple simplifié. Un produit arrive en Polynésie au prix de 100 francs Pacifiques (FCFP). L’importateur le revend 135 FCFP au détaillant, qui le revend ensuite 200 FCFP hors taxes. Après application de la TVA, le consommateur paie 230 FCFP. La marge commerciale cumulée représente alors 100 FCFP sur les 230 FCFP payés par le consommateur, soit 43,5 %. Ce résultat peut sembler spectaculaire. Pourtant, les taux de marge observés à chaque étape restent comparables à ceux observés dans de nombreux commerces métropolitains, comme nous allons le voir avec les graphiques ci-dessous.
Le chiffre de 44 % ne mesure donc pas un bénéfice. Il mesure une marge commerciale cumulée destinée à couvrir l’ensemble des coûts de distribution. Mieux payer ses salariés augmente par exemple la marge commerciale… mais pas le bénéfice !
Sa portée est d’autant plus difficile à interpréter que la composition précise de l’échantillon étudié et les pondérations utilisées ne sont pas détaillées par l’Autorité polynésienne dans son avis. Or, les marges varient fortement selon les produits considérés. Le risque est de transformer un indicateur difficilement interprétable en la preuve d’un comportement qu’il ne permet pas d’établir.

Insee
Mieux identifier les causes pour mieux agir
Les écarts de prix observés entre les outre-mer et la France hexagonale sont bien réels. Ils pèsent sur le pouvoir d’achat des ménages et justifient pleinement le débat public. Encore faut-il identifier correctement leurs causes.
Adopter des politiques principalement centrées sur les marges des distributeurs risque de passer à côté de l’objectif de lutte contre la vie chère, voire de déboucher sur de fausses bonnes idées.
Les travaux disponibles invitent plutôt à prendre en compte les contraintes structurelles auxquelles sont confrontés les territoires ultramarins : éloignement, coûts de transport, dispersion géographique, étroitesse des marchés ou dépendance aux importations, formation des revenus et des prix déconnectés de la productivité.
Le nécessaire débat sur la vie chère mérite des indicateurs permettant de distinguer clairement coûts de distribution, marges commerciales et bénéfices. Identifier correctement les causes d’une difficulté est la première condition pour y apporter une réponse politique efficace.
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Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
– ref. Dans la France des outre-mer, les marges des distributeurs sont-elles responsables de la vie chère ? – https://theconversation.com/dans-la-france-des-outre-mer-les-marges-des-distributeurs-sont-elles-responsables-de-la-vie-chere-284476
